lundi 10 août 2015

Sortir du bourbier fédéral


Bourbier (déf.) : Lieu fangeux, boueux. Situation difficile, inextricable.

La scène politique fédérale est marquée d’un étrange paradoxe : malgré l’importance de multiples enjeux soulevés sur le plan économique, politique, juridique, social, énergétique, environnemental et militaire, le cynisme et l’apathie des citoyens semblent toujours plus prononcés. La politique canadienne n’échappe pas à la crise de légitimité qui frappe les démocraties représentatives à travers le monde, crise qui atteint ici un stade particulièrement aigu. Justin Trudeau a donc raison de s’inquiéter de la « perte de confiance » envers les élus, les citoyens n’arrivant plus à se reconnaître dans leur gouvernement et le grandiose « rêve canadien ». Or, la nostalgie de l’âge d’or libéral des Casques bleus, Kyoto et Radio-Canada n’aidera pas à forger une alternative au nouvel imaginaire établi soigneusement par le règne Harper : oil, guns, low taxes, small governement, security, jobs. La simplicité (ou plutôt le simplisme) du projet de société conservateur a certes quelque chose d’effarant, mais il n’en demeure pas moins efficace sur le plan stratégique : dégoûter les citoyens de la chose publique pour que ceux-ci continuent de vaquer docilement à leurs affaires privées.

Bien que le projet conservateur semble représenter à première vue une corruption de l’idéal progressiste canadien (ouverture à la diversité, pacifisme, équilibre entre croissance économique, égalité des chances et protection de l’environnement), il constitue en fait une radicalisation du projet libéral. Celui-ci est fondé sur le culte des droits individuels et le marché qui structurent la sphère privée, puis le dénigrement d’une participation active aux affaires publiques et l’exercice de la souveraineté collective. En fait, libéraux comme conservateurs naviguent tous deux dans les eaux de la « liberté des modernes », que Benjamin Constant distingue de la « liberté des anciens » aujourd’hui largement délaissée. « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu'ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. »[1]

Pourquoi parler de la liberté des modernes dans un article sur la politique fédérale ? Pour montrer l’étroitesse de l’horizon politique canadien et la nécessité d’élaborer un nouveau paradigme qui puisse à la fois remettre en question l’ordre établi et surmonter l’apathie citoyenne. Cela suppose de passer au crible les options existantes par une analyse critique qui dépasse les simples clivages gauche/droite et souverainiste/fédéraliste qui structurent l’échiquier politique canadien et empêchent de penser une véritable alternative. En supposant d’emblée un consensus sur la nécessité de se débarrasser du Parti conservateur, le gouvernement Harper représentant à plusieurs égards le gouvernement le plus réactionnaire de l’histoire du Canada, nous devons malheureusement constater la pauvreté des choix qui se présentent actuellement comme solutions de rechange. Cela veut-il dire que nous soyons condamnés à la résignation ou à la simple abstention ? S’il fallait désespérer à chaque fois qu’on se retrouve dans le bourbier, l’humanité n’aurait jamais progressé. C’est bien le piège de la médiocrité et du désabusement de la politique en général, et de la politique fédérale en particulier, qu’il s’agit maintenant de surmonter.

La reconquête du bloc libéral

Le long règne du gouvernement Harper est dû à deux principaux facteurs : 1) un renversement du pouvoir entre l’Est et l’Ouest du Canada causé par une lame de fond économique, démographique et idéologique capitalisée efficacement par la stratégie et le discours conservateurs (Big Shift) ; 2) la crise du « bloc libéral » manifesté par l’usure du Parti libéral du Canada (PLC) et le scandale des commandites qui éclata en 2004. Nous parlons bien ici de « bloc historique » au sens de Gramsci, c’est-à-dire d’une alliance de diverses classes et groupes sociaux soudés idéologiquement par une vision commune. Il n’y a pas de bloc historique sans « hégémonie », c’est-à-dire sans un leadership moral et intellectuel capable de rallier une majorité populaire à un projet politique plus ou moins conscient. Et c’est bien cet espace politique laissé vacant par l’échec du projet libéral que Justin Trudeau et Thomas Mulcair essaient de reconquérir pour prendre le pouvoir dans le cadre des élections fédérales d’octobre 2015.

Raisonner en termes de blocs historiques permet d’expliquer un certain nombre de phénomènes. D’une part, le choix de l’ancien ministre libéral Thomas Mulcair (surnommé « Tom » pour les intimes) comme chef du Nouveau parti démocratique (NPD) permet d’opérer le recentrage nécessaire pour conquérir la base électorale libérale modérée, tout en préservant le capital politique de la vague orange au Québec et l’appui des forces de gauche ailleurs au Canada. Devant la montée inquiétante du NPD qui gruge la base sociale des libéraux, Trudeau opte pour un discours clairement progressiste (taxer le 1% et soulager la classe moyenne, transition écologique, modernisation des institutions politiques, etc.) et un programme qui dépasse parfois sur sa gauche son rival néo-démocrate. Les deux partis rivalisent ainsi pour séduire exactement le même électorat et représenter la « vraie » alternative à Stephen Harper. La manifestation la plus caricaturale de ce jeu mimétique est sans doute l’adoption du même slogan électoral, strictement équivalent du point de vue sémantique et logique : « Il est temps de changer ensemble » ; « Ensemble pour le changement ».

On aura beau montrer que le NPD a été historiquement plus à gauche que le PLC, que Mulcair ne fait qu’utiliser la rhétorique du centre dans l’arène électorale pour ensuite mettre en place de grandes réformes une fois au pouvoir, cela ne tient pas la route. Les contraintes de la réalité gouvernementale imposeront davantage, et non moins de compromis. On pourrait certes objecter que la base du parti est plus à gauche que Mulcair et qu’il sera possible de contrôler le chef et l’aile parlementaire pour éviter les dégâts. Cette idée est également un leurre qui fait abstraction du régime politique canadien. En fait, c’est bien Tom et son entourage immédiat qui dirigeront le Canada, et non les membres du NPD. Bien que les mœurs parlementaires permettent en principe de modérer les ardeurs du premier ministre, Harper a bien montré la vraie nature du régime canadien qui rend possible une dictature élue. Comme le rappelle Danic Parenteau :

« Le premier ministre du Canada est à la tête à la fois du pouvoir exécutif (en tant que chef du gouvernement), du pouvoir législatif (car il contrôle la Chambre des communes et le Sénat) et, en pratique, du pouvoir militaire (en tant que commandant en chef des Forces armées canadiennes). En outre, il exerce une influence déterminante sur le pouvoir judiciaire, puisqu’il nomme les juges de la Cour suprême du Canada. Enfin, il assume également la direction de la diplomatie. Le bureau du premier ministre du Canada jouit donc d’un pouvoir politique immense dont on trouve peu d’équivalents dans d’autres régimes politiques. »[2]

D’autre part, la tentative de reconstituer le bloc libéral amène un curieux paradoxe : face à l’affaiblissement du bloc conservateur marqué par des scandales, la récession et l’effondrement des prix du pétrole, la compétition des partis pour occuper un terrain commun favorise la confusion et la division des forces « progressistes ». Les anciens libéraux (PLC), les « nouveaux » libéraux (NPD) et les Verts rivalisent pour incarner le « vrai » changement avec des réformes sociales, politiques, économiques et environnementales qui pourraient facilement être confondues dans un test à l’aveuglette. On se retrouve donc avec une diversité d’options menant au seul et même programme : reconstruire ce que le Parti conservateur a démoli les dix dernières années. Autrement dit, la multiplication des fronts contre Harper augmente directement la probabilité de sa réélection !

Pour surmonter cette difficulté, la solution rationnelle serait de créer une coalition libérale-progressiste avec une plateforme commune comprenant des éléments comme une réforme fiscale, un plan de modernisation écologique de l’économie et une réforme des institutions démocratiques. Des listes électorales rouges-oranges-vertes mettraient au défi le cynisme ambiant en montrant contre toute attente que les partis sont capables de changer leur culture politique et de travailler ensemble pour l’intérêt général. Ce nouveau bloc historique dépasserait de loin l’étendue de l’ancien bloc libéral, et pourrait renverser les conservateurs sans trop de difficulté. Or, les rivalités partisanes et le manque d’une véritable vision et stratégie en amont témoignent du faible degré d’innovation au sein du monde politique. Il est à ce titre paradoxal que les trois partis qui préconisent le changement et utilisent le slogan « ensemble » restent prisonniers du conformisme le plus plat et soient incapables de travailler ensemble.

L’impasse de la social-démocratie verte

Admettons à titre d’hypothèse (improbable) qu’une telle coalition se forge à mi-campagne et prenne le pouvoir, ou qu’un des trois partis parvienne à déclasser tous les autres et former un gouvernement majoritaire. Qu’est-ce que Tom Mulcair, Justin Trudeau ou Elizabeth May feraient une fois au Parlement ? Évidemment, ils feraient moins pire que Harper en essayant de recoller les pots cassés par l’ancien gouvernement conservateur. Or, les nombreuses transformations institutionnelles imposées depuis une dizaine d’années, que ce soit sur le plan politique, socioéconomique, environnemental et des relations internationales ne pourront pas être renversées par un parti progressiste à l’intérieur d’un mandat, d’autant plus que la croissance économique n’est plus au rendez-vous et ne risque pas de revenir de sitôt. De plus, le fait que le Canada soit devenu un État pétrolier, militaire et sécuritaire impose une trajectoire historique difficile à modifier en cours de route, les intérêts économiques, énergétiques et géostratégiques posant une contrainte objective aux politiques gouvernementales.

C’est ce qu’on appelle le phénomène de « dépendance au sentier » (path dependence), qui signifie que les décisions adoptées à une époque peuvent perdurer longtemps parce que les modifier impliquerait un coût ou un effort trop élevé, alors qu’un changement serait largement bénéfique à long terme. Cela ne veut pas dire que tout changement soit impossible, mais que toute réforme subséquente au règne de Harper fera face à d’importants défis. C’est pourquoi nous pouvons parler d’une irréversibilité partielle du legs conservateur que les prochains gouvernements devront porter.

Outre ce premier défi, les contradictions dues au système économique et à la crise écologique exigent une volonté de fer pour mener des réformes structurelles qui menacent directement les intérêts établis. Sans une remise en question explicite de l’austérité et du dogme de l’équilibre budgétaire, il est garanti qu’un gouvernement libéral, néo-démocrate ou vert sera obligé de se plier aux injonctions des industries pétrolières et des élites financières. Bien qu’il soit excessif d’affirmer que le programme de ces partis soit « austéritaire » ou « pro-pétrole » au même titre que les conservateurs, un an ou deux au pouvoir suffira au gouvernement libéral/néo-démocrate pour adopter des mesures d’austérité « soft » et appuyer des projets énergétiques douteux comme l’ensemble des partis socio-démocrates ailleurs dans le monde. Toute formation politique qui se contente d’une conception faible du développement durable, de la complémentarité vertueuse de l’économie de marché et de l’environnement, reproduira de facto le « business as usual » en limitant de manière homéopathique l’empreinte écologique du capitalisme industriel.

C’est bien le triste sort de la « social-démocratie verte », dont le réformisme gentil ne fait pas le poids devant la « révolution conservatrice » qui a opéré un véritable virage à 180° de l’État canadien depuis une dizaine d’années. En reprenant le langage de la physique, nous pouvons supposer qu’une force qui n’est pas au moins supérieure et opposée au mouvement conservateur ne sera pas capable de changer substantiellement la trajectoire initiée depuis. C’est pourquoi il ne semble pas que la social-démocratie ait un grand avenir politique, que ce soit sous sa forme libérale ou néo-démocrate. En d’autres termes, le visage sombre du Canada ne pourra pas être effacé par le sourire candide de Justin ou les yeux doux de Tom. Les Trente Glorieuses sont terminées depuis une quarantaine d’années, et c’est pourquoi il est trop tard pour entreprendre un virage tranquille vers les énergies renouvelables et un nouveau partage de la richesse basé sur la croissance du PIB. Le XXIe siècle sera marqué par la fin de la croissance, l’austérité, la crise climatique, l’explosion des conflits, et l’accélération historique a déjà commencé.

La nostalgie du Bloc québécois

Outre le bloc historique libéral ou social-démocrate actuellement divisé entre le PLC, le NPD et le PVC, le Bloc québécois n’a pas dit son dernier mot malgré la cuisante défaite de 2011 où le parti passa soudainement de 49 à 4 députés à la Chambre des communes. Les facteurs hypothétiques de cette quasi-mort subite ont longuement été analysés, mais il semble qu’il soit avant tout le symptôme de l’effritement du bloc souverainiste. On aura beau accuser la binette du défunt Jack Layton ou déplorer la naïveté de l’électorat québécois, il n’en demeure pas moins que la querelle constante entre fédéralistes et souverainistes, déconnectée de tout échéancier référendaire ou de crise constitutionnelle, a fini par lasser les Québécois.

Pour le dire plus crûment, le mouvement souverainiste en général et le Bloc québécois en particulier sont devenus synonymes d’une interminable rengaine. Entendons-nous bien ; il ne s’agit pas d’affirmer comme Couillard que l’indépendance soit le projet d’un autre siècle, mais que les raisons invoquées pour justifier et formuler ce projet (péréquation, empiétement sur les compétences provinciales, c’est toujours la faute au fédéral, etc.) sont répétées à satiété comme une vieille chanson ressassée par les mêmes personnages d’une classe politique qui n’arrive plus à se renouveler. Si l’élection surprise de Mario Beaulieu avait pu apporter une nouvelle couleur au mouvement au prix d’un pauvre score électoral, le retour de Gilles Duceppe à la tête du Bloc québécois n’aidera pas à changer cette image ringarde.

La question nationale a perdu sa centralité au profit de la question sociale, le clivage gauche/droite revenant à la surface avec le virage néolibéral des élites politiques et la montée du conservatisme qui n’a pas épargné le Québec. Bien que le mouvement souverainiste aime accuser la gauche d’être responsable de la perte d’influence du débat constitutionnel, préférant la justice sociale à la nécessité impérieuse de l’indépendance nationale, les élites nationalistes ne semblent pas réaliser que c’est plutôt l’hégémonie de la droite (majoritairement fédéraliste) qui est la cause du recul de la question nationale, l’émergence de la gauche politique n’étant qu’une conséquence de la montée du néolibéralisme.

Malheureusement, la volonté de remédier à une hégémonie perdue amène bien souvent des crispations contre-productives. Le réflexe de vouloir préserver à tout prix la priorité absolue du projet souverainiste sur les autres enjeux sociaux (austérité, déficit démocratique, crise écologique) au lieu de voir ceux-ci de manière complémentaire amène l’effet contraire, soit une tension, voire un antagonisme entre la question sociale et nationale. Cela aggrave le fossé entre les progressistes et souverainistes, et donc une division des votes entre le NPD et le Bloc, aucun parti n’arrivant à donner une réponse satisfaisante à l’ensemble des contradictions qui travaillent la société québécoise.

Or, la meilleure façon de reconquérir un appui populaire n’est pas d’opposer les enjeux, mais de les intégrer ; c’est pourquoi la position claire sur le rejet du projet d’oléoduc d’Énergie Est représente le meilleur point de démarcation entre le Bloc québécois et les autres principaux partis fédéraux (PCC, PLC, NPD). Ironiquement, c’est lorsque le mouvement souverainiste sort des sentiers battus de la question nationale pour se porter défenseur d’autres enjeux de société qu’il marque des points ! Évidemment, nous pouvons douter du vernis écologiste des élites souverainistes qui ont tardé à prendre une telle position sur le sujet (Marois ayant appuyé le projet, PKP ayant fini par céder sous les pressions internes), le Bloc adoptant plutôt une posture stratégique typique de l’opposition gouvernementale. Plus fondamentalement, il faut voir ici que la tendance dominante du mouvement souverainiste n’est pas de s’opposer au pétrole en soi, mais bien au pétrole de l’Ouest canadien si celui-ci nous fait courir des risques sans perspectives de redevances monétaires. On voit ici revenir la doctrine des « intérêts supérieurs » du Québec, dont le Bloc affirme être le seul gardien et interprète légitime. Le problème, c’est que la défense des intérêts du Québec est devenue le mantra qui justifie le maintien d’un parti au-delà de sa durée de vie utile. Francine Pelletier nous rappelle ainsi l’écart entre les causes qui amenèrent la création du parti et les raisons qui justifient son rôle aujourd’hui :

« D’abord, le Bloc du début et le Bloc d’aujourd’hui ne sont pas du tout la même paire de manches. Imaginé dans le tumulte politique, l’échec de lac Meech en juin 1990, et conçu « pour ne pas durer », le parti de Lucien Bouchard était une espèce d’arme blanche devant préparer l’accession à la souveraineté. Advenant l’échec référendaire, il devait durer au maximum trois ou quatre ans de plus. Gilles Duceppe prend les commandes à peu près au moment où il aurait fallu penser plier bagage, une perspective qui n’emballe aucun nouveau chef. En plus, 1997 est une année électorale : la hantise vis-à-vis de Jean Chrétien et de sa « loi sur la clarté » font le reste. À partir de ce moment, la défense des « intérêts du Québec » devient la nouvelle raison d’être du Bloc. La machette rutilante de la souveraineté se transforme, sans trop qu’on y pense, en espèce de marteau de la spécificité québécoise. « Pourquoi renoncer à ce que nous sommes ? » comme disait, encore dimanche dernier, le lider maximo du Bloc. »[3]

Évidemment, la venue de Mario Beaulieu et l’influence d’Option nationale au sein du parti amènent maintenant le Bloc québécois à parler davantage de souveraineté. Contrairement à ce que disent certains, il n’est pas contradictoire de présenter des candidats souverainistes à l’échelle fédérale même si tout le monde sait que l’indépendance se fera au Québec ; le Front national en France ne se gêne pas pour envoyer des députés au Parlement européen avec une ligne clairement eurosceptique en faisant alliance avec d’autres partis d’extrême droite. Le but ici est d’augmenter la visibilité d’une option politique en se servant du Bloc québécois comme tribune idéologique pour faire la promotion de l’indépendance 24 heures sur 24. Or, bien que cette logique de « groupe de pression » plaise beaucoup aux franges militantes qui pourraient élargir leur nombre, elle ne constitue pas le meilleur argument pour convaincre l’électorat moyen et non-souverainiste, surtout dans un contexte de stagnation de la question nationale.

La question du vote stratégique

Enfin, le Bloc québécois tente de reprendre sa revanche sur l’histoire en brandissant les trois seuls arguments dans son sac. Premièrement, voter pour le NPD ne permettrait pas de se débarrasser de Harper, comme le montre l’exemple de 2011 où la vague orange au Québec n’a pas empêché l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire. Bien qu’il soit vrai que cette élection témoigne de la minorisation politique du Québec au sein du Canada (qui s’aggrave encore plus en 2015), ce n’est pas le fait que le Québec ait appuyé massivement le NPD qui a contribué à l’élection de Harper, mais le fait que l’électorat canadien ait voté majoritairement conservateur. Supposons maintenant qu’une vague orange frappe le ROC et que le Québec décide subitement de voter massivement pour le Bloc ; il serait probable que le Parti conservateur puisse être réélu à cause de la division du vote entre le NPD et le Bloc.

Cela ne veut pas dire qu’il faille rejeter le Bloc et l’accuser d’être l’idiot utile des conservateurs, mais que l’objectif de se débarrasser d’Harper dès les prochaines élections passe nécessairement par le vote stratégique. Or, il n’y a aucune raison de préférer a priori le NPD ou le PLC, la différence cosmétique entre Tom et Justin n’éliminant pas la similitude idéologique des deux chefs. Le vote stratégique implique d’évaluer la force relative de chaque parti, et donc de prendre en considération les intentions de vote des autres électeurs. Dans cette perspective, l’évolution des sondages pourrait éventuellement montrer qu’une vague orange se dessine, ce qui inciterait les gens à voter pour le NPD et délaisser le Bloc une fois de plus. Ce genre de prophéties auto-réalisatrices est un phénomène récurrent longuement étudié par la sociologie politique.

Évidemment, le Bloc québécois pourrait sortir son deuxième argument en montrant qu’il ne s’agit pas uniquement d’un vote de conviction, mais aussi d’un vote utile pour défendre les intérêts du Québec, peu importe le parti du « bloc canadien » au pouvoir. Or, cet argument ne tient pas la route non plus. Supposons que le Parti conservateur soit réélu majoritaire et continue d’imposer une série de mesures qui nuisent directement aux intérêts du Québec (comme il l’a fait déjà depuis dix ans). Le Bloc aura beau avoir 70 sièges au Parlement et représenter l’opposition officielle, il ne pourra techniquement rien faire pour empêcher les politiques conservatrices (outre le fait de les critiquer). À l’inverse, supposons que le NPD ou une coalition social-démocrate (NPD+PLC+PVQ) soit élu majoritaire et que le Bloc québécois remporte encore 70 sièges. Il pourra toujours défendre jalousement les intérêts du Québec et appuyer les décisions qui vont en ce sens ; mais il n’en demeure pas moins qu’un plus grand nombre de politiques bénéfiques pour le Québec pourraient être adoptées comparativement aux conservateurs.

Cet exemple montre deux choses. D’une part, il n’est pas vrai que tous les partis du « bloc canadien » se valent ; s’il y a bien une similitude entre les partis du « bloc libéral » qui peuvent parfois être nuisibles du point de vue québécois, les conservateurs sont toujours néfastes pour le Québec (et le Canada en général). D’autre part, si le Bloc québécois a raison de se présenter comme étant le défenseur inconditionnel des intérêts des Québécois, le seul gouvernement qui pourra positivement adopter des mesures qui favorisent les intérêts du Québec sera forcément pancanadien. Autrement dit, le Bloc québécois n’a qu’une fonction négative, critique et symbolique ; c’est essentiellement un vote de contestation contre le régime canadien. Le Bloc est un parti « anti-système », un « chien de garde », mais de moins en moins convaincant. Les prochaines élections nous montreront s’il se rapproche davantage du chihuahua ou du berger allemand.

Si le Bloc ne peut pas empêcher l’élection des conservateurs et n’est pas le seul parti à pouvoir favoriser les intérêts du Québec, alors il ne reste que l’argument de « l’éthique de conviction » : protéger notre spécificité québécoise, « nos valeurs » (si cela veut dire quelque chose), et le projet souverainiste. S’il est vrai que le Bloc représente la seule option politique qui pourra défendre l’idée de l’indépendance sur le terrain fédéral, on peut douter du degré de « conviction » souverainiste des Québécois qui ont massivement tourné le dos au parti en 2011. Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à toute conviction et se tourner uniquement vers le « vote utile ». Par exemple, il est difficile pour un militant de gauche indépendantiste et écologiste d’appuyer Tom Mulcair – qui affirme que « la souveraineté nuirait à la classe moyenne », être en faveur de « l’exploitation des sables bitumineux sur la base du développement durable », et qui a appelé à voter pour « my friend Philippe Couillard » lors des élections de 2014 – sans éprouver un certain malaise ou saigner du nez.

Du strict point rationnel, un militant progressiste et souverainiste dans la circonscription de Papineau devrait voter pour Justin Trudeau si son objectif ultime est de chasser les conservateurs. Si le NPD n’existait pas, un souverainiste convaincu devrait voter libéral selon la logique du vote stratégique. Notre intuition morale nous dit qu’il serait absurde de faire une telle chose, la rationalité instrumentale montrant ainsi ses limites. Le seul moyen de réduire la dissonance cognitive serait sans doute d’opter pour une stratégie similaire à l’élection présidentielle française de 2002, où une campagne invitait les électeurs à ne pas voter pour Chirac, mais contre Le Pen en votant avec un gant ou une pince à linge. Comme la campagne électorale fédérale de 2015 représente un véritable bourbier, sera-t-on obligé de voter contre Harper en votant Mulcair en se pinçant le nez ?

Aperçu des autres options

Si Stephen Harper, Justin Trudeau, Tom Mulcair et Gilles Duceppe ne nous disent rien de bon, quelles sont les autres options ? Il y a le Parti vert du Canada (PVC) qui présente un programme un peu plus progressiste que les deux principaux partis du bloc libéral, mais encore une fois il s’agit d’une force politique mineure qui ressemble davantage à un groupe de pression. Enraciné en Colombie-Britannique, mais tentant de faire une percée au Québec avec des candidats écologistes comme Daniel Green et André Bélisle, ou encore des figures connues du grand public comme Georges Laraque et JiCi Lauzon, le PVC pourrait représenter une option intéressante pour les personnes qui se sentent incapables de voter pour les autres partis. Le problème, c’est que les Verts ne proposent pas grand-chose de fondamentalement différent du NPD et du PLC, ce genre de partis ayant tendance à faire alliance avec les socio-démocrates et voter pour le même genre de mesures une fois au pouvoir, comme l’illustrent les autres partis verts ailleurs dans le monde.

Il y a également le nouveau parti Forces et démocratie créé en 2014 par l’ex-bloquiste Jean-François Fortin et l’ex-néodémocrate Jean-François Larose. Ce parti peu visible et parfois considéré comme un sous-produit du Bloc québécois présente néanmoins une vision politique innovante, en présentant neuf candidats au Québec, un en Ontario et un à Terre-Neuve. Forces et démocratie renonce au positionnement gauche/droite ou souverainiste/fédéraliste pour adopter une posture régionaliste tournée vers la décentralisation et la démocratisation. Ce parti dénonce le système des partis « de moins en moins à l’écoute » des gens ordinaires et des régions, en préconisant la participation citoyenne, la responsabilité des élus, l’équité intergénérationnelle et le respect des particularités locales. Voici un exemple de leur discours :

« Depuis plusieurs décennies, nous connaissons une centralisation accrue du pouvoir entre les mains d’une petite clique à Ottawa. Les décisions se prennent en vase clos. Les opinions des citoyennes et citoyens sont laissées pour compte. Dans un monde où les considérations partisanes occupent tout l’espace public, les besoins de tous les jours et à long terme au niveau local et régional sont ignorés et n’ont pas la voix nécessaire à l’amélioration réelle de nos communautés. Ce n’est plus une démocratie, mais une autocratie dans laquelle nous vivons. L’illusion démocratique se fait de plus en plus sentir. Le désintérêt social à la politique le prouve. À quoi bon exercer son droit démocratique et s’impliquer si personne n’écoute? »[4]

Néanmoins, Forces et démocratie n’a pas de plateforme électorale avec des mesures concrètes, mais une simple déclaration de principes et de valeurs générales. La volonté d’évacuer les positionnements idéologiques au profit d’idées consensuelles se traduit par une forme vide de contenu, un vacuum du point de vue programmatique. Le problème avec ce genre d’initiatives, c’est qu’elles partent d’une intuition intéressante, mais tombent dans le piège du consensus mou, refusant ainsi de tirer les conséquences pratiques de l’antagonisme entre le peuple et l’élite, le pouvoir citoyen et l’oligarchie.

Outre le fait de voter pour un parti évoqué précédemment, l’autre voie privilégiée pour influencer la campagne électorale fédérale est de miser sur les mouvements sociaux. Malheureusement, la société civile semble s’entendre sur la nécessité de chasser Harper sans être capable de s’entendre sur la voie à adopter pour opérer le changement. Il en va ainsi pour la majorité des syndicats, groupes écologistes et organisations civiles qui préconisent soit un appui plus ou moins tacite au NPD, soit le vote stratégique. Étant donné la pauvreté des options disponibles, les mouvements sociaux n’auront qu’une faible portée dans le cadre de cette campagne électorale, si ce n’est à travers certaines tactiques publicitaires et pressions sur le terrain. Cela pourrait sans doute avoir une influence dans le délogement des conservateurs, mais aucun parti susceptible de prendre le pouvoir ne représentera la voix et les revendications réelles des mouvements sociaux, hormis un certain répit et le droit d’exister (ce qui n’est pas négligeable).

Enfin, il reste encore l’abstention. Malgré que la majorité des personnes qui ne votent pas (38,6% lors des dernières élections fédérales) soient des abstentionnistes passifs (cyniques ou indifférents), certains préconisent une abstention active parce qu’ils rejettent consciemment l’ensemble des options existantes ou ne reconnaissent pas la légitimité du gouvernement fédéral ou de l’État en général. De ce point de vue, la tendance anarchiste ne se casse pas la tête ; loin de se soucier du bourbier de la politique fédérale, elle rejette d’emblée le bourbier du système électoral à tous les niveaux. Cela peut évidemment être une position cohérente et confortable du point de vue idéologique, mais dans les faits le mode de scrutin ne différencie pas les abstentions passives et le vote nul. De plus, rejeter l’action parlementaire par principe laisse la place aux partis bourgeois et réformistes pour occuper l’ensemble du terrain politique. Ce n’est donc pas nécessairement la meilleure stratégie à adopter du point de vue des conséquences pratiques de l’abstention, la délégitimitation de la démocratie représentative ne se traduisant pas généralement par une revendication populaire de démocratie directe, mais bien par l’idée de l’inutilité de la démocratie tout court aux yeux de la population.

Cela dit, l’état de lassitude vis-à-vis la scène politique fédérale auquel le Québécois moyen ne s’identifie quasiment pas illustre à merveille le fossé croissant qui sépare la conscience citoyenne et la politique en général. Même pour une personne militant pour un parti de gauche au Québec, penser aux élections fédérales donne parfois envie de devenir anarchiste. Pourquoi faudrait-il voter, lutter ou s’organiser à ce palier de gouvernement, et non pas simplement se regrouper « entre nous » à plus petite échelle ? D’une certaine façon, la question canadienne représente le même défi que la question municipale : pourquoi faudrait-il se soucier de la politique locale ? Pour qui devrais-je voter, compte tenu de la pauvreté des choix disponibles, des équipes entourant les notables locaux, des maires populistes ou des semblants de partis ? Pourquoi ne pas miser d’abord sur les comités citoyens, l’action directe et l’auto-organisation de la société civile, en rejetant toute forme d’action électorale ?

Somme toute, l’électeur progressiste n’a pas vraiment d’autre choix que de voter NPD, Libéral, Vert, Bloc ou d’annuler son vote. Il risque probablement d’y avoir pas mal de tensions entre ces différents camps, mais il ne semble pas y avoir à l’heure actuelle d’argument béton qui puisse définitivement faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Privilégier le fait de se débarrasser d’Harper, de ne pas faire violence à ses convictions ou de critiquer la vacuité de la scène politique fédérale sont tous des motifs légitimes qui doivent peser dans la délibération. Or, se retrouve-t-on ainsi dans la situation absurde de l’âne de Buridan, qui se laisse mourir de faim entre un plat d’avoine et un seau d’eau faute de pouvoir choisir entre ces deux options ? Malgré la tentation de l’abstention, il serait utile d’imaginer une alternative politique créative, tant du point de vue de la forme de l’organisation que du contenu du projet de société.

Suggestions pour un nouveau mouvement

Évidemment, cette hypothèse ne permettra pas de sortir du bourbier fédéral à court terme, mais bien de penser en dehors du cadre établi pour ne pas désespérer de la situation et construire quelque chose d’inspirant à moyen et long terme. Pour rompre avec l’apathie et formuler un nouveau paradigme, il faut rappeler la distinction entre les deux formes de liberté évoquées au début du texte. Contre la « liberté des modernes » (libéraux, néo-démocrates ou conservateurs) basée sur la jouissance des affaires privées, il faut affirmer le principe de participation citoyenne, c’est-à-dire de l’égal partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même communauté.

Cette « liberté des anciens » ressurgit aujourd’hui dans diverses expériences politiques à travers le monde, comme les Candidatures d’unité populaire catalanes (CUP), Podemos, les listes citoyennes des élections municipales espagnoles, ou encore le Parti démocratique des peuples en Turquie. Malgré ces influences exotiques, un nouveau projet politique basé sur la participation citoyenne devrait également prendre en compte la diversité économique, sociale et culturelle de la situation canadienne. Un tel mouvement aurait donc pour tâches de prolonger les revendications du Forum social des peuples de l’automne 2014, radicaliser les prétentions de Forces et démocratie, développer une alternative à gauche du NPD, et apporter une réponse originale à la question nationale. Comment concilier de telles exigences apparemment contradictoires ? Voici quelques pistes pour dessiner les contours d’une alternative :

Partir du local en allant du bas vers le haut : Une forme organisationnelle « bottom-up » est essentielle à tout mouvement qui ne souhaite pas se figer en parti centralisé. Mais cela implique également de ne pas se limiter au palier fédéral ou à la prise du pouvoir « par en haut ». Il faut partir de la base, et donc du niveau municipal, pour construire un pouvoir citoyen qui sera capable de faire des gains, renforcer sa confiance en ses capacités d’action et donc développer un réel projet de transformation sociale incarné par la forme même du mouvement. Cela passe par l’emploi d’une méthode d’« empowerment », de participation citoyenne et d’organisation communautaire à l’échelle locale, à la manière de Saul Alinksy aux Etats-Unis ou les pratiques démocratiques d’autres mouvements sociaux.

De plus, il ne s’agit pas de tomber dans le « piège localiste » et se limiter au niveau municipal, mais de monter en généralité par un réseau d’initiatives citoyennes et/ou une fédération d’assemblées locales favorisant la construction d’un projet politique commun qui pourrait se déployer à différentes échelles. Il s’agit d’une stratégie « multiscalaire » assez complexe, mais elle pourrait s’inspirer de formations politiques comme la CUP qui a actuellement 372 élus municipaux (dont 13 mairies), 11 conseillers régionaux et 3 députés à l’Assemblée nationale catalane. Bien que ce parti hors-norme se définisse comme « municipaliste », il choisit d’investir les autres paliers de gouvernement pour jouer le rôle de « cheval de Troie » des classes populaires dans les institutions. Comme l’indique la maxime de la revue Ballast, il s’agit de « tenir tête, fédérer, amorcer ».

Miser sur un discours populaire : À l’heure des discours d’Occupy, la critique du 1% et le désenchantement vis-à-vis la classe politique, il est nécessaire de créer une identité collective basée sur la réappropriation collective des institutions, la « récupération de la démocratie » par les citoyens eux-mêmes. Cela passe par une ligne de démarcation entre les élites ou la « caste », et les gens ordinaires. Il s’agit donc de laisser tomber les vieux clivages entre la gauche et la droite, souverainistes et fédéralistes, au profit d’un antagonisme entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut ».

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éviter les positions progressistes et la souveraineté populaire par un programme du type « ni droite ni gauche » ou un discours platement « autonomiste », mais de ne pas miser sur des identités politiques figées dans lesquelles les gens ne se reconnaissent plus. Par exemple, la création d’un Parti socialiste ouvrier du Canada serait un bel exemple d’insignifiance politique. En résumé, il faut dépasser le clivage habituel entre les mouvements sociaux qui se contentent d’une logique de contre-pouvoir et les partis obsédés par la prise du pouvoir, et-ce en surmontant le sentiment de dépossession des citoyens vis-à-vis leurs institutions. Le mot d’ordre est reconquête, réappropriation citoyenne et populaire, socialisation ou démocratisation des leviers de décisions qui affectent nos vies.

Incarner l’innovation politique : C’est ce que Podemos a appris en développant un style qui se démarque clairement des partis politiques traditionnels. Or, il faut également éviter le piège électoraliste dans lequel le chef Pablo Iglesias est en train de tomber, avec des positions vagues et une structure de parti verticale qui reproduit les vieux schémas de l’action partisane. C’est pourquoi il ne faut pas essayer de construire un simple « Yes we can canadian », mais intégrer certaines innovations permettant de déjouer les codes de la politique traditionnelle : combinaison de cercles citoyens territoriaux et de la démocratie directe numérique, construction collaborative d’un programme politique en mode crowdsourcing, sélection de candidatures par des primaires ouvertes et votes en ligne, réduction du revenu des représentants avec versement des excédants à des initiatives citoyennes, déclaration de la totalité des revenus et des décisions publiques (transparence maximale), révocation des mandats, financement participatif sur des projets spécifiques, etc. Autrement dit, il ne suffit pas de se différencier simplement sur le plan du contenu par un programme plus à gauche ou indépendantiste que ses adversaires, mais d’incarner une nouvelle forme d’action politique capable de favoriser l’émergence d’un protagoniste citoyen et populaire, d’une aventure à la première personne du pluriel où les gens développent eux-mêmes le projet adapté à la situation où ils vivent.

Créer des listes citoyennes : Les élections municipales en Europe se caractérisent généralement par une chaude lutte entre de multiples partis qui se présentent à différents paliers de gouvernement, mais également par la formation de coalitions inédites. Par exemple, le Rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes réussit à conquérir la mairie de Grenoble en mai 2014 en alliant le Parti de gauche, Les Alternatifs, la Gauche anticapitaliste, Europe Écologie les Verts et deux associations locales (ADES, Réseau citoyen). À Barcelone, l’activiste Ada Colau décida de dépasser les frontières partisanes en lançant l’initiative Guanyem Barcelona (« gagnons Barcelone »), un mouvement citoyen basé sur un manifeste à la fois radical et inclusif qui appelle à « nous réapproprier les institutions et les mettre au service des personnes et du bien commun », et à impulser une « rébellion démocratique » en formant une liste électorale où différents partis seraient inviter à participer, mais sans avoir le dernier mot.

C’est ainsi que naquit la coalition « Barcelona en Comú » qui réunit Podemos, deux partis écologistes (ICV, EQUO), la gauche radicale et le groupe Procés Constituent. La méthode d’empowerment d’Ada Colau (discours enflammés, assemblées populaires, mélange de démocratie directe et de médias sociaux), permit de remporter la mairie de Barcelone en mai 2015, soit moins d’un an après le début de l’initiative. Cet exemple montre deux choses : d’une part, il est parfois utile de miser sur une stratégie rapide de type « blitzkrieg » au lieu de parier sur un lent processus d’éducation populaire qui déboucherait hypothétiquement sur un futur parti politique de type classique. D’autre part, il est parfois préférable de construire des listes citoyennes multicolores via des initiatives lancées de l’extérieur des partis, au lieu de forger de grandioses coalitions nationales du type « Front de gauche » qui restent prisonnières des structures partisanes et des vieux schémas. Bref, il faut prendre acte de la crise du « système des partis » et délaisser les organisations verticales en optant pour des formules hybrides plus sensibles à l’action citoyenne.

Construire la souveraineté « des » peuples

Le pouvoir citoyen et la démocratie participative sont indissociables du projet de souveraineté populaire. Celui-ci recouvre à la fois l’idée de la souveraineté nationale et le principe d’auto-gouvernement populaire. Au Québec, le mouvement souverainiste a longtemps milité en faveur de la création d’un État indépendant jumelé à une association économique avec le Canada, ainsi que pour le respect du droit à l’auto-détermination du peuple québécois de décider de son avenir politique (bafoué par la Loi sur la clarté). Mais la polarisation entre le camp souverainiste et fédéraliste n’a pas contribué à élargir l’appui du projet d’indépendance à l’extérieur du Québec, en plus de faire abstraction de la question des Premières Nations. L’émergence du mouvement Idle No More présente ainsi une chance historique pour poser la question canadienne sous un nouvel angle ; et si on se battait non pas pour la simple indépendance du Québec, mais pour la souveraineté des peuples québécois, canadien et autochtones ?

Pour prendre l’exemple de la « question kurde », le Parti des travailleurs kurdes (PKK) a d’abord misé dans les années 1980 sur une lutte armée de libération nationale dans une perspective marxiste-léniniste. L’affrontement entre l’État turc et le PKK n’a jamais cessé depuis, mais ce dernier a opéré un virage idéologique dans les années 2000 en renonçant à l’objectif de créer un État-nation kurde au profit d’un confédéralisme démocratique basé sur la démocratie directe au niveau local et régional. Cette idée a fait son chemin et a contaminé une bonne partie du Kurdistan, région culturelle et géographique recouvrant quatre États différents. Depuis 2012, la région autonome du Rojava en Syrie a permis une expérimentation de démocratie directe, égalitaire et multiconfessionnelle sans précédent, tandis que le Parti démocratique des peuples (HDP) a obtenu 13% des voix et 80 députés aux élections générales turques de juin 2015. Ainsi, le HDP a réussi à dépasser les frontières du mouvement kurde et à représenter la principale alternative politique de Turquie en ralliant sept partis de gauche radicale, les revendications féministes, écologistes et LGBT sous le mot d’ordre « Nous tous au Parlement ». Les Kurdes ne se battent plus pour leurs seuls intérêts, mais pour l’ensemble des minorités, groupes subalternes, travailleurs, femmes, gens ordinaires et pour la démocratie en général. Ainsi, « l’idée que le HDP est un parti au service d’une Turquie démocratique dans son ensemble fait son chemin. Ce qui est bon pour les droits des Kurdes est automatiquement bon pour toute la Turquie. Ce sera plus de démocratie pour nous tous. »[5]

Cet exemple exotique a néanmoins une grande portée dans le contexte canadien. Tout d’abord, il faut rappeler que le Forum social des peuples qui eut lieu à Ottawa en août 2015 a permis de réunir pour la première fois dans l’histoire la gauche québécoise, la gauche canadienne et les Premières nations. Néanmoins, cette première rencontre n’a pas trouvé de véritable traduction politique, outre le fait de lutter ensemble contre Harper (ce qui conduit naturellement au vote stratégique). Bien que la question nationale représente un casse-tête pour toute alternative de gauche pan-canadienne, il serait possible d’ouvrir la boîte de pandore de la question constitutionnelle en posant la question suivante : la Constitution canadienne reconnaît-elle la souveraineté populaire, et fut-elle endossée directement par le peuple canadien, québécois et les Premières Nations ? Il est facile de montrer que le régime politique canadien est anti-démocratique et basé sur la négation directe de la souveraineté des peuples. Pour le renverser, seule une Assemblée constituante citoyenne respectant le droit d’auto-détermination des peuples permettrait de régler la question nationale de façon démocratique et participative.

Un tel processus constituant basé sur la souveraineté populaire aboutirait-il à une République décentralisée en communautés locales et régionales autonomes, à un, deux ou trois États indépendants ? Nul ne le sait. Mais il n’en demeure pas moins qu’un projet politique ayant comme principe fondamental la participation citoyenne, l’égalité des droits, la démocratie locale et la souveraineté populaire permettrait de sortir du carcan actuel. Des assemblées constituantes pourraient être initiées à différentes échelles, des villes pouvant adopter leur « mini-constitution » (comme la Charte montréalaise des droits et responsabilités), le Québec pouvant décider de se séparer, d’autres provinces pouvant opter pour une réforme de leurs institutions démocratiques. L’idée est de permettre aux communautés concernées de s’auto-gouverner et de prendre en main leur destin.

Il est donc possible d’articuler les questions sociale et nationale à l’échelle canadienne, à condition de dépasser la vieille dichotomie entre la social-démocratie centralisatrice (style NPD) et le nationalisme classique du mouvement souverainiste (Bloc québécois). Il ne faut pas créer un parti traditionnel qui propose une coalition abstraite des forces de gauche à l’intérieur d’un Canada uni, mais un nouveau mouvement citoyen et politique qui manifeste un réel souci pour l’auto-détermination des communautés, la décentralisation du pouvoir et une solidarité entre les peuples. Évidemment, ces quelques remarques préliminaires ne permettent pas encore de formuler un projet de société suffisamment étoffé ni de penser précisément les modalités du véhicule susceptible de le porter. Mais cet exercice montre tout de même que le fumier de la politique fédérale peut s’avérer fertile pour libérer les forces de l’imagination politique.


[1] Benjamin Constant, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819). http://www.panarchy.org/constant/liberte.1819.html
[2] Danic Pareanteau, L’indépendance par la République. De la souveraineté du peuple à celle de l’État, Fides, Montréal, 2015, p.72-73
[3] Francine Pelletier, Nos valeurs, Le Devoir, 5 août 2015. http://www.ledevoir.com/politique/canada/446736/nos-valeurs
[5] Alain Devalpo, En Turquie, le parti HDP a su fédérer une multitude de contestations, Mediapart, 9 juin 2015. http://www.mediapart.fr/journal/international/090615/en-turquie-le-parti-hdp-su-federer-une-multitude-de-contestations?page_article=1

lundi 6 juillet 2015

L’hypothèse municipaliste : de la Commune au communalisme kurde


La République contre l'État (partie 3)

Si dans le texte précédent nous appelions à dépasser le républicanisme classique pour envisager la constitution d’une République « pas comme les autres » où pourrait s’exercer une véritable souveraineté populaire par-delà le gouvernement représentatif, comment pouvons-nous imaginer la formation de nouvelles institutions qui ne tombent pas dans l’écueil de l’État-nation ? Le « municipalisme » est le nom que nous donnons à toute théorie et pratique qui fait de la municipalité ou de la commune le cœur d’une transformation démocratique de la vie sociale, économique et politique. Il ne s’agit pas ici d’une idée radicalement neuve, car elle condense une riche tradition politique présente dans plusieurs pays du monde et différentes époques historiques : Cité athénienne, communes médiévales, sections parisiennes de la Révolution française, town meetings de la Nouvelle-Angleterre, etc.

Le municipalisme se veut davantage général et inclusif que la variante libertaire théorisée par Murray Bookchin (municipalisme libertaire qu’il rebaptisa communalisme vers la fin de sa vie pour se distinguer de l’anarchisme dogmatique), notamment par l’intégration de perspectives méconnues comme le socialisme municipal de Brousse, les Narodniks (populisme agraire russe), le municipalisme indépendantiste catalan, la république paysanne germanique (Bauernrepublik), la réforme des panchayats au Kerala, l’autogouvernance locale de Gandhi (Gram swaraj), etc. Toutes ces expérimentations sont basées sur les principes d’autogouvernement, de démocratisation et de décentralisation qui permettent aux habitants de gérer directement les affaires publiques. Le municipalisme repose donc sur la participation citoyenne directe et la relocalisation des décisions collectives qui ont été graduellement accaparées par un gouvernement centralisé. Cette perspective permet de distinguer clairement deux idées qui ont été trop souvent confondues, à savoir la communauté politique et l’État.

Pour Bookchin, il est essentiel de distinguer le « champ social » correspondant au domaine privé (qui inclut la production et la vie économique), le champ politique comme espace public de délibération et de décision collective, et l’État en tant qu’appareil professionnel de contrainte  dirigé par les politiciens, la bureaucratie, la police, l’armée, etc. « C’est seulement quand la contrainte est institutionnalisée sous la forme d’un contrôle social professionnel, systématique et organisé – c’est-à-dire lorsque des individus sont arrachés à la vie normale d’une communauté non seulement pour administrer celle-ci, mais encore pour le faire avec le soutien d’un monopole de la violence – que l’on peut parler d’État au sens propre. […] Aujourd’hui encore, nous avons tendance à confondre allègrement « art de gouverner » [statecraft], politique et société, alors que ces notions devraient être soigneusement distinguées les unes des autres. […] Les Athéniens ont inventé la politique : l’administration directe des affaires publiques par l’ensemble d’une communauté. »[1]

C’est en ce sens que nous devons comprendre cette affirmation mystérieuse de Fernand Dumont pour qui « le projet de souveraineté du Québec vise à l’édification d’une communauté politique et non d’un État-nation »[2]. Sans tomber dans la critique facile des fonctionnaires et la bureaucratie d’État, le sociologue souligne la déresponsabilisation des institutions et le manque d’imputabilité des dirigeants qui découlent du gigantisme institutionnel. « La situation actuelle frise la caricature : un ministre est censé être le seul responsable devant l’Assemblée nationale de toute mesure arrêtée dans son ministère, c’est-à-dire dans un organisme le plus souvent énorme où des décisions multiples sont prises chaque jour et dont un grand nombre échappent non seulement à sa vigilance mais à sa compétence. Ce principe de responsabilité exclusive pouvait avoir quelque fondement au temps ancien où la taille de l’État était réduite, mais il ne subsiste aujourd’hui que par une fiction abusive. Il en résulte un filtrage de l’information et une opacité des décisions. »[3]

Pour surmonter cette difficulté, il faut éviter le double écueil du laissez-faire néolibéral et du dirigisme social-démocrate, le premier préconisant la privatisation des services publics et l’introduction de mécanismes de marché, le second protégeant les prérogatives des technocrates dans l’administration de l’appareil d’État. Dumont nous invite à envisager une planification démocratique et décentralisée qui n’a rien à voir avec la centralisation bureaucratique. « Planification : le mot n’est plus guère à la mode. C’est dommage. Car pour la démocratie sociale, les grands objectifs de la collectivité doivent être ouvertement posés. […] Le plan n’est pas un secret de spécialistes ; c’est l’ensemble des contraintes et des choix d’un projet de société. Il éclaire les enjeux, départage des intérêts, indique des cheminements. Quand la politique est livrée à l’improvisation, lorsqu’elle feint de ne pas s’immiscer dans les conflits ou les complicités des groupes, c’est que son action s’exerce en secret. […] Au contraire, la planification en appelle à l’initiative de tous plutôt que d’en dispenser le plus grand nombre ; parce qu’elle décrit ouvertement les intentions et les obstacles, elle un instrument indispensable à la participation des citoyens. »[4]

Ce recadrage des enjeux sociopolitiques permet de dépasser la dichotomie gauche/droite et le clivage souverainiste/fédéraliste par un antagonisme plus fondamental, opposant démocratie et oligarchie, pouvoir citoyen et domination de la caste. La « question sociale » qui s’attaque aux contradictions du système économique, tout comme la « question nationale » qui cherche à surmonter les contradictions du régime politique, ne sont pas pour autant résolues ou écartées ; elles sont resituées à l’intérieur de la « question démocratique » qui a pour principe central non pas la justice sociale ou l’indépendance nationale, mais la souveraineté populaire. À l’heure des mesures d’austérité qui s’accompagnent d’un démantèlement des institutions de développement local et régional et d’une importante centralisation des pouvoirs dans les mains de l’État, des industries extractives et des multinationales, le terrain municipal paraît tout indiqué pour renforcer les capacités d’action des citoyens et l’institution d’une nouvelle communauté politique qui ne soit dominée par l’art de gouverner mais fondée sur l’autogouvernement populaire.

« Ce qu’on a appelé jusqu’ici politique a été, presque toujours, un mélange dans lequel la part de la manipulation, qui traite les hommes comme des choses à partir de leurs propriétés et de leurs réactions supposées connues, a été dominante. Ce que nous nommes politique révolutionnaire est une praxis qui se donne comme objet l’organisation et l’orientation de la société en vue de l’autonomie de tous et reconnaît que celle-ci présuppose une transformation radicale de la société qui ne sera, à son tour, possible que par le déploiement de l’activité autonome des hommes. »[5]

Leçons de la Commune

Comme une analyse détaillée du projet municipaliste ne saurait être entreprise convenablement dans un simple billet de blogue, ce chantier théorique sera exploré en profondeur dans un livre à paraître au printemps 2016. Pour le moment, nous voudrions évoquer deux expérimentations historiques de cette tendance politique, soit la Commune de Paris et le confédéralisme démocratique kurde au début du XXIe siècle. Tout d’abord, il est utile de rappeler les écrits de Karl Marx sur la Commune dans son fameux texte La Guerre civile en France (1871). Si ce texte propose de faire le commentaire d’un commentaire de la Commune, c’est pour mieux dégager la pertinence actuelle de cette tradition révolutionnaire, laquelle représente une merveilleuse boîte à outils pour ouvrir l’imagination politique sur les enjeux de notre temps. Les intuitions fécondes de cette analyse d’un épisode marquant du mouvement ouvrier tracent les grandes lignes de la « forme politique enfin trouvée » pouvant éventuellement remplacer la forme dominante des États modernes.

L’objectif ici n’est pas de démontrer que la Commune représente la panacée de tous les problèmes sociaux, mais de montrer qu’il s’agit d’une alternative désirable, viable et réalisable – du moins pendant une courte période historique (72 jours) – avant que celle-ci ne soit écrasée violemment par le gouvernement de Thiers lors de la semaine sanglante de mai 1871, où près de 30 000 communards furent fusillés par l’armée versaillaise. Ainsi, la Commune n’est pas morte sous le poids de ses contradictions internes, mais à cause de la répression brutale de l’État qui voulait l’empêcher de s’imposer comme forme institutionnelle de la liberté politique. Comme le rappelle Spinoza, la mort vient toujours du dehors.

Contrairement aux tendances marxistes-léninistes qui sont restées rivées sur le Manifeste du Parti communiste qui concevait la conquête du pouvoir d’État et la centralisation des moyens de production comme le premier pas de la révolution, Marx révisa sa position en tirant les leçons historiques de la Commune. « Mais la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre tel quel l'appareil d'État et de le faire fonctionner pour son propre compte. Le pouvoir centralisé de l'État, avec ses organes, partout présents : armée permanente, police, bureaucratie, clergé et magistrature, organes façonnés selon un plan de division systématique et hiérarchique du travail, date de l'époque de la monarchie absolue, où il servait à la société bourgeoise naissante d'arme puissante dans ses luttes contre le féodalisme. Cependant, son développement restait entravé par toutes sortes de décombres moyenâgeux, prérogatives des seigneurs et des nobles, privilèges locaux, monopoles municipaux et corporatifs et Constitutions provinciales. Le gigantesque coup de balai de la Révolution française du XVIIIe siècle emporta tous ces restes des temps révolus, débarrassant ainsi, du même coup, le substrat social des derniers obstacles s'opposant à la superstructure de l'édifice de l'État moderne. »[6]

Marx critiquait dès lors l’illusion, aujourd’hui largement répandue au sein de la gauche, qu’un gouvernement progressiste pourrait simplement utiliser les leviers de l’État, à coups de réformes et de répartition de la richesse, afin d’en faire bénéficier la majorité sociale. Cela est d’autant plus vrai dans le contexte canadien où les institutions parlementaires héritées du régime britannique sont loin d’être un exemple de modernisation. Une véritable transformation de la société ne saurait se réaliser à travers les institutions politiques existantes, que l’État prenne la forme d’une monarchie constitutionnelle, du Second Empire, d’une République parlementaire ou présidentielle. Après la défaite française de la guerre franco-prussienne de 1870, les Parisiens ne se contentèrent pas de contester l’ordre établi ou d’expérimenter des modes de vie alternatifs – dans  une logique de contre-pouvoir aujourd’hui à la mode dans les milieux radicaux – mais s’organisèrent pour créer de nouvelles institutions contre l’État. Face à la fausse alternative entre la gestion naïve de l’appareil étatique du courant social-démocrate et le refus complet du pouvoir institutionnel de la mouvance anarchiste, la perspective municipaliste propose de dépasser la forme historique de l’État moderne par l’auto-gouvernement communal. Au-delà de la perspective de la « puissance destituante » qui s’enferme dans le moment négatif de l’insurrection, il s’agit d’embrasser le moment positif du « pouvoir constituant » afin d’instituer de nouvelles formes sociales émancipatrices. Comme le note le communard Arthur Arnould :

« [Après janvier 1871] Paris n’avait plus de gouvernement. Les hommes de l’Hôtel de Ville étaient pris à Bordeaux ; l’armée était peu estimée et sans armes ; les généraux universellement méprisés. Aucune police dans les rues. […] Nous n’avions qu’un pouvoir anonyme, représenté par M. Tout le monde. […] Paris avait donc appris le mépris absolu des deux seules formes de gouvernementales qui eussent été jusqu’alors en présence dans notre pays : - La monarchie et la République oligarchique ou bourgeoise. […] C’est que la Commune de Paris fut plus et autre chose qu’un soulèvement. Elle fut l’avènement d’un principe, l’affirmation d’une politique. En un mot, elle ne fut pas seulement une révolution de plus, elle fut une révolution nouvelle, portant dans les plis de son drapeau tout un programme général et caractéristique.  Et son drapeau était celui de la République universelle. »[7]

L’expression énigmatique de « République universelle » peut faire sourciller à première vue, car elle indique un changement de paradigme. Il ne s’agit pas d’une négation abstraite de l’État réellement existant, mais du dépassement positif de la République oligarchique par l’incarnation concrète de l’idéal républicain qui visait l’instauration d’une souveraineté populaire et du pouvoir citoyen dans toutes les sphères de la société. La Commune n’est donc pas le contraire de la République, mais la vraie République contre l’État. « L’antithèse directe de l’Empire fut la Commune. Si le prolétariat de Paris avait fait la révolution de Février au cri de « Vive la République sociale », ce cri n’exprimait guère qu’une vague aspiration à une République qui ne devait pas seulement abolir la forme monarchique de la domination de classe, mais la domination de classe elle- même. La Commune fut la forme positive de cette République. »[8]

Après s’être débarrassé de l’armée qui fut remplacée par une garde nationale majoritairement composée d’ouvriers, les élections municipales du 26 mars sélectionnèrent les 92 membres du Conseil de la Commune. Un scrutin réellement représentatif permit l’élection d’une vingtaine de candidatures « modérées » issues des classes aisées, lesquelles démissionnèrent rapidement pour laisser place aux candidatures citoyennes et populaires issues de divers milieux : 25 ouvriers, 12 artisans, 4 employés, 6 commerçants, 3 avocats, 3 médecins, 1 pharmacien, 1 vétérinaire, 1 ingénieur, 1 architecte, 2 artistes peintres et 12 journalistes. Toutes les tendances politiques étaient représentées, dont une majorité de jacobins, blanquistes et indépendants (avant-gardes, adeptes de la centralisation et l’insurrection), et une minorité de radicaux, collectivistes et proudhoniens (partisans de la décentralisation, l’autonomie municipale et la République sociale). Outre cette diversité sociale et idéologique, les élus de la Commune n’étaient pas des politiciens professionnels ou des « représentants » au sens classique du terme, mais des commissaires du peuple, redevables et étroitement contrôlés démocratiquement.

« La Commune fut composée des conseillers municipaux, élus au suffrage universel dans les divers arrondissements de la ville. Ils étaient responsables et révocables à tout moment. La majorité de ses membres était naturellement des ouvriers ou des représentants reconnus de la classe ouvrière. La Commune devait être non pas un organisme parlementaire, mais un corps agissant, exécutif et législatif à la fois. Au lieu de continuer d’être l’instrument du gouvernement central, la police fut immédiatement dépouillée de ses attributs politiques et transformée en un instrument de la Commune, responsable et à tout instant révocable. Il en fut de même pour les fonctionnaires de toutes les autres branches de l’administration. Depuis les membres de la Commune jusqu’au bas de l’échelle, la fonction publique devait être assurée pour un salaire d’ouvrier. Les bénéfices d’usage et les indemnités de représentation des hauts dignitaires de l’État disparurent avec ces hauts dignitaires eux-mêmes. Les services publics cessèrent d’être la propriété privée des créatures du gouvernement central. Non seulement l’administration municipale, mais toute l’initiative jusqu’alors exercée par l’État fut remise aux mains de la Commune. »[9]

La question du salaire ouvrier est centrale, car elle rompt avec les privilèges, les comptes de dépenses et les indemnités indécentes de la classe politique qui sévit toujours à notre époque. À titre d’exemple contemporain de cet esprit communard, la nouvelle mairesse de Barcelone, Ada Colau, a décidé de diminuer son salaire à 2200€ par mois, en remplaçant ainsi le 12000€ de l’ancien maire nationaliste et conservateur. Il s’agit à la fois de bon sens, de décence, de vertu civique et de réduction du fardeau fiscal des classes moyennes et populaires. Par ailleurs, il ne s’agit pas de privatiser les services publics ou de miner les conditions de travail des employés municipaux, mais de socialiser les fonctions étatiques pour les rendre plus légitimes, justes, démocratiques et viables économiquement. « La Commune a réalisé ce mot d’ordre de toutes les révolutions bourgeoises, le gouvernement à bon marché, en abolissant ces deux grandes sources de dépenses : l’armée et le fonctionnarisme d’État. […] Elle fournissait à la République la base d'institutions réellement démocratiques. Mais ni le « gouvernement à bon marché », ni la « vraie République » n’étaient son but dernier ; ils n’étaient guère que son corollaire. »[10]

Les nombreuses réformes sociales de la Commune permirent des avancées réelles dans une foule de domaines : droit de travail des femmes, équité salariale, reconnaissance de l’union libre, gratuité des actes notariaux, laïcité dans les écoles et les hôpitaux, liberté de presse, abolition du travail de nuit pour les compagnons boulangers, journée de travail de 10 heures, remise aux coopératives des ateliers et fabriques fermées ou abandonnées par les propriétaires, délai de trois ans pour le règlement des dettes et des échéances, pensions pour les blessés, veuves et orphelins des gardes nationaux tués au combat, réquisition des logements vacants au profit des sinistrés, création de cantines municipales, distribution gratuite de pains, rigueur budgétaire dans un contexte de ville assiégée, etc. Marx souligne aussi ce qu’il considère comme la principale réussite de cette expérimentation collective sans précédent dans l’Histoire : « La grande mesure sociale de la Commune, ce fut sa propre existence et son action. Ses mesures particulières ne pouvaient qu’indiquer la tendance d’un gouvernement du peuple par le peuple. »[11]

La plus grande innovation de la Commune est sans doute la « révolution démocratique » qui la caractérise, une démocratie directe portée par une citoyenneté active qui rompt avec la logique du gouvernement représentatif. L’appel du 22 mars du Comité central de la Garde nationale affirme que « les membres de l’assemblée municipale, sans cesse contrôlés, surveillés, discutés par l’opinion, sont révocables, comptables et responsables » et que leur mandat est impératif[12]. Cette radicalisation de la démocratie implique une extension de la citoyenneté aux étrangers comme l’indique le préambule suivant : « Considérant que le drapeau de la Commune est celui de la République universelle ; considérant que toute cité a le droit de donner le titre de citoyen aux étrangers qui la servent… »[13]

Le municipalisme est donc intimement lié à l’internationalisme dont il constitue l’incarnation concrète. Il ne s’agit pas ici du cosmopolitisme libéral des élites mondialisées qui se pavanent dans les villes globales, où « la spéculation financière célébra des orgies cosmopolites ; la misère des masses faisait un contraste criant avec l'étalage éhonté d'un luxe somptueux, factice et crapuleux »[14]. Il est plutôt question d’une véritable solidarité internationale, dont l’expression n’est pas d’abord celui d’une bourgeoisie nationale mais d’un gouvernement municipal, populaire et inclusif composé de candidatures citoyennes issues de différents pays.

« Si la Commune était donc la représentation véritable de tous les éléments sains de la société française, et par suite le véritable gouvernement national, elle était en même temps un gouvernement ouvrier, et, à ce titre, en sa qualité de champion audacieux de l’émancipation du Travail, internationale au plein sens du terme. Sous les yeux de l’armée prussienne qui avait annexé à l’Allemagne deux provinces françaises, la Commune annexait à la France les travailleurs du monde entier. Le Second Empire avait été la grande kermesse de la filouterie cosmopolite, les escrocs de tous les pays s’étaient rués à son appel pour participer à ses orgies et au pillage du peuple français. En ce moment même le bras droit de Thiers est Ganesco, crapule valaque, son bras gauche, Markovski, espion russe. La Commune a admis tous les étrangers à l’honneur de mourir pour une cause immortelle. Entre la guerre étrangère perdue par sa trahison, et la guerre civile fomentée par son complot avec l’envahisseur étranger, la bourgeoisie avait trouvé le temps d’afficher son patriotisme en organisant la chasse policière aux Allemands habitant en France. La Commune a fait d’un ouvrier allemand son ministre du Travail. »[15]

Néanmoins, il ne faut pas conclure pour autant que la République sociale et internationale implique le rejet expéditif de la nation, la Commune permettant de faire la synthèse du local et du global sans médiation. Comme le note encore Marx, cette expérimentation collective n’était pas destinée à restée localisée sur un territoire restreint, le « socialisme dans une seule ville » étant une idée absurde. Bien au contraire, la Commune était « une forme politique tout à fait susceptible d’expansion ». Il s’agit évidemment de spéculation et de politique fiction, mais il est intéressant d’imaginer ce qu’aurait pu devenir la Commune si elle n’avait pas été écrasée de façon aussi précoce avant d’avoir exprimé son plein potentiel. La perspective municipaliste n’a de sens qu’à travers l’horizon du « peuple constitué en communes », à travers une organisation pan-municipale d’une République sans précédent, une Commune des communes.

« Dans une brève esquisse d’organisation nationale que la Commune n’eut pas le temps de développer, il est dit expressément que la Commune devait être la forme politique même des plus petits hameaux de campagne et que dans les régions rurales l’armée permanente devait être remplacée par une milice populaire à temps de service extrêmement court. Les communes rurales de chaque département devaient administrer leurs affaires communes par une assemblée de délégués au chef-lieu du département, et ces assemblées de département devaient à leur tour envoyer des députés à la délégation nationale à Paris ; les délégués devaient être à tout moment révocables et liés par le mandat impératif de leurs électeurs. Les fonctions, peu nombreuses, mais importantes, qui restaient encore à un gouvernement central, ne devaient pas être supprimées, comme on l’a dit faussement, de propos délibéré, mais devaient être assurées par des fonctionnaires de la Commune, autrement dit strictement responsables. L’unité de la nation ne devait pas être brisée, mais au contraire organisée par la Constitution communale ; elle devait devenir une réalité par la destruction du pouvoir d’État qui prétendait être l’incarnation de cette unité, mais voulait être indépendant de la nation même, et supérieur à elle, alors qu’il n'en était qu’une excroissance parasitaire. »[16]

C’est pourquoi la théorie municipaliste – dont la Commune constitue l’exemple historique le plus frappant – représente non pas la négation mais la résolution optimale de la question nationale. L’objectif de se doter d’un « État complet » a été le leurre dans lequel s’est fourvoyé le mouvement souverainiste depuis ses débuts, cet appareil séparé et supérieur à la nation n’étant qu’une fausse unité empêchant celle-ci de se gouverner. Alors que l’État-nation se contente d’une souveraineté nationale formelle qui laisse le peuple à la marge des lieux de décision, la Commune rend possible une véritable souveraineté populaire qui permet à l’ensemble des membres d’une nation libre d’exercer leur liberté. Comme le rappelle Alexis De Tocqueville, « c’est dans la commune que réside la force des peuples libres. Les institutions communales sont à la liberté ce que les écoles primaires sont à la science ; elles la mettent à la portée du peuple. Sans institutions communales une nation peut se donner un gouvernement libre, mais elle n’a pas l’esprit de la liberté. »[17]

Pour résumer, la Commune représente la synthèse de la question sociale et nationale par l’incarnation d’une nouvelle République débarrassée de la vieille peau de l’appareil bureaucratique, centralisé et séparé du gouvernement représentatif. « La Constitution communale aurait restitué au corps social toutes les forces jusqu’alors absorbées par l’État parasite qui se nourrit sur la société et en paralyse le libre mouvement. Par ce seul fait, elle eût été le point de départ de la régénération de la France. »[18] Il y aurait sans doute beaucoup plus à dire sur cette expérience historique, mais il est intéressant de noter les influences souterraines du paradigme municipaliste qui réapparaît aujourd’hui sur un terrain inattendu, au pays des Kurdes, le plus grand peuple sans État.

Le communalisme kurde

Le Kurdistan est une région géographique et culturelle qui s’étend sur quatre États : l’Iran, l’Irak, la Syrie et la Turquie. Bien que la dissolution de l’Empire ottoman aurait pu permettre la création d’un État kurde, ce peuple longtemps opprimé de 35 millions d’habitants se retrouve aujourd’hui sans institutions politiques bien à lui. En 1978, le militant Abdullah Öcalan fonde le Parti des travailleurs kurdes (PKK), une organisation armée privilégiant un mouvement de guérilla d’orientation marxiste-léniniste. Cherchant à conjuguer lutte de libération nationale et combat pour l’émancipation sociale, le PKK visait à l’origine l’indépendance des territoires kurdes et la création d’un nouvel État-nation. En opposition armée avec la Turquie depuis 1984, le PKK se retrouve sans chef en 1999 ; Öcalan est capturé par les services secrets turcs et condamné à la prison à perpétuité pour avoir dirigé une organisation « terroriste ». C’est lors de son séjour en prison qu’il découvre le municipalisme libertaire et correspond avec Murray Bookchin qui aura une influence déterminante sur sa pensée.

Öcalan développe alors une interprétation originale du municipalisme permettant repenser la question nationale kurde dans une perspective anti-étatiste. « On dit souvent que l’État-nation se soucie du sort du peuple. Ceci est faux. Il s’agit plutôt d’un gouverneur national au sein du système capitaliste mondial, un vassal de la modernité capitaliste, qui est beaucoup plus profondément lié aux structures dominantes du capital qu’on ne le croit. Il s’agit d’une colonie du capital. Aussi nationaliste qu’il se montre, l’État-nation sert toujours dans une même mesure les processus capitalistes de l’exploitation. Rien d’autre ne peut expliquer les terribles guerres de redistribution vécues à l’époque de la modernité capitaliste. Ainsi, l’État-nation n’est pas avec le peuple – il est son ennemi. »[19]

S’il rejette l’État-nation et le nationalisme pour des raisons éthiques et politiques, c’est pour repenser autrement le principe d’auto-détermination et la souveraineté des peuples. De plus, cette perspective ne repose pas sur une transposition abstraite du municipalisme libertaire, mais sur une analyse concrète de la situation kurde. Il s’agit donc d’une proposition basée sur des considérations morales et stratégiques visant à définir les meilleurs moyens pour libérer le peuple kurde de l’oppression. « Depuis des décennies, les Kurdes luttent non seulement contre l’oppression exercée par les puissances dominantes et pour la reconnaissance de leur existence, mais également dans le but de libérer leur société de l’emprise du féodalisme. Il serait donc illogique de se libérer pour s’enchaîner à nouveau, voire même augmenter l’oppression. Dans le contexte de la modernité capitaliste, c’est pourtant à cela qu’équivaudrait la fondation d’un État-nation. […] Par conséquent, la solution à la question kurde se trouve dans une approche visant à affaiblir ou à repousser la modernité capitaliste. Les raisons historiques, les caractéristiques sociales et les évolutions concrètes relatives à cette question, ainsi que l’extension de la zone de peuplement des Kurdes sur le territoire de quatre pays ; tout ceci rend d’autant plus indispensable une solution démocratique. »

Öcalan baptiste son alternative politique « confédéralisme démocratique », également connu sous le nom de communalisme kurde. Il s’agit d’un projet fondé sur la démocratie participative, délibérative, active, inclusive et directe, celle-ci permettant l’auto-gouvernement et la solidarité des communautés locales. « Le confédéralisme démocratique est fondé sur la participation de la population, et ce sont les communautés concernées qui y maîtrisent le processus décisionnel. Les niveaux les plus élevés ne sont présents qu’afin d’assurer la coordination et la mise en œuvre de la volonté des communautés qui envoient leurs délégués aux assemblées générales. Pour assurer un gain de temps, ils font office à la fois de porte-parole et d’institution exécutive. Cependant, le pouvoir décisionnel de base est dévolu aux institutions populaires. »[20]

Le confédéralisme démocratique implique également un principe robuste de justice sociale, lequel se traduit notamment par l’égalité des sexes et des genres, ainsi qu’un modèle économique alternatif basée sur la coopération, l’écologie et la satisfaction des besoins humains. Il s’agit en quelque sorte de marier démocratie, socialisme, écologie et féminisme dans une nouvelle synthèse à la hauteur des défis du XXIe siècle. Renonçant à l’idéologie marxiste-léniniste, le PKK adopte le programme confédéral-démocratique en juin 2005, lequel aura une profonde influence sur des groupes politiques connexes. Par exemple, l’autonomie kurde acquise dans la région du Rojava en Syrie en 2012 permit au Parti de l’union démocratique (PYD) d’amorcer une expérimentation démocratique hors de l’ordinaire, combinant autogestion et création d’assemblées populaires décisionnelles associées à des conseils municipaux représentatifs de la diversité culturelle (les trois officiers supérieurs devant inclure un Kurde, un Arabe, un chrétien assyrien ou arménien, dont au moins une femme)[21]. Fait intéressant à noter, le PKK et le PYD sont actuellement les fers de lance de la lutte contre l’État islamique, notamment par l’action des unités féminines armées devenues un symbole médiatique lors des batailles de Kobané. Comme dans l’expérience de la Commune de Paris, la révolution municipaliste met toujours l’émancipation des femmes au premier plan.

Du côté du Kurdistan turc, le « bras politique » et non-violent du PKK se développe à travers des formations comme le Parti de la paix et la démocratie (BDP), lequel marie justice sociale, féminisme, écologie politique, autonomie démocratique et résolution pacifique de la question kurde. Le BDP se concentre notamment dans les municipalités des régions kurdes, le seuil électoral de 10% limitant considérablement la représentation du peuple kurde au sein de l’Assemblée nationale turque. « En 1999, la municipalité de Diyarbakır est gagnée par le mouvement kurde. D’élection en élection, la tendance s’accentue et plus d’une centaine de mairies de la région sont aujourd’hui BDP. En s’institutionnalisant, le bras politique du mouvement kurde obtient de réels changements sociaux comme l’avènement des co-maires. « Un homme et une femme sont à la tête de ces mairies », explique Mme Kisanak, co-maire de Diyarbakır. « Nous développons cette formule de binôme à tous les services de la mairie pour que la présence de la femme soit bien visible. »[22]

En fait, le mouvement politique kurde représente maintenant l’avant-garde des avancées sociales et démocratiques au Moyen-Orient, et en Turquie plus spécifiquement. Alors que le gouvernement conservateur et autoritaire d’Erdogan continue à imposer sa mainmise sur une société en pleine mutation culturelle, la « question kurde » est en train d’opérer un changement des mentalités. « « Kurde » n’est plus systématiquement accolé au mot « terroriste ». Des médias kurdes ont vu le jour. Des départements de kurde investissent les universités, un apprentissage optionnel de la langue est proposé. Publier un livre en kurde ne conduit plus en prison. La quatrième force politique du pays réunit Kurdes, Turcs progressistes et représentants des minorités ethniques ou sociales comme les mouvements LGBT. La « guerre totale » semble reléguée aux heures sombres du passé. « Le mouvement kurde, et notamment le combat des femmes, favorise la démocratisation de la Turquie », constate Murad Akincilar. Des évolutions qui prennent racine d’autant qu’elles s’inscrivent dans un contexte régional, lui aussi, en pleine révolution. […]

Dans ce contexte, l’idée d’un Grand Kurdistan remonte à la surface. Pas forcément sous la forme d’indépendance ou d’État-nation, assure Murad Akincilar : « Le PKK s’est éloigné de l’idée de créer un État contre un autre État. Les Kurdes en Turquie n’assument pas cette idée que leur droit à l’autodétermination se concrétise sous forme d’un État. Leur grand Kurdistan est culturel, historique, afin de construire une fédération des communautés dans la région. » Les droits revendiqués par le mouvement kurde le sont au nom de tous les peuples de la région et le projet politique s’oriente vers une confédération de communautés basée sur une « démocratie multiculturelle ». »[23]

La manifestation la plus récente de cette reconfiguration politique en Turquie est la percée historique du Parti démocratique des peuples (HDP) aux élections législatives de juin 2015, qui a obtenu 13% des suffrages et 80 députés. Cette coalition de gauche radicale, parfois surnommée le « Syriza turc », est composée de 30 associations et sept partis politiques. Le HDP intègre les revendications historiques du mouvement kurde tout en essayant de représenter la société turque dans sa diversité. « La bannière HDP réunit de nombreuses composantes (organisations de gauche, féministes, homosexuels, écologistes, etc.) sous le mot d’ordre « Nous tous au Parlement ». C'est un parti qu’on qualifierait de gauche plurielle sous d’autres latitudes. « Nous sommes le peuple et les peuples, résume Filiz Kerestecioglu. Le peuple pour que chacun prenne en main son destin. Les peuples pour en finir avec l’exclusion, le racisme et établir une paix durable. » »[24]

Comment le HDP a-t-il réussi à tirer son épingle du jeu dans cette situation complexe? Tout d’abord, il a su fédérer une multitude de contestations et de mouvements sociaux (dans la lignée de l’occupation du parc Gezi) par un programme inclusif et la figure rassembleuse de Selahattin Demirtaş. Ce leader charismatique et sympathique, d’abord issu du BDP qui se transforma en Parti démocratique des régions en 2014 pour se concentrer sur les élections municipales et régionales, s’inspire directement des idées d’Öcalan pour formuler un projet de société visant la fondation d’une nouvelle République décentralisée. Il s'agit d'amorcer un processus constituant pour assurer l’auto-détermination des peuples, l’égalité des droits et l'auto-gouvernement local basé sur la démocratie directe. Voici quelques éléments du programme du Parti démocratique des peuples qui illustrent les grandes lignes du projet municipaliste. « À cet égard, le HDP :

• reconnaît le droit à l’auto-détermination du peuple kurde et lutte pour une solution pacifique et démocratique à la question kurde basée sur l’égalité des droits ;
• croît qu’une solution durable aux problèmes se rapportant à la culture et à l’identité peut être trouvée à travers une constitution nouvelle, démocratique, pluraliste, libertaire et égalitaire ;
• lutte pour une nouvelle définition de la citoyenneté dans la constitution, basée sur la reconnaissance de l’égalité des identités, des langues, des croyances et des cultures ;
• cherche à unir les travailleurs et les peuples, égaux et libres, dans une République démocratique et considère l’Autonomie démocratique comme un modèle qu’il propose comme objectif au pays tout entier. Le HDP affirme qu’il n’y a pas de démocratisation des politiques sans l’auto-gouvernance des peuples basée sur des administrations locales et régionales démocratiques et autonomes. C’est pourquoi le HDP veut :
• renforcer la démocratie locale et adopter un modèle administratif basé sur des modèles d’auto-gouvernance ;
• établir une gouvernance locale participative en ligne avec les principes de démocratie directe ;
• établir un gouvernement local qui donne le pouvoir aux populations locales de décider de leur budget afin d’empêcher la corruption, le vol et la sous-traitance ;
• mettre l’accent sur l’égalité des sexes et les principes écologiques ;
• s’opposer aux projets de transformation urbaine et les remplacer par des projets sociaux pour une vie urbaine attentive aux enfants, aux personnes âgées et aux personnes à mobilité réduite ;
• remplacer, dans les localités, les politiques économiques néolibérales par des politiques sociales en faveur des travailleurs et des citoyens.
Le HDP défend « le droit à la localité », c’est-à-dire le droit d’étendre les prérogatives des villes aux communes périphériques et propose de fonder cette gouvernance locale sur l’égalité des genres et la discrimination positive envers les femmes. D’une façon générale le HDP propose une réorganisation de la relation entre le Pouvoir central et les pouvoirs locaux en mettant l’accent sur l’échelon local et le développement d’une gouvernance qui :
• garantisse un usage équitable et efficace des ressources locales ;
• promeuve une approche pluraliste des langues, des cultures, des croyances et des besoins spécifiques locaux ;
• encourage la communication et la négociation entre les différents groupes sociaux ;
• protège la nature, les pâturages, les zones cultivés et les écosystèmes d’eau, garantissant leur usage pour le bien-être des populations et s’opposant aux opérations spéculatives. »[25]

La perspective municipaliste dont le communalisme kurde représente une version originale est sans contredit le nouveau paradigme dans lequel doivent s’inscrire les luttes de libération nationale et de transformation sociale. Comme le mouvement souverainiste et la gauche classique sont toujours centrés sur la conquête du pouvoir d’État, ces idéologies sont maintenant désuètes et dépassées. À l’instar de la Commune de Paris, il ne saurait y avoir de véritable République, c’est-à-dire de République sociale et internationale, sans l’émergence d’une démocratie directe au niveau local. La souveraineté populaire déborde le cadre rigide de l’État-nation, par la construction d’une nouvelle communauté politique basée sur la confédération de municipalités libres. C’est pourquoi il faut prendre au sérieux l’idée suivante : la municipalité précède l’État.

[1] Murray Bookchin, Une société à refaire. Vers une écologie de la liberté, Écosociété, Montréal, 2010, p.104-108
[2] Fernand Dumont, Raisons communes, Boréal, Montréal, 1997, p.219
[3] Ibid., p.202-203
[4] Ibid., p.201
[5] Cornelius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, Seuil, Paris, 1975, p.115
[6] Karl Marx, La Guerre civile en France, Les Classiques des sciences sociales, 1871, p.45-46
[7] Kristin Ross, L’imaginaire de la Commune, La Fabrique, Paris, 2015,  p.28-29
[8] Karl Marx, La guerre civile en France, p.47
[9] Ibid., p.48
[10] Ibid., p.50
[11] Ibid., p.55
[13] « Commission des élections, 30 mars 1871, au sujet de Léo Fränkel » dans Marie-Danielle Demélas, Alain Boscus, Militantisme et histoire, Presses universitaires du Mirail, 2000, p.177
[14] La guerre civile en France, p.47
[15] Ibid., p.54
[16] Ibid., p.49
[17] Alexis De Tocqueville, De la Démocratie en Amérique, Gallimard, Paris, 1961, p.112
[18] La guerre civile en France, p.50
[19] Abdullah Öcalan, Confédéralisme démocratique, International Initiative Edition, 2011, p.15-16
[20] Ibid., p.35
[21] David Graeber, Why is the world ignoring the revolutionary Kurds in Syria?, The Guardian, 8 octobre 2014. http://www.theguardian.com/commentisfree/2014/oct/08/why-world-ignoring-revolutionary-kurds-syria-isis
[22] Alain Devalpo, A Diyarbakır, en Turquie, les Kurdes gagnent pas à pas leur autonomie, Mediapart, 12 février 2015. http://www.mediapart.fr/journal/international/120215/diyarbakir-en-turquie-les-kurdes-gagnent-pas-pas-leur-autonomie
[23] Ibid.
[24] Alain Devalpo, En Turquie, le parti HDP a su fédérer une multitude de contestations, Mediapart, 9 juin 2015. http://www.mediapart.fr/journal/international/090615/en-turquie-le-parti-hdp-su-federer-une-multitude-de-contestations
[25] Le programme de Selahattin Demirtas à l’élection présidentielle en Turquie, Institut kurde de Bruxelles, 8 juillet 2014. http://www.kurdishinstitute.be/le-programme-de-selahattin-demirtas-a-lelection-presidentielle-en-turquie/

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