lundi 23 juin 2014

De l’antipartisme au parti 2.0


Partie II : pour une gauche multiscalaire

La création d’une alternative politique à l’échelle pancanadienne, ou plutôt transcanadienne, suppose un double mouvement théorique : une remise en question de la forme parti, puis une nouvelle articulation entre la question nationale et internationale. Sur le plan pratique, il serait absurde de vouloir créer une autre organisation politique traditionnelle et verticale qui devrait unifier, par le haut, les multiples revendications et idéologies des mouvements sociaux inscrites dans des cultures et des contextes socioéconomiques fort différents. Ainsi, une réflexion sérieuse sur les modalités d’organisation qui dépassent le cadre national amène une transformation de notre manière d’envisager l’action politique, qui pourrait ensuite se concrétiser à plusieurs niveaux. Il est temps pour la gauche de penser en géographe, c’est-à-dire d’adopter une démarche multiscalaire qui a pour fonction de comprendre la construction et l’aménagement d’un territoire en l’étudiant à différentes échelles : mondiale, continentale, fédérale, nationale, régionale et locale.

Cette nouvelle perspective, qui opère un décentrement de la gauche par rapport au foyer national, sans y renoncer pour autant, doit également prendre acte de l’épuisement de la forme parti qui devra devenir plus expérimentale et flexible pour reprendre vie. La crise du parlementarisme, qui amène avec elle l’affaiblissement de la démocratie représentative et le rejet des partis politiques, ne devrait pas être attribuée uniquement à des facteurs idéologiques et économiques extérieurs : les institutions elles-mêmes, par leur corruption, suscitent une méfiance croissante de la population. Il ne faut pas pour autant entrer dans la logique du populisme conservateur qui attribue tous les problèmes sociaux à l’État obèse et appelle à son démantèlement pour préserver la liberté individuelle, ni tomber dans le piège inverse qui consiste à défendre la classe politique et nier les problèmes de centralisation et de bureaucratisation. Il faut saisir l’élément de « bon sens » dans la conscience populaire, et l’amener à transformer le système qui l’opprime en l’attachant aux réformes radicales qui pourront réaliser ses aspirations.

Critique de l’antipartisme

L’« antipartisme » du sens commun est très bien exprimée dans le dernier ouvrage de Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie (2014). Celui-ci mène une critique radicale, voire un peu réductrice, du système des partis qui étouffe la vie démocratique. « Notre système politique repose sur des partis qui se battent entre eux pour le pouvoir. En principe, ils sont censés permettre l’expression de la diversité des attentes de la population par rapport à son gouvernement; dans les faits, ce sont des machines de guerre dont l’objectif premier est de permettre à un groupe de s’emparer du pouvoir. Intermédiaires quasi obligés entre le citoyen et ses institutions démocratiques, les partis politiques sont les grands responsables du détournement de notre démocratie et de l’usurpation du pouvoir par les groupes d’intérêts privés. »[1]

Roméo Bouchard met en évidence les nombreux problèmes qui affectent ce type d’organisation, de manière structurelle et non seulement occasionnelle : proximité entre les partis et l’argent (collecteurs de fonds, collusion), ligne de parti, dictature de l’image, absence de vision, électoralisme, etc. Si son analyse s’applique très bien au fonctionnement des grands partis, son propos oscille constamment entre une thèse forte qui souhaite une éventuelle abolition des partis politiques comme tels, puis une thèse faible qui rejette simplement leur monopole sur la vie démocratique : « Entendons-nous bien: il ne s’agit pas d’empêcher des groupes politiques d’exister ni de contribuer à la réflexion et à l’action politique. L’essentiel, c’est d’éviter qu’ils soient les intermédiaires exclusifs entre les citoyens et leurs représentants au Parlement. »[2]

D’un point de vue sociologique, il faut privilégier la thèse faible car le système partitaire est non pas la cause première du détournement de la démocratie, mais un facteur de détérioration parmi d’autres ; la crise de légitimité des partis est plutôt l’effet d’une corruption démocratique, issue de la double contrainte du capitalisme et du parlementarisme. On peut à juste titre critiquer l’emprise des riches sur la démocratie (oligarchie, capitalo-parlementarisme), et proposer d’introduire des mécanismes de tirage au sort et de démocratie directe, la création d’une assemblée constituante, le développement d’une économie citoyenne et d’institutions à l’aune du principe de proximité ; mais toutes ces réformes radicales ne sauraient être introduites sans une transformation de l’État, et donc la conquête du pouvoir politique.

Tel est le paradoxe du livre Constituer le Québec : pour établir un monde sans partis et délivré du monopole de l’aristocratie élective (gouvernement représentatif), il faut encore un parti en tant que « véhicule politique » et « outil de transformation sociale ». La critique de l’idéologie du parti, essentielle pour lutter contre la concentration du pouvoir, ne parvient pas pour autant à éliminer le parti en tant que « nécessité pratique », c’est-à-dire comme moyen de parvenir à instituer une société réellement démocratique.

Toute la question réside dans la forme que doit prendre ce parti pour minimiser ses effets pervers. Celui-ci peut exister sans pour autant verser dans une logique électoraliste et parlementariste ; il n’est pas vrai que tous les partis sont également anti-démocratiques. Néanmoins, il faut reconnaître qu’aucun parti n’est à l’abri de la bureaucratisation. Si la « loi d’airain » de l’oligarchie[3] s’applique à toute organisation, citoyenne, municipale, syndicale, partisane ou étatique, le seul mécanisme pour contrer cette « tendance lourde » réside dans la démocratie interne des organisations, qui n’est jamais acquise. S’il est possible de fonder une ville ou un État sur les principes de la démocratie participative, pourquoi un parti ne le pourrait-il pas ?

Deux concepts de parti

Pour approfondir la réflexion sur les formes possibles d’organisation politique, l’analyse originale d’Antonio Gramsci permet de distinguer deux significations du concept de parti : « 1) Le parti en tant qu’organisation pratique (ou tendance pratique), comme instrument pour résoudre un problème ou un groupe de problèmes de la vie nationale et internationale. […] 2) Le parti en tant qu’idéologie générale, supérieure aux divers groupements plus immédiats. »[4] Pour illustrer cette différence, prenons pour exemple Québec solidaire qui correspond à la première signification du parti. Cette « organisation pratique » qui a pour fonction de prendre le pouvoir afin de résoudre un groupe de problèmes à l’échelle du Québec, constitue un regroupement parmi une foule d’organisations comme l’Institut de recherche et d’information socio-économique (IRIS), la Fédération des femmes du Québec, la coopérative Molotov Communication, le réseau Alternatives, etc., qui forment ensemble un vaste réseau organique au sein de la société civile, un grand « parti idéologique ».

Le parti politique, au sens étroit du terme (1), possède un caractère ambivalent qui provient de sa double nature ; il est à la fois contraignant et créateur. Sur le plan négatif, Gramsci note qu’ « il est difficile d’exclure qu’un parti politique quel qu’il soit (des groupes dominants mais aussi des groupes subalternes) ne remplisse aussi une fonction policière, c’est-à-dire de tutelle d’un certain ordre politique et légal. Si cela était démontré formellement, il faudrait poser la question en d’autres termes : à savoir, de quelle façon et dans quelle direction une telle fonction s’exerce. Est-ce un sens répressif ou expansif, c’est-à-dire de caractère réactionnaire ou progressiste ? […] Quand le parti est progressiste, il fonctionne « démocratiquement » (au sens d’un centralisme démocratique), quand le parti est régressif, il fonctionne « bureaucratiquement » (au sens d’un centralisme bureaucratique). Dans ce dernier cas le parti est un pur exécutant, non délibérant : il est alors techniquement un organe policier, et son nom de parti politique est une pure métaphore de caractère mythologique. »[5]

Cette remarque montre qu’un mode d’organisation basé sur la démocratie participative et délibérative représente le seul moyen de lutter contre la tendance au parti politique à se transformer en police politique. Il faut être conscient de cette dérive potentielle et rester vigilant, non pas tant via l’observation méticuleuse des règles d’organisation interne (attitude qui peut elle-même aggraver le « procéduralisme », étouffer le débat, accélérer la professionnalisation politique, la séparation de la base et de la direction, et donc la bureaucratisation), mais par un fonctionnement ouvert, inclusif, collaboratif, le développement de nouvelles pratiques discursives et militantes, bref des formes de discussion et de décision qui limitent les asymétries structurelles de pouvoir. De plus, l’innovation politique dans la forme organisationnelle pourra elle-même libérer le potentiel créateur du « parti idéologique », en tant qu’incubateur d’idées et de nouvelles valeurs.

« Il faut mettre en relief l’importance et la signification que revêtent dans le monde moderne les partis politiques quand à l’élaboration et à la diffusion des conceptions du monde, dans la mesure où ils élaborent pour l’essentiel l’éthique et la politique qui sont conformes à celles-ci, c’est-à-dire où ils fonctionnent pour ainsi dire comme des « expérimentateurs » historiques de ces conceptions. Les partis sélectionnent individuellement la masse agissante, et la sélection se produit aussi bien dans le champ pratique que dans le champ théorique, avec un rapport d’autant plus étroit entre théorie et pratique que la conception est plus vitalement et plus radicalement innovatrice et en lutte avec les vieilles façons de penser. C’est pourquoi on peut dire que les partis sont les élaborateurs des intellectualités nouvelles et intégrales, autrement dit le creuset de l’unification de la théorie et de la pratique entendue comme procès historique réel. »[6]

De la contradiction politique au web 2.0

Si l’activité créatrice du parti se mesure dans sa capacité à sélectionner de nouveaux éléments par un projet politique en lutte avec les vieilles façons de penser, sa vision du monde doit elle-même correspondre à de nouvelles pratiques qui dépassent les vieilles façons de s’organiser. Ce qui est frappant de nos jours, ce n’est pas tant la fameuse contradiction économique relevée par Marx entre les rapports de production (capital) et le développement des forces productives (travail), c’est la contradiction politique entre les anciens modes d’organisation dérivés des institutions étatiques héritées de la modernité, et le déploiement de forces politiques émergentes qui sont elles-mêmes liées au développement des nouvelles technologies. Sans sombrer dans un matérialisme vulgaire, il est important de constater le contraste énorme entre la forme archaïque du gouvernement représentatif et le modèle désuet du parti sur lequel il est calqué, et les capacités énormes dont nous disposons pour créer de nouveaux rapports socio-politiques, comme l’illustre bien Roméo Bouchard :

« Ce qui est en cause avant tout, c’est la capacité de notre démocratie dite représentative à exprimer la souveraineté du peuple, à produire un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. Malgré le développement extraordinaire des moyens de communication, nos institutions démocratiques font très peu de place à la participation directe et permanente des citoyens aux décisions. À l’heure où le monde est branché sur son téléphone intelligent, l’Assemblée nationale et la Chambre des communes perpétuent des rituels datant du Moyen Âge. »[7]

En explorant la dialectique du développement technique et politique, nous pouvons faire un parallèle avec l’évolution du web. Dans sa première phase de développement (années 1990), le flux d’informations demeure largement top-down ; chaque organisation crée son site web afin de faire connaître son existence et ses produits sur le « marché virtuel » que constitue la toile. Les interactions entre les individus et les organisations sont essentiellement limitées à la recherche en ligne et au commerce, même si des rapports horizontaux peuvent se créer via des espaces privés (courrier électronique, messagerie instantanée) ou publics (forums de discussion). Or, l’arrivée du web 2.0 popularisa des interfaces où les internautes ayant peu de connaissances techniques pouvaient alors s’approprier de nouvelles fonctionnalités du web. Cette deuxième phase de développement, basée sur le partage et la collaboration, se caractérise notamment par la création de contenus variés : l’usager ordinaire passe du statut de simple consommateur d’information à celui de producteur d’idées, d’images, de vidéos, etc.

Le développement de blogs, de wikis, de réseaux sociaux et de nouveaux logiciels d’échanges permet aux individus et aux groupes de s’organiser, de partager des savoir-faire, de convoquer des événements, etc. Le web 2.0 représente donc une évolution vers l’interactivité, où la complexification interne de la technologie numérique permet paradoxalement la simplification de l’usage des outils, les connaissances relatives à la programmation n’étant plus essentielles aux internautes pour assurer une activité créatrice. Bien que la concentration du pouvoir informatique par les firmes multinationales, la guerre sur la propriété intellectuelle et la surveillance généralisée des États impérialistes rend plus actuelle que jamais la « lutte des classes dans le cyberespace », il n’en demeure pas moins que le web 2.0 contribue également, au moins tendanciellement, à la socialisation et à la démocratisation des moyens de production intellectuelle.

Le risque de la pseudo-démocratisation

Pour revenir à la sphère politique et au rôle des partis, il est important de remarquer que la plupart d’entre eux ont emprunté le virage numérique sans pour autant explorer toutes les possibilités du web 2.0. Cette tendance se manifestera tôt où tard, même si la manière d’effectuer cette transition sera plus ou moins démocratique selon les cas. Tout dépend de la remise en question des rapports de pouvoir à l’intérieur de l’organisation, qui déterminera si l’usage de la collaboration implique la modification de la structure même du parti, ou si elle cherche plutôt à compenser une crise de légitimité et de représentation par une plus grande « inclusion » des membres en période de crise. On peut anticiper que ce sera cette forme bâtarde de modernisation qui prévaudra la majorité du temps, surtout pour les grands partis accrochés à de vieilles conceptions du monde. Voici un exemple :

« Le Parti québécois doit se moderniser en permettant à tout militant de soumettre ses idées directement à la Commission politique du parti sans passer par les associations locales. C’est ce que soutient le député de Lac-Saint-Jean, Alexandre Cloutier, qui voit là une façon de stimuler l’engagement des militants, en particulier des jeunes. « C’est un peu sur le modèle de l’iPhone. N’importe qui a envie de créer peut le faire », a-t-il comparé dans une entrevue accordée au Devoir. « Force est de constater qu’au fil des ans, le militantisme a évolué », estime Alexandre Cloutier. « On n’est plus à une époque où les gens ont nécessairement envie de se faire élire dans des exécutifs locaux ou régionaux pour pouvoir participer directement à la vie démocratique du parti ou pouvoir proposer des idées. » Le passage obligé des propositions par le filtre des associations de circonscription, puis par celui des associations régionales, avant qu’elles aboutissent à l’exécutif national est un long processus qui freine l’initiative, croit le député. »[8]

Si cette petite réforme n’est pas mauvaise en soi, elle ne pourra pas renverser la bureaucratisation inhérente à une organisation contrôlée par des politicien.nes professionnels. De plus, la réflexion collective ouverte momentanément par le départ de Marois sera refermée dès l’élection d’une nouvelle tête dirigeante, car la forme du parti qui vise d’abord à bien gouverner doit être moulée aux institutions parlementaires britanniques qui donnent au premier ministre un rôle central. C’est pourquoi il faut éviter de considérer le potentiel libérateur du web par rapport au système politique de manière univoque et abstraite, c’est-à-dire comme un phénomène isolé d’un contexte plus large traversé par de multiples rapports de pouvoir.

Par ailleurs, l’usage actif des réseaux sociaux par Option nationale témoigne déjà d’une adhésion plus naturelle et spontanée de l’idéologie souverainiste aux nouvelles capacités technologiques, bien qu’une contradiction partielle demeure entre une ancienne vision du monde et les nouveaux moyens de la diffuser. Il faut certes reconnaître que Jean-Martin Aussant a eu l’intelligence d’actualiser l’idée d’indépendance en l’adaptant au langage « cool » du web et au « format clip », le vidéo youtube de Catherine Dorion ayant fait des ravages lors de l’élection 2012. Cet ajustement du discours politique à l’air du temps explique d’ailleurs la forte et rapide popularité d’ON auprès de la nouvelle génération de souverainistes, que le parti a lui-même créée par son existence et son activité militante. 
Mais la structure traditionnelle du parti, centré d’abord sur le pouvoir charismatique du chef et quelques arguments simples, a rapidement montré les limites d’ON et du discours souverainiste qui attend à être réellement renouvelé. Le web 2.0 a été d’abord utilisé comme un moyen de propagande sur les réseaux sociaux, et non comme une forme radicalement nouvelle d’organisation du parti. Le style est essentiel en politique, mais l’absence d’une vision du monde, de nouvelles valeurs et d’un véritable projet de société marque une certaine immaturité politique. Tout se passe comme si l’idéologie de ce parti n’était pas à la hauteur des moyens techniques de la nouvelle génération indépendantiste et du public qu’il a créé.
La remarque inverse vaut probablement pour Québec solidaire : la forme du parti, son style et son mode d’organisation, n’a pas encore atteint le potentiel de son contenu, c'est-à-dire de son projet politique. Le projet de transformation sociale de la gauche doit prendre acte du potentiel de transformation des méthodes d’organisation qui l’ont jusqu’ici structurée, afin que le véhicule politique soit lui-même annonciateur de la société à venir. Comme l’affirme Marshall McLuhan, « le message, c’est le médium ». Quels sont les nouveaux médias politiques, apparus récemment sur la scène internationale, qui pourraient servir de sources d’inspiration pour le contexte québécois et canadien ?

À suivre.



[1] Roméo Bouchard, Constituer le Québec. Pistes de solution pour une véritable démocratie, Atelier 10, Montréal, 2014, p.40
[2] Ibid., p.45-46
[3] Robert Michels, Les Partis politiques. Essai sur les tendances oligarchiques de la démocratie, Flammarion, Paris, 1914. https://archive.org/details/lespartispolitiq00michuoft
[4] Antonio Gramsci, Guerre de mouvement et guerre de position, La Fabrique, Paris, 2011, p.84-85
[5] Ibid., p.238
[6] Ibid., p.115
[7] Roméo Bouchard, Constituer le Québec, p.23
[8] Robert Dutrizac, Alexandre Cloutier propose un accès direct au parti pour les militants, Le Devoir, 23 juin 2014

Dépasser les élections nationales : vers une nouvelle stratégie fédérale


Partie I : les multiples soubassements d’une intuition féconde

L’objectif de ce texte est d’esquisser les contours d’un nouveau projet politique qui pourrait être mis sur pied dès les prochains mois et présenter des candidatures populaires et citoyennes lors des prochaines élections fédérales. Les facteurs à l’origine de cette réflexion résident dans l’insatisfaction des options politiques existantes à l’échelle canadienne, la lecture du livre Constituer le Québec de Roméo Bouchard, l’émergence du média indépendant Ricochet, ainsi que la découverte du parti espagnol Podemos qui obtint un résultat spectaculaire aux dernières élections européennes.

La rencontre de ces éléments hétérogènes, fruit des circonstances sociales, historiques et idéologiques de cette étrange période de transition civilisationnelle, a permis de déclencher une « catalyse philosophico-pratique » d’un lent processus de rumination intellectuelle et militante, qui tenta d’intégrer les différentes questions qui ont été ressassées au fil des 67 derniers articles publiés sur ce blogue : question écologique, question sociale, question nationale, question municipale. Curieusement, la synthèse politique de ces multiples problèmes en tension fut rendue possible par l’inclusion de dimensions extérieures au cadre national qui furent négligées jusqu’à maintenant : la question autochtone, canadienne et internationale.

Par ailleurs, ces différentes élucubrations théoriques émanent fondamentalement d’un problème pratique, à savoir le mode d’organisation politique « approprié » à la convergence des luttes populaires nécessaires à la réalisation du double objectif d’émancipation nationale et de transformation sociale, et ce dans une perspective de démocratisation radicale opérant à plusieurs échelles simultanément. La stratégie ici esquissée vise à dépasser le double écueil de la gauche québécoise antilibérale : d’une part, l’obsession de Québec solidaire pour la démocratie représentative et la conquête du pouvoir d’État à l’échelle nationale ; d’autre part, le dogme de la démocratie directe et le confinement du mouvement libertaire à l’échelle locale. Il ne s’agit pas de rejeter ces deux chemins de l’émancipation qui participent involontairement à une certaine division du travail politique, mais de surmonter la séparation de ces approches antagonistes par l’intégration de leurs mérites perspectifs dans une synthèse qui ne se contente plus de l’opposition exclusive « réforme ou révolution ». Ce qui est proposée est rien de moins qu’une « nouvelle gauche intégrale ».

La dérive de la social-démocratie fédéraliste

L’intuition de ce projet est d’abord issue d’une question très concrète : pour qui devrais-je voter aux prochaines élections fédérales ? Étant à la fois écosocialiste et indépendantiste, je ne peux me reconnaître dans les deux candidats potentiels à la représentation des valeurs de la gauche souverainiste à l’échelle canadienne : le Nouveau Parti démocratique (NPD) et le Bloc québécois. Le premier parti, fédéraliste et « social-démocrate », a effectué un important « recentrage » depuis la mort de Jack et Layton et le leadership de Thomas Mulcair, qui a d’ailleurs appelé à voter pour la droite (Parti libéral du Québec) lors des dernières élections provinciales. Si l’objectif est de renverser le gouvernement conservateur en 2015 par le vote stratégique, les libéraux (PLC) et les néo-démocrates seraient, grosso modo, des options largement équivalentes. De plus, les libéraux ont par le passé réussi à polariser davantage le débat entre fédéralistes et souverainistes, de sorte qu’il serait « utile », de manière machiavélique, de voter pour ce cher Justin Trudeau. Ce dernier incarnerait d’ailleurs la boutade de Marx, à savoir que «  tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois […] la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

Évidemment, loin de moi l’intention cynique d’appuyer ironiquement un chef opposé à mes valeurs éthiques et politiques. Dans ce cas, le NPD serait-il un moindre mal ? À regarder de près le projet de création d’une filière provinciale de cette formation politique, le NPD-Québec, qui viendrait concurrencer directement Québec solidaire, il serait absurde d’appuyer un parti mollement progressiste qui ne remet pas en cause le néolibéralisme et les institutions parlementaires déficientes, et qui viendrait menacer directement l’unification des forces progressistes québécoises. Outre ces « intérêts corporatistes », il semble peu probable, de toute façon, qu’un gouvernement néo-démocrate majoritaire puisse améliorer substantiellement les choses à l’échelle canadienne. Les deux contradictions fondamentales, à savoir le capitalisme et la domination fédérale sur le peuple québécois et les Premières Nations, ne seraient pas remises en question. Le NPD suivrait alors la trajectoire historique de l’ensemble des partis de centre-gauche, qui appliquent des mesures d’austérité et des politiques néolibérales parce qu’ils sont incapables de remettre en question les règles du jeu de la finance mondiale, la cage de fer du modèle de développement dominant qui essaie de concilier de manière schizophrénique croissance économique et préservation de l’environnement.

En rejetant le capitalisme vert et à visage humain prôné par le NPD, ainsi que son « fédéralisme coopératif » qui admet sur le bout des lèvres le droit à l’autodétermination des peuples tout en prônant une forte unité canadienne, il reste alors le Bloc québécois. Ce parti représente-il une alternative crédible à l’échelle fédérale ? D’une part, ce parti organiquement relié au Parti québécois et prônant la défense des intérêts nationaux dans les institutions parlementaires canadiennes, fut créé dans le but de « préparer le terrain de l’indépendance » et d’offrir une tribune pour diffuser l’idéologie nationaliste et souverainiste. L’élection récente de Mario Beaulieu à la tête du parti est représentative à cet égard ; bien que certains y voient un risque électoral à cause de la ligne dure de son discours et de sa volonté d’investir pleinement la lutte idéologique en faveur de l’indépendance, cela n’est pas un problème en soi, bien au contraire. La question réside dans la manière dont le projet d’émancipation nationale doit être porté pour recevoir un large écho populaire dans les circonstances historiques du XXIe siècle.

L’impasse souverainiste

Or, c’est précisément là que le bât blesse : Mario Beaulieu ne renouvelle pas le discours indépendantiste, mais fait preuve d’un volontarisme qui ne remet pas en question les contradictions du mouvement souverainiste traditionnel. La forme de nationalisme prôné par le nouveau chef, qui fut d’ailleurs appuyé par une dynamique équipe militante (composée de plusieurs jeunes issus d’Option nationale qui investissent massivement le Bloc par l’anticipation de l’effondrement de leur parti), représente au mieux un retour aux sources de l’idéal de René Lévesque, au pire une caricature d’une idéologie qui peine à se réinventer. Malgré l’importante crise du mouvement souverainiste, découlant de l’effondrement du Bloc québécois en 2011 et de la défaite historique du PQ en 2014, et qui laisse théoriquement aux jeunes la possibilité de changer les choses et de transformer ces deux partis de l’intérieur, la question fondamentale demeure la suivante : s’agit-il de vieux vin dans de nouvelles bouteilles, ou de nouveau vin dans de vieilles bouteilles ? Malgré la bonne volonté de la nouvelle génération souverainiste formée dans les rangs d’Option nationale, le « sang neuf » ne semble pas accompagné d’une transformation radicale de l’esprit, car la stratégie classique reste fondamentalement inchangée.

De plus, l’insistance sur la question identitaire et linguistique, manifestée par certaines déclarations controversées de Beaulieu et la centralité de la lutte contre la « québécophobie », n’augure pas un réel élargissement la cause souverainiste aux minorités culturelles et à de nouveaux groupes de la population. Je ne veux pas ici nier l’importance de redéfinir l’identité québécoise et de préserver la langue française, qui demeurent somme toute précaires à l’heure de la mondialisation. Mais l’enjeu linguistique est intrinsèquement polarisant, et ne représente pas une bonne perspective stratégique pour fonder le projet d’indépendance et rallier une large unité populaire qui dépasserait la simple majorité francophone. La lutte linguistique, prise isolément, représente une position défensive et réactive, et non un large projet d’émancipation qui permettrait de fonder la Nation québécoise sur une nouvelle base sociale et politique. Ce qu’il nous faut, ce n’est pas d’abord la conservation ou la restauration de la culture québécoise menacée par les forces dissolvantes de l’anglicisation, du multiculturalisme, des droits individuels, etc., mais sa reconstruction par l’émergence de nouvelles valeurs collectives de solidarité qui traversent les clivages traditionnels, en vue de fonder une nouvelle République en Amérique du Nord.

D’un point de vue pragmatique, le Bloc québécois pourrait éventuellement reprendre vie par quelques sièges supplémentaires au Parlement canadien, et redonner un peu d’espoir au mouvement souverainiste qui peine à se rebâtir. L’objectif à court terme n’est donc pas de faire peser réellement les intérêts du Québec à l’échelle fédérale, mais de ralentir le processus de décomposition d’un mouvement en profonde désorientation. L’important est de ne pas lâcher, de continuer à croire à l’idéologie souverainiste coûte que coûte. Celle-ci considère la question nationale comme une priorité politique absolue, les questions sociales, économiques, écologiques, autochtones étant subordonnées, voire sacrifiées, à l’éventuel salut par l’indépendance. Le problème est qu’on hiérarchise encore les luttes populaires en croyant que les intérêts nationaux ne sont pas traversés par d’importantes contradictions : les intérêts de Québecor et des employé.es en lock-out ne sont pas les mêmes, ceux de Pétrolia et des municipalités en lutte pour préserver leur eau potable non plus. Au fond, le Bloc québécois ne se soucie guère des intérêts pour les classes populaires du reste du Canada, pourvu que les « intérêts québécois », supposément uniformes, soient pris en compte. Cette forme de « corporatisme national » alimente paradoxalement la « québécophobie » qui est dénoncée par ailleurs, alors qu’il faudrait prôner une solidarité entre peuples québécois, canadien et autochtones contre l’État pétrolier et impérialiste canadien.

Une alternative populaire ?

Compte tenu qu’il est peu probable que le Bloc québécois fasse un virage à gauche en mettant sur un pied d’égalité la question sociale et nationale, ou que le NPD fasse preuve d’ouverture à l’égard du projet indépendantiste et retourne aux valeurs du socialisme démocratique, le changement politique à l’échelle canadienne semble être bloqué. Je me retrouve donc, comme une majorité de solidaires et de personnes qui en ont marre du système démocratique actuel, qui ne croient plus aux promesses des grands partis vieillis et bureaucratisés, dans une position d’orphelin politique. Devrais-je faire un compromis, c’est-à-dire choisir entre mes valeurs qui me tiennent à cœur et qui sont incarnées séparément (et de manière insatisfaisante !) dans deux formations politiques distinctes, la souveraineté (Bloc) ou la justice sociale (NPD) ? Devrais-je renoncer à me compromettre et plutôt voter blanc, pour le Parti communiste du Canada, ou le Parti Rhinocéros ? L’abstention ou un vote de contestation sont-ils une solution ?

Devrait-on plutôt miser sur les mouvements sociaux, se retrancher sur la société civile en voie de reconstruction, et espérer une convergence des luttes qui pourrait être amorcée lors du prochain Forum social des peuples qui aura lieu pour la première fois à Ottawa du 21 au 24 août 2014 ? Le mouvement Idle no more, les luttes écologistes et citoyennes contre les projets d’oléoducs, les syndicats en guerre contre Harper à l’échelle canadienne, tous ces acteurs dispersés et divisés par la langue, des référents culturels distincts et la force des classes dominantes, pourront-il se sortir de leur isolément respectif, et entamer un réel dialogue qui pourrait déboucher sur de nouvelles alliances ? Si cela est possible, et doit être minimalement essayé afin de donner une chance aux classes subalternes et aux peuples opprimés de se reprendre en main, resterons-nous enfermés dans un espace de discussion sans débouchés politiques concrets ? Comment dépasser ce qui se passe trop souvent avec le mouvement altermondialiste et les forums sociaux, où les échanges fructueux peinent à se traduire dans une pratique effective en dehors de ces moments de « tourisme militant »? Doit-on bouder les urnes fédérales, ou essayer de s’appuyer sur les luttes sociales pour proposer un projet politique global, qui pourrait être construit et élaboré différemment à de multiples échelles locales et nationales ?

Pourrait-on créer une alternative politique, à l’image de Québec solidaire, c’est-à-dire un parti de gauche écologiste, féministe, pluraliste et altermondialiste à l’échelle pancanadienne, qui reconnaîtrait pleinement les projets d’auto-détermination des peuples québécois et autochtones ? La forme du parti politique traditionnel serait-elle adaptée à une telle ambition ? Serait-il utopique de se lancer dans un projet de la sorte, compte tenu des forces fragiles de la gauche québécoise et canadienne, qui peinent déjà à obtenir un appui suffisant dans leurs milieux respectifs ? C’est cette interrogation folle, cette option qui aurait due être écartée d’emblée par souci de « réalisme politique », qu’il faut prendre à bras le corps. Et si la réponse était : Oui nous pouvons !

Le croyance que quelque chose est possible ne suffit pas à sa réalisation, mais elle permet d’ouvrir le champ de l’envisageable, et donc d’introduire ce qui était précédemment tenu pour impossible dans le domaine de l’action, qui aura alors pour fonction d’actualiser cette nouvelle donne par la puissance de la volonté et la patience du savoir pratique. L’idéalisme pragmatique est la maxime morale qui permettra au pouvoir citoyen de reprendre en main son destin. « La politique consiste à creuser avec force et lenteur des planches dures, elle exige à la fois la passion et le coup d’œil. Il est tout à fait exact, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais atteint le possible si l’on n’avait toujours et sans cesse dans le monde visé l’impossible. »[1]

À suivre.




[1] Max Weber, Le savant et le politique, La Découverte, Paris, 2003, p.206

mercredi 18 juin 2014

Méditation sur le potentiel subversif de la révolte policière


Alors que les opinions à droite et à gauche du spectre politique pourfendent le comportement des policiers montréalais lors du feu de camp de la manifestation des employés municipaux contre la réforme des régimes de retraite, les premiers pour leur irresponsabilité, les seconds pour leur double discours sur le règlement P-6, il y a lieu de montrer le caractère « positif » de cette contradiction. En mai 1968, le cinéaste et poète Pasolini affirmait de manière polémique que les policiers étaient les fils des prolétaires alors que les étudiants, fils de bourgeois, pouvaient se permettre le luxe de jouer aux révolutionnaires. Cette remarque met en évidence le fait que les policiers sont aussi, au-delà des forces de l’ordre qu’ils incarnent, des travailleurs exploités par leur employeur.

Évidemment, cela n’excuse pas les actes de brutalité policière et l’application arbitraire d’un règlement illégitime qui leur fait toujours perdre davantage de crédibilité aux yeux des manifestants et de la population en général. Mais l’avantage de cette situation de « l’arroseur arrosé » est d’augmenter le degré de dissonance cognitive de la conscience policière, ce qui peut avoir des effets potentiellement répressifs ou émancipateurs : 1) soit un acharnement dans la contradiction qui peut mener à d’autres dérives et davantage de corruption ; 2) soit le dépassement de cette tension, où les policiers ne manifesteront plus en tant que policiers cherchant à défendre leurs intérêts corporatistes, mais remettront en question leur rôle de gardiens de l’ordre et lutteront en tant que travailleurs opposés à un État qui abuse de leur pouvoir pour servir les intérêts de l’élite économique.

C’est pourquoi la critique superficielle de la profession policière en tant qu’« objet de dénonciation » doit mener à son renversement dialectique, c’est-à-dire à la critique de la police en tant que « sujet politique ». Le développement de la conscience de classe de la gent policière est une condition sine qua non d'une révolte populaire, sinon de l’action révolutionnaire. Lorsque la police ne sera plus « contre le peuple contestataire », mais « avec le peuple en mouvement », nous pourrons presque déjà crier victoire. Or, le « presque » est important, car il reste encore le problème manifeste qu’un coup d’État menant à un pouvoir policier temporaire, cette institution étant fortement corrompue dans sa forme actuelle, n’augure rien de bon pour la démocratie à venir. La révolte policière est donc une arme à double tranchant, qui ne laisse pas deviner sa trajectoire historique lorsqu’elle est considérée en elle-même, isolément ; sans une alternative politique démocratique crédible, cohérente et largement partagée, sans des liens étroits avec les groupes subalternes, la situation se retournera en son contraire, la révolution se transformera en dictature comme ce fut trop souvent le cas dans l’Histoire.

Il faut donc « corrompre » la conscience policière par la pensée critique et émancipatrice, afin de l’inciter à vouloir se dépasser dans un monde où elle aura accomplit son rôle, soit lorsqu’elle n’aura plus à assumer la tâche ingrate de gardienne d’un ordre social injuste ; la sécurité ne sera plus une fonction séparée et exercée de l’extérieur sur la société, mais une institution démocratisée au service de la préservation de la paix, ici entendue au sens d’une démocratie véritable ancrée dans une égalité sociale robuste. Nous pouvons alors oser inverser le célèbre proverbe corruptio optimi pessima : la corruption du pire (la police), engendre le meilleur (la révolution).

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...