mardi 27 novembre 2012

Vive la Catalogne libre!


Alliance socialiste et indépendantiste (4 de 4)

Les résultats des dernières élections catalanes sont extrêmement stimulantes pour comprendre les transformations du mouvement indépendantiste dans le monde. Au Québec, tant la gauche que le mouvement souverainiste devraient remettre en question certaines idées reçues sur la question nationale et son articulation avec la question sociale. En analysant les dernières péripéties catalanes, nous essayerons de tracer un portrait quant à l’avenir d’une alliance socialiste et indépendantiste, qui pourrait s’inscrire dans un rapprochement plus étroit entre Québec solidaire et Option nationale.

Bref portrait du catalanisme

Le mouvement indépendantiste catalan a une longue histoire. D’abord issu du mouvement culturel et romantique Renaixença, qui prôna une réaffirmation de la langue catalane et des revendications régionalistes, le catalanisme se transforma peu à peu en mouvement nationaliste, visant la reconnaissance de la nation et l’autonomie politique de la Catalogne. D’abord marqué par le républicanisme de gauche, le mouvement indépendantiste a dû affronter la vive répression du régime franquiste, qui désirait écarter les cultures régionales et les mouvements autonomistes.

Le camp « républicain », formant le Front populaire durant guerre d'Espagne, était une alliance parfois tendue entre les républicains de gauche, socialistes, communistes et anarchistes. Ils essayèrent tant bien que mal de résister contre le camp « nationaliste » de la dictature du gouvernement espagnol sous le règne de Franco. Comme le nationalisme peut souvent être associé à une idéologie conservatrice et autoritaire, il serait donc mieux de réserver ce vocable aux partisans de l’identité nationale à droite de l’échiquier politique, par opposition aux « indépendantistes » qui se placent souvent dans une posture de résistance égalitariste, d’un mouvement d’émancipation ou de libération nationale, beaucoup plus marqué à gauche.

Au Québec par exemple, un parti comme la CAQ est nationaliste sans être souverainiste, tandis que Québec solidaire est indépendantiste et souverainiste. De son côté, le Parti indépendantiste est davantage nationaliste, alors que le Rassemblement pour l’indépendance du Québec (RIN) était clairement indépendantiste. Les partis au centre, comme le Parti québécois et Option nationale, se concentrent sur la souveraineté en oscillant entre le nationalisme et l’indépendantisme. Cette distinction entre indépendantisme (gauche) et nationalisme (droite) est limitée, mais tout de même utile pour comprendre les alliances politiques.

Pour revenir à la Catalogne, elle acquiert un statut d’autonomie en 1932 par le biais d’un gouvernement catalan, la Generalitat. Grandement limitée par le régime franquiste, la Generalitat ne sera vraiment rétablie qu’après la mort de Franco et une importante grève, en 1977. Pendant la dictature, un important mouvement ouvrier faisait renaître des activités politiques et culturelles, en conjonction avec des universitaires qui créèrent la revue Serra d’Or qui fut censurée. L’indépendantisme se plaça d’emblée du côté de la résistance ouvrière, contre l’oppression nationaliste espagnole.

Ensuite, la Constitution espagnole de 1978 reconnut l’Espagne comme un État démocratique composé de plusieurs régions et nationalités. Cela ne fit pas reculer le mouvement indépendantiste pour autant, un groupe armé comme Terra Lliure (analogue catalan du FLQ) commis 200 attentats en 1978 et 1985, avant de se dissoudre et de se rallier au parti Esquerra Republicana. Pendant ce temps, le parti nationaliste de centre-droit Convergència i Unio (CiU), dont l’équivalent québécois pourrait être le PQ, prit le pouvoir de 1980 à 2003.

Le parti CiU fut remplacé par une coalition de gauche, formé par le Parti socialiste de Catalogne (PSC), Esquerra Republicana (ERC) et Iniciativa per Catalunya Verds - Esquerra Unida i Alternativa (ICV-EUiA), parti écosocialiste indépendantiste. Le 30 septembre 2005, cette alliance socialiste et indépendantiste adopta une réforme importante pour la Catalogne, reconnaissant celle-ci comme une nation et lui octroyant davantage de compétences politiques. Malheureusement, le 10 juillet 2010, la Cour constitutionnelle espagnole annula une large partie de l’accord et enleva toute référence à la nationalité. Le soir même, un million de personnes se réunirent à Barcelone et scandèrent « Nous sommes une nation, c’est à nous de décider ».

Élections catalanes 2012

Le 11 septembre septembre, jour de la fête nationale catalane (Diada), une gigantesque manifestation indépendantiste d’un million et demi de personnes eut lieu à Barcelone. Le président Artur Mas décida alors de déclencher des élections, qui eurent des résultats très intéressants. Les principaux perdants furent la coalition nationaliste et conservatrice (CiU) et le Parti socialiste fédéraliste (PSC), qui perdirent plusieurs sièges au profit des formations de gauche indépendantistes. Le CiU reste le parti dominant, mais il devra forcément faire une alliance, notamment avec la gauche. Voici un portrait des élections qui essaie de tracer un portrait avec les partis québécois.

Parti politique catalan
Équivalent québécois
Position politique
Sièges
Convergence et Union (CiU)
Parti québécois
Centre-droit
nationaliste
50 (-8)
Gauche républicaine (ERC)
Québec solidaire (modéré)
Gauche
indépendantiste
21 (+11)
Parti socialiste (PSC)
NPD-Québec?
Gauche
fédéraliste
20 (-8)
Parti populaire de Catalogne (PPC)
Parti libéral
Centre-droit
fédéraliste
19 (+1)
Initiative verte – Gauche alternative unie (ICV-EUiA)
Québec solidaire (radical)
Extrême-gauche
indépendantiste
13 (+3)
Citoyens – Parti des citoyens
(Cs)
Union citoyenneté du Québec (UCQ)
Centre
fédéraliste
9 (+6)
Candidatura d’Unitat Popular (CUP)
Québec solidaire
(radical)
Extrême-gauche
indépendantiste
3

Au total, il y a donc 87 députés souverainistes, contre 48 fédéralistes. Sur les 87, seulement 50 sont nationalistes, contre 37 indépendantistes qui vont de la gauche républicaine à la gauche radicale écologiste. Évidemment, cette situation politique ne reflète en rien la configuration actuelle des forces souverainistes et progressistes au Québec. Mais elle peut nous apprendre quelque chose sur la trajectoire des luttes de libération nationale, dans un contexte économique explosif et d’accroissement des inégalités sociales.

D’un côté, il est faux de croire qu’il soit nécessaire de faire abstraction du clivage gauche/droite pour se concentrer sur le débat souverainiste/fédéraliste. Les deux axes existent et sont en tension continue, de sorte qu’il faut se positionner clairement sur ces options et les articuler pour bander l’arc de l’émancipation. La gauche n’affaiblit pas le mouvement indépendantiste, mais le renforce. Contre toute apparence, il s’avère que Québec solidaire possède une position indépendantiste plus radicale qu’Option nationale. En effet, le premier propose une indépendance populaire et participative, alors que le second opte pour une souveraineté nationale et représentative. Le fait que QS ait plusieurs priorités, dont la solidarité sociale, le féminisme et l’écologie, ne diminue en rien sa position indépendantiste, à l’instar d’ERC et ICV-EUiA.

Évidemment, la gauche n’implique pas nécessairement une position souverainiste, comme le montre le PSC et un éventuel NPD-Québec. Il serait même utile qu’un tel parti soit créé, de manière à rafler quelques sièges dans l’Ouest de Montréal. Les anglophones qui votent systématiquement pour le Parti libéral ou le Parti vert, faute de mieux, pourraient enfin opter pour une solution non-souverainiste et progressiste. Par ailleurs, la gauche indépendantiste devra inévitablement consolider ses forces, car contrairement à la Catalogne, le Québec ne peut se permettre d’avoir plusieurs partis de gauche et d’extrême-gauche avec autant de sièges, pour faire le poids contre la droite souverainiste et fédéraliste.

De son côté, le nationalisme de centre-droit doit forcément faire des compromis et s’aligner sur le statu quo, et essayer de gagner l’électorat de ses adversaires à droite. C’est le cas notamment du Parti québécois, dont le dernier budget est en parfaite continuité avec le nationalisme conservateur de la CAQ, le néolibéralisme du PLQ, avec un soupçon de social-démocratie pour ne pas déplaire à l’électorat progressiste. Si ON veut ratisser large et aller chercher les souverainistes de droite, alors il devra forcément faire des compromis sur son projet social-démocrate et ressembler au PQ, duquel il souhaite justement se distinguer.

La solution n’est donc pas d’accentuer la question nationale et de mettre de côté le conflit social, ce qui nous rapprocherait clairement du centre et ramollirait par ailleurs le projet souverainiste. Il faut au contraire radicaliser la gauche en la marquant du sceau de la lutte de libération nationale, et radicaliser les indépendantistes sur le plan des enjeux économiques, sociaux et écologiques, qui ne préoccupent guère l’establishment de la bourgeoisie canadienne ou québécoise. Un Québec ne sera pas indépendant s’il reste dépendant du pétrole albertain et détruit ses terres fertiles par des gaz de schiste, que le veuille ou non Pauline Marois, Lucien Bouchard ou André Boisclair.

Le dilemme de la conjonction politique

Si Québec solidaire et Option nationale représentent les deux vrais partis indépendantistes de gauche, ressemblant à une sorte de mélange entre ERC et ICV-EUiA, devraient-ils rester distincts ou s’unir? Ces deux approches peuvent-elles se concilier dans un même parti? Devrait-on s’en tenir à une coalition électorale? ON devrait-il plier bagage et entrer doucement dans QS, sans que ce dernier soit transformé? C’est un scénario envisageable, mais qui ne tirerait pas profit des opportunités actuelles. D’une certaine manière, cela signifierait qu’ON aurait perdu sa bataille et se résignerait, et qu’il ne resterait que les deux anciens joueurs, QS et le PQ. Cependant, QS aurait avantage à gonfler ses rangs souverainistes, d’autant plus que sa position indépendantiste est en pleine évolution et mériterait d’être encore plus affirmée.

Cependant, ON voudrait probablement tenter une fusion entre les deux partis, un peu comme la CAQ qui a pris le relais de l’ADQ. ON privilégierait probablement ce scénario, car cela lui permettrait de lui donner une place importante dans le nouveau parti, au lieu de trouver un rôle subalterne dans l’ancien. Néanmoins, il ne serait pas possible de simplement dissoudre les anciens partis et de les amalgamer dans une nouvelle entité, sans prendre en compte les contraintes, les valeurs, et les priorités de chaque parti. Cette solution serait-elle gagnant/gagnant, gagnant/perdant, ou perdant/perdant?

Il faut d’abord reconnaître que QS est plus ancien et plus complexe, de sorte qu’il ne pourrait se simplifier à outrance et privilégier l’unique indépendance au détriment de son programme social et écologique sans se dénaturer. QS a plusieurs valeurs dominantes, plusieurs priorités qui ne sont pas hiérarchisées, mais qui s’impliquent mutuellement dans un agencement interdépendant. Dans tous les cas, ON devra renoncer au monothéisme de la souveraineté, et accepter que l’indépendance soit une priorité constitutive, sans être la seule à fournir la structure du parti.

Par ailleurs, QS pourrait développer une structure d’accueil pour ON, afin de lui donner un pouvoir particulier et assurer son indépendance politique et idéologique, un peu comme le Parti communiste du Québec (PCQ) qui a décidé d’entrer dans QS tout en gardant son autonomie. Ce scénario permettrait l’absorption d’ON par QS, tout en gardant l’identité du premier. Mais cette solution préserverait l’intégrité du programme de QS, la nouveauté essentielle s’exprimant par une posture plus marquée sur le plan souverainiste. Plusieurs solidaires seraient heureux de ce scénario, mais plusieurs « optionistes » se sentiraient peut-être à l’étroit.

La stratégie d’une coalition est également envisageable, quoi qu’elle ne donne pas davantage de forces aux deux partis. Le pacte de non-agression de la dernière campagne électorale a presque permis à Aussant d’être élu, et a probablement donné un coup de pouce à Françoise David. L’extension d’une coalition aurait peut-être permis de consacrer Serge Roy ou Catherine Dorion dans Taschereau. Mais cette stratégie conjoncturelle (et non structurelle) n’augmente pas la force des deux partis, qui continuent à militer à longueur d’année sur leur terrain respectif, dédoublant ainsi les forces de partis indépendantistes et progressistes très semblables par ailleurs. S’il n’y a pas de fusion ou d’absorption d’ici la prochaine campagne électorale, une stratégie de front uni sera certainement au rendez-vous.

Les défis d’un nouveau parti

Enfin, le scénario le plus excitant mais le plus incertain serait une véritable fusion, la création d’un nouveau parti. L’avantage principal serait de donner une plus forte visibilité aux projets de Québec solidaire et Option nationale, tout en constituant la principale alternative au vieux partis de la scène politique provinciale. On aurait ainsi un parti à la fois plus progressiste et plus souverainiste que son principal rival, le Parti québécois. Cette stratégie pourrait accélérer le déclin du PQ, de sorte que la réelle unité indépendantiste et progressiste aurait pris naissance à l’extérieur de la vieille formation politique, dans un terreau jeune et dynamique, qui prendrait le relais de l’émancipation de la société québécoise.

Le nouveau parti pourrait avoir comme axe central la justice sociale, l’indépendance, l’écologie et la réforme des institutions démocratiques. Nous aurions ainsi tous les ingrédients réunis pour constituer un réel changement au Québec, qui ne serait pas un simple ménage ou dégraissage de l’État, mais une transformation sociale, politique et économique. Il pourrait y avoir une aile gauche du parti, constituée en bonne partie par QS, et une aile indépendantiste formée par ON, qui seraient deux faces formellement distinctes mais réellement unies. En prenant l'exemple catalan, il pourrait y avoir une aile républicaine semblable à ERC, regroupant les indépendantistes et nationalistes de gauche, et une aile socialiste similaire à ICV-EUiA, regroupant la gauche radicale et les écologistes. Il y aurait une conjonction de l'estelada blava (drapeau à l'étoile bleu et l'étoile blanche qui représente qui représente le mouvement catalan depuis 1918), et l'estalada groga (triangle jaune et étoile rouge, qui donne un accent socialiste au mouvement indépendantiste).

La majorité du programme solidaire devra rester intact, mais il devra ajouter les éléments essentiels d’Option nationale (Banque du Québec, pédagogie du LIT, etc.), en combinant les principales forces des deux formations sans les écraser. Les deux types d'argumentation pour la souveraineté, la gratuité scolaire et autres propositions sociales, politiques et économiques pourraient être réunies, de sorte que nous pourrions convaincre à la fois l’homo economicus et l’homo civicus présents dans chaque individu. Si QS justifie son projet en terme de justice (tout en prenant soin de chiffrer ses engagements), ON met l’emphase sur l’efficacité de sa plateforme, de sorte que nous aurions deux justifications complémentaires de politiques relativement semblables. Évidemment, il faudrait éviter de former une bouillie idéologique et politique, mais la combinaison d’éléments hétérogènes dans un tout cohérent est toujours possible si elle découle d’un processus démocratique, participatif et délibératif, permettant d’obtenir un consensus par recoupement. Si un tel consensus était impossible à atteindre, nous aurions tout de même une alliance stratégique et pratique sur fond de différends idéologiques.

Digression sur les verts

Par ailleurs, le Parti vert du Québec, qui s’est classé quatrième dans l’évaluation environnementale des partis politiques (QS étant premier), pourrait décider de rejoindre le nouveau parti. Ceci donnerait une couleur véritablement verte à la nouvelle formation (même si QS est déjà écologiste), de sorte qu’il pourrait clairement se démarquer du pseudo-développement durable des principaux partis (PQ, CAQ, PLQ). Certes, le PVQ est mal organisé, peu stratégique, moyennement cohérent, et agnostique sur les débats gauche/droite, fédéraliste/souverainiste. Il recueille essentiellement le vote des fédéralistes progressistes, de sorte qu’il pourrait éventuellement s’allier à l’Union citoyenne du Québec (UCQ) ou à un hypothétique NPD-Québec.

Mais son programme réformiste-centriste-ambigu, qui relève principalement des contradictions de l’écologie politique des années 80, pourrait recevoir sa pleine expression dans une nouvelle formation réellement écologiste. Comme le programme du parti vert est caduc, car il ne trouve pas sa place dans l’échiquier politique et se base sur le discours vague du développement durable (qui fait consensus sans réellement changer les choses), il devra procéder à une critique des véritables causes de la crise écologique, dont le néolibéralisme constitue l’une des plus importantes composantes. Si le PVQ ne peut faire mieux que le Parti québécois, il n’a qu’à rejoindre ce parti (ce que ses anciens chefs Scott McKay et Jean Ouimet ont fait par le passé), ou bien se joindre à un parti réellement écologiste. QS n’a pas besoin du PVQ pour être plus écologiste, mais le premier gagnerait à accueillir les militants écologistes du second, ces derniers ayant avantage à participer à une force politique émergente. Toute formation politique qui met la crise écologique en second plan au profit de l'économie est aujourd'hui totalement irresponsable parce que la justice sociale et écologique, la survie de l'humanité et celle des écosystèmes, sont indissociables.

Cette digression sur le parti vert permet d’éclairer une crainte réelle reliée à toute nouvelle formation politique : la peur d’être dénaturé. Le PVQ avait déjà approché l’UFP par le passé, et QS avait tenté d’ouvrir ses portes ; mais les verts ont eu peur de se faire manger par la gauche, de devenir une simple cause parmi d’autres. La même inquiétude pourrait survenir, tant chez les solidaires que les optionistes ; les premiers auraient peur de perdre la justice sociale au profit de l’indépendance, et les seconds l’inverse. Or, une nouvelle formation progressiste et indépendantiste devrait réunir une pluralité de principes fondamentaux et ne pas les hiérarchiser. Que ce passerait-il si les féministes craignaient de perdre leur importance face aux socialistes, et les gauchistes perdre leur visibilité devant les écologistes ? Pourtant, toute cette pluralité coexiste très bien dans QS, car les parties agissent et réfléchissent ensemble tout en gardant leur spécificité. L’unité n’est pas menacée par la diversité ; le Multiple enrichit l’Un, et l’Un redonne sa force au Multiple.

Multiplier les forces, éviter la neutralisation

La nouvelle formation politique pourrait donc rassembler un nouveau joueur essentiel de la scène politique québécoise (ON), ressusciter un parti en perdition (PVQ), et renforcer le plus important parti de « nouvelle génération », Québec solidaire. Le PVQ aurait moins peur de perdre sa place au profit de la gauche, car ON ferait également valoir ses points, et il n’y aurait plus de formation prédominante menaçant d’englober les autres. Le principal inconvénient d’un tel scénario de fusion serait le risque non-négligeable de faire pencher QS vers le centre (ON étant moins gauchiste, et le PVQ moins souverainiste). On aurait donc une neutralisation politique de chaque parti au profit d’une nouvelle entité molle et décentrée, au lieu d’une nouvelle formation radicalisée par les forces vives de chaque partie. Le principal risque est là : comment augmenter nos forces respectives sans se perdre mutuellement, comment combiner les éléments gagnants de chaque idée dans une nouvelle configuration politique, à la fois inspirante et stratégique ?

Un tel scénario, profondément instable mais riche en potentialités, devra se baser sur des idées directrices. Le nouveau parti ne pourra avoir un seul but ultime, que ce soit la gauche, l’indépendance ou l’écologie. La combinaison des priorités ne formerait pas une chaîne, qui ne serait guère plus solide que son maillon le plus faible. L’entrelacement des valeurs constitutives formerait plutôt un câble, dont les fibres se renforceront mutuellement.


L’échiquier politique québécois

Pour visualiser la configuration des forces progressistes et souverainistes, il est important de prendre un échiquier politique bien adapté à la situation québécoise. Je m'inspire donc du schéma tiré du blog de Carl Boileau. Carl Boileau aurait espéré un projet de réforme du PQ en alliant divers clubs politiques (altermondialiste, écologiste, nationaliste centre-droit, syndical), ce qui placerait le parti dans un centre-gauche timide. Mais on peut constater qu'un PQ au pouvoir se déplace toujours vers la droite et un compromis fédéraliste à cause de contraintes électorales, parlementaires et économiques. Le projet ici proposé est de créer une alliance ou un nouveau parti, dont QS et ON seraient les principaux acteurs.

Dans le premier scénario (point bleu dans la zone de rupture), les QS et ON se combinent et font plusieurs compromis de chaque côté. Nous obtiendrons alors une nouvelle formation politique un peu moins à gauche et un peu moins souverainiste, mais nettement plus radicale que le PQ. Dans le deuxième scénario (point rouge), les deux partis ne se neutralisent pas mais additionnent leurs forces (à la manière d'un produit scalaire). Le nouveau parti serait ainsi à la fois plus à gauche et plus indépendantiste. Ce scénario serait probablement moins populaire immédiatement auprès des électeurs (rupture trop radicale pour plusieurs), mais il permettrait néanmoins de se démarquer de son principal rival, le PQ, qui demeure dans un centre souverainiste et timide. Le nouveau parti serait alors la vraie alternative aux partis centristes, libéraux, fédéralistes et conservateurs de la vieille génération (PQ, PLQ et CAQ).

Pour ce qui est du Parti vert du Québec, qui est invisible sur cet échiquier politique (ce dernier ne voulant pas se positionner officiellement sur l'axe gauche/droite et souverainiste/progressiste!), il se situe probablement dans un endroit proche du NPD fédéral ou de la "place virtuelle pour un nouveau parti". Il rejoindrait donc probablement l'UCQ (nouveau parti fédéraliste de centre) et un éventuel NPD-Québec, à moins qu'il décide d'opter pour un parti réellement écologiste. Dans le scénario de l'arrivée hypothétique d'un nouveau parti progressiste fédéraliste, QS aurait la chance de se démarquer nettement par son indépendantisme, et le nouveau NPD-Québec pourrait enfin gruger des votes aux libéraux sur l'ouest de l'île de Montréal. Ce nouveau joueur ne serait donc pas une menace pour le projet indépendantiste solidaire.

Par ailleurs, si un nouveau parti politique nationaliste conservateur émerge (en haut à droite du cadran), ON pourrait être tenté de le rejoindre en délaissant son programme progressiste, en voulant faire la souveraineté à tout prix (indépendamment de l'axe gauche/droite). On assisterait alors à l'émergence d'un front nationaliste virtuellement dangereux, se rapprochant davantage du Front national français ou du camp "nationaliste" de Franco (pour reprendre l'analogie de la guerre d'Espagne). Ce scénario serait malheureux, car il diviserait les voix souverainistes entre la gauche (QS), le centre (PQ), et la droite (nationalisme identitaire de la CAQ et virtuellement ON).

Le nationalisme, pris isolément, surtout dans un contexte de mondialisation néolibérale, peut facilement se retourner en un souverainisme allergique aux intrus, les individus déboussolés voulant se retrouver « entre nous ». C'est pourquoi le nationalisme de gauche, ou indépendantisme, doit être privilégié contre ses dérives de droite. Une grande alliance entre QS et ON permettrait ainsi d'éviter ce piège, et de former un parti de rupture avec le système politique et économique dominant.

lundi 26 novembre 2012

Alliance socialiste et indépendantiste (partie 3)


Le mythe du LIT

La principale différence entre Option nationale et Québec solidaire, bien qu’elle soit en partie idéologique, est fondamentalement stratégique. Il est logiquement possible que les deux partis puissent soutenir des conceptions hétérogènes de l’indépendance (au niveau des raisons et justifications du projet, qu’elles soient économiques, politiques, sociales, culturelles), tout en cohabitant librement au sein d’une même organisation. Or, cela suppose de s’entendre sur les moyens de parvenir à l’indépendance (unité pratique, objective). La question pratique n’est donc pas de savoir pourquoi nous voulons faire l’indépendance (bien que celle-ci soit importante), mais comment nous devons la faire. Le pourquoi relève de l’éthique (le Bien), alors que le comment renvoie au politique (le Juste). Nous pouvons avoir un pluralisme raisonnable au niveau des diverses conceptions d’un Québec souverain, mais nous devons trouver un consensus sur la justice et l’efficacité du processus d’indépendance.

La stratégie d’Option nationale est simple, voire désarmante : prendre le pouvoir via les élections et décréter la souveraineté du Québec. Il s’agit de faire le LIT, soit de rapatrier les Lois, Impôts et Traités à l’Assemblée nationale. Or, le LIT n’est pas une stratégie, mais la simple description de la souveraineté d’un État. Cela peut sembler trivial, car les souverainistes s'accordent tous sur cette définition. Le LIT est une proposition analytique, du type « les célibataires sont des individus non-mariés », qui ne fait qu’expliciter ce qui est déjà contenu dans le concept de souveraineté.

Jean-Martin Aussant fait office de bon pédagogue, car l’explication conceptuelle de la souveraineté permet de désamorcer certaines confusions entourant ce projet. Mais il s’agit d’une conception abstraite de la souveraineté, qui suppose qu’une fois arrivé au pouvoir, le parti élu aura toute la liberté et la légitimité de se réapproprier l’ensemble des compétences au niveau national. Cette affirmation hypothétique est-elle vérifiée dans les faits?

D’une part, la stratégie gradualiste du Parti québécois est plus claire sur la question : celui-ci ira négocier progressivement certaines compétences avec le gouvernement fédéral, en espérant avoir une certaine écoute et une certaine légitimité découlant de son élection. Malheureusement, dans un contexte de gouvernement minoritaire, l’État fédéral ne voudra pas répondre sérieusement aux demandes du provincial, et la légitimité d’un tel processus sera même contestée à l’Assemblée nationale. La stratégie de négociation nécessite donc une majorité claire, et un rapport de force reposant sur des conjonctures économiques, sociales et politiques favorables, que ce soit à l’échelle internationale, fédérale, provinciale et locale. La recette est assez simple, mais les ingrédients pour la réussir sont rarement réunis. ON suppose donc une stratégie semblable au PQ, mais en plus musclée ; elle procède tout d’un coup, au lieu d’y aller par étapes. Voilà pourquoi les caribous y trouvent leur compte. Malheureusement, cette stratégie souverainiste dépend du processus d’élection, et donc de l’électorat, du mode de scrutin et d’autres contraintes reliées à la démocratie représentative.

Par ailleurs, comme ON veut écrire une Constitution seulement après que le processus souverainiste ait été amorcé par l’État, il voit celle-ci comme le résultat ou l’officialisation d’un processus essentiellement technique et administratif. Les institutions seraient principalement transformées par les élites (politiciens, experts constitutionnels, appuyés par une consultation publique imprécise), le peuple servant uniquement à élire et entériner un processus fait essentiellement par le haut (approche top-down). Aucune mention n’est faite sur les autochtones et leur droit à l’auto-détermination (que le peuple québécois réclame par ailleurs), comme si l’unité nationale était un fait évident, ne nécessitant aucune réflexion ni construction. Le parlementarisme est donc considéré comme la seule voie du salut national.

Malheureusement, l’efficacité de la stratégie représentative est incertaine, car elle repose essentiellement sur l’électorat, qui doit se prononcer majoritairement en sa faveur avant le début du processus (celui-ci n’étant pas assuré de fonctionner). Il s’agit en quelque sorte d’un référendum renversé, où l’élection tient lieu de référendum exécutoire sur la souveraineté, au lieu de procéder en deux étapes (la prise de pouvoir d’abord, puis un référendum par la suite). Ce raccourci est intéressant, mais il est contraint par la légitimité de cette procédure. Par exemple, si ON obtenait 66 sièges à l’Assemblée nationale, avec un taux moyennement élevé d’abstention, il pourrait former un gouvernement majoritaire avec seulement 24% des électeurs qui auraient voté en sa faveur (ce scénario ressemble à celui du dernier gouvernement libéral). Logiquement, ON devrait immédiatement amorcer le processus souverainiste, même si seulement un quart de la population avait voté pour ce projet!

C’est bien la conclusion étrange à laquelle est confrontée Option nationale. Comme l’efficacité démocratique dépend avant tout de la légitimité, le gouvernement canadien aurait de bonnes raisons de refuser de redonner des pouvoirs à l’Assemblée nationale, le projet souverainiste ayant obtenu un faible pourcentage de participation. Le fédéral pourrait simplement dire que le mandat n’est pas suffisamment clair ou légitime, de sorte qu’ON serait obligé de faire un référendum sur la question ; il opterait alors pour la stratégie péquiste. De plus, rien ne prouve que les conjonctures économico-politiques seraient favorables à l’appropriation totale des compétences au niveau national, de sorte qu’ON devrait inévitablement négocier, un à un, les différents pouvoirs et composantes du LIT. Finalement, sa stratégie est fondamentalement semblable à celle du PQ, mais en plus précipitée. Comme elle dépend largement du système représentatif, ON serait poussé à faire des compromis, négocier des ententes entre la gauche et la droite, et se soumettre aux caprices des électeurs pour tenter de prendre le pouvoir à tout prix. Ainsi sonne l’échec de la simplicité apparente de la stratégie représentative.

L’indépendance participative

Le fait que Québec solidaire veuille « discuter du caillou » peut sembler anodin, et l’Assemblée constituante peut représenter pour certains un obstacle important à la souveraineté du Québec. Mais derrière la complexité apparente de ce processus, se cache la simplicité réelle de cette stratégie. Si la souveraineté dépend avant tout de la volonté commune d’avoir un pays, aussi bien faire participer l’ensemble de la population à la constitution de celui-ci. Au lieu de voter pour une réforme institutionnelle aux conséquences incertaines, c’est-à-dire un Oui ou un Non sans contenu précis, ne serait-il pas mieux de contribuer activement et collectivement à l’élaboration de la question nationale et de la forme qui sera donnée au projet? Le Oui du référendum qui entérinerait la Constitution ne découlerait-il pas naturellement d’un processus d’auto-formation de la volonté générale? Il serait étrange qu’une société vote contre un projet qu’elle aurait elle-même construit!

La longueur relative de cette stratégie (moins de 2 ans) n’est pas un argument suffisant pour réfuter son efficacité. Par exemple, en mobilisant différents acteurs, milieux et régions du Québec, n’allons-nous pas motiver davantage les gens, de sorte qu’ils pourront voter pour un projet qu’ils auront eux-mêmes dessiné? Une délibération publique, où se dérouleraient des discussions informelles, débats, assemblées populaires de quartier, élaborations de consensus, contestations sociales de toutes sortes, ne pourrait-elle pas enrichir la Constitution et donner une image plus fidèle de la société québécoise? Doit-on obligatoirement passer par une élite qui forgerait le moule de la société future d’après sa propre image, en refusant au peuple l'accomplissement de sa tâche essentielle, soit la souveraineté, c’est-à-dire la possibilité de décider librement et collectivement de son avenir? La souveraineté populaire se résume-t-elle à un vote passif extraordinaire, ou existe-t-elle par une participation citoyenne continue? Doit-on privilégier une approche unanimiste entre caribous qui cherchent à prendre le pouvoir (avant-garde), ou laisser une population plurielle décider par elle-même les contours de son projet collectif?

Par ailleurs, certains membres d’ON craignent que les fédéralistes fassent partie de l’Assemblée constituante et réduisent par le fait même sa portée. Par ailleurs, ils reprochent à QS de lier organiquement l’indépendance et la gauche, alors qu’il faudrait rallier les souverainistes de toutes allégeances. Or, l’incohérence est plutôt du côté d’ON, qui refuse de rallier les québécois(es) de toutes allégeances pour réserver l’indépendance aux purs et durs, en faisant abstraction des conflits réels qui animent la société québécoise. Les citoyennes et les citoyens de l’Assemblée constituante proviendront de nombreux milieux, de sorte que les politiques de gauche ne seront pas intrinsèquement liées au contenu de la Constitution, mais à la forme démocratique de ce processus (souveraineté populaire et participative, plutôt que nationale et représentative).

Cette question, bien qu’elle semble rhétorique, renferme une divergence stratégique profonde : pour motiver le peuple, il faut le rendre capable d’indépendance, et pour ce faire, il devra participer à son processus d’autoconstitution, dont la légitimité constitutionnelle émergera naturellement, ce qui contribuera à assurer l’efficacité de la réappropriation collective des moyens politiques et économiques du Québec. Il est peu probable que le peuple soit prêt à défendre coûte que coûte des réformes menées par quelques élites, aussi louables soient-elles ; mais il serait probablement plus intéressé à défendre son autonomie collective, surtout si celle-ci exprime l’identité qu’il aura lui-même forgée.

Dans un scénario où le gouvernement canadien refuserait de reconnaître juridiquement la souveraineté du peuple québécois, une grande résistance serait plus probable de survenir après la tenue d’une Assemblée constituante, car ça ne serait pas une simple décision politique qui serait niée, mais bien une identité collective fraîchement créée. Même s’il s’agit de spéculations, celles-ci permettent d’envisager la forme que prendrait la révolution politique du Québec en cas de refus, voire la révolution sociale amorcée par le processus d’émancipation collective pouvant résulter de l’Assemblée constituante. Ce ne sont que des hypothèses, des probabilités éventuelles de cette stratégie, qui est d’ailleurs beaucoup plus stimulante qu’un vote électoral où le mandat de la souveraineté serait confié à quelques députés.

Enfin, l’indépendance formelle du Québec (souveraineté nationale de l’État québécois), ne sera jamais aussi forte que l’indépendance réelle de la société (souveraineté du peuple québécois). Si nous ne nous dotons pas d’une Constitution permettant d’y insérer les principes fondamentaux d’une future République sociale et écologique (égalité hommes/femmes, mais aussi les droits de la Terre Mère, droit à un revenu de citoyenneté, etc.), nous resterons largement esclaves de la société actuelle, du gouvernement représentatif et du système capitaliste. Pourquoi changer la carrosserie du Québec si le même moteur désuet reste inchangé?

Évidemment, l’hypothétique République du Québec reste une utopie, qui pourra néanmoins émerger du débat concernant la forme de la société future. Pourquoi privilégier la conception abstraite de l’indépendance (LIT) et concevoir la Constitution comme un accessoire, alors que celle-ci représente le cœur d’un nouveau Québec qui se réalisera par la souveraineté populaire? La participation démocratique n’est pas anodine, car elle représente l’exercice déjà efficient d’une indépendance en marche. L’indépendance n’est pas une chose (le Grand Soir du référendum), mais un processus créatif et complexe qui rencontrera des obstacles, des opportunités, mais surtout de la nouveauté.

À la lumière de ces réflexions, la stratégie représentative apparaît comme étant moins simple que simpliste. À l’inverse, la stratégie participative pourrait déboucher sur plusieurs avenues hautes en couleur. La voie représentative ne donne pas plus de garanties que la stratégie participative, mais apporte un certain confort à ceux qui voudrait que la souveraineté se produise doucement par les urnes. La seconde stratégie relève des urnes et de la rue, l’urne n’étant qu’un moment d’un grand processus qui se déroulerait essentiellement par la délibération, la contestation et l’élaboration discursive au sein de l’espace public. Elle combine la stratégie représentative mais ne se limite pas à elle, de sorte qu’elle prend tous les outils disponibles pour réaliser la souveraineté du Québec. Si ON s’attache exclusivement au pouvoir de l’État, QS reconnaît l’importance de la participation active de la société civile ; l’État ne peut être que le parent qui regarde son adolescent devenir adulte. La première voie est autoritaire et électoraliste ; la seconde est anti-autoritaire et délibérative. L’indépendance participative reconnaît une légitimité réelle à la population, et ne fait que la supporter dans son processus d’auto-émancipation collective.

…Suite dans la partie 4…

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...