mardi 30 septembre 2014

Au-delà de la gauche et du nationalisme : Partie 1


Cartographie des identités politiques

Pour faire le ménage dans les débats idéologiques fort complexes qui animent notre époque, il convient de distinguer les discours et leurs principes constitutifs qui constituent les identités politiques. L’identité politique est une forme particulière d’identité sociale qui définit l’appartenance des individus à des groupes partageant des idées communes sur l’organisation du pouvoir dans la société. L’idée politique va au-delà de l’identification partisane, car elle peut s’incarner dans des mouvements, réseaux et petits groupes qui défendent des visions aussi variées que le nationalisme, le socialisme, l’anarchisme, le conservatisme, la théorie queer, le pluralisme, etc. De plus, les identités politiques ne se limitent pas à des systèmes d’idées abstraites parce qu’elles embrassent également les croyances implicites, les symboles, la culture et les pratiques relatives de groupes déterminés. Ce sont donc des totalités concrètes et signifiantes particulières qui aspirent à redéfinir les structures économiques, institutions politiques et/ou les pratiques sociales au sein d’une collectivité.

Les identités politiques, bien qu’elles possèdent une certaine stabilité qui permet de les caractériser au sein de l’espace public, sont des entités historiques et donc dynamiques qui interviennent pour critiquer, légitimer ou transformer les rapports de pouvoir entre différents groupes. Cette caractéristique apparemment anodine implique une conséquence majeure sur le plan théorique et pratique ; les identités politiques ne sont pas des individus séparés évoluant en vase clos, mais des processus interdépendants, des entités qui se définissent en fonction des relations qu’elles entretiennent les unes avec les autres. Elles représentent en quelque sorte des nébuleuses, évoluant par le biais de processus physico-chimiques et de forces gravitationnelles, qui permettent l’attraction et la différenciation des éléments qui la composent. Bien qu’il ne soit pas question ici de faire une sorte d’« astrophysique politique », qui dégagerait les mécanismes psychologiques, sociaux et historiques expliquant la genèse, la persistance, la mort et la transformation de ce type d’identités (socialisation, psychologie morale, cadres cognitifs, mobilisation des ressources, etc.), il convient tout de même de tracer une carte des constellations politiques de notre temps. Pour distinguer les différentes identités politiques, nous ferons appel à l’analyse de Nancy Fraser concernant le « triple mouvement » de la marchandisation, la protection sociale et l’émancipation.

La marchandisation désigne le « désencastrement » de l’économie par rapport à la société, c’est-à-dire le processus par lequel le marché se détache des normes culturelles et politiques de la collectivité en devenant un système autonome qui étend ses valeurs (efficacité, maximisation de l’utilité, contractualisme, concurrence, compétitivité) à l’ensemble des secteurs de la société, celle-ci devenant un simple appendice du marché. Ce mouvement entraîne la désintégration des communautés, l’éclatement des solidarités, la privatisation des institutions publiques et le pillage de la nature. La Grande Transformation de Karl Polanyi, qui décrit ce long processus historique par lequel la foi libérale en l’auto-régulation du marché au XIXe siècle mène à la catastrophe financière des années 30, la montée du fascisme et la Seconde Guerre mondiale, souligne également un contre-mouvement de « protection sociale » par lequel la société tente de formuler de nouvelles normes et régulations pour « ré-encastrer » l’économie à l’intérieur de limites compatibles avec la préservation des communautés et de la nature.  Ce double mouvement décortiqué dans le grand ouvrage de Karl Polanyi s’avère particulièrement éclairant à notre époque.

« L’histoire que relate La Grande Transformation rappelle fortement certaines évolutions actuelles. De prime abord, il existe de bonnes raisons pour considérer que la crise actuelle trouve ses racines dans les récentes tentatives de débarrasser les marchés de toute réglementation (tant nationale qu’internationale) instaurée après la Seconde Guerre mondiale. Ce que nous appelons aujourd’hui le « néolibéralisme » n’est rien d’autre que le retour de la croyance dans le « marché auto-régulateur » qui prévalait au XIXe siècle et qui a déclenché la crise capitaliste décrite par Polanyi. Aujourd’hui, comme à l’époque, les tentatives pour appliquer ce credo à la vie réelle détruisent les liens sociaux, les moyens de subsistance et la nature. Aujourd’hui, comme à l’époque, des forces d’opposition se mobilisent pour faire cesser ces destructions. La crise actuelle peut donc raisonnablement être considérée comme le retour de la grande transformation »[1].

Or, cette opposition entre marchandisation et protection présente un tiers manquant qui permet d’identifier les formes d’inégalités sournoises qui passent généralement sous le radar de l’économie dominante et des institutions qui prétendent « défendre la société ». « Concentré à l’excès sur les luttes contre les ravages du marché, cet ouvrage néglige les luttes contre les injustices ancrées dans la « société » et enchâssées dans les protections sociales. C’est pourquoi les théoriciennes féministes ne sauraient adopter le cadre théorique de Polanyi tel qu’il apparaît dans La Grande Transformation. Il importe de le remodeler pour dégager une nouvelle conception de la crise capitaliste, une conception qui évite non seulement l’économisme réducteur, mais aussi une lecture romancée de la « société ». […]

Ce troisième projet historique, que j’appellerai « émancipation », vise à démanteler toutes les formes d’assujettissement ancrées dans la « société ». […] Pour comprendre pourquoi, il faut prendre en considération le fait que l’émancipation diffère fortement de la principale catégorie positive de Polanyi, à savoir la protection sociale. Alors que la protection s’oppose à l’exposition, l’émancipation s’oppose à la domination. Tandis que la protection vise à protéger la « société » des effets désintégrateurs des marchés non régulés, l’émancipation vise à mettre fin à la domination d’où qu’elle vienne, de la société comme de l’économie. Si l’objet de la protection est d’assujettir les échanges marchands à des normes non économiques, celui de l’émancipation est de soumettre à la fois les échanges marchands et les normes non-marchandes à un examen critique. Enfin, si les valeurs suprêmes de la protection sont la sécurité, la stabilité et la solidarité sociales, la priorité de l’émancipation est la non-domination. »[2]

L’articulation entre la marchandisation, la protection sociale et l’émancipation ne va pas de soi ; la combinaison de ces principes forme différentes configurations qui définissent les identités politiques contemporaines. Celles-ci entretiennent non seulement des rapports ambivalents avec le discours dominant, mais présentent des attitudes contradictoires envers les institutions. La critique du néolibéralisme, qui représente à juste titre l’idéologie dominante de la société, sinon la force réelle par laquelle ce discours hégémonique transforme les institutions communes et les subjectivités de manière à les faire fonctionner comme le marché[3], se retrouve à différents degrés au sein des « contre-discours » qui cherchent à limiter les dégâts du processus de marchandisation intégrale du monde. Or, les diverses composantes du libéralisme (économique, politique et culturel) sont rejetées de manière inégale, ce qui permet de distinguer des idéologies relativement proches mais qui entretiennent différents antagonismes entre elles, ces identités politiques se critiquant mutuellement sans qu’elles soient capables de proposer une alternative globale et cohérente contre le néolibéralisme. Après avoir dégagé deux principales formes d’identités politiques prévalant au Québec à l’heure actuelle (elles même différenciées en deux sous-courants), nous proposerons une nouvelle alternative qui pourrait surmonter les contradictions entre des critiques partielles du libéralisme et de fonder un nouveau projet politique.

Les deux variantes de la gauche

La gauche contemporaine est structurée sur le « progressisme » qui accepte, dans une large mesure, l’idéal de non-domination et la conception libérale de la liberté négative. Elle rejette généralement la liberté positive des Anciens et de l’humanisme civique, associée à une définition substantielle de la vie bonne prenant racine dans l’activité citoyenne et la communauté. Le progressisme entretient ainsi une certaine méfiance vis-à-vis des institutions et des valeurs collectives, celles-ci étant susceptibles d’interférer avec les droits individuels et les minorités qui pourraient être brimés par la tyrannie de la majorité ou un État trop imposant. Dans sa version modérée, la gauche libérale se base sur l’individualisme méthodologique qui met l’accent sur l’égalité formelle des individus et considère que la justice consiste à assurer une certaine équité par la redistribution des ressources issues du surplus coopératif, essentiellement produit par le marché. Elle suppose donc une économie marchande et un État qui doit veiller à réguler celui-ci, acceptant ici largement les prémisses du capitalisme et du gouvernement représentatif. Autrement dit, les libéraux « progressistes », par opposition aux libéraux conservateurs et libertariens (qui misent sur l’accroissement de la marchandisation pour réduire le pouvoir de l’État et libérer l’individu), se contentent généralement d’un libéralisme politique associé à une régulation du libéralisme économique, tout en reconnaissant l’importance du pluralisme, soit la non-imposition d’une conception commune du Bien prenant parfois la forme du multiculturalisme. Le libéralisme de gauche s’associe généralement avec l’idée social-démocrate d’une économie mixte (composée d’entreprises privées et d’un secteur public fort) et d’une démocratie représentative qui permettraient la maximisation des libertés individuelles et l’allocation équitable des ressources.

Face à cette gauche modérée et réformiste, la gauche radicale amène une critique plus sévère du libéralisme politique et économique, considérant que le gouvernement représentatif et l’économie de marché ne permettent pas de maximiser les libertés individuelles et d’assurer la justice. Elle rejette donc les prémisses des démocraties libérales en prônant une forme radicale de participation citoyenne (démocratie directe), une transformation substantielle de l’État bourgeois ou encore l’abolition pure et simple de toute forme de gouvernement centralisé. Du point de vue économique, la gauche radicale met de l’avant les vertus de l’autogestion, la planification démocratique, l’abolition de la propriété privée des moyens de production et toutes formes de transformations nécessaires au dépassement du système capitaliste. Si le libéralisme de gauche représente la négation du libéralisme abstrait (néolibéral) par la mise en place d’institutions régulatrices, la gauche radicale rejette la critique abstraite du néolibéralisme par la gauche libérale, qui occulte les rapports de forces asymétriques du capitalisme et les contraintes structurelles qui empêchent une réelle libération des individus, laquelle ne deviendra possible que par une transformation globale du système économique et politique.

La gauche radicale propose donc une critique beaucoup plus systématique du néolibéralisme que la version naïve du libéralisme progressiste, mais entretient la même méfiance face au pouvoir potentiellement oppresseur des institutions, celles-ci pouvant entraîner une perte de liberté individuelle et une discrimination implicite de divers groupes sociaux. Tandis que la gauche libérale possède une conception instrumentale des institutions (outils de régulation économique, politique et sociale), la gauche radicale rejette systématiquement toute forme de structure ou d’institutions qui ne seraient pas strictement contrôlés par des groupes affinitaires, l’autogestion ou une démocratie directe. Les idées de Nation, de Peuple et de Souveraineté suscitent généralement une réaction allergique de cette gauche anti-institutionnaliste, parce que ces notions sont conçues comme des fictions qui occultent la lutte des classes, des unités homogènes étouffant les différences individuelles et l’identité des minorités.

La gauche radicale est donc davantage pluraliste que la gauche libérale, car elle dépasse une vision purement abstraite de l’individu (homo economicus ou citoyen d’un État) pour considérer l’ensemble des particularismes qui doivent être pris en compte pour éviter toute forme de domination en termes de sexe, genre, race, ethnie, âge, capacité physique, etc. Elle favorise donc la déconstruction des identités collectives, la critique systématique des institutions, le rejet de la Tradition, etc. Elle concentre donc toute son attention sur le principe d’émancipation, rejetant les protections sociales (encastrées dans l’État et la culture) au profit d’une auto-organisation des individus et des groupes opprimés. Alors que la gauche modérée possède une vision faible de la protection sociale, la gauche anticapitaliste de tendance anarchiste suppose une conception négative de la protection sociale.

Ces deux variantes de la gauche sont donc ancrées sur l’idée d’une auto-fondation de l’émancipation, incompatible avec une définition positive ou substantielle des institutions et l’idée de « société » comprise comme une totalité objective. Le libéralisme culturel est conservé, le libéralisme politique et économique étant préservés ou rejetés en fonction de la critique plus ou moins poussée de la marchandisation. C’est pourquoi ces deux formes dominantes de la gauche contemporaine (modérée ou anticapitaliste) représentent deux versions plus ou moins radicales du libéralisme ou du pluralisme, car elles opèrent une critique de la marchandisation à partir d’une conception négative de la liberté, fondée la primauté normative du principe d’émancipation. Sur le plan philosophique et académique, ces deux courants sont illustrés par l’opposition entre la philosophie politique anglo-saxonne (inspirée des travaux de John Rawls) et la théorie critique issue de la philosophie continentale et des sciences sociales, bien qu’il y ait un certain chevauchement entre ces deux traditions.

Les deux visages du nationalisme

Tandis que la gauche modérée et radicale critiquent le néolibéralisme par le biais de la question sociale (justice socio-économique) et le principe d’émancipation, le nationalisme met de l’avant la protection sociale de l’État-nation comme vecteur d’intégration de la communauté et de solidarité politique. La question nationale, particulièrement importante au Québec à cause de son histoire spécifique et du mouvement souverainiste, se retrouve également dans de nombreux pays européens. Le nationalisme peut prendre des visages variés comme l’indépendantisme (généralement progressiste à la manière des mouvements de libération nationale en Écosse et en Catalogne), ou le national-populisme de tendance conservatrice et identitaire qui insiste sur la protection de la solidarité nationale contre les méfaits de la marchandisation et des institutions européennes dans les État-nations déjà constitués. Si la première forme de nationalisme prend souvent une forme social-démocrate, réformiste, socialiste voire révolutionnaire, la deuxième s’apparente au conservatisme, à l’extrême droite, voire au fascisme dans certains cas (UKIP, Front national, Aube Dorée, etc.). Qu’est-ce qui unit et différencie ces deux courants, et pourquoi représentent-ils une voie distincte de la gauche libérale ou radicale ?

Tout d’abord, le nationalisme se considère généralement comme étant ni à gauche ni à droite, car il se distingue à la fois de l’idéologie néolibérale qui met de l’avant la marchandisation, et de la gauche qui insiste sur l’émancipation, la justice et la diversité. La gauche comme la droite se situent sur un axe socio-économique qui fait abstraction de la question nationale, tandis que la nationalisme se rattache davantage à une conception de la liberté positive qui identifie la citoyenneté à l’adhésion forte à une communauté politique qui doit devenir ou demeurer souveraine par rapport à d’autres États-nations. Les institutions publiques, les valeurs collectives et les normes culturelles ne sont pas vues comme des simples instruments de régulation des libertés individuelles ou des vecteurs potentiels de domination, mais comme des sources symboliques et politiques positives qui définissent les conditions objectives de la liberté.

La différence entre le nationalisme progressiste et conservateur réside dans son rapport ambivalent aux principales composantes du libéralisme. Généralement, le nationalisme social-démocrate préserve le libéralisme politique et économique à la manière de la gauche libérale, car il souhaite la fondation d’un État-nation basé sur les principes du gouvernement représentatif et d’une économie de marché régulée. Cette identité politique admet également le libéralisme culturel sous la forme d’un pluralisme qui accepte l’interculturalisme comme voie mitoyenne de reconnaissance de la majorité historique et des minorités dans un dialogue réciproque. À la manière de la gauche modérée, le nationalisme progressiste retient tous les éléments du libéralisme en critiquant légèrement les dérives de la marchandisation, tout en ajoutant la nécessité de former un État-nation dans les situations historiques où celui-ci n’est pas encore souverain et demeure sous la tutelle d’une autre puissance. C’est pourquoi cette variante douce du nationalisme se retrouve dans le cas des luttes pour l’émancipation nationale, la protection sociale étant d’abord un moyen d’assurer la capacité pour un peuple de se gouverner lui-même.

Par contraste, le nationalisme conservateur rejette fortement le discours pluraliste et la forme faible du nationalisme civique qui n’admettent pas l’identité nationale comme principe ultime d’organisation du pouvoir. Cette forme dure de nationalisme voit la lutte pour l’émancipation nationale comme un moyen pour protéger une identité collective définie par son appartenance historique, culturelle et symbolique. La protection sociale représente donc le socle de la critique de la marchandisation, ce discours étant beaucoup plus virulent à l’endroit de la mondialisation néolibérale et de la gauche postmoderne. Ces deux courants sont mis dans le même sac de l’idéologie post-nationale, les « inclusifs » libéraux et l’anticapitalisme s’accordant pour rejeter toute tentative d’affirmation nationale d’une majorité en crise identitaire. Le nationalisme conservateur est donc farouchement hostile à l’inclusion de la gauche modérée ou radicale au sein des rangs nationalistes, ceux-ci étant vus comme des facteurs de délégitimation de l’identité nationale.

Paradoxalement, le national-populisme manipule habilement la rhétorique marxiste et la critique radicale de la mondialisation néolibérale, afin de montrer la nécessité d’un État-nation fort pour garantir la souveraineté populaire et nationale. À cet égard, cette forme de nationalisme conservateur se rapproche beaucoup de la gauche radicale quant à sa critique de la marchandisation, à la différence subtile mais importante qu’elle ne remet pas en question le capitalisme, sinon par une dénonciation morale de la société de consommation qui dissout les mœurs nationales et favorise l’individualisme triomphant. Mais cette identité politique préserve les principes du marché pour défendre les classes moyennes et les petits entrepreneurs contre les multinationales, ainsi que le gouvernement représentatif comme facteur d’ordre face à l’extrémisme de la démocratie directe et des mouvements sociaux qui rejettent l’État et la communauté nationale. Le principal coupable est donc le libéralisme culturel, le cosmopolitisme et les idéologies post-nationales qui doivent être remplacés par le primat d’une culture majoritaire unitaire comme source première de liberté collective.

Ce discours, qui prétend dépasser l’opposition gauche/droite par une troisième voie nationaliste-radicale, constitue le socle idéologique des différents mouvements d’extrême droite qui fleurissent dans une majorité de pays européens qui vivent d’importances crises sociales à l’heure actuelle. Lorsqu’il est tempéré par un conservatisme soft et un certain libéralisme politique, à la manière de la pensée de Mathieu Bock-Côté et du think tank identitaire Génération Nationale au Québec, ces courants demeurent compatibles avec les présupposés de la démocratie. Néanmoins, leur radicalisation se rapproche de la nébuleuse de l’extrême droite, même si celle-ci brouille efficacement les repères idéologiques et le clivage gauche/droite pour assurer sa respectabilité. Le noyau idéologique du nationalisme conservateur québécois est exprimé dans le manifeste du groupe Génération Nationale, qui résume l'idée de l'identité nationale comme foyer principal de la protection sociale.

« Génération Nationale a été fondée dans le but de faire la promotion de l’idée de nation auprès de la jeunesse québécoise. Alors que la question de notre statut national n’est toujours pas réglée, une forme d’autodénigrement décomplexé sous couvert de bons sentiments semble émerger au sein de nos élites. Tandis que le Québec semble actuellement bloqué, notre jeunesse n’est pas à l’abris des pièges liés aux deux courants idéologiques post-nationaux se livrant à une compétition en matière de « progressisme » et de « modernisme ». D’un côté, la « gauche », « accommodante » à souhait, s’estime parfois « citoyenne du monde », « cosmopolite » et rejette les frontières. La rhétorique de la « tolérance » est sur-utilisée par elle pour camoufler le vertueux reniement de soi. Son « progressisme » la mène à l’acceptation de pratiques archaïques et obscurantistes au nom de « l’ouverture à l’autre ». De l’autre, une nouvelle « droite » s’auto-qualifie bien souvent de « libertarienne ». Ceux qui s’en réclament versent dans un individualisme forcené et dans un rejet viscéral de l’appartenance nationale. Ceux qui s’en réclament sont bien souvent anglomanes, fédéralistes, partisans de la mondialisation financière et obsédés par la culture américaine. Entre ces deux options, l’idée nationale doit prévaloir comme horizon de pensée. Génération Nationale réaffirme la légitimité même de la majorité historique de se définir comme référence culturelle. Notre statut de « petite nation » - dont l’existence même n’est aucunement garantie à long terme - exige précisément une fermeté accrue en matière d’affirmation identitaire. La nation se doit d’être le cadre de solidarité et de protection de ses composantes, surtout à l’ère de la mondialisation soi-disant immuable. »[4]

Le national-populisme peut mener, dans un contexte de crise sociale, de polarisation et de crispation des identités, à alimenter la haine des minorités culturelles et des libertés individuelles en privilégiant une protection sociale forte qui rejette idéologiquement le principe d’émancipation (non-domination) tout en préservant le capitalisme sous l’autorité d’un État-nation renforcé. Le rejet populaire des élites libérales (des gouvernements de droite comme de gauche), jumelé à la faiblesse historique de la gauche radicale dans la plupart des pays européens (sauf en Grèce et en Espagne), permettent aux mouvances identitaires d’apparaître aux yeux des mases comme la principale alternative politique face aux forces dissolvantes du libéralisme anglo-saxon, sans remettre en question les mécanismes de la marchandisation et les risques d’un recours non-critique à une protection sociale déliée de toute perspective d’émancipation.

« Dénoncer simultanément le socialisme et le capitalisme, comme une seule et même descendance de l’individualisme, permet au [national-populisme], à l’aide d’une formule unique, de se poser aux yeux des masses comme l’ennemi juré des deux. De cette façon, l’hostilité du peuple envers le capitalisme libéral est retournée avec grand succès contre le socialisme, sans la moindre réflexion sur les formes non libérales, c’est-à-dire corporatives, du capitalisme. La supercherie, bien qu’inconsciente, est des plus astucieuses. On identifie d’abord le libéralisme au capitalisme ; puis, on soumet le libéralisme au supplice de la planche ; mais le capitalisme n’est pas mauvais nageur et il s’en sort indemne, sous un nouveau nom. »[5]


Gauche libérale
Gauche radicale
Nationalisme social-démocrate
Nationalisme conservateur
Critique de la marchandisation
+
+++
+
++
Émancipation

++
+++
+

Protection sociale

+

++
+++

À suivre…




[1] Nancy Fraser, « Entre marchandisation et protection sociale. Les ambivalences du féminisme dans la crise du capitalisme », dans Nancy Fraser, Le Féminisme en mouvements, La Découverte, Paris, 2012, p.311-312
[2] Ibid., p.312-317
[3] Christian Laval, Pierre Dardot. La nouvelle raison du monde. Essai sur la société néolibérale, La Découverte, Paris, 2010
[5] Karl Polanyi, « L’essence du fascisme », dans Essais de Karl Polanyi, Seuil, Paris, 2008, p.375

dimanche 14 septembre 2014

De la structure logique du projet politique


Le projet politique, entre programme et plateforme électorale

« Un projet collectif ne saurait s’identifier d’abord avec le programme d’un parti. Non pas qu’il faille mépriser les partis politiques. Ceux-ci représentent des agglomérations d’opinions, des rassemblements d’intérêts et d’idées qui ont fait surface dans une conjoncture historique et qui, au risque de se scléroser, perdurent parfois par la suite. Mais les partis ont leur logique propre et qui leur vient d’abord des nécessités du combat qu’ils mènent pour l’accession au pouvoir. Ils écrèment les projets qui naissent alentour, quitte à faire des compromis plus discrets avec les forces, plus obscures aussi, qui travaillent les collectivités. Il faut donc, lorsqu’on s’interroge sur le destin des sociétés, chercher au fond le projet collectif. » -Fernand Dumont[1]

Pour que la gauche politique devienne réellement populaire, elle ne doit pas seulement évoquer l’expression « projet de société », mais le définir clairement et simplement. Comme l’affirme de manière lapidaire Charles Gagnon : « que signifie en effet ce « projet de société » dont on a réclamé la formulation lors des séances des Commissions régionales sur l’avenir du Québec ? Primo, réclamer un projet de société, c’est admettre qu’on n’en a pas… à moins de considérer qu’un tel projet résulterait de l’amalgame de toutes les revendications populaires existantes. »[2] Il serait quand même excessif d’affirmer que la gauche n’a pas de projet collectif, mais celui-ci demeure encore hésitant quant à ses objectifs. Elle veut certes une société juste, mais celle-ci est-elle compatible avec le système capitaliste ? Elle veut un « pays de projets », mais qu’elle est sa vision concrète d’un Québec indépendant ?

Pour l’instant, Québec solidaire est tiraillé par deux processus qui fonctionnent séparément selon des logiques et des rythmes très différents. D’une part, le processus d’élaboration du programme rassemble patiemment les demandes de la société civile par des « cercles citoyens », des commissions thématiques sectorielles (économie, environnement, santé, etc.) et des associations locales qui formulent des propositions, articulées par la commission politique puis un comité synthèse qui réunit les amendements pour les faire adopter en congrès. Après plusieurs enjeux programmatiques et un lourd processus de démocratie participative, lent, mais régulier, le parti aura complété son programme après 10 ans d’existence. D’autre part, les communiqués de presse, les interventions publiques et les plateformes électorales sont déterminés par le rythme rapide et saccadé de l’arène parlementaire, du fil d’actualités, des échéanciers électoraux et de la conjoncture politique du moment. Ce travail stratégique est principalement dirigé par le comité de coordination national, l’équipe de l’aile parlementaire, l’équipe des communications et les employés du parti.

Les grandes valeurs de la déclaration de principes et les innombrables points du programme servent alors de base pour orienter le discours solidaire dans une sphère politique tracassée et un espace public fluctuant, sans qu’il soit possible de tracer les jalons de la société à construire. Outre le fait que la division fonctionnelle de ces deux processus peut mener à des problèmes de communication et de démocratie (comme tout parti politique), cette dislocation entre le programme et la plateforme électorale fait perdre de vue l’élément qui permet de les relier : le projet politique. Celui-ci est ce qui donne une articulation logique aux réformes du programme et une lisibilité pour la conscience populaire. Le projet politique définit en quelque sorte l’architecture conceptuelle du programme et le design sensible qui permet de faciliter son appropriation par les gens ordinaires avant, pendant et après la période électorale. Il s’agit d’une interface qui doit être non seulement belle, mais fonctionnelle, pratique et intuitive pour le commun des mortels. S’il y avait un livre à écrire, son titre serait : Traité d’ergonomie politique.

L’ergonomie politique ne se limite pas à l’image médiatique, à la communication ou au marketing, car ceux-ci sont des instruments graphiques et stratégiques au service d’une « vision du monde », c’est-à-dire un schème conceptuel et pratique, un ensemble systématique d’idées permettant d’éclairer l’expérience et de guider l’action. Autrement dit, la gauche a besoin d’une philosophie politique et d’imagination spéculative pour lier ses grands principes au monde vécu dans un tout cohérent. Cette conception s’inspire de celle du philosophe Alfred North Whitehead : « La philosophie spéculative est la tentative pour former un système d’idées générales qui soit nécessaire, logique, cohérent et en fonction duquel tous les éléments de notre expérience puissent être interprétés. Par cette notion d’« interprétation », je veux dire que tout ce dont nous sommes conscients, en tant qu’aimé, perçu, voulu ou pensé, doit avoir le caractère d’un cas particulier du schème général. »[3]

Si un discours politique ne pourrait avoir la même généralité qu’une philosophie complète ou une conception intégrale du monde, il doit viser le même degré de systématicité quant à son propre champ d’application, soit l’interprétation et la transformation de la réalité sociale. Le projet collectif doit se refléter dans le programme politique, et son adéquation se manifeste lorsqu’il dépasse des généralités abstraites pour départager concrètement les grandes alternatives auxquelles la société fait face.

« Nous avons l’habitude de ne guère prendre au sérieux les programmes politiques. Ceux-ci n’ont été ici, à de très rares exceptions près, que des prétextes. Nos partis traditionnels sont des organisations à clientèles. On vote pour eux selon la conjoncture du moment ou par habitude. Parfois on y est attaché par des intérêts. Leurs idéologies portent sur des thèmes très généraux, faute de pouvoir mettre ensemble les impératifs concrets et aussi pour laisser pleine liberté de manœuvre devant les variations des opinions. L’autonomie, un Québec prospère, des révisions constitutionnelles, un Québec fort dans un Canada fort, égalité ou indépendance, un nouveau Québec, une société juste… toutes choses qui ne constituent pas vraiment un programme et qui ne sauraient non plus attirer la réflexion critique. […]

Si l’on adhère vraiment à l’idéal démocratique, il faut d’abord croire à la fonction originale de la politique. Celle-ci doit mettre en évidence les choix fondamentaux des sociétés. Ce n’est pas seulement l’administration, mais aussi l’idéologie qui peut introduire la cohérence des objectifs dans la vie sociale. Dans la multiplicité des pouvoirs et dans le grouillement des opinions, le citoyen a besoin que les partis lui offrent de grandes alternatives. Non pas des objectifs si généraux qu’ils excluent à l’avance les débats : comment être en désaccord avec des slogans comme la société juste, un nouveau Québec ou un Québec prospère ? Si l’on veut que nos démocraties survivent et se développent, les partis devront mettre des plans, c’est-à-dire de grands objectifs assortis de moyens, dans les enjeux électoraux. »[4]

                                                Généalogie des plateformes solidaires

Si nous analysons brièvement les deux dernières plateformes électorales de Québec solidaire, nous verrons à l’œuvre le tâtonnement d’un projet politique en quête de lui-même. Lors des élections de 2012, le parti élabora une première synthèse sous la forme du Plan vert. Un développement économique pour une prospérité partagée[5]. Celui-ci définissait un réel plan de développement économique, écologique et solidaire en réponse au projet du Plan Nord de Jean Charest. Son but affiché était de « transformer l’économie » pour surmonter la crise écologique, redistribuer la richesse et créer des emplois stables pour tout le monde par une série de mesures structurantes touchant une foule de secteurs : transition énergétique (chantier d’efficacité énergétique, développement des transports collectifs et des énergies renouvelables pour sortir du pétrole) ; réappropriation des ressources naturelles (redevances minières et sur l’eau) ; développement des coopératives et entreprises collectives (culture, logement, logiciels libres) ; renforcement des services publics et la sécurité sociale (Pharma-Québec, soins à domicile, revenu minimum garanti).

Cette simple énumération démontre la complexité de ce projet politique, comme si le parti avait voulu résumer l’ensemble de son programme dans un tout petit document électoral. Le Plan vert représente donc un grand parapluie sous lequel tombe pêle-mêle un ensemble de questions distinctes : justice sociale, transition écologique, démocratisation de l’économie, éducation, santé, réforme fiscale, emplois verts, etc. Il n’aborde pas la question des institutions politiques, la corruption, la question nationale, etc. On peut certes souligner que l’objet du Plan vert est de rendre intelligible la vision économique de Québec solidaire et non sa conception de la démocratie ; or, pourquoi ne pas parler la question du modèle agricole et parler des programmes sociaux ? Ce projet aborde une série de problèmes pertinents et propose un ensemble de réformes intéressantes, mais celles-ci ne sont pas articulées clairement pour être comprises par la majorité des gens ; il s’agit moins d’un tout cohérent qu’une collection de mesures cherchant à créer des emplois. Le problème de la gauche actuelle se résume comme suit : comment dépasser cette manie de la liste d’épicerie ? Somme toute, le Plan vert ne représente pas « un système d’idées générales qui soit nécessaire, logique, cohérent et en fonction duquel tous les éléments de notre expérience puissent être interprétés ».

Un certain progrès se manifeste lors de la campagne électorale de 2014, où Québec solidaire décline son projet politique en trois axes : pour l’amour d’un Québec juste, vert et libre. Nous passons donc d’un programme unifié mais confus, à trois questions distinctes, qui risquent néanmoins de ne pas former un tout interdépendant. Si le Plan vert prenait racine dans le printemps québécois et représentait une alternative au projet libéral, la plateforme de 2014 répondait directement à trois problèmes du gouvernement Marois : la justice sociale s’opposait à l’austérité, la sortie du pétrole aux projets d’oléoducs, la souveraineté inclusive au nationalisme identitaire de la Charte des valeurs. On traite ici la question sociale, écologique et nationale en silo, ce qui améliore l’intelligibilité des enjeux particuliers, mais nuit à la compréhension globale du projet solidaire.

Par ailleurs, les enjeux sectoriels n’étaient pas abordés selon la perspective des classes populaires, mais sous une « forme citoyenne » qui s’adresse surtout aux personnes progressistes, pauvres, jeunes, et familles habitant dans les milieux urbains. Par exemple, la justice sociale prend la forme de la lutte contre la pauvreté, la défense du secteur public et de la réduction des inégalités, en proposant des mesures mineures et correctives comme l’abolition de la hausse des tarifs, la chasse aux gaspillages, l’ouverture 24 heures sur 24 des CLSC et 25 000 emplois dans les services publics.

De son côté, la sortie du pétrole d’ici 2030 se décline par un plan en trois étapes : 1) (2015-2020) développement massif du transport en commun, réduction du gaspillage d’énergie, programmes d’innovation et d’éducation en environnement ; 2) (2020-2025) transport écologique entre les villes, multiplication des sources d’énergies renouvelables et aménagement des quartiers ; 3) (2025-2030) usage de la voiture électrique et réduction des biens de consommation issus du pétrole. On parle de créer 160 000 emplois avec des investissements de 20 milliards de dollars dans un contexte de déficit budgétaire, principalement grâce aux transports collectifs et à la rénovation des logements mal isolés, alors qu’une bonne partie de la population roule en voiture et habite dans des maisons. On distingue le camp des pétrolières et des gazières et la vision solidaire, mais celle-ci reste chapeautée par un « modèle économique dirigiste » alors que moins en moins de gens croient en la capacité de l’État à améliorer leur sort. Si une personne progressiste peut être automatiquement vendue par ce projet, celui-ci ne cadre pas du tout dans le schème conservateur qui le rejettera aussitôt.

Enfin, le projet de pays se définit d’abord négativement, c’est-à-dire comme étant incompatible avec l’Accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, le fédéralisme pétrolier des élites dirigeantes (canadiennes ou québécoises), ou une vision rigide de la laïcité qui crée de la division et une stigmatisation des minorités. La solution à la question nationale passe donc par une souveraineté inclusive, favorisant un large débat au sein d’une population dans toute sa diversité : ingénieure de Ste-Foy, agriculteur abitibien, communautés immigrantes, anglophones, autochtones, etc.

La justification positive de l’indépendance passe par une conception paradoxale où elle « n’est pas la solution magique à tous les problèmes que nous vivons », mais demeure néanmoins omniprésente dans l’ensemble des questions sociale, économique, politique, environnementale, culturelle, linguistique, etc. On parle ensuite rapidement d’une assemblée constituante, mais on ne comprend pas le lien entre l’indépendance, la nécessité de passer par ce processus démocratique et complexe pour rédiger une constitution, et ce que celle-ci aura comme impact dans la vie des gens. Cet argumentaire est certes convaincant pour une partie des couches souverainistes, progressistes ou immigrantes, mais peu éclairant pour la personne qui ne sait pas pourquoi elle devrait participer à la rédaction d’une constitution ou vouloir se séparer définitivement du Canada. Quel est le lien exact entre le projet de société et le projet de pays ? La question nationale est-elle un problème sectoriel ou un axe transversal ? La question reste en suspens.

Alors que le Plan vert formait un projet global, mais entortillé, les axes électoraux portant sur la justice sociale, la sortie du pétrole et la souveraineté représentaient des morceaux sans projet unitaire. La gauche cherche ainsi un équilibre entre l’unité et le multiple, la totalité et les parties, sans qu’elle ait encore réussi à trouver une formule adéquate pour exprimer son projet de société. Cela explique en partie sa faible popularité dans l’électorat, qui résulte moins d’un manque de crédibilité que du fait qu’elle ne représente pas encore une alternative politique sérieuse. Alors que les partis dominants (composés de gestionnaires, technocrates, carriéristes et politiciens professionnels) peuvent se présenter comme des formations aptes à gouverner sans avoir à formuler le moindre projet politique, l’essence même de la gauche oblige celle-ci à clarifier son projet parce qu’elle n’aspire pas simplement à la bonne administration du gouvernement, mais à la transformation la société. C’est pourquoi sa crédibilité découle inéluctablement de sa capacité à démontrer en quoi il est nécessaire de rompre avec la sécurité du statu quo pour se lancer dans l’aventure d’un avenir à construire. Pour oser naviguer dans des eaux inconnues, il faut impérativement avoir une bonne boussole pour s’assurer que nous allons dans la bonne direction. Cette boussole commune, c’est le projet politique, et le peuple doit pouvoir se l’approprier pour avoir confiance en ses propres capacités créatives.

Pour devenir belle, fonctionnelle, pratique et intuitive, la gauche a besoin d’une réforme intellectuelle et morale, c’est-à-dire une réorganisation conceptuelle de son projet politique afin que ses valeurs puissent trouver écho dans l’expérience concrète des gens ordinaires. On pourrait même dire que ce n’est pas la gauche qui doit changer le peuple, mais le peuple qui doit changer la gauche, car celle-ci doit se mouler sur la conscience populaire pour que celle-ci prenne conscience d’elle-même. Ce changement de paradigme implique de distinguer clairement les principales contradictions de la société, où comme dirait Dumont, « les forces obscures qui travaillent les collectivités ». À ces grands problèmes il faut apporter des grands objectifs, autour desquels des moyens plus concrets découleront naturellement. Savoir distinguer les instruments et les buts à atteindre, les réformes et les priorités qui leur donnent sens, nécessite de poser les bonnes questions. Celles-ci sont au nombre de quatre : la question sociale, écologique, démocratique et nationale.

La justice sociale comme révolution fiscale

La première question concerne la justice sociale, et plus précisément la structure institutionnelle qui rend possible l’égalité, la redistribution de la richesse et l’existence des services publics : il s’agit évidemment de l’État-providence. Ce système est en crise, notamment à cause d’une augmentation des dépenses publiques jumelée à des revenus décroissants causés par la faible croissance économique et une perte de revenus substantielle de la part des entreprises. Le peuple assume un coût croissant du financement de l’État, alors que les plus riches, les banques et les industries extractives jouissent de privilèges considérables. L’augmentation de la dette publique, interprétée à travers le logiciel néolibéral et conservateur, amène une réponse irrationnelle du point de vue de la justice et de l’efficacité : l’austérité, qui consiste à couper les dépenses publiques sans aller chercher des revenus supplémentaires qui se trouvent concentrée dans les mains d’une minorité possédante, entrave la reprise économique et la reproduction de la classe moyenne qui sert de tampon stabilisateur pour limiter les inégalités.

Le contribuable veut être apaisé de la surcharge que l’État fait peser sur lui, sans remettre en question les causes structurelles du problème. Il veut payer moins de taxes et d’impôts, sans se rendre compte qu’il en paye toujours plus parce que l’élite dirigeante paie toujours moins sa « juste part ». Cette relation de causalité entre l’enrichissement d’une caste corrompue et l’appauvrissement des classes moyennes et populaires est toujours plus documentée sociologiquement et économiquement. Ce n’est donc pas exagéré d’attribuer la responsabilité de la crise fiscale de l’État au capitalisme financiarisé qui n’a plus aucun souci d’investir dans l’économie réelle. Les paradis fiscaux et les multiples privilèges de l’oligarchie sont les principaux responsables de l’austérité, et ses valets politiciens ne sont qu’une poignée de fonctionnaires qui exécutent la volonté du système.

La crise fiscale de l’État amène le conservatisme fiscal, c’est-à-dire une remise en question du modèle québécois ; la tarte à partager rapetisse alors que tout le monde s’appauvrit et ne veut pas payer pour les autres. Cela exacerbe les contradictions au sein du peuple, les classes moyennes précarisées s’en prenant aux jeunes, étudiants, assistés sociaux et autres groupes subalternes par peur de se retrouver elle-même dans en bas de l’échelle. Dans ce contexte critique, le discours défensif de la préservation de l’État-providence ne fonctionne plus, et les réformes fiscales initiées par les partis néolibéraux doivent être retournées contre elles-mêmes. C’est pourquoi il est présentement abstrait de parler de justice sociale, de vouloir plus d’État, plus de services publics, alors que l’État est largement perçu comme un instrument d’oppression gaspillant les fonds publics et demandant toujours plus aux individus.

Pour concrétiser la valeur de justice sociale auprès des populations acquises au conservatisme fiscal, il faut relever le défi que tous les partis confondus sont incapables de surmonter : réformer radicalement le modèle québécois, rénover de fond en comble l’État-providence. Pour ce faire, il faut une véritable « révolution fiscale », c’est-à-dire une série de réformes transformatives (et non simplement correctives) du système de prélèvement des taxes et impôts, que ce soit auprès des citoyens, entreprises, municipalités, ressources naturelles, etc. Il faut décomplexifier ce système bureaucratique, opaque et inefficace, par la simplification de la déclaration de revenus pour les individus, et l’instauration d’une fiscalité progressive qui ne se limite pas à augmenter les paliers d’impositions pour redistribuer les revenus entre les classes populaires, moyennes  et plus aisées ; il faut inverser le rapport de force entre le travail et le capital, faire payer les institutions financières, les multinationales, les multimillionnaires (le 1%), afin d’exacerber l’écart entre l’unité populaire (la majorité sociale) et l’élite dominante.

Il faut taxer les grandes fortunes et le capital, revoir la fiscalité immobilière et la dépendance des municipalités aux taxes foncières qui les mettent à la gorge des gros promoteurs et des spéculateurs qui s’accaparent et défigurent le territoire québécois. De nombreuses niches fiscales trouent le système de l’État-providence, qui est devenu une véritable passoire. Bref, il ne s’agit plus de faire des ajustements : il faut tout remettre à plat pour rendre le système fiscal clair, intuitif, transparent, juste et efficace. Il s’agit de l’élément « social-démocrate » du projet politique, le noyau « Thomas Piketty » qui donnera la frousse aux élites lorsque cette « révolution fiscale » sera exigée par une majorité populaire. La gauche doit montrer qu’elle est la seule à pouvoir « redresser les finances publiques » tandis que la droite continuera de nous enfoncer dans le désastre en augmentant la charge fiscale des classes moyennes et populaires et en faisant couler l’économie québécoise.

Tous les autres éléments du projet politique qui touchent les services publics, les programmes sociaux, les redevances sur les ressources naturelles et la création de nouvelles institutions publiques comme Pharma-Québec, découlent logiquement de cette révolution fiscale qui demeure une priorité névralgique qui s’attaque au problème structurel des finances publiques. Pour les classes moyennes et populaires, la révolution fiscale se formule en termes simples : la révolution fiscale, c’est redonner le pouvoir aux gens sur leur argent. Si les personnes remettent en question les grands projets comme la gratuité scolaire, l’investissement public dans les transports collectifs ou le revenu minimum garanti parce que ça coûte trop cher, il ne faut pas répondre « oui, mais c’est nécessaire pour des raisons de justice et de préservation de l’environnement », mais répliquer par une formule pragmatique qui résume tout : « la solution, c’est la révolution fiscale qui permet de rénover de fond en comble le modèle québécois afin de faire payer ceux qui s’approprient le bien commun et volent l’argent des contribuables ».

Si les gens disent « oui, mais vous savez que le gouvernement fait n’importe quoi avec notre argent », il est possible de répondre que « la révolution fiscale transforme le système opaque des finances publiques par un système transparent où vous allez voir directement où va votre argent ». Il est même possible d’aller plus loin en remettant en question la division entre citoyens et gestionnaires de l’État ; et si ce n’était pas vous qui décidiez directement des investissements publics ? La révolution fiscale mène donc à la prochaine question qui concerne la nature du gouvernement représentatif.

La révolution citoyenne comme moteur de la souveraineté populaire

Le problème structurel auquel les grandes démocraties font face à l’heure actuelle est la perte de confiance de la population à l’égard des représentants et du système politique en général. Cette crise de légitimité ou de représentation est aggravée par les scandales de corruption, qui va au-delà des pommes pourries, mais concerne l’ensemble des institutions politiques, qu’elles soient municipales, provinciales ou fédérales. Paradoxalement, la réponse conservatrice à cette corruption est de faire le « grand ménage » dans la fonction publique et le gouvernement, de dégraisser l’État et d’amener de « bons gestionnaires », de bons pères de famille populistes, accessibles et autoritaires, à la manière de Régis Labeaume ou Denis Coderre auxquels les classes populaires d’identifient parce qu’ils emploient un langage simple. « On va se parler, je vais vous donner mon numéro de téléphone cellulaire », voilà une stratégie qui permet au peuple de se sentir écouté et guidé par une « volonté personnelle assumée », un leadership qui contraste avec le système impersonnel de la bureaucratie qui représente une méga-machine sans pilote à bord. Tout comme la crise fiscale de l’État amène l’austérité qui aggrave la crise économique, la crise démocratique amène l’autoritarisme qui renforce la concentration du pouvoir et la corruption.

La réponse à ce problème structurel ne réside pas dans de simples réformes correctrices comme la modification du mode de scrutin, aussi injuste soit-il à l’heure actuelle. Il faut savoir distinguer les réformes partielles de l’objectif global, qui correspond ici à la « révolution citoyenne ». Celle-ci répond directement au problème de la corruption en montrant que la solution ne passe pas par la concentration du pouvoir dans la main des élites économiques, des agences de notation et de la classe politique, mais en redonnant le pouvoir au peuple sur la vie politique. Autrement dit, la réponse à la corruption n’est « moins de démocratie et plus de gestion », mais « plus de démocratie et une autogestion citoyenne des décisions politiques ». Autrement dit, la souveraineté populaire sera dynamisée par la décentralisation et la démocratisation radicale de l’État, afin de redonner le pouvoir aux régions, aux municipalités et aux citoyens pour qu’ils puissent reprendre en main leur vie collective. La centralisation de l’État est une source d’aliénation pour la plupart des gens, qui ne se sentent pas écoutés et même méprisés par le système. La révolution citoyenne consiste à rapprocher le pouvoir des gens dans une logique de proximité, en redonnant un pouvoir réel aux citoyens sur les décisions qui affectent leur vie quotidienne.

Cela passe notamment par l’instauration de budgets participatifs dans les villes (sous le modèle de Porto Alegre), une véritable décentralisation politique qui ne soit pas une simple « déconcentration  administrative » qui reste subordonnée au pouvoir central, la gestion démocratique des services publics de proximité, la création d’assemblées populaires avec de réels pouvoirs sur l’aménagement du territoire et les priorités locales (conseils de quartiers décisionnels), l’utilisation du tirage au sort (qui pourrait être utilisé pour former une deuxième chambre citoyenne pour faire contrepoids à l’Assemblée nationale), les référendums d’initiative populaire, des mécanismes de révocation des élus et d’autres tribunes pour permettre de destituer les politiciens corrompus, etc. La réforme du mode de scrutin et des mécanismes de parité dans les instances de représentation viendraient ainsi compléter une transformation plus profonde du système politique, la représentation ne constituant qu’une petite dimension d’une démocratie participative, active, délibérative, inclusive et directe. Si la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple pour le peuple », il faut prendre cette expression au pied de la lettre. La gauche ne doit pas prendre le pouvoir pour gouverner à la place du peuple, mais pour redonner au peuple la possibilité de se gouverner lui-même.

La révolution solidaire comme démocratisation de l’économie

Si la révolution citoyenne s’attaque à la redistribution du pouvoir politique et la révolution fiscale à la redistribution socioéconomique, il n’en demeure pas moins que le système économique actuel, le capitalisme, constitue la principale menace à la survie de l’humanité et des écosystèmes. Basé sur la propriété privée des moyens de production, la croissance infinie, le productivisme, le consumérisme et l’extension des valeurs marchandes à l’ensemble de la société, le capitalisme amène la surexploitation des ressources naturelles et les changements climatiques, augmente systématiquement les inégalités, détruit les biens communs, fragilise les communautés et menace la démocratie. L’alliance de classes entre les industries extractives, les financiers et les politiciens permet à ceux-ci de piller la richesse commune, d’imposer l’austérité et déposséder le peuple de ses institutions politiques. Si la gauche n’arrive pas à montrer en quoi elle peut affronter directement la crise écologique et proposer une alternative économique globale et crédible, elle ne pourra jamais devenir sérieuse aux yeux de la population.

D’une part, les solutions du socialisme étatiste, qu’il soit radical ou modéré, ne constituent pas une alternative réelle. Le communisme misa sur le renversement de la propriété privée et du marché par la nationalisation des moyens de production et la planification centralisée, et ce modèle s’est avéré inefficace, injuste, anti-démocratique et nuisible pour l’environnement. La social-démocratie, qui misa sur une combinaison de propriété privée et publique, ainsi qu’une régulation étatique de l’économie, réussit à fonctionner dans un contexte de croissance où les fruits de la richesse pouvaient être partagés par des mécanismes de redistribution et un équilibre des forces entre le travail et le capital. Or, la mondialisation néolibérale, les traités de libre-échange et l’évasion fiscale des multinationales détruisent la souveraineté nationale des États et leur capacité à réguler l’économie, l’épuisement des hydrocarbures forçant ceux-ci à se tourner vers l’exploitation massive des énergies sales pour compenser la crise fiscale. La solution est-elle d’instaurer une nouvelle social-démocratie verte, de miser sur des grands projets publics de transports collectifs et d’énergies renouvelables, d’ajouter quelques entreprises publiques et de mieux réguler le secteur privé ?

La réponse est non. L’élément « social-démocrate » du projet politique concerne d’abord la répartition de la richesse, qui laisse inchangé le mode de production de la richesse. On peut certes dire que l’État peut créer de la richesse (effet multiplicateur des grands projets d’infrastructures, importance des services publics dans les régions pour l’économie locale), mais il faut montrer comment la gauche envisage de transformer la structure générale de création de la richesse qui va au-delà de la redistribution et du capitalisme. Il faut revoir de fond en comble la manière dont nous organisons la production, les échanges et la consommation des biens et services, car pour l’instant cette structure économique est dirigée par la maximisation du profit par les grandes entreprises capitalistes, le secteur financier et le marché. La social-démocratie ne peut fonctionner dans un contexte marqué par la crise systémique, une croissance quasi nulle, une économie déterritorialisée gouvernée par une oligarchie, et un mouvement ouvrier structurellement lié aux intérêts du capital (financier, pétrolier, industriel ou autre).

Il faut certes créer des emplois verts dans le secteur des transports et de la construction (rénovation des bâtiments), mais ces solutions étatistes sont insuffisantes. L’État vient alors compenser les externalités endémiques d’une économie marchande qui ne fonctionne plus. Ce qu’il faut, c’est élargir la révolution citoyenne à la sphère économique, c’est-à-dire entamer la démocratisation radicale de l’économie. Jean Jaurès soulignait que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l'entreprise. » Pour le dire autrement, la « révolution solidaire » est la poursuite de la révolution citoyenne dans la sphère économique.

Comment pourrait se concrétiser une telle révolution solidaire, et pourquoi employer le mot « solidaire » au lieu de parler de révolution verte ou économique ? En fait, si la « solidarité » a un sens précis sur le plan économique, ce n’est pas au sens d’une « justice sociale », d’un « bien commun » ou d’une « fraternité » abstraite, d’une redistribution qui laisse inchangée la forme dominante de propriété des organisations productives ; l’économie solidaire repose sur le primat des organisations égalitaires, c’est-à-dire des entreprises démocratiques. Il n’y a qu’à revenir à l’essentiel du programme de Québec solidaire qui définit clairement la forme générale d’une économie qui rompt avec le modèle social-démocrate (privé-public), et opte pour une approche pluraliste qui met de l’avant les coopératives, organisations de la société civile, initiatives citoyennes et autres expérimentations collectives qui permettent une socialisation démocratique de l’économie.

« Québec solidaire reconnaît que les économies modernes sont des ensembles complexes où s’entrecroisent diverses formes d’organisation économique : privées, publiques ou associatives. Québec solidaire propose de sortir du modèle économique dual (privé-public) pour adopter un modèle quadripartite : 
1) Une économie sociale composée d’entreprises à finalité sociale et à but non lucratif, mais aussi d’organismes communautaires, collectifs ou coopératifs qui rendent d’innombrables services à la population. 
2) Une économie domestique essentielle qui repose sur les services rendus dans la famille, par les aidantes et aidants naturels (surtout des femmes), et plus généralement sur les services gratuits ou bénévoles que nous voulons trouver le moyen de reconnaître socialement et de comptabiliser à leur juste valeur. 
3) Une économie publique, étatique et paraétatique, dont l’importance et le rôle social, entre autres, dans la dispensation équitable de services accessibles à toute la population, sur l’ensemble du territoire, doivent être revalorisés. 
4) Une économie privée composée d’entreprises dont le but est de produire et de vendre des produits et des services et qui acceptent de fonctionner dans le respect des règles collectives (sociales, environnementales, etc.) que la société québécoise se donne. 

Considérant ce qui précède, Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques. Ce processus de transformation sociale reposera, notamment, sur une économie publique forte (secteur des services publics, société d’État et nationalisation de grandes entreprises dans certains secteurs stratégiques) et sur une économie sociale à promouvoir et à développer (coopérative, secteur communautaire, entreprise d'économie sociale). Une certaine place au secteur privée sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME.  C’est pourquoi nous désirons rendre l’investissement et l’aide gouvernementale aux entreprises conditionnelles à des critères de responsabilité sociale et environnementale serrés, dans une optique de transition afin de favoriser les entreprises autogérées et socialisées. Québec solidaire désire faire la promotion des principes de l’économie participative. En ce sens, les différentes entreprises appelées à être nationalisées devront s’inscrire dans le cadre d’une planification nationale et démocratique et d'un mode de gestion décentralisée. Aussi, l’administration générale et la fixation d’objectifs particuliers de ces entreprises devront avoir lieu au sein d’instances démocratiques régionales ou nationales dont la composition assurera une représentation réelle de l’ensemble de la société (salarié-es de l’entreprise, représentant-es de l’État, élu-es régionaux, groupes de citoyen-nes, Premières Nations, etc.). Finalement, ce n’est pas le gouvernement ou ses hauts fonctionnaires qui devront voir à l’organisation du travail au sein de ces entreprises, mais les employé-es eux-mêmes (autogestion). »[6]

Concrètement, ce modèle économique favorise le développement local et régional, la relocalisation des entreprises, les PME et les coopératives ancrées dans les communautés et le territoire, la décentralisation des entreprises publiques (services publics de proximité gérés par les citoyens), et donc le pouvoir citoyen sur tous les lieux de travail. Il s’agit d’une économie de proximité qui accompagne la révolution citoyenne en rapprochant la vie politique et économique du peuple. Ce modèle doit être systématisé et présenté comme une alternative économique globale aux grands projets de développement pétrolier, aux multinationales et au capitalisme financier. Contrairement à la perspective dominante qui conçoit l’économie solidaire comme un secteur particulier de l’économie, une niche de marché ramassant les miettes laissées par les banques, les multinationales et les grosses entreprises publiques bureaucratisées, elle doit devenir la forme dominante de l’économie, le modèle par excellence qu’il faut systématiquement favoriser par des incitatifs, et protéger de la rapacité des grandes entreprises capitalistes qui exploitent les travailleurs, dévisagent le territoire et spolient les biens communs.

Cela implique également que la transition énergétique, la réappropriation des ressources naturelles, la reconversion écologique des industries et l’émergence d’une agriculture biologique soutenue par la communauté représentent divers moyens pour réaliser l’objectif global de la révolution solidaire, soit la construction d’une économie de proximité sur l’ensemble du territoire québécois. Le point focal qui permet de résoudre la contradiction entre l’économie et l’environnement, le capital et la nature, est la transformation de l’économie par la réappropriation collective des moyens de production, par la multiplication des petites entreprises démocratiques gérées directement par les citoyens et les communautés. C’est pourquoi l’axe central d’une campagne électorale ne doit pas être « la sortie du pétrole », car celle-ci contraste directement avec la réalité quotidienne des gens qui ont une voiture et ne voient pas quelle est l’alternative économique au système actuel. L’évocation d’une économie juste et verte est trop floue pour la conscience populaire, et l’ambivalence de plusieurs citoyens devant les grands projets extractifs comme le pétrole à Anticosti vient du fait qu’on ne leur propose pas de projet de développement local substantiel permettant d’assurer la survie de la communauté.

Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à un plan de sortie du pétrole ou à des mesures comme la gratuité des transports collectifs pour faire plaisir aux conservateurs et aux banlieues, mais qu’il faut réarticuler ces réformes dans une perspective globale d’économie solidaire. D’une part, la gratuité des transports publics renvoie à la tarification, et donc à la révolution fiscale. D’autre part, le projet général de « sortie du pétrole » pourrait être concrétisé par les idées de réindustrialisation verte, de reconversion écologique des industries, d’agriculture de proximité et d’autres éléments qui permettent d’assurer une réappropriation de la souveraineté économique et alimentaire, dans une perspective de développement local qui favorise l’ensemble des régions du Québec et non seulement les grandes villes.

La révolution solidaire permet de déconstruire l’image d’une gauche qui favorise systématiquement l’État, les syndicats et les fonctionnaires au détriment des petites et moyennes entreprises, de l’entreprenariat et de l’économie non-publique. Elle permet de dépasser la sempiternelle opposition entre État et marché, en proposant un modèle ancré sur l’héritage historique du modèle coopératif québécois et le secteur dynamique et innovant de l’économie sociale. Si le socialisme a encore un sens au XXIe siècle, c’est sous la forme d’un socialisme démocratique, coopératif et écologique qui rompt définitivement avec la manie des nationalisations et de la planification bureaucratique du communisme et de la social-démocratie classique. L’économie solidaire a enfin l’avantage de favoriser non seulement les forces citoyennes et les groupes subalternes, mais les classes moyennes, les petits entrepreneurs et autres travailleurs qui gagnent durement leur pain. Elle favorise ainsi l’émergence d’une unité populaire contre l’élite dirigeante composée par les grandes entreprises américaines et étrangères, les banques, les financiers voyous et les politiciens qui détruisent l’économie, délocalisent les emplois, et s’enrichissent sans scrupules en laissant la majorité croupir dans la précarité, le chômage et les jobs de merde. Que répondre à ceux qui disent qu’une révolution fiscale amènera une fuite des capitaux et fera couler l’économie ? Eh bien, bon débarras, nous ne voulons pas une économie dirigée par les capitaux étrangers, et nous allons créer nos emplois nous-mêmes!

Et la question nationale dans tout ça ?

La dernière grande question qui brille par son absence est évidemment celle qui touche la contradiction centrale entre la société québécoise et l’État canadien, celle-ci pouvant prendre la forme du fédéralisme centralisateur ou de l’indépendance nationale. Or, comment faire en sorte que la souveraineté ne soit pas un morceau qu’on ajoute après coup, un enjeu sectoriel qu’on cherche de peine et de misère à inclure dans un projet politique global ? Quel est le rapport entre le projet de société et le projet de pays ? L’un est-il prioritaire à l’autre du point de vue temporel (l’indépendance d’abord, le socialisme ensuite), l’un est-il l’instrument de l’autre (l’indépendance comme outil de justice sociale) ? Cette dernière contradiction est la plus complexe, car elle touche l’articulation entre la gauche politique et le mouvement souverainiste classique, le second ayant toujours systématiquement favorisé la question nationale au détriment de la question sociale, écologique, économique et démocratique. La réponse est-elle de miser sur un projet solidaire et de faire l’indépendance si nécessaire ?

Tout d’abord, la question nationale ne constitue pas un enjeu spécifique, mais une problématique transversale qui touche l’ensemble des questions évoquées précédemment : la révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Par exemple, la révolution fiscale ne saurait aller au bout d’elle-même si le Québec ne jouit pas d’une souveraineté économique, de la pleine maîtrise de la fiscalité, d’un réel pouvoir sur les paradis fiscaux (l’État canadien comme abri fiscal et paradis des minières), des avantages d’une banque centrale (de juridiction fédérale), du contrôle démocratique de l’instrument monétaire (monnaie nationale), etc. Autrement dit, une révolution fiscale provinciale pourrait seulement réformer l’État-providence québécois, en laissant la moitié de l’argent du peuple sous le contrôle d’un État encore plus éloigné, centralisé et militarisé, qui peut régner sans impunité et sans se soucier du peuple québécois. Un projet politique complet nécessite donc la souveraineté nationale pour parachever une réelle révolution fiscale.

De son côté, la révolution citoyenne suppose une décentralisation et une démocratisation du pouvoir politique qui resterait largement amputées dans le cadre fédéral canadien. La forte concentration du pouvoir dans le caucus du premier ministre canadien (chef du gouvernement exécutif et de l’armée, qui nomme les juges et sénateurs), les compétences fédérales qui empêchent les citoyens de pleinement gouverner leur municipalité, leur région et leur pays, un mode de scrutin défectueux et désavantageux pour le peuple québécois qui représente à peine un quart de la population canadienne, tout cela montre qu’une réelle souveraineté populaire est impossible dans le régime fédéral, et ne pourrait s'exercer en l'absence d'une véritable souveraineté politique et nationale. Si la démocratie participative, délibérative, active et directe peut exister à l’échelle locale ou québécoise, elle est techniquement impossible à l’échelle canadienne et en vertu de sa constitution archaïque qui ne reconnaît même pas la souveraineté du peuple. La révolution citoyenne mène donc naturellement à la remise en question du fédéralisme et au besoin de concrétiser la souveraineté du peuple par l’élaboration d’une communauté politique qu’il pourra gouverner, en rapprochant le pouvoir des citoyens.

Enfin, la révolution solidaire visant à sortir du capitalisme et du modèle extractiviste qui favorisent les multinationales, la spéculation financière et l’économie pétrolière, ne pourrait jamais se concrétiser complètement sous la domination de l’État canadien, qui dépend structurellement du pétrole, contrôle les chemins fers et demeure souverain sur les grands projets « d’intérêt national » (ex: oléoducs de Transcanada). Comment développer des industries vertes au Québec alors que l’exploitation pétrolière de l’Ouest gonfle artificiellement le dollar canadien et accélère le déclin du secteur manufacturier dans l’Est en nuisant aux exportations (syndrome hollandais) ? Comment assurer le développement d’une agriculture de proximité et la souveraineté alimentaire avec des terres polluées ou accaparées par les banques, ou maintenir une économie régionale vigoureuse avec des traités de libre-échange (signés par le Canada) qui permettent aux firmes européennes de venir brader le marché québécois et les services publics locaux ? Cela ne veut pas dire qu’un gouvernement solidaire ne pourrait rien faire dans un cadre provincial et qu’il doit remettre à plus tard tout projet de transformation économique en attendant une souveraineté hypothétique, mais qu’il faut comprendre que l’émergence d’une nouvelle économie démocratique, proche des gens et contrôlée par les citoyens ne pourra voir le jour dans le cadre fédéral qui représente une entrave insurmontable à la souveraineté économique du Québec.

Cela étant dit, il s’avère très simple d’élaborer une pédagogie indépendantiste à partir des principaux points du projet politique, soit la révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Les réformes radicales d’un éventuel gouvernement solidaire pourraient aller jusqu’à un certain point dans le cadre provincial, mais le but ultime est d’amener ces transformations jusqu’au bout. Il serait facile de montrer grâce à un tableau l’ensemble des réformes applicables dans le contexte canadien, et le plein projet qui pourrait prendre forme dans un État indépendant. Il serait ainsi possible de distinguer les mesures transitoires immédiatement réalisables une fois au pouvoir, et les réformes radicales qui seront mises de l’avant par l’accession du Québec à l’indépendance : banque centrale et monnaie nationale, pleine dévolution des pouvoirs, gestion démocratique de l’économie, souveraineté alimentaire et territoriale, etc.

Bien qu’on puisse distinguer la question sociale et la question nationale dans l’abstrait, dans la réalité, il n’y a pas d’un côté le projet de société, et de l’autre l’indépendance nationale ; le projet de pays est un projet de société, et le projet de société est un projet de pays. L’objectif ultime de la gauche québécoise est de créer une République sociale, indépendante, démocratique et écologique. Le principe sous-jacent à la République québécoise est la souveraineté populaire, et celle-ci se trouve déjà au cœur du projet politique solidaire. « Québec solidaire défend un ensemble de grands principes républicains permettant l'expression de la souveraineté populaire. Il les mettra de l'avant lors de la rédaction de la constitution du Québec. Ces principes constitutionnels aborderont tant les chartes des droits sociaux et individuels que les modalités d'organisation des institutions politiques, le type de laïcité que nous voulons, la démocratie citoyenne et participative, le modèle d'intégration privilégié, l'importance des biens publics et la décentralisation des pouvoirs. La république que nous défendons sera le dépositaire de l'intérêt général et reposera sur une démocratie qui rejette toute forme de concentration du pouvoir vidant de sa substance la souveraineté populaire. »[7]

Le sens de l’Assemblée constituante

Une fois que ce projet politique est clarifié et expliqué, le sens de l’Assemblée constituante devient évident. Lorsque l’idée de la démarche constituante par une assemblée citoyenne élue fut amenée pour la première fois pour distinguer la stratégie de la gauche indépendantiste du mouvement souverainiste, englué dans l’étapisme du bon gouvernement et l’approche référendaire, le moyen démocratique d’accession à l’indépendance prit le centre de l’attention, au détriment de la finalité (la République sociale, indépendante et écologique). On mit l’accent sur le caractère inclusif, participatif et profondément démocratique de l’Assemblée constituante, en montrant qu’il s’agit d’une stratégie qui permet au peuple de rédiger la forme du projet de pays afin de le mobiliser à vouloir le réaliser. Il s’en suit des complications techniques quant à la précision du mandat de l’Assemblée constituante : s’agit-il d’élaborer un ou des projets de constitution, d’ouvrir la possibilité d’une réforme du fédéralisme canadien ou de limiter celle-ci à une constitution indépendantiste, de présenter deux questions, l’une portant sur la constitution et l’autre sur l’indépendance ?

Ces querelles byzantines découlent de la confusion initiale du projet politique. Que veut-on juste ? Prendre le pouvoir pour gouverner une province de manière juste et démocratique, en essayant de faire notre possible et en laissant la question nationale dans les mains de la population afin qu’elle puisse débattre tranquillement de la pertinence du projet d’indépendance ? Ou bien créer une République sociale, indépendante et écologique, en appliquant le programme minimal dès l’arrivée au pouvoir et en laissant au peuple l’élaboration du projet de pays qui sera capable d’enclencher une véritable volonté collective de rupture avec l’ordre dominant ? S’agit-il d’arrivée en élections avec un ordre du jour chargé dont l’un des points aborde la question nationale (sans préciser le caractère explosif de la discussion), ou de convoquer une assemblée générale extraordinaire dont le point principal serait la création d’un nouvel État social, indépendant et écologique, fondé sur la décentralisation, la démocratie, l’économie de proximité et la souveraineté populaire, dans lequel le peuple serait amené à rédiger lui-même la constitution ?

Conçue de cette manière, la souveraineté populaire devient le principe constitutif de l’ensemble du projet politique. Sur le plan fiscal, elle permet au peuple de garder le contrôle sur le principal instrument de redistribution de la richesse qui est actuellement accaparé par l’élite. Sur le plan démocratique, elle permet à la souveraineté populaire de devenir une réalité quotidienne, en permettant aux citoyens d’intervenir directement à tous les paliers de décision. Sur le plan économique, elle permet au peuple de contrôler le processus de production, d’échange et de consommation par la relocalisation et la démocratisation des entreprises. Sur le plan national, elle confie l’élaboration d’un nouvel État indépendant à la volonté populaire, qui pourra décider des principes, valeurs, institutions et répartition des pouvoirs qui gouverneront une nouvelle société, en séparant clairement le processus constituant de la caste politique qui ne représente pas le peuple.

En ce sens, l’Assemblée constituante devient le principal outil de rupture populaire avec le système, car elle permet au peuple de prendre en charge son avenir et d’élaborer le projet de pays qui lui permettra de se gouverner pleinement. La République désigne l’auto-gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, et celle-ci ne deviendra effective que par un acte de rupture avec l’État canadien, l’austérité, la corruption et le capitalisme qui empêchent de réaliser ses pleines capacités. Révolution fiscale, citoyenne, solidaire et nationale peuvent être synthétisées sous l’Idée de Révolution populaire, dont la réalisation sera l’accomplissement d’une République sociale, démocratique, écologique et indépendante.

Ce discours apparemment radical pourra néanmoins interpeller les groupes citoyens, les classes moyennes et populaires, car il s’appuie sur le conservatisme fiscal, le discours anti-corruption et l’insécurité économique des masses, tout en renversant l’idéologie conservatrice qui empêche d’envisager une révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Il permet de dépasser l’approche souverainiste classique qui s’entête à vouloir imposer un projet de pays sans projet de société, une indépendance sans contenu, une souveraineté étatique et abstraite, bonne pour les politiciens et l’élite dirigeante, par un véritable projet de société qui n’est pas autre chose que la construction d’un pays gouverné par le peuple qui l’habite. Ce tournant républicain et populaire de la gauche, qui s’adresse maintenant au peuple québécois qu’elle cherche à fédérer, pourra donc montrer en quoi l’État fédéral, l’élite économique et la caste politique contribuent directement à l’austérité, la corruption, la destruction de l’environnement et la suppression des emplois. La solution ne viendra pas d’un simple parti politique, mais de la construction d’un large processus de souveraineté populaire qui permettra une transformation profonde du système fiscal, de la démocratie, de l’économie et de l’assujettissement politique du Québec. Tel est le sens du projet politique qui s’appuie sur les forces obscures qui travaillent la collectivité pour lancer un processus de transformation sociale et de libération nationale ancrée sur l’émancipation populaire.



[1] « Qu’est-ce que la politique ? », dans Fernand Dumont, La vigile du Québec, Bibliothèque québécoise, 2001, p.205
[2] Charles Gagnon, Le référendum. Un syndrome québécois, La Pleine Lune, Montréal, p.77
[3] Alfred North Whitehead, Procès et réalité. Essai de cosmologie, Gallimard, Paris, 1995, p.45
[4] « Qu’est-ce qu’un programme politique ? », dans La vigile du Québec, p.162-164

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