Pas de pays sans milieux de vie

Querelles facebookiennes ou imaginer le pays réel? Cela fait neuf jours que je n'ai rien publié sur Facebook. Habituellement, chaque année, la Fête nationale est l'occasion pour moi de réfléchir à mon sentiment d'appartenance, le projet d'indépendance, le Québec et ses angles morts. Cette année, je me suis abstenu d'entrer dans la mêlée, en raison d'un mélange de prudence, de pudeur, de doutes et de questionnements. Ayant joint la famille "socialisme et indépendance" il y a bientôt dix ans, suite à de multiples réflexions politiques et la découverte des films extraordinaires de Pierre Perrault, je dois avouer qu'en 2020, suite à l'évolution de ma pensée et les débats houleux sur les médias sociaux, mes certitudes ont été fortement ébranlées. Plus rien ne va de soi.

Les chicanes entourant la question nationale, l'identité, le racisme, le colonialisme, les symboles, les statues, les drapeaux et leur absence, le titre malheureux d'un livre lumineux de Pierre Vallières, toutes ces prises de position et réactions viscérales sont le symptôme d'une difficulté croissante à articuler différents combats au sein d'un même projet d'émancipation globale. Sur une note plus personnelle, plusieurs rencontres avec des personnes impliquées dans les luttes antiracistes, des discussions avec mon amoureuse sur le féminisme décolonial, mon approfondissement des questions autochtones, mon engagement en faveur du municipalisme, la lecture de la Révolution communaliste d'Abdullah Öcalan, la critique du concept de souveraineté et ses implications absolutistes, m'ont sorti de mon "sommeil dogmatique". Le projet de créer un nouvel État-nation comme levier d'émancipation collective, selon la conception classique du mouvement indépendantiste, est devenu largement insuffisant.


Cela étant dit, la lutte contre les oppressions, moment nécessaire de la construction de l'égalité et de le l'élargissement de l'appartenance, ne saurait être le fin mot de l'histoire. C'est un moyen pour que tous et toutes puissent avoir une place dans un monde que nous devons bâtir, habiter et penser ensemble. Pour moi, la question nationale n'a jamais été une affaire purement théorique, intellectuelle et stratégique; c'est aussi, toujours et déjà une question existentielle, qui renvoie à la relation aux autres, au monde, à l'histoire, et au territoire. Je crois que nous gagnerions collectivement à nous éloigner de nos écrans, à visiter le Québec et ses multiples régions, à faire plus de camping et se raconter des histoires autour du feu, au lieu de nous lancer des pierres via des tweets et posts interposés comme une guerre de tranchées. Il est temps d'organiser des moments collectifs, assemblées de cuisine, lieux interculturels et espaces sécuritaires, pour parler franchement de ce que nous voulons construire ensemble.


Pour donner un exemple concret, je vous raconte brièvement mon aventure des derniers jours. J'ai été récemment invité à réaliser une recherche-action avec la Coopérative l'Affluent située à Petite-Rivière-Saint-François dans Charlevoix. Je me suis rendu là-bas avec ma copine et mes ami.e.s pour découvrir la coop, rencontrer les gens du village, et savoir ce qu'ils pensaient d'un projet collectif dont les contours restaient encore à définir. La Coopérative de solidarité l'Affluent est située sur le site enchanteur du domaine à Liguori, un lieu à forte dimension patrimoniale, récemment revalorisé par une gang de gens motivés à renouveler ce coin de pays qui fut autrefois habité par Gabrielle Roy, et qui est maintenant menacé par le développement du Club Med et autres projets touristiques du Groupe Le Massif.


On a rencontré des natifs du village et des "néo-ruraux", simples citoyennes et leaders de la communauté, des gens qui ont été expropriés dans les années 1970 et qui sentent qu'ils non plus leur place dans le monde, d'autres qui viennent de s'installer et veulent se réapproprier l'histoire des lieux. Dans ce projet porté par la coop, un véritable "commun" qui cherche à s'enraciner davantage dans la communauté par la création d'un espace d'initiatives, il y a une intention, une visée: quête de l'autosuffisance, quête de communauté, quête d'un milieu de vie, d'un "chez-soi" à cocréer par-delà les clivages entre les jeunes et les personnes âgées, les "étranges" et les "descendants".


Il y avait le souhait de se réapproprier le territoire, notamment par des mobilisations citoyennes contre les promoteurs immobiliers qui alimentent les dynamiques "d'accumulation par dépossession" et de gentrification de la montage, mais aussi par des activités artistiques et culturelles, des ateliers de fabrication et de transmission des savoir-faire, des lieux d'interprétation de la mémoire collective, le démarrage d'initiatives pour bâtir la résilience de la communauté. J'avais l'impression d'être dans le deuxième épisode du célèbre film "Pour la suite du monde", dans un lieu gorgé de possibles et de gens enthousiasmés par l'idée de réinventer leur bout de territoire en bordure du Fleuve, à quelques kilomètres de l'Isle-aux-Coudres.



 
C'est dans ces "espaces magiques", situés dans les interstices du territoire, des villes et des villages, que le Québec d'aujourd'hui est en train de se réinventer, entre passé et avenir, enracinement et émancipation, souci de préserver l'Histoire inscrite dans un bout de territoire qu'on aime, et souci pour le remaillage, le retissage des liens au sein de la communauté. J'ai découvert une dynamique de "community-building", qui est en quelque sorte un processus de "nation-building" en miniature, fondé sur le partage, la mise en commun des idées, des projets et des gens qui ont envie de faire ensemble, travailler ensemble, décider ensemble, habiter ensemble. Ce processus de "construction communautaire" n'était pas piloté par l'État ou la municipalité, mais par les gens eux-mêmes, dans la pure lignée de l'autogestion communale.

La clé de l'émancipation, avant l'éventuelle transformation de la Nation à coup de discours, symboles et drapeaux, ou encore la création d'un nouvel État bureaucratique éloigné du commun des mortels, c'est le processus de "communalisation". Création de communs, fabrication de communs, mise en commun des êtres humains, des fragments d'histoires, de bouts de projets, d'inquiétudes et d'espoirs sur le devenir du monde. Sans communalisation, il n'y a pas de commun, pas de nation, pas de peuple, pas de pays, pas d'histoire, pas de justice, pas de dialogue, pas de démocratie; juste des Club meds, des villages dévitalisés, des vieux qui meurent tous seuls dans leurs CHSLD, des jeunes branchés sur leurs téléphones, des réac et autres hystériques sur les médias sociaux, le déracinement généralisé, la domination du Capital, ses centres d'achats horribles et ses tentacules algorithmiques.


Pourquoi ce détour? Parce que le projet "socialisme et indépendance" ne peut pas exister sans décolonisation et communalisation. Les nouvelles pensées décoloniales et antiracistes, loin d'être des importations américaines de la pensée "woke", sont des contributions essentielles au renouvellement de la pensée socialiste et indépendantiste, qui sont longtemps demeurées centrés sur ce fameux "État" à conquérir, qui devait servir de clé de voûte à la socialisation de l'économie et/ou la libération nationale.


Par ailleurs, un socialisme décolonial et un indépendantisme antiraciste ne sauraient être complets sans une visée de "ré-enracinement" orienté par la nécessité de se réapproprier les histoires et savoir-faire du passé, en vue d'une construction active de la résilience locale comme pivot d'une société écologique, ancrée dans le territoire. La communalisation, la coconstruction de la communauté à petite échelle, c'est ce qui permet de fabriquer le commun social, culturel, symbolique, matériel et pratique permettant de bâtir, habiter et penser un monde où tout le monde pourront entrer en résonance. C'est tout ça le "pays réel": la volonté collective et l'ensemble des activités qui consistent à fabriquer ensemble un monde commun, où tout le monde peut trouver sa place.


La lutte contre les injustices sont indispensables, mais elles prennent tous leur sens lorsqu'elles permettent d'entrer en résonance avec un monde que nous pouvons sentir "nôtre", parce qu'il est beau, parce qu'il est significatif, parce qu'il nous fait une place réelle, parce que nous pouvons y contribuer à la mesure de nos capacités, parce qu'il répond à nos besoins vitaux, parce qu'il nous fait sentir, aimer et rêver. Rêver le monde ensemble, et par le fait même le construire collectivement, telle est la tâche immédiate de tous ceux et celles qui souhaitent bâtir le pays réel.


En fin de compte, j'ai réalisé qu'il n'y aura pas de socialisme ni d'indépendance sans un large processus préalable de décolonisation et de communalisation. Je ne souhaite pas ici opposer "socialisme indépendantiste" et "communalisme décolonial", mais souligner le besoin de créer une nouvelle synthèse où la mise en commun des choses et des êtres, de même que la décolonisation du territoire, de nos pratiques et nos institutions par les résidus de racisme et de colonialisme hérités de notre histoire complexe, sont des conditions indispensables à une émancipation à plus large échelle. Le socialisme et l'indépendance, au fond, ne sont que la communalisation et la décolonisation élevées à l'échelle de la société. L'État-nation homogène, monoculturel, bureaucratique et centralisé, devrait être remplacé, ultimement, par la fédération des communautés locales et des peuples partageant un territoire et une destinée commune, afin de créer les conditions institutionnelles pour l'autogouvernement des milieux de vie. Pas de pays sans milieux de vie, sans construction active de "bouts de pays", de "fragments de monde" à rapiécer et à rapailler, pour que tout le monde, sans exception, puisse véritablement se sentir chez-soi.

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