mercredi 1 octobre 2014

De la quintuple racine du principe de souveraineté populaire


Publié dans la revue L'Action nationale, dossier spécial DestiNation, septembre 2014, p.77-87

Si le républicanisme revient à la mode au sein des cercles intellectuels souverainistes, notamment en raison de l’épuisement idéologique du projet de souveraineté-association, de l’échec stratégique du nationalisme identitaire et du rejet de la doctrine multiculturaliste, il semble nécessaire d’approfondir les fondements philosophiques de cette théorie politique. Évidemment, cela n’empêche pas une enquête historique sur les germes de la République en Amérique française dans les discours des personnages politiques d’autrefois[1], celle-ci permettant d’ancrer l’idée républicaine dans la reprise critique d’un héritage culturel et symbolique. Néanmoins, il serait erroné d’insister trop fortement sur le dévoilement d’une « pratique sociale républicaine » supposément enracinée dans l’imaginaire collectif[2], comme si le peuple n’avait qu’à s’affranchir du modèle libéral canadien pour retrouver son être caché, se penser lui-même et s’objectiver dans des institutions bien à lui.

Cette méthode herméneutique semble poser un ensemble de thèmes vaguement reliés mais sans nécessité logique, comme si nous voulions trouver dans l’histoire de la société québécoise les éléments d’une nouvelle idée dont nous essayons de trouver les fondements rétrospectivement, en plaquant en quelque sorte sur la réalité sociale les présuppositions de notre propre imaginaire politique. Il ne s’agit pas ici de rejeter en bloc l’élaboration d’un modèle républicain visant à articuler laïcité, citoyenneté et identité nationale[3], ni de négliger les questions relatives à l’histoire des Patriotes[4], la critique du « monarchisme québécois »[5], ou les thèmes comme la corruption, la domination coloniale, l’éducation civique, les institutions et les symboles de la république, mais de répondre à une question théorique plus fondamentale : quel est le principe constitutif, le noyau conceptuel, la clé de voûte de la pensée républicaine ? Qu’est-ce qui unifie des idées aussi variées que la souveraineté nationale, le régime politique, le pouvoir constituant, le citoyen actif, le bien commun, etc. ?

Cet article propose l’esquisse d’une analyse basée sur l’hypothèse de recherche suivante : le principe ultime du républicanisme, duquel découle l’ensemble de ses implications morales, politiques et stratégiques, réside dans le concept de souveraineté populaire. Contrairement à la souveraineté nationale qui repose sur le primat de la nation, du gouvernement représentatif et de l’exclusion a priori de la démocratie directe, la souveraineté populaire met de l’avant le peuple réuni en assemblées, l’exercice de la volonté générale et le mandat impératif. Cette doctrine considère que c’est le peuple, entendu comme totalité concrète de l’ensemble des citoyens détenant chacun une partie de la souveraineté, qui fonde la république par son pouvoir constituant. Ainsi, le républicanisme ne s’oppose pas seulement à d’autres idéologies politiques comme le monarchisme ou le libéralisme, et ne se contente pas de remplacer le principe d’hérédité par l’élection de représentants ; bien au contraire, elle rejette explicitement l’idée que le titulaire de l’autorité suprême soit le gouvernement ou le Parlement, soit une minorité de politiciens professionnels chargés d’administrer le corps abstrait du peuple, soit le gouvernement.

De cette manière, la souveraineté populaire va bien au-delà de la dénonciation de l’Ancien régime et de la revendication d’un suffrage universel ou censitaire, car l’élection elle-même représente une forme d’aristocratie élective[6]. Pour résumer de façon schématique, ce débat oppose l’abbé Sieyès et Jean-Jacques Rousseau, le gouvernement représentatif et la démocratie radicale. Néanmoins, le républicanisme ne rejette pas catégoriquement l’idée de nation ou de députés, mais seulement le principe du mandat représentatif qui dépossède le peuple de son pouvoir en dehors des campagnes électorales.

« La souveraineté ne peut être représentée, par la même raison qu'elle peut être aliénée ; elle consiste essentiellement dans la volonté générale, et la volonté ne se représente point : elle est la même, ou elle est autre ; il n'y a point de milieu. Les députés du peuple ne sont donc ni ne peuvent être ses représentants, ils ne sont que ses commissaires ; ils ne peuvent rien conclure définitivement. Toute loi que le peuple en personne n'a pas ratifiée est nulle ; ce n'est point une loi. Le peuple Anglais pense être libre, il se trompe fort ; il ne l'est que durant l'élection des membres du parlement : sitôt qu'ils sont élus, il est esclave, il n'est rien. Dans les courts moments de sa liberté, l'usage qu'il en fait mérite bien qu'il la perde. »[7]

Pour éviter de retomber rapidement dans un slogan simpliste du type «  l’oligarchie ça suffit, vive la démocratie »[8], il faut interroger plus fondamentalement les deux concepts complémentaires de la souveraineté populaire, qui se présupposent mutuellement. Tout d’abord, il s’agit de définir ce qu’on entend par « peuple », et de préciser la manière dont prend forme l’unité populaire.

« Un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société. »[9]

Nous voyons ainsi qu’avant même de réfléchir sur l’élection d’un gouvernement, la rédaction d’une constitution ou l’accession d’un État à sa souveraineté politique, il faut qu’un peuple soit préalablement réuni. Si c’est le peuple qui constitue l’autorité suprême, il doit lui-même être constitué. Il est donc possible de radicaliser le principe ontologique selon lequel « avant d’être de gauche ou de droite, il faut d’abord être »[10], en notant que pour être, il faut d’abord devenir. Pour ce faire, il faut élaborer une volonté collective, une mise en commun par laquelle les citoyens s’entendent pour former activement une totalité dans laquelle ils exerceront la souveraineté populaire. Cette idée apparemment simple se trouve résumée dans ce bref et dense passage Du contrat social :

« Chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale ; et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout. À l'instant, au lieu de la personne particulière de chaque contractant, cet acte d'association produit un corps moral et collectif, composé d'autant de membres que l'assemblée a de voix, lequel reçoit de ce même acte son unité, son moi commun, sa vie et sa volonté. Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de cité, et prend maintenant celui de république ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. À l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme participant à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision. »[11]

Une analyse conceptuelle est nécessaire afin de bien cerner les différents moments de ce processus complexe. En fait, la souveraineté populaire représente une constellation sémantique dans laquelle nous pouvons distinguer cinq principaux aspects, une quintuple racine qui représente les multiples dimensions imbriquées d’une même dynamique socio-politique. Chacune d’elle mériterait un traitement approfondi, et elles seront survolées rapidement afin d’ouvrir un chantier théorique.

1.   Le droit à l’auto-détermination des peuples : chaque peuple du monde a le droit de disposer de lui-même et de déterminer librement son statut politique, les valeurs, les principes, les institutions, les pouvoirs, les droits et les responsabilités sur lesquels doit reposer la vie commune. Généralement, ce principe s’inscrit dans un processus d’accession à l’indépendance, une société cherchant à s’émanciper de la tutelle d’un autre État afin de se gouverner pleinement elle-même. Ce principe lie la souveraineté populaire à la souveraineté nationale, qui représente une dimension à la fois essentielle et subordonnée, car la souveraineté de l’État représente une condition formelle de la souveraineté réelle du peuple qui demeure le seul titulaire de l’autorité suprême. Il ne peut y avoir de souveraineté populaire dans le vide, et c’est pourquoi la nation représente la forme abstraite et juridique par laquelle elle peut se démarquer des autres États du point de vue du droit international.

2.    L’auto-gouvernement populaire : cette dimension renvoie au régime politique, c’est-à-dire à la manière dont le pouvoir est structuré et exercé au sein d’un État. La souveraineté populaire exige que ce soit les citoyens qui doivent gouverner activement leur État dont ils sont les sujets, et qu’ils doivent donc être à la fois gouvernants et gouvernés comme le rappelle Aristote. « Un citoyen au sens plein ne peut pas être mieux défini que par la participation à une fonction judiciaire et à une magistrature. »[12] Cela suppose une série de mécanismes comme les référendums d’initiative populaire, des conseils de quartiers décisionnels, la révocabilité et la limitation des mandats politiques, des jurys citoyens, etc. Sans ce type de régime pleinement démocratique, la souveraineté populaire cesserait d’exister immédiatement après l’adoption de la constitution, comme la plupart des républiques dans le monde qui restent dirigées par un gouvernement représentatif largement contrôlé par l’élite économique et politique. Alors que la souveraineté nationale renvoie à l’autonomie externe de l’État, la souveraineté populaire désigne l’autonomie collective des citoyens rassemblés.

3. L’assemblée constituante : un régime d’auto-gouvernement populaire d’un État souverain ne saurait exister sans un pouvoir constituant qui lui donne naissance, c’est-à-dire sans une démarche d’auto-institution de la société par laquelle celle-ci se donne sa propre constitution. Ce processus constituant, pour être pleinement populaire et démocratique, ne peut pas prendre la forme d’une simple commission parlementaire, car il doit émaner du peuple et être contrôlé par lui. Une assemblée citoyenne, idéalement tirée au sort afin d’éviter les biais de représentativité du suffrage universel[13], doit parcourir l’ensemble du territoire pour intégrer les délibérations locales par un large processus de démocratie participative.

4. L’auto-organisation citoyenne : en l’absence d’un contexte révolutionnaire, la démarche constituante demeure abstraite et dépendante de la souveraineté parlementaire, car elle ne peut émanée que de la Loi, et donc de l’Assemblée nationale qui lui donnerait la force du droit. Or, pour être convoquée par le gouvernement, il faudra au préalable qu’une majorité parlementaire soit en faveur d’une révision fondamentale de la distribution des pouvoirs, une destruction des institutions parlementaires, voire une transformation radicale de l’État. Il faut donc constituer une majorité populaire qui aura pour mission de prendre le pouvoir pour le démanteler et le refonder par une constitution qui jettera les bases d’un nouveau pays. Pour réaliser ce projet, il faut passer de l’assemblée constituante à la constitution d’assemblées, qui seront les germes d’un pouvoir constituant. La souveraineté populaire renvoie ici au primat de la société civile sur les autorités publiques et les entreprises privées (l’État et le marché), c’est-à-dire sur l’initiative des citoyens collectivement organisés sous forme d’associations locales, syndicats, organisations sans but lucratif, assemblées de quartier, etc. Le peuple souverain se dressera alors contre son gouvernement pour fonder un nouvel État, un corps politique fondé sur le pouvoir citoyen.

« À l'instant que le peuple est légitimement assemblé en corps souverain, toute juridiction du gouvernement cesse, la puissance exécutive est suspendue, et la personne du dernier citoyen est aussi sacrée et inviolable que celle du premier magistrat, parce qu'où se trouve le représenté il n'y a plus de représentants. […] Ces intervalles de suspension où le prince reconnaît ou doit reconnaître un supérieur actuel, lui ont toujours été redoutables ; et ces assemblées du peuple, qui sont l'égide du corps politique et le frein du gouvernement, ont été de tout temps l'horreur des chefs : aussi n'épargnent-ils jamais ni soins, ni objections, mi difficultés, ni promesses, pour en rebuter les citoyens. »[14]

5.   L’unité populaire : la création d’assemblées citoyennes ouvertes à tous, en tant que lieux d’élaboration d’une majorité populaire, formeront alors un peuple en acte qui ne sera pas la simple somme arithmétique des individus, mais un processus d’unification symbolique par lequel une conscience populaire aspirera à représenter la totalité sociale. L’expression de « populisme démocratique » sert à distinguer un peuple actif (une volonté citoyenne) qui s’oppose à une élite dirigeante qui cherche à préserver ses privilèges et une structure économico-politique qui sert ses intérêts particuliers. La souveraineté-association et la social-démocratie, dont la forme consensuelle favorise le maintien du gouvernement représentatif et du capitalisme qui sont incompatibles avec une réelle souveraineté populaire, s’effritent pour laisser place à un nouvel antagonisme politique. Celui-ci prend le nom d’indépendance et de socialisme, de combat pour la libération nationale et de lutte pour la transformation sociale, réunis sous la praxis de l’émancipation populaire. Ce mouvement correspond à l’émergence d’une nouvelle hégémonie culturelle, d’un leadership moral et intellectuel où le peuple n’est plus défini comme l’ensemble homogène des sujets porteurs de droits individuels, un électorat ou belle concertation entre les classes dominantes et dominées qui occulte la question sociale au profit de l’identité nationale.

« Dans le cas du populisme, c’est le contraire qui arrive : une frontière d’exclusion divise la société en deux camps. Le peuple, dans ce cas, est moins que la totalité des membres d’une communauté : c’est un élément partiel qui aspire néanmoins à être conçu comme la seule totalité légitime. La terminologie traditionnelle – qui a été traduite dans le langage commun – éclaire cette différence : le peuple peut être conçu soit comme populus – ensemble de tous les citoyens – soit comme plebs – ensemble des plus démunis. Mais même cette distinction ne rend pas exactement compte de ce que je cherche à exprimer. Car cette distinction pourrait facilement être vue comme une distinction juridiquement reconnue, auquel cas elle ne serait qu’une différenciation au sein d’un espace homogène qui donne une légitimité universelle à tous les éléments qui le composent – autrement dit, la relation entre les deux termes ne serait pas une relation d’antagonisme. Pour concevoir le peuple du populisme, il est nécessaire d’ajouter quelque chose : nous avons besoin d’une plebs qui prétende être le seul populus légitime, c’est-à-dire d’une partie qui veuille jouer le rôle de la totalité de la communauté. (« Tout le pouvoir aux soviets » - ou l’équivalent d’un tel mot d’ordre dans d’autres discours – serait une affirmation strictement populiste.) »[15]

Pour conclure, la quintuple racine du principe de souveraineté populaire montre que la théorie républicaine a eu une manifestation sociopolitique d’ampleur dans l’histoire récente du Québec. Le printemps québécois, dont le manifeste de la CLASSE Nous sommes avenir représente la conscience aiguë, ne représente-t-il pas la constitution d’un peuple sous le signe d’un égalitarisme démocratique radical[16] ? Évidemment, la question nationale proprement dite a été occultée par la question sociale ; le droit à l’auto-détermination des peuples a été négligé au profit de l’auto-gouvernement populaire, l’auto-organisation citoyenne et l’appel à former une unité populaire contre la classe dominante. Mais la critique féroce de la représentation politique et de la société de marché qui afflige le peuple ne pourrait-elle pas être approfondie en repensant la souveraineté nationale à l’aune du républicanisme ici esquissé ? Après tout, la souveraineté populaire n’a-t-elle pas pour objet le bien commun, la res publica, la chose publique ? Le but de l’indépendance nationale est-elle autre chose que l’acquisition par un peuple de la capacité à se gouverner lui-même, au lieu d’être géré par une élite qui essaie de le représenter pour accaparer la richesse commune pour son intérêt privé ?

« La première et la plus importante conséquence des principes ci-devant établis, est que la volonté générale peut seule diriger les forces de l'État selon la fin de son institution, qui est le bien commun ; car, si l'opposition des intérêts particuliers a rendu nécessaire l'établissement des sociétés, c'est l'accord de ces mêmes intérêts qui l'a rendu possible. C'est ce qu'il y a de commun dans ces différents intérêts qui forme le lien social ; et s'il n'y avait pas quelque point dans lequel tous les intérêts s'accordent, nulle société ne saurait exister. Or, c'est uniquement sur cet intérêt commun que la société doit être gouvernée. Je dis donc que la souveraineté, n'étant que l'exercice de la volonté générale, ne peut jamais s'aliéner, et que le souverain, qui n'est qu'un être collectif, ne peut être représenté que par lui-même ; le pouvoir peut bien se transmettre, mais non pas la volonté. »[17]




[1] Marc Chevrier, Louis-Georges Harvey, Stéphane Kelly, Samuel Trudeau, De la République en Amérique française. Anthologie pédagogique des discours républicains au Québec, 1703-1967, Septentrion, Québec, 2013
[2]Danic Parenteau, Précis républicain à l’usage des Québécois, Fides,
[3] Jonathan Durand Folco, Critique du républicanisme nationaliste, mai 2014,
[4]Louis-Georges Harvey, Le printemps de l’Amérique française. Américanité, anticolonialisme et républicanisme dans le discours politique québécois. 1805-1837, Boréal, Montréal, 2005
[5]Marc Chevrier, La République québécoise. Hommage à une idée suspecte, Boréal, Montréal, 2012
[6] Voir à ce titre Pierre Rosanvallon, La Démocratie inachevée. Histoire de la souveraineté du peuple en France, Gallimard, Bibliothèque des histoires, 2000 ; Francis Dupuis-Déri, Démocratie. Histoire politique d’un mot, Lux, Montréal, 2013
[7] Jean-Jacques Rousseu, Du contrat social, Flammarion, Paris, 2001, chap. III, xv
[8] Hervé Kempf, L’oligarchie ça suffit, vive la démocratie, Seuil, Paris, 2011.
[9] Rousseau, Du Contrat social, chap. I, v
[10] Cette expression répandue dans les milieux souverainistes, professée notamment par Bernard Landry et Jean-Martin Aussant, vise à rappeler que le projet souverainiste ne saurait être lié à un projet de société, la nation trônant au-dessus des divisions sociales et des citoyens concrets qui la forment.
[11] Rousseau, Du contrat social, chap. I, vi
[12] Aristote, Les Politiques, Flammarion, Paris, 1993, III, 1, 1274a20, p.207
[13] Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Ateliers 10, Montréal, 2014
[14] Rousseau, Du Contrat social, chap. III, 14
[15]Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, Paris, 2008, p.101
[16] Jonathan Durand Folco, Esquisse de la révolution citoyenne : repenser la question nationale par la démocratie radicale, mai 2014, http://ekopolitica.blogspot.ca/2014/05/esquisse-de-la-revolution-citoyenne.html
[17] Rousseau, Du contrat social, chap. II, i

mardi 30 septembre 2014

Au-delà de la gauche et du nationalisme : Partie 2


Vers un dépassement dialectique d’une antinomie politique

En constatant l’importance relative et partielle que la gauche et le nationalisme accordent à la critique de la marchandisation, l’émancipation et la protection sociale, nous devons envisager une troisième voie pour embrasser une critique radicale du capitalisme et élaborer les contours d’une nouvelle identité politique capable de proposer une réelle alternative sociale, culturelle et économique. Jusqu’à maintenant, il semble que chaque idéologie a permis de cerner une partie du problème en rejetant les biais de ses adversaires, tout en étant incapable de saisir la totalité, c’est-à-dire l’ensemble des dimensions qui bloquent le changement social et empêchent de penser un projet positif fondé sur un équilibre entre liberté et préservation du monde commun.

Alors que le nationalisme conservateur mise exclusivement sur la protection sociale pour contrer l’effet désintégrateur de la marchandisation en critiquant de manière virulente le « modernisme » de la gauche libérale et radicale, les identités politiques progressistes rejettent catégoriquement le nationalisme comme source de préservation de la communauté en mettant de l’avant l’importance de la justice sociale et du pluralisme comme moyen de lutter contre l’idéologie néolibérale. La question nationale se retrouve donc séparée et opposée à la question sociale, nationalistes conservateurs et libéraux progressistes se plaçant dans une guerre de tranchées où nul ne semble être capable de surmonter cette contradiction. Au sein de la gauche, les tendances réformistes et anticapitalistes n’arrivent pas à proposer une alternative globale et viable au modèle néolibéral, tandis que le nationalisme se retrouve divisé en deux camps qui cohabitent difficilement au sein d’un mouvement souverainiste désorienté et déconnecté de l’axe gauche/droite.

Ces identités politiques se constituent par une série de contradictions qui représentent une sorte de mouvement dialectique qui permet de remplacer la typologie statique des idéologies par une analyse dynamique et relationnelle des moments de la conscience politique. Par exemple, la gauche libérale propose une négation progressiste du néolibéralisme qui préserve ses principaux ingrédients, la gauche radicale critiquant le libéralisme économique et politique de la gauche libérale en radicalisant le libéralisme philosophique comme matrice de l’émancipation. Face à cette radicalisation de la question sociale qui rejette le besoin d’institutions communes, le nationalisme social-démocrate critique l’obsession pour la justice sociale et met de l’avant la nation comme moyen de dépasser l’axe gauche/droite. Or, le nationalisme conservateur critique le libéralisme rampant du nationalisme réformiste et civique, en radicalisant l’idée de l’identité nationale qui s’oppose en bloc à la gauche (modérée ou anticapitaliste) qui favorise la synergie entre le multiculturalisme anglo-saxon et la mondialisation. La lutte contre la marchandisation se retrouve donc séparée par une dichotomie, une opposition figée et abstraite entre d’une part l’hégémonie de la question sociale qui occulte la question de la souveraineté populaire, et d’autre part un nationalisme aux relents populistes qui prétend dépasser le débat gauche/droite par la suprématie de l’identité nationale.

Le libéralisme économique, politique et culturel se retrouve rejeté complètement ou en partie, sans qu’il soit possible de trouver un équilibre dynamique entre les principes d’émancipation et de protection sociale qui permettrait à la société de résister au rouleau compresseur de la marchandisation sans reproduire de nouvelles formes de domination. Comment peut-on articuler positivement la question sociale (émancipation) et la question nationale (préservation) en dépassant les querelles entre libéraux et conservateurs ? Comment surmonter les contradictions entre les pôles disjoints des identités politiques qui isolent divers éléments par une analyse partielle, et donc abstraite, du monde social ? Comment élaborer une unité complexe qui ne soit pas un simple amalgame confus, un mélange éclectique et fait sur mesure qui n’aurait pas en lui-même son principe de cohérence ? Autrement dit, comment opérer le dépassement dialectique (aufhebung) de cette contradiction politique, où les éléments opposés seraient à la fois affirmés et éliminés par une synthèse conciliatrice, les pôles de l’émancipation et de la protection étant saisis dans leur complémentarité et non pas hypostasiés comme des idées figées ?

Le socialisme républicain

Un début de réponse se retrouve dans une tradition intellectuelle et politique oubliée, tant par les variantes marxistes et anarchistes de la nouvelle gauche que par les adeptes de la social-démocratie ou d’une souveraineté renouvelée. Il s’agit du socialisme républicain de type jaurésien qui permet de résoudre deux contradictions relatives à l’articulation de la question sociale et nationale. D’une part, Jean Jaurès souligne que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l'entreprise », montrant ainsi que le socialisme désigne la poursuite de la révolution démocratique dans la sphère économique, le projet républicain permettant d’assurer une pleine liberté, égalité et solidarité de tous les citoyens par la création d’une véritable République sociale (selon les promesses inaccomplies de la Révolution française de 1848).

D’autre part, le socialisme républicain permet de dépasser l’opposition abstraite entre nationalisme et internationalisme, la protection sociale de l’État et l’émancipation générale de l’humanité. Comme l’affirme Jaurès, « un peu d'internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène ». Autrement dit, une pensée de gauche superficielle comme l’altermondialisme souhaite l’abolition des frontières sans reconnaître l’importance des mécanismes institutionnels qui permettent d’assurer une pleine souveraineté populaire et territoriale, tandis que le nationalisme naïf du mouvement souverainiste fait abstraction des divisions de classes, de l’impérialisme et de la nécessité de lutter internationalement contre le système économique qui assujettit l’ensemble des peuples du monde malgré la souveraineté formelle des États.

Par ailleurs, le socialisme républicain plonge ses racines dans la tradition « associationniste » qui met de l’avant le principe de réciprocité, de coopération et de décentralisation par des ateliers sociaux, les conseils ouvriers, l’auto-gouvernement des communes et d’autres institutions qui permettent d’éviter une trop forte centralisation du pouvoir économique et politique dans les mains de l’État administratif. Ce courant associationniste est réhabilité par des auteurs comme Philippe Chanial qui reconstitue une constellation d’identités politiques autour des pensées de Pierre Leroux, Benoit Malon, Pierre-Joseph Proudhon, Paul Brousse, Eugène Fournière, Jean Jaurès dans la France du XIXe siècle[1], de même que Marcel Mauss, Hannah Arendt, Karl Polanyi, Antonio Gramsci, et Cornelius Castoriadis au XXe siècle.

De plus, le socialisme républicain se distingue clairement du républicanisme libéral et social-démocrate de penseurs contemporains comme Christian Nadeau, qui réhabilite le « solidarisme » de Léon Bourgeois pour dépasser l’opposition entre collectivistes socialistes et libéraux individualistes par un « juste milieu » qui ne va pas au-delà du compromis historique des Trente Glorieuses (modèle québécois de la Révolution tranquille)[2].

« Au regard de l'histoire française, cette tradition associationniste, à l'instar du modèle conseilliste d'Hannah Arendt, fut une tradition vaincue. Vaincue non seulement au sein d'un mouvement socialiste qui s'engagera, après la Première Guerre, dans une tout autre histoire, mais aussi par la constitution de l'État Providence, la victoire, au tournant du siècle, du « schéma de la solidarité » et qui annonce déjà le compromis des Trente Glorieuses. D'un point de vue arendtien, « l'invention du social », promu par le solidarisme républicain, s'identifie à ce qu'elle nomme l'avènement de la « société », « cette forme sous laquelle on donne une importance publique au fait que les hommes dépendent les uns des autres et rien de plus ». La morale de la solidarité, cette morale du juste milieu qui repose avant tout sur le simple fait de l'interdépendance réciproque des hommes, est appelée à se substituer aux passions révolutionnaires et républicaines. Elle conduit ainsi à dépolitiser la question sociale pour n'y voir plus qu'une question morale, voire comptable que l'État, tel un ingénieur social, serait chargé de régler techniquement en fixant les parts légitimes de chacun dans la production collective de la richesse sociale.

En sacrifiant l'exigence politique de citoyenneté sur l'autel de la solidarité, la synthèse républicaine a accompli un geste de clôture, refroidissant l'ébullition inventive qui l'a précédée et dont le socialisme associationniste fin de siècle prolongeait encore l'héritage. En ce sens, elle a bel et bien achevé la Révolution. Or la tradition associationniste française visait à terminer tout autrement la Révolution. S'y dessinait l'horizon d'une démocratie et d'une citoyenneté sociales où la socialisation des moyens de production, des services collectifs, des protections et des sécurités personnelles restait indissociable d'une socialisation des pouvoirs, bref d'une extension continue de l'espace public. Ce « trésor perdu » du mouvement ouvrier et socialiste français mérite néanmoins d'être gardé en mémoire. L'effondrement des « socialismes réels », la crise de la social-démocratie et l'effritement du compromis fordiste lui redonnent une nouvelle actualité qui s'invente déjà, sous des formes qui portent peut-être encore aujourd'hui l'espoir d'un nouvel espace public. »[3]

De prime abord, le socialisme républicain se démarque de la gauche libérale (modérée ou radicale) par son accent sur les institutions qui constituent les conditions objectives de la liberté politique. Sa critique féroce de la marchandisation ne se réduit pas à la critique superficielle de la mondialisation « homogénéisante », de l’individualisme et du multiculturalisme (à la manière du nationalisme conservateur) ; elle renverse cette perspective moralisante et abstraite en montrant que la cause première de la désintégration des communautés, l’éclatement des solidarités, la privatisation des institutions publiques et le pillage de la nature se retrouve dans le processus de valorisation inhérent au Capital, qui doit abolit toute norme, toute souveraineté et tout mécanisme de régulation pour assurer l’accroissement infini de la valeur d’échange.

La réponse à ce mouvement illimité ne peut pas se contenter d’une « émancipation abstraite », c’est-à-dire d’une conception de la liberté négative comme auto-fondement de l’individu qui n’a pas besoin de la société et de la culture pour acquérir son autonomie et développer ses facultés. Le socialisme républicain est donc particulièrement critique de la gauche libérale et radicale qui ont laissé tombé la défense du « monde commun » (Hannah Ardent), « l’appartenance à la société » (Michel Freitag), la « common decency » des classes populaires (George Orwell), « l’enracinement » (Simone Weil) et la « conscience historique » (Gershom Scholem) au profit d’une conception purement instrumentale des institutions, l’apologie non-critique du pluralisme, la déconstruction infinie des identités, l’idéologie des réseaux, une méfiance à l’égard des unités totalisantes qui devraient être remplacés par l’auto-organisation de la Multitude.

Malgré sa critique radicale de la modernité, la gauche postmoderne repose souvent sur une forme non-réfléchie de progressisme qui fait table rase du passé en accélérant le démantèlement des institutions et des ressources symboliques de la vie commune causé par le processus de la mondialisation capitaliste. En ce sens, la gauche réformiste et radicale aura tendance à associer le socialisme républicain à l’identité politique du nationalisme conservateur, car tous deux critiquent les « excès » du pluralisme libéral par une mise en avant de la « protection sociale », de la nation, de la souveraineté et d’autres institutions positives du vivre-ensemble.

D’une certaine manière, le socialisme républicain renferme un « moment conservateur » nécessaire pour contrebalancer la critique de gauche qui a tendance à absolutiser le principe d’émancipation en faisant abstraction des « racines de la liberté ». Un des maîtres penseurs de ce courant, Jean-Claude Michéa, réhabilite à ce titre l’étrange expression « anarchisme tory » de George Orwell pour essayer de dépasser l’antinomie entre nationalisme conservateur et gauche libérale. Ce courant méconnu critique l’abandon de la lutte des classes par une gauche progressiste qui se distingue de la droite uniquement du point de vue des enjeux sociétaux, laissant tomber les classes moyennes et populaires qui se retrouvent alors dans le giron de l’extrême droite. Le socialisme républicain propose ainsi une critique anticapitaliste de l’idée de « progrès » afin que celle-ci ne soit plus le seul apanage des groupes nationalistes.

« Dans l’imaginaire progressiste, l’histoire suit donc son cours « naturel », sans jamais présenter le moindre plan B. C’est naturellement dans ce climat intellectuel devenu hégémonique qu’il faut comprendre l’usage provocateur qu’Orwell a pu faire du mot tory. À partir du moment, en effet, où l’on renonce à la croyance que l’histoire de l’humanité serait régie par un « mystérieux processus » baptisé « nécessité historique », les dossiers philosophiques de l’idéologie progressiste avait conduit à traiter comme des affaires classées se retrouvent inévitablement rouverts. En d’autres termes, dès que l’on accepte de rompre avec l’idée que ce qui est nouveau est nécessairement meilleur, il devient enfin possible d’envisager sous un tout autre angle l’expérience historique de l’humanité. C’est alors seulement qu’on peut commencer à comprendre que la volonté d’édifier un monde meilleur – volonté en elle-même légitime – risque toujours de conduire au pire si nous négligeons simultanément de lutte, comme le préconisait Camus, « pour empêche que le monde ne se défasse ».

C’est cette nécessité pratique de protéger les fondements même de la vie en commun – qu’ils soient moraux ou matériels – qui explique que toute critique anticapitaliste cohérente – c’est le grand mérite d’Orwell de l’avoir compris – doit intégrer, par définition, une dimension conservatrice. Ce sens du passé – sans lequel le projet socialiste perdrait l’une de ses principales conditions de possibilité – n’a donc rien à voir avec une volonté de fuir le présent ni même avec une quelconque nostalgie. […] Il se fonde, au contraire, sur la compréhension – intuitive ou réfléchie – que la condition humaine n’est pas sans conditions. »[4]

L’« anarchisme tory » accompagne donc le besoin d’une préservation du monde commun d’une critique radicale du capitalisme, de la marchandisation et de ses variantes idéologiques qui empêchent d’ancrer le projet d’émancipation dans une conscience socio-historique plus large. Contrairement au nationalisme conservateur qui insiste sur le rejet du libéralisme culturel tout en préservant les jalons du libéralisme économique et politique, afin de mieux opposer idéologie libertarienne et progressisme comme si cette dichotomie épuisait le champ des possibles, le socialisme républicain essaie d’articuler étroitement « préservation et émancipation » dans une perspective qui pourrait être qualifiée de « gauche institutionnaliste ».

Évidemment, ce courant sera rapidement identifié au nationalisme conservateur par les adeptes de la social-démocratie libérale et de l’anticapitalisme anti-institutionnaliste qui structurent le champ idéologique de la gauche contemporaine. Il n’en demeure pas moins que le socialisme républicain se distingue clairement du conservatisme, car ce dernier reste enfermé dans le « moment conservateur » de la critique, ne problématise pas l’idée d’ « identité » qu’elle prend pour une vérité évidente et transcendante, et ne propose pas un réel dépassement des contradictions de la société actuelle.

Comme le souligne Christopher Lasch, la critique conservatrice du progrès demeure abstraite parce qu’elle insiste sur un passé immuable sans proposer de réappropriation critique de celui-ci. Elle oppose la Modernité et la Tradition comme deux blocs monolithiques en excluant tout rapport non-traditionnel à l’histoire. « Maintenant que nous avons commencé à prendre conscience des limites écologiques à l’expansion économique, nous avons besoin de soumettre l’idée de progrès à une critique minutieuse ; mais une vision nostalgique du passé ne fournit pas les arguments nécessaires à une telle critique. Elle ne nous donne qu’une image inversée du progrès. »[5]

Le nationalisme représente ainsi l’image renversée de la gauche progressiste, en remplaçant le primat de la justice sociale par le dogme de la Nation, sans examiner la trajectoire historique d’un peuple inséré à l’intérieur de rapports de pouvoir économiques et politiques qui définissent le champ de son émancipation. Dans sa version modérée, le nationalisme civique et réformiste préserve toutes les dimensions du libéralisme (économique, politique et culturel) en excluant la possibilité du socialisme et de la démocratie radicale en se contentant d’une souveraineté-association basée sur un gouvernement représentatif. À l’inverse, le nationalisme conservateur troque le culte du Progrès par celui de l’Histoire, avec une conception figée de l’État-nation comme seul bloc immémorial pouvant s’opposer au libéralisme multiculturaliste anglo-saxon.

Critique de la gauche institutionnaliste

L’accent « institutionnaliste » du socialisme républicain et sa critique virulente de la gauche progressiste amène ce courant à miser sur la protection sociale représentée par la État, la souveraineté nationale et la culture pour contrebalancer l’émancipation abstraite des approches réformistes et déconstructivistes. Le rejet complet du libéralisme économique, politique et culturel, qui s’accompagne d’un souci particulier pour le passé, la mémoire, la tradition, le sens commun, la nation et les classes populaires, pourrait évidemment faire pencher l'équilibre entre préservation et émancipation du premier côté. Comme cette identité politique tente de se détacher de l’hégémonie du progressisme qui fait abstraction des conditions institutionnelles et culturelles de l’autonomie individuelle et collective, elle omet de réfléchir aux critères de justice ou aux principes critiques qui permettraient de limiter les formes subtiles de domination inhérentes à certaines formes de protection sociale. Si nous avons besoin d’institutions pour édifier un monde commun, comment pouvons-nous les définir pour s’assurer que celles-ci soient émancipatrices ? La réponse à cette question semble malheureusement déborder le champ conceptuel du socialisme républicain stricto sensu.

La philosophie hégélienne sous-jacente à cette théorie de la société met l’accent sur les modes de « reproduction formelle de la société », celle-ci étant comprise à partir des concepts de totalité et de médiation. L’expression politique de cette vision du monde prend la forme d’un holisme socialiste opposé à l’atomisme libéral. Ce parti pris se reflète dans la primauté de l’universel, où l’État constitue le peuple et non l’inverse, celui-ci n’étant qu’une multitude informe sans l’existence d’une totalité qui lui donne forme de l’extérieur. Le socialisme républicain peut donc facilement s’accommoder d’une politique de la représentation, d’une philosophie de l’esprit objectif répondant aux aspirations du mouvement souverainiste. L’identité nationale n’apparaît plus comme une essence figée mais comme un processus d’objectivation par lequel une conscience collective cherche à se réaliser en se donnant des institutions qui lui permettront de se reconnaître elle-même comme totalité. Le républicanisme nationaliste de Danic Parenteau illustre bien cette idée :

« La raison essentielle qui justifie et rend légitime le projet de souveraineté du Québec demeure inchangée : il s’agit pour un peuple, élevé à sa conscience nationale et qui en a les moyens, d’être pleinement maître de lui-même. Cette raison était à l’œuvre au moment de la sécession des 13 colonies américaines en 1776, de l’indépendance d’Haïti en 1804, en passant par l’indépendance du Soudan du Sud il y a trois ans. Cette raison est intemporelle et universelle. »[6] Le principe sous-jacent à cette perspective est donc celui de la souveraineté de l’État, les institutions précédant logiquement l’émancipation des individus.

Par contraste, la gauche émancipatrice critique le « moment conservateur » du socialisme républicain en tant que négation abstraite (ou morale) de la gauche postmoderne, cette dernière opposant mécaniquement préservation et émancipation. Or, la gauche institutionnaliste représente  une « négation de la négation » de la protection sociale, qui ne parvient pas à poser le fondement de sa logique sur un principe positif. Cette identité politique est donc essentiellement réactive, car elle s’attarde à la critique théorique du capitalisme, du postmodernisme et des faux-semblants de l’émancipation qui nient l’importance de la société et de la préservation, sans prendre le temps d’affirmer ce qui la rend vraie dans l’expérience concrète et dans la pratique. Comme le souligne Karl Marx en critiquant Hegel dans des manuscrits de 1844 :

« La position, ou l’affirmation et la confirmation de soi, qui repose dans la négation de la négation est comprise comme une position qui n’est pas encore assurée d’elle-même, et donc encore affectée de son contraire, comme une position qui doute d’elle-même et qui donc a besoin d’une preuve, donc comme une position qui ne se prouve pas par sa propre existence, qui ne s’avoue pas comme telle, et à laquelle s’oppose donc de façon directe et immédiate la position fondée sur soi-même de ce qui est certain de manière sensible. »[7]

L’opposition formelle au « progressisme » met l’accent sur les racines de la liberté, et non sur l’exercice réel de la liberté par les individus vivants. La radicalisation du socialisme républicain, qui est en même temps son renversement pratique, insiste sur le « moment émancipateur » qui dépasse la tradition par un mouvement de suppression/préservation, afin de réaliser les promesses inaccomplies du passé. Dans cette perspective, la société n’est ni objective, ni subjective ; elle n’est pas une chose ou une substance concrète, une totalité déjà constituée, mais elle ne se réduit pas non plus à une pure fiction, à une idée partagée par plusieurs individus qui se reconnaissent comme faisant partie d’un groupe.

La société est à la fois un fond virtuel et un horizon potentiel, qui doivent être actualisés par la praxis des sujets vivants qui savent saisir l’éclair du passé pour faire sauter le temps homogène et vide de la continuité historique qui empêche le présent d’advenir. Autrement dit, la société n’est pas d’abord le résultat d’un long processus de reproduction symbolique et institutionnelle par le lent polissage de l’histoire, car cette activité d’auto-conservation représente la forme extérieure d’un devenir vivant qui échappe à la répétition et rompt avec l’ordre de la représentation. L’histoire qui se fait est plutôt le fruit d’une reprise, d’une expérience de transformation qui prend racine dans une rencontre surprenante avec un héritage dont elle refait le sens. Cette perspective inspirée par les thèses sur le concept d’histoire de Walter Benjamin souligne la charge explosive du passé, dont l’activation par un sujet politique permet d’ouvrir un espace d’émancipation permettant aux générations actuelles de s’arracher aux déterminations de leur époque.

« L’historien matérialiste ne saurait renoncer au concept d’un présent qui n’est point passage, mais arrêt et blocage du temps. Car un tel concept définit justement le présent dans lequel, pour sa part, il écrit l’histoire. L’historicisme compose l’image « éternelle » du passé, le matérialisme historique dépeint l’expérience unique de la rencontre avec ce passé. Il reste maître de ses forces : assez viril pour faire éclater le continuum de l’histoire. »[8]

D’une certaine manière, le socialisme républicain repose sur une philosophie pré-marxiste au sens où la société, l’histoire, la culture et les institutions sont conçues comme des objets, des choses persistant à travers le temps, bref comme le substrat de l’humanité, et non comme le produit d’une activité pratique. « Le principal défaut, jusqu'ici, du matérialisme de tous les philosophes – y compris celui de Feuerbach est que l'objet, la réalité, le monde sensible n'y sont saisis que sous la forme d'objet ou d'intuition, mais non en tant qu'activité humaine concrète, en tant que pratique, de façon non subjective. »[9]

Alors que le socialisme républicain souligne que la société et les institutions précèdent ontologiquement les individus, insistant ainsi sur la reconnaissance d’un héritage prenant d’abord la forme d’une réceptivité passive (culture première), la gauche émancipatrice fait place à l’activité créatrice de la culture seconde. Elle est beaucoup plus à l’aise avec le pluralisme et certaines implications normatives du libéralisme culturel, car elle prend en compte l’intersectionnalité des formes de domination qu’elle cherche à articuler avec la nécessité d’institutions communes et des phénomènes généralement oubliés comme l’oppression nationale[10]. Autrement dit, elle est moins en réaction contre le postmodernisme que la gauche institutionnaliste et le nationalisme conservateur, parce qu’elle considère la société de masse comme un donné qu’elle cherche à dépasser par la construction d’une nouvelle culture qui dépasse l’apologie de l’immédiateté.

La gauche émancipatrice ne se sépare pas complètement du passé à la manière de la modernité et du progressisme de la gauche actuelle, qui rompt tout lien avec cet héritage ; elle développe une conscience historique qui a pour objet la construction d’un avenir par l’élaboration d’un projet politique visant à préserver un « monde commun ». Dans une société postmoderne déliée par la marchandisation, la culture commune n’est plus un donné, un « déjà là » qu’il faudrait simplement rejeter ou conserver, mais une tâche historique, un horizon à reconstituer par la reprise critique des trésors du passé.


Socialisme républicain
Gauche émancipatrice
Critique de la marchandisation
+++
+++
Émancipation
+
+++
Protection sociale
+++
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La souveraineté populaire comme fondement pratique de la république

La gauche émancipatrice cherche ainsi à dépasser l’idéalisme du socialisme républicain, car dans une république, disait Hegel, c’est pour une Idée que l’on vit. Or, le fondement de la république ne se retrouve pas d’abord dans le primat des valeurs collectives, ni dans l’égalité formelle de tous les citoyens devant la loi, ni dans l’identité nationale fondée sur l’histoire, mais dans la primauté ontologique du peuple qui représente le pôle vivant et constituant de l’État. Si la république représente le projet d’une société, celui-ci ne deviendra effectif qu’à travers la pratique émancipatrice d’un sujet collectif qui actualisera sa propre puissance constituante. La souveraineté populaire n’exclut pas l’idée de souveraineté nationale, ni l’importance de l’histoire comme source de compréhension de soi et d’inspiration inestimable. Mais elle considère cette souveraineté nationale-étatique comme un dérivé d’un phénomène plus profond. Comme le souligne Sébastien Ricard dans son texte sur la souveraineté renversée :

« L’idée de la souveraineté est ce qui cache le fait de la souveraineté. […] Au Québec, et chez les souverainistes tout particulièrement, la souveraineté populaire est généralement confondue avec le droit à l’auto-détermination des peuples, ce dernier s’étant exprimé, du moins le croit-on, lors des deux référendums sur la souveraineté du Québec. Mais en vérité ce droit procède de ce principe. On pourrait argumenter que l’un et l’autre sont une seule et même chose et ce serait accepter que les deux sont donc absents. Mais le principe a préséance sur le droit. Il est ce sur quoi le droit s’échafaude. Alors que le droit est perfectible, amendable, corruptible, et sujet à toutes les interprétations, le principe est un et inaliénable, vertical et structurant. Le peuple est par essence souverain. […] Ce ne sont pas les États qui fondent les peuples, mais bien les peuples qui fondent les États. Reconnaître cette prémisse, c’est admettre du même coup la souveraineté ontologique, inaliénable, du peuple, première et constitutive. Dans la mesure où il veut affirmer, consacrer, par son pouvoir constituant, sa présence structurante et verticale, le peuple affirme sa souveraineté ontologique, inaliénable, et pose du même coup un geste de rupture. »[11]
La gauche émancipatrice, tout en reconnaissant le primat ontologique de la souveraineté populaire en tant que vecteur de l’émancipation, ancre celle-ci dans le besoin d’enracinement qui n’est pas autre chose que la conscience historique qui permet au souci de préservation de s’inscrire dans une activité pratique de transformation du monde. « L’enracinement est peut-être le besoin le plus important et le plus méconnu de l’âme humaine. C’est un des plus difficiles à définir. Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. »[12] Il faut donc dépasser l’image figée des racines de la liberté par l’activité vivante de l’enracinement qui définit un double processus de préservation/émancipation.

La gauche émancipatrice permet ainsi de réaliser l’idée du socialisme républicain en lui révélant l’activité créatrice qui lui donne vie, la praxis instituante qui crée les institutions qui permettront à la société et aux individus d’assurer leur autonomie. Et cette perspective dépasse le mirage anti-institutionnaliste de la gauche radicale en renversant sa signification étymologique. En effet, si la gauche radicale désigne une perspective d’émancipation cherchant à débusquer la cause profonde des injustices sociales, faisant ainsi une obsession de la racine du problème, elle ne pense pas le problème de la racine, c’est-à-dire l’articulation de l’émancipation avec la nécessité d’une préservation active du monde commun.

La critique théorique de la gauche radicale par le socialisme républicain se transforme par l’activité pratique d’un pouvoir constituant qui dépasse la fausse dichotomie entre la gauche abstraite et le nationalisme désuet, en réunissant les principes d’émancipation et de protection sociale par la praxis de la souveraineté populaire. Cette perspective trace les contours d’un socialisme démocratique comme alternative globale au capitalisme et au gouvernement représentatif, par une attention particulière au commun, à la culture, aux institutions et aux classes populaires. Ce souci de préservation est lui-même modéré par la conscience critique et la délibération démocratique comme ingrédients de réflexivité culturelle, permettant de déguiser la nouveauté d’un projet révolutionnaire dans les habits d’une tradition réappropriée par un sujet collectif qui cherche à faire éclater le continuum de l’histoire.

« L’histoire est l’objet d’une construction dont le lieu n’est pas le temps homogène et vide, mais le temps saturé d’« à-présent ». Ainsi, pour Robespierre, la Rome antique était un passé chargé d’« à-présent », qu’il arrachait au continuum de l’histoire. La Révolution française se comprenant comme une seconde Rome. Elle citait l’Ancienne Rome exactement comme la mode cite un costume d’autrefois. La mode sait flairer l’actuel, si profondément qu’il se niche dans les fourrés de l’autrefois. Elle est le saut du tigre dans le passé. Mais ceci a lieu dans une arène où commande la classe dominante. Le même saut, effectué sous le ciel libre de l’histoire, est le saut dialectique, la révolution telle que la concevait Marx. »[13]




[1] Philippe Chanial, La délicate essence du socialisme. L’association, l’individu et la République, Le Bord de l’eau, Paris, 2009
[2] Christian Nadeau, Liberté, égalité, solidarité. Refonder la démocratie et la justice sociale, Boréal, Montréal, 2013
[3] Philippe Chanial, « Les trésors perdus du socialisme associationniste français », Hermès, vol. 36, 2003, p.52
[4] « Jean-Claude Michéa répond à dix questions », dans Gilles Labelle, Éric Martin et Stéphane Vibert, Les racines de la liberté. Réflexions à partir de l’anarchisme tory, Nota Bene, 2014, p.328-329
[5] Christopher Lasch, Le seul et vrai paradis, Flammarion, Paris, 2006 p.16
[6] Danic Parenteau, L’échec d’une certaine idée de la souveraineté, Le Devoir, 2 mai 2014,
http://www.ledevoir.com/politique/quebec/407177/lad
[7] Karl Marx, Manuscrits de 1844, troisième cahier, p.158-159
[8] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », XVI, dans Œuvres III, Gallimard, Paris, 2000, p.440-44
[10] Jonathan Durand Folco, Oppression nationale et intersectionnalité, Ekopolitica, 15 septembre 2013,
[11] Sébastien Ricard, La souveraineté renversée. Rapport final des États généraux sur la souveraineté du Québec, juin 2014, p.12-13-22 http://www.ledevoir.com/documents/pdf/ricard_rapportdissident.pdf
[12] Simone Weil, L’enracinement, prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain, Gallimard, Paris, 1949, p.9
[13] Walter Benjamin, « Sur le concept d’histoire », XIV, p.439

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