mercredi 8 mai 2013

Le mirage de la Convergence nationale


La question électorale

Lorsque le congrès de Québec solidaire décida de fermer la porte aux ententes électorales avec les autres partis souverainistes, il venait du même coup de reconfigurer l’espace politique québécois pour les prochaines années. Si la décision du principal parti de gauche semble désastreuse pour le projet Convergence nationale, elle aura permis de démystifier le mythe de la grande famille souverainiste. La divergence entre Québec solidaire et le Parti québécois n’aura jamais été si grande, et la tentative de rapprochement avec Option nationale aura été somme toute infructueuse.

Sur ce dernier point, la raison de l’échec du dialogue entre QS et ON réside dans le fait que ces partis étaient d’abord ouverts à s’échanger des comtés gagnables, et non à remettre en question leur identité respective. Autrement dit, les menues négociations ont été faites dans une perspective tactique et électoraliste, et non pas stratégique et politique. Objectivement, QS n’avait pas beaucoup de choses à gagner de céder Hochelaga-Maisonneuve ou une autre circonscription de l’Est de l’île de Montréal à Jean-Martin Aussant, car les futurs députés de QS seront précisément issus de ce noyau urbain, francophone et populaire. Le chef d’ON aurait pu proposer de ne pas présenter de candidats dans trois ou quatre circonscriptions « solidaires » en échange d’un coup de main pour son élection dans la citadelle montréalaise, où le PLQ, PQ et QS sont hégémoniques. Mais il n’en demeure pas moins que Jean-Martin Aussant n’a pas beaucoup de chances de se faire réélire dans la conjoncture actuelle, pour le meilleur et pour le pire.

Au fond, Québec solidaire n’a pas intérêt à viser des alliances par le marchandage de sièges, car son expansion dépendra du fait qu’il constituera une alternative réelle aux partis dominants. C’est pourquoi une position largement répandue avant le congrès, à savoir qu’il fallait continuer de critiquer ardemment le PQ tout en laissant la porte entr’ouverte à des ententes ponctuelles, est incohérente. Comment prétendre que nous sommes contre le néolibéralisme et assez forts pour exercer les plus hautes fonctions de l’État, tout en suggérant simultanément que nous avons besoin de nous allier aux gros partis pour obtenir une éventuelle « balance du pouvoir » ? Cette stratégie aurait pu donner une force à QS dans la conjoncture de l’automne 2012, car elle aurait profité de la faiblesse du PQ pour le faire « pencher à gauche ». Or, le résultat électoral a bien montré l’effet saisissant du « vote stratégique », la distorsion médiatique qui sépare les urnes de la rue, et surtout l’hégémonie péquiste sur les classes progressistes du Québec.

Le méta-péquisme

À ce titre, il faut reprendre l’idée perspicace de Benoit Renaud, qui a fourni un argument de taille dans la délibération sur les alliances électorales lors du dernier congrès. Il permet de montrer que le Nouveau Mouvement pour le Québec, qui représente une sorte de coalition souverainiste « citoyenne » et « transpartisane », cherche en fait à recréer le projet fondateur du PQ à l’extérieur de ce parti. Ce que j’ai nommé dans un article précédent le « mythe de Lévesque », désigne l’idée d’une grande alliance souverainiste, par-delà le spectre gauche-droite. C’est ainsi que doit être interprété le sens du prochain congrès de Convergence nationale : comme le PQ perd lamentablement son pouvoir de persuasion auprès des classes populaires et son leadership politique aux yeux des vrais souverainistes, certains membres (convaincus ou déçus) de ce parti essaient de sauver les meubles en « récupérant » le nouveau pluralisme partisan sous le parapluie de l’idéologie péquiste.

« Bref, l’appel du NMQ ne pose aucun diagnostic sérieux sur les raisons des échecs de 1980 et 1995 et de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement. Ce refus de poser les vraies questions est au cœur de la crise intermittente perpétuelle du PQ et de la multiplication des pôles de regroupement nationalistes depuis quelques années. Au fond, ce que ces groupes tentent de faire, c’est de reconstruire une grande coalition souverainiste sans contenu, donc de refaire le PQ en dehors du PQ, ce qu’on pourrait appeler du « métapéquisme ». Ces démarches ont le mérite d’irriter au plus haut point la direction du PQ qui prétend toujours incarner cette vaste coalition. Mais pour ceux et celles qui désirent renouveler le mouvement pour notre libération nationale, il s’agit d’un grand détour pour nous ramener à notre point de départ en forme de cul-de-sac. »

Une histoire de goulags ?

Il faut notamment prendre conscience de la rhétorique de Jocelyn Desjardins, qui laisse sous-entendre que la Convergence nationale permettrait de dépasser les intérêts partisans par le fait qu’elle serait une « organisation citoyenne », l’unité souverainiste n’étant plus le monopole du PQ mais le fruit de la société civile. Dans cette perspective, Québec solidaire aurait évidemment fait preuve d’égoïsme en faisant avancer le parti avant la cause. Cette décision radicale, qui resterait prisonnière du « confort de l’utopie », nuirait au dialogue entre les différents acteurs et organisations citoyennes qui militent pour l’indépendance. À ce titre, des « progressistes » comme Antoine Robitaille, visiblement dérangé par l’infantilisme de QS, n’ont pas hésité à faire des parallèles douteux :

« Les militants de Québec solidaire veulent-ils vraiment passer de l’utopie à la réalisation concrète de leur programme ? On peut en douter lorsqu’on observe certains des choix qu’ils ont faits lors de leur congrès de la fin de semaine. À gauche, l’utopie a toujours bonne presse même si, dans le passé, elle s’est souvent muée en dystopie. Bien des enfers politiques au XXe siècle (les goulags !) étaient pavés de « bonnes » intentions révolutionnaires. »

Cette réflexion apparemment surprenante s’explique par le fait que l'intelligentsia du Devoir représente la gauche du souverainisme, le nationalisme social-libéral, qui n'hésite pas à critiquer chaque personne ou groupe qui s'écarte trop du statu quo péquiste. Attaquer le PQ, c'est attaquer le modèle québécois et les journalistes biens pensants qui le défendent coûte que coûte, ce qui explique l'emploi de termes comme goulags, utopistes, radicaux, etc. Ce qui est bon, c'est le pragmatisme, le consensus, la modération, bref la gauche de salon. De plus, ce genre d’intellectuels mettent souvent l’accent sur leur caractère a-partisan, ceux-ci prenant appui sur les syndicats et les mouvements en faveur de la souveraineté, c’est-à-dire le bloc social du PQ. Le fait de ne pas être militant d’un parti politique n’implique pas qu’on échappe au parti idéologique du souverainisme.

« Le but du principe de convergence défendu par M. Desjardins est de réunir les partis politiques, mais aussi les syndicats et les mouvements sociaux autour de la question de l’indépendance. « Pour nous, sur la question nationale, ça veut dire que la base d’une approche commune est toujours possible, peut-être pas dans une joute électorale, mais dans le cadre de mouvements citoyens. Pour nous, c’est un point de départ »

L’hégémonie néo-souverainiste

Sur le plan idéologique, le NMQ n’a rien à se reprocher. Il fait précisément ce que tout groupe politique essaie de faire pour convaincre la population et exercer son programme ; présenter ses intérêts particuliers comme l’expression d’une volonté générale, d’une universalité qui permettrait de dépasser la division sociale. C’est ce que Gramsci appelle l’hégémonie. Avec le congrès de Convergence nationale, le métapéquisme tente d’imposer son projet politique sur l’ensemble de la société civile, qui devrait se réunir dans une grande réforme culturelle consistant à renouveler le discours souverainiste. Les derniers États généraux sur la souveraineté, qui ont notamment décidé de rajeunir leur image en remplaçant les termes souveraineté par indépendance, constituent un exemple éloquent de cette métamorphose discursive, qui entend reprendre une vieille idée dans de nouveaux habits.

Malheureusement, la principale fonction de Convergence nationale consiste à créer des alliances entre les partis souverainistes afin que ceux-ci se partagent des sièges par des pactes, ententes bi ou tripartites, des « primaires souverainistes » ou d’autres mécanismes permettant de prendre le pouvoir aux prochaines élections. Même si elle semble une organisation citoyenne et ouverte, elle n’est pas « a-partisane », car la plupart de ses responsables et stratèges adhèrent ou proviennent majoritairement du Parti québécois. Des adeptes d’Option nationale sont également représentés dans une plus faible proportion, tandis que les solidaires sont virtuellement absents au niveau de l'organisation.

Convergence nationale ne souhaite pas recréer un pouvoir citoyen afin de faire passer l’indépendance avant les partis ; il utilise la perspective citoyenne pour refonder le mythe souverainiste basé sur l’unité des partis. C’est pourquoi il veut absolument éviter les conflits sur la question sociale et économique (le débat gauche-droite), qui est vue comme une division inhibant la libération nationale. Or, il ne suffit pas de se débarrasser des Libéraux pour les remplacer par des Néo-libéraux nationalistes, en prétendant maintenir l’unité nationale au-dessus des conflits sociaux, des inégalités économiques et de la domination politique qui continue de s’exercer sur les mouvements citoyens. Le projet souverainiste est basé sur l’exclusion originaire de la gauche ; la majorité nationale qui fait abstraction de la division de classe suppose et renforce la mise à l’écart de la majorité sociale.

L’émergence de l’unité populaire

Nous devons donc renverser la perspective de la Convergence nationale, en remettant le processus historique sur ses pieds ; l’unité citoyenne qui a pour objet la libération nationale ne peut pas être fondée sur l’alliance des partis souverainistes, mais doit d’abord être articulée sur le plan politique par une convergence des mouvements sociaux et des luttes démocratiques : féministes, écologistes, régionalistes, urbaines, autochtones, étudiantes, pacifistes, etc. Celles-ci doivent être également associées, mais non pas dirigées (au sens léniniste du terme), par un parti politique pluraliste qui souhaite défendre réellement les intérêts du peuple québécois, c’est-à-dire de l’ensemble des classes dominées. Le peuple précède et rend possible la Nation, qui n’est qu’une abstraction dangereuse lorsqu’elle se sépare du processus concret qui la fait naître.

L’unité populaire est donc l’acteur véritable de son auto-émancipation, qui ne peut exclure la question sociale sous prétexte de la préséance d’une mythique Convergence nationale qui se limite dans les faits à des pactes électoraux entre partis souverainistes. En quoi consiste cette unité populaire ? C’est le processus par lequel les multiples mouvements sociaux s’uniront, sans nier leur réalité respective, dans un projet de libération populaire et nationale. Les minorités (sexuelles, sociales, culturelles) et les diverses luttes que défend Québec solidaire sont les moteurs de la révolution en marche, mais constituent des points de force insuffisants s’ils ne s’articulent pas dans le sens d’une émancipation sociale prenant compte du contexte québécois.

Lors de son dernier congrès, QS s’est délibérément et intuitivement écarté du mirage métapéquiste. Il a réaffirmé son projet social et sa prétention à représenter de manière plus adéquate les intérêts de la majorité populaire. Le parti a également décidé de prendre confiance en ses propres forces, de renforcer ses capacités d’action, de miser sur sa campagne politique étroitement liée à l’éducation populaire, bref il a fait preuve d’empowerment. L’hégémonie dépend de la capacité d’orienter le débat politique, d’aiguillonner le sens des luttes, et de critiquer l’idéologie dominante qui masque les intérêts particuliers sous couvert de consensus et d’universalité. Si le mouvement souverainiste a jusqu’ici étendu son hégémonie sur la question sociale, que ce soit à travers des organisations comme le PQ, ON et le NMQ, il faut maintenant recréer un nationalisme contre-hégémonique, c’est-à-dire un sentiment d’identité populaire basé sur la critique de l’ordre dominant qui écrase à la fois les minorités et la majorité sociale.

En d’autres termes, la principale tâche de la gauche consiste à étendre son hégémonie sur la question nationale, en faisant de l’indépendance le tremplin d’une réelle transformation sociale. D’où l’opposition entre deux perspectives antagonistes du « problème québécois » : convergence nationale ou unité populaire. La première approche correspond à la phase descendante du projet souverainiste et de son principal véhicule politique, le Parti québécois, tandis que la seconde a pour foyer l’ascendance historique de Québec solidaire, prenant appui sur la dynamique autocatalytique des mouvements populaires.

vendredi 26 avril 2013

Les deux visages de Janus : nationalisme identitaire et idéologie libertarienne


Le rôle des intellectuels

Parfois, des idéologies opposées comme le nationalisme conservateur et la philosophie libertarienne peuvent nouer des relations beaucoup plus intimes qu’il n’y paraît à première vue. Comment une pensée guidée par les idéaux d’identité collective, d’héritage moral et de souveraineté peut-elle rejoindre une idéologie hyper-individualiste dont l’indépendance représente le dernier des soucis ? En fait, les deux courants s’inscrivent dans une critique conjointe et radicale de la Révolution tranquille, du relativisme culturel et de la contre-culture de la « Nouvelle gauche ». Le premier pôle vise à refonder la question nationale sur le constat de l’échec du progressisme et du souverainisme, alors que le second cherche à établir une société de marché par la liquidation pure et simple de l’État-providence.

L’articulation exacte entre la pensée conservatrice (nationalisme identitaire) et l’idéologie néolibérale (libertarienne) est un phénomène extrêmement complexe à analyser. Nous appuyons notre réflexion sur un texte perspicace et dense de Benoît Coutu et Olivier Régol, Réflexion sur l’articulation « organique » du néolibéralisme et du néoconservatisme : crise financière et capitalisme autoritaire. Dans cet article, les auteurs font référence à la thèse de Wendy Brown qui essaie de penser cette dynamique à partir de la dialectique entre la logique de marché dépolitisée et la moralisation dépolitisante.

« Sa thèse ne réduit pas le néolibéralisme à « un ensemble de politiques de marché » puisqu’elle l’appréhende plutôt comme une rationalité politique dépolitisée et caractérisée par son amoralité (car pénétrée par la logique de gouvernance du marché). D’un autre côté, elle va définir le néo-conservatisme (qui, selon elle, émane du néolibéralisme) comme une rationalité politique, dépolitisante puisque morale. Ce qui donne une forme « amorale-morale », i.e. « économico-idéologique », de l’architecture de reproduction et de régulation du social dans son ensemble. Dans cette perspective, le néolibéralisme et le néoconservatisme sont avant tout des techniques de « gouvernementalité », parallèles, mais complémentaires, d’où émerge une nouvelle structure politique, dépolitisée, fondée sur la tension irréductible entre amoralité et moralité. »

Pour expliquer plus simplement l’articulation complexe entre ces deux visions complémentaires de la réalité québécoise, nous pouvons analyser brièvement le rôle des « intellectuels » qui portent, élaborent et diffusent ces discours dans l’espace public: Mathieu Bock-Côté et Éric Duhaime. L’intellectuel dont il est question ne doit pas être compris comme un grand penseur, un savant ou un érudit, ce qui ne serait pas le cas pour le premier, et encore moins pour le second. L’intellectuel doit plutôt renvoyer à la conception sociohistorique d’Antonio Gramsci, qui délimite le concept de deux façons :

« La première consiste à définir les intellectuels par la place et la fonction qu’ils occupent au sein d’une structure sociale. Nous avons donc ici une définition de type sociologique. Il ne donnera le nom d’organique à cette première spécification de l’intellectuel. La seconde définition, de type historique, consiste à déterminer les intellectuels par la place et la fonction qu’ils occupent au sein d’un processus historique. Par le qualificatif traditionnel, Gramsci caractérise les intellectuels organiquement reliés à des classes disparues ou en voie de disparition. »
Jean-Marc Piotte, La pensée politique de Gramsci, Lux, Montréal, 2010, p.19

L’intellectuel ne se caractérise pas d’abord par une activité mentale qui le distinguerait du travailleur manuel. Il est avant tout le produit d’un groupe social, auquel il apporte une conscience homogène de sa fonction dans le domaine économique, social, politique et culturel. L’intellectuel peut être l’organisateur de la fonction économique de la classe à laquelle il est relié, comme le « gestionnaire » qui s’occupe de la division technique du travail, des ressources humaines, de la reddition de comptes auprès des actionnaires, du marketing, etc. Il n’est donc pas forcément le propriétaire ou le dirigeant de la classe possédante, mais le fonctionnaire du capital.

D’autres intellectuels jouent un rôle hégémonique au sein de la société civile, que ce soit à travers des organisations culturelles (universités, journaux, télévision, etc.), ou politiques (partis, think tanks, organisations citoyennes, etc.). Cette fonction permet d’obtenir le consentement passif ou actif des autres groupes sociaux par la diffusion de discours composés de valeurs, croyances et affects de toutes sortes. Enfin, l’intellectuel n’est pas totalement déterminé par sa classe sociale, bien que celle-ci délimite son champ d’activité et permet de le situer. Ce type d’individu jouit d’une autonomie relative, car il peut agir sur ce cadre, le rendre plus cohérent, voire le transformer.

Bock-Côté comme intellectuel traditionnel

D’après Gramsci, les intellectuels de type rural sont en grande partie « traditionnels », notamment parce qu’ils sont liés à des classes en voie de déclin. « Les intellectuels de la petite-bourgeoisie rurale, c’est-à-dire les médecins, avocats, notaires… constituaient au début du capitalisme les intellectuels organiques de la bourgeoisie mercantiliste et manufacturière. Mais avec l’avènement de l’industrie moderne, ils perdent leur primauté et sont remplacés par des techniciens. Ils occuperont maintenant une position intermédiaire dans la société, situés entre la masse paysanne dont ils pourraient devenir les intellectuels organiques […] et la bourgeoisie industrielle qui cherchera à se les attacher en leur octroyant des faveurs. » Ibid., p.50

Dans l’épilogue de son livre Fin de cycle (2012), Mathieu Bock-Côté raconte son parcours et les origines familiales de son conservatisme en milieu rural, montrant ainsi les raisons de sa nostalgie et sa double méfiance pour la gauche multiculturelle et l’individualisme libéral qui accélèrent la dénationalisation du peuple québécois. Par ailleurs, le nationalisme identitaire de Bock-Côté s’enracine dans l’aube de la Révolution tranquille, à l’époque ambivalente du régime duplessiste où la petite bourgeoisie prenait son envol dans un contexte qui tentait de freiner le mouvement brusque de la modernisation, l’urbanisation pluraliste et la transformation profonde de l’identité canadienne-française. De plus, le discours nationaliste et conservateur de Bock-Côté semble recevoir un certain écho au sein des masses non urbaines et la mentalité de région hostile au cosmopolitisme montréalais. Qui plus est, le fait qu’il reçoive les faveurs d’un géant médiatique comme Quebecor montre l’attrait de la grande bourgeoisie québécoise pour ce type de pensée qu’elle peut largement diffuser par un réseau de revues, journaux, émissions de radio, etc.

L’intellectuel traditionnel présente de nombreuses caractéristiques : 1) il est relié à une classe du mode de production antérieur (pré-Révolution tranquille) ; 2) il est relié à des classes sociales disparues ou en voie de disparition (paysans, classes moyennes anxieuses) ; 3) il sécrète une idéologie par laquelle il se pose comme indépendant des classes sociales (ni gauche, ni droite), et comme représentant d’une continuité historique (nationalisme identitaire) ; 4) il masque son origine de classe et mystifie par le fait même les masses sur lesquelles il exerce son hégémonie. Mathieu Bock-Côté joue ainsi un rôle essentiel dans la reconfiguration de l’espace public québécois. Il amène un nouveau type de discours capable d’apporter une réponse à la question nationale par une relecture conservatrice de l’histoire moderne du Québec.

L’ambivalence libertarienne

De son côté, Éric Duhaime recoupe le travail de son homologue Mathieu Bock-Côté, en s’attardant davantage au ressentiment des travailleurs aliénés et mécontents de l’échec du modèle québécois. Il insiste moins sur la question de l’identité collective et le destin de la question nationale, mais attaque de front le « gouvernemaman » sur fond d’antagonisme intergénérationnel (L’État contre les jeunes: comment les babyboomers ont détourné le système, 2012), ainsi que « l’extrême-gauche » (Québec solidaire) et les organisations ouvrières (Libérez-nous des syndicats!, 2013). Son objectif n’est pas autre chose que la destruction de l’État-providence au profit d’une société de marché composée exclusivement d’individus liés par des relations contractuelles. Paradoxalement, le discours généralement progressiste de la philosophie libertarienne sur le plan des valeurs ne semble pas au rendez-vous. La mise entre parenthèses de la question nationale n’amène pas l’éloge de la pluralité, mais une crispation identitaire basée sur le phénomène du bouc émissaire.

L’universitaire, artiste, homosexuel, cosmopolite, immigrant, islamiste, cycliste, petit bourgeois, gauchiste, résident sur le Plateau-Mont-Royal, tout ce champ sémantique stéréotypé peut être résumé par les figures de Xavier Dolan et Amir Khadir arborant le carré rouge. Ces boucs émissaires de la frustration populaire, de la majorité silencieuse délaissée par le Système, sont relayés amplement par les chroniqueurs populistes des médias de masse et radio-poubelles, dont Éric Duhaime. Ceux-ci canalisent l’anxiété collective sur les menaces de l’islamisation de la société québécoise, le terrorisme antioccident ou étudiant, l’explosion de la dette publique et les assistés sociaux qui en demandent toujours plus aux contribuables, qui continuent de se presser le citron. 

Le top 10 des meilleurs moments radiophoniques de l'année 2012-2013 illustre parfaitement cette montée de l'extrême-droite, qui réunit la haine du présent, la xénophobie, le sexisme, l'homophobie, l'anti-intellectualisme, la banalisation de la violence et d'autres caractéristiques qui forment un terreau proto-fasciste. Tout ce fiel manifeste en réalité une volonté d’en finir avec une société dysfonctionnelle, par le biais de la réaffirmation de la force, l’importance de l’ordre social, la responsabilité et l’autorité afin d'éliminer la collectivisation qui favorise l’égalité et les parasites sociaux qui entravent la liberté.

L'ultra-libéralisme économique se retourne donc en conservatisme social, bien qu’il s’agisse d’un néolibéralisme autoritaire différent du conservatisme anglo-protestant à la Harper. Cette vague réactionnaire, au sens d’une attitude généralisée qui s’oppose au progrès social en prônant le rétablissement d’institutions antérieures, est la réponse la plus radicale à la crise du modèle québécois, qui résume la double contradiction sociale et nationale dans laquelle cette société est empêtrée depuis une trentaine d’années. La pensée conservatrice, qu’elle soit souverainiste ou non, représente ainsi l’idéologie de ce malaise collectif, le symptôme le plus criant d’une panne dangereuse de l’Histoire du peuple québécois.

La reconfiguration des partis

Les imbroglios de la Coalition avenir Québec, qui a pris le relais de l’Action démocratique du Québec tout en préservant son projet initial, entraînèrent le recul de cette formation politique aux dernières élections. Mais ce phénomène ne doit pas être perçu comme le symptôme du déclin du conservatisme autonomiste. Au contraire, la trajectoire d’un parti politique ne représente jamais exactement l’état actuel des bases sociales sur lesquelles il repose.

L'analyse sémiologique du logo de la CAQ permet d'illustrer cette idée. Sur le plan géométrique, le graphique de gestionnaire représente la logique comptable de son chef. Sur le plan chromatique, le pragmatisme du parti rejoint la totalité du spectre idéologique, qui n'hésite pas à mélanger les couleurs péquistes (bleu pâle), conservatrices (bleu foncé), environnementales (vert), libérales (rouges) et solidaires (orange), avec une forte prédominance du bleu nationaliste et conservateur.

La base sociale ou électorale visée par la CAQ se situe au niveau des classes moyennes francophones et de la petite bourgeoisie, que le parti tente d'unifier par une idéologie inclusive. Selon Gramsci, chaque classe sociale possède un seul parti qui représente la conscience de cette classe, bien qu’il puisse y avoir plusieurs partis indépendants défendant les intérêts complémentaires d’une même classe. Ces derniers peuvent être en compétition, diverger sur des intérêts secondaires et les moyens les plus aptes pour les favoriser, mais il n’en demeure pas moins que ces diverses entités forment en réalité une unité objective.

« La vérité théorique selon laquelle chaque classe a un seul parti, est démontrée, dans les tournants décisifs, par le fait que les regroupements divers qui tous se présentent comme parti « indépendant » se réunissent et forment un bloc unique. La multiplicité qui existait auparavant était uniquement de caractère « réformiste », c’est-à-dire qu’elle concernait des questions partielles ; en un certain sens, c’était une division du travail politique (utile, dans ses limites) ; mais chacune des parties présupposait l’autre, au point que dans les moments décisifs, c’est-à-dire précisément quand les questions principales ont été mises en jeu, l’unité s’est formée, le bloc s’est réalisé ». Antonio Gramsci, Œuvres choisies, Éd. Sociales, Paris, 1959, p.218

De plus, il faut distinguer le parti politique du parti idéologique, qui est composé par l’ensemble des organisations intellectuelles reliées à l’une ou plusieurs classes sociales. Mathieu Bock-Côté, se voulant à la manière de Raymond Aron un « spectateur engagé » de son époque, un « intellectuel indépendant », est en fait relié organiquement aux classes moyennes et déclassées, à la petite bourgeoisie défavorisée par l’État-providence et le capitalisme financier. Il est en quelque sorte le théoricien du « Parti nationaliste conservateur », qui transpire à la fois à l’intérieur de la CAQ et le PQ, et dans une certaine mesure le Bloc québécois et Option nationale. De son côté, Éric Duhaime représente l’un des nombreux chroniqueurs de droite organiquement reliés à l’Institut économique de Montréal, le Réseau Liberté-Québec, Quebecor, les radios X régionales, les classes travailleuses délaissées par le modèle québécois et les petits entrepreneurs en quête de liberté. Si le nationalisme identitaire reflète le pôle national des masses désorientées, l’idéologie libertarienne exprime le pôle social de cette même classe cynique, faute d’avoir un projet de société adapté à son niveau conscience collective.

Le réalignement populiste du Parti québécois

Le fait que le Parti québécois soit davantage progressiste et souverainiste lorsqu’il est dans l’opposition est un phénomène bien connu. Durant la dernière campagne électorale, il joua ses cartes réformistes sur le plan social et environnemental afin de surfer sur le mécontentement populaire. Les bonnes nouvelles se firent sentir les premières semaines (abrogation de la loi 12, moratoire sur la hausse des frais de scolarité et le gaz de schiste, fermeture de la centrale Gentilly-2), tandis qu’une série de reculs montrèrent rapidement le caractère conservateur du parti sur le plan économique : déficit zéro, collaboration avec le monde des affaires, coupures dans l’aide sociale, indexation des frais de scolarité, relance du Plan nord pour tous, ouverture à l’exploitation pétrolière, défense du libre-échange, appui du règlement anti-manifestation P-6, etc.

Sur le plan culturel, le virage identitaire des dernières années se manifeste par le recadrage de la nation québécoise sur la langue française et les « valeurs communes » du peuple québécois, comme l’égalité homme femme (malaise avec le voile) ou la défense d’une laïcité dure (Djemila Benhabib). L’adoption d’une Charte de la laïcité, le projet controversé de citoyenneté québécoise, la création de commissions nationales d’examen, les campagnes marketing sur la fierté et les arguments économiques pour la souveraineté, tous ces dispositifs de « gouvernance » visent à redonner confiance au peuple québécois afin qu’il reprenne en main son destin national. L’intention souverainiste est clairement présente, mais la méthode ressemble davantage à une stratégie autonomiste accélérée, comme si l’indépendance pouvait se construire par une série d’étapes inoffensives. L’homéopathie souverainiste, somme toute.

Cependant, ce virage nationaliste ne doit pas laisser penser que le Parti québécois appliquera de grandes réformes sociales capables de compenser le plan d’austérité qu’il est en train d’implanter. Même s’il enverra probablement aux prochaines élections certains signaux « sociodémocrates » pour charmer quelques progressistes désorientés, sa tendance opportuniste cherchera plutôt à consolider sa base électorale en allant chercher les classes sociales polarisées négativement par le traumatisme de la révolte étudiante, c’est-à-dire l’électorat de la CAQ. Il ne s’agit pas ici d’une prédiction de type déterministe, mais d’une anticipation de la direction que prendra ce parti politique en fonction de l’évolution économique, les métamorphoses du discours hégémonique et les rapports de force entre différents groupes de la société.

Aux prochaines élections, le PQ continuera son virage à droite en empruntant la voie du populisme et essayera de battre les libéraux et surtout la CAQ sur son propre terrain, afin de gagner le cœur d’une population insatisfaite par la crise perpétuelle du modèle québécois. Un nouveau référendum semble très improbable, compte tenu des sondages actuels qui dictent la stratégie électoraliste péquiste dont le principal objectif est de gouverner. Des mesures nationalistes seront entreprises pour renforcer le noyau identitaire, calmer les frustrations réactionnaires et rassurer l’impatience souverainiste.

La fonction PKP

La récente nomination de Pierre-Karl Péladeau à titre de président du conseil d’administration d’Hydro-Québec doit être comprise comme un moyen de répondre à plusieurs objectifs :

1) préparer la restructuration de l’État-providence québécois, dans le sens néolibéral d’une désyndicalisation et d’une importation de la logique de l’entreprise privée dans les institutions publiques (PKP est un antisyndicaliste militant) ;

2) assurer une couverture médiatique favorable au PQ auprès des classes moyennes conservatrices grâce à la convergence médiatique, économique et parlementaire ;

3) percer le bastion de la ville de Québec en favorisant une articulation organique entre le maire Labeaume/PKP/PQ, dont le cœur est représenté par le nouveau phare de l’industrie culturelle québécoise : l’amphithéâtre Quebecor ;

4) opérer la CAQuisation du PQ, comme l’évoque Pierre Dubuc dans son article sur « Vers la berlusconisation du Parti québécois »« Dans les cercles souverainistes et progressistes, on attribue le fait que le gouvernement soit minoritaire à la division du vote entre le Parti Québécois, Québec solidaire et Option nationale, et on parle de « convergence nationale », d’alliance électorale en vue du prochain scrutin. Mais, dans l’entourage de la direction du Parti Québécois, on entend un autre discours. Le PQ est minoritaire, dit-on, à cause de son virage à gauche, de son appui à la lutte étudiante. Parlez aujourd’hui à un ministre péquiste et il vous expliquera comment tous ses projets de loi sont conçus pour aller chercher l’appui de la CAQ. Les politiques du Parti Québécois ont d’ailleurs une forte odeur caquiste : pensons à l’objectif du déficit zéro, les compressions dans les commissions scolaires, les suppressions de poste à Hydro-Québec, les coupures à l’aide sociale. Tout est conçu pour plaire à l’électorat caquiste. Avec la CAQ qui ne décolle pas dans les sondages et le rapprochement entre le PQ-PKP, faudrait peut-être envisager la possibilité d’une alliance entre le PQ et la CAQ comme plus probable qu’une alliance PQ-QS-ON ! » ;

5) faire la promotion d’un nationalisme bourgeois, dont PKP représente l'intellectuel organique. De plus, il ne serait pas surprenant qu'il devienne un jour le bras droit ou même le chef du PQ, au même titre que Charles Erwin Wilson (président de General Motors) qui fut nommé comme secrétaire de la Défense par le président Eisenhower en 1953 : « What is good for Quebecor is good for Quebec and vice versa. »

Le nouveau Parti conservateur du Québec

Par ailleurs, ce déplacement du PQ vers l’espace électoral de la CAQ risque à son tour d’entraîner ce parti vers la droite. Il faut rappeler que la CAQ fut à l’origine une pure création médiatique propulsée par des sondages Léger-Marketing, le Journal de Montréal et de Québec. L’arrivée de François Legault comme chef de la formation, avec son passé souverainiste et son recentrement pragmatique, a provoqué une crise au sein de l’ADQ, surtout auprès des libertariens qui le trouvent trop à gauche. La récente élection d’Adrien Pouliot à titre de chef du Parti conservateur du Québec (PCQ) est une illustration intéressante de ce phénomène, qui préfigure une éventuelle division de la CAQ.

Figure discrète et méconnue du grand public, Adrien Pouliot est en fait un intellectuel organique majeur, surtout auprès de la bourgeoisie et de l’hégémonie libertarienne. « Il a participé en 1999 au lancement de l’Institut économique de Montréal, dont il a été président du conseil pendant 8 ans et membre du conseil pendant 12 ans.  Il a aussi été président du conseil de la Ligue des contribuables, un organisme sans but lucratif qui cherche à défendre les intérêts des contribuables.  Il s’est impliqué en politique comme vice-président de la commission politique de l’Action démocratique du Québec en 2011 jusqu’à la fusion de celle-ci avec la Coalition Avenir Québec. » http://adrienpouliot.ca/?page_id=2

Adrien Pouliot souhaite rajeunir le Parti conservateur du Québec en prônant un conservatisme fiscal (et non moral), digne de la droite albertaine : « Taux d'imposition unique de 10 % pour les particuliers, droits de scolarités déréglementés, fin des subventions aux entreprises, exportation de l'eau : voilà quelques-unes des idées que prône le nouveau chef du Parti conservateur du Québec, Adrien Pouliot. Dans un discours lors du premier congrès du jeune parti, le nouveau chef s'est permis de rêver au Québec de 2023. Sous sa gouverne, la province serait devenue une destination prisée pour le tourisme médical, les impôts des entreprises seraient diminués de moitié et les familles pourraient recevoir 100 $ par semaine afin qu'un parent assure la garde des enfants à la maison. »

Opposé à la fusion CAQ/ADQ, ce nouveau dirigeant attirera la sympathie des adéquistes déçus, le Réseau Liberté-Québec, l'Institut économique de Montréal, la chaîne Radio-X et d’autres organisations conservatrices du Québec. La convergence PQ/CAQ autour du nationalisme identitaire néolibéral risque donc de provoquer la refonte de l’ADQ au sein d’un parti conservateur libertarien correspondant parfaitement à l’idéologie qu’il préconise implicitement depuis sa fondation en 1994. Devant cette formation, le tandem PQ/PKP aura l’air d’être campé solidement dans la gauche du modèle québécois. Pour faire une analogie avec la scène politique catalane, le nouveau PQ occupera l’espace de Convergència i Unio (parti nationaliste néolibéral, fondamentalement autonomiste, mais ouvert à l’indépendance), alors que l’ADQ/PCQ prendra la place du Partit popular (droite populiste fédéraliste).

Le nouveau parti idéologique

Les multiples trajectoires économiques, politiques et idéologiques qui se manifesteront dans l’espace public des prochaines années seront principalement orientées par les divers types de réponses à la « question québécoise », c’est-à-dire à l’héritage social et national de la Révolution tranquille en crise. Face à l’échec de l’État-providence, le Parti libéral du Québec continuera à surfer sur le statu quo, la collaboration entre élites, la relance du libéralisme économique, voire une refondation du libéralisme politique telle que souhaitée par Philippe Couillard. Même une « refondation idéologique » souhaitée par le nouveau chef ne permettra pas de masquer la profonde continuité historique de ce parti. Autrement dit, il ne proposera pas d’alternative au modèle québécois, mais une forme de néolibéralisme simple, fédéraliste, multiculturaliste ; un capitalisme bourgeois canadien. Il s’agit d’une recette gagnante, appuyée sur une base sociale relativement stable et fidèle, composée de grands et petits propriétaires, classes moyennes non souverainistes, communautés anglophones et allophones.

De leur côté, le Parti québécois et la Coalition avenir Québec offrent une réponse largement semblable, car elle située dans un même espace hégémonique largement contrôlé par Quebecor et orienté vers une base sociale similaire. Le bloc PQ-CAQ oscille entre le statu quo, le compromis et la relance de la croissance économique fondée sur l’exploitation pétrolière et la primauté des investissements privés, ainsi que le démantèlement plus ou moins rapide de l’État social. Tout ceci forme une sorte de bouillie idéologique qui demeure toutefois relativement cohérente. Plus précisément, ces deux partis présentent un néolibéralisme québécois, nationaliste, autonomiste et identitaire, s’appuyant sur la petite bourgeoisie menacée par la crise économique, la population d’origine canadienne-française, les classes moyennes précarisées défendant leurs intérêts contre ceux des syndicats, les individus en quête de changement mais déboussolés politiquement (confondant parfois la CAQ et Québec solidaire). Ainsi doit être entendue l’émergence du Front nationaliste conservateur, qui tente d’implanter un capitalisme recentré sur l’identité nationale, visant à sortir de la crise de la Révolution tranquille par l’abandon définitif du modèle québécois.

Nul ne sait encore si le PQ et la CAQ finiront par s’unir pour former un seul parti de droite nationaliste, ou s’ils continueront de s’entre-déchirer pour répondre aux intérêts contradictoires d’une même population alimentée par l’industrie culturelle et le dépérissement médiatique de la société québécoise. Une chose est sûre, c’est qu’ils glissent tranquillement vers une dérive qui a commencé depuis bientôt vingt ans, lors de la création de l’ADQ qui osa remettre en question pour la première fois et ouvertement le consensus social du modèle québécois.

S’ils préconisent une forme de néolibéralisme analogue au Parti libéral, ce dernier demeure cependant plus « progressiste » sur le plan socioculturel, notamment en ce qui concerne la question identitaire. Les phénomènes d’islamophobie, de rejet de la « gauche radicale », de lutte contre les assistés sociaux, la haine du multiculturalisme, des accommodements raisonnables ou du pluralisme en général sont beaucoup plus visibles au sein de la droite francophone, qu'elle soit souverainiste (PQ), autonomiste (CAQ) ou libertarienne (PCQ). Ils forment ensemble, de concert avec une multiplicité d’organisations civiles, médiatiques et politiques, un nouveau parti idéologique, un front nationaliste et conservateur qui pourrait prendre de l’ampleur dans les années à venir.

Il ne faut jamais sous-estimer le rôle des « intellectuels organiques » dans la constitution d’un nouveau bloc social, qu'ils soient irréfléchis comme Martineau, prétentieux comme Bock-Côté, bagarreurs comme Duhaime, rusés comme Péladeau ou discrets comme Pouliot. Ceux-ci ne dirigent pas ce processus, mais développent un discours relayé par un important réseau d’organisations civiles, médiatiques et culturelles, qui permet d’offrir une conscience homogène de l’identité collective de diverses classes sociales réunies dans un même processus historique. L’avenir du nationalisme conservateur, en tant que nouvelle formation sociohistorique du XXIe siècle, reposera donc sur la tension, l’articulation voire la fusion entre les deux principales idéologies de la Nouvelle droite québécoise : le nationalisme identitaire et la pensée libertarienne.

(Partie 2 de 4)

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