samedi 2 novembre 2013

Bookchin et la déliquescence de la démocratie municipale


Le 3 novembre 2013, les citoyens seront conviés à se rendre aux urnes pour élire 8000 candidats dans plus de 1100 municipalités du Québec. Or, plus de 50% des maires et conseillers municipaux ont été élus sans opposition en 2009, avec un taux de participation de 45%. Cela est particulièrement inquiétant compte tenu des nombreux scandales de corruption, de collusion et de gangstérisme révélés par l’Unité permanente anticorruption et la Commission Charbonneau. Les règnes ininterrompus, les réseaux d’influence, l’absence de perspectives politiques contribuent directement à une crise de confiance et de légitimité des institutions municipales.

Paradoxalement, la lutte contre le cynisme et la corruption ne semble pas mener à l’engagement citoyen et la critique des rapports de pouvoir, mais à un discours prônant la transparence, l’intégrité, la compétence gestionnaire et toute la rhétorique administrative dominante. La solution semble être de dépolitiser les enjeux locaux en concevant les villes comme des entreprises qui doivent être bien gérées. Les partis politiques sont dénigrés au profit de campagnes marketing axées sur des personnalités fortes, la notoriété éclipsant les débats d’idées : Équipe Labeaume, Équipe Denis Coderre, Groupe Mélanie Joly, Coalition Marcel Côté, etc.

Devant cet appauvrissement de la sphère démocratique, le philosophe américain et militant écologiste Murray Bookchin (1921-2006) aurait sans doute prôné une critique sociale radicale et proposé un projet politique concret : le municipalisme libertaire. Cette perspective entend remplacer le capitalisme et l’État-nation par des institutions de démocratie directe et de coopération enracinées dans le champ politique municipal. Le mot d’ordre de Bookchin, « démocratiser la république et radicaliser la démocratie », consiste à étendre la capacité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la communauté par la participation et la délibération publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régionale par le biais d’une confédération des municipalités libres. En quoi cette pensée politique peut-elle nous éclairer dans le contexte des élections municipales, à l’aune d’une crise écologique, économique et démocratique sans précédent ?

Bookchin est d’abord connu à titre de théoricien de l’écologie sociale. Cette philosophie repose sur l’idée selon laquelle la crise écologique découle de diverses formes de hiérarchies et d’oppression, que ce soit en termes de classe, sexe, ethnicité, âge, etc. Autrement dit, la domination de l’humain sur la nature trouve ses racines dans la domination de l’humain sur l’humain. C’est pourquoi la construction d’une société écologique suppose la remise en question des structures qui favorisent la concentration du pouvoir économique et politique, comme l’économie de marché et le gouvernement représentatif. L’écologie sociale se distingue ainsi de l’environnementalisme, qui vise à surmonter le dérèglement climatique et le pic pétrolier par l’amélioration de la gouvernance, le progrès technique et une croissance économique « verte » qui maintiennent le mode de production actuel. Les deux réponses possibles à la crise écologique se présentent comme suit : capitalisme vert ou écosocialisme libertaire.

Le « développement urbain durable » prôné par Projet Montréal est-il compatible avec les préceptes de l’écologie sociale ? D’une part, Bookchin appuierait fortement la promotion des transports collectifs et actifs, la protection des espaces verts, l’agriculture urbaine et l’amélioration de la qualité de vie des quartiers qui favorisent l’émergence d’espaces publics de proximité. D’autre part, le philosophe critiquerait l’abandon de la réduction des tarifs du transport collectif, la création de conseils de quartier et l’instauration de budgets participatifs pourtant mentionnés dans la plateforme 2009 de Projet Montréal. Le manque de réflexion critique sur les dérives du néolibéralisme, la logique managériale, la montée des inégalités économiques et la justice sociale témoignent du capitalisme vert sous-jacent au programme d’urbanisme durable.

L’adepte de l’écologie sociale serait d’ailleurs complètement opposé à la mentalité gestionnaire de Marcel Côté, au populisme de Denis Coderre et à l’autoritarisme de Régis Labeaume, qui non seulement négligent les problématiques environnementales et récusent la nécessité d’un changement social, mais réduisent les citoyens à de simples payeurs de taxes. Janet Biehl, qui fut une proche collaboratrice de Bookchin et militante dans le parti municipaliste des Burlington Greens, trace un portrait éloquent de la figure paternaliste de plusieurs candidats à la mairie. « Dans les sociétés de masse actuelles, les citoyens sont réduits au statut d’« électeurs » et de « contribuables ». Loin d’augmenter leur maîtrise, l’État et le système capitaliste les infantilisent. Se concevant comme pater familias, l’État gère la vie civique à leur place, ostensiblement pour leur bien, mais il perpétue ainsi leur dépendance et leur subordination. […] La passivité même des citoyens, le peu d’importance qu’ils accordent aux processus de l’État les rendent plus vulnérables à la manipulation, que ce soit par les fortes personnalités ou par de puissantes institutions. »[1]

Devant cette situation critique, le municipalisme libertaire propose de décentraliser le pouvoir et de démocratiser la ville afin de retrouver le « champ politique » trop longtemps associé à « l’art de gouverner » (statecraft). Pour Bookchin, il est essentiel de distinguer le « champ social » correspondant au domaine privé (qui inclut la production et la vie économique), le « champ politique » comme espace public de délibération et de décision collective des affaires communes, et « l’État » en tant qu’appareil de contrainte formé par des politiciens professionnels, la bureaucratie, la police et l’armée. « La raison pour laquelle la confusion entre la politique et l’étatisme persiste aussi fortement aujourd’hui est peut-être que nous avons perdu la source historique et l’arène principale de toute politique authentique : la cité. » Si la citoyenneté est aujourd’hui attachée à l’État-nation et la représentation politique, son origine remonte à la polis d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, berceau de la démocratie directe.

Bookchin, en tant que « Grec moderne », rappelle que cette citoyenneté active est intimement liée à la paideia, c’est-à-dire la culture intentionnelle des qualités civiques et morales nécessaires à l’exercice politique. « L’unité nucléaire de cette politique n’est pas le bureaucrate impersonnel, le politicien professionnel, le fonctionnaire de parti ou même le résident urbain dans toute la splendeur de son anonymat. C’est le citoyen. Un terme qui incarne les idées classiques de philia, d’autonomie, de rationalité et par-dessus tout d’engagement civique. Le citoyen insaisissable qui s’est manifesté historiquement dans les assemblées de Grèce, les communes médiévales d’Europe, les conseils de ville de la Nouvelle-Angleterre et les sections révolutionnaires de Paris, doit être ramené au premier plan de la théorie politique. »

L’archéologie de la démocratie municipale montre que celle-ci ne se s’est pas limitée au monde révolu de l’Antiquité, mais a traversé les époques jusqu’à nos jours sous la forme d’associations civiques, de sphères publiques locales, de comités de quartier ou d'initiatives comme les cinq Sommets citoyens de Montréal qui eurent lieu de 2002 à 2009. Malheureusement, ces expérimentations démocratiques ont été malmenées par les pressions conjointes de la centralisation politique, l’industrialisation, l’étalement urbain et la marchandisation de la société, qui contribuent à l’effritement des villes et de la citoyenneté. Une objection souvent évoquée à l’endroit du municipalisme libertaire consiste d’ailleurs à montrer l’impossibilité pratique de la démocratie directe à l’intérieur d’une société moderne et complexe. Cela signifie-t-il que nous soyons condamnés à la réduction de la vie économique au marché, et du champ politique au jeu des politiciens gestionnaires et autoritaires ?

Or, la cité représente un lieu de résistance qui perdure comme mémoire des luttes passées, une potentialité qui n’a pas encore été complètement oblitérée et qu’il s’agit de ranimer. Comme le rappelle Janet Biehl : « la municipalité, en fait, continue à hanter l’État comme siège irrépressible d’autogestion politique. Ainsi, quel que soit le degré d’érosion qu’aient causé l’État, l’urbanisation et le capitalisme, une vie politique municipale affirmée persiste à l’état latent comme perspective d’avenir et promesse d’émancipation humaine. » La démocratie participative en vogue aujourd’hui doit donc être radicalisée, dépasser le rôle purement consultatif qui la subordonne à la domination économique et étatique, pour devenir un lieu de pouvoir citoyen réel. Loin de représenter un vœu pieux, cette exigence appelle une véritable stratégie politique à l’échelle municipale.

Contrairement à plusieurs anarchistes qui rejettent toute forme de participation électorale, le municipalisme libertaire préconise de bâtir un mouvement visant à prendre le pouvoir des conseils municipaux pour les décentraliser aussitôt vers des assemblées de quartier. Les élections représentent une excellente plateforme d’éducation populaire, permettant non seulement d’étendre la critique du système actuel, mais de présenter la démocratie directe comme une alternative désirable, viable et atteignable au niveau municipal. Cette approche fut d’ailleurs adoptée par Marcel Sévigny au sein du Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal, et le militant Dimitri Roussopoulos par la création du parti Montréal écologique au début des années 1990.

Les nombreux débats qui animent la gauche québécoise contemporaine placent la philosophie politique de Bookchin dans une position délicate. Pragmatique et partisan des institutions, il aurait sans doute critiqué le purisme des assemblées populaires autonomes de quartier (issues du mouvement étudiant et de la lutte contre la répression policière), qui récusent toute alliance avec les partis, syndicats et groupes communautaires, et refusent d’investir le champ politique pour se concentrer sur les luttes sociales et microlocales. « Aucune société ne peut exister sans structures institutionnelles », nous dit Bookchin. « À cet égard, je diverge de l’opinion libertaire qui veut un minimum de restriction. Comme je l’ai déjà dit, là où il y a un minimum de structure, là se retrouve un maximum d’arbitraire. [...] La question est de savoir quelle sorte d’organisation. »

Adepte de la démocratie radicale, Bookchin aurait certainement critiqué le consensus entourant le principe de « gouvernement ouvert » basé sur l’accès aux données de la ville et la consultation citoyenne. Ce mythe de la transparence administrative maintient la division entre gouvernants et gouvernés, et ne favorise pas une réelle délibération collective qui suppose la prise de parole, le dialogue et la capacité de s’engager en vue du bien commun. « Plutôt que céder le pouvoir de décision à des experts, des professionnels, des représentants ou des bureaucrates, l’écologie sociale prévoit une participation directe de tout le monde dans l’autogestion de leurs affaires communales. »

Lors des élections municipales de novembre 2013, Bookchin inviterait les citoyens de l’ensemble du Québec à remettre en question la société de marché et le culte de la démocratie représentative, sans pour autant prôner l’abstentionnisme et l’abandon du champ politique municipal. Le militant écologiste et libertaire appuierait sans doute l’idée de mettre sur pied une alternative de gauche dans une foule de municipalités québécoises, afin de décentraliser et démocratiser le pouvoir comme moyen de lutter contre la corruption et les inégalités sociales. Il ne s’agit pas d’attendre une éventuelle rupture avec l’ordre capitaliste par la conquête du pouvoir d’État, mais de participer dès maintenant à l’élaboration d’un écosocialisme « par le bas ». « Les révolutionnaires doivent cesser de croire que les institutions révolutionnaires pourraient se former après la révolution, ni même au cours d’une insurrection. À la place, les révolutionnaires doivent commencer à créer des institutions révolutionnaires dès à présent. »



[1] Janet Biehl, Le municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale, Écosociété, Montréal, 2013, p.101

mardi 29 octobre 2013

Bloc nationaliste, populisme et stratégie écosocialiste


La notion de peuple est d’abord une notion politique. Elle a donc nécessairement une dimension stratégique. Le pouvoir est toujours à conquérir ou à conserver contre un ennemi ou un concurrent, réel ou supposé, du peuple. - Sadri Khiari

Toute stratégie doit être ancrée dans une analyse de la conjoncture, et toute situation historique résulte d’un concours de facteurs économiques, sociaux, idéologiques, politiques, et internationaux. Le rôle d’un parti progressiste n’est donc pas seulement d’élaborer un projet de société, c’est-à-dire un programme de réformes unifiant les revendications des mouvements sociaux sur le terrain électoral, mais de s’insérer sur le terrain mouvant des circonstances en  organisant activement la base sociale sur laquelle elle prendra appui pour conquérir les institutions qui lui permettront de transformer la société. Cette base sociale n’est pas une chose inerte, une substance hors du temps, mais un tissu de relations complexes et contradictoires, un processus historique. Le rapport entre les urnes et la rue n’est donc pas de représentation, mais d’articulation et d’unification de forces sociales hétérogènes pour former un peuple, qui est toujours une construction idéologique et politique.

Depuis le « printemps québécois » qui a provoqué un véritable électrochoc dans la société, la conscience populaire s’est soudainement politisée. Cela ne signifie pas que la majorité souhaite un réel changement social, mais que le « consensus » et la « peur de la chicane » qui semblaient caractériser le peuple québécois sont maintenant choses du passé. La polarisation de l’espace public revient en force, participant ainsi à la reconfiguration des forces sociales, idéologiques et politiques. L’élection du Parti québécois et sa stratégie populiste doivent être analysées dans ce contexte, caractérisé par l’émergence d’un front nationaliste et conservateur sur fond d’une crise structurelle du « modèle québécois ». Cette métamorphose se manifeste notamment par le fait que le PQ reprenne plusieurs points du programme politique de 2007 de la défunte ADQ : coupures dans l’aide sociale, réforme de l’État-providence, compressions dans les commissions scolaires, création d’une charte des valeurs québécoises. Cette stratégie permet de gruger l’électorat de la Coalition Avenir Québec, qui se limite à un pragmatisme comptable au détriment de la question identitaire, beaucoup plus rassembleuse.

Le bloc historique

L’électoralisme ne saurait expliquer complètement ce déplacement, qui résulte davantage de la constitution d’un nouveau « bloc historique ». Ce concept issu du lexique gramscien permet de dépasser le schéma marxiste traditionnel de la lutte des classes, opposant deux forces sociales bien définies par leur position antagoniste dans le système de production (infrastructure). En fait, Gramsci ne rejette pas l’idée des classes sociales, mais replace ces entités économiques sur le terrain complexe, contradictoire et discordant de la superstructure, c’est-à-dire dans le champ de la société civile et des institutions politiques, lieu de consentement et de coercition, d’idéologie et de luttes pour l’hégémonie. Ainsi, des classes sociales dominées sont généralement soudées idéologiquement à certaines élites, formant des unités en devenir que nous pouvons appeler blocs historiques. Les partis politiques, bien qu’ils s’opposent souvent sur des questions mineures en essayant de soudoyer les mêmes classes, forment parfois une unité plus grande qui se manifeste lorsque les débats de société refont surface.

« La vérité théorique selon laquelle chaque classe a un seul parti, est démontrée, dans les tournants décisifs, par le fait que les regroupements divers qui tous se présentent comme Parti « indépendant » se réunissent et forment un bloc unique. La multiplicité qui existait auparavant était uniquement de caractère « réformiste », c'est-à-dire qu'elle concernait des questions partielles ; en un certain sens, c'était une division du travail politique (utile, dans ses limites) ; mais chacune des parties présupposait l'autre, au point que dans les moments décisifs, c'est-à-dire précisément quand les questions principales ont été mises en jeu, l'unité s'est formée, le bloc s'est réalisé. »[1]

L’ancienne coalition souverainiste et progressiste basée sur la phase ascendante des Trente glorieuses est maintenant arrivée à terme, l’impasse du projet de René Lévesque menant au point de bifurcation suivant : virage solidaire et reconstruction du mouvement d’émancipation populaire, ou virage nationaliste visant la restauration d’une identité québécoise menacée. Le bloc nationaliste n’est pas souverainiste, car la ligne de démarcation ne découle pas de la question de la souveraineté, mais de la définition même de le la Nation par le biais des valeurs québécoises. Cette métamorphose du mouvement souverainiste donne naissance à un nouvel amalgame de groupes hétérogènes et contradictoires, ayant comme ciment la laïcité de l’État québécois. Loin de représenter un principe abstrait de régulation des institutions publiques, la laïcité comporte une charge émotive redoutable. En effet, il s’agit d’un projet collectif visant à « compléter la démarche historique de laïcisation » entrepris par la Révolution tranquille, qui constitue le socle de l’identité moderne du Québec. Le tour de force des nationalistes conservateurs consiste à reprendre ce processus de modernisation virtuellement émancipateur en l’articulant à l’affirmation d’une culture constitutive, c’est-à-dire le prolongement d’une tradition. D’où l’accent mis sur la culture majoritaire et la préservation du patrimoine, au prix d’une apparente contradiction manifestée par le maintien du crucifix dupplessiste à l’Assemblée nationale. Qu’importe de préserver le symbole de l’alliance entre l’Église et l’État ; l’essentiel est de protéger l’identité nationale par l’obéissance aux valeurs traditionnelles, d’assurer la survivance de la race canadienne française en tournant le dos à « l’échec » du progrès social et du pluralisme, caricaturé par l’étiquette de « gauchisme multiculturaliste ».

La fracturation ethnique

La formation de ce « peuple ethnique », qui sous-tend le processus historique du bloc nationaliste, n’est pas clairement explicité par les promoteurs de la Charte des valeurs québécoises parce que l’uniformisation culturelle et le conformisme social qu’elle implique sont difficilement avouables. Ce qui relève d’une évidence hégémonique par contre, ce que nul n’oserait critiquer sans risquer d’être couvert de ridicule, c’est la « neutralité de l’État » et l’égalité entre les hommes et les femmes. Ces principes rassembleurs peuvent en effet susciter l’adhésion de plusieurs groupes apparemment incompatibles : les vieux laïcistes « progressistes », une partie importante du mouvement nationaliste, la droite xénophobe, des féministes de première et deuxième génération, certains intellectuels de « gauche », des militantes anti-islamistes, la mouvance identitaire, etc. Qui aurait cru voir un jour se réunir dans un même panier Janette Bertrand, Guy Rocher, Bernard Drainville, Julie Snyder, Martine Desjardins, Richard Martineau, Djemila Benhabib, Roméo Bouchard et Mathieu Bock-Côté ? À l’inverse, qui aurait imaginé une opposition au projet de Charte rassemblant Gérard Bouchard, Amir Khadir, Maria Mourani, Gabriel Nadeau-Dubois, Stéphane Gendron, le Parti libéral du Québec, Michel Seymour, la Fédération des femmes du Québec, Michel Rivard, Denis Coderre et Laure Waridel ? Cette restructuration de l’espace public québécois est pour le moins déconcertante.

Les récentes tensions qui déchirent les rangs souverainistes, féministes et progressistes témoignent d’une « fracturation ethnique » de la société québécoise. À vrai dire, le fait que la polarisation de la question identitaire soit transversale, c’est-à-dire qu’elle ne respecte pas les divisions classiques selon l’axe gauche/droite ou souverainiste/fédéraliste, montre le caractère structurant de cette idéologie, c’est-à-dire l’hégémonie qu’elle exerce sur les autres enjeux sociaux. Comme l’hégémonie désigne toujours l’influence culturelle, morale et politique d’un groupe sur un autre, il est nécessaire de mettre en lumière l’articulation entre classes dominantes et dominées au sein de cette formation sociale. Pour ce faire, nous reprendrons l’analyse de la configuration des blocs historiques élaborée dans un texte de mai 2013, dont les projections semblent maintenant confirmées.


Parti libéral du Québec
Parti québécois
Coalition Avenir Québec
Classes dominantes
grande et moyenne bourgeoisie anglophone, patronat
bourgeoisie francophone, élites nationalistes et technocratiques
petite et moyenne bourgeoisie régionale, élites conservatrices
Classes dominées
travailleurs anglophones, communautés culturelles, classes moyennes francophones fédéralistes
milieux syndicaux et communautaires cooptés, classes moyennes et ouvrières francophones et souverainistes

classes moyennes conservatrices et déclinantes, travailleurs frustrés, lumpenprolétariat

Ces trois partis élitistes recoupent en fait deux blocs historiques : le premier est dominé par la bourgeoisie anglophone urbaine (dont l’expression politique est le PLQ), alors que le deuxième est dirigé par la bourgeoisie francophone et régionale, sur laquelle le PQ et la CAQ tentent d’asseoir leur hégémonie. Ce n’est pas un hasard si le principal « potentiel de croissance électorale » du PQ est à droite de l’échiquier politique (classes moyennes conservatrices), comme l’a bien montré Philippe Brisson de la firme de conseil stratégique STRATEGEUM lors de son discours au congrès de la Convergence nationale en mai 2013. Un éventuel effondrement du PQ ou de la CAQ amènerait une migration du 30% en faveur de l’autre parti, ce qui explique pourquoi le PQ continue son virage à droite malgré la frustration de la frange « gauche et indépendantiste » de son bloc historique.

Six mois plus tard, le processus d’unification du bloc nationaliste semble confirmé. Le leadership moral et politique du PQ a complètement balayé la CAQ de la carte, malgré la vision économique de son chef qui n’a pas réussi, avec la publication de son livre Cap sur un Québec gagnant, à susciter l’engouement populaire. Le principal bénéficiaire du ressac engendré par le projet de Charte reste le PLQ, qui représente l’autre bloc dominant, toujours plus accroché au statu quo. Les tiers partis, comme Option nationale et Québec solidaire, ne profitent guère de cet antagonisme. L’espace politique semble donc écartelé entre deux pôles : le maintien du modèle québécois et la défense de l’économie d’une part, et l’affirmation nationale pour contrer les dangers d’une immigration sans balises d’autre part. L’approfondissement de cette polarisation pourrait contribuer à l’émergence de l’extrême-droite, même si celle-ci n’est pas encore clairement organisée sur le plan politique jusqu’à maintenant.

L’impasse social-démocrate

Le Québec n’échappe pas aux tendances lourdes du contexte international. C’est pourquoi il faut rompre avec le mythe de l’exceptionnalisme québécois, c’est-à-dire l’idée selon laquelle notre société serait fondamentalement progressiste et tolérante, et donc immunisée contre le conservatisme et la xénophobie qui surgissent dans les contextes de crise sociale, démocratique et économique. Il est donc honorable mais vain, et même peut-être naïf de proposer la paix sociale et la défense du modèle québécois, de lutter contre le virage nationaliste par la recherche d’un compromis. L’ancien consensus social issu de la Révolution tranquille est maintenant brisé ; la concertation néocorporatiste est une illusion masquant l’asymétrie des rapports de force depuis trente ans, ignorant que l’efficacité du compromis de classes dépend d’un pouvoir ouvrier organisé et combatif et d’une croissance économique soutenue.

Aujourd’hui, la social-démocratie ne peut plus se démarquer idéologiquement et politiquement du centre-droit, qui aspire à gérer l’appareil d’État en essayant de réparer les pots cassés. Pour le meilleur et pour le pire, cette gauche modérée est devenue conservatrice, la droite radicale prenant les allures d’une alternative réelle au système actuel. Le bloc nationaliste tente de rassembler un « peuple » contre le pouvoir en place, assimilant celui-ci à la classe politique, aux intellectuels et aux syndicats. Il appelle ainsi le démantèlement de l’État social tout en conservant la nécessité d’un contrôle étatique fort sur le plan de la sécurité, du contrôle de l’immigration et de la répression des fondamentalismes, qu’ils soient gauchistes ou islamistes. Ce populisme autoritaire ne doit pas être décrié comme une forme d’irrationalité des masses qui viendrait bousculer la rationalité du consensus québécois, mais être considéré comme une réponse cohérente (quoique non appropriée) à une crise sociale bien réelle. Une fausse solution à vrai problème, en d’autres termes.

Le retour du populisme

L’élaboration d’une riposte à l’hégémonie du bloc nationaliste ne peut pas se limiter à une simple contestation dans la rue, l’intervention de la gauche sur le terrain parlementaire, la création d’espaces publics parallèles ou la multiplication des mouvements sociaux. Ces manifestations sont importantes, mais ne sauraient à elles seules offrir une réponse cohérente à la panne globale de la société québécoise. Il s’agit ni plus ni moins de reconstruire l’unité du peuple québécois. Cela nécessite d’envisager autrement le phénomène du « populisme », terme qui est trop souvent utilisé pour dénigrer des adversaires politiques ayant recours à une idéologie floue et aux émotions pour manipuler les masses. En effet, quel lien y a-t-il entre des populistes aussi divers que Hugo Chávez, Marine Le Pen, Juan Domingo Perón, Jean-Luc Mélanchon, Régis Labeaume et Denis Coderre ?

« Contrairement aux idéologies stratégiquement structurées – telles le communisme, le socialisme, le fascisme, le libéralisme, le féminisme, l’écologisme, etc. –, la notion de populisme ne réfère à aucun corpus stabilisé de principes doctrinaux. Le populisme est de droite comme de gauche ; il est fasciste autant que démocratique ou socialiste ; modernisateur et archaïque ; multi-classiste autant qu’ouvriériste ou paysan ; etc. »[2] Dans son ouvrage La raison populiste (2009), le philosophe Ernesto Laclau essaie de dépasser les impasses de la littérature consacrée au populisme par une théorie fort originale. Tout d’abord, il fait remarquer que « le peuple ne constitue pas une expression idéologique, mais une relation réelle entre acteurs sociaux. Autrement dit, c’est une manière de constituer l’unité du groupe. »[3] L’identité populaire se forme à partir d’une articulation d’éléments disparates. Quels sont ces éléments ?  Laclau fait appel à la catégorie de « demandes sociales » qui peuvent rester isolées ou s’unir dans un contexte particulier. Pour illustrer ce phénomène, il prend l’exemple d’un pays du Sud.

« Imaginons qu’une masse de migrants d’origine rurale s’installent dans un bidonville situé à la périphérie d’une grande ville industrielle en développement. Apparaissent des problèmes de logement, et ceux qui sont concernés par ces problèmes demandent aux autorités locales une solution. Ici, nous avons une demande qui, à l’origine, n’est peut-être qu’une pétition. Si la demande est satisfaite, les choses en resteront là ; mais si elle ne l’est pas, les gens peuvent s’apercevoir que leurs voisins ont d’autres demandes qui ne sont pas non plus satisfaites – des problèmes concernant l’eau, la santé, la scolarisation des enfants, etc. Si la situation reste inchangée pendant un certain temps, les demandes insatisfaites s’accumuleront et le système institutionnel sera de plus en plus incapable de les intégrer d’une manière différenciée (chacune isolément des autres), ce qui établit entre elles une relation d’équivalence. Cela pourrait facilement aboutir, si des facteurs extérieurs n’interviennent pas, à la constitution d’un fossé de plus en plus grand entre le système institutionnel et les gens. »[4]

Les demandes démocratiques isolées qui demeurent non satisfaites forment entre elles une chaîne d’équivalences, qui permet à son tour l’émergence d’une subjectivité sociale plus large et de demandes populaires. « Elles commencent ainsi, à un niveau embryonnaire, à constituer le peuple comme acteur historique potentiel. Ici, nous avons déjà deux préconditions évidentes du populisme : 1) la formation d’une frontière intérieure antagoniste séparant le peuple du pouvoir ; 2) une articulation de demandes équivalentes qui rendent possible l’émergence du peuple. Il y a une troisième précondition qui ne se réalise que lorsque la mobilisation politique atteint un niveau supérieur : l’unification de ces différentes demandes – dont l’équivalence, jusque-là, n’avait pas dépassé un vague sentiment de solidarité – en un système stable de signification. »[5]

Le rôle de la synecdoque

L’unification symbolique représente le socle de l’identité populaire. Elle se forme essentiellement au sein du discours par le biais de la rhétorique, c’est-à-dire par l’utilisation de procédés comme la synecdoque qui permet la représentation du tout par la partie. Laclau insiste particulièrement sur cette figure de style, car elle renvoie directement à la relation d’hégémonie, où un groupe social particulier cherche à représenter la totalité sociale. Cette analyse linguistique apparemment abstraite permet de distinguer deux façons de conceptualiser le peuple. La première perspective consiste à identifier le peuple avec l’ensemble des membres d’une communauté, tous les membres de la population du Québec par exemple.

« Dans le cas du populisme, c’est le contraire qui arrive : une frontière d’exclusion divise la société en deux camps. Le peuple, dans ce cas, est moins que la totalité des membres d’une communauté : c’est un élément partiel qui aspire néanmoins à être conçu comme la seule totalité légitime. La terminologie traditionnelle – qui a été traduite dans le langage commun – éclaire cette différence : le peuple peut être conçu soit comme populus – ensemble de tous les citoyens – soit comme plebs – ensemble des plus démunis. Mais même cette distinction ne rend pas exactement compte de ce que je cherche à exprimer. Car cette distinction pourrait facilement être vue comme une distinction juridiquement reconnue, auquel cas elle ne serait qu’une différenciation au sein d’un espace homogène qui donne une légitimité universelle à tous les éléments qui le composent – autrement dit, la relation entre les deux termes ne serait pas une relation d’antagonisme. Pour concevoir le peuple du populisme, il est nécessaire d’ajouter quelque chose : nous avons besoin d’une plebs qui prétende être le seul populus légitime, c’est-à-dire d’une partie qui veuille jouer le rôle de la totalité de la communauté. (« Tout le pouvoir aux soviets » - ou l’équivalent d’un tel mot d’ordre dans d’autres discours – serait une affirmation strictement populiste.) »[6]

Dans le cas du bloc nationalise, le peuple ne désigne pas l’ensemble des citoyens du Québec, mais les personnes issues de la communauté francophone d’origine, la culture majoritaire, c’est-à-dire les québécois de souche. Cette « plèbe » ou cette majorité silencieuse prétend ainsi représenter l’identité de la Nation, par opposition au camp adverse qui tente de diluer les valeurs québécoises : les universitaires, gauchistes postmodernes et élites médiatiques favorables aux accommodements raisonnables et au multi-inter-culturalisme. Le nationalisme identitaire représente donc une véritable forme de populisme, aux accents conservateurs et potentiellement xénophobes. Il prend une partie de la société québécoise comme le seul représentant légitime du peuple, ici conçu par l’adhésion à une culture commune. Bien que Mathieu Bock-Côté déplore l’usage du terme « nationalisme ethnique », celui-ci est probablement le plus approprié pour désigner cette idéologie et la polarisation qu’elle suscite.

Le peuple de gauche

Compte tenu des dérives du populisme de droite, la réaction spontanée d’une personne progressiste serait de rejeter toute référence au mot « peuple », de se méfier du nationalisme et de considérer la question identitaire comme un faux débat qui nous écarte des vrais enjeux, comme la montée des inégalités économiques et la destruction de l’environnement. Or, ce serait une erreur d’abandonner l’usage du mot peuple aux conservateurs et de renier la question nationale au profit d’une perspective seulement basée sur les classes et la justice sociale. La lutte de libération nationale doit être repensée à nouveaux frais, et c’est pourquoi il est essentiel de distinguer les différentes configurations historiques du peuple québécois.

Si nous regardons le mouvement souverainiste attaché à la figure de René Lévesque et qui s’incarne aujourd’hui dans le discours du parti Option nationale, « la citoyenneté se confond complètement avec la souveraineté populaire, laquelle se noie à son tour dans la souveraineté nationale. Dans ce cas, l’union nationale interclassiste assimile, au moins dans la représentation qu’elle se fait d’elle-même, toutes les composantes de la population dans un peuple-nation indissociable. »[7] Il n’y a donc pas ici de populisme au sens strict, pas d’antagonisme interne. Dans le cas du mouvement indépendantiste par contre, qui prit forme dans le  Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), le Mouvement de libération populaire (MLP) et le Front de libération du Québec (FLQ), le projet d’indépendance était lié étroitement à une lutte pour l’émancipation sociale. Les divisions de classes recoupaient largement une division ethnique : travailleurs francophones contre bourgeois anglophones. « Le peuple-nation s’identifie alors avec les catégories subalternes de la population, tandis que les classes dominantes sont assimilées à l’étranger, extériorisées par rapport au peuple-nation. »[8]

Aujourd’hui par contre, nous ne pouvons plus miser sur cette coïncidence heureuse entre exploitation économique et oppression nationale, qui fournissait jadis le terreau fertile d’une lutte populaire contre l’ordre établi dans les années 1960 et 1970. La création d’une bourgeoisie francophone et la montée des classes moyennes, l’amélioration du niveau de vie par le travail conjoint de l’État-providence et la société de consommation, ont en quelque sorte détruit la base sociale sur laquelle pouvait s’articuler le combat pour l’indépendance et la lutte des classes. Cependant, il ne faut pas conclure pour autant que nous soyons condamnés au « confort et à l’indifférence » des masses, car l’impasse du modèle québécois, le dérèglement du climat et la crise du capitalisme concoctent une situation hautement explosive pour les vingt prochaines années.

Si plusieurs ont déclamé la fin de l’Histoire après l’effondrement du régime soviétique, par le triomphe de la démocratie libérale et la mondialisation néolibérale, cette ère « post-idéologique » est maintenant chose du passé. Les antagonismes refont surface, le 1% qui contrôle la richesse et le 99% qui occupe les grandes villes du monde, tout cela témoigne d’une phase ascendante des luttes sur le plan international. Le mouvement des Indignados ou Occupy représente sans doute la manifestation la plus vive de ce « spontanéisme révolutionnaire ». Cette tendance se retrouva dans une impasse à cause du refus de toute médiation ou institution allant au-delà de la stricte démocratie de consensus. Le populisme de gauche doit en quelque sorte s'enraciner dans cet élan de démocratie radicale, tout en le prolongeant par le biais de l'organisation qui lui donnera une force politique véritable et durable.

À l’échelle nationale, il faut tirer parti de ce processus historique en construisant l’équivalence entre les classes dominées et le peuple québécois, car cette articulation n’est plus simplement donnée. Nous n’avons plus affaire au peuple-nation du mouvement souverainiste, ni à la « classe ethnique » sous-jacente à la lutte indépendantiste ; mais il est possible d’élaborer un populisme de gauche qui prendrait appui sur la plèbe, en articulant des demandes sociales qui s’incarneraient dans une lutte populaire pour l’émancipation nationale et sociale. « L’aiguisement de la lutte des classes ou une situation révolutionnaire tendent à assimiler le peuple aux couches subalternes. Dans cette situation, la souveraineté nationale se dissout dans la souveraineté populaire. »[9] Ainsi, il s’agit de s’opposer au bloc nationaliste, qui réduit la souveraineté du peuple à l’identité nationale en fracturant l’espace québécois sur une base ethnique, par un bloc populaire contre-hégémonique qui écarte la question identitaire en reposant un antagonisme fondamental sur le terrain social. Il faut donc remplacer le mythe de la Nation par l’action du peuple aspirant à gouverner une société libre, égalitaire et écologique.

« Le populus en tant que donné – en tant qu’ensemble des relations sociales telles qu’elles sont réellement – se révèle à lui-même comme fausse totalité, comme partie qui est source d’oppression. D’un autre côté, la plebs, dont les demandes partielles s’inscrivent dans l’horizon d’une totalité au sens plein – une société juste qui n’existe qu’idéalement – peut aspirer à constituer un populus véritablement universel qui est nié par la situation existant réellement. C’est parce que ces deux visions du populus sont rigoureusement incommensurables qu’une certaine particularité, la plebs, peut s’identifier au populus conçu comme totalité idéale. »[10]

Repenser la lutte des classes

Une prémisse du populisme de gauche est que la lutte des classes n’est pas terminée, mais que les métamorphoses sociales, économiques et politiques du XXIe siècle exigent la construction d’un nouveau bloc historique qui va au-delà du mouvement ouvrier. L’idée que l’évolution des antagonismes fait avancer l’histoire par bonds est une thèse marxiste classique, qui se retrouve dans la section I du Manifeste du parti communiste. « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire des luttes de classes. Hommes libres et esclaves, patriciens et plébéiens, barons et serfs, maîtres de jurande et compagnons, en un mot, oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée ; une guerre qui finissait toujours ou par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, ou par la destruction des deux classes en lutte. »[11]

Néanmoins, le fait que la société du XIXe siècle était divisée en deux camps opposés, la bourgeoisie et le prolétariat, les patrons d’usines et les ouvriers, ne semble plus aussi évidente aujourd’hui. L’ère de la bourgeoisie n’est pas terminée, mais le capitalisme tardif, le régime postfordiste et les plans d’austérité opposent davantage une oligarchie toujours plus puissante à une masse de chômeurs, femmes, jeunes, précaires, exclus qui composent la « non-classe des non-travailleurs », pour rependre l’expression d’André Gorz. Ce prolétariat post-industriel, également nommé « précariat », constitue un nouveau sujet collectif beaucoup plus subversif que les travailleurs syndiqués de jadis. Mais il ne constitue pas pour autant un sujet politique, et encore moins un acteur révolutionnaire parce qu’il demeure largement fragmenté et sans conscience unitaire. Il représente davantage un amalgame de nouveaux mouvements sociaux (étudiants, féministes, écologistes, altermondialistes), d’intellectuels précarisés, de travailleurs temporaires étrangers, de musulmanes reléguées, de petits paysans sans terre, de classes moyennes déclassées, etc. D’où l’importance d’une unification symbolique par le développement d’une conscience populaire capable de réunir les classes dominées dans une lutte commune pour la transformation de la société.

Aujourd’hui, il est nécessaire d’abandonner la distinction du « marxisme orthodoxe » entre bourgeois et prolétaires, sans pour autant abandonner l’exigence marxienne visant à dégager l’antagonisme fondamental d’une société dans une période historique déterminée. Comme il a été mentionné plus tôt, le populisme de gauche renvoie davantage à l’idée de la plèbe dans la Rome antique. La plèbe représente une partie du peuple (populus), c’est-à-dire des citoyens romains distincts des esclaves mais opposés aux patriciens et à la nobolitas ; c’est la partie du peuple qui s’oppose à l’organisation oligarchique de la cité. Évidemment, il ne s’agit pas de restaurer la plèbe romaine sous sa forme juridique et historique, mais bien de faire un parallèle permettant de tracer les contours du peuple québécois contemporain. De plus, la plèbe romaine n’avait pas de contours clairement définis, car elle accueillait tous ceux qui partageaient son opposition à l’oligarchie, à la manière d’un parti ou d’un syndicat. La plèbe est donc moins une catégorie sociologique qu’une notion idéologique et stratégique.

Si nous regardons la composition des membres de cette classe, en excluant les negotiatores (marchands en gros) et argentarii (financiers) qui sont des quasi-patriciens, nous pouvons trouver : a) la couche moyenne constituée des boutiquiers (tabernarii) et artisans, correspondant à la petite-bourgeoisie ; b) les proletarii regroupant les orifices (travailleurs) et agences (ceux qui n’ont rien), comme les petits artisans, journaliers, employés précaires, etc. ; c) la turba regroupant les exclus, les pauvres et les itinérants (lumpenprolétariat) ; d) les paysans représentant alors 90% de la population totale. Même si le portrait de cette classe ne correspond pas exactement à la stratification de la société québécoise en 2013, il n’en demeure pas moins qu’elle permet dégager des traits qui peuvent être démarqués par une définition politique de la plèbe contemporaine.

Ainsi, Pierre-Karl Péladeau ne fait pas partie du peuple québécois. Cela ne veut pas dire qu’il n’est pas un membre la société québécoise et qu’il ne devrait pas avoir droit à cette nationalité. Mais le fait qu’il soit membre du populus québécois ne signifie pas qu’il fasse partie de la plebs, c’est-à-dire de l’ensemble des personnes opprimées par l’oligarchie. PKP est un grand capitaliste, le propriétaire d’un empire médiatique et un proche collaborateur de l’élite politique québécoise. Autrement dit, c’est un patricien qui s’oppose objectivement au camp de ceux et celles qui ont intérêt à renverser l’ordre social actuel. Il a beau être souverainiste, mais il restera tout de même l’ennemi d’un mouvement populaire de libération nationale et d’émancipation sociale.

La stratégie écosocialiste

L’unité populaire doit être formée par l’articulation de demandes sociales non satisfaites, et qui demeureront insatisfaites sans un changement radical dans la distribution du pouvoir économique et politique. Autrement dit, ces demandes ne peuvent rester des réformes isolées, une liste de politiques publiques pouvant être intégrées au système institutionnel de l’État-providence. Elles doivent plutôt former une chaîne d’équivalences de demandes populaires, appelant ainsi un peuple en tant qu’acteur collectif prêt à lutter contre le système actuel. Trois grands types de revendications peuvent avoir une telle portée : le renversement des mesures d’austérité, la transition écologique et l’indépendance du Québec.

La première demande nécessite la création d’un front social visant à contrer l’hégémonie néolibérale qui promeut la réduction des dépenses publiques de l’État pour éliminer la dette. L’austérité touche la hausse des frais de scolarité, les coupures dans l’aide sociale, la hausse des tarifs d’Hydro-Québec et le maintien de la taxe santé, tout cela pour arriver à l’atteinte du mythique déficit zéro. La récente campagne politique de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante va dans ce sens : critiquer la « révolution culturelle » de Raymond Bachand et le budget d’austérité de Nicolas Marceau qui sont des mesures idéologiques contribuant à privatiser les profits et socialiser la dette.

La deuxième demande s’attaque au récent virage pétrolier entrepris par le Parti québécois, dans la continuité de l’économie extractiviste initiée par le Parti libéral du Québec. La poursuite du Plan Nord (pour tous), la pseudo-réforme de la loi sur les mines, les partenariats pour transporter le pétrole albertain par oléoducs ainsi que l’appui aux projets d’exploitation d’hydrocarbures sur l’île d’Anticosti, à Gaspé et dans le golfe du St-Laurent, montrent que les élites économiques et politiques n’ont rien à cirer des changements climatiques. De plus, l’exploitation massive des ressources naturelles non renouvelables semble être la seule voie de prospérité, la trappe d’austérité contribuant à la stagnation économique et donc à la chute des revenus de l’État. Un problème socioéconomique aggrave ainsi la crise écologique, qui accentue à son tour les inégalités sociales et environnementales.

Le front écologiste, représenté par le mouvement autochtone, les groupes écologistes et les comités citoyens, doit donc s’unir aux mobilisations sociales afin que le peuple puisse assurer la défense du territoire et des communautés. Ces deux pôles représentent les jambes du mouvement écosocialiste, qui lutte contre les conséquences écologiques et sociales du capitalisme. Comme le rappelle Marx, « c’est ainsi que la production capitaliste, en développant la technologie (...), ne fait qu’épuiser les sources originaires de toute richesse : la terre et les travailleurs. »

Enfin, la troisième demande renvoie à l’émancipation du peuple québécois de la tutelle de l’impérialisme américain, des firmes multinationales et de l’État canadien. Cette dimension permet de contrer l’antagonisme malsain du bloc nationaliste qui contribue à détruire l’appui populaire au projet d’indépendance (surtout auprès des minorités), en le déplaçant vers le véritable ennemi du peuple. En effet, l’État canadien détruit les normes environnementales, dérèglemente la sécurité publique des chemins de fer, attaque les syndicats et l’assurance-emploi, considère les écologistes comme des terroristes et conteste la loi 99 sur l’auto-détermination du peuple québécois. Ces quelques exemples montrent le caractère terriblement actuel d’un mouvement de libération nationale, qui ne doit pas s’enfermer dans le chauvinisme mais rester solidaire des autres peuples du monde par une perspective internationaliste.

Il est intéressant de noter que ces trois exigences sont symétriquement opposées au bloc nationaliste dirigé par le Parti québécois : justice sociale vs austérité, écologie vs virage pétrolier, indépendance vs identité. Ces demandes populaires ne doivent pas d’abord constituer le programme d’un parti, mais contribuer à la formation d’un nouveau bloc historique composé par des alliances entre syndicats et milieu communautaire, mobilisations citoyennes et groupes écologistes, mouvement indépendantiste et lutte anti-impérialiste. Ce bloc populaire reprend à son compte la lutte des classes dans une perspective écosocialiste, tout en articulant ce combat à la question nationale qui reste encore irrésolue.

Un aspect crucial de cette stratégie consiste à s’opposer diamétralement à l’hégémonie du Parti québécois, qui continue d’exercer son emprise sur les centrales syndicales, les groupes écologistes et le mouvement nationaliste. Tant qu’un parti de gauche n’aura pas réussi à convaincre une masse critique de la population, et que les mouvements sociaux resteront captifs du bloc dominant, les classes dominantes continueront de spolier le peuple et son territoire. Pour le meilleur et pour le pire, le temps des réformes est terminé ; la crise aura redonné un nouveau visage aux antagonismes, qu’ils soient sociaux ou ethniques, et seule un renversement de l’ordre social pourra apporter une véritable satisfaction aux trois demandes populaires. Le mot d’ordre est donc : écosocialisme ou barbarie identitaire.



[1] Antonio Gramsci, Œuvres choisies, Éditions sociales, Paris, 1959, p.218
[2] Ricardo Peñafiel, La raison populiste, À Babord, no.30, été 2009
[3] Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, Paris, 2008, p.91
[4] Ibid., p.92
[5] Ibid., p.93
[6] Ibid., p.101
[7] Sadri Khiari, Le peuple et le tiers-peuple, dans Qu’est-ce qu’un peuple ?, La Fabrique, Paris, 2013, p.118
[8] Ibid., p.118
[9] Ibid., p.118
[10] La raison populiste, p.116
[11] Karl Marx et Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, Lanctôt éditeur, Montréal, 1998, pp.31-32

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