samedi 1 juin 2013

Prolégomènes aux études gramsciennes


Dans ses Cahiers de prison, Gramsci élabore une foule de réflexions sur l’histoire, la culture, l’éthique, l’économie, la politique, la philosophie, bref toute une série de dynamiques idéologiques et sociales dont la compréhension concrète permettrait d’intervenir plus efficacement dans le réel. Si plusieurs concepts essentiels comme l’hégémonie, l’intellectuel, le bloc historique, la crise organique ou la révolution passive sont souvent évoqués dans le monde universitaire et militant, ceux-ci ne peuvent être interprétés séparément, comme une sorte de dictionnaire qui pourrait isoler la signification exacte de chaque idée.

Pour saisir la pensée gramscienne, il faut suivre son mouvement, accompagner son développement sinueux, qui n’est pas régi par les principes d’un système mécanique, mais infléchi par l’activité d’un ensemble organique. Claire, difficile, systématique et tortueuse, la réflexion gramscienne est surdéterminée par l’exigence de la pratique, c’est-à-dire par le besoin d’ajuster constamment la théorie au devenir historique afin de dégager les conditions concrètes de l’action politique. C’est pourquoi une philosophie pratique doit toujours élaborer des stratégies sur ce qu’on appelle communément une « analyse de la conjoncture ». Que signifie cette expression mystérieuse ? Chacun.e d’entre nous possède une précompréhension intuitive de ce que pourrait être une réflexion sur l’actualité, l’état des lieux et des opinions, des dynamiques économiques, politiques et culturelles qui définissent la situation sociale présente.

Le fourmillement des analyses ordinaires

À vrai dire, nous faisons constamment une analyse de la conjoncture sans le savoir, à chaque fois que nous discutons avec des étrangers, entre collègues, en famille ou entre ami.es, au bureau, dans un café, au souper ou dans un party, d’un sujet qui touche de près ou de loin les événements de l’actualité, les débats politiques, les rapports entre les hommes et les femmes, les accommodements raisonnables, la corruption, les problèmes financiers, les nouveautés technologiques, les enjeux écologiques et même les faits divers les plus anodins. Une foule d’opinions et d’idées préconçues imprègnent nos conversations les plus banales, les tensions idéologiques traversent nos esprits et s’expriment par des contradictions permanentes ; tout le magma culturel issu des médias, des activités sociales et de nos relations affectives imprègne la trame invisible de notre vie quotidienne. Or, la quasi majorité de ces micro-analyses sont inconscientes ou préconscientes, elles opèrent à la frange de notre champ d’expérience, infléchissent nos réactions et nos réflexions, notre langage, nos craintes et nos espoirs, que ceux-ci renvoient à l’avenir de la société ou aux plus petites préoccupations de notre intimité.

Malheureusement, toutes ces décisions infraconscientes qui structurent notre rapport à soi, à l’entourage, à la communauté politique, à l’environnement ou au monde en général, sont la plupart du temps « anhistoriques ». L’actualité est habituellement pensée comme une chose, et non comme le moment d’un processus, un élan en devenir. Les « analyses ordinaires » prennent part dans le domaine étanche d’un présent autosuffisant, séparé de la mémoire du passé et de la projection dans l’avenir. Cela est peut-être dû à la psychologie humaine, ou encore à l’accélération historique que nous vivons à l’époque du capitalisme avancé, des réseaux sociaux virtuels ou de la machine infernale du progrès technoscientifique. L’important n’est pas de condamner abstraitement le culte de l’instantanéité, ou de souhaiter la restauration mythique d’un passé fondé sur le primat de la loi, la culture ou les ancêtres.

Il s’agit seulement de constater le paradoxe suivant : à l’heure où nous avons tous les moyens techniques et l’information disponible pour comprendre la réalité et prendre conscience des moyens pour l’orienter selon nos fins, nous perdons non seulement nos idéaux (cela n’est pas si grave parce que l’éclatement des visions du monde n’exclut pas leur réarticulation), mais la capacité très concrète d’interpréter notre situation actuelle à l’aune d’un processus sociohistorique. Nous n’arrivons plus à voir ce qui se passe, malgré l’abondance d’outils qui permettent de scruter les tréfonds du réel ; nos yeux, nos oreilles et nos esprits sont bouchés par la multiplication des canaux de perceptions, par la cadence et la prolifération des moyens d’expression.

La question de la méthode et le champ politique

Interpréter le monde correctement ne va pas de soi, bien évidemment ; mais le seul constat de notre ignorance de la façon dont nous devons interpréter la réalité de manière appropriée, pour la rendre plus intelligible et par là même modifiable (dans une certaine mesure), permet de dégager la première tâche de toute activité pratique et réfléchie. Il s’agit de trouver une méthode permettant de distinguer les différents niveaux de la réalité sociale, leurs liens et leurs contradictions, non pas une fois pour toutes, mais dans une perspective ouverte au changement, à la révision incessante des hypothèses et des anticipations. Nous avons besoin d’un regard à la fois neuf et conscient de l’histoire, éclairé par les lumières du concept mais non ébloui par la théorie, afin de saisir les ombres qui se cachent dans l’expérience concrète de la vie quotidienne. Il faut aborder la réalité de manière vivante et pénétrante, à chaque nouvelle analyse et reformulation du tableau d’ensemble.

La pensée de Gramsci représente l’une des manières d’élaborer une riche analyse de la conjoncture, mais non la seule. Dans la deuxième partie de ce texte, un exemple concret tiré des Cahiers de prison permettra l’illustrer une méthode d’investigation historique permettant d’aiguiser la critique sociale, la lecture du présent et la prospective politique. Néanmoins, chaque personne devrait idéalement construire une façon propre de découper et reconstruire la réalité, en essayant de tenir compte de la totalité sociale qui nous échappera toujours définitivement. De plus, chaque groupe social, chaque culture et chaque période historique possèdent une ou plusieurs visions du monde, plus ou moins cohérentes et homogènes, des discours antagonistes qui structurent ce que nous pouvons appeler « le champ politique » ou l'espace public. Ce lieu de la conscience collective se tient à mi-chemin entre le monde vécu et le système, entre les expériences concrètes de la vie sociale et les contraintes institutionnelles, économiques et politiques qui bloquent ou rendent possible l’émergence de la liberté.

Selon André Gorz, le champ politique représente l’interface dynamique entre la société civile et l’État ; il ne peut donc être réduit à la sphère du pouvoir, ni être pensé comme une pure opposition ou tentative d’abolition de l’État (comme le prônent certains anarchistes) ; c’est plutôt un lieu de tension irréductible, un champ de contradictions, un mouvement dialectique qui cherche à limiter le pouvoir afin de « l’encastrer » à l’intérieur de finalités éthiques, de normes sociales, culturelles et écologiques définies démocratiquement par la participation populaire. C’est pourquoi « la finalité essentielle du politique n’est donc pas l’exercice du pouvoir. Sa fonction est, au contraire, de délimiter, d’orienter et de codifier les actions du pouvoir, de lui assigner ses moyens et ses buts, et de veiller à ce qu’il ne sorte pas du cadre de sa mission. La confusion entre le politique et le pouvoir (c’est-à-dire le droit de gérer l’État) signifie la mort du politique. » [1]

Qu’est-ce que la philosophie de la praxis ?

Toute personne révolutionnaire et même réformiste, c’est-à-dire toute conscience critique de la réalité sociale existante et déterminée à la transformer pour permettre l’émancipation des exclu.es, des classes dominées et des peuples opprimés, bref la libération de tout groupe subalterne vivant sous l’emprise de hiérarchies de toutes sortes (discrimination, exploitation, colonisation), doit nécessairement lier la critique économico-sociale à un projet politique par la médiation d’une perspective historique fine, c’est-à-dire une analyse des situations et des rapports de forces, qui articule à son tour le mouvement général de la structure à la dynamique torrentielle de la conjoncture. C’est ce qu’on appelle « penser politiquement », en mettant la théorie à la hauteur de la richesse du réel, afin de faire surgir le possible du sensible, l’idéal du concret. La pensée politique ne peut faire l’économie ni de la rigueur conceptuelle, ni de l’observation attentive de l’expérience vécue.

Déterminer à l’avance l’issue des débats et des luttes par la vérité d’une doctrine, la nécessité historique ou un réalisme de pacotille constitue une escroquerie ; ce n’est qu’à travers l’activité collective réfléchissante, la pratique sociale prenant conscience d’elle-même dans son mouvement, que la contingence farouche des événements pourra être maîtrisée, toujours partiellement, par l’effort d’une volonté en quête de liberté. C’est l’éternelle tension entre la fortuna et la virtù de Machiavel, la conjoncture et l’action politique, le processus sociohistorique et la lutte pour l’hégémonie visant à le diriger. Tout cela n’est autre chose que la danse de la guerre de mouvement et la guerre de position, qui prend la sphère économique, la société civile et l’État à bras-le-corps. C’est la dialectique de la théorie et la pratique politique, la pensée critique et l’action transformatrice. Philosophes et organisateurs politiques qui ne font qu’un : Luxemburg, Gramsci et Bensaïd, sentinelles d’une lutte spirituelle et matérielle.

(Partie 1 de 2)


[1] André Gorz, Adieux au prolétariat : au-delà du socialisme, Galilée, Paris, 1980, p.167

mardi 28 mai 2013

La configuration des blocs historiques


Critique indépendantiste de la Convergence nationale (partie 2 de 2)

La réflexion d’Amir Khadir dans sa lettre ouverte aux indépendantistes a le mérite de jeter la lumière sur la lutte de classes sous-jacente aux politiques publiques qui servent à convoiter et/ou maîtriser certains groupes sociaux dans l’antre du pouvoir. Or, il est bien connu que les classes moyennes et populaires votent souvent contre leurs intérêts, pour une série de raisons psychologiques, sociales et idéologiques (qui seront analysées dans un prochain article). C’est pourquoi la conception de l’État comme « société civile + société politique, c’est-à-dire hégémonie cuirassée de coercition », est toujours pertinente. En fait, les classes sociales dominées sont généralement soudées idéologiquement à certaines élites, formant des unités en devenir que nous pouvons appeler « blocs historiques ».

Dans une intéressante analyse du chercheur Philippe Hurteau, ce dernier distingue les élites québécoises propres à chaque parti politique : le secteur financier et les investissements internationaux (PLQ), le secteur technocratique et nationaliste (PQ), et les élites régionales (CAQ). Nous reprenons ces éléments d’analyse en combinant les classes dominantes aux classes dominées formant les « blocs » de la société québécoise. 


Parti libéral du Québec
Parti québécois
Coalition Avenir Québec
Classes dominantes
grande et moyenne bourgeoisie anglophone, patronat
bourgeoisie francophone, élites nationalistes et technocratiques
petite et moyenne bourgeoisie régionale, élites conservatrices
Classes dominées
travailleurs anglophones, communautés culturelles, classes moyennes francophones fédéralistes
milieux syndicaux et communautaires cooptés, classes moyennes et ouvrières francophones et souverainistes

classes moyennes conservatrices et déclinantes, travailleurs frustrés, lumpenprolétariat

Ces trois partis élitistes recoupent en fait deux blocs historiques : le premier est dominé par la bourgeoisie anglophone urbaine (dont l’expression politique est le PLQ), alors que le deuxième est dirigé par la petite bourgeoisie francophone régionale, sur laquelle le PQ et la CAQ tentent d’asseoir leur hégémonie. Ce n’est pas un hasard si le principal « potentiel de croissance électorale » du PQ est à droite de l’échiquier politique (classes moyennes conservatrices et bourgeoisie nationale), comme l’a bien montré Philippe Brisson de la firme de conseil stratégique STRATEGEUM lors de son discours au congrès de la Convergence nationale. Un éventuel effondrement du PQ ou de la CAQ amènera une migration de 30% de l'électorat en faveur de l’autre parti, ce qui explique pourquoi le PQ continue son virage à droite malgré la frustration de la frange « gauche et indépendantiste » de son bloc historique.

Le nationalisme de droite

Un éventuel référendum proposé par le Parti québécois en échange d’une majorité parlementaire est une possibilité logique, mais une improbabilité politique, car cela constituerait un suicide électoral. Le fait que ce parti soit au actuellement pouvoir ne fait pas grimper le taux d’adhésion au projet souverainiste dans les sondages, bien au contraire. L’impopularité de l’indépendance est donc interprétée comme l’absence temporaire des « conditions gagnantes », qu’il faudrait rétablir par la voie du redressement.

Dans un discours bien lucide (au sens péjoratif de conservateur), Joseph Facal a montré son scepticisme vis-à-vis l’espoir d’un pacte électoral et tenté d’expliquer les deux raisons du blocage souverainiste. La première est essentiellement réactionnaire et stupide : bien que la riposte fédérale, la morosité économique, la faible popularité du PQ et l’absence de crise constitutionnelle n’aident pas la cause nationale, celle-ci serait d’abord alourdie par le fait qu’elle soit devenue le véhicule d’un projet de société (thèse de Mathieu Bock-Côté et l’IRC), et qu’une coupure historique aurait sapé la transmission générationnelle des valeurs solennelles de labeur, sacrifice, solidarité désintéressée, mémoire collective, patriotisme identitaire, etc. Une critique triviale de l’immédiateté, de l’individualisme des jeunes et de leur manque de respect envers la grandeur de la Nation ne permet malheureusement pas de dégager une réelle compréhension de l’impasse souverainiste.

Cependant, le discours de Facal fut davantage lucide (au sens mélioratif de clairvoyant) sur le plan de la contradiction fondamentale du Parti québécois. Celui-ci a pour double objectif de réaliser la souveraineté et de gouverner. Dans les années 1970, René Lévesque considérait qu’il fallait savoir bien gérer une province afin de montrer au peuple québécois et au parent canadien que l’État du Québec était capable d’être autonome avant de devenir indépendant. Cette stratégie autonomiste et étapiste fonctionna bien durant la période fordiste et progressiste de la Révolution tranquille, mais se transforma en impératif de redressement (déficit zéro) en temps de crise.

Dans cette conjoncture, le Parti québécois au pouvoir se retrouve face à une contradiction insoluble. D’une part, plus le parti souverainiste gouverne, plus il prend des décisions impopulaires qui diminuent l’adhésion au projet d’indépendance. Il cherche pourtant à améliorer son image par une saine gestion (austérité), qui contribue malheureusement à la stagnation économique (cette thèse keynésienne n’est pas défendue par Facal, même s’il devrait accepter le K.O. technique contre l’économiste Paul Krugman). D’autre part, si le Parti québécois gouverne bien et permet d’exercer pleinement les compétences de l’État en allant cherchant de nouveaux pouvoirs au gouvernement fédéral, alors la souveraineté pourrait être considérée comme au mieux souhaitable, mais non nécessaire. Le peuple québécois se contenterait alors de sa condition en retombant dans le confort et l’indifférence.

Ainsi se résume la contradiction du Parti québécois : s’il doit bien gouverner pour faire la souveraineté, l’exercice du pouvoir mine par le fait même le désir d’indépendance du peuple québécois. Ce paradoxe retrouve sa pleine expression dans la stratégie de la « gouvernance souverainiste » visant à faire la souveraineté par l’art de bien gouverner. Pourtant, les lucides et les nationalistes conservateurs n’ont pas d’autre solution que de rappeler l’Idée vivante de la Nation, c’est-à-dire les fondements de l’identité à travers la défense de la langue, la commémoration, la culture majoritaire, etc. La seule voie serait de remettre « le Québec en mouvement » (croissance économique), en le rendant conscient et fier de son identité. Facal ne surmonte pas la contradiction qu’il dégage, mais s’y enferme à nouveaux frais ; il accentue les traits du déclin par une volonté de redressement moral prenant le double visage de l’austérité économique et du conservatisme culturel. Si l’idéologie néolibérale et libertarienne s’attaque au premier volet, le nationalisme de droite de l’IRC fournit l’armature hégémonique permettant de colmater la contradiction de la question nationale. C’est pourquoi l’impasse du souverainisme débouche naturellement sur le nationalisme identitaire.

Les partis populaires

L’intuition principale de cette réflexion sur le devenir historique du Québec est que la panne du « modèle québécois » ne peut être surmontée par le centre politique, car celui-ci correspond précisément à la soudure fragile du bloc historique de la Révolution tranquille (néo-corporatisme conjurant État-providence/syndicats/patronat). Il n’existe donc que deux seules voies de sortie à l’impasse du projet souverainiste de la conciliation nationale et de la transcendance de la division de classes : le nationalisme conservateur (pour les élites) ou l’indépendance transformatrice (pour le peuple). La lutte de classes traverse la question nationale et lui donne sa pleine expression : ou bien la barbarie capitaliste et identitaire, ou bien le socialisme et l’indépendance.

Le statu quo n’est donc pas un simple choix politique, mais le produit de l’inertie historique d’un gigantesque morceau d’institutions, de normes, de structures économiques, d’idéologies et d’images culturelles sédimentées qui commence maintenant à se fissurer. Jusqu’à maintenant, nous n’avons pas encore analyser les blocs sociaux des principaux véhicules politiques qui désirent sortir de l’impasse en évitant le marasme du front nationaliste conservateur (PQ+CAQ) : Québec solidaire et Option nationale. Pour résumer, nous pouvons affirmer que le premier repose sur l’émancipation des couches populaires et le travail des classes progressistes, tandis que le second cherche à réactualiser un nationalisme populaire revenant aux sources du projet souverainiste des années 1970. La scène politique québécoise est donc divisée en cinq formations distinctes : trois partis élitistes (PLQ, PQ, CAQ) et deux partis populaires (QS, ON).


Québec solidaire
Option nationale
Classes dominantes
petite bourgeoisie progressiste
petite bourgeoisie souverainiste
Classes dominées
classes ouvrières, précariat, milieux syndicaux et communautaires, classes moyennes progressistes
classes moyennes souverainistes, classes ouvrières francophones

Si nous prenons l’analyse de classes dans une perspective territoriale, le bloc historique de QS+ON repose sur la petite bourgeoisie éclairée et les classes populaires francophones des centres urbains, et potentiellement certaines populations régionales. Mais les deux partis peuvent exercer une hégémonie différente sur certains secteurs de la population : Québec solidaire peut rallier les classes anglophones et multiculturelles urbaines, tandis qu’Option nationale pourrait davantage rejoindre les classes moyennes régionales. Ce travail complémentaire ne signifie pas qu’il y aurait éventuellement une fusion des deux partis, car il faut savoir distinguer entre les partis individuels concrets et le « parti idéologique » qui réunit l’ensemble des organisations citoyennes, politiques et culturelles reliées à la formation d’un nouveau bloc historique.

D’une certaine manière, Québec solidaire représente le point de gravité, le foyer convergent de cette nouvelle constellation économique, sociale, culturelle, morale et politique. De son côté, Option nationale est une entité « hybride » surdéterminée par l'idéologie souverainiste et son chef, même si le parti comprend deux tendances fortement mélangées : A) les nationalistes progressistes sympathiques à la social-démocratie, au printemps québécois et à des rapports amicaux avec Québec solidaire et les mouvements sociaux ; B) les nationalistes de centre ou de droite, qui ne veulent pas que le programme du parti soit alourdi par des « trucs compliqués » comme un projet de société et un processus démocratique d’accession à l’indépendance. Ce camp ne fait pas réellement partie de la nouvelle configuration du bloc historique, tandis que les indépendantistes « éclairés » seront plus enclins à basculer vers Québec solidaire lorsque le PQ et ON seront en crise.

Bien que la durée de vie d’Option nationale soit indéterminée, ce parti continuera d’exister aussi longtemps que le Parti québécois ne se sera pas entré de nouveau en crise, ou que Québec solidaire n’aura pas réussi à assurer son hégémonie sur ce parti et les jeunes indépendantistes. Si le premier scénario risque fortement de se produire lors des prochaines élections générales (il n’est pas illusoire de prévoir l’effondrement du Parti québécois dans le cas d’une élection imminente d’un gouvernement libéral ou caquiste), nous explorerons la deuxième option en articulant la Convergence nationale au bilan critique du dernier congrès de Québec solidaire.

La voie Leduc

Lors du neuvième congrès de Québec solidaire qui eut lieu entre le 3 au 5 mai 2013, ce parti fut confronté à quatre questions majeures : les finances, les ententes électorales, la mise à jour de la plateforme électorale et l’élection d’un nouveau porte-parole. Si le premier point ne nous intéresse pas ici (bien que la nouvelle loi sur le financement des partis politiques pourrait avoir un impact important sur la centralisation et la bureaucratisation de Québec solidaire), l’essentiel du débat ne fut pas programmatique, mais orienté vers la stratégie électorale. Trois décisions clés permettent de dégager deux grandes voies, deux tendances divergentes, deux « couleurs » qu’aurait pu emprunter le parti s’il avait choisi une certaine combinaison de positions. Les trois points pivots sont : A) la réouverture du débat sur l’Assemblée constituante ; B) l’ouverture aux ententes électorales ; C) le choix du porte-parole.

La première voie qu’aurait pu emprunter Québec solidaire dans un scénario contrefactuel aurait été d’ouvrir le débat sur l’Assemblée constituante, d’ouvrir la porte aux ententes électorales avec Option nationale (le Parti québécois aurait été exclu dans tous les cas), et d’élire Alexandre Leduc à titre de porte-parole. La première décision concernait le fait que la Commission thématique sur la souveraineté, la Commission politique, ainsi qu’une association locale proposaient l’ouverture d’une discussion sur la clarification du mandat de l’Assemblée constituante, suggestion qui a été bloquée par le Comité de coordination nationale en obligeant les protagonistes de cette option à modifier l’ordre du jour du congrès le 3 mai 2013.

Cette proposition fut battue après l’intervention de trois têtes dirigeantes du parti, qui considéraient ce débat comme intéressant, mais insuffisamment important et potentiellement monopolisant dans le cadre du congrès, de l’enjeu 4 sur les femmes et de la prochaine campagne politique. Que cette idée soit vraie ou non, l’ouverture du débat aurait envoyé un signal clair aux autres partis souverainistes en montrant le désir interne de consolider la stratégie d’accession à l’indépendance. Comme il y avait des délégués d’Option nationale au congrès de Québec solidaire qui ont pu remarquer le rejet de cette proposition mineure, cette petite goutte n’a fait qu’alimenter la déception de Jean-Martin Aussant suite à l’annonce du refus total des ententes électorales :

« En réaction à la décision de Québec solidaire de fermer la porte à toute entente électorale ponctuelle favorisant l’élection de députés souverainistes, le chef d’Option nationale, Jean-Martin Aussant, a dit regretter que Québec solidaire considère la souveraineté comme accessoire, surtout suite à une intervention de Françoise David elle-même qui s’est opposée à ce que la souveraineté prenne de l’importance dans le programme de son parti. » http://www.optionnationale.org/actualites?start=4

Rétrospectivement, le rejet de la réouverture du débat sur l'Assemblée constituante ne manifeste pas un signe de faiblesse, car la position actuelle de Québec solidaire est devenue en quelque sorte la « norme » de la Convergence nationale. Le parti n'aura qu'affirmé sa position en renforçant sa confiance dans sa capacité de mener une lutte électorale sur ses propres bases, en espérant rallier les gens en faveur d'une alternative politique complète et réelle, sans diluer son projet de transformation sociale.

Par ailleurs, l’élection d’Alexandre Leduc aurait probablement favorisé l’immigration de militant.es indépendantistes et progressistes déçus par Option nationale, qui ont décidé ou attendent encore de « sauter la clôture ». Par exemple, l'ex-candidat d'Option nationale David Girard quitta ce parti pour rejoindre Québec solidaire de manière assumée et déterminée. Alexandre Leduc était en faveur de l’ajout du terme République dans la plateforme électorale et appuyait ouvertement la précision du mandat de l’Assemblée constituante, ce qui a probablement joué en sa défaveur. Il n’en demeure pas moins qu’il était fermé aux ententes électorales, et qu’il aurait plutôt essayé de convaincre les « onistes » indécis en renforçant la posture indépendantiste de Québec solidaire. Il est difficile de savoir si les membres qui ont voté pour Leduc étaient également en faveur d’une certaine collaboration avec ON, mais plusieurs appuyaient sûrement le projet de ce porte-parole concernant la promotion de la souveraineté et la volonté de rejoindre un plus grand bassin de la population.

La voie Fontecilla

La deuxième voie qu’a finalement adoptée Québec solidaire est celle de ne pas rouvrir le débat sur l’Assemblée constituante, de refuser toute entente électorale, et d’élire Andrés Fontecilla comme porte-parole. Il faut noter que l’écart entre les deux candidats potentiels était très mince, de même que le vote sur les ententes électorales et la question de l’Assemblée constituante. Les deux tendances coexistent donc toujours au sein du parti, avec une légère prédominance de la voie Fontecilla. Ces deux courants ne sont pas opposés mais complémentaires, et se distinguent par une petite différence d’accent, la première ayant pour point focal la gauche et le militantisme, la seconde la souveraineté et l’électoralisme.

Par exemple, Andrés n’a pas hésité à parler de dépassement du capitalisme et d’anti-impérialisme dans son discours, et invite chaque membre du parti à devenir un.e porte-parole. L’élargissement du débat politique par la multiplication des analyses de conjoncture, ainsi que l’articulation plus étroite avec les mouvements sociaux témoignent de l’origine communautaire du porte-parole, du « parti de la rue » qu’il cherche à incarner. Cela contraste avec le caractère plus traditionnel d’Alexandre Leduc, dont la conception du recrutement reflète son origine syndicaliste et exprime davantage le « parti des urnes ». Si Alexandre a de bonnes chances de devenir le député d’Hochelaga-Maisonneuve aux prochaines élections, Andrés dynamisera sûrement le militantisme et la politisation du parti par sa fonction de porte-parole extra-parlementaire.

Évidemment, une telle posture braquera Option nationale et la « grande famille » souverainiste, car Québec solidaire a décidé de se présenter comme la seule alternative politique aux partis néolibéraux, et comme étant apte à prendre le pouvoir. En ce sens, il aurait été incohérent d’ouvrir la voie à des ententes électorales menant à la réélection majoritaire du Parti québécois, qui ne ferait que répéter la marginalisation de la gauche et l’idéologie du « vote stratégique ». Qu’il n’en déplaise aux adeptes de la Convergence nationale, Québec solidaire choisit la convergence populaire des mouvements sociaux (écologistes, féministes, syndicalistes, étudiants, etc.), des secteurs progressistes et des classes dominées en quête d’une émancipation sociale et nationale.

L’indépendance de gauche

Si la tendance Leduc avait pu amener une plus grande indétermination du congrès de la Convergence nationale, en ouvrant la voie à des primaires ou d’autres formes d’ententes électorales, la tendance Fontecilla permit d’établir une nette démarcation idéologique et politique entre deux conceptions radicalement différentes de la souveraineté : celle des élites (souverainisme), et celle du peuple (indépendantisme). La première ne se veut ni à gauche, ni à droite, et répète le mantra de Joseph Facal, Bernard Landry, Mathieu Bock-Côté, Lucien Bouchard, et même des « socio-démocrates pragmatiques » comme Jean-Martin Aussant. En réalité, cette position ne fait que tolérer ou même justifier l’impératif du déficit zéro, le mythe du redressement, les ravages de l’austérité, le patriotisme identitaire anti-pluraliste, bref le néolibéralisme couplé au nationalisme conservateur.

À l’inverse, l’articulation de la question nationale et du projet de société fut un thème récurrent des discours de la première journée du congrès de la Convergence nationale. Jacques Létourneau, Daniel Boyer, François Saillant et Nicole Boudreau (anciens Partenaires de la souveraineté) n’ont cessé de rappeler l’importance de l’implication réelle des citoyen.nes et des secteurs progressistes du peuple québécois, l’indépendance ne pouvant pas ne pas mener à un changement de société. De son côté, Gabriel Nadeau-Dubois fit un discours anti-impérialiste et indépendantiste enflammé, qui reprit à rebrousse-poil les lieux communs et le faux consensus de la Convergence nationale, tout en s’attirant de chaleureux applaudissements émanant des souvenirs récents du printemps québécois. Une ovation de la moitié de la salle accompagnée du silence de l’autre moitié montre la divergence réelle, au sein même de la famille souverainiste, entre une vision traditionnelle de la politique centrée sur la majorité parlementaire, et une conception qui replace la lutte pour l’indépendance dans la rue par la quête d’émancipation économique, sociale et culturelle.

Nous assistons ainsi à un moment charnière de la lutte de libération nationale : à travers le déclin du bloc historique souverainiste fondé sur l’endiguement de la lutte des classes, nous assistons à un retour de la jeunesse québécoise qui se met à relire Andrée Ferretti, Pierre Vallières, Marcel Rioux, Hubert Aquin et Pierre Vadeboncoeur, en reprenant le flambeau de l’indépendantisme longtemps écarté par l’hégémonie de la grande coalition nationale. L’idée phare « socialisme et indépendance » refait surface après été oublié pendant plus d’une quarantaine d’années. Des figures comme Gabriel Nadeau-Dubois, Éric Martin et Simon Tremblay-Pépin n'hésitent pas à montrer l’incohérence d’une souveraineté vidée de son projet de pays et de la lutte contre l'impérialisme, comme dans leurs discours audacieux à l'événement NOUS? du 7 avril 2012.

Le vrai visage de la Convergence nationale

Si le désir pieux d’une convergence électorale fut mis en échec malgré toute la bonne foi des bases militantes des trois partis, il n’en demeure pas moins que la création de l’éventuel Congrès national du Québec tentera de conserver l’idéologie souverainiste dans une fortification de la société civile. Celle-ci continuera de revendiquer le consensus et l’unité des forces souverainistes par-delà l’axe gauche/droite, sous couvert d’une concertation a-partisane qui vise pourtant à dicter aux partis ce qu’ils doivent faire pour conquérir le pouvoir de l’Assemblée nationale. Bien que l’objectif avoué de la Convergence nationale soit d’élaborer les bases communes d’une hypothétique entente électorale, son but inavoué est de bâtir son hégémonie sur l’ensemble du mouvement souverainiste par le biais d’une « mobilisation citoyenne » pilotée par une structure centralisée.

Au lieu de rester un mouvement subalterne aux partis politiques, un espace de concertation pour indépendantistes désorientés, une rencontre œcuménique sans poids électoral réel, le futur Congrès national du Québec rassemblera des membres de l’IRC, du Bloc québécois, du NMQ, de l’ancien CSQ et les commissaires des États généraux sur la souveraineté, allant des intellectuels progressistes comme le philosophe Danic Parenteau aux technocrates et nationalistes bourgeois comme Renaud Lapierre. Cette nouvelle structure aura pour fonction d’arracher la doxa souverainiste au Parti québécois et Option nationale, en déterminant la bonne lecture de l’Évangile (revendications et stratégies communes aux différentes confessions politiques) qui permettra le salut national par les urnes. L’organisation civile du souverainisme ne sera donc plus subordonnée aux têtes dirigeantes des partis, mais deviendra le nouvel organe central de la morale nationale, le « parti idéologique » qui établira son hégémonie sur les différents véhicules politiques de son projet de convergence.

Le Congrès national du Québec aura également pour fonction de jeter le discrédit sur Québec solidaire, secte protestante qui n’aura pas suivi la voie orthodoxe du souverainisme. Elle sera portée responsable de tous les maux par l’argument de la division du vote, alors que cette formation aura en fait échappé et renoncé consciemment au mythe de la famille souverainiste. La Convergence nationale représente en quelque sorte d’une tentative de Contre-Réforme, une réponse de la tendance « universelle » (catholique) à la Réforme solidaire. Celle-ci n’a pas encore reçu son expression théorique, à la manière des 95 thèses de Luther, mais celle-ci ne devrait pas tarder. C’est le propre de la philosophie de la praxis que de reconnaître son rôle historique dans le devenir même de l’agir politique. La praxis est la pratique qui se reconnaît elle-même par la théorie qui découle de son action.

Bien que Convergence nationale se targue de faire de la « grande politique » en exhortant le rassemblement citoyen dans l’unité nationale, elle ne fait que de la « petite politique » afin d'éviter vainement un schisme bien réel qui annonce la fin d’une période historique caractérisée par le règne de l’idéologie souverainiste. La grande politique consiste plutôt à éclairer le sens des ruptures, des déclins et des naissances, en élaborant une réforme « intellectuelle et morale », une « nouvelle culture » qui permettra non pas la souveraineté formelle, mais l’émancipation réelle du peuple québécois. Cette réforme passera par la construction d’un nationalisme contre-hégémonique, dirigé contre la doctrine dominante du capitalisme réellement existant (le néolibéralisme) ainsi que son succédané idéologique (le nationalisme identitaire), afin de guider l’action révolutionnaire vers une véritable indépendance populaire. N’en déplaise à Danic Parenteau qui voyait dans la Convergence nationale un lieu de grande politique ; il s’agit plutôt d’une image du monde renversé.

« Grande politique (haute politique) – petite politique (politique au jour le jour, politique parlementaire, de couloir, d’intrigue). La grande politique comprend les questions liées à la fondation des nouveaux États, à la lutte pour la destruction, la défense, la conservation de structures organiques économico-sociales déterminées. La petite politique, les questions partielles et quotidiennes qui se posent à l’intérieur d’une structure déjà établie à cause des luttes pour la prééminence entre les diverses fractions d’une même classe politique. […] C’est le propre d’un dilettante que de poser les questions de telle façon que n’importe quel élément de petite politique se transforme nécessairement en une question de grande politique, de réorganisation radicale de l’État. » Antonio Gramsci, cahier 13, §5

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...