lundi 17 juin 2013

Enquête sur le bouchardisme


Notes sur le césarisme québécois

Dans l’article sur L’émergence du Front nationaliste conservateur québécois, la trajectoire titubante du Parti québécois était considérée comme un indice, un élément révélateur du réalignement des forces politiques dans un contexte de crise du modèle québécois. Par la suite, le rapport complexe entre nationalisme identitaire et idéologie libertarienne fut analysé à partir du rôle central des intellectuels, qui contribuent à la reconfiguration des partis à l’intérieur d’une matrice idéologique commune, dont le récent virage populiste du PQ représente le principal symptôme. Or, cette histoire critique du souverainisme ne saurait être complète sans mentionner le personnage clé du nationalisme conservateur au Québec : Lucien Bouchard.

Cette enquête sur le bouchardisme se situe dans la continuité de travaux de sociologie politique portant sur les « discours de légitimation » qui accompagnent le virage néolibéral dans différents pays du monde, comme le livre de Stuart Hall, Le Populisme autoritaire. Puissance de la droite et impuissance de la gauche au temps du thatchérisme et du blairisme, Éditions Amsterdam, Paris, 2008. L’explication complète du jeu des forces économiques ne saurait se limiter à une simple description de l’infrastructure, car la révolution conservatrice entreprise dans les années 1980 en Grande-Bretagne ou 1990 au Québec est intiment liée à la superstructure, c’est-à-dire à la manière dont la société civile et les institutions politiques exercent leur influence grâce à un mélange de persuasion et de coercition.

Autrement dit, le renversement du rapport de force entre les mouvements syndicaux, populaires, communautaires d’une part, et le pouvoir économique du patronat, des chambres de commerce et des firmes transnationales d’autre part, n’aurait pas été si important sans la « médiation » d’une figure centrale, surgissant pour juguler la catastrophe de l’échec référendaire de 1995. Après la démission de Jacques Parizeau, Lucien Bouchard quitta le Bloc québécois et devint premier ministre du Québec pour combler la béance à la tête du Parti québécois en déroute et rassurer le peuple québécois démoralisé après ce grand match quasi nul, aux allures de traumatisme collectif. Orateur charismatique, craint et respecté pour sa clarté et sa capacité de diriger, il incarne une sorte de « césarisme » québécois.

« Dresser un catalogue des événements historiques qui ont culminé dans une grande personnalité « héroïque ». On peut dire que le césarisme exprime une situation dans laquelle les forces en lutte s’équilibrent de façon catastrophique, c’est-à-dire s’équilibrent de telle façon que la poursuite de la lutte ne peut aboutir qu’à leur destruction réciproque. Quand la force progressive A lutte contre la force régressive B, il peut se faire non seulement que A l’emporte sur B ou B sur A, mais aussi que ni A ni B ne l’emporte, mais qu’ils s’épuisent réciproquement et qu’une troisième force C intervienne de l’extérieur et s’assujettisse à ce qui reste de A et de B. […] Mais si le césarisme exprime toujours la solution par « arbitrage », confiée à une grande personnalité, d’une situation historico-politique caractérisée par  un équilibre des forces annonciateur de catastrophe, il n’a pas toujours la même signification historique. Il peut y avoir un césarisme progressif et un césarisme régressif et, en dernière analyse, ce n’est pas un schéma sociologique, mais l’histoire concrète qui peut établir la signification exacte de chaque forme de césarisme.» Gramsci, cahier 13, 27

Si le bouchardisme représente un point de bascule dans l’histoire politique contemporaine du Québec, il ne doit pas être compris comme l’ensemble des actes particuliers de Lucien Bouchard, ni comme une doctrine unifiée sous-jacente à ses déclarations. Il s’agit plutôt d’une attitude générale visant à surmonter une contradiction propre à une situation historique déterminée, c’est-à-dire une manière particulière de gérer la crise ou le blocage d’un processus inachevé. Le bouchardisme ne représente pas une conscience claire du problème québécois, mais une « constellation idéologique » essayant de répondre, instinctivement, aux tensions fondamentales du nationalisme québécois et à l’échec de son principal projet politique : le souverainisme.

Une histoire de frères

Pour comprendre la constellation idéologique léguée par Lucien Bouchard, il est nécessaire de glisser un mot sur son comparse, Gérard Bouchard. Selon une hypothèse intéressante du professeur Joseph-Yvon Thériault, l’articulation entre les années 1990 et 2000 pourrait être éclairée par une étude comparée des deux frères, qui symbolisent en quelque sorte une décennie particulière. D’un côté, Lucien fonde le Bloc québécois en 1991, joue un rôle clé dans la campagne de 1995 et arrive comme capitaine du Parti québécois pour les cinq années suivantes, avant de quitter la vie politique en 2001 parce qu’il n’aurait pas réussi à raviver la flamme nationaliste et souverainiste.

De l’autre côté, Gérard publie son magnum opus Genèse des nations et cultures du Nouveau monde en 2000, qui retrace « l’américanité » de la nation québécoise à l’aide d’une histoire comparée et géographique permettant d’expliquer son caractère moderne, pluraliste et ouvert sur le monde. Son œuvre d’historien et de sociologue l’a amené à coprésider la commission sur les accommodements raisonnables auprès du philosophe Charles Taylor vers la fin de la décennie, « commission qui prendra la forme d'une sorte de psychanalyse de nos angoisses identitaires. »
http://m.ledevoir.com/societe/actualites-en-societe/280553/que-restera-t-il-des-decennies-bouchard

Bien que l’enjeu constitutionnel et la question identitaire soient deux aspects liés d’un même problème, il est important de les distinguer afin de montrer la différence d’accent entre la voie nationaliste et l’approche souverainiste qui incarnent deux tendances de l’après-Révolution tranquille. « Lucien s'inscrit dans une continuité du Québec français, voire du Canada français. Il avait applaudi au beau risque de René Lévesque et participé au gouvernement de Mulroney. Nationaliste convaincu, ses convictions souverainistes sont plus modérées. On peut penser qu'il accepterait, comme la plupart des Québécois, un renouvellement autonomiste du Canada. Son souverainisme fut largement exacerbé par l'échec de Meech. Sa démission au début de l'an 2000 semble sonner le glas d'un tel pragmatisme politique. La quasi-victoire au référendum apparaît après coup comme le chant du cygne de la continuité souverainiste. Au reste, le conservatisme modéré qu'il a pratiqué comme premier ministre a provoqué une prise de distance de certains milieux de gauche par rapport au Parti québécois. »

Lucien aura donc contribué à l’émergence des « orphelins de Bouchard », selon l’expression de Gaétan Breton. Les personnes déçues par le virage conservateur et autonomiste du Parti québécois ont été marginalisées au sein de l’organisation (SPQ-Libre), dispersées dans la société civile (Nouveau Mouvement pour le Québec), réunies à l’intérieur de tiers partis souverainistes (Option nationale) ou engagées dans la reconstruction de la gauche (Québec solidaire).

De son côté, la figure de Gérard « incarne plutôt le volet « rupture » de la Révolution tranquille. Autrement dit, il est plus souverainiste que nationaliste. Pour lui, le Québec est une société « neuve » qui doit se méfier de son passé canadien-français, de ses angoisses identitaires. Lui-même (comme sa décennie) est moins en phase que son frère (et la décennie 1990) avec la tradition et le sentiment populaires québécois. Le souverainisme de Boisclair, qui marque une partie de la décennie 2000, est très typique de ce nationalisme qui ne s'avoue plus et qui a « l'histoire en trop » : le Québec se veut moderne, ouvert, pluriel, écologiste, progressiste. Mais la population ne suit pas. La crise des accommodements raisonnables et celle, plus récente, sur le cours Éthique et culture religieuse apparaissent comme une sorte de retour du refoulé. La commission que Gérard Bouchard coprésida a tenté d'expliquer aux Québécois francophones qu'ils sont dans l'erreur, que l'avenir ne saurait être que celui de l'ouverture au pluralisme. »

La révolution passive

Le conservatisme de Lucien et le progressisme de Gérard délimitent les frontières du discours nationaliste et souverainiste traditionnellement associé au Parti québécois. Il est donc nécessaire d’analyser les bordures du péquisme afin de mettre en évidence les tensions qui le constituent et la complexité qui l’anime. Tout d’abord, ce discours repose sur l’idée selon laquelle la souveraineté-association serait l’achèvement d’un processus d’émancipation nationale prenant racine dans la Révolution tranquille. Celle-ci doit être conçue comme une « révolution passive » au sens de Gramsci, c’est-à-dire une révolution « par le haut » où l’intervention étatique permet l’inclusion de nouveaux groupes sociaux à l’intérieur de l’hégémonie d’un nouvel ordre politique.

La révolution passive n’est pas le fruit d’un grand mouvement social ou d’une lutte populaire, ni l’invention miraculeuse d’une culture particulière, mais le résultat d’un processus général (industrialisation, urbanisation, keynésianisme, fordisme, naissance de l’État-providence), qui mélange des spécificités locales et contingentes à l’influence des relations internationales. « Le concept de révolution passive, il me semble, s’applique non seulement à l’Italie, mais également à tous les pays qui modernisent leur État à travers une série de réformes et de luttes nationales sans subir une révolution politique du type radical ou Jacobin. » Cahier 4, idée 57

La révolution passive est donc essentiellement technocratique, car une élite montante (intellectuels, avocats, journalistes, petits bourgeois issus des collèges classiques et des universités) parvint à opérer un changement institutionnel substantiel sans bouleversement social majeur, grâce à une alliance complexe de divers intérêts : syndicats, patronat et État-providence. Cette transformation importante représente un « compromis de classe », car l’extension des droits socio-économiques est venue au prix d’un faible contrôle démocratique de l’État et des moyens de production, et d’une intégration des forces de droite à l’intérieur de la question nationale. C’est pourquoi le projet de souveraineté-association élaboré par René Lévesque et porté par le Parti québécois s’inscrit dans une continuité historique marquée par une coalition gauche/droite (un mélange de révolution/restauration) et le refus de la rupture définitive avec l’ordre économico-politique dominant. C’est en quelque sorte une révolution sans révolution, rendue possible par une représentation limitée des intérêts (corporatisme) et un dialogue restreint sans remise en question des rapports de pouvoir (concertationnisme), sous la tutelle de l’État-providence et de l’impératif du « consensus », qui représente en fait l’hégémonie nationaliste/souverainiste du modèle québécois.

Du méta à l’hyper-péquisme

Comme le péquisme représente la synthèse inachevée de la Révolution tranquille, il comprend en son sein une contradiction qu’il n’a jamais réussi à surmonter. Le pôle progressiste de cette tension est représenté par le « méta-péquisme », c’est-à-dire l’idée de l’union des forces souverainistes par-delà le débat idéologique qui oppose libéralisme et socialisme. Le préfixe « méta » désigne le fait que le discours péquiste ne se limite pas au parti qui l’a fait naître, mais s’étend aux autres partis souverainistes et organisations de la société civile qui sont directement ou indirectement issus de ce mouvement. Malgré l’idée du primat de la question nationale sur la question sociale, le méta-péquisme endosse généralement un modèle social-démocrate à saveur étatiste, c’est-à-dire un capitalisme modéré par une redistribution et une démocratie représentative fonctionnelle.

Ce souverainisme progressiste se retrouve dans le programme d’Option nationale qui entend retourner aux sources du Parti québécois, et fut défendu par les figures pluralistes et pragmatiques comme Gérard Bouchard et André Boisclair. Ce dernier préconisait un équilibre entre la gauche et la droite semblable à la « troisième voie » de Tony Blair au Royaume-Uni : le social-libéralisme. Ce modèle socioéconomique vise à « soulager le capital » et « favoriser l’investissement privé » tout en adoptant quelques politiques sociales pour limiter les inégalités. Cette « coïncidence des opposés » est fréquemment revendiquée comme le remède miracle à la crise de confiance envers les élites et les institutions.

« Plus en profondeur, le Québec doit revenir au système d’équilibre qui soutenait ce qu’on a appelé le modèle québécois - essentiellement : un ensemble de politiques qui savaient faire la part des impératifs économiques et des objectifs sociaux. C’est cet équilibre délicat qui a été rompu depuis dix ans à cause d’une philosophie néolibérale trop agressive qui tend à éroder le tissu social et heurte de front les traditions et les valeurs des Québécois. Par ses politiques éclairées (tant celles du Parti libéral que du Parti québécois), le Québec des années 1970-2000 a su non seulement maintenir, mais renouveler son filet social tout en adoptant certaines politiques néolibérales et en soutenant la croissance de son économie. Il est même parvenu, durant cette période, à réduire à la fois la pauvreté et les inégalités. Il a ainsi fait la preuve que ce ne sont pas les programmes sociaux qui appauvrissent les États. »

La recette gagnante serait ainsi un soigneux mélange de néolibéralisme et de mesures sociales, fondé sur la phobie de la crise, le dogme de la bonne entente et le refoulement des contradictions qui traversent ce modèle historique fondamentalement instable. Le méta-péquisme n’aime pas la dérive conservatrice, mais croit encore en la résurrection de la grande coalition souverainiste, la Convergence nationale, arc-boutée sur le centre magique d’un monde qui n’existe plus. Il croit à l’Idée du PQ malgré son désenchantement vis-à-vis le parti, en regardant le printemps québécois avec les lunettes des années 1970. Le méta-péquisme est donc profondément enthousiaste, au sens du philosophe David Hume : « L’espoir, l’orgueil, la présomption, une imagination brûlante, liés à l’ignorance sont donc les véritables sources de l’enthousiasme. » Essai sur la superstition et l’enthousiasme. Le méta-péquisme répond au principe de plaisir en refusant la réalité du déclin. C’est une régression historique à la case départ d’un projet, sans réactualisation critique ; le méta-péquisme est la maladie infantile du souverainisme.

À l’inverse, le bouchardisme n’est pas un accident du péquisme, ni une excroissance infectieuse, mais une maladie congénitale, le résultat d’un développement historique. Il ne constitue pas une erreur de parcours, mais une tentative pour résoudre une contradiction fondamentale : c’est l’hyper-péquisme. Le bouchardisme, par principe de lucidité, a rejeté le principe de plaisir pour le remplacer par la vertu de l’austérité. Il ne croit plus à l’Idée du PQ, mais agit au nom de la sauvegarde du parti ; le salut par l’économie. Le slogan « l’économie d’abord » n’est pas d’abord de Charest, mais de Bouchard, les libéraux ayant simplement repris et prolongé la logique des néo-libéraux souverainistes.

Le triptyque nationaliste

L’hyper-péquisme représente la frontière droite de la matrice idéologique du souverainisme. Son origine remonte à la campagne référendaire de 1995, lors de l’entente tripartite entre le Bloc québécois, le Parti québécois et l’Action démocratique du Québec, qui inclut une offre de partenariat avec le Canada à l’intérieur de la question référendaire. Lucien Bouchard réussit alors à convaincre Jacques Parizeau de rester fidèle à l’idée d’association de René Lévesque, de même que Mario Dumont qui décida d’appuyer le Oui à cette unique condition. Ces trois partis forment en quelque sorte un bloc nationaliste, allant de l’autonomisme (ADQ) au souverainisme (PQ) en passant par l’ambivalence du bouchardisme qui surdétermine cette constellation.

Si la plupart des commentateurs ont l’habitude d’opposer rapidement l’ADQ et le PQ, notamment à propos de leur divergence théorique sur la question constitutionnelle, ils oublient bien souvent la convergence pratique de ces deux partis sur le plan socioéconomique. L’idée des conditions gagnantes (ou le moratoire de dix ans), l’obsession du redressement économique par le déficit zéro, ainsi qu’une série de mesures de centre-droit sont devenues des normes implicites du nationalisme, qui peine encore à se remettre de l’échec référendaire. Malgré le départ de Lucien Bouchard de la « scène politique formelle » en 2001, celui-ci continue à exercer une influence certaine sur la société civile québécoise. Le bouchardisme représente une sorte de spectre idéologique qui établit une réforme « morale et intellectuelle » de la question sociale et nationale. Le personnage lui-même continue à exercer son hégémonie, que ce soit à titre de président du conseil d’administration de l’Association gazière et pétrolière et du Québec, ou par la rédaction d’articles et de manifestes comme Pour un Québec lucide en 2006.

À ce titre, un sondage publié le 6 mai 2006 dans le journal Le Devoir révéla que la moitié de la population appuierait le retour en politique de Lucien Bouchard, et qu’un parti mené par lui aux côtés de Mario Dumont devancerait de loin le PQ et le PLQ. Bien que Lucien ait répété à plusieurs reprises qu’il ne reviendrait pas à la vie politique active, ce dernier gouverne d’autant mieux qu’il n’est pas élu. C’est pourquoi plusieurs nationalistes, autonomistes et conservateurs réclament encore une « caution morale » qui permettrait de reformer un regroupement politique de lucides, c’est-à-dire un parti bouchardiste ou hyper-péquiste qui romprait définitivement avec le méta-péquisme.

« Constatant l'agonie de l'ADQ, surtout qu'elle a été, par hasard, drôlement accélérée par sa propre démission-choc, Éric Caire clame sur tous les toits son souhait de voir émerger une nouvelle coalition qu'il qualifie de "centre-droite". Frottant sa lampe magique en espérant y voir sortir un génie prêt à lui exaucer ses trois voeux, il rêve aussi de voir le Lucide-en-chef lui-même devenir géniteur de ladite coalition: "Oui, ce serait un beau rêve. Mais si on reste dans le domaine du rêve réalisable, une caution morale de Lucien Bouchard serait déjà un engagement très fort de sa part. Pourquoi pas le voir parrainer un mouvement comme celui-là sans y prendre une part plus active?" Lucien Bouchard comme "parrain" de la droite québécoise? Le rôle lui irait en effet comme un gant. Comme troisième souhait, M. Caire pense "à des gens comme François Legault, Joseph Facal, Jacques Ménard, André Pratte, pour ne nommer que ceux-là. Et il y en a d'autres." » http://voir.ca/chroniques/voix-publique/2009/11/11/la-caution-morale/

S’agit-il d’une idée saugrenue ou d’une réalité sociopolitique émergente? Cette anticipation des années 2000 serait-elle corroborée par la reconfiguration actuelle des forces conservatrices ? L’année 2011 est très instructive à cet égard.

La face cachée de l’amphithéâtre

Tout juste après l’effondrement Bloc québécois en mai 2011, le projet de loi 204 concernant l’entente de gestion entre la Ville de Québec et l’empire médiatique Quebecor sur la construction du nouvel amphithéâtre provoqua un grand émoi au sein du Parti québécois. La ligne de parti imposée par Pauline Marois visait d’abord à percer le bastion conservateur de Québec en appuyant une loi peu démocratique servant à assurer un projet teinté du populisme autoritaire du maire Régis Labeaume. L’amphithéâtre lui-même symbolise la dérive populiste du nationalisme québécois, méfiant envers les élites et gavé par l’industrie culturelle Quebecor. Mais ce symbole national se reflète aussi dans la dérive électoraliste et la ligne autoritaire de la tête dirigeante du Parti québécois.

L’épisode de l’amphithéâtre représente la goutte qui provoqua la démission de quatre figures importantes de l’aile progressiste et méta-péquiste du parti. Pierre Curzi (syndicaliste et comédien), Lisette Lapointe (femme de l’ex-premier ministre Parizeau) et Louise Beaudoin (historienne et sympathisante du Parti socialiste de France), claquèrent la porte à cause du manque de démocratie à l’interne. L’autoritarisme de Marois aura donc eu raison de cette frange progressiste du PQ. 

Ensuite, cette crise favorisa la démission de Jean-Martin Aussant, qui ne pouvait plus supporter l’approche autonomiste de la « gouvernance souverainiste ». Économiste pragmatique et souverainiste convaincu dans la droite ligne de Parizeau, il imita le départ de ce dernier lors de la crise du « beau risque » en novembre 1984, en créant un nouveau parti dédié à la pédagogie de la souveraineté. Ce n’est donc pas un hasard si Parizeau et Lapointe appuient maintenant Option nationale, devenu l’ultime gardien du méta-péquisme.

Curieusement, cet épisode névralgique de l’histoire récente du PQ ne se transforma pas en crise de leadership. Au contraire, la résilience de Marois lui valut d’être surnommée la « Dame de béton », ce qui n’est pas sans rappeler « la Dame de fer » (Margaret Thatcher). Outre ce rapprochement sémantique, il faut noter que l’entêtement de Marois (elle fut élue chef après deux défaites devant Landry et Boisclair) et son importante expérience (14 charges ministérielles) font d’elle une parfaite « synthèse » du Parti québécois, par le cumul des postes et la sédimentation de l’histoire de l’organisation. L’échec de l’approche Boisclair, la montée de la droite auprès des élites et des électeurs, ainsi que la crise non résolue des accommodements raisonnables font en sorte que Marois incarne maintenant l’hyper-péquisme, dominant la sphère politique par la relégation du méta-péquisme : exclusion du SPQ-Libre, mépris d’Option nationale, indifférence à la Convergence nationale, etc.

L’affaire Michaud comme avènement impromptu de la question ethnique

Une ambiguïté centrale du bouchardisme demeure la question de l’identité nationale. L’affaire Michaud est révélatrice de cette tension du péquisme parce qu’elle provoqua une importante crise en décembre 2000, trois mois avant la démission de Lucien Bouchard. L’adoption de la « motion scélérate » manifeste à plusieurs titres le phénomène du bouc émissaire, condamnant avec virulence des propos ambigus, mais considérés comme inexcusables à l’époque, ceux-ci exprimant en quelque sorte le « nationalisme ethnique » ou la « xénophobie latente » du peuple québécois : « Que l'Assemblée nationale dénonce sans nuance, de façon claire et unanime, les propos inacceptables à l'égard des communautés ethniques et, en particulier, à l'égard de la communauté juive tenus par Yves Michaud à l'occasion des audiences des états généraux sur le français à Montréal le 13 décembre 2000. »

Apprécié par la communauté anglophone et juive, Lucien n’hésita pas à jeter son fiel en accusant injustement Michaud, celui-ci reflétant l’impuissance du premier ministre à raviver la flamme nationaliste et souverainiste de son peuple. D’une certaine manière, le nationalisme identitaire représente « l’ombre » du bouchardisme (au sens de Carl Gustav Jung), c’est-à-dire une partie de notre psyché que nous refusons de voir en nous-mêmes, et qui se reflète parfois dans le visage effrayant de l’autre.

« Le point de départ est simple : la plupart des hommes ignorent leur ombre. (…) Le plus souvent elle est projetée dans des troubles somatiques, des obsessions, des fantasmes plus ou moins délirants, ou dans l'entourage. Elle est « les gens » auxquels on prête la bêtise, la cruauté, la couardise qu'il serait tragique de se reconnaître. Elle est tout ce qui déclenche la jalousie, le dégoût, la tendresse. » Elie G. Humbert, L'homme aux prises avec l'inconscient, Espaces libres, Albin Michel, p. 29-44.

Ce double intérieur, que nous refusons de reconnaître, mais qui nous habite, représente des possibilités inexplorées qui peuvent se révéler ou non après quelques années. « Ce sont toutes les possibilités du sujet, ce qu'il aurait pu choisir ou être, mais qu'il n'a pas vécu jusqu'à présent. Ces potentialités font partie des aspects personnels (qualités et attributs propres à la personne) et collectifs (les possibilités humaines de développement) de la psyché. » Elysabeth Leblanc, la psychanalyse jungienne, Collection Essentialis, éd. Bernet-Danilot, avril 2002, p. 34

Cette rapide analyse jungienne de la politique québécoise ne vise pas à expliquer l’émergence du nationalisme identitaire à partir de la psychologie de Lucien Bouchard. Il n’est tout simplement pas possible de réduire un phénomène social à une manifestation individuelle. Au contraire, il s’agit seulement de montrer que le nationalisme identitaire n’est pas un trait nécessaire du bouchardisme, mais une potentialité pouvant survenir par le biais des contradictions internes d’une société. Si le projet politique représente la partie consciente ou le « moi » d’un phénomène social plus profond, alors il faut dénicher la part d’ombre qui se cache parfois derrière nos meilleures intentions, afin de mieux les canaliser et les intégrer au lieu de les refouler.

L’affaire du turban et la récupération de l’ADQ

La récente affaire du Turban, qui opposa brièvement la Fédération québécoise de soccer et l’Association canadienne à propos du port du turban par de jeunes joueurs sikhs, laisse apparaître le réflexe identitaire du Parti québécois qui entend raviver la flamme nationaliste par un enjeu qui rappelle les débats liés aux accommodements raisonnables. Cette affaire permet d’apporter de l’eau au moulin au projet de constitution québécoise, dans laquelle seraient enchâssées les « valeurs communes des Québécois ». Il est intéressant de noter que cet engagement se retrouvait dans la plateforme électorale de l’ADQ de 2007, avec le dégel progressif des droits de scolarité (indexation), la réforme de l’aide sociale, de nouvelles rondes de négociations constitutionnelles avec le gouvernement fédéral pour assurer plus d’autonomie (gouvernance souverainiste), l’équilibre budgétaire sans hausse substantielle des impôts (déficit zéro).

Avec la nomination de Pierre-Karl Péladeau à la tête d’Hydro-Québec (dont l’anti-syndicalisme pourrait jouer un rôle central dans la restructuration de l’organisation), le Parti québécois reproduit mécaniquement le schème de l’ADQ et la CAQ, qui souhaite ériger la gouvernance des institutions publiques sur le modèle du bon entrepreneur. Ceci n’est pas autre chose qu’une manifestation du bouchardisme, qui transpire sur l’ensemble de la matrice idéologique du nationalisme québécois. Si le Parti québécois bascule pour l’instant vers l’autonomisme des conditions gagnantes, il ne risque pas de revenir vers le pôle méta-péquiste par un coup d’élastique, le virage populiste étant largement entamé pour séduire l’électorat de la droite conservatrice lors des prochaines élections. Cela mènera très probablement à la crise définitive du souverainisme, voire à l’effondrement du Parti québécois qui s’entête à imiter la CAQ pour mieux la supplanter. Si le « petit souverainisme » du Bloc québécois s’est écroulé en 2011, une crise semblable à l’échelle nationale ne serait pas surprenante, bien qu’elle représenterait une réelle catastrophe pour le « bloc historique » du Parti québécois.

« Quant au grand souverainisme, son ébranlement avait commencé par l’élection en 1998 de Lucien Bouchard, élu comme Johnson en 1966 et comme Duplessis en 1944, c’est-à-dire avec moins de voix que le parti d’opposition. Le fondateur du Bloc québécois qui avait sauvé une campagne référendaire mal commencée en 1995 et successeur de Parizeau en janvier 1996, se trouva aux commandes d’un gouvernement mal élu et héritier du fiasco de la défaite d’octobre 1995. Sa démission fracassante en janvier 2001 fut annonciatrice de ce qui allait suivre au Québec. Orateur enflammé au verbe haut, il avait su faire vibrer la fibre souverainiste mieux que nul autre. Du jour au lendemain, il quitte le pouvoir, comme d’autres abjurent la foi, et se réfugie dans la pratique lucrative du droit en servant ainsi la cause du capital avec un sans-gêne drapé de grandes protestations de vertu. Ses interventions dans la sphère publique alimentent une lecture strictement gestionnaire de la situation québécoise, comme l’atteste le Manifeste des lucides qu’il a majestueusement patronné.

Bouchard a donné à voir un processus spectaculaire de « refroidissement des braises », de tassement subit de la revendication souverainiste pour laisser place à la bonne administration résignée, mais opportuniste des affaires. À sa manière, il a aidé la cause de l’ADQ de Mario Dumont, tenté aussi par le repli gestionnaire assaisonné d’une vague revendication d’État autonome du Québec. Bouchard semble aujourd’hui avoir un successeur dans la personne de François Legault, déjà sacré premier ministre par les haut-parleurs médiatiques du Québec; la Coalition pour l’avenir du Québec tente ainsi d’élaborer la plateforme d’un nouveau parti dont la marque de commerce serait le redressement national par la bonne « gouvernance » provinciale. Cette gestion dépolitisée mettrait au frigo les vieilles récriminations souverainistes, petites et grandes. La doctrine Legault-Sirois – à l’instar du parti libéral du Québec, un prétendant respectable au pouvoir doit cultiver ses liens avec le capital –, si elle devait conduire effectivement à l’élection d’un gouvernement défaisant le duopole PLQ-PQ, serait la consécration du bouchardisme. »

Le renouveau de Couillard

Face à ce bloc nationaliste conservateur représenté par le duo PQ-CAQ, le nouveau chef du Parti libéral, Philippe Couillard, entend redonner une nouvelle peau à son organisation. Dans un discours important du 15 juin 2013, il s’attaque directement au souverainisme de son adversaire : « On ne peut jamais être sûr des valeurs que le PQ défend, car elles changent de l’opposition au gouvernement. Ce qui ne change pas, c’est leur obsession. La seule chose qui les réunit c’est le projet d’un autre siècle, la perte de notre citoyenneté canadienne et le repli. » Il dénonce également la « social-démocratie de pacotille » du PQ, son « progressisme de façade », sa « mentalité d’assiégé » et de « confrontation », qui amène la discorde entre « eux et nous ». En effet, la question identitaire est polarisante et mène à une division qui n’aide pas beaucoup le projet de la souveraineté, ni l’inclusion sociale.

Ce curieux revirement du Parti libéral est annonciateur d’une importante transformation du discours qui ne sera pas sans conséquence lors des prochaines élections. Le PLQ serait « le grand parti progressiste de notre histoire », avec des valeurs de « tolérance, d’inclusion et de primauté des libertés individuelles ». Il s’agit en quelque sorte d’un renouvellement par un retour aux sources, c’est-à-dire au libéralisme le plus classique, que ce soit sur le plan économique, politique ou social : Adam Smith, Benjamin Constant, John Rawls. Le Parti libéral prendra même la « justice sociale » comme thème de son prochain congrès à la mi-août, laissant plus de place aux jeunes libéraux. Cela contraste fortement avec la bureaucratisation importante du PQ, menant à la séparation de la tête dirigeante et de sa base militante.

Indépendamment du fait que Philippe Couillard aura le charisme et pourra susciter l’enthousiasme populaire nécessaire à l’élection de son parti, une coupure nette avec l’ère conservatrice de Charest est maintenant tracée au niveau du discours et des perceptions. Qu’il s’agisse d’une image ou d’une réalité, le PLQ lance un défi au PQ qui sera contraint à se repositionner sur l’axe gauche/droite, même s’il avait comme stratégie initiale de miser sur la question identitaire et les disputes constitutionnelles, en donnant quelques mesures conservatrices et quelques bonbons socio-démocrates ici et là. Avec cette approche sans fondement idéologique autre que la bonne gouvernance, incapable de se démarquer suffisamment de ses adversaires, le PQ apparaîtra comme un parti désorienté et manquant de confiance. L’impasse apparaîtra, la déconfiture montrera quelques signes, et le déclin surviendra.

Le populisme autoritaire

Dans cette grande reconfiguration politique, nous faisons l’hypothèse que le Parti québécois et la Coalition avenir Québec convergent théoriquement et pratiquement vers un foyer constitué par le bouchardisme, composé d’un mélange de nationalisme pétrolier et de populisme autoritaire. Ce dernier terme ne doit pas être confondu avec « l’étatisme autoritaire » décrit par Nicos Poulantzas, bien au contraire.

Selon Stuart Hall, « loin d’impliquer la manipulation de motifs idéologiques étatistes, ce qui caractérise la forme émergente de politique hégémonique, ce sont au contraire ses accents « anti-étatistes » appuyés, son effort pour articuler idéologiquement et politiquement différents « anti-étatismes » : celui, d’inspiration « néolibérale », des organisations et des think-tanks patronaux, celui des professions libérales, celui des patrons du petit commerce et des travailleurs indépendants, celui des classes populaires soumises à l’impéritie relative et aux contrôles de l’État social… Elle vise ainsi à favoriser un glissement vers une forme autoritaire de politique hégémonique fondée sur le « transformisme » populiste du mécontentement populaire, de manière à assurer les bases d’un consentement à son projet. »

Face à cette tendance bouchardiste de la « Dame de béton » aux accents thatchériens, la nouvelle mouture du Parti libéral sous la direction de Philippe Couillard apparaîtra comme son pendant progressiste, analogue au social-libéralisme blairiste. Ce néolibéralisme à visage humain apparaîtra à la population comme une voie de sortie « civilisée » aux problèmes de corruption, de stagnation économique et de panne démocratique qui constituent la « crise organique » du printemps 2013. Celle-ci se manifeste notamment par la crise simultanée de l’infrastructure matérielle et de la superstructure culturelle et institutionnelle de la société québécoise, qui atteint une ampleur inégalée au niveau municipal : A) dégradation des infrastructures routières et d’eau potable, montée de la précarité économique de groupes sociaux (jeunes, femmes, immigrants) ; B) crise de la représentation, scandales quotidiens de la Commission Charbonneau, arrestations massives d’élites politiques par l’Unité permanente anticorruption, etc.

Les deux principales nouvelles du 17 juin 2013, soit le déclenchement d’une grève générale illimitée par l’alliance syndicale de l’industrie de la construction et l’arrestation du maire Applebaum faisant face à 14 chefs d’accusation, symbolisent conjointement le profond blocage social, économique et politique du modèle québécois, qui ne pourra être redressé miraculeusement par un retour aux sources de la Révolution tranquille. Ce réflexe nostalgique, ce rêve de la fontaine de Jouvence qui nous ramènent instinctivement à l’âge d’or du libéralisme (Couillard), du péquisme (Aussant), ou du nationalisme (Bock-Côté), ne peuvent que reproduire l’illusion du nouveau par le mime machinal de l’ancien. Ni le renouveau du « progressisme libéral », ni le projet souverainiste des années 1970, ni le retour à l’identité nationale unitaire, ni le rejet drastique de l’État-providence par l’économie de marché ne représentent des alternatives viables à la crise du bouchardisme.

Toutes ces options ignorent, laissent intactes ou prétendent supplanter la double contradiction sociale et nationale qui constitue le blocage actuel de la société, sans réellement présenter une solution satisfaisante à l’ensemble des dimensions du problème québécois. Seule une approche compréhensive, prenant en compte les multiples facettes de la crise systématique dont nous faisons face (démocratique, écologique, économique, urbaine, agricole, nationale et internationale) pourra motiver le peuple et l’unifier par un nouveau projet de société. Celui-ci devra ensuite s’ériger sur la crise structurelle et s’établir contre le stade bouchardiste du projet souverainiste, qui représente peut-être la phase terminale du rêve manqué de la révolution passive.

(Partie 3 de 4)

lundi 3 juin 2013

Analyses des situations - Rapports de forces


Remarques préliminaires

Dans ce texte fulgurant, Gramsci tente de dégager les différentes strates de sens, les briques et le mortier des rapports sociaux qui forment la trame du devenir historique. Le style d’écriture est elliptique, parsemé de virgules, points virgules, parenthèses et crochets qui découpent les idées et les articulent de manière condensée, mais tout de même très lisible. S’il n’est pas nécessaire de résumer les grandes lignes de ce morceau de réflexion, qui éclaire somme toute une série de précautions méthodologiques pour l’analyse politique (amateur ou professionnelle) visant à orienter l’action, une précision doit être apportée sur la question militaire évoquée vers la fin du texte.

L’analyse du rapport de forces comprend trois moments distincts mais organiquement reliés : les forces matérielles (sociales et économiques), les forces politiques (société civile+société politique, hégémonie et dynamiques étatiques), puis les forces politico-militaires (guerre de mouvement). Ce troisième moment ne doit pas être compris exclusivement en termes de lutte armée, mais de combat politique prenant part sur un terrain tactique et non-institutionnel : mouvements sociaux, manifestations, occupations, désobéissance civile de masse, grève générale, insurrection, etc. Si pour Clausewitz « la guerre n'est qu'un prolongement de la politique par d’autres moyens », Foucault rappelle que « la politique, c'est la guerre continuée par d’autres moyens ».

L’insurrection de Taksim

Cette tension dialectique est illustrée par le passage de la guerre de position (dans laquelle des groupes antagonistes mènent une lutte de persuasion pour obtenir le consentement populaire, c’est-à-dire la direction culturelle et politique de la majorité au sein des « tranchées » de la société civile) à la guerre de mouvement (représentée par une accélération historique et un changement qualitatif, où les forces s’affrontent directement dans un moment décisif). Si nous prenons l’exemple récent de la révolte de la place Taksim à Istanbul, la guerre de mouvement du 31 mai 2013 fut déclenchée après une longue accumulation de tensions vis-à-vis un projet de réaménagement urbain controversé (guerre de position de deux ans rassemblant des groupes disparates sous une cause commune), puis une résistance plus générale et diffuse contre un régime islamo-conservateur (réélu en 2011).  Il faut également noter la coexistence de « deux Turquies » : la partie occidentale, laïque, jeune et précaire qui fait écho à la contestation populaire européenne (Indignados), puis la partie orientale, religieuse et conservatrice qui cohabite tant bien que mal avec la première. La rupture de l’équilibre social entre ces deux blocs jeta ainsi une allumette sur la poudrière.

« Un tel mouvement, c’est du jamais vu à Istanbul. Par milliers, des jeunes ont affronté pendant deux jours les forces de l’ordre et ont réussi à faire céder le gouvernement AKP (Parti de la justice et du développement) de Recep Tayyip Erdogan. Des militants associatifs qui depuis deux ans se battent contre les projets de réaménagement de cette place symbole de la partie européenne d’Istanbul, ont réussi à agréger la colère montante contre un gouvernement qui concentre désormais entre ses mains tous les pouvoirs, après avoir pour la troisième fois consécutive triomphé dans les urnes en juillet 2011. Jeudi, quelques milliers de personnes étaient réunies pour empêcher la démolition du parc Gezi (Promenade) qui borde la place, un des rares espaces verts de la ville. Le projet de la municipalité tenue par l’AKP prévoit de construire à la place un centre commercial dans un bâtiment reproduisant à l’identique une ancienne caserne ottomane. Ce projet était dénoncé par des urbanistes et des écologistes. Un tribunal administratif d’Istanbul a exigé la suspension des travaux.

Mais le pouvoir était décidé à passer en force. Les incidents commencèrent dès l’aube de vendredi quand la police à grand renfort de canons à eau et de gaz lacrymogènes a dispersé violemment les manifestants qui campaient sous les arbres centenaires. La violence de l’intervention a choqué toute une ville et tout un pays, comme en témoigne la multiplication, les jours suivants, de manifestations à Ankara, la capitale, comme à Izmir (ouest) ou à Antalya (sud). Selon le ministère de l’Intérieur, les troubles ont touché 48 villes. La police a arrêté 1700 personnes, et 43 policiers et 56 citoyens ont été blessés. Tout au long de la journée de vendredi, la mobilisation s’est amplifiée. Les militants d’extrême gauche côtoyaient des ultranationalistes. Des écologistes sont aux côtés des supporters de foot. « Erdogan a réussi à unifier tout le monde contre lui », s’esclaffe un manifestant. Hôteliers et commerçants de ce quartier touristique accueillent les manifestants fuyant les gaz. Eux-mêmes en ont de plus en plus assez des interventions de la mairie et des restrictions sur la vente de l’alcool ou l’installation des tables en terrasse. » Le Devoir, 3 juin 2013

Toute la question est de savoir comment s’articule le rapport entre le mouvement général d’une structure (régime politico-économique formant une coalition d’intérêts hétérogènes reposant sur une sédimentation sociale et culturelle) et le surgissement de l’événement, de la crise violente ou tranquille, de l’imprévisible bifurcation des trajectoires historiques.

Antonio Gramsci, Cahier 13, §17

C'est le problème des rapports entre structure et superstructures qu'il est nécessaire de poser avec exactitude et de résoudre si l’on veut parvenir à une juste analyse des forces qui agissent dans l'histoire d'une période déterminée et définir leur rapport. Il faut se mouvoir dans la sphère de deux principes : 1) le principe qui veut qu’aucune société ne se de s’assigne de tâches pour la solution desquelles les conditions nécessaires et suffisantes n’existent pas déjà, ou du moins  ne sont pas déjà en voie d'apparition et de développement ; 2) le principe qui veut qu'aucune société ne se dissolve ni ne puisse être remplacée, si elle n'a pas d’abord développé toutes les formes de vie qui sont comprises implicitement dans ses rapports [contrôler l’énoncé exact de ces principes].

[« Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir, jamais des rapports de production nouveaux et supérieurs ne s’y substituent avant que les conditions d’existence matérielles de ces rapports soient écloses dans le sein même de la vieille société. C’est pourquoi l’humanité ne se pose jamais que des problèmes qu’elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours que le problème lui-même ne surgit que là ou du moins sont en voie de devenir. » (Introduction à la Critique de l’économie politique).]

À partir de la réflexion sur ces deux canons, on peut parvenir à développer toute une série d'autres principes de méthodologie historique. Cependant, dans l'étude d'une structure, il convient de distinguer les mouvements organiques (relativement permanents) des mouvements qu'on peut appeler de conjoncture (et qui se présentent comme occasionnels, immédiats, presque accidentels). Les phénomènes de conjoncture sont certes dépendants, eux aussi, de mouvements organiques, mais leur signification n'a pas une grande portée historique : ils donnent lieu à une critique politique de détail, au jour le jour, qui s’en prend aux petits groupes dirigeants et aux personnalités immédiatement responsables du pouvoir. Les phénomènes organiques donnent lieu à la critique historico-sociale qui s’en prend aux grands groupements, au-delà des personnes immédiatement responsables et au-delà du personnel dirigeant. La grande importance de cette distinction apparaît dans l'étude d'une période historique. Une crise se produit, qui parfois se prolonge sur des dizaines d'années : cette durée exceptionnelle signifie que dans la structure se sont révélées (sont venues à maturité) des contradictions irrémédiables et que les forces politiques qui travaillent positivement à la conservation et à la défense de la structure elle-même s’efforcent cependant d’y remédier à l'intérieur de certaines limites et de les surmonter. Ces efforts incessants et persévérants (car aucune forme sociale ne voudra jamais avouer qu'elle est dépassée) forment le terrain de l' « occasionnel », sur lequel s'organisent les forces d’opposition qui tendent à démontrer [démonstration qui, en dernière analyse, ne réussit et n'est « vraie » que si elle devient une réalité nouvelle, si les forces d’opposition triomphent, mais qui, dans l’immédiat, s’exprime à travers une série de polémiques idéologiques, religieuses, philosophiques, politiques, juridiques, etc., ou dont la teneur concrète dépend de la mesure dans laquelle elles se montrent convaincantes et modifient l’ancienne répartition des forces sociales] qu'existent déjà les conditions nécessaires et suffisantes pour que des tâches déterminées puissent, et donc doivent, être résolues historiquement (le doivent, parce que tout manquement au devoir historique augmente le désordre inévitable et prépare de plus grandes catastrophes).

L'erreur dans laquelle on tombe souvent dans les analyses historico-politiques consiste à ne pas savoir trouver le juste rapport entre ce qui est organique et ce qui est occasionnel : on en arrive ainsi, ou bien à présenter comme immédiatement agissantes des causes qui n’opèrent au contraire que médiatement, ou bien à affirmer que les causes immédiates sont les seules causes efficientes ; dans le premier cas, il y a l'excès de d'« économisme » ou du doctrinarisme pédant ; dans l'autre, excès de d’« idéologisme » ; dans un cas, on surestime les causes mécaniques, dans l'autre, on exalte l'élément volontariste et individuel. [La distinction entre « mouvements » et faits organiques, et mouvements et faits « conjoncturels » ou occasionnels, doit s’appliquer à tous les types de situation : non seulement aux situations où se fait sentir une régression ou une crise aiguë, mais à celles où se manifeste un développement progressif ou une phase de prospérité, et à celles qui connaissent une stagnation des forces productives.] Le lien dialectique entre les deux ordres de mouvement et, donc entre les deux ordres de recherche, est difficile à établir avec exactitude ; et si l'erreur est grave dans le champ de l'historiographie, elle le devient encore plus dans l'art politique, où il s'agit plus de reconstruire l'histoire passée, mais de construire l’histoire présente et à venir : dans la mesure où ils remplacent l’analyse objective et impartiale et où il ne s’agit pas ici d’un « moyen » conscient d’encourager à l’action, mais d’automystification, les désirs personnels et les pires passions personnelles, les plus immédiates, sont la cause de l’erreur. Dans ce cas aussi, c’est l’histoire du trompeur trompé : le démagogue est la première victime de sa démagogie.

[Ne pas considérer le moment immédiat des « rapports de force », c’est là une attitude inséparable de certains résidus de la conception libérale vulgaire, dont le syndicalisme est une manifestation qui se croyait d'autant plus avancée qu'elle faisait en réalité un pas en arrière. En mettant au premier plan l'importance le rapport des forces politiques organisées dans les diverses formes de parti (lecteurs de journaux, élections parlementaires et locales, organisation de masse des partis et des syndicats au sens strict) la conception libérale vulgaire était en effet plus avancée que le syndicalisme qui accordait une importance primordiale au rapport fondamental économico-social et n’en attribuait qu’à lui seul. La conception libérale vulgaire tenait compte aussi implicitement de ce rapport (comme tant de signes le montrent), mais elle insistait davantage sur le rapport des forces politiques, qui était l’expression du premier et qui, en réalité, le contenait. On peut repérer ces résidus de la conception libérale vulgaire dans toute une série d'exposés qui se disent liés à la philosophie de la praxis et qui ont donné lieu à des formes infantiles d'optimisme et de niaiserie.]

Ces critères méthodologiques peuvent prendre visiblement et didactiquement tout leur sens, s’ils sont impliqués à l'examen des faits historiques concrets. On pourrait le faire utilement pour les événements qui se déroulèrent en France de 1789 à 1870. Pour que l’exposé soit plus clair, il est, me semble-t-il, absolument nécessaire d'embrasser l’ensemble de cette période. En effet, c'est seulement en 1870-1871, avec la tentative de la Commune, que s'épuisent historiquement tous les germes nés en 1789, ce qui veut dire non seulement la nouvelle classe qui lutte pour le pouvoir vainc les représentants de la vieille société, qui ne veut point s'avouer définitivement dépassée, mais qu’elle écrase également les groupes tout nouveaux qui soutiennent que la nouvelle structure issue du bouleversement commencé en 1789 est déjà dépassée, et elle démontre ainsi sa vitalité dans son affrontement avec l'ancien aussi bien qu’avec le tout nouveau. En outre, en 1870-1871, l’ensemble des principes de stratégie et de tactique politique nés pratiquement en 1789 et qui se sont développés idéologiquement autour de 1848, perdre leur efficacité [ces principes se résument dans la formule de la « révolution permanente » ; il serait intéressant d'étudier ce qui a pu se passer dans la stratégie de Mazzini - par exemple pour l'insurrection de Milan de 1853 - et si cela s'est fait consciemment ou non.] Un fait démontre la justesse de ce point de vue et c’est que les historiens ne sont pas du tout d'accord (et ils ne peuvent pas l’être) pour fixer les limites de ce groupe d'événements qui constitue la Révolution française. Pour certains (par exemple Salvemini) la Révolution est achevée à Valmy : la France a créé un nouvel État et a su organiser la force politique militaire qui en affirme et en défend la souveraineté territoriale. Pour d'autres, la Révolution française continue jusqu'à Thermidor, bien plus, ils parlent de plusieurs révolutions (le 10 août serait une révolution à lui tout seul, etc. ; cf. La Révolution française d’A. Mathiez dans la collection Collin). La façon d'interpréter Thermidor et l'œuvre de Napoléon présente les contradictions les plus sévères : s'agit-il d’une révolution ou d’une contre-révolution ? etc. Pour d'autres, l'histoire de la Révolution continue jusqu'en 1830, 1848, 1870 et finalement jusqu'à la guerre mondiale de 1914.

Dans toutes ces façons de voir, il existe une part de vérité. La réalité est que les contradictions internes de la structure sociale française, qui se développent après 1789, ne trouvent un équilibre relatif qu'avec la Troisième République avec laquelle la France jouit de soixante ans de vie politique équilibrée, après quatre-vingts ans de bouleversements par vagues toujours plus longues : 1789-1794-1799-1804-1815-1830-1848-1870. C'est justement l'étude de ces « vagues », qui diffèrent par leur amplitude, qui permet de reconstruire les rapports entre structure et superstructure d'une part, et d’autre part entre le développement organique de la structure et celui de son mouvement de conjoncture. On peut dire, cependant, que la médiation dialectique entre les deux principes méthodologiques énoncés au début de cette note peut être trouvée dans la formule politico-historique de la révolution permanente.

Autre aspect de ce problème : la question « des rapports de forces ». On rencontre souvent dans les narrations historiques cette expression générale vague : « rapports de forces favorables, défavorables, à telle ou telle tendance. » Prise ainsi, abstraitement, cette formulation n'explique rien ou presque rien, puisqu'on ne fait que répéter le fait qu'on doit expliquer en le présentant tantôt comme un fait et tantôt comme une loi abstraite et une explication. L'erreur théorique consiste donc à présenter comme une « cause historique » ce qui est un canon de recherche et d’interprétation. Dans le « rapport de forces », il faut distinguer en fait différents moments ou degrés fondamentaux :

1) Un rapport de forces sociales étroitement lié à la structure, objectif, indépendant de la volonté des hommes, qui peut être mesuré à l’aide des systèmes des sciences exactes ou physiques. Sur la base du degré de développement des forces matérielles de production ont lieu les regroupements sociaux, chacun d’eux représentant une fonction et ayant une position donnée dans la production même. Ce rapport est ce qu'il est, une réalité têtue : personne ne peut modifier le nombre des entreprises et de leurs employés, le nombre des villes avec une population urbaine donnée, etc. Cette organisation fondamentale permet d’étudier s’il existe dans la société les conditions nécessaires et suffisantes pour sa transformation ; elle permet, autrement dit, de contrôler le degré de réalisme et d’actualisation possible des diverses idéologies qui sont nées sur le terrain même de cette organisation, le terrain des contradictions qu'elle a engendrées au cours de son développement.

2) Vient ensuite le moment du rapport des forces politiques, c'est-à-dire l'évaluation du degré d'homogénéité, de conscience-de-soi et d'organisation atteint par les différents groupes sociaux. Ce moment peut être à son tour analysé et décomposé en plusieurs degrés, qui correspondent aux différents moments de la conscience politique collective, tels qu'ils se sont manifestés jusqu'ici dans l'histoire. Le premier moment, le plus élémentaire, est le moment économico-corporatif : un commerçant sent qu’il doit être solidaire d'un autre commerçant, un fabricant d'un autre fabricant, etc., mais le commerçant ne se sent pas encore solidaire du fabricant, ce qui veut dire que l’on ressent l'unité et l’homogénéité du groupe professionnel, ainsi que le devoir de l'organiser, mais pas encore celles du groupe social plus vaste. Le second moment est celui où tous les membres du groupe social prennent conscience de la solidarité d'intérêts, mais encore dans les limites du champ purement économique. Dès ce moment-là se pose la question de l'État, mais seulement en tant qu’il s’agit d’obtenir l'égalité politico-juridique avec les groupes dominants, puisque l’on revendique le droit de participer à la législation et à l'administration, et au besoin de les modifier, de les réformer, mais dans les cadres fondamentaux existants.

Le troisième moment est marqué par la conscience que les intérêts corporatifs propres, dans leur développement présent et futur, dépassent la sphère corporative, celle du groupe purement économique, et qu’ils peuvent et doivent devenir les intérêts d'autres groupes subordonnés. C'est là la phase la plus franchement politique : elle marque nettement le passage de la structure à la sphère des superstructures complexes ; c'est la phase dans laquelle les idéologies qui avaient germé antérieurement deviennent « parti », en viennent à se mesurer et entrent en lutte, jusqu'à ce que l’une seule d'entre elles, ou, du moins, une combinaison seulement de plusieurs d’entres elles, tende à prévaloir, à s'imposer, à se propager dans toute l'aire sociale, en déterminant non seulement l'unité des fins économiques et politiques, mais aussi l'unité intellectuelle et morale, en situant toutes les questions autour desquels la lutte fait rage, non pas sur le plan corporatif, mais sur un plan « universel », et en instaurant ainsi l'hégémonie d'un groupe social fondamental sur une série de groupes subordonnés. L'État est, certes, conçu comme l'organisme propre à un groupe, organisme destiné à créer les conditions favorables à la plus grande expansion de ce même groupe, mais ce développement et cette expansion sont conçus et présentés comme la force motrice d'une expansion universelle, d'un développement de toutes les énergies « nationales » ; c'est dire que le groupe dominant entre en coordination concrète avec les intérêts généraux des groupes subordonnés et que la vie de l'État se trouve conçue comme une formation continuelle et un dépassement continuel d'équilibres instables (dans le cadre de la loi) entre les intérêts du groupe fondamental et ceux des groupes subordonnés, équilibres où les intérêts du groupe dominant prévalent, mais jusqu'à un certain point, c'est-à-dire sans aller jusqu’à intérêt étroitement économico-corporatif. Dans l'histoire réelle ces moments s’impliquent réciproquement, pour ainsi dire horizontalement et verticalement, c'est-à-dire selon les activités économico-sociales (horizontales) et selon les territoires (verticalement), en se combinant et en se séparant de façon diverse : chacune de ces combinaisons peut être représentée par une organisation économique et politique qui est son expression propre. Encore est-il nécessaire de tenir compte que ces rapports intérieurs à un État-nation s’entremêlent avec les rapports internationaux, ce qui crée de nouvelles combinaisons originales et historiquement concrètes. Une idéologie née dans un pays plus développé, se propage dans des pays moins développés, en intervenant dans le jeu local des combinaisons.

[La religion, par exemple, a toujours été la source de ce genre de combinaisons idéologico-politiques nationales et internationales, et avec elle les autres formations internationales, la franc-maçonnerie, le Rotary Club, les Juifs, la diplomatie de carrière, qui suggèrent des expédients politiques d'origine historique diverse et les font triompher dans certains pays, en fonctionnant comme un parti politique international qui agit dans chaque nation en y concentrant toutes ses forces internationales ; mais la religion, la franc-maçonnerie, le Rotary Club, les Juifs, etc. peuvent rentrer dans la catégorie sociale des « intellectuels », dont la fonction, à l'échelle internationale, est de médiatiser les extrêmes, de « socialiser » les trouvailles techniques qui permettent le fonctionnement de toute activité de direction, d’imaginer des compromis et des échappatoires entre les solutions extrêmes. Ce rapport entre forces nationales forces internationales se complique encore de l'existence, à l'intérieur de chaque État, de plusieurs divisions territoriales, différentes par la structure et les rapports de forces à tous ses degrés [ainsi la Vendée était-elle alliée aux forces internationales réactionnaires et les représentait au sein de l'unité territoriale française ; ainsi Lyon représentait-il, pendant la Révolution française, un nœud particulier de rapports, etc.].

3) Le troisième moment est celui du rapport des forces militaires, immédiatement décisif dans chaque cas. [Le développement historique oscille continuellement entre le premier et le troisième moment, avec la médiation du second.) Mais ce rapport non plus n’est pas quelque chose qui ignore les distinctions et qu’on pourrait identifier immédiatement sous une forme schématique ; on peut aussi y distinguer deux degrés : le degré militaire au sens strict, ou degré technico-militaire, et le degré qu'on peut appeler politico-militaire. Dans le développement de l'histoire, ces deux degrés se sont présentés dans une grande variété de combinaisons. Un exemple typique, qui peut servir de cas limite pour la démonstration, est celui du rapport d'oppression militaire exercé par un État sur une nation qui cherche à parvenir à son indépendance en tant qu’État. Le rapport n'est pas purement militaire, il est politique-militaire, et en effet un tel type d'oppression serait inexplicable sans l'état de désagrégation sociale du peuple opprimé et sans la passivité de la majorité de sa population ; par conséquent l'indépendance ne pourra pas être réalisée par des forces purement militaires, mais militaires et politico-militaires.

Si, pour entamer la lutte pour l’indépendance, la nation opprimée devait en effet attendre que l'État qui la domine lui permette d'organiser son armée propre, au sens strict et technique du mot, elle devrait attendre un bon bout temps [il peut arriver que la revendication de posséder sa propre armée soit satisfaite par la nation dominante, mais cela signifie qu’une grande partie de la lutte a été livrée et gagnée sur le terrain politico-militaire]. Pour commencer, la nation opprimée opposera donc initialement à la force militaire dominante une force qui sera seulement « politico-militaire », c'est-à-dire qu'elle opposera une forme d'action politique, susceptible d’avoir des répercussions de caractère militaire, en tant que : 1) elle réussira à désagréger de l’intérieur la capacité combative de la nation dominante ; 2) elle contraindra la force militaire dominante à se diluer et à se disperser sur un grand territoire, en réduisant ainsi à néant une grande partie de sa capacité combative. On peut noter combien a été désastreuse pour le Risorgimento italien, tant avant qu’après 1848, l'absence d'une direction politico-militaire, surtout dans le Parti d'Action (par incapacité congénitale), mais aussi dans le Parti piémontais modéré ; absence qui n’était certes pas due à l’incapacité, mais à un « malthusianisme économico-politique » : on n’a même pas voulu, autrement dit, faire allusion à la possibilité d'une réforme agraire et on n’a pas voulu de la convocation d’une Assemblée nationale constituante, mais l’on s’est seulement efforcé de faire en sorte que la monarchie piémontaise s’étende à toute l’Italie, sans conditions ou limitations d'origine populaire, et avec pour toute sanction celle de plébiscites régionaux.

À toutes ces questions s’en rattache une autre et c’est de savoir si les crises historiques fondamentales sont déterminées immédiatement par les crises économiques. La réponse à cette question est contenue implicitement dans les paragraphes précédents, où sont traitées des questions qui sont une autre façon de présenter celle qui est traitée maintenant ; toutefois, il est toujours nécessaire, pour des raisons didactiques, étant donné le public particulier auquel on s'adresse, d'examiner chacune des façons dont une même question se présente comme si c’était un problème indépendant et neuf. On peut exclure que, par elles-mêmes, les crises économiques immédiates produisent des événements fondamentaux ; elles peuvent seulement créer un terrain plus favorable à la diffusion de certaines façons de penser, de poser et de résoudre les questions qui impliquent tout le développement ultérieur de la vie de l'État. Du reste, toutes les affirmations qui concernent les périodes de crise ou de prospérité peuvent donner lieu à des jugements unilatéraux. Dans son Précis d'histoire de la Révolution française, Mathiez, s'opposant à l'histoire traditionnelle vulgaire qui « trouve » a priori chaque fois une crise qui coïncide avec les grandes ruptures de l'équilibre social, affirme que vers 1789 la situation économique immédiate était plutôt bonne, en sorte qu’on ne peut dire que l’effondrement de l'État était en proie à une crise financière mortelle et que la question se posait de savoir sur lequel des trois ordres sociaux privilégiés devaient retomber les sacrifices et les charges nécessaires pour remettre en ordre les finances de l'État et du roi. En outre : si la position économique de la bourgeoisie était florissante, il est certain que la situation des classes populaires des villes et des campagnes n'était pas bonne, surtout celle de ces dernières, qui souffraient de misère endémique.

En tout cas, la rupture de l'équilibre des forces n’a pas obéit à des causes mécaniques immédiates, à savoir l'appauvrissement du groupe social qui avait intérêt à rompre l'équilibre, et qui de fait l’a rompu, mais elle s’est produite dans le cadre de conflits supérieurs au monde économique immédiat, liés au « prestige » de classe (intérêts économiques à venir), à une exaspération du sentiment d'indépendance, d'autonomie et de puissance. La question particulière du malaise ou du bien-être économique considérés comme cause de réalités historiques nouvelles, est un aspect partiel de la question des rapports de forces dans leurs divers degrés. Du nouveau peut se produire aussi bien parce qu'une situation de bien-être est menacée par l'égoïsme mesquin d'un groupe adverse, que parce que le mal-être est devenu intolérable et qu'on ne voit pas dans l’ancienne société aucune force capable d’y remédier et de rétablir une situation normale par des moyens légaux. On peut donc dire que tous ces éléments sont la manifestation concrète des fluctuations conjoncturelles de l'ensemble des rapports de force sociaux, sur le terrain desquels se produit le passage de ces rapports-là aux rapports de force politiques de forces, pour culminer dans le rapport militaire décisif.

Si ce procès de développement d'un moment à un autre fait défaut - et c'est essentiellement un procès qui a pour acteurs les hommes et la volonté, et la capacité des hommes - la situation reste inopérante et des conclusions contradictoires peuvent s’ensuivre : ou bien la vieille société résiste et s’assurer un moment pour « souffler », en exterminant physiquement l'élite ennemie et en terrorisant les masses de réserve ; ou encore c'est la destruction réciproque des forces en conflit avec l'instauration de la paix des cimetières, au besoin sous la surveillance d'une sentinelle étrangère.

Mais l'observation la plus importante à faire à propos de toute analyse concrète des rapports de forces est la suivante : de telles analyses ne peuvent et ne doivent être des fins en soi (à moins que l’on écrive un chapitre d'histoire du passé) ; elles n’ont de sens au contraire que si elles servent à justifier une activité pratique, une initiative de la volonté. Elles montrent quels sont les points de moindre résistance où la force de la volonté peut s’employer de la manière la plus fructueuse, elles suggèrent les opérations tactiques immédiates, elles indiquent comment on peut le mieux orienter une campagne d'agitation politique, quel langage sera le mieux compris par les masses, etc. L'élément décisif de toute situation est la force organisée en permanence et préparée de longue main que l’on peut faire avancer quand on juge qu'une situation est favorable (et elle ne l’est que dans la seule mesure où une telle force existe et où elle est pleine d'ardeur combative) ; c’est pourquoi la tâche essentielle consiste à veiller systématiquement et patiemment à former une telle force, à la développer, la rendre toujours plus homogène, compacte, consciente d'elle-même. Cela se voit dans l'histoire militaire, et dans le soin avec lequel on a toujours fait en sorte que les armées soient prêtes à commencer une guerre, à n'importe quel moment. Si les grands États ont été de grands États, c’est précisément parce qu'ils étaient toujours prêts à intervenir efficacement dans les conjonctures internationales favorables, et si celles-ci étaient favorables, c’est parce qu'il y avait la possibilité concrète de s'y intervenir efficacement.

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...