mercredi 11 août 2021

Des basculements à l'hypothèse de l'insurgence communale

Je viens de terminer l'excellent livre de Jérôme Baschet intitulé Basculements (La Découverte, 2021). Il y a de ces livres qu'on aimerait avoir écrit soi-même, mais qu'on apprécie d'autant mieux que d'autres l'aient fait avant nous, avec des intuitions convergentes et un style plus accessible au commun des mortels.

Je recommande ce petit ouvrage à toute personne taraudée par la question du "que faire?" face à la pandémie, la crise climatique, les reconfigurations du capitalisme et les nombreuses catastrophes à venir. Baschet a le mérite de proposer une vision stratégique ancrée dans une analyse fine de la conjoncture présente, en esquissant différents scénarios sociopolitiques à moyen et long terme: maintien du capitalisme fossile et exacerbation des inégalités, passage vers un "capitalisme vert" avec une demi-transition énergétique en partie bénéfique mais incapable de surmonter les contradictions du système basé sur la croissance et l'extractivisme, virages autoritaires couplés d'une consolidation du capitalisme algorithmique, mais aussi la possibilité de basculements favorables à l'émergence d'espaces (partiellement) libérés de la logique hiérarchique, coloniale et capitaliste.

La première contribution du livre réside dans la proposition d'utiliser l'idée de "basculements" pour décrire l'ère dans laquelle nous entrons. Au lieu de miser sur la notion d'effondrement qui évoque une trajectoire unique, mécanique et quasi-inéluctable - à la manière des prophéties de jadis sur l'effondrement du capitalisme s'écroulant par la dynamique immanente de ses contradictions internes, l'espoir révolutionnaire en moins - la notion de basculements évoque un monde profondément instable, marqué par de nombreux retournements, métamorphoses, incertitudes et accélérations historiques, pouvant mener à diverses régressions ou libérations potentielles. L'idée n'est pas de dire simplement que "tout est possible" ou encore que "tout ira pour le mieux", car le scénario des basculements implique une amplification d'une crise structurelle du capitalisme de longue durée qui déstabilisera assurément une multitude de sphères de la vie sociale. Mais les issues de cet entrecroisement complexe de crises restent largement incertaines, pouvant mener à l'apathie et la consolidation de régimes autoritaires, mais aussi à une série de soulèvements populaires, la création d'espaces libérés et de possibles transformations sociales de plus grande ampleur.

À ce titre, je crois que la gauche radicale et le mouvement écologiste, pour avoir une lecture plus réaliste mais aussi plus inspirante des potentialités de transformation au sein de la présente période historique, devraient abandonner les notions de "transition" (terme trop vague, lent et graduel, sans destination définie), d'effondrement (puissant psychologiquement, mais fataliste et unidirectionnel), ou de révolution (évoquant l'image du Grand Soir, soit un grand événement insurrectionnel et décisif, avec une prise du pouvoir en prime).

Mais Baschet ne fait pas que proposer le terme de "basculements" pour évoquer des mondes émergents et des possibles désirables; il propose une stratégie politique et une conception de la "vie bonne" pour esquisser les contours d'un projet de société émancipateur: le communalisme. S'inspirant de l'expérience de l'autonomie zapatiste qu'il étudie en profondeur depuis une vingtaine d'années, il tente de généraliser certaines idées au-delà de cette forme historique spécifique afin de montrer de possibles façons d'organiser une société postcapitaliste et postétatique, basée sur l'autogouvernement populaire et le confédéralisme démocratique. Il entre même dans le détail des pratiques et mécanismes démocratiques permettant d'assurer l'autonomie collective, c'est-à-dire une politique non étatique qui répudie la séparation traditionnelle entre gouvernants et gouvernés, sans pour autant tomber dans les pièges habituels de l'horizontalisme absolu.

Baschet donne à voir, de façon plus concrète et pragmatique que Murray Bookchin, ce que serait un "municipalisme libertaire" ou communalisme, allant bien au-delà des expériences municipalistes réformistes dans les villes du Nord global. Il critique notamment les pièges du localisme et pointe certains angles morts relatifs aux questions économiques (comment planifier l'économie, en fonction de quels besoins, quels mécanismes et quelles entités?) et politiques (comment éviter le repli sur soi, résoudre les tensions entre communes, articuler la prise de décisions à différents niveaux avec une délégation qui n'usurpe pas le pouvoir à nouveau?). Bref, loin de sombrer dans l'utopisme naïf ou l'angélisme, Baschet réfléchit à partir d'expérimentations collectives concrètes, en essayant de voir comment opérer un changement d'échelle de ces expériences historiques inspirantes mais isolées.

Par ailleurs, l'auteur aborde aussi les questions "anthropologique" et "éthique" pour esquisser une conception de l'être humain et une certaine vision du "bien vivre" adaptée à cette société postcapitaliste. Critique du naturalisme moderne, de l'individualisme et de l'universalisme abstrait des Lumières, il évite aussi les pièges du postmodernisme et de la critique conservatrice en développant une conception relationnelle des êtres humains, une vision ouverte et dynamique des traditions, de même que l'articulation entre les notions de communs, communes et communautés. Il propose ainsi une défense de ce qu'il appelle "l'existence communale", c'est-à-dire le fait que les individus naissent, vivent et s'épanouissent dans des communautés humaines concrètes, lesquelles sont ouvertes aux devenirs, à la pluralité des formes de vie, aux remises en question et expérimentations de toutes sortes. Baschet ne dit pas simplement qu'il faut transposer ou imiter les concepts de la Terre-Mère et du buen vivir (sumak kawsay) inspirés des cosmologies autochtones; mais il faut néanmoins rompre avec l'individualisme abstrait hérité de la modernité et se poser à nouveaux frais la question de la "vie bonne". L'auteur dialogue avec le principe du commun de Dardot et Laval, la communauté inessentielle d'Agamben, le "luxe communal" de Kristin Ross, et différents autres auteurs pour réfléchir à ce signifie une vie épanouie ancrée dans un "sens des lieux" et une solidarité incarnée dans des milieux de vie, traditions et territoires concrets.

Outre ces réflexions philosophiques qui semblent (en apparence) éloignées des considérations pratiques et urgentes du changement social, Baschet termine son livre par une "hypothèse stratégique en temps de crise". Il offre à mon avis l'une des discussions les plus riches et pertinentes du cadre conceptuel élaboré par le défunt sociologue Erik Olin Wright. Rappelons brièvement ce dont il est question: dans son livre Utopies réelles (La Découverte, 2017), Wright distingue l'approche du changement par rupture (révolutionnaire), l'approche symbiotique (réformes pour domestiquer le capitalisme), et l'approche de changement intersititiel (création d'organisations postcapitalistes dans les interstices du système actuel). Dans son dernier livre Stratégies anticapitalistes pour le XXIe siècle (La Découverte, 2020), il ajoute aussi la stratégie des résistances (contestation des mouvements sociaux) et de même qu'une distinction supplémentaire entre écraser et démanteler le capitalisme.

Wright souligne qu'il est préférable de ne pas opposer ces stratégies comme des blocs mutuellement exclusifs, et qu'il est plus judicieux de les combiner au sein de configurations stratégiques. Or, ce que Wright préconise personnellement consiste en un rejet de l'approche par rupture (peu probable et potentiellement liberticide selon lui), en misant plutôt sur l'articulation de l'approche réformiste (symbiotique) avec le changement interstitiel pour ouvrir des espaces propices à la multiplication des "utopies réelles" et formes de vie non-capitalistes. Il défend donc une sorte de "réformisme radical" ou une "social-démocratie libertaire", ancrée dans une vision gradualiste du changement social (qu'il nomme l'érosion progressive du capitalisme), marqué par un temps long, linéaire et vide.

Par contraste, Baschet propose de resituer nos stratégies de transformation sociale dans la perspective d'une période historique instable, celle des basculements, où les petits changements interstitiels jumelés à des réformes institutionnelles ici et là ne devraient pas être abandonnées, mais resituée dans la perspective d'avancées plus rapides, imprévisibles et radicales. Il propose de renommer les interstices comme des "espaces libérés", qu'il s'agisse de micro-collectifs autogérés, d'organisations économiques plus larges, de zones à défendre (ZAD), de communes rebelles ou même de régions entières expérimentant l'autonomie collective (comme le Chiapas et le Rojava). Mais loin de se limiter à la simple multiplication des espaces libérés, ou à préconiser des îlots de résistance dans l'océan capitaliste et colonial actuel, il ajoute la nécessité d'articuler ces initiatives collectives à une approche supralocale plus conflictuelle.

Selon Baschet, il faut combiner l'approche des espaces libérés à celui des blocages et des soulèvements de grande ampleur. Loin de se limiter à des luttes territoriales, "on peut plutôt, sous la notion de blocage, associer des formes de lutte multiples: blocage de la production (par la grève ou l'occupation des installations), blocage des flux de circulation et d'information, blocage de la consommation, blocage de la reproduction sociale (par exemple, avec la grève scolaire, qui suspend le devoir de s'intégrer au monde de la destruction)." À ces blocages multiples s'ajoutent le besoin d'articuler de potentiels soulèvements (comme ceux de 2019 au Chili, Liban, Algérie, Hong Kong, etc.) dans une perspective de création d'assemblées locales autonomes, de récupération de certains moyens de production, de démantèlement d'infrastructures destructrices, etc. Cela rappelle le scénario d'une situation de "double pouvoir", c'est-à-dire une situation révolutionnaire qui n'est pas forcément synonyme de conquête du pouvoir d'État, mais plutôt de flottement entre les anciennes institutions en crise et l'émergence de nouvelles institutions (comme les conseils, les communes ou espaces libérés) qui pourraient se fédérer pour remplacer les institutions économiques et politiques existantes.

Baschet nomme cette configuration stratégique "l'insurgence communale", "un terme qui cherche à entrelacer l'émergence des mondes communaux, espaces libérés s'affirmant dans les interstices de la domination économique, et les moments d'intensification de la conflictualité, par l'extension du blocage généralisé des rouages de l'économie comme par la multiplication probable de soulèvements qui sont autant de sursauts pour tenter de sauver la possibilité d'une vie digne. L'hypothèse proposée ici allie stratégies interstitielles antagoniques et stratégies non étatiques de rupture - les deux interagissant dans une dynamique de crise structurelle."

Baschet n'écarte par d'emblée le besoin d'adopter des réformes radicales ici et là (stratégie symbiotique), mais il voit cela comme une tactique ou des moyens potentiellement utiles dans certaines circonstances, non comme une fin en soi. Les réformes sont de simples outils, et non le pilier ou le cœur d'une stratégie de transformation sociale, laquelle se fera davantage "par le bas" via l'auto-organisation populaire et communale, la création d'espaces libérés, le "faire-commun", la fédération des communes et des initiatives collectives.

Enfin, Baschet a la mérite d'entrer en dialogue avec d'autres perspectives révolutionnaires, comme celle de Frédéric Lordon, sans doute l'un des penseurs les plus influents de la gauche radicale en France actuellement. Alors que Lordon cherche à réhabiliter l'État, rejette les écueils de l'internationalisme abstrait et de l'horizontalisme, en proposant une stratégie de renversement brusque du capitalisme dans le sillage du marxisme révolutionnaire, Baschet répond de façon assez convaincante à plusieurs remarques et objections de Lordon quant aux potentialités d'une transformation sociale non-étatique, basée sur la démocratie, l'autonomie et le bien vivre, mais aussi sur une bonne de radicalité, de pragmatisme et de conflictualité politique.

Bref, je crois que les vieux débats du XIXe siècle opposant les marxistes étatistes aux anarchistes (dont Proudhon, Bakounine, Kropotkine), se rejouent encore aujourd'hui, avec des nuances et nouveaux paramètres bien sûr (notamment la crise climatique). D'un côté, il y a des auteurs comme Frédéric Lordon et Andreas Malm qui misent une forme de "néo-léninisme", appelant à la radicalisation des mouvements sociaux, une sortie rapide du capitalisme par l'expropriation des grandes puissances capitalistes, la réhabilitation de l'échelle nationale et la prise du pouvoir d'État comme question stratégique centrale. D'un autre côté, il y a des gens comme Pierre Dardot, Christian Laval, Murray Bookchin, Jérôme Baschet et d'autres qui privilégient la critique radicale de la souveraineté d'État, l'auto-organisation locale, la multiplication des communs et des communes, puis la confédération de ces contre-institutions à l'échelle supralocale, nationale et transnationale. À mon sens, Baschet incarne aujourd'hui "l'anti-Lordon", ou du moins la critique la plus pertinente et concrète de l'hypothèse étatiste, qu'il déconstruit notamment de façon admirable dans son article Frédéric Lordon au Chiapas publié dans la revue Ballast.

Pour terminer, comment je me situe par rapport à tout ça? J'avoue avoir été charmé par les analyses, intuitions et hypothèses de Baschet, et par la notion de basculements qui me semble très riche pour envisager une diversité d'actions collectives et de scénarios possibles à court, moyen et long terme. Étant déjà adepte du municipalisme depuis une dizaine d'années, l'auteur n'a pas eu à me convaincre de la nécessité de miser sur l'action locale et municipale. Néanmoins, je réalise de plus en plus que l'option que je privilégiais jusqu'à maintenant, celui d'un municipalisme réformiste axé sur l'arène institutionnelle et la scène électorale, reste largement insuffisant. Sans me faire d'immenses espoirs (qui risquent ensuite de se transformer en autant de désillusions), je crois que la Vague écologiste au municipal récemment lancée au Québec et d'autres initiatives municipalistes ailleurs dans le monde constituent déjà différentes expériences concrètes, des innovations sociales à ne pas négliger, et des "moyens d'infiltration" des lieux de pouvoir pour favoriser des changements plus significatifs lorsque certains basculements surviendront.

Par contre, j'avoue de moins en moins croire en la possibilité d'un grand changement social "par le haut", c'est-à-dire par le biais d'une victoire électorale d'un parti de gauche radicale à l'échelle provinciale ou fédérale. Si un tel scénario survient un jour, c'est parce qu'il y aura déjà eu une série de basculements majeurs, d'espaces libérés, de blocages et de soulèvements massifs, bref les germes d'une "existence communale" qui préfigurera déjà certains dimensions d'une société postcapitaliste et postétatique. Bref, je ne crois pas qu'il y a aura une victoire électorale "à froid", ou que le cœur d'une stratégie politique radicale devrait résider dans l'action électorale, que ce soit à l'échelle fédérale, provinciale et même municipale. En cela, je m'inscris de plus en plus en faux avec la stratégie du populisme de gauche et le marxisme traditionnel, que ce soit sous les versions Podemos, Mélenchon, Corbyn, Sanders ou le magazine Jacobin.

Certes, on peut utiliser les élections comme des moments politiques et des opportunités pour amener des idées plus "radicales", déplacer la fenêtre d'Overton, critiquer les puissances établies, diffuser plus largement un contre-discours, et obtenir quelques petites victoires ici et là qui offriront des interstices de changement dans l'appareil institutionnel existant. Mais plus le temps passe, plus la crise climatique s'aggrave, plus je doute fort que des changements majeurs surgiront par cette voie.

Paradoxalement, bien que le scénario de "l'insurgence communale" semble encore plus éloigné que celui d'une victoire électorale d'un parti de gauche (en termes d'horizon temporel et de faisabilité), je crois néanmoins que des composantes de l'insurgence communale surgissent déjà dans différentes régions du monde, et que les basculements à venir ne feront d'amplifier la nécessité de s'auto-organiser et "d'agir par nous-mêmes", comme le disait Kropotkine. Qui plus est, il est essentiel d'offrir une autre voie, à la fois pragmatique et radicale, pour répondre aux menaces de probables virages autoritaires, que ceux-ci prennent la forme d'un durcissement et d'une prolongation indéterminée de l'état d'urgence au nom de la crise sanitaire, du capitalisme algorithmique à la chinoise, de la victoire de partis d'extrême droite, ou même de l'arrivée au pouvoir de socialistes autoritaires convaincus par les vertus de l'éco-lénininisme ou des méthodes dures à la Lordon. Nous devons donc offrir une réponse démocratique et humaniste à ces tentations autoritaires, en promouvant une vision du monde centrée sur l'autonomie collective, le respect du vivant, des pratiques d'entraide et la vie bonne, afin de ne pas nous enfermer dans le repli sur soi, la peur, l'éco-anxiété, le survivalisme indidividualiste, ou encore de petits îlots de radicaux puristes.

Heureusement pour nous, il reste encore des auteurs comme Jérôme Baschet pour garder le cap sur des perspectives émancipatrices, et ce malgré les profonds bouleversements de notre époque et l'horizon d'un monde qui court toujours plus vers la catastrophe. Voici quelques phrases qu'il nous offre en guise de conclusion:

"Pour l'heure, l'approfondissement des dynamiques capitalistes se poursuit, selon diverses modalités entrant en concurrence les unes avec les autres. Le capitalisme ne s'effondrera pas de lui-même, mais une dynamique de crise structurelle ouvre à des basculements possibles. Déjà, des mondes émergents et désirables se déploient dans les interstices de l'univers marchand. L'insurgence des mondes communaux, ces mondes du faire-commun, est en cours. Elle est le déploiement d'une hypothèse communale - aspiration à une vie bonne pour toutes et tous, dans le nouage d'une existence qui se construit dans les lieux mêmes de l'expérience et d'une condition planétaire partagée par la communauté de tous les Terrestres. Il s'agit de contribuer à cette insurgence communale de toutes nos forces, à la fois dans les processus présents de construction et de blocage, et dans l'anticipation des moments de basculement, qui permettraient le plein déploiement d'un monde où il y ait de la place pour les multiples monde du faire-commun et du bien-vivre pour toutes et tous.

Ici, nulle épopée à rejouer, seulement le frein d'urgence à actionner. Nul Éden à l'horizon, seulement quotidienneté d'une vie en plénitude. Nul triomphe sur la mort, seulement la fragilité du vivant à cultiver."


 

dimanche 4 avril 2021

Au-delà des wokes (partie I) : critique de la gauche identitaire

Depuis quelques temps, la querelle sur les « wokes » bat son plein dans l’espace public. D’un côté, la droite s’en donne à cœur joie pour discréditer, diaboliser et trainer dans la boue les fameux « wokes » qui incarneraient la menace « totalitaire » de l’« Empire du politiquement correct ». En réponse, cette soi-disant « gauche diversitaire » multiplie les prises de parole pour dénoncer les systèmes d’oppression dans les universités, les milieux culturels et autres sphères de pouvoir, via un nouvel arsenal théorique, critique et militant composé de notions comme intersectionnalité, positionnalité, privilèges, savoirs hégémoniques, fragilité blanche, etc.

Loin de faire l’unanimité au sein de la gauche, les débats fusent dans les milieux libertaire, féministe, antiraciste, socialiste, indépendantiste et solidaire. Certaines figures de la gauche anticapitaliste comme Marc-André Cyr et Pierre Mouterde formulent une critique féroce de la « gauche postmoderne » et des impasses de la « rectitude politique », en appelant à délaisser l’obsession pour les « identités » particulières au profit de l’« universalisme » et d’une réhabilitation de la lutte de classes comme foyer de convergence politique. Cela ne va pas sans susciter des réactions en chaîne, comme en témoigne le dernier texte de Mouterde sur la « chasse aux sorcières » contre les wokes, lequel a généré deux répliques cinglantes de Francis Dupuis-Déri et Rosa Pires sur le média Presse-toi à gauche.

Ces débats sur la « question identitaire », loin d’être nouveaux, ont été récemment réactivés suite aux controverses sur le « mot en n », la liberté académique, la cancel culture, de même que la dénonciation de la « pensée postcoloniale » et de « l’islamo-gauchisme » dans le milieu universitaire. Comme les raccourcis, amalgames, dénonciations à l’emporte-pièce, insultes et accusations ad hominem sont devenus la norme aussitôt qu’on souhaite aborder ces enjeux, plusieurs préfèrent garder une saine distance et éviter de se lancer dans la mêlée de peur de se faire envoyer paître sur les médias (a)sociaux. Outre cette judicieuse prudence qui permet de préserver un minimum de santé mentale – mise à mal par la pandémie et le climat toxique qui règne dans plusieurs milieux militants –, je crois qu’il est nécessaire, malgré tout, d’avancer certaines réflexions sur ces épineuses questions.

Tout d’abord, pour dépasser l’opposition entre la « gauche identitaire » et la « gauche universaliste » centrée sur la lutte des classes, il est primordial de dégager une troisième position : celle d’une « gauche synthétique » capable de fédérer les multiples luttes pour l’émancipation. Pour ce faire, nous devons d’abord présenter et critiquer les deux principales visions qui se font entendre aujourd’hui. La première conception, axée sur les luttes pour la reconnaissance et les injustices dans la sphère culturelle, a tendance à négliger les enjeux d’économie politique et les rapports de classe. La seconde vision, centrée sur les luttes pour la redistribution, a tendance à considérer les luttes contre le racisme, le sexisme et le colonialisme comme des combats « identitaires » et « culturels », et donc des luttes « minoritaires » à reléguer au second rang. Nous souhaitons montrer que ces deux perspectives, si elles renferment une part de vérité, demeurent largement insuffisantes; elles doivent ainsi être critiquées et dépassées par une stratégie politique capable d’articuler une dialectique entre « commun » et « différences », combinant la critique impitoyable des systèmes d’oppression et les nécessaires alliances pour renverser le capitalisme.

Cette complexe articulation, qui représente sans doute la « quadrature du cercle » des discussions de la gauche contemporaine, sera donc l’objet du présent texte qui vise à esquisser une voie pour sortir des impasses actuelles.

Marxisme vulgaire, gauche identitaire, même combat

Disons d’emblée que chaque grande théorie critique comporte ses versions simplifiées, caricaturales et « vulgaires ». Il en va ainsi pour la pensée de Marx, qui a d’ailleurs affirmé jadis « je ne suis par marxiste » pour se distinguer des interprétations douteuses de sa philosophie qui se réclamaient de son nom à son époque. Il en va de même pour les perspectives intersectionnelles mainstream qui génèrent leur lot d’interprétations dogmatiques dans les milieux militants aujourd’hui. Avant de rentrer dans la critique de « l’intersectionnalité vulgaire », commençons par signaler que plusieurs choses qui sont reprochées à la gauche « woke », « diversitaire » ou « identitaire » – notamment son moralisme, son dogmatisme et son sectarisme –, ne sont pas le simple résultat d’une mauvaise théorie ou idéologie, qu’elle soit postcoloniale, postmoderne, intersectionnelle ou autre. Les principales dérives dénoncées renvoient plutôt à la forme particulière de certaines pratiques militantes, issues d’une application doctrinaire et rigide de principes érigés en vérités absolues.

Pour donner un exemple concret des dérives moralisatrices et dogmatiques qui menacent la gauche radicale, peu importe l’époque et l’idéologie dont certains groupes se réclament, il est intéressant d’aborder le bilan critique des expériences militantes des années 1970. Le principal fondateur et intellectuel de l’organisation En lutte!, Charles Gagnon, a fait un retour critique sur les dernières années de ce parti politique marxiste-léniniste qui a vécu plusieurs tensions internes avant de se dissoudre en 1982. Dans son livre posthume À la croisée des siècles. Réflexions sur la gauche québécoise (Écosociété, 2015), Gagnon décrit certaines pratiques qui avaient cours dans son parti à l’époque. Je le cite longuement ici, car les plusieurs phénomènes qu’il décrit se retrouvent encore aujourd’hui sous la bannière de nouvelles théories critiques en vogue.

« Tout comme la plupart des autres organisations de l’époque, En lutte! s’est progressivement transformée en un petit monde fermé sur lui-même, qui aspirait à préfigurer lui-même la société socialiste envisagée, un monde d’où devaient donc être bannies toutes les inégalités, sinon toutes les différences : entre les femmes et les femmes, entre les intellectuels et les manuels, entre les salariés et les sans-emploi, etc. […] Le souci démocratique d’En lutte! s’était progressivement enrichi de ce que j’appellerais son « moralisme primaire », sorte de puritanisme politique. Ce moralisme, presque inconcevable avec le recul du temps, était alors qualifié de « morale prolétarienne »; il avait pris forme par touches successives, de façon pratiquement insensible, inconsciente, sur la base de la conviction, pour le moins paradoxale, que l’organisation communiste doit vivre comme on vivrait sous le socialisme, dans la recherche constante, sur tous les plans, de l’égalité la plus poussée possible. […]

Cette propension à la morale dogmatique et sectaire avait donc fini par prendre beaucoup de place dans la plupart des organisations militantes de l’époque, subrepticement si on peut dire. L’appartenance à En lutte!, par exemple, avait atteint un tel niveau d’exigences diverses que, même sans les problèmes idéologiques évoqués antérieurement, son éclatement était sans doute inévitable. On imagine mal, quand on y baigne, combien la défense et la promotion d’une morale sociale et individuelle élevée peuvent générer des excès, des dérives inacceptables. Cela commence par l’étroitesse de vue : tout est traité selon des principes rigides, des formules dont sont bannies toutes les nuances, toutes les particularités. Cela débouche rapidement sur l’intolérance : tous les comportements « déviants » sont condamnés sans appel… Bref, c’est le triomphe du dogmatisme, le déferlement des accusations d’ouvriérisme, d’intellectualisme, d’opportunisme, de révisionnisme; c’est la voie royale vers le sectarisme. Parti à la conquête des masses qu’il s’agissait d’abord de convaincre […], voilà qu’on apprend à penser à penser et à agir suivant des principes de plus en plus rigoureux, rigides, qui s’imposent impérativement à soi et qu’on finit par chercher à imposer aux autres. […]

Par ailleurs, même s’il existe un lien évident entre la ligne politique marxiste-léniniste puis le dogmatisme et le sectarisme qui ont marqué à divers degrés toutes les organisations qui s’en réclamaient au cours des années 1970, l’affirmation suivant laquelle il s’agit là d’un phénomène singulier, propre au marxisme, d’une dérive inévitable qui lui soit liée, ne tient tout simplement pas. Bien des marxistes ne sont jamais tombés dans ces travers, d’une part. D’autre part, dogmatisme et sectarisme se sont allègrement retrouvés, et se retrouvent encore aujourd’hui, dans d’autres courants idéologiques que le marxisme. Cela n’est pas une excuse, mais permet d’éviter les condamnations simplistes qu’on entend trop souvent. »[1]

De nos jours, les comportements et propos « déviants » sont qualifiés de « problématiques » pour mieux écarter certaines personnes qui ne respectent pas les codes moraux en vigueur dans les milieux militants. Les accusations quelque peu démodées d’ouvriérisme, d’intellectualisme et d’opportunisme ont été remplacées par celles d’« hommes blancs cis », « femmes blanches privilégiées », « suprématistes », ou tout simplement de « dominants » qui devraient se « taire » ou « step back » pour s’auto-éduquer et déconstruire ses privilèges. Lorsque des personnes émettent certaines réserves à l’endroit de certains comportements agressifs de leurs camarades, on les accuse rapidement de faire du tone policing ou du gaslighting pour mieux s’immuniser contre la critique. Bref, les accusations entre camarades sur la base des privilèges relatifs en matière d’origine sexuelle, raciale ou autres prennent le relais des accusations sur la base des « privilèges de classe » qui étaient la norme dans les milieux marxistes de l’époque.

L’essentialisation de la positionnalité

Dans les deux cas, c’est la position sociale des interlocuteurs qui est pointée du doigt, non pas pour situer sa propre perspective de façon réfléchie et mieux entrer en débat sur les meilleurs moyens d’agir en fonction de nos regards différents sur le monde (ce qu’on appelle « point de vue situé » ou « positionnalité bien comprise »), mais pour délégitimer les propos d’autrui sur la base d’une positionnalité simplifiée, c’est-à-dire en réduisant l’autre à une catégorie sociale homogène qui invalide d’emblée sa perspective parce qu’elle appartiendrait à celle du « groupe dominant ».

Notons d’emblée que ce phénomène n’est pas propre à la « gauche identitaire » contemporaine, car la théorie critique et la pensée marxiste elle-même ont constamment rappelé que les « idées » ne viennent pas de nulle part; elles sont ancrées dans une réalité sociale dont elles reflètent en partie les intérêts. Marx disait ainsi : « ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c’est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience ». L’existence sociale se comprenait pour lui comme la position d’un individu ou d’un groupe au sein de rapports sociaux de production (et donc son appartenance de classe). Mais cette maxime vaut pour l’ensemble des rapports sociaux de genre, de « race » et autres, c’est-à-dire chaque fois qu’il y a des relations de domination au sein d’un système d’oppression spécifique qui différencie deux groupes aux intérêts antagonistes.

Dans son livre La Révolution féministe, Aurore Koechlin élabore sa critique de la « stratégie intersectionnelle » à partir d’une analyse de ce phénomène d’essentialisation des catégories sociales, « stratégie » qu’elle distingue bien des « théories intersectionnelles » qui ont représentées de réelles avancées en termes d’analyse des relations de domination. « La stratégie intersectionnelle est le fruit d’une adaptation politique en France dans les années 2000 et 2010 de l’intersectionnalité théorisée dans le milieu universitaire états-unien des années 1990. Cette greffe déforme parfois la théorie de l’intersectionnalité originelle. […] La première tâche est de caractériser cette stratégie et de voir en quoi, malgré des intuitions justes, elle demeure insuffisante. Surtout, certaines de ses dérives, qui ne sont pas systématiques et, il est important de le préciser, ne concerne pas l’ensemble du mouvement intersectionnel, peuvent devenir assez dangereuses pour le féminisme tout court. Néanmoins, je me positionne ici en dialogue avec les personnes qui se connaissent dans cette stratégie, parce que, sur beaucoup de points, nous avons des accords et parce que je viens moi-même de cette tradition politique. Je m’appuierais essentiellement sur ma propre expérience du milieu intersectionnel parisien de la première moitié des années 2010 pour développer mon argumentation. »[2]

Koechlin propose ainsi une « critique interne » de certaines pratiques se réclamant de l’intersectionnalité, avec un point de vue situé qui n’identifie pas certaines dérives avec une théorie monolithique qu’elle répudierait en bloc. « Il ne s’agit pas de faire le procès de l’intersectionnalité militante, mais d’interroger une certaine compréhension militante de l’intersectionnalité. » Il faut donc distinguer ce genre de critiques internes, formulées par des personnes se situant dans une certaine tradition militante, et faisant un retour réflexif sur celle-ci pour mieux mettre en relief ses angles morts, des « critiques externes » beaucoup plus grossières et basées sur une vision du monde complètement différente, qui rejetterait d’emblée tout élément se rapprochant de près ou de loin de cette « idéologie ».

Le principal problème de la « stratégie intersectionnelle », que nous qualifions pour notre part de « gauche identitaire », vient d’une certaine conception rigide des catégories sociales et des privilèges épistémiques qui découlent de celles-ci. Pour le dire autrement, le problème ne vient pas de notions comme « oppressions », « positionnalité », « expérience vécue » et d’autres éléments visant à valoriser la perspective des personnes concernées, mais d’une compréhension morale, individualisante et essentialisante de ces catégories. Nous citerons ici longuement la description des pratiques d’essentialisation qui découlent d’une application mécanique de l’analyse intersectionnelle.

« L’idée centrale est qu’il existe dans la société de multiples rapports d’oppression. Chacun de ces rapports est entièrement autonome des autres, également important, incommensurable et total. Chacun de ces rapports d’oppression définit une opposition nette entre dominant·e·s et dominé·e·s, coupure qui joue comme une sorte de ligne de démarcation sociale. […] Les dominant·e·s tirent de leur position dans les rapports d’oppression un certain nombre d’avantages, qui sont appelés « privilèges » et qui peuvent être de nature variée. […] La notion de privilège, imputant aux individus la responsabilité des structures, possède une connotation morale. Les privilèges effacent la structure : la question, c’est d’avoir des privilèges ou pas. […] En outre, selon cette vision, les dominé·e·s, du fait de leur position de dominé·e·s, sont les seul·e·s à avoir accès à la vérité de leur oppression. Parce que leur position sociale leur fait expérimenter la domination, elles et ils sont les seul·e·s à avoir la vérité de cette oppression et les moyens de s’en libérer. Dès lors, les dominant·e·s ne peuvent que les écouter et les soutenir. C’est ainsi qu’on définition la position de « bon·ne·s allié·e·s » : ils et elles doivent se mettre à la disposition des dominé·e·s, les suivre et œuvrer à être moins dominant·e·s en déconstruisant leurs pratiques et leur langage marqués par la domination. […]

La réception française de l’intersectionnalité repose sur la notion d’identité. En transposant la théorie à la pratique, elle a perdu les bases matérielles de l’oppression, qui étaient le plus souvent présentes chez les penseuses du black feminism. Il ne s’agit dès lors plus de combattre les dominations à un niveau structurel, mais à un niveau purement individuel : […] cela implique une sorte de réduction des structures aux individus, d’individualisation des rapports de domination. […] En conséquence, l’émancipation est conçue comme une émancipation individuelle. C’est la fin des grands mouvements collectifs, dans le cadre d’un néolibéralisme triomphant où disparaît l’espoir d’une transformation totale de la société. On n’essaiera pas de changer le système mais de changer, un par un, les individus qui le composent. Effort épuisant, infini et malheureusement vain. […]

Il en résulte une conséquence aussi regrettable qu’inattendue, venant d’une théorie féministe : le retour à une forme d’essentialisation des positions sociales. Les individus sont rangés en deux catégories essentialisées, celle de dominant·e et celle de dominé·e. S’il y a une certaine porosité entre ces deux catégories (du moins dans un sens : on peut ainsi facilement passer de la catégorie de dominé·e à celle de dominant·e), il n’y a pas d’intermédiaire entre les deux […]. Et quand un·e dominé·e bascule dans la catégorie de dominant·e, on relit son identité entière à travers ce prisme. […] Ces positions sociales essentialisées finissent par constituer des catégories dans lesquelles on range les gens, les individus devenant des types. On « est » alors là où l’on se situe socialement. Ce qui manque à cette typologie géographique, c’est la dynamique des rapports sociaux : les catégories sociales ne sont ni fixes, ni immuables. Surtout, elles interagissent entre elles et se recomposent mutuellement, notamment sous la pression de l’histoire. […] Comme on n’analyse plus les bases économiques, politiques, sociologiques, structurelles des dominations, mais qu’on ne les pense qu’en termes de « privilèges », c’est-à-dire très exactement de symptômes individualisés d’un surtout global (certains individus ont des privilèges que d’autres non pas), il n’est pas rare que de ce cette analyse découle une moralisation de la politique et une culpabilisation des individus. […]

Cette situation est alors particulièrement propice à des phénomènes d’emprise de certaines personnes sur d’autres : l’espace « safe » se réduisant de plus en plus, les personnes commettant des faux pas étant impitoyablement exclues, le groupe devient de plus en plus petit, de plus en plus radical, comme une secte. Le niveau de contrôle de soi, de peur de dire le mauvais mot, de faire le mauvais geste, devient immense. […] Cette approche débouche logiquement une politique de la purification, fondée, nous l’avons vu, sur la construction d’espaces « safe », mais aussi sur le call-out, qui consiste à mettre en place une tactique de l’interpellation permanente, c’est-à-dire à reprendre, à rappeler à l’ordre toute personne qui fera ou dira quelque chose de « problématique » politiquement, autrement dit qui reproduira la domination. […] L’action politique est ainsi souvent réduite à une action sur le langage. Comme si l’on vivait les « révolutions dans l’ordre des mots comme des révolutions radicales dans l’ordre des choses. ». Il faut interroger l’efficacité d’une telle méthode, car empêcher de dire n’est pas empêcher de penser. […] Cela ne veut pas dire que le langage n’est pas un enjeu politique : les mots sont importants, qui portent et reproduisent l’idéologie de la domination, et une lutte spécifique doit leur être consacrée (par exemple, par la féminisation du langage, par l’arrêt de l’utilisation d’insultes à caractère LGBTIphobe, raciste, sexiste, etc.). Mais cela ne doit pas être le combat central, voire unique. […]

L’autre déformation, importante par son influence sur les pratiques militantes, est le passage d’une théorie des points de vue situés – c’est-à-dire d’une critique féministe légitime de la possibilité d’une objectivité universaliste – à une théorie du privilège épistémologique absolu des dominé·e·s sur leur domination : toute personne, si elle est opprimée, détient la vérité incontestable de son oppression, donc la clé de sa libération. On ne peut contredire politiquement une personne opprimée si l’on n’est pas soit même opprimé·e sur le même axe. Le pendant de cela, c’est que mécaniquement les personnes les plus opprimées ont le plus de pouvoir politique et ainsi, on en revient insidieusement à un schéma de l’addition, où la personne la plus « intersectionnée » par les dominations est la plus opprimée, donc la plus légitime pour parler et imposer sa politique. Cela a aussi pour conséquence, à un niveau plus pratique, de provoquer dans les milieux militants féministe à une véritable « course aux dominations », précisément parce que la personne qui a le plus de légitimité est celle qui est la plus opprimée. On voit bien les manipulations et réécritures du réel que rend possible cette approche. D’un point de vue politique, déclarer l’infaillibilité des dominé·e·s, c’est encore une fois revenir à une forme d’essentialisation des positions sociales. »[3]

Critique du modèle identitaire

On voit d’emblée qu’Aurore Koechlin décrit une logique quasi implacable qui part d’une conception rigide de l’intersectionnalité et qui aboutit paradoxalement à des pratiques qui vont à l’encontre de cette même théorie : évacuation de la complexité, essentialisme, dogmatisme, modèle additif des rapports de domination, olympiades des oppressions, etc. Cela implique-t-il qu’il faille se débarrasser complètement du bagage théorique, critique et militant de l’intersectionnalité, des notions et pratiques liées à la positionnalité, la non-mixité de certains espaces, l’intrication des rapports d’oppression, le principe des premiers concernés, etc.? Cela veut-il dire qu’il est préférable de se concentrer sur les enjeux économiques et la lutte de classes, en considérant la question des privilèges, du sexisme et du racisme comme des questions morales, identitaires et privées? Bien sûr que non! L’important ici est de construire un modèle « non-identitaire » des rapports d’oppression.

Dans son texte Rethinking Recognition, Nancy Fraser nous invite à penser les relations de domination et les luttes pour la reconnaissance à travers une perspective non-identitaire. Tout d’abord, elle souligne que la vision selon laquelle la lutte de classes serait purement économique ou « matérielle » alors que les mouvements contre le sexisme et le racisme seraient purement culturels ou « symboliques » est erronée. Ainsi, des processus d’exploitation, de subordination, de normalisation, de marginalisation et de violence peuvent se jouer autant dans les rapports de classe, de sexe ou de « race ». Bref, il ne faut pas opposer mécaniquement la lutte de classe, à visée universelle, et les luttes contre les discriminations qui seraient intrinsèquement particularistes; des dimensions de « redistribution » et de « reconnaissance » peuvent toujours s’imbriquer à travers différentes luttes pour la justice sociale.

Or, Fraser souligne aussi que les enjeux de « reconnaissance » peuvent-être approchées de différentes façons. Elle décrit notamment comment une compréhension « identitaire » de ces luttes de reconnaissance peut amener deux problèmes : celui de l’évincement des luttes pour la redistribution et celui de la réification. Le modèle identitaire repose sur une conception de l’identité humaine basée sur un processus de reconnaissance mutuelle : le mépris ou le déni de reconnaissance causé par l’appartenance sociale de l’individu provoque une incapacité à développer une relation à soi réussie. L’appartenance à un groupe social dévalorisé par la culture dominante amène donc la perte d’estime de soi, le dénigrement, l’invisibilisation, et une plus grande exposition aux discriminations et violences de toutes sortes. Fraser reconnaît que ce modèle est utile pour prendre en compte les conséquences psychologiques du racisme, du sexisme, du colonialisme et de l’impérialisme culturel, mais que la compréhension des luttes de reconnaissance ne doit pas se limiter à ce modèle psychologique et identitaire.

D’un côté, Fraser souligne qu’une compréhension des luttes sociales axées sur l’identité a tendance à évacuer ou évincer les enjeux de redistribution et les bases matérielles de l’oppression. La non-reconnaissance est ainsi cadrée comme un enjeu de dévalorisation culturelle, basée exclusivement sur les discours et les normes. Souvent, la dimension économique ou les rapports de production sont ignorés, comme lorsqu’on fait de la figure du « white dude » ou de l’« homme blanc cis » l’archétype du « dominant », oubliant ou négligeant ainsi la variable de « classe » de l’équation. Et lorsque la classe est intégrée au sein de la politique identitaire (identity politics), Fraser remarque que celle-ci est réduite à une simple dévalorisation de l’identité culturelle des classes populaires. Tout se passe comme si le mépris de classe, les préjugés ou stéréotypes à l’endroit des classes défavorisées d’un point de vue économique (phénomène bien réel il faut le noter), expliquait ce dont il est question dans la domination de classe. On parle alors de « classisme » au lieu de parler d’exploitation économique, en faisant des relations de classe une simple question de discrimination ou de privilège de classe, limitant l’égalité d’opportunité des individus au sein d’une société. Fraser va même jusqu’à tracer un parallèle entre cette interprétation « culturaliste » des relations d’oppression et le « marxisme vulgaire » qui réduit tout phénomène social à sa seule base économique.

« In this way, culturalist proponents of identity politics simply reverse the claims of an earlier form of vulgar Marxist economism: they allow the politics of recognition to displace the politics of redistribution, just as vulgar Marxism once allowed the politics of redistribution to displace the politics of recognition. In fact, vulgar culturalism is no more adequate for understanding contemporary society than vulgar economism was. »[4]

Outre ce problème de l’évincement des enjeux de redistribution, le second problème du « modèle identitaire » est une certaine tendance à la réification des identités. Cela découle notamment d’un processus où les tentatives pour revaloriser des identités méprisées par la culture dominante amènent parfois une grande pression sur les membres d’un groupe minoritaire à se conformer aux normes de ce groupe. Au lieu de voir la formation des identités comme le résultat d’un processus social et dialogique complexe, c’est-à-dire comme un processus de reconnaissance mutuelle par deux parties (lequel peut être bien sûr traversé par des rapports de pouvoir), certains groupes sociaux vont tenter de s’auto-définir, dans une perspective de monologue interne, en se repliant sur des espaces safe immunisés contre la critique. Les phénomènes évoqués plus haut par Aurore Koechlin, comme l’infaillibilité épistémique des personnes dominées et la course à la radicalité, vont ainsi avoir tendance à créer des phénomènes d’entre-soi, à essentialiser et à réifier (c’est-à-dire chosifier, rendre stables, fixes et immuables) les identités sociales en évacuant leur complexité.

« Paradoxically, moreover, the identity model tends to deny its own Hegelian premisses. Having begun by assuming that identity is dialogical, constructed via interaction with another subject, it ends by valorizing monologism—supposing that misrecognized people can and should construct their identity on their own. It supposes, further, that a group has the right to be understood solely in its own terms—that no one is ever justified in viewing another subject from an external perspective or in dissenting from another’s self-interpretation. But again, this runs counter to the dialogical view, making cultural identity an auto-generated auto-description, which one presents to others as an obiter dictum. Seeking to exempt ‘authentic’ collective self-representations from all possible challenges in the public sphere, this sort of identity politics scarcely fosters social interaction across differences: on the contrary, it encourages separatism and group enclaves.

The identity model of recognition, then, is deeply flawed. Both theoretically deficient and politically problematic, it equates the politics of recognition with identity politics and, in doing so, encourages both the reification of group identities and the displacement of the politics of redistribution. »[5]

Les contre-publics subalternes : entre foyers de résistance et style de vie

Encore une fois, cela veut-il dire qu’il faille se débarrasser complètement du langage des identités, mettre de côté l’aspect culturel des injustices sociales, empêcher les groupes marginalisés de se réunir en espaces non-mixtes sécuritaires? Dans son célèbre article sur l’espace public, Fraser rappelait à ce titre l’utilité des « contre-public subalternes », c’est-à-dire « des arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, ce qui leur permet de fournir leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts et de leurs besoins »[6]. Fraser montre le caractère indispensable de ces espaces (qu’on nomme aujourd’hui safe spaces) qui permettent de construire une vision partagée de certains enjeux, l’échange d’expériences vécues, l’entraide et le soutien mutuel, mais aussi l’élaboration de contre-discours qui pourront ensuite revenir dans l’espace public mainstream afin de lutter contre les multiples formes de domination.

Or, il ne faut pas non plus voir ces espaces comme étant toujours exempts de relations de pouvoir. « Pour éviter tout malentendu, je précise que mon propos n'est pas d'insinuer que les contre-publics subalternes sont toujours et obligatoirement vertueux. En effet, certains d'entre eux sont malheureusement explicitement antidémocratiques et anti-égalitaires, et même ceux qui sont animés d'intentions démocratiques et égalitaires ne sont pas épargnés par des modes spécifiques d'exclusion et de marginalisation informelles. Pourtant, dans la mesure où ces contre-publics naissent en réaction aux exclusions au sein des publics dominants, ils contribuent à élargir l'espace discursif. Ils imposent en principe que les hypothèses qui ne faisaient l'objet d'aucune contestation soient publiquement débattues. La prolifération de contre-publics subalternes est en général synonyme d'un élargissement du discours contestataire, ce qui est positif dans les sociétés stratifiées.

Dans des sociétés stratifiées, les contre-publics subalternes ont un caractère dual. D'une part, ils fonctionnent comme des espaces de repli et de regroupement ; d'autre part, ils fonctionnent aussi comme des bases et des terrains d'essai pour des activités d'agitation dirigées vers des publics plus larges. C'est précisément dans la dialectique entre ces deux fonctions que réside leur potentiel émancipateur. Cette dialectique permet en effet aux contre-publics subalternes sinon d'éradiquer complètement, du moins de compenser en partie les privilèges de participation injustes dont bénéficient les membres des groupes sociaux dominants. Bien sûr, la contestation entre les publics concurrents présuppose une interaction discursive interpublics. […] Au total, mon propos n'est pas de faire l'apologie postmoderne de la multiplicité. Je défends plutôt, dans les sociétés stratifiées, l'existence de contre-publics subalternes formés dans des conditions marquées par la domination et la subordination. Dans le second cas, en revanche, je défends la possibilité de combiner égalité sociale, diversité culturelle et démocratie participative. » [7]

Ainsi, Fraser souligne que les safe spaces ou contre-publics subalternes ont un rôle important à jouer dans l’élargissement de l’espace public. Néanmoins, il ne doivent pas devenir des enclaves ou des fins en soi, mais des « moments » d’une lutte plus large où les groupes opprimés peuvent se réunir temporairement pour ensuite revenir au sein d’un espace public élargi. Fraser, tout comme bell hooks, sera ainsi critique des phénomènes de séparatisme au sein de certaines luttes sociales. Il faut envisager ces espaces comme des foyers de résistance, et non les concevoir selon une logique identitaire visant à créer un « style de vie alternatif » en marge de la culture dominante.

Ainsi, le principal piège du modèle identitaire consiste à concevoir la lutte comme une identité « prêt-à-porter », comme des espaces d’entre-soi qui se coupent progressivement de mouvements sociaux plus larges. bell hooks, qui est l’une des plus grandes représentantes du féminisme noir américain, célèbre pour ses critiques du féminisme blanc et sa conception fine des rapports de pouvoir, met en garde le mouvement féministe contre certaines dérives potentielles.

« Le féminisme est la lutte pour mettre fin à l’oppression sexiste. Son but n’est pas de servir uniquement un groupe spécifique de femmes, ni de femmes d’une race ou d’une classe particulières. Il ne privilégie pas les femmes par rapport aux hommes. Il a le pouvoir de transformer de manière significative nos vies multiples et différentes. Et, avant toute chose, le féminisme n’est ni un style de vie ni une identité toute prête ou un rôle qu’on peut endosser. […] En rejetant la notion de « style de vie » féministe alternatif qui peut émerger uniquement quand des femmes créent une subculture (que ce soit au sein d’espaces de vie ou même de cadres comme les women’s studies, devenus fermés et prestigieux sur de nombreux campus), et en insistant sur le fait que le combat féministe peut démarrer n’importe où se trouve une femme, nous créons un mouvement qui prend en compte notre expérience collective, un mouvement continuellement basé sur les masses. […]

Souvent, l’approche liée à l’identité et au style de vie est séduisante car elle créé l’impression d’être engagée dans une pratique. Cependant, au sein de n’importe quel mouvement qui vise à transformer radicalement la société, la pratique ne peut pas uniquement se résumer à créer des espaces au sein desquels des personnes supposées radicales expérimentent la sécurité en leur sein et le soutien. Le mouvement féministe pour mettre fin à l’oppression sexiste engage activement ses participant·e·s dans un combat révolutionnaire. Et un combat, c’est rarement safe et agréable. »[8]

Comme stratégie discursive, bell hooks propose d’ailleurs de mettre de côté les étiquettes identitaires comme « je suis » pour qualifier notre adhésion à certaines luttes, comme s’il s’agissait simplement d’identités politiques : je suis féministe, je suis antiraciste, je suis anticapitaliste, etc. Cela donne par exemple des débats complexes à savoir si un homme peut se qualifier de « féministe » (alors qu’il n’est pas une femme et ne fait pas l’expérience directe du sexisme), ou s’il doit se dire seulement pro-féministe, ou encore « allié » des luttes féministes (là encore, l’homme ne doit pas se dire lui-même allié, seules d’autres féministes pouvant lui attribuer cette appellation en fonction ses attitudes, ses gestes de solidarité et son pedigree militant). Bref, au lieu de s’enfermer dans les débats à savoir si des personnes blanches peuvent se dire antiracistes ou non, bell hooks nous invite à centrer notre attention sur les systèmes de domination.

« Pour mettre l’accent sur la lutte féministe en tant qu’engagement politique, nous pourrions éviter d’utiliser la phrase « je suis féministe » (une structure linguistique prévue pour se référer à un aspect personnel de l’identité et de l’autodéfinition), et pourrions plutôt déclarer « je prône le féminisme ». Dans la mesure où une insistance injustifiée a été portée sur le féminisme comme identité et style de vie, les gens ont souvent une vision stéréotypée du féminisme. Il est nécessaire de détourner l’attention des stéréotypes si nous voulons corriger notre stratégie et notre but. Je me suis rendu compte qu’en disant « je suis féministe », les gens m’étiquetaient souvent avec des idées préconçues sur mon identité, mon rôle, mes comportements. Alors que quand je dis « je prône le féminisme », els répondent généralement : « qu’est-ce que le féminisme? » Une phrase telle que « je prône » n’implique pas la forme d’absolutisme suggérée par « je suis ». Elle ne nous engage pas dans la pensée manichéenne dualiste qui est la composante centrale de tous les systèmes de domination dans la société occidentale. […] Le passage de l’expression « je suis féministe » à « je prône le féminisme » pourrait être une stratégie utile pour décentrer l’attention qui a été portée sur l’identité et le style de vie. »[9]

Par ailleurs, hooks souligne que les hommes peuvent contribuer à combattre le sexisme, tout comme les blancs peuvent contribuer à combattre le racisme, bien qu’ils se trouvent par ailleurs parmi le groupe des « dominants » ou « privilégiés ». Elle base notamment sur son analyse de la positionnalité des femmes noires qui ont souvent développé des liens de solidarité avec les hommes noirs alors que certaines féministes blanches de classes aisées de son époque invitaient à opposer les hommes et les femmes comme deux classes ou groupes distincts.

« Des assertions telles que « tous les hommes sont des ennemis » et « tous les hommes haïssent les femmes » ont mis tous les hommes dans une même catégorie, laissant ainsi penser qu’ils partagent tous l’ensemble des différents aspects du privilège masculin. […] Les positions anti-hommes ont éloigné de nombreuses femmes pauvres et de la classe ouvrière, et en particulier des femmes non-blanches, du mouvement féministe. Leurs vécus leur avaient prouvé qu’elles avaient plus en commun avec les hommes de leur groupe social et/ou racial qu’avec les bourgeoises blanches. Elles savaient à quelles souffrances et à quelles épreuves sont confrontées les femmes dans leur communauté; elles connaissaient aussi les souffrances et les épreuves vécues par les hommes et elles avaient de la compassion pour eux. Elles avaient lutté à leur côté pour une meilleure vie. Et cela est particulièrement vrai pour les femmes noires. […] Il y a un lien particulier qui unit les gens qui luttent ensemble pour l’émancipation. Les femmes et les hommes noir·e·s ont été uni·e·s par de tels liens. Elles et ils ont fait l’expérience de la solidarité politique. […] Cela ne veut pas dire que les femmes noires ne voulaient pas reconnaître le sexisme des hommes noirs. Mais cela signifie que pour beaucoup d’entre nous, ce n’est pas en attaquant les hommes noirs ou en y ripostant avec agressivité que l’on combattra le sexisme ou la haine des femmes. »[10]

On voit ici que l’imbrication des relations de domination n’amène pas forcément la fragmentation des luttes, que la référence à l’expérience vécue n’implique pas l’idée que chaque groupe social peut uniquement comprendre la réalité de son propre groupe, et que des relations de solidarité peuvent se constituer à travers différents rapports sociaux d’oppression en vue d’un combat plus large pour l’émancipation.

Éviter l’homogénéisation

Angela Davis, qui a étroitement théorisé les relations entre femmes, race et classe, nous invite également à éviter le phénomène d’essentialisation de certains groupes sociaux, c’est-à-dire en les catégorisant comme des groupes homogènes à combattre en bloc, ce qui a pour effet d’évacuer la complexité et l’imbrication des rapports de pouvoir. Dans son autobiographie, elle écrit :

« Puisque les masses blanches adoptaient des comportements racistes, notre peuple avait tendance à les considérer comme étant, elles méchantes. Et ils en oubliant d’accuser les formes institutionnalisées du racisme qui bien qu’inévitablement renforcées par des comportements teintés de préjugés, ne servaient fondamentalement que les intérêts des dirigeants. Quand le peuple blanc est sans discrimination, considéré comme l’ennemi, il est virtuellement impossible de mettre en place une solution politique. […] J’apprenais que, aussi longtemps que la réponse des Noirs au racisme resterait émotionnelle, nous n’irions nulle part. »[11]

À l’instar de Koechlin, Fraser et bell hooks, Davis critique ici le phénomène de réification des identités et de l’évincement, notamment des enjeux de redistribution et de classe, des luttes sociales pour l’émancipation. Cela veut-il dire qu’il faille embrasser une posture universaliste faisant primer la lutte de classes, en associant tout le langage du féminisme noir et des nouvelles théories critiques à une « novlangue issue de l’impérialisme culturel états-unien et qui leur est associée (intersectionnalité, fragilité blanche, cancel culture, etc.) », comme le souligne Pierre Mouterde?

Ce dernier a-t-il raison de souligner « ce à quoi l’on devrait d’abord penser : à tout ce qui pourrait nous unir et nous rassembler à l’encontre du système capitaliste global qui dans les faits ne cesse de ré-alimenter l’ensemble des discriminations et oppressions contre lesquelles on veut avec tant de raison lutter », comme si le principal enjeu ou la cause ultime de toutes les oppressions découlant d’un seul système domination?

Si Pierre Mouterde, Marc-André Cyr et d’autres ont raison de souligner certaines dérives moralisatrices et sectaires de la « gauche identitaire », leur diagnostic sur les causes de ces dérives (la « posture postmoderne ») et l’identification du remède (faire du prolétariat ou des classes populaires « les véritables victimes de l’injustice », en réhabilitant la contradiction primaire contre les luttes secondaires) vont-ils permettre nous faire sortir des polémiques spectaculaires qui opposent la gauche identitaire à la droite identitaire?

Dans la prochaine partie de cet article, nous montrerons qu’un « retour en arrière » visant à attribuer au capitalisme l’ensemble des maux et à faire de la lutte des classes une priorité stratégique nous semble une perspective erronée. Cela dit, nous proposons de reconceptualiser le capitalisme à travers son imbrication au sein de multiples rapports d’oppression, le capitalisme étant toujours et déjà un capitalisme racial, patriarcal et colonial. Celui-ci implique des luttes de classes, mais aussi des « luttes frontières » liées aux frontières institutionnelles qui séparent la sphère de la « production économique » de celles de la reproduction sociale, la nature et le domaine politique. Que nous nommions ce système « capitalisme racial, patriarcal et colonial », ou encore « patriarcat capitaliste suprématiste blanc impérialiste » comme le suggère bell hooks, il s’ensuit qu’il s’agit bien de s’opposer à un seul système, une « totalité sociale », laquelle étant constituée de rapports sociaux hétérogènes et néanmoins imbriqués.

En nous inspirant des travaux de Danièle Kergoat, nous analyserons de plus près le phénomène de consubstantialité et de coextensivité des rapports sociaux, cadre théorique plus à même de saisir l’imbrication des systèmes de domination que la métaphore des « intersections » préconisée par l’intersectionnalité, laquelle a ainsi une tendance à individualiser les relations de pouvoir et les privilèges en se concentrant sur l’échelle microsociale. Nous montrerons ainsi qu’il est non seulement possible mais nécessaire de lier les avancées théoriques du féminisme noir, de la pensée décoloniale et du marxisme critique contemporain, sans retomber pour autant dans les impasses de la « gauche identitaire » critiquée dans ce texte.

Cela signifie donc que la principale cause des dérives présentées ici ne renvoie pas à une grande théorie « postmoderne », « postcoloniale » et/ou « intersectionnelle » qui serait responsable de tous les problèmes de la « gauche woke ». Le problème vient plutôt d’une compréhension rigide des rapports sociaux de domination, d’une analyse dogmatique de la positionnalité et de ses privilèges épistémiques, et d’une certaine course à la radicalité qui mène certains groupes à s’enfermer, malgré eux, dans le sectarisme. De plus, en mobilisant les analyses de la militante juive et lesbienne Sarah Schulman, nous montrerons que le fameux phénomène de la « cancel culture » trouve ses racines dans des mécanismes psychosociologiques par lesquels le « conflit » est systématiquement évalué en termes d’« agression », le terme « violence » étant interprété de façon vague en évacuant toute forme de nuance, cette dynamique entraînant une escalade des hostilités, des dénonciations unilatérales, des logiques d’affrontement, d’exclusion et de bannissement au sein des milieux militants, qui ne permettent pas la résolution de problèmes, mais contribuent plutôt à envenimer nos relations humaines.

Ainsi, nous proposons de distinguer soigneusement les mécanismes psychiques responsables de la cancel culture (aux effets délétères et contre-productifs), d’une analyse fine et complexe des relations de domination susceptible de nourrir les solidarités et de renforcer les luttes pour l’émancipation. La question n'est donc pas de choisir entre redistribution et reconnaissance, entre gauche universaliste et gauche identitaire, mais de dépasser cet antagonisme par une théorie critique synthétique et des pratiques militantes génératrices d'entraide, de soutien et de renforcement du pouvoir d'agir collectif.


[1] Charles Gagnon, À la croisée des siècles. Réflexions sur la gauche québécoise, Écosociété, Montréal, 2015, p. 155-157
[2] Aurore Koechlin, La Révolution féministe, Éditions Amsterdam, Paris, 2019, p. 126.
[3] Ibid., p. 127-137
[4] Nancy Fraser, « Rethinking Recognition », New Left Review, vol. 3. No. 3, May/June 2000, p. 111
[5] Ibid., p. 112-113.
[6] Nancy Fraser, « 5. Repenser l'espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante », Emmanuel Renault (éd.), Où en est la théorie critique ?. La Découverte, Paris, 2003, p. 103-134.
[7] Ibid.
[8] bell hooks, De la marge au centre, Éditions Cambourakis, Paris, 2017, p. 98 à 101.
[9] Ibid., p. 101-102.
[10] Ibid., p. 155-156.
[11] Angela Davis, extrait de son autobiographie citée dans Angela Davis, Magazine Légende, No. 2, septembre 2020, p. 33.

vendredi 15 janvier 2021

Notes préliminaires sur la théorie critique des vertus

Le premier objet de l’éthique est l’étude des relations au monde, à soi-même et aux autres. Ces relations sont constituées au fil de l’expérience par un ensemble complexe d’interactions sociales, d’événements positifs ou négatifs, puis l’émergence de dispositions à agir, ressentir et réagir face aux diverses situations de la vie. Ces dispositions sont socialement acquises, c’est-à-dire qu’elles sont constituées à travers des pratiques sociales, institutions, formes de vie et rapports sociaux qui entravent ou favorisent nos relations au monde. Bref, l’éthique n’existe pas en vase clos, elle est enracinée dans un contexte social-historique déterminé. De plus, l’éthique ne peut se comprendre ni se réaliser sans la critique des relations sociales, institutionnelles, économiques, politiques et culturelles qui minent, déforment ou mutilent nos relations aux autres, au monde et à nous-mêmes. C’est pourquoi Adorno souligne que « l’éthique présuppose la critique du monde administré »[1].

Or, la critique du monde social, des institutions et des formes de vie suppose à son tour l’identification de critères ou de principes normatifs capables de guider nos évaluations éthiques sur la qualité de nos relations au monde et des diverses composantes de la société. Quelle est l’origine de ces principes ? La rationalité (Kant, Rawl, Habermas), nos sentiments (Hume, émotivistes), l’utilité (Bentham, Mill), la religion, la nature humaine, les intérêts de classe (Marx), la volonté de puissance (Nietzsche), etc.? Notre réponse provisoire, ou plutôt notre hypothèse de départ, est que le principe éthico-critique par excellence se trouve dans les vertus. Que sont les vertus? Ce sont des dispositions à agir et à ressentir qui permettent non seulement de bien agir dans certaines circonstances données, mais de nouer des relations au monde réussies. Les vertus sont donc des traits de caractère qui permettent à l’agent de développer des rapports à soi et aux autres qui favorisent son épanouissement au cours de son existence.

Les vertus comprennent deux dimensions sous tension. Elles sont orientées vers la vie bonne, et elles sont socialement constituées. L’orientation vers la vie bonne constitue leur caractère « eudémonique » : les vertus visent l’eudaimonia, c’est-à-dire le bonheur, le bien-vivre, l’épanouissement ou la réalisation de soi. Les vertus visent la vie bonne, et elles sont en partie constitutives de celle-ci ; la possession et l’exercice des vertus contribue directement au bonheur.

Comment définir le bonheur? Outre le pluralisme inévitable des multiples doctrines compréhensives de la vie bonne (il n’y a pas d’unanimité sur l’interprétation du Bien), risquons une définition qui revient à notre point de départ : le bonheur est défini par la constitution de relations au monde réussies et fécondes, lesquelles dépendent de condition sociales propices à l’épanouissement. Définition circulaire ? Oui et non, car cette définition met l’accent sur les conditions externes du bonheur, sans qu’il soit nécessaire de préciser la forme spécifique des relations au monde ou de proposer une vision substantielle de la vie bonne, dont le contenu serait le même pour tous.

Comme le note Axel Honneth : « la philosophie sociale a, depuis le début, choisi la voie qui va dans la direction d'une éthique formelle : ce qui doit prévaloir et former le cœur même de la normalité d’une société, indépendamment de toute culture, ce sont les conditions qui garantissent aux membres de cette société une forme inaltérée de réalisation de soi »[2]. Or, contrairement à Honneth qui mise sur la reconnaissance (relation à l’autre) comme condition de la « réalisation de soi » (à travers l'amour de soi, le respect de soi et l'estime de soi), les vertus sont des dispositions de l’agent qui trouvent leur fin dans la formation de relations au monde et aux autres génératrices d'épanouissement mutuel. L’humain ne peut se développer qu’en tant qu’être-relié, la vie bonne se réalisant à travers cette mise en relation de sujet avec son milieu.

Cette éthique formelle permet une pluralité de manières d’incarner des relations au monde. Les vertus sont d’abord des manières d’être, c’est-à-dire des manières de nouer des relations aux autres, à soi-même, et au monde en général. Bref, l’objet de l’éthique est l’étude des vertus ou des traits de caractère qui favorisent l’épanouissement humain, lequel n’est pas auto-fondé dans l’individu, mais directement dépendant du monde social dans lequel nous évoluons.

Cela nous amène au deuxième point : l’origine sociale des vertus. Si nos vertus sont des dispositions à agir vectrices d’épanouissement, et que nos dispositions découlent de pratiques sociales, alors le fondement de l’éthique ne repose pas sur une base immuable, naturelle ou éternelle. Cet anti-essentialisme amène des difficultés, car sur quels critères peut-on baser la critique de notre monde social si les principes et vertus qui visent à l’évaluer proviennent de celui-ci?

Cela nous conduit à adopter une approche de « critique interne » à une tradition, comme le proposent Michael Walzer ou Alasdair MacIntyre. Or, que faire si cette tradition contient des relations de domination, des rapports au monde mythifiés ou problématiques qui se retrouvent eux-mêmes dans les vertus visant à évaluer le monde social ? Que faire si nos croyances, présupposés normatifs, vertus ou outils critiques sont eux-mêmes le produit de l’idéologie, d’un monde social faux ou aliéné ? La vertu ne risque-t-elle pas alors de simplement nous adapter fonctionnellement à un monde mauvais ? Que faire si nos vertus, comme l’a bien remarqué Bourdieu, sont le fruit d’habitus qui sont eux-mêmes le produit de différences de classe, de relations de domination, d’asymétries de capitaux inscrites dans différents champs de la société ? Bref, que faire si nos vertus, loin de se distinguer des vices, sont elles-mêmes viciées?

Nos revenons encore une fois à notre point de départ, comme quoi l’éthique présuppose la critique sociale, c’est-à-dire une sociologie critique des relations au monde. Il nous faut donc développer une théorie critique des vertus, c’est-à-dire une perspective capable de mettre à jour leur genèse et leurs usages, mais aussi les formes de domination et d’aliénation qui peuvent s’y cacher subrepticement. Or, comment distinguer une vraie vertu d’une fausse vertu, c’est-à-dire une vertu génératrice de relations fécondes d’une vertu qui sert objectivement à nous adapter à un ordre social inégalitaire? Le test ici vient de la visée eudémoniste de la vertu, celle-ci devant tempérée par un souci critique. La vertu est-elle favorable à l’épanouissement? Si oui, à l’épanouissement de qui, et sous quelles conditions? Qui doit travailler, être exploité ou souffrir pour que je puisse m’épanouir? Bref, ma vertu qui me permet de nouer des relations au monde merveilleuses repose-t-elle en bout de ligne sur la domination, c’est-à-dire la perpétuation de conditions sociales qui empêchent systématiquement certaines personnes de s’épanouir elles aussi? En d’autres termes, quelles sont les conditions de généralisation de l’épanouissement, des vertus, de relations au monde réussies?

La critique des vertus est donc un prérequis essentiel à la « reconstruction normative » d’une théorie critique basée sur les vertus. Une fois les vertus dépoussiérées de leurs éléments problématiques, il faudra ensuite ausculter le monde social et voir si l’hypothèse des vertus comme instrument par excellence de la critique permettra d’identifier des rapports au monde pathologiques qui passaient encore sous le radar de l’analyse. La vertu, en tant que disposition permettant de se relier correctement au monde, servira ici de critère normatif pour évaluer la qualité des pratiques sociales, des institutions, des structures économiques et politiques qui favorisent ou mutilent nos relations au monde.

Ensuite, nous pourrons voir si la théorie critique des vertus pourra aller au-delà de son moment critique ou négatif pour esquisser des pistes de réflexion et d’action pour construire un monde propice à la vie bonne pour le plus grand nombre. L’angle mort de la théorie critique réside presque toujours dans son volet constructif et propositionnel, lequel est soit absent, lacunaire, ou bêtement réformiste, appelant à réparer l’extérieur d’une maison aux fondations vétustes, sur le bord de l’effondrement. La théorie critique des vertus se propose ainsi de fournir non seulement une critique étoffée de la vie aliénée et des conditions sociales qui reproduisent la domination, mais aussi de penser les modalités pratiques, sociales et existentielles de la vie bonne ou non-aliénée. Gros programme, mais l’audace est une vertu dans un monde qui court à son autodestruction.

Cela impliquera notamment une relecture critique de la philosophie d’Aristote, le plus grand penseur des vertus, mais également le justificateur par excellence de l’esclavage, du sexisme et du chauvinisme. Ainsi, nous proposerons de purger son éthique de tous les reliquats de systèmes de domination à l’aide d’une théorie critique des vertus renouvelée. Néanmoins, il est insuffisant de se contenter d’une simple révision critique de son œuvre, comme si celle-ci n’avait rien à apporter aux réflexions éthiques et aux théories critiques de notre époque. Une relation au monde réussie n’implique pas seulement une absence de domination ; outre cette condition négative de l’épanouissement, il faut encore des conditions positives telles que l’éducation, l’amitié, la communauté, la participation à une Cité, etc. Ce sont ces éléments constitutifs de la vie bonne qui sont aujourd’hui largement négligés par la théorie critique, outre certaines références à l’agir communicationnel orienté vers l’entente mutuelle, les relations de reconnaissance comme condition de la réalisation de soi, ou encore la résonance comme relation au monde réussi.

Il faudra donc ici, enfin, revisiter la Théorie critique contemporaine à l’aune du nouveau paradigme des vertus afin de voir comment celui-ci permet de réinterpréter, approfondir et dépasser les insuffisances de ses différentes versions formulées jusqu’à maintenant. Quelles sont les vertus d’une bonne délibération (Habermas)? La reconnaissance est-elle une vertu, et sa finalité est-elle de favoriser l’estime de soi; ou plutôt la création de relations vibrantes avec autrui dans l’amitié partagée (Honneth)? La résonance permet-elle de définir la vie bonne et de fournir un outil robuste à la critique sociale, ou est-elle plutôt le signe, le résultat ou l’épiphénomène de relations au monde vertueuses (Rosa)? La résonance est-elle analogue au plaisir et à l’auto-efficacité découlant de l’action vertueuse, plutôt que le but ultime de la vie humaine ? Si les formes de vie et la critique immanente sont deux outils conceptuels intéressants pour penser les enjeux du monde contemporain (Jaeggi), doit-on tout de même juger les formes de vie, les institutions et les pratiques sociales à l’aune du concept de vertu? Le « blocage d’expérience » qui empêche les formes de vie d’évoluer est-il le résultat de relations au monde dysfonctionnels, la capacité d’apprentissage étant une vertu permettant l’épanouissement d’une pratique, d’une institution ou d’une société en général?

Les pathologies sociales, tout comme les relations de domination, d’aliénation, de réification et d’oppression peuvent-elles être réinterprétées de façon pertinente à partir du vocabulaire moral de la vertu, des vices et des relations au monde? Enfin, la théorie critique des vertus représente-t-elle un nouveau paradigme, ou plutôt une réinterprétation utile capable de faire la synthèse de diverses théories éthiques et critiques contemporaines? Au final, cette perspective est-elle propice à l’auto-critique des pratiques sociales, notamment des pratiques militantes de ceux et celles qui aspirent à changer le monde? Ainsi, l’ultime test de validité de cette hypothèse réside dans sa capacité potentielle à stimuler les réflexions et actions des forces sociales qui visent à démolir les barrières de l’épanouissement général et à générer de nouvelles relations au monde porteuses d’émancipation.

[1] Cité dans par Rahel Jaeggi, « Une critique des formes de vie est-elle possible ? Le négativisme éthique d'Adorno dans Minima Moralia. Traduit de l'allemand par Aurélien Berlan », Actuel Marx, vol. 38, no. 2, 2005, p. 143.
[2] Axel Honneth, La société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, La Découverte : Paris, 2006, p. 88. 



 

samedi 31 octobre 2020

Liberté académique et fragilité blanche

Premier moment : l’indignation

Lorsque j’ai pris connaissance de l’affaire de Verushka Lieutenant-Duval qui a été suspendue suite à l’usage du « mot en n » dans son cours, j’ai été immédiatement heurté. Étant professeur d’université, avec une positionnalité d’homme blanc relativement privilégié, qui essaie de favoriser une éducation critique en appui aux mouvements pour la justice sociale, je me suis dit spontanément : « ça aurait pu être moi ». Le monde académique m’apparaît comme un milieu à la fois stimulant mais parsemé d’embûches, des erreurs pouvant parfois être fatales pour une carrière universitaire.

En lisant rapidement les détails du contexte entourant l’affaire – la professeure qui essaie d’expliquer le concept de « resignification subversive » en risquant un parallèle hasardeux entre le mot queer et le mot en n, la prof qui s’excuse le soir même en disant qu’elle ne voulait blesser personne et propose d’ouvrir la discussion, l’étudiante qui publie son courriel d’excuses sur Twitter, mais aussi son nom, son numéro de téléphone et son adresse personnelle (technique d’intimidation nommée doxxing), la campagne de salissage sur les médias sociaux qui s’ensuit, le doyen qui suspend immédiatement la prof sans même écouter sa perspective, la réplique de 34 profs de l’Université d’Ottawa qui dénoncent la suspension de leur collègue, le tweet d’une militante qui appelle carrément à faire du cyberbullying sur ces mêmes profs qui se font par la suite traiter de fucking frogs – je me suis dit dans ma tête: « wô minute, ça commence à déraper solide toute cette histoire ».

C’est pourquoi j’ai partagé la lettre Libertés surveillées sur Facebook le 16 octobre dernier, avec un commentaire qui appelait à la prudence contre les dérapages et le dogmatisme de certaines pratiques militantes qui allaient trop loin à mon goût. Je n’en voulais pas aux étudiant.e.s comme tels, qui avaient été visiblement heurtés et avaient le droit de critiquer la maladresse de la prof. Pour moi, l’enjeu était surtout le glissement autoritaire de la direction de l’Université d’Ottawa qui a utilisé une punition disproportionnée dans ce contexte particulier, sans procès équitable ou gradation des sanctions.

C’est dans ce tourbillon d’événements que j’ai signé rapidement la lettre Enseigner dans le champ miné de l’arbitraire (Le Devoir, 20 octobre). Cette lettre prenait la défense de Lieutenant-Duval et des profs en général contre ce qui semblait être un empiètement direct sur la « liberté académique ».

Pour moi, à ce moment, cette lettre soulignait un problème important touchant les rapports de pouvoir au sein de l’Université, celui d’une « nouvelle tendance présente dans la « gouvernance » des établissements d’enseignement supérieur qui, reprenant la conception verticale du pouvoir issue du modèle privé, subordonne la liberté de l’enseignement à l’arbitraire des doyens ou des recteurs. » À mes yeux, l’arbitraire ne désignait pas tant la revendication légitime de ne pas utiliser un mot offensant en classe, mais plutôt le fait de suspendre une prof de façon unilatérale, sans préavis, et de la trainer dans la boue sur les médias sociaux pour avoir commis une faute. C’est d’abord les sanctions disproportionnées des administrateurs et la porosité grandissante entre la salle de classe et les débats virulents en ligne qui me semblent ouvrir la porte aux dérives de toutes sortes. Bref, je me suis d’abord senti heurté dans mon rôle de professeur.

C’est dans ce contexte que j’ai signé dans le feu de l’action la fameuse lettre appuyée par 579 professeur.e.s qui, comme l’analysé Will Prosper dans une lettre ouverte, sont en très vaste majorité des personnes blanches (97,2%). Celle-ci prenait la défense des profs et leur liberté d’enseignement, mais justifiait aussi le droit d’utiliser le mot en n en contexte universitaire. Ainsi, elle opposait en quelque sorte la « liberté académique » d’un côté, puis les revendications de personnes noires et groupes antiracistes qui demandent de ne pas mentionner directement ce mot, même à l’Université. Bien que la lettre ne souhaitait pas opposer droit à la dignité et liberté universitaire, elle reconduisait malgré tout cette dichotomie.

Deuxième moment : la réflexion

Tout cette série de réactions en chaîne s’est déroulée extrêmement rapidement. Or, quelques jours de recul m’ont fait réalisé que derrière l’unanimisme des personnes qui avaient pris la parole pour défendre le principe sacré de la liberté académique qui semblait attaquée, on avait très peu entendu la voix des étudiant.e.s, et surtout des personnes noires qui étaient directement concernées par ce débat. Comme on pouvait s’y attendre, plusieurs ont souligné que le débat dans un premier temps consistait surtout à #DiscuterEntreBlancs.

J’ai particulièrement apprécié à ce titre l’intervention de Vanessa Destiné en entrevue avec Céline Galipeau au Téléjournal. Elle soulignait que Verushka Lieutenant-Duval, même si elle est ne voulait pas reconduire le racisme et n’était pas malhonnête dans son intention, avait pu blesser des gens. Bref, elle expliquait de façon pédagogique que pour les personnes noires : « c’est un poids avec lequel on vit au quotidien, qui n’est peut-être pas compris par la majorité, parce qu’il faut vraiment le vivre pour comprendre toute la charge historique douloureuse qui est associée à ce mot ».

À l’objection selon laquelle le tollé entourant cette affaire pourrait rebuter des gens vis-à-vis l’enjeu du racisme, Vanessa Destiné souligne : « Loin de braquer les gens vis-à-vis la lutte contre le racisme, ça permet d’ouvrir la discussion, d’explorer les angles morts qu’on avait dans les discussions sur le racisme. » C’est d’ailleurs le point de vue de Verushka Lieutenant-Duval elle-même, lorsqu’elle a pris la parole à l’émission Tout le monde en parle le 25 octobre dernier.

Alors qu’il m’apparaissait évident et légitime d’utiliser le mot en n pour faire références à certaines œuvres en salle en classe, je me suis alors à avoir des doutes sur ma position. Ma compagne de vie, nouvellement professeure à l’Université d’Ottawa et sensible aux enjeux liés au racisme, au féminisme et au colonialisme, m’a fait réaliser que ma position n’était pas aussi solide qu’à première vue, et que je devais davantage tenir compte du point de vue des personnes concernées. Chose que je savais en théorie, mais que je n’avais pas encore traduit en pratique dans ce cas précis.

Après de bons échanges, parfois tendus mais toujours dans l’écoute (parler de politique et de luttes antiracistes n’est pas toujours chose facile dans un couple!), je réalisais que j’avais pris position trop vite, sans les nuances nécessaires, et surtout avec un manque d’empathie et de solidarité avec les étudiant.e.s et personnes noires. Tout se passe comme si j’avais pris le camp de la défense des profs tout en rejetant d’emblée les « demandes excessives » de certain.e.s étudiant.e.s et de mes camarades des luttes antiracistes. Bien que ce n’était là pas mon intention, c’était bien l’effet concret de ma prise de position. Après une première prise de position maladroite, je croyais qu’il était plus sage de me taire un moment et de méditer davantage à tout cela, en prenant le recul nécessaire pour mener une réflexion digne de ce nom.

Suite à ce moment d’introspection, j’aimerais d’abord m’excuser auprès de mes ami.es et camarades qui ont pu être choquées, blessées et/ou déçues par ma prise de position. J’aimerais remercier au passage Will Prosper, qui a interpellé les signataires de la lettre comme moi en attirant notre attention sur des problèmes importants de ce « débat à la pointe de l’iceberg ». Ma pensée a évolué entre le moment où j’ai signé la lettre et mon point de vue actuel, car je n’avais pas encore pris en compte tous les paramètres de cette situation complexe. Voici donc les pistes de réflexion et d’action qui sont ressorties de ma délibération intérieure, laquelle fut alimentée par diverses personnes fort nuancées et fort pertinentes.

Troisième moment : de la parole à l’action

Tout d’abord, que dois-je faire en salle de classe face au fameux mot en n? Ma position initiale était d’éviter de l’utiliser en général, et lorsque je devais faire référence à une œuvre comme celle de Pierre Vallières, je pouvais l’utiliser sans trop de problème dans le cadre d'un cours. J’étais donc d’accord avec l’opinion de plusieurs profs qu’il faut distinguer entre l’usage d’un terme, qui renvoie au contexte et à l’intention de la personne qui parle, puis la simple mention ou évocation du mot.

Or, je me suis rappelé une distinction importante que j’avais appris jadis dans un cours de philosophie du langage au début de mes études. Les actes de langage ont non seulement une fonction locutoire (le sens premier de l’énoncé), une fonction illocutoire (qui renvoie à l’usage et au sens recherché, comme citer, donner un exemple, etc.), mais une fonction perlocutoire qui désigne l’effet psychologique d’un énoncé sur les destinataires. Bref, les mots ne sont pas que des mots, ce sont des actes qui ont un impact sur autrui, indépendamment de l’intention de la personne qui parle. C’est l’impact de ce mot qui frappe, comme un bâton pour reprendre l’analogie d’Émilie Nicolas dans un texte du Devoir, que j’avais ignoré ou sous-estimé dans ma réflexion initiale.

Après mûre réflexion, j’ai réalisé que je pouvais facilement utiliser la locution « mot en n » qui commence rapidement à entrer dans les usages en français depuis le début du débat. Cela ne m’empêche pas de faire référence à des auteur·e·s et des œuvres en classe, contrairement à certains qui s’exclament « on pu rien dire ». Dans la quasi-totalité des cas, il n’est pas nécessaire de prononcer ce mot-bâton pour donner un exemple, et lorsqu’on le croise dans une œuvre quelconque, il est important de prendre des précautions. Comme le souligne Myrlande Pierre : « Il faut vraiment contextualiser et s’il doit être utilisé parce que c’est vraiment nécessaire, bien il faut le faire avec parcimonie », insiste-t-elle.

Cela dit, le problème du racisme ne sera pas réglé uniquement en évitant d’utiliser un mot. Derrière l’ampleur du scandale se cache une accumulation de frustrations, de dénis de reconnaissance et d’échecs à parler du racisme de façon sereine dans l’espace public, surtout au Québec. Bref, la tempête ne vient pas de nulle part, et les tumultes entourant l’usage du mot en n représentent la pointe de l’iceberg. Ma collègue Kharoll-Ann Souffrant a d’ailleurs partagé cette image fort évocatrice qui montre que ce débat s’inscrit dans un contexte sociohistorique plus large. Il faudrait plutôt parler du résultat de la montée des luttes pour la dignité, l’égalité, la justice raciale, et la fin des multiples discriminations qui affectent les personnes racisées dans nos sociétés. Le meurtre de George Floyd, tout comme les manifestations de Black Lives Matter aux États-Unis, au Québec et au Canada constituent donc un arrière-plan historique qu’on ne peut ignorer.


À mon sens, pour éviter de futures dérapes de ce genre, il faudra mettre en œuvre des mesures concrètes pour s’attaquer au racisme systémique dans les institutions universitaires, et dans la société en général. Dans cet esprit, Émilie Nicolas lance un défi aux personnes blanches pour qu’elles s’allient à la lutte contre le racisme par diverses actions structurantes :

« Personnellement, je ne suis pas inflexible, et je crois qu’on pourrait trouver une manière de s’entendre. Tu pourrais t’attaquer à tous les systèmes, les règles et les manières de faire qui ont rendu les coups de bâton en bonne partie obsolètes […]. Tu pourrais vider tes musées de nos trésors volés. Tu pourrais obtenir qu’on cesse de piller les terres dont on nous a kidnappés pour mieux nous donner des coups de bâton. Tu pourrais définancer ceux qui nous donnent des coups de bâton en toute légalité, encore et malgré tout, pour maintenir ton sentiment de sécurité au prix de la nôtre. Tu pourrais nous faire une vraie place dans tes universités. Tu pourrais t’assurer qu’en tout, localement, internationalement, nous ayons reçu juste réparation pour les siècles passés à recevoir des coups de bâton. Si tu réussis tout ça, je n’aurai aucun problème à ce qu’en contrepartie, tu puisses faire du mot-arme ce que bon te semble. Le marché te semble équitable ? » Je répondrais : oui, ça me semble tout à fait équitable.

Quatrième moment : protéger la « vraie » liberté académique

La liberté académique a le dos large. Elle tend à s’associer de façon automatique aux débats sur la liberté d’expression et à la « censure » exercée par l’avancée de la rectitude politique ou du politiquement correct, notamment à la culture de l’annulation (cancel culture). Cela dit, la liberté académique s’avère un principe normatif plus complexe. Comme le souligne l’énoncé de principes de l'Association canadienne des professeurs et professeures d’Université :

« La liberté académique n'exige pas la neutralité de la part du personnel académique. Elle rend possibles le discours intellectuel, la critique et l’engagement. Tous les membres du personnel académique ont le droit d'accomplir leurs tâches sans craindre de représailles ni de contraintes de la part de l’employeur, de l'État ou d’une autre source. Les établissements ont l’obligation formelle de défendre les droits associés à la liberté académique des membres. Tous les membres du personnel académique jouissent de la liberté de pensée, de conscience, de religion, d’expression, de réunion et d’association et du droit à la liberté et à la sécurité de la personne ainsi qu'à la liberté de mouvement. Ils ne doivent pas être retenus ni empêchés d’exercer leurs droits civils personnels, y compris le droit de contribuer au progrès social en exprimant librement leur opinion sur des questions d’intérêt public. Ils ne doivent pas non plus être frappés de sanctions de la part de leur établissement en conséquence de l’exercice de ces droits. »

J’ai souligné ici les passages qui renvoient à la protection des membres de la communauté universitaire qui ne doivent pas subir le courroux, représailles et contraintes de la part de leur employeur, de l’État ou de toute autre source dans le cadre de leur fonction pour avoir exprimé des idées. Il m’apparaît néanmoins nécessaire de faire une nuance importante, soit celle entre la protection illégitime de la bêtise et du racisme, et la protection légitime en cas d’erreur.

Dans le cas particulier de Verushka Lieutenant-Duval, la sanction de suspension temporaire suite à cette maladresse (qu’il faut reconnaître en tant que maladresse plutôt que comme preuve du caractère intrinsèquement raciste de cette personne), l’intervention de l’administration de l’Université d’Ottawa semble disproportionnée et malvenue. Comme le remarque Nathalie Batraville, professeure adjointe à Concordia : « disciplining a professor for use of the N-word was the wrong approach. Instead, universities should develop anti-racism policies that promote better understanding rather than blaming individual professors. »

Émilie Nicolas va dans le même sens avec un statut Facebook : « Lutter contre le racisme: dénoncer un enseignant qui véhicule des préjugés racistes à ses élèves. Lutter contre le racisme systémique: dénoncer une direction d'école, une commission scolaire, un syndicat qui ont protégé cet enseignant au prix de la sécurité des élèves. » 

Ici, Émilie ne fait pas référence à la professeure Lieutenant-Duval, mais à un enseignant de l’école Henri-Bourassa située à Montréal-Nord. Comme l’ont démontré le collectif Béliers solidaires, ce professeur a non seulement utilisé le mot en n en classe (en insultant au passage l’ancien président de la Ligue des noirs en le traitant de « cave »), mais est accusé d’avoir eu plusieurs propos et agissements répréhensibles au fil des années, allant de remarques dégradantes, xénophobes, racistes et islamophobes auprès de jeunes du secondaire, à des saluts nazis donnés comme « exemple » de faits historiques. « Chaque fois qu’il parlait des nazis et d’Hitler, il faisait le salut nazi en claquant des talons, nous raconte une ancienne élève qui a demandé l’anonymat. Tout le monde était choqué. On ne se sentait pas vraiment à l’aise. Lorsqu’on lui demandait d’arrêter, il disait que c’était une recréation historique. »

Ce n’était pas là un incident isolé. « Il utilisait le terme nautochetone avec un accent super farfelu », explique Sophie Donna Joseph, qui estime que l’enseignant le faisait en dérision. » Autre témoignage troublant: « En guise d’entrée en matière, il a demandé à tous les élèves québécois de la classe de lever la main, raconte Mme Tamim. «Je me rappelle que la majorité des élèves a levé la main. Il s’est mis à nous regarder et nous dire qu’on n’avait pas compris. Il parlait des Québécois de souche. La majorité d’entre nous a baissé la main. » Selon elle, l’enseignant était manifestement déçu de la composition de sa classe. »

Plusieurs élèves ont porté plainte au fil des années, sans succès. Cathy Ramirez, diplômée de la cohorte 2011 souligne ainsi : « C’est un problème qui dépasse cet individu, qui touche notre direction, notre centre de services scolaires, notre système scolaire, affirme-t-elle. Il y a eu des plaintes à plusieurs niveaux et aucune de ces plaintes n’a donné suite à des changements ou à un suivi. C’est le signe de quelque chose qui dépasse les murs de cette classe. »

À mon sens, protéger cet enseignant au nom de la « liberté académique » apparaît comme largement problématique, voire carrément stupide, compte tenu de l’accumulation de comportements répréhensibles et l’absence flagrante de sensibilité de sa part. Le rôle de la liberté académique n’est pas de protéger les racistes et de supporter un système raciste. Il n’y a pas de doute ici que cet enseignant a fréquemment tenu des propos racistes, et que des sanctions devraient être entreprises pour corriger la situation.

Pour revenir au contexte universitaire, l’Université de Concordia a adopté une approche intéressante pour résoudre un conflit similaire suite à la dénonciation de la professeure Catherine Russell. Celle-ci avait prononcé deux fois le mot en n dans le cadre d’un cours de cinéma lorsqu’elle présenta l’œuvre de Pierre Vallières à l’automne 2019.

« Neuf mois plus tard, dans la foulée de la mort de George Floyd, aux États-Unis, des étudiants ont lancé une pétition contre l’enseignante réclamant qu’on lui retire son cours pour avoir prononcé le mot en « n ». Plutôt que de suspendre l’enseignante et de bannir l’usage du mot, comme on l’a fait à l'Université d'Ottawa récemment, la direction de Concordia a opté pour une autre approche en ouvrant le dialogue avec les étudiant.es. On a passé plusieurs heures à les écouter, à essayer de comprendre exactement quelles étaient leurs préoccupations au lieu de sauter aussitôt aux conclusions. […] Et ils nous ont donné de bonnes idées. Les représentants étudiants ont notamment demandé à ce qu’il y ait beaucoup plus de débats entourant la sensibilisation sur les enjeux raciaux. Ils nous ont dit qu’en tant qu’étudiants ils aimeraient que les auxiliaires d’enseignement, qui sont les enseignants de demain, soient formés eux aussi à travailler sur la classe inclusive, sur comment parler d’enjeux qui sont vraiment compliqués, raconte la doyenne. Les étudiants ont également réclamé plus d’espace pour ce débat dans les départements de l’université. Les départements se sont retournés sur un dix sous pour créer des comités paritaires où les étudiants et les enseignants, ensemble, sont en train d’identifier des enjeux prioritaires. »

Voici en mon sens une bonne façon d’inscrire la Raison universitaire dans la lutte contre le racisme. Le moment de la dénonciation se dépasse dans l’auto-critique de l’institution universitaire qui prend des moyens pour corriger la situation à travers l’écoute, le dialogue et des pistes d’actions. Au lieu de subir le châtiment unilatéral d’un doyen qui ne prend pas la peine d’écouter toutes les parties concernées, un processus se met en œuvre à l’interne afin de résoudre le problème de façon constructive.

Nous pouvons ainsi trouver une façon intelligente de protéger la liberté académique (retirer le cours de la professeure de Catherine Russell n’aurait rien changer à la situation) tout en luttant contre le racisme systémique. Au lieu d’individualiser le problème en attaquant des professeur.e.s qui font des faux-pas ou en personnifiant le débat sur des « pommes pourries », il faut reconnaître que le système universitaire est actuellement pourri en matière de lutte contre le racisme et qu’il faut le transformer pour atteindre l’égalité dans cette institution.

Cinquième moment : cheminer dans la fragilité blanche

En lisant différents ouvrages sur la fragilité blanche, j’ai remarqué que ce phénomène fut à l’œuvre dans toute cette saga. La fragilité blanche désigne l’ensemble des mécanismes de défense déclenchés par un événement lié à un malaise racial quelconque qui vient bousculer l’image de soi d’une personne blanche. L’une des sous-composantes de ce phénomène complexe est la « solidarité blanche ». Celle-ci renvoie à « l’accord tacite passé entre les Blancs afin de protéger leurs avantages et de ne pas provoquer de malaise racial en s’opposant à l’un d’entre eux qui dirait ou ferait quelque chose de racialement problématique. […] Nous voyons la solidarité blanche à l’œuvre autour de la table du dîner, pendant les fêtes et dans le cadre du travail. Nous sommes nombreux à connaître ces moments, lors du repas de famille, où le tonton raciste dit quelque chose de raciste. Tout le monde est gêné mais personne ne le rembarre pour ne pas gâcher l’ambiance. »[1]

À mon sens, l’affaire Lieutenant-Duval a généré une vaste réaction de solidarité blanche, élevée à l’échelle nationale dans le cas du Québec. La lettre que j’ai signée avec des centaines d’autres professeurs blancs qui voyaient la remise en question de l’usage du mot en n comme une attaque féroce contre la liberté d’enseignement était l’une des manifestations de cette solidarité blanche.

La solidarité blanche s’accompagne d’autres phénomènes connexes, comme l’innocence raciale des personnes blanches « qui ne voient pas les couleurs », et d’autres attitudes héritées par une socialisation liée à des schémas raciaux qui empêchent la personne blanche de prendre conscience des enjeux liés au racisme. Robin DiAngelo énumère ainsi une série de représentations qui sont au fondement de la fragilité blanche[2] :

  • Absence de compréhension de ce qu’est le racisme. 
  • Tendance à nous voir comme des individus exemptés des forces de la socialisation raciale.
  • Incapacité à comprendre que nous apportons l’histoire de notre groupe avec nous, et que l’histoire a une importance.
  • Estimer que tout le monde partage ou peut partager la même expérience que nous.
  • Absence d’humilité raciale et réticence à écouter.  
  • Choix d’ignorer ce que nous ne comprenons pas.
  • Volonté d’éviter le travail sur soi difficile et d’aller directement aux « solutions ».
  • Besoin de maintenir la solidarité blanche pour sauver la face et paraître sous un bon jour.
  • Culpabilité qui paralyse ou permet l’inaction.
  • Réaction défensive à chaque suggestion que nous puissions être liés d’une manière ou d’une autre au racisme.
  • Choix de se concentrer sur les intentions plutôt que les l’impact de nos actes.

Bien que j’apprenne beaucoup depuis quatre ou cinq ans sur les enjeux du racisme (il n’est jamais trop tard pour apprendre des choses élémentaires de la vie!), je n’avais pas encore fait vraiment l’expérience de ma propre fragilité blanche. Pour ma part, je crois que cette reconnaissance de la fragilité blanche est une étape essentielle dans un processus de conscientisation personnel et collectif pour lutter adéquatement contre le racisme systémique qui se déploie dans nos relations interpersonnelles, institutions, valeurs culturelles, structures politiques et économiques. Cela ne veut pas dire qu’il faut rejeter en bloc notre culture et nos institutions, mais que des cadres sociaux racialisés traverse celles-ci et qu’il faut apprendre à les voir et les identifier pour mieux transformer ces rapports sociaux de manière à générer une culture et des institutions plus ouvertes à l’ensemble des membres de la société québécoise.

Or, cette prise de conscience de la fragilité blanche, qui représente un long processus ou cheminement, est précisément ce que la droite nationaliste-conservatrice cherche à empêcher à tout prix. À titre d’exemple, Mathieu Bock-Côté publia un commentaire Facebook évocateur le 24 octobre dernier, en cadrant le cheminement de Patrick Lagagé comme étant une simple manœuvre opportuniste pour réintégrer le « camp de bien ». Cette stratégie rhétorique consiste à délégitimer et freiner toute forme de conscientisation personnelle et collective sur cet enjeu, afin de défendre le statu quo et les intérêts de la majorité blanche contre la pseudo « tyrannie des minorités ».

« L’art de réintégrer le camp du bien (ou le parcours du pénitent). La vie publique en 2020 est si prévisible. On se prononce d’abord pour le droit de prononcer un titre de livre sans le censurer, à l’université ou ailleurs, en ayant l’impression de rappeler le simple bon sens. Une tempête se lève. On frémit. On vient de constater qu’on a trébuché sur un interdit qu’on ne connaissait pas. On risque de rejoindre le camp des méchants. Alors il faut mettre en scène son cheminement, en racontant son évolution difficile de l’ombre à la lumière. On tient à sa bonne réputation, n’est-ce pas? Et on fait semblant que le débat porte non plus sur le droit de prononcer le titre d’un livre sans se censurer mais sur le droit d’utiliser un terme insultant comme on veut, librement. On recadre le débat de manière à faire passer sa reculade pour une évolution suite à une conversation avec les insultés et indignés, dont on aurait tant appris. Les félicitations viennent inévitablement. Et hop! On réintègre le camp des gentils. On retrouve le confort ouaté du consensus. C’est le parcours du pénitent récompensé. »

Je suis persuadé que certains liront le présent texte comme une forme de reniement ou de capitulation face à la « doxa diversitaire », comme un acte de « contrition » (regret vif, repentir sincère d’avoir offensé Dieu). Or, il s’agit tout simplement d’un processus de conscientisation d’un phénomène important qui traverse un très vaste nombre de sociétés. Le Québec n’échappe pas au racisme comme semble le croire les néo-conservateurs qui considèrent cette discussion comme une simple lubie importée des campus américains. Loin de représenter un douloureux exercice d’autoflagellation, l’auto-reconnaissance de la fragilité blanche génère un inconfort passager qui se transforme rapidement en sentiment de libération, d’humilité et de gratitude.

Loin de nous enfermer dans une culpabilité paralysante, elle permet de sortir d’un climat de déni toxique pour enfin permettre une prise de conscience élargie sur les différentes dimensions de notre propre socialisation, de nos interactions avec autrui, et de notre relation au monde. Contrairement à la rhétorique bidon de l’ouverture qui se retourne en « reniement de soi », cette prise de conscience ne m’empêche pas d’aimer le Québec. Malgré les défauts et imperfections de ma société, au lieu de les nier et de balayer la poussière sous le tapis, je préfère me retrousser les manches et me joindre aux personnes qui nous proposent une corvée collective pour faire le ménage dans la maison commune, afin de la rendre belle et accueillante pour tout le monde.

Loin de représenter une capitulation, c’est plutôt une tentative de dépassement de la fragilité blanche qui est ici l’objectif de ce cheminement ou d’auto-réflexion critique sur les interprétations collectives dont nous avons héritées. Loin de rejeter la tradition ou de mener une réflexion abstraite, comme si les relations de pouvoir entre personnes blanches et noires étaient séparées des relations de classe et des réalités nationales, il faut situer cette fragilité dans le contexte proprement québécois, lequel partage certains traits communs avec les États-Unis tout en se démarquant sur des aspects importants.

La reconnaissance de la fragilité blanche est un processus d’auto-correction, de résolution de problèmes par la discussion critique et d’apprentissage collectif. Mais ce processus est actuellement bloqué par la solidarité blanche et le bouchon conservateur qui empêche le champagne émancipateur de jaillir de la bouteille. Tant qu’une vaste partie des personnes blanches ne prendront pas conscience de leur fragilité (laquelle n’est pas un mal ou un péché originel, mais un élément hérité d’une socialisation marquée par un certain degré de racisme diffus et partagé), alors le malaise entourant le racisme continuera de se propager au lieu d’être transformé en opportunité de changement social.

Brisons le malaise, accueillons cette fragilité afin de la dépasser, et essayons d’articuler la Raison universitaire avec le combat plus large pour l’émancipation, la révolution des personnes concernées par l’expérience d’autrui et la construction d’un monde partagé.



[1] Robin DiAngelo, Fragilité blanche. Ce racisme que les blancs ne voient pas, Paris, Les Arènes, 2020, p. 111.
[2] Ibid., p. 128-129.

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