mardi 27 novembre 2012

Vive la Catalogne libre!


Alliance socialiste et indépendantiste (4 de 4)

Les résultats des dernières élections catalanes sont extrêmement stimulantes pour comprendre les transformations du mouvement indépendantiste dans le monde. Au Québec, tant la gauche que le mouvement souverainiste devraient remettre en question certaines idées reçues sur la question nationale et son articulation avec la question sociale. En analysant les dernières péripéties catalanes, nous essayerons de tracer un portrait quant à l’avenir d’une alliance socialiste et indépendantiste, qui pourrait s’inscrire dans un rapprochement plus étroit entre Québec solidaire et Option nationale.

Bref portrait du catalanisme

Le mouvement indépendantiste catalan a une longue histoire. D’abord issu du mouvement culturel et romantique Renaixença, qui prôna une réaffirmation de la langue catalane et des revendications régionalistes, le catalanisme se transforma peu à peu en mouvement nationaliste, visant la reconnaissance de la nation et l’autonomie politique de la Catalogne. D’abord marqué par le républicanisme de gauche, le mouvement indépendantiste a dû affronter la vive répression du régime franquiste, qui désirait écarter les cultures régionales et les mouvements autonomistes.

Le camp « républicain », formant le Front populaire durant guerre d'Espagne, était une alliance parfois tendue entre les républicains de gauche, socialistes, communistes et anarchistes. Ils essayèrent tant bien que mal de résister contre le camp « nationaliste » de la dictature du gouvernement espagnol sous le règne de Franco. Comme le nationalisme peut souvent être associé à une idéologie conservatrice et autoritaire, il serait donc mieux de réserver ce vocable aux partisans de l’identité nationale à droite de l’échiquier politique, par opposition aux « indépendantistes » qui se placent souvent dans une posture de résistance égalitariste, d’un mouvement d’émancipation ou de libération nationale, beaucoup plus marqué à gauche.

Au Québec par exemple, un parti comme la CAQ est nationaliste sans être souverainiste, tandis que Québec solidaire est indépendantiste et souverainiste. De son côté, le Parti indépendantiste est davantage nationaliste, alors que le Rassemblement pour l’indépendance du Québec (RIN) était clairement indépendantiste. Les partis au centre, comme le Parti québécois et Option nationale, se concentrent sur la souveraineté en oscillant entre le nationalisme et l’indépendantisme. Cette distinction entre indépendantisme (gauche) et nationalisme (droite) est limitée, mais tout de même utile pour comprendre les alliances politiques.

Pour revenir à la Catalogne, elle acquiert un statut d’autonomie en 1932 par le biais d’un gouvernement catalan, la Generalitat. Grandement limitée par le régime franquiste, la Generalitat ne sera vraiment rétablie qu’après la mort de Franco et une importante grève, en 1977. Pendant la dictature, un important mouvement ouvrier faisait renaître des activités politiques et culturelles, en conjonction avec des universitaires qui créèrent la revue Serra d’Or qui fut censurée. L’indépendantisme se plaça d’emblée du côté de la résistance ouvrière, contre l’oppression nationaliste espagnole.

Ensuite, la Constitution espagnole de 1978 reconnut l’Espagne comme un État démocratique composé de plusieurs régions et nationalités. Cela ne fit pas reculer le mouvement indépendantiste pour autant, un groupe armé comme Terra Lliure (analogue catalan du FLQ) commis 200 attentats en 1978 et 1985, avant de se dissoudre et de se rallier au parti Esquerra Republicana. Pendant ce temps, le parti nationaliste de centre-droit Convergència i Unio (CiU), dont l’équivalent québécois pourrait être le PQ, prit le pouvoir de 1980 à 2003.

Le parti CiU fut remplacé par une coalition de gauche, formé par le Parti socialiste de Catalogne (PSC), Esquerra Republicana (ERC) et Iniciativa per Catalunya Verds - Esquerra Unida i Alternativa (ICV-EUiA), parti écosocialiste indépendantiste. Le 30 septembre 2005, cette alliance socialiste et indépendantiste adopta une réforme importante pour la Catalogne, reconnaissant celle-ci comme une nation et lui octroyant davantage de compétences politiques. Malheureusement, le 10 juillet 2010, la Cour constitutionnelle espagnole annula une large partie de l’accord et enleva toute référence à la nationalité. Le soir même, un million de personnes se réunirent à Barcelone et scandèrent « Nous sommes une nation, c’est à nous de décider ».

Élections catalanes 2012

Le 11 septembre septembre, jour de la fête nationale catalane (Diada), une gigantesque manifestation indépendantiste d’un million et demi de personnes eut lieu à Barcelone. Le président Artur Mas décida alors de déclencher des élections, qui eurent des résultats très intéressants. Les principaux perdants furent la coalition nationaliste et conservatrice (CiU) et le Parti socialiste fédéraliste (PSC), qui perdirent plusieurs sièges au profit des formations de gauche indépendantistes. Le CiU reste le parti dominant, mais il devra forcément faire une alliance, notamment avec la gauche. Voici un portrait des élections qui essaie de tracer un portrait avec les partis québécois.

Parti politique catalan
Équivalent québécois
Position politique
Sièges
Convergence et Union (CiU)
Parti québécois
Centre-droit
nationaliste
50 (-8)
Gauche républicaine (ERC)
Québec solidaire (modéré)
Gauche
indépendantiste
21 (+11)
Parti socialiste (PSC)
NPD-Québec?
Gauche
fédéraliste
20 (-8)
Parti populaire de Catalogne (PPC)
Parti libéral
Centre-droit
fédéraliste
19 (+1)
Initiative verte – Gauche alternative unie (ICV-EUiA)
Québec solidaire (radical)
Extrême-gauche
indépendantiste
13 (+3)
Citoyens – Parti des citoyens
(Cs)
Union citoyenneté du Québec (UCQ)
Centre
fédéraliste
9 (+6)
Candidatura d’Unitat Popular (CUP)
Québec solidaire
(radical)
Extrême-gauche
indépendantiste
3

Au total, il y a donc 87 députés souverainistes, contre 48 fédéralistes. Sur les 87, seulement 50 sont nationalistes, contre 37 indépendantistes qui vont de la gauche républicaine à la gauche radicale écologiste. Évidemment, cette situation politique ne reflète en rien la configuration actuelle des forces souverainistes et progressistes au Québec. Mais elle peut nous apprendre quelque chose sur la trajectoire des luttes de libération nationale, dans un contexte économique explosif et d’accroissement des inégalités sociales.

D’un côté, il est faux de croire qu’il soit nécessaire de faire abstraction du clivage gauche/droite pour se concentrer sur le débat souverainiste/fédéraliste. Les deux axes existent et sont en tension continue, de sorte qu’il faut se positionner clairement sur ces options et les articuler pour bander l’arc de l’émancipation. La gauche n’affaiblit pas le mouvement indépendantiste, mais le renforce. Contre toute apparence, il s’avère que Québec solidaire possède une position indépendantiste plus radicale qu’Option nationale. En effet, le premier propose une indépendance populaire et participative, alors que le second opte pour une souveraineté nationale et représentative. Le fait que QS ait plusieurs priorités, dont la solidarité sociale, le féminisme et l’écologie, ne diminue en rien sa position indépendantiste, à l’instar d’ERC et ICV-EUiA.

Évidemment, la gauche n’implique pas nécessairement une position souverainiste, comme le montre le PSC et un éventuel NPD-Québec. Il serait même utile qu’un tel parti soit créé, de manière à rafler quelques sièges dans l’Ouest de Montréal. Les anglophones qui votent systématiquement pour le Parti libéral ou le Parti vert, faute de mieux, pourraient enfin opter pour une solution non-souverainiste et progressiste. Par ailleurs, la gauche indépendantiste devra inévitablement consolider ses forces, car contrairement à la Catalogne, le Québec ne peut se permettre d’avoir plusieurs partis de gauche et d’extrême-gauche avec autant de sièges, pour faire le poids contre la droite souverainiste et fédéraliste.

De son côté, le nationalisme de centre-droit doit forcément faire des compromis et s’aligner sur le statu quo, et essayer de gagner l’électorat de ses adversaires à droite. C’est le cas notamment du Parti québécois, dont le dernier budget est en parfaite continuité avec le nationalisme conservateur de la CAQ, le néolibéralisme du PLQ, avec un soupçon de social-démocratie pour ne pas déplaire à l’électorat progressiste. Si ON veut ratisser large et aller chercher les souverainistes de droite, alors il devra forcément faire des compromis sur son projet social-démocrate et ressembler au PQ, duquel il souhaite justement se distinguer.

La solution n’est donc pas d’accentuer la question nationale et de mettre de côté le conflit social, ce qui nous rapprocherait clairement du centre et ramollirait par ailleurs le projet souverainiste. Il faut au contraire radicaliser la gauche en la marquant du sceau de la lutte de libération nationale, et radicaliser les indépendantistes sur le plan des enjeux économiques, sociaux et écologiques, qui ne préoccupent guère l’establishment de la bourgeoisie canadienne ou québécoise. Un Québec ne sera pas indépendant s’il reste dépendant du pétrole albertain et détruit ses terres fertiles par des gaz de schiste, que le veuille ou non Pauline Marois, Lucien Bouchard ou André Boisclair.

Le dilemme de la conjonction politique

Si Québec solidaire et Option nationale représentent les deux vrais partis indépendantistes de gauche, ressemblant à une sorte de mélange entre ERC et ICV-EUiA, devraient-ils rester distincts ou s’unir? Ces deux approches peuvent-elles se concilier dans un même parti? Devrait-on s’en tenir à une coalition électorale? ON devrait-il plier bagage et entrer doucement dans QS, sans que ce dernier soit transformé? C’est un scénario envisageable, mais qui ne tirerait pas profit des opportunités actuelles. D’une certaine manière, cela signifierait qu’ON aurait perdu sa bataille et se résignerait, et qu’il ne resterait que les deux anciens joueurs, QS et le PQ. Cependant, QS aurait avantage à gonfler ses rangs souverainistes, d’autant plus que sa position indépendantiste est en pleine évolution et mériterait d’être encore plus affirmée.

Cependant, ON voudrait probablement tenter une fusion entre les deux partis, un peu comme la CAQ qui a pris le relais de l’ADQ. ON privilégierait probablement ce scénario, car cela lui permettrait de lui donner une place importante dans le nouveau parti, au lieu de trouver un rôle subalterne dans l’ancien. Néanmoins, il ne serait pas possible de simplement dissoudre les anciens partis et de les amalgamer dans une nouvelle entité, sans prendre en compte les contraintes, les valeurs, et les priorités de chaque parti. Cette solution serait-elle gagnant/gagnant, gagnant/perdant, ou perdant/perdant?

Il faut d’abord reconnaître que QS est plus ancien et plus complexe, de sorte qu’il ne pourrait se simplifier à outrance et privilégier l’unique indépendance au détriment de son programme social et écologique sans se dénaturer. QS a plusieurs valeurs dominantes, plusieurs priorités qui ne sont pas hiérarchisées, mais qui s’impliquent mutuellement dans un agencement interdépendant. Dans tous les cas, ON devra renoncer au monothéisme de la souveraineté, et accepter que l’indépendance soit une priorité constitutive, sans être la seule à fournir la structure du parti.

Par ailleurs, QS pourrait développer une structure d’accueil pour ON, afin de lui donner un pouvoir particulier et assurer son indépendance politique et idéologique, un peu comme le Parti communiste du Québec (PCQ) qui a décidé d’entrer dans QS tout en gardant son autonomie. Ce scénario permettrait l’absorption d’ON par QS, tout en gardant l’identité du premier. Mais cette solution préserverait l’intégrité du programme de QS, la nouveauté essentielle s’exprimant par une posture plus marquée sur le plan souverainiste. Plusieurs solidaires seraient heureux de ce scénario, mais plusieurs « optionistes » se sentiraient peut-être à l’étroit.

La stratégie d’une coalition est également envisageable, quoi qu’elle ne donne pas davantage de forces aux deux partis. Le pacte de non-agression de la dernière campagne électorale a presque permis à Aussant d’être élu, et a probablement donné un coup de pouce à Françoise David. L’extension d’une coalition aurait peut-être permis de consacrer Serge Roy ou Catherine Dorion dans Taschereau. Mais cette stratégie conjoncturelle (et non structurelle) n’augmente pas la force des deux partis, qui continuent à militer à longueur d’année sur leur terrain respectif, dédoublant ainsi les forces de partis indépendantistes et progressistes très semblables par ailleurs. S’il n’y a pas de fusion ou d’absorption d’ici la prochaine campagne électorale, une stratégie de front uni sera certainement au rendez-vous.

Les défis d’un nouveau parti

Enfin, le scénario le plus excitant mais le plus incertain serait une véritable fusion, la création d’un nouveau parti. L’avantage principal serait de donner une plus forte visibilité aux projets de Québec solidaire et Option nationale, tout en constituant la principale alternative au vieux partis de la scène politique provinciale. On aurait ainsi un parti à la fois plus progressiste et plus souverainiste que son principal rival, le Parti québécois. Cette stratégie pourrait accélérer le déclin du PQ, de sorte que la réelle unité indépendantiste et progressiste aurait pris naissance à l’extérieur de la vieille formation politique, dans un terreau jeune et dynamique, qui prendrait le relais de l’émancipation de la société québécoise.

Le nouveau parti pourrait avoir comme axe central la justice sociale, l’indépendance, l’écologie et la réforme des institutions démocratiques. Nous aurions ainsi tous les ingrédients réunis pour constituer un réel changement au Québec, qui ne serait pas un simple ménage ou dégraissage de l’État, mais une transformation sociale, politique et économique. Il pourrait y avoir une aile gauche du parti, constituée en bonne partie par QS, et une aile indépendantiste formée par ON, qui seraient deux faces formellement distinctes mais réellement unies. En prenant l'exemple catalan, il pourrait y avoir une aile républicaine semblable à ERC, regroupant les indépendantistes et nationalistes de gauche, et une aile socialiste similaire à ICV-EUiA, regroupant la gauche radicale et les écologistes. Il y aurait une conjonction de l'estelada blava (drapeau à l'étoile bleu et l'étoile blanche qui représente qui représente le mouvement catalan depuis 1918), et l'estalada groga (triangle jaune et étoile rouge, qui donne un accent socialiste au mouvement indépendantiste).

La majorité du programme solidaire devra rester intact, mais il devra ajouter les éléments essentiels d’Option nationale (Banque du Québec, pédagogie du LIT, etc.), en combinant les principales forces des deux formations sans les écraser. Les deux types d'argumentation pour la souveraineté, la gratuité scolaire et autres propositions sociales, politiques et économiques pourraient être réunies, de sorte que nous pourrions convaincre à la fois l’homo economicus et l’homo civicus présents dans chaque individu. Si QS justifie son projet en terme de justice (tout en prenant soin de chiffrer ses engagements), ON met l’emphase sur l’efficacité de sa plateforme, de sorte que nous aurions deux justifications complémentaires de politiques relativement semblables. Évidemment, il faudrait éviter de former une bouillie idéologique et politique, mais la combinaison d’éléments hétérogènes dans un tout cohérent est toujours possible si elle découle d’un processus démocratique, participatif et délibératif, permettant d’obtenir un consensus par recoupement. Si un tel consensus était impossible à atteindre, nous aurions tout de même une alliance stratégique et pratique sur fond de différends idéologiques.

Digression sur les verts

Par ailleurs, le Parti vert du Québec, qui s’est classé quatrième dans l’évaluation environnementale des partis politiques (QS étant premier), pourrait décider de rejoindre le nouveau parti. Ceci donnerait une couleur véritablement verte à la nouvelle formation (même si QS est déjà écologiste), de sorte qu’il pourrait clairement se démarquer du pseudo-développement durable des principaux partis (PQ, CAQ, PLQ). Certes, le PVQ est mal organisé, peu stratégique, moyennement cohérent, et agnostique sur les débats gauche/droite, fédéraliste/souverainiste. Il recueille essentiellement le vote des fédéralistes progressistes, de sorte qu’il pourrait éventuellement s’allier à l’Union citoyenne du Québec (UCQ) ou à un hypothétique NPD-Québec.

Mais son programme réformiste-centriste-ambigu, qui relève principalement des contradictions de l’écologie politique des années 80, pourrait recevoir sa pleine expression dans une nouvelle formation réellement écologiste. Comme le programme du parti vert est caduc, car il ne trouve pas sa place dans l’échiquier politique et se base sur le discours vague du développement durable (qui fait consensus sans réellement changer les choses), il devra procéder à une critique des véritables causes de la crise écologique, dont le néolibéralisme constitue l’une des plus importantes composantes. Si le PVQ ne peut faire mieux que le Parti québécois, il n’a qu’à rejoindre ce parti (ce que ses anciens chefs Scott McKay et Jean Ouimet ont fait par le passé), ou bien se joindre à un parti réellement écologiste. QS n’a pas besoin du PVQ pour être plus écologiste, mais le premier gagnerait à accueillir les militants écologistes du second, ces derniers ayant avantage à participer à une force politique émergente. Toute formation politique qui met la crise écologique en second plan au profit de l'économie est aujourd'hui totalement irresponsable parce que la justice sociale et écologique, la survie de l'humanité et celle des écosystèmes, sont indissociables.

Cette digression sur le parti vert permet d’éclairer une crainte réelle reliée à toute nouvelle formation politique : la peur d’être dénaturé. Le PVQ avait déjà approché l’UFP par le passé, et QS avait tenté d’ouvrir ses portes ; mais les verts ont eu peur de se faire manger par la gauche, de devenir une simple cause parmi d’autres. La même inquiétude pourrait survenir, tant chez les solidaires que les optionistes ; les premiers auraient peur de perdre la justice sociale au profit de l’indépendance, et les seconds l’inverse. Or, une nouvelle formation progressiste et indépendantiste devrait réunir une pluralité de principes fondamentaux et ne pas les hiérarchiser. Que ce passerait-il si les féministes craignaient de perdre leur importance face aux socialistes, et les gauchistes perdre leur visibilité devant les écologistes ? Pourtant, toute cette pluralité coexiste très bien dans QS, car les parties agissent et réfléchissent ensemble tout en gardant leur spécificité. L’unité n’est pas menacée par la diversité ; le Multiple enrichit l’Un, et l’Un redonne sa force au Multiple.

Multiplier les forces, éviter la neutralisation

La nouvelle formation politique pourrait donc rassembler un nouveau joueur essentiel de la scène politique québécoise (ON), ressusciter un parti en perdition (PVQ), et renforcer le plus important parti de « nouvelle génération », Québec solidaire. Le PVQ aurait moins peur de perdre sa place au profit de la gauche, car ON ferait également valoir ses points, et il n’y aurait plus de formation prédominante menaçant d’englober les autres. Le principal inconvénient d’un tel scénario de fusion serait le risque non-négligeable de faire pencher QS vers le centre (ON étant moins gauchiste, et le PVQ moins souverainiste). On aurait donc une neutralisation politique de chaque parti au profit d’une nouvelle entité molle et décentrée, au lieu d’une nouvelle formation radicalisée par les forces vives de chaque partie. Le principal risque est là : comment augmenter nos forces respectives sans se perdre mutuellement, comment combiner les éléments gagnants de chaque idée dans une nouvelle configuration politique, à la fois inspirante et stratégique ?

Un tel scénario, profondément instable mais riche en potentialités, devra se baser sur des idées directrices. Le nouveau parti ne pourra avoir un seul but ultime, que ce soit la gauche, l’indépendance ou l’écologie. La combinaison des priorités ne formerait pas une chaîne, qui ne serait guère plus solide que son maillon le plus faible. L’entrelacement des valeurs constitutives formerait plutôt un câble, dont les fibres se renforceront mutuellement.


L’échiquier politique québécois

Pour visualiser la configuration des forces progressistes et souverainistes, il est important de prendre un échiquier politique bien adapté à la situation québécoise. Je m'inspire donc du schéma tiré du blog de Carl Boileau. Carl Boileau aurait espéré un projet de réforme du PQ en alliant divers clubs politiques (altermondialiste, écologiste, nationaliste centre-droit, syndical), ce qui placerait le parti dans un centre-gauche timide. Mais on peut constater qu'un PQ au pouvoir se déplace toujours vers la droite et un compromis fédéraliste à cause de contraintes électorales, parlementaires et économiques. Le projet ici proposé est de créer une alliance ou un nouveau parti, dont QS et ON seraient les principaux acteurs.

Dans le premier scénario (point bleu dans la zone de rupture), les QS et ON se combinent et font plusieurs compromis de chaque côté. Nous obtiendrons alors une nouvelle formation politique un peu moins à gauche et un peu moins souverainiste, mais nettement plus radicale que le PQ. Dans le deuxième scénario (point rouge), les deux partis ne se neutralisent pas mais additionnent leurs forces (à la manière d'un produit scalaire). Le nouveau parti serait ainsi à la fois plus à gauche et plus indépendantiste. Ce scénario serait probablement moins populaire immédiatement auprès des électeurs (rupture trop radicale pour plusieurs), mais il permettrait néanmoins de se démarquer de son principal rival, le PQ, qui demeure dans un centre souverainiste et timide. Le nouveau parti serait alors la vraie alternative aux partis centristes, libéraux, fédéralistes et conservateurs de la vieille génération (PQ, PLQ et CAQ).

Pour ce qui est du Parti vert du Québec, qui est invisible sur cet échiquier politique (ce dernier ne voulant pas se positionner officiellement sur l'axe gauche/droite et souverainiste/progressiste!), il se situe probablement dans un endroit proche du NPD fédéral ou de la "place virtuelle pour un nouveau parti". Il rejoindrait donc probablement l'UCQ (nouveau parti fédéraliste de centre) et un éventuel NPD-Québec, à moins qu'il décide d'opter pour un parti réellement écologiste. Dans le scénario de l'arrivée hypothétique d'un nouveau parti progressiste fédéraliste, QS aurait la chance de se démarquer nettement par son indépendantisme, et le nouveau NPD-Québec pourrait enfin gruger des votes aux libéraux sur l'ouest de l'île de Montréal. Ce nouveau joueur ne serait donc pas une menace pour le projet indépendantiste solidaire.

Par ailleurs, si un nouveau parti politique nationaliste conservateur émerge (en haut à droite du cadran), ON pourrait être tenté de le rejoindre en délaissant son programme progressiste, en voulant faire la souveraineté à tout prix (indépendamment de l'axe gauche/droite). On assisterait alors à l'émergence d'un front nationaliste virtuellement dangereux, se rapprochant davantage du Front national français ou du camp "nationaliste" de Franco (pour reprendre l'analogie de la guerre d'Espagne). Ce scénario serait malheureux, car il diviserait les voix souverainistes entre la gauche (QS), le centre (PQ), et la droite (nationalisme identitaire de la CAQ et virtuellement ON).

Le nationalisme, pris isolément, surtout dans un contexte de mondialisation néolibérale, peut facilement se retourner en un souverainisme allergique aux intrus, les individus déboussolés voulant se retrouver « entre nous ». C'est pourquoi le nationalisme de gauche, ou indépendantisme, doit être privilégié contre ses dérives de droite. Une grande alliance entre QS et ON permettrait ainsi d'éviter ce piège, et de former un parti de rupture avec le système politique et économique dominant.

lundi 26 novembre 2012

Alliance socialiste et indépendantiste (partie 3)


Le mythe du LIT

La principale différence entre Option nationale et Québec solidaire, bien qu’elle soit en partie idéologique, est fondamentalement stratégique. Il est logiquement possible que les deux partis puissent soutenir des conceptions hétérogènes de l’indépendance (au niveau des raisons et justifications du projet, qu’elles soient économiques, politiques, sociales, culturelles), tout en cohabitant librement au sein d’une même organisation. Or, cela suppose de s’entendre sur les moyens de parvenir à l’indépendance (unité pratique, objective). La question pratique n’est donc pas de savoir pourquoi nous voulons faire l’indépendance (bien que celle-ci soit importante), mais comment nous devons la faire. Le pourquoi relève de l’éthique (le Bien), alors que le comment renvoie au politique (le Juste). Nous pouvons avoir un pluralisme raisonnable au niveau des diverses conceptions d’un Québec souverain, mais nous devons trouver un consensus sur la justice et l’efficacité du processus d’indépendance.

La stratégie d’Option nationale est simple, voire désarmante : prendre le pouvoir via les élections et décréter la souveraineté du Québec. Il s’agit de faire le LIT, soit de rapatrier les Lois, Impôts et Traités à l’Assemblée nationale. Or, le LIT n’est pas une stratégie, mais la simple description de la souveraineté d’un État. Cela peut sembler trivial, car les souverainistes s'accordent tous sur cette définition. Le LIT est une proposition analytique, du type « les célibataires sont des individus non-mariés », qui ne fait qu’expliciter ce qui est déjà contenu dans le concept de souveraineté.

Jean-Martin Aussant fait office de bon pédagogue, car l’explication conceptuelle de la souveraineté permet de désamorcer certaines confusions entourant ce projet. Mais il s’agit d’une conception abstraite de la souveraineté, qui suppose qu’une fois arrivé au pouvoir, le parti élu aura toute la liberté et la légitimité de se réapproprier l’ensemble des compétences au niveau national. Cette affirmation hypothétique est-elle vérifiée dans les faits?

D’une part, la stratégie gradualiste du Parti québécois est plus claire sur la question : celui-ci ira négocier progressivement certaines compétences avec le gouvernement fédéral, en espérant avoir une certaine écoute et une certaine légitimité découlant de son élection. Malheureusement, dans un contexte de gouvernement minoritaire, l’État fédéral ne voudra pas répondre sérieusement aux demandes du provincial, et la légitimité d’un tel processus sera même contestée à l’Assemblée nationale. La stratégie de négociation nécessite donc une majorité claire, et un rapport de force reposant sur des conjonctures économiques, sociales et politiques favorables, que ce soit à l’échelle internationale, fédérale, provinciale et locale. La recette est assez simple, mais les ingrédients pour la réussir sont rarement réunis. ON suppose donc une stratégie semblable au PQ, mais en plus musclée ; elle procède tout d’un coup, au lieu d’y aller par étapes. Voilà pourquoi les caribous y trouvent leur compte. Malheureusement, cette stratégie souverainiste dépend du processus d’élection, et donc de l’électorat, du mode de scrutin et d’autres contraintes reliées à la démocratie représentative.

Par ailleurs, comme ON veut écrire une Constitution seulement après que le processus souverainiste ait été amorcé par l’État, il voit celle-ci comme le résultat ou l’officialisation d’un processus essentiellement technique et administratif. Les institutions seraient principalement transformées par les élites (politiciens, experts constitutionnels, appuyés par une consultation publique imprécise), le peuple servant uniquement à élire et entériner un processus fait essentiellement par le haut (approche top-down). Aucune mention n’est faite sur les autochtones et leur droit à l’auto-détermination (que le peuple québécois réclame par ailleurs), comme si l’unité nationale était un fait évident, ne nécessitant aucune réflexion ni construction. Le parlementarisme est donc considéré comme la seule voie du salut national.

Malheureusement, l’efficacité de la stratégie représentative est incertaine, car elle repose essentiellement sur l’électorat, qui doit se prononcer majoritairement en sa faveur avant le début du processus (celui-ci n’étant pas assuré de fonctionner). Il s’agit en quelque sorte d’un référendum renversé, où l’élection tient lieu de référendum exécutoire sur la souveraineté, au lieu de procéder en deux étapes (la prise de pouvoir d’abord, puis un référendum par la suite). Ce raccourci est intéressant, mais il est contraint par la légitimité de cette procédure. Par exemple, si ON obtenait 66 sièges à l’Assemblée nationale, avec un taux moyennement élevé d’abstention, il pourrait former un gouvernement majoritaire avec seulement 24% des électeurs qui auraient voté en sa faveur (ce scénario ressemble à celui du dernier gouvernement libéral). Logiquement, ON devrait immédiatement amorcer le processus souverainiste, même si seulement un quart de la population avait voté pour ce projet!

C’est bien la conclusion étrange à laquelle est confrontée Option nationale. Comme l’efficacité démocratique dépend avant tout de la légitimité, le gouvernement canadien aurait de bonnes raisons de refuser de redonner des pouvoirs à l’Assemblée nationale, le projet souverainiste ayant obtenu un faible pourcentage de participation. Le fédéral pourrait simplement dire que le mandat n’est pas suffisamment clair ou légitime, de sorte qu’ON serait obligé de faire un référendum sur la question ; il opterait alors pour la stratégie péquiste. De plus, rien ne prouve que les conjonctures économico-politiques seraient favorables à l’appropriation totale des compétences au niveau national, de sorte qu’ON devrait inévitablement négocier, un à un, les différents pouvoirs et composantes du LIT. Finalement, sa stratégie est fondamentalement semblable à celle du PQ, mais en plus précipitée. Comme elle dépend largement du système représentatif, ON serait poussé à faire des compromis, négocier des ententes entre la gauche et la droite, et se soumettre aux caprices des électeurs pour tenter de prendre le pouvoir à tout prix. Ainsi sonne l’échec de la simplicité apparente de la stratégie représentative.

L’indépendance participative

Le fait que Québec solidaire veuille « discuter du caillou » peut sembler anodin, et l’Assemblée constituante peut représenter pour certains un obstacle important à la souveraineté du Québec. Mais derrière la complexité apparente de ce processus, se cache la simplicité réelle de cette stratégie. Si la souveraineté dépend avant tout de la volonté commune d’avoir un pays, aussi bien faire participer l’ensemble de la population à la constitution de celui-ci. Au lieu de voter pour une réforme institutionnelle aux conséquences incertaines, c’est-à-dire un Oui ou un Non sans contenu précis, ne serait-il pas mieux de contribuer activement et collectivement à l’élaboration de la question nationale et de la forme qui sera donnée au projet? Le Oui du référendum qui entérinerait la Constitution ne découlerait-il pas naturellement d’un processus d’auto-formation de la volonté générale? Il serait étrange qu’une société vote contre un projet qu’elle aurait elle-même construit!

La longueur relative de cette stratégie (moins de 2 ans) n’est pas un argument suffisant pour réfuter son efficacité. Par exemple, en mobilisant différents acteurs, milieux et régions du Québec, n’allons-nous pas motiver davantage les gens, de sorte qu’ils pourront voter pour un projet qu’ils auront eux-mêmes dessiné? Une délibération publique, où se dérouleraient des discussions informelles, débats, assemblées populaires de quartier, élaborations de consensus, contestations sociales de toutes sortes, ne pourrait-elle pas enrichir la Constitution et donner une image plus fidèle de la société québécoise? Doit-on obligatoirement passer par une élite qui forgerait le moule de la société future d’après sa propre image, en refusant au peuple l'accomplissement de sa tâche essentielle, soit la souveraineté, c’est-à-dire la possibilité de décider librement et collectivement de son avenir? La souveraineté populaire se résume-t-elle à un vote passif extraordinaire, ou existe-t-elle par une participation citoyenne continue? Doit-on privilégier une approche unanimiste entre caribous qui cherchent à prendre le pouvoir (avant-garde), ou laisser une population plurielle décider par elle-même les contours de son projet collectif?

Par ailleurs, certains membres d’ON craignent que les fédéralistes fassent partie de l’Assemblée constituante et réduisent par le fait même sa portée. Par ailleurs, ils reprochent à QS de lier organiquement l’indépendance et la gauche, alors qu’il faudrait rallier les souverainistes de toutes allégeances. Or, l’incohérence est plutôt du côté d’ON, qui refuse de rallier les québécois(es) de toutes allégeances pour réserver l’indépendance aux purs et durs, en faisant abstraction des conflits réels qui animent la société québécoise. Les citoyennes et les citoyens de l’Assemblée constituante proviendront de nombreux milieux, de sorte que les politiques de gauche ne seront pas intrinsèquement liées au contenu de la Constitution, mais à la forme démocratique de ce processus (souveraineté populaire et participative, plutôt que nationale et représentative).

Cette question, bien qu’elle semble rhétorique, renferme une divergence stratégique profonde : pour motiver le peuple, il faut le rendre capable d’indépendance, et pour ce faire, il devra participer à son processus d’autoconstitution, dont la légitimité constitutionnelle émergera naturellement, ce qui contribuera à assurer l’efficacité de la réappropriation collective des moyens politiques et économiques du Québec. Il est peu probable que le peuple soit prêt à défendre coûte que coûte des réformes menées par quelques élites, aussi louables soient-elles ; mais il serait probablement plus intéressé à défendre son autonomie collective, surtout si celle-ci exprime l’identité qu’il aura lui-même forgée.

Dans un scénario où le gouvernement canadien refuserait de reconnaître juridiquement la souveraineté du peuple québécois, une grande résistance serait plus probable de survenir après la tenue d’une Assemblée constituante, car ça ne serait pas une simple décision politique qui serait niée, mais bien une identité collective fraîchement créée. Même s’il s’agit de spéculations, celles-ci permettent d’envisager la forme que prendrait la révolution politique du Québec en cas de refus, voire la révolution sociale amorcée par le processus d’émancipation collective pouvant résulter de l’Assemblée constituante. Ce ne sont que des hypothèses, des probabilités éventuelles de cette stratégie, qui est d’ailleurs beaucoup plus stimulante qu’un vote électoral où le mandat de la souveraineté serait confié à quelques députés.

Enfin, l’indépendance formelle du Québec (souveraineté nationale de l’État québécois), ne sera jamais aussi forte que l’indépendance réelle de la société (souveraineté du peuple québécois). Si nous ne nous dotons pas d’une Constitution permettant d’y insérer les principes fondamentaux d’une future République sociale et écologique (égalité hommes/femmes, mais aussi les droits de la Terre Mère, droit à un revenu de citoyenneté, etc.), nous resterons largement esclaves de la société actuelle, du gouvernement représentatif et du système capitaliste. Pourquoi changer la carrosserie du Québec si le même moteur désuet reste inchangé?

Évidemment, l’hypothétique République du Québec reste une utopie, qui pourra néanmoins émerger du débat concernant la forme de la société future. Pourquoi privilégier la conception abstraite de l’indépendance (LIT) et concevoir la Constitution comme un accessoire, alors que celle-ci représente le cœur d’un nouveau Québec qui se réalisera par la souveraineté populaire? La participation démocratique n’est pas anodine, car elle représente l’exercice déjà efficient d’une indépendance en marche. L’indépendance n’est pas une chose (le Grand Soir du référendum), mais un processus créatif et complexe qui rencontrera des obstacles, des opportunités, mais surtout de la nouveauté.

À la lumière de ces réflexions, la stratégie représentative apparaît comme étant moins simple que simpliste. À l’inverse, la stratégie participative pourrait déboucher sur plusieurs avenues hautes en couleur. La voie représentative ne donne pas plus de garanties que la stratégie participative, mais apporte un certain confort à ceux qui voudrait que la souveraineté se produise doucement par les urnes. La seconde stratégie relève des urnes et de la rue, l’urne n’étant qu’un moment d’un grand processus qui se déroulerait essentiellement par la délibération, la contestation et l’élaboration discursive au sein de l’espace public. Elle combine la stratégie représentative mais ne se limite pas à elle, de sorte qu’elle prend tous les outils disponibles pour réaliser la souveraineté du Québec. Si ON s’attache exclusivement au pouvoir de l’État, QS reconnaît l’importance de la participation active de la société civile ; l’État ne peut être que le parent qui regarde son adolescent devenir adulte. La première voie est autoritaire et électoraliste ; la seconde est anti-autoritaire et délibérative. L’indépendance participative reconnaît une légitimité réelle à la population, et ne fait que la supporter dans son processus d’auto-émancipation collective.

…Suite dans la partie 4…

Alliance socialiste et indépendantiste (partie 2)


Le mythe de Lévesque

Option nationale est né de la crise du Parti québécois. Comme la connaissance d’un phénomène renvoie souvent aux causes qui lui ont donné naissance, les tensions qui animent ON trouvent leur sens dans les contradictions du PQ qui l’ont engendré. Le fait que le jeune parti revienne aux sources de son prédécesseur, avec un projet souverainiste assumé, un nationalisme ouvert et une social-démocratie solide, n’est pas anodin. S’il n’est que la peau neuve d’une vieille idée, il risque de reproduire les mêmes difficultés qui ont conduit à l’échec des derniers référendums. On peut évidemment attribuer ces déroutes à des facteurs extérieurs non négligeables (manipulation, craintes irrationnelles, influences économiques douteuses, immaturité du peuple québécois, etc.), ou à un manque de volonté des leaders souverainistes (la tête dirigeante du PQ jouant le rôle du bouc émissaire). Mais des contradictions internes peuvent également expliquer les obstacles endogènes de la logique souverainiste traditionnelle.

René Lévesque voulait créer une alliance entre tous les souverainistes, de gauche à droite, des indépendantistes durs aux souverainistes mous et électoralistes. Socialistes et technocrates, conservateurs et socio-démocrates discrets, devaient cohabiter dans un large navire en espérant gagner le pouvoir au gré des conjonctures politiques. Cette attitude peut être résumée par le slogan d’Aussant : « avant d’être de gauche ou de droite, il faut d’abord Être ». Cet argument ontologique, largement rhétorique, masque un paradoxe qui trouve ses racines dans le débat qui opposa Pierre Bourgault et René Lévesque. Voici un extrait d’une intéressante analyse de Marc-André Cyr, faisant suite à la crise du PQ :

« Bourgault affirme qu'il ne faut pas modeler le programme du parti à l'humeur des gens, mais, bien au contraire, s'atteler à les convaincre que ce programme est le meilleur qui soit. Ce type de discours — comme bien d'autres prononcés par Bourgault — déplaît à René Lévesque, qui prône plutôt une stratégie électoraliste et un programme modéré. (…) Progressivement, le Parti québécois a soumis la « souveraineté » au parti et le parti aux élections. Il a dénoyauté le projet pour le réduire à ses dimensions « réalistes ». Plutôt que de transformer la société afin de rendre la souveraineté possible, il a dilué la souveraineté afin de la rendre compatible aux humeurs changeantes et contradictoires de l'opinion publique. À partir de 1995, le renversement est complet. Le PQ ne veut plus prendre le pouvoir pour faire la souveraineté, mais au contraire, parle de souveraineté — le moins possible en fait — afin de prendre le pouvoir.

Nous aurions pourtant tort de réduire cette dérive à la mauvaise foi ou au manque de volonté des seuls acteurs politiques. Depuis la fondation du Parti québécois, la vaste majorité des partis sociaux-démocrates d'Occident ont effectué un important virage à droite. Les idéaux, plus que jamais, ont cédé la place à la rationalité mathématique des technocrates. Résultat: notre univers politique est aseptisé au profit de programmes politiques similaires en de nombreux points. C'est ce contexte qui a finalement eu raison du projet de souveraineté. Soumise à la fois aux aléas de la politique spectacle et du capitalisme mondialisé, les moyens et les fins de la souveraineté se sont progressivement vidés de leur contenu et de leur sens. »

Cette hypothèse explicative des déboires du projet souverainiste est particulièrement riche et intéressante. ON serait probablement d’accord avec ce diagnostic du déclin du PQ, mais n’en partagerait pas les mêmes conséquences que Québec solidaire. Au lieu de repenser le discours indépendantiste à nouveaux frais parce que le projet de la grande coalition serait compromis dès le début, il y verrait plutôt l’affaiblissement d’un idéal souverainiste valide en soi, muselé par l’égoïsme des politiciens et l’individualisme rampant d’une société déroutée. La solution serait la réconciliation des intérêts économiques et nationaux (d’où l’enthousiasme suscité par le discours économiciste d’Aussant), et la redécouverte de l’identité québécoise enfouie sous la colonisation culturelle canado-américaine (qui explique la popularité du verbe de Catherine Dorion).

Autrement dit, ON propose une critique culturelle du problème québécois, à laquelle le parti apporte une solution étatiste, seule capable réaliser l’essence de la Nation. Comme le peuple est un et dépasse les questions socioéconomiques particulières, il est normal que la souveraineté de l’État doive primer sur les divisions sociales. Pour répondre à ce discours, il faut montrer que le débat gauche/droite ne peut pas être dissocié du problème de la souveraineté, sans quoi tous les partis souscrivant à l’approche de Lévesque risquent d’assujettir l’indépendance aux caprices de l’électorat pour tenter de le séduire.

La phobie de la gauche

Le principal reproche des militant(e)s d’ON à l’endroit de QS est le fait que le second mélange deux questions distinctes (sociale et nationale), une telle erreur de catégorie pouvant réduire les chances de réussite du projet souverainiste. La gauche accentuerait la division, alors que l’indépendance porterait l’unité en germe. S’il est clair que le débat entre progressistes et conservateurs est explosif, la souveraineté ne fait malheureusement pas consensus. Les nationalistes pourraient répliquer en soutenant que l’indépendance est virtuellement rassembleuse, car elle sert l’intérêt de tous les québécois, toutes classes confondues. Il n’y aurait donc pas lieu de faire reposer la souveraineté sur les intérêts d’un groupe social particulier, ce qui constituerait une complication inutile.

Comme l’indépendance est une valeur qui peut être également portée par la gauche et la droite, la gauche ne pourrait se réclamer d’être la seule protectrice de celle-ci. Mais QS ne revendique pas le monopole de la question, il propose seulement de la formuler de manière progressiste. La gauche ne renvoie pas au contenu de l'indépendance (une Constitution socialiste par exemple), mais à la forme du processus indépendantiste (démocratie participative et souveraineté populaire pour l’un, souveraineté nationale des élites pour l’autre). QS n’identifie pas son projet social à la souveraineté, mais considère la seconde comme la condition pour réaliser pleinement une société libre, égalitaire et écologique. Il n’y a donc pas lieu de confondre le programme politique dans son ensemble et la stratégie souverainiste, les deux dimensions demeurant distinctes. Mais celles-ci doivent être articulées, et non simplement juxtaposées comme dans le cas d’ON. Les politiques sociales ne devraient pas être une simple décoration au goût du jour, mais le complément pratique d’une indépendance progressiste.

Un autre argument évoque le fait que l’accession à l’indépendance suppose l’arrivée au pouvoir d’un parti souverainiste, et que la gauche déplaît (malheureusement) à une bonne partie de la population. Il faudrait donc opter pour un programme modéré, capable de rallier les souverainistes de droite. Malheureusement, les souverainistes de droite risquent fortement de ne pas être convaincus par un programme social-démocrate tel qu’esquissé par ON, de sorte qu’il devrait diluer son programme progressiste au profit de l’opinion publique changeante. Cette option nous reconduit donc à la stratégie électoraliste du PQ.

Si ON défend coûte que coûte l’idée de Bourgault selon laquelle « il ne faut pas modeler le programme du parti à l'humeur des gens, mais, bien au contraire, s'atteler à les convaincre que ce programme est le meilleur qui soit », au niveau de la question nationale, pourquoi ne ferait-il pas de même à propos de la justice sociale? Alors que QS défend un discours bourgaultiste sur le plan social social et national, et que le PQ soutient une approche lévesquiste cohérente, ON mélange les deux discours en proposant une souveraineté pour les purs et durs tout en voulant rassurer les électeurs inquiets par les perturbations potentielles de la gauche. En toute logique, le jeune parti nationaliste devrait se rallier à la grande coalition du PQ, s’il tient mordicus à son projet d’indépendance par-delà les contradictions gauche/droite et les difficultés liées à une prise de pouvoir majoritaire. Pour l’instant, ON peut rester « pur », mais il risque de rencontrer les mêmes difficultés s’il devient un jour aussi gros et mûr que le PQ.

À l’inverse, ON pourrait opter pour la stratégie radicale de l’indépendance, qui est plus risquée mais représente la voie des « caribous », étiquette donnée aux indépendantistes téméraires en mémoire des caribous qui ont péri dans la rivière Caniapiscau en 1984. « Tout commence en 1968, dès les premiers jours du parti. À partir de ce moment, et l'aile gauche du Rassemblement pour l'indépendance nationale (RIN) avait mis ses militants en garde, le projet «indépendance et socialisme» est officiellement mis à l'écart du programme. Issu de la fusion entre les libéraux et le Ralliement national, le PQ exclut, dès ses origines, toute forme de changement plus ou moins radical. Cette épithète — et le fait n'est pas anecdotique — est désormais réservée aux purs et durs. » Marc-André Cyr

Transformations de la gauche

La principale raison de l’impopularité de la gauche indépendantiste est une méconnaissance de l’échiquier politique. On suppute parfois que la gauche prône l’interdépendance et non l’indépendance, valeur traditionnellement défendue par la droite. Tout d’abord, l'indépendance dont il est question ici renvoie à la souveraineté de l'État, et non à la liberté individuelle. Si on oppose souvent la collectivité à l’individu, le bien public à la sphère privée, l’État au marché, le communisme au capitalisme, il faut dépasser ces oppositions abstraites et reconnaître des conceptions antagonistes de liberté et d’égalité.

La gauche prône l'émancipation individuelle et collective, dans tous les sens du terme : sur le plan culturel (anti-colonialisme), politique (souveraineté populaire et participative), économique (justice sociale). La gauche défend l'auto-détermination des peuples, celle du peuple québécois comme celle des Premières Nations. La gauche ne met pas seulement l'accent sur l'interdépendance et l'égalité en oubliant l'individu, sauf lorsqu'elle tombe dans un collectivisme vulgaire. Jaurès disait à ce titre même que « le socialisme est l'individualisme logique et complet ». La droite défend plutôt l'indépendance individuelle et formelle, c'est-à-dire la liberté négative, réduite à l'homo economicus et à la propriété privée. La gauche soutient plutôt la liberté réelle et positive des citoyens, la non-domination et l'autonomie, basée sur l'égalité des ressources qui permet à tous les individus de mener la vie de leur choix.

Le discours de la gauche reste pourtant attaché à certaines images issues de son histoire, qu’il faut retracer pour éviter de confondre le mythe et la réalité. Le sens de la gauche « moderne » se retrouve dans l’évolution des sociétés industrielles qui ont été marquées par de profondes divisions entre classes dominantes (capitalistes) et dominées (prolétaires), ce qui explique l’importance des discours socialiste, marxiste et anarchiste qui désiraient émanciper la classe ouvrière du capitalisme (approche révolutionnaire), ou encore les discours syndicaliste, social-démocrate et keynésien qui souhaitaient redistribuer la richesse en régulant l’économie de marché (approche réformiste). Avec l’arrivée des sociétés postindustrielles marquées par la révolution des nouvelles technologies d’information et de communication, les transformations du travail (postfordisme), la mondialisation néolibérale et les risques accrus liés au progrès technoscientifique, l’axe gauche/droite reçoit une nouvelle signification.

Dans La société du risque, Ulrich Beck souligne le fait que l’enjeu principal de notre époque n’est plus la redistribution des biens matériels produits par la croissance économique, mais la sélection, l’allocation et la prévention des risques inhérents au progrès technique accéléré. Le nucléaire, les biotechnologies, les changements climatiques et une série de nouveaux enjeux transcendent les clivages gauche/droite et affectent toutes les classes sociales confondues. La formule « la pénurie est hiérarchique, le smog est démocratique », résume l’idée de l’ubiquité des risques et la complexité inhérente de toute forme de développement, qu’il soit socialiste ou capitaliste. Cela ne veut pas dire que les individus privilégiés sont aussi vulnérables aux risques que les groupes minoritaires et défavorisés, mais qu’il n’est plus possible de résumer le mouvement de l’histoire par la lutte des classes.

Cette série de transformations rétroactives explique en partie le déclin du mouvement ouvrier et syndical, et l’apparition des nouveaux mouvements sociaux (pacifistes, féministes, écologistes, altermondialistes) qui ne militent plus seulement en fonction de revendications matérielles (hausses salariales), mais aussi pour des questions culturelles et identitaires, ancrées dans des discours d’autonomie, de qualité de vie et de valeurs postmatérialistes. Les mouvements de libération nationale (catalan, écossais, québécois) s’inscrivent dans cette tendance, qui s’articule davantage dans la société civile, la rue et la contestation, que les urnes et les institutions traditionnelles. L’hétérogénéité de ces mouvements s’explique aussi par la multiplicité des enjeux qui recouvrent la destruction des conditions d’existence qui sont menacées par la croissance économique frénétique.

La gauche postindustrielle repose ainsi sur une pluralité d’acteurs luttant pour le bien commun, attaqué par le néolibéralisme qui procède à un vaste pillage des ressources naturelles (surexploitation, brevetage du vivant) et cognitives (marchandisation du savoir), qui accentue « l’accumulation par dépossession » (David Harvey). Cette nouvelle gauche ne repose plus seulement sur la première contradiction du capitalisme entre forces productives et rapports de production (travail/capital), mais sur la deuxième contradiction entre rapports de production et conditions d’existence (capital/nature). C’est pourquoi la gauche ne se réduit plus à l’unique classe ouvrière, et s’adresse maintenant à tous les citoyens soucieux de l’avenir des écosystèmes et des générations futures. Les mouvements pour la justice sociale et environnementale sont inséparables ; le socialisme sans écologie, tout comme l’écologie sans socialisme, sont des non-sens.

Une indépendance réflexive

Cette réarticulation du schème politique fournit une clé permettant de repenser la gauche indépendantiste. Il ne s’agit plus de simplement opposer les syndicats aux entrepreneurs, le public au privé, les ouvriers aux capitalistes en voulant préserver l’État-providence contre les ravages de l’austérité et du néolibéralisme, bien que cela soit encore nécessaire pour contrer la montée affolante des inégalités sociales. Ce conflit doit maintenant s’inscrire dans un débat plus large, la société devant réfléchir sur l’orientation et la limitation du développement qui menace l’intégrité de la société et de la nature. La gauche ne doit pas se définir par la simple redistribution des richesses, mais par le développement conscient de la société, soumis à la lunette démocratique et la participation citoyenne, par opposition à une croissance incontrôlée assurée par la classe politique professionnelle et les adeptes de l’autorégulation du marché. Le débat droite/gauche peut être reformulé comme suit : 1) ou bien nous avons une économie de marché désencastrée de la société et de la nature, aidée par un État faiblement représentatif voué à la promotion de la croissance infinie dans un monde fini ; 2) ou bien nous limitons collectivement le développement économique en lui fixant démocratiquement des finalités éthiques, politiques et écologiques.

Cette dernière option ne nécessite pas pour autant une grande révolution planétaire, mais une extension importante de l’opposition, la participation et la délibération critique, ce qui est déjà en cours. Le mouvement écologiste a fortement contribué à innover sur le plan des dispositifs délibératifs (assemblées citoyennes, mini-jurys, forums, etc.), permettant de réarticuler les rapports de pouvoir entre habitants et experts, acteurs de la société civile, bureaucrates et promoteurs industriels. La contestation des discours, l’espace public, l’autonomie des mouvements sociaux par rapport à l’État, tous ces thèmes mettent l’accent sur la nécessité de reconstruire la société par-delà les sphères administrative et marchande, grâce au travail associatif, collaboratif, délibératif et critique.

Une indépendance réflexive doit ainsi s’enraciner dans un travail conscient et discursif, qui favorise l’échange, la participation et la délibération politique, en prenant compte des enjeux écologiques, sociaux, culturels, etc. La souveraineté ne peut être érigée en finalité suprême, mais doit reposer sur une réflexion collective et démocratique qui remet en question les rapports de domination politique et économique. L’origine de la gauche ne se retrouve pas dans le socialisme étatique, mais dans le projet d’autonomie et la démocratie. Bertrand Russell disait que le socialisme est l’extension de la démocratie, passant de la sphère politique (révolution bourgeoise, égalité formelle, État de droit), à la sphère économique (révolution socialiste, égalité réelle, République populaire). Jaurès disait que « la grande Révolution a rendu les français rois dans la cité et les a laissé serfs dans l’entreprise ». Il faudrait donc s’assurer que la souveraineté du Québec nous rende véritablement maîtres chez nous, et pas seulement dans les urnes!

L’unité factice de la Nation unitaire

Le mythe de Lévesque sur lequel est basé ON peut être résumé comme suit : la souveraineté du Québec aurait pour objet l’indépendance de l’État, qui serait identifiée à tort avec l’émancipation du peuple québécois. La stratégie souverainiste pourrait donc se limiter au travail des urnes, qui devrait mettre en parenthèses les conflits internes qui animent la société, au profit d’une unité nationale qui devrait assurer le salut collectif du Québec. Or, cette stratégie est inefficace d’une part, car elle soumet l’indépendance nationale à la conquête du pouvoir, et cette conquête aux caprices des électeurs. Elle est douteuse d’autre part, car la perspective d’une émancipation réelle doit être écartée pour assurer la cohabitation entre exploitants et exploités, groupes dominés et classes possédantes qui ne partagent pas les mêmes espoirs et inquiétudes sur notre avenir incertain, menacé par la crise économique, institutionnelle et écologique.

Selon cette logique, il faudrait taire le débat social pour mieux se concentrer sur la question nationale, en mettant de côté la délibération démocratique sur la nature du projet souverainiste qui risquerait de semer la discorde. Vaudrait mieux jouer à l’autruche et faire valoir que l’indépendance serait « également bénéfique » pour tous les québécois et québécoises, sans tracer dès maintenant les contours de la forme d’une société future. Le débat gauche/droite pourra reprendre après l’indépendance, une fois que nous serons quelque chose, alors que maintenant nous ne sommes rien et ne pouvons anticiper notre avenir au-delà de la création d’un État. C’est pourquoi l’argument ontologique d’Aussant, qui résume l’idée d’une grande coalition monothématique et non-réflexive, constitue une impasse pratique et démocratique. Et ce mythe repose à son tour une conception dépassée de la représentation politique.

…Suite dans la partie 3…

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...