mercredi 27 décembre 2017

Rétrospective de 2017 sur fond d'inquiétude

2012, année du Printemps québécois
2013, année de la Charte des valeurs
2014, année de l'austérité libérale
2015, année des attentats terroristes et de la crise des migrants
2016, année de la culture du viol et des femmes autochtones
2017, année de l'extrême droite et de l'anti-racisme

Décidément, la question sociale se complique année après année, celle-ci ne pouvant plus se réduire à la seule sphère des inégalités économiques. Selon Wikipédia, "l'expression de question sociale désigne l'état d'interrogation profonde – sinon de désarroi – dans lequel se trouvent plongés les politiques, moralistes, intellectuels, et citoyens de tous bords, confrontés aux problèmes liés à la transformation radicale du travail à la suite de la révolution industrielle". Aujourd'hui, le désarroi moral affecte les rapports sociaux de sexe et de race, et par ricochet les marqueurs multiples de l'identité individuelle et collective. Les luttes des femmes, des Noirs et des minorités de tous genres ont traversé les deux derniers siècles, mais elles reviennent de façon particulièrement vive dans l'espace public, sur fond de crise de légitimité du capitalisme et du gouvernement représentatif. Ce contexte sociopolitique marqué par l'insécurité et l'instabilité favorise à la fois la dénonciation des multiples formes d'oppression, puis les réactions autoritaires visant à protéger les normes, représentations et pratiques sociales établies. En ce sens, la polarisation du paysage idéologique n'est pas un accident, mais le résultat d'une dynamique historique qui va dans le sens d'une "crise organique", propice aux "alternatives" au "monde libéral" en décomposition. Par contre, ce n'est pas la tendance de l'écosocialisme émancipateur qui prédomine, c'est la nouvelle droite autoritaire qui réussit à capter le mécontentement populaire, en délégitimant les revendications démocratiques et égalitaristes.

Cette reconfiguration des idées et des discours prend forme dans un environnement médiatisé par les plateformes, algorithmes et autres dispositifs du capitalisme numérique : surveillance de masse, domination des Big Data, percées de l’intelligence artificielle, fin de la neutralité du web, recul des libertés, cyberdépendance, chambres d’échos et bulles de filtre, disparition des espaces déconnectés. Toute la vie sociale devient connectée, alors que les capacités d’attention, de réflexion, de discussion de façon décontractée deviennent de plus en plus rares ou limitées. La vie hyper-moderne oscille toujours plus entre le rythme effréné de la performance et de la communication instantanée, puis des épisodes d’épuisement, de cynisme, de dépression et d’aliénation. De surcroît, la croyance au progrès, la promesse une vie meilleure ou d’autres formes d’espérance s’effacent progressivement au profit d’une vie pulsionnelle orientée vers la gratification sur les médias sociaux, la consommation compulsive d’informations et de commentaires, de capsules vidéos divertissantes et de séries télés qui permettent de « décrocher » d’un environnemental mental surchargé. Notre horizon d’attente rétrécit, et notre capacité à orienter l’avenir devient incertaine. L’auto-efficacité collective et politique décline au profit d’une quête d’efficacité à l’échelle individuelle symbolisée par l’hégémonie du téléphone mobile.

Il y a dix ans, le iPhone et Facebook faisaient leur apparition; maintenant, nous habitons dans un « monde numériquement administré », à travers lequel nous tentons de piloter nos existences au sein d’un espace-réseau fluctuant, sans perspective ou profondeur historique. Dans la société de l’accélération, la « mobilité » devient l’archétype de la liberté, tandis que l’« identité » devient le remède miracle à la désorientation générale et à la perte de repères. Dans ce contexte anxiogène, propice aux crispations de toutes sortes, au conformisme de masse, au relativisme total et à l’usage précipité de la violence verbale ou physique comme moyen d’auto-défense, comment dépasser le simple appel à la tolérance? Comment reconstruire un cadre collectif d’interprétation, des normes d’action partagées et de nouvelles orientations culturelles propices à la vie bonne? Pour reprendre la triple question de Kant : que pouvons-nous savoir, que devons-nous faire, et que pouvons-nous espérer? 
Crédits photo : Simon Giroux, La Presse

dimanche 12 novembre 2017

Réponse aux sceptiques : réarticuler question nationale et question sociale

Contribution à la réfutation des objections anti-fusion

Depuis quelques semaines, le débat concernant la fusion entre Québec solidaire et Option nationale soulève les passions dans les rangs de chaque parti, avec des appuis mais aussi plusieurs réticences quant à ce que chaque organisation pourrait perdre par ce rapprochement. Considérant qu’une fusion entre QS et ON ne va pas de soi, et que les gains potentiels d’une telle convergence n’est pas exempte de questionnements et d’enjeux qui méritent d’être pris au sérieux. Nous essayerons de répondre aux principales objections soulevées en appliquant le principe de charité interprétative, tout en essayant de les réfuter un par un à l’aide d’arguments qui mettront en relief la nécessité d’une fusion des forces progressistes et indépendantistes au sein d’une même formation politique.

Pour simplifier ce travail de critique minutieuse des positions adverses, nous répondrons aux objections évoquées dans trois textes représentatifs de certains courants de pensée au sein de Québec solidaire : « La fusion QS-ON : Une bonne ou mauvaise chose pour les solidaires ? » de Céline Hequet, « Une stratégie indépendantiste cohérente depuis 2006 » de Jean-Claude Balu, puis « Fusion QS-ON : la dérive idéologique » de Daniel Raunet. Chaque texte soulève un type de problème particulier : le risque d’une marginalisation de la question sociale et d’autres enjeux importants au profit d’une prédominance de la question nationale ; le risque que la démarche de l’assemblée constituante devienne moins « ouverte et rassembleuse » si elle est liée au mandat de rédiger la constitution d’un Québec indépendant ; puis l’argument de nature organisationnelle et statutaire qui met l’accent sur les problèmes liés à l’intégration d’ON au sein des instances de QS. Chaque enjeu mérite d’être examiné soigneusement, afin que les difficultés soient transformées en approfondissements critiques d’une fusion pleinement réfléchie.

Partie I : Réponse à Céline Hequet

Objection 1 : « Plusieurs militant.e.s solidaires pourraient avoir à perdre d’un recentrement du parti sur la souveraineté du Québec qui se fera nécessairement au détriment d’autres enjeux comme le féminisme, l’antiracisme, l’écologie ou même, les droits des travailleurs et travailleuses. »

Pourquoi la fusion amènerait-elle forcément un « recentrement » du parti sur la souveraineté ? Si nous laissons de côté pour le moment les enjeux programmatiques et organisationnels, cette objection renvoie d’abord au discours du parti dans l’espace public et à la promotion de l’indépendance qui pourrait selon plusieurs venir effacer d’autres questions tout aussi importantes. L’entente de principe mentionne à ce titre que « le collectif d’ON organisera une « université » sur l’indépendance au printemps 2018 », que l’organisation devra s’assurer que « les militants et militantes aient à leur disposition du matériel de promotion de l’indépendance en procédant, toujours de manière collaborative, à la réédition, la réimpression, à la réédition et au développement du Livre qui ait dire oui, à l’intérieur des contraintes budgétaires du parti », et que « le parti unifié mettra de l’avant le chef actuel d’ON dans les communications publiques et les activités publiques du parti sur les enjeux entourant l’indépendance, notamment dans le cadre de conférences à ce sujet. »

Or, pourquoi le fait de mettre de l’avant l’enjeu de l’indépendance viendrait-il marginaliser ou invisibiliser les principes de féminisme, d’antiracisme, d’écologie ou de justice sociale? Est-ce que le fait de faire une campagne politique contre les oléoducs vient occulter les luttes antiracistes? Est-ce que la critique des subventions à Bombardier met de côté la dénonciation de l’islamophobie, et est-ce que la critique du fédéralisme canadien implique nécessairement l’oubli du féminisme ? Évidemment, on pourrait souligner que l’arrivée massive de 500 ou 1000 militant·e·s dont l’intérêt principal est l’indépendance pourrait amener une dynamique où cet enjeu serait systématiquement privilégié au détriment des autres. Pour atténuer ce risque, il faut préciser certaines choses.

D’une part, comme QS et ON n’ont pas le même poids politique (QS a environ 15 fois plus de membres et de pourcentage de vote), une hiérarchisation systématique de la question nationale est beaucoup moins probable que si les deux formations avaient la même taille. D’autre part, comme l’entente précise que qu’ON disparaitra comme formation politique distincte pour devenir un collectif au sein de QS, ce sont les principes, les statuts, les ressources humaines et la culture organisationnelle de ce parti qui formera la « structure d’accueil » pour les nouvelles forces militantes qui viendront s’y joindre. Quelques « accommodements raisonnables » temporaires ont été mis en place pour que les membres d’ON ne se sentent pas complètement absorbés, dispersés ou marginalisés dans leur nouvelle organisation, mais il est clair que le processus d’intégration devra se faire par un patient travail de formation, d’accueil et d’apprentissage des indépendantistes progressistes au sein d’un parti de gauche féministe, inclusif, écologiste, etc. À ce titre, Québec solidaire est devenu avec le temps une organisation particulièrement habile pour articuler une pluralité de luttes dans un cadre commun.

Cela dit, Céline Hequet pourrait rétorquer que cela est possible à condition qu’une des formes de domination ne devienne pas systématiquement le centre de l’attention, comme une insistance trop marquée sur l’indépendance qui viendrait secondariser les autres enjeux. Or, est-il vraiment possible que le parti développe une obsession sur la dénonciation du « Québec-bashing », qu’il parle de l’indépendance dans tous ses communiqués de presse, que les porte-paroles se mettent à accuser le fédéralisme canadien de tous les maux, en occultant la critique du capitalisme, du sexisme, du racisme, du colonialisme, etc.? Bien sûr, un équilibre devra être trouvé dans les communications publiques du parti afin que ses interventions, toujours ancrées dans la conjoncture et l’actualité médiatique, soient capables de favoriser une réflexion générale et systématique de toutes les formes de domination qui contribuent à la reproduction de la misère, de l’exclusion, de l’aliénation économique, politique et culturelle.

Par ailleurs, le fait d’organiser une « université populaire » sur l’indépendance devrait nous servir de modèle pour la création d’autres événements du même genre, comme une université sur le féminisme, l’antiracisme, le postcapitalisme, etc. Pourquoi le parti unifié ne profiterait-il pas de l’exemple du Livre qui fait dire oui, en publiant d’autres petits manuels pédagogiques favorisant l’éducation politique de nos membres et de la population, à l’instar d’autres partis de gauche en Europe ? Cela permettrait au parti de ne pas être constamment rivé sur les communications à court terme, et de favoriser une réflexion/formation plus profonde sur une série d’enjeux comme les effets du capitalisme, la culture du viol, le colonialisme, etc. Autrement dit, pourquoi ne pas profiter de l’impulsion donnée par l’arrivée d’ON pour relancer des ateliers, formations, publications sur les autres enjeux au cœur du projet politique de QS, au lieu de craindre l’effacement de certaines valeurs par l’arrivée de nouvelles forces progressistes et indépendantistes ?

À ce titre, une amie m’a fait remarqué récemment que les membres d’ON n’étaient pas d’emblée féministes, et que l’arrivée subite de plusieurs militant.e.s indépendantistes allaient exiger un surplus d’effort pour assurer une certaine éducation politique afin les pratiques féministes ne reculent pas au sein de nos instances. Encore une fois, ce serait les femmes qui auraient à assumer cette charge mentale et organisationnelle, et le parti ne semble pas consacrer pour l’instant de ressources matérielles pour assurer cette tâche primordiale. Or, l’arrivée de quelques centaines de membres d’ON n’est rien comparativement aux 5000 nouvelles personnes qui sont signé leur carte depuis l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois. Même si nous pouvons croire que les personnes qui rejoignent QS possèdent une sensibilité progressiste et adhèrent de façon large aux principes du parti, nous pouvons faire l’hypothèse tout aussi plausible que plusieurs ne sont pas familières avec les pratiques anti-oppressives, qu’elles ne comprennent pas bien les subtilités du néolibéralisme et des théories féministes, et qu’elles ne savent pas comment articuler finement la question nationale avec d’autres enjeux liés à la question sociale. Et il en va de même pour les membres actuels de QS !

Autrement dit, il y a un travail global d’éducation politique à faire au sein de nos instances, et auprès du public en général, afin de s’assurer que le projet politique émancipateur soit réellement partagé par nos membres et une partie toujours plus grande de la population. L’arrivée d’ON ne fait que mettre en lumière un enjeu plus général, à savoir le besoin de nous éduquer entre nous, afin que les indépendantistes comprennent bien les autres enjeux sociaux et formes d’oppression, et que les socialistes, féministes, écologistes et antiracistes soient capables d’articuler leur « lutte spécifique » avec la question nationale, laquelle n’est pas plus universelle ou particulière que les autres questions. Ce travail d’éducation politique doit se faire dans tous les sens afin qu’aucun axe de lutte ne soit marginalisé.

Objection 2. « On a beau affirmer que toutes ces luttes sont interreliées, encore faut-il pouvoir le démontrer. Je ne vois pas en quoi me séparer du reste du Canada m’empêcherait de me faire harceler quasi-quotidiennement dans la rue. […] Concernant la situation des personnes racisées, la province a toute la misère du monde à démarrer une commission sur le racisme systémique, alors que l’Ontario a déjà mené la sienne et adopté une loi contre le racisme depuis. Qu’est-ce qui porte à croire, alors, que nous faisons mieux ici? Qu’une séparation d’avec le reste du Canada pourrait alléger le fardeau quotidien de ces personnes? Même si les souverainistes de QS nous ont déjà resservi ad nauseum l’argument du pipeline d’Énergie-est comme motif irréfutable de vouloir l’entière souveraineté sur notre territoire afin de réaliser un projet de société écologiste, qu’en est-il depuis que le projet est mort? Quels sont les autres arguments? Le Québec semble être très bien capable de détruire son propre territoire de façon tout à fait indépendante, en témoigne les quelque 700 sites miniers abandonnés qui parsèment aujourd’hui la province. »

Cette objection rappelle que l’indépendance ne viendra pas régler tous les problèmes du monde par elle-même. Sur ce point, on est d’accord. Comment l’indépendance pourrait-elle renverser, à elle seule, le néolibéralisme, le sexisme, le racisme et la destruction de la nature ? Il s’agit bien de systèmes de domination spécifiques, qui doivent être combattus sur leur propre base, tout comme le dépassement du capitalisme n’entraînera pas magiquement la disparation du patriarcat. Par contre, est-ce que l’indépendance pourrait aider à lutter contre les inégalités sociales, protéger l’environnement, assurer le respect des minorités culturelles, etc. ? Bien sûr, à condition de fonder une nouvelle communauté politique sur des bases justes et démocratiques, en incluant des valeurs et des principes égalitaires, et en adoptant une structure institutionnelle suffisamment inclusive, décentralisée et participative, bref une République indépendante, sociale, démocratique et plurinationale.

Or, « qu’est-ce qui permet de croire qu’une assemblée constituante tirerait nécessairement vers la social-démocratie? Qu’un Québec souverain serait soudainement féministe, antiraciste, écologiste et ultra-progressiste? » Rien ne le garantit a priori. Cela veut-il dire que rester dans le Canada pourra nous assurer de vivre dans une social-démocratie, et que d’embrasser le fédéralisme canadien pourra nous garder sur la droite ligne féministe, antiraciste, écologisée et progressiste? Faut-il rappeler que l’extrême droite, le sexisme, le conservatisme, le climato-scepticisme et le néolibéralisme sont tout aussi présents au Canada? Évidemment, Céline a raison de rappeler que le Québec n’est pas en soi, essentiellement, une société plus tolérante, de gauche, ouverte sur le monde. Le peuple québécois comprend un ensemble de contradictions, c’est une construction social-historique qui a connu de nombreuses variations idéologiques à travers les époques : plus progressiste et contestataire dans les années 1960-1970, plus morose dans les années 1980, plus néolibéral et conservateur depuis une dizaine d’années, à l’image de plusieurs autres sociétés à travers le monde.

Est-ce que cela veut dire que l’indépendance est inutile pour avancer un projet émancipateur de gauche? Par ailleurs, se pourrait-il que l’indépendance ne soit pas seulement un outil au service d’un projet de société, mais aussi une valeur en elle-même, celle de la liberté politique? Rappelons brièvement que l’indépendance peut représenter à la fois un moyen pour l’émancipation et une fin poursuivie pour elle-même. Elle peut être un instrument pour rapatrier de nombreux pouvoirs, lois, impôts et traités internationaux qui ont un impact direct sur les conditions d’existence des gens. Par exemple, si Québec solidaire voulait faire une « révolution fiscale », modifier le code criminel pour inclure des revendications féministes exigeant des réformes juridiques importantes, développer un système ferroviaire abordable axé sur le transport des personnes, ou sortir des traités de libre-échange, il ne pourrait le faire dans le cadre d’une simple province. Par ailleurs, le fait qu’un peuple puisse exercer son droit à l’auto-détermination, qu’il puisse créer librement ses propres institutions pour se gouverner lui-même, et qu’il puisse recréer de véritables alliances avec les peuples autochtones dans une perspective de décolonisation, toutes ces choses ne représentent-elles pas un combat pour la dignité et l’autonomie qui mérite d’être poursuivi, même si cela n’amène pas automatiquement la destruction du capitalisme et du sexisme?

Pourquoi ne pas profiter de l’opportunité d’une refondation de la démocratie pour élargir les droits et libertés des personnes racisées, de concilier les libertés individuelles et collectives par une pleine reconnaissance de la nation québécoise, des autres nations présentes sur le territoire, et des multiples identités qui forgent le peuple québécois? S’il peut exister des tensions entre le projet d’émancipation nationale et la lutte antiraciste, pourquoi laisser la question nationale au nationalisme conservateur et l’extrême droite, qui profitent de cette polarisation entre l’identité populaire et les minorités pour avancer leur agenda de réification de la nation et des identités collectives?

Objection 3 : « Cependant, dans une économie aussi mondialisée que la nôtre, il est permis de se demander quel est l’intérêt de fonder un projet de gauche à si petite échelle? Quelle sera la latitude du Québec pour réaliser un tel projet? Ne vaudrait-il pas mieux mettre l’énergie nécessaire pour, d’emblée, étendre ce projet à la plus grande échelle possible? »

La mondialisation néolibérale ne rend pas obsolète le projet d’indépendance, bien au contraire ; l’importance de reconstruire la souveraineté politique, économique, alimentaire et énergétique des sociétés n’a jamais été aussi nécessaire à l’heure de l’explosion des inégalités sociales et de l’impératif d’une transition écologique. La réappropriation de la souveraineté nationale permet justement d’amorcer une rupture à l’échelle macro-sociale afin d’aller au-delà des luttes défensives, des expérimentations locales et des petites réformes timides dans le cadre du système existant. Pour envisager stratégiquement, c’est-à-dire concrètement, le dépassement du capitalisme, nous devons envisager une transformation radicale de l’appareil d’État pour jeter les bases institutionnelles d’un nouveau régime politique, économique et social. Cela doit se faire également au-delà de la simple souveraineté nationale et étatique, car c’est bien l’exercice de la souveraineté populaire qui permettra de mettre en œuvre une large transformation sociale, laquelle suppose une profonde démocratisation des institutions à toutes les échelles. Comme le souligne la militante écoféministe et philosophe Vandana Shiva, la mondialisation ne sera combattue qu’à travers une redéfinition de la souveraineté.

« La redéfinition de la notion de « souveraineté » sera le grand défi de l’ère post-globalisation. La mondialisation était fondée sur l’ancienne notion de souveraineté, celle des États-nations héritée de la souveraineté des monarques et des rois. La nouvelle notion de souveraineté est le fondement de la résistance à la mondialisation. Cette résistance se traduit par le slogan : « Le monde n’est pas une marchandise. » Actuellement, les Grecs disent : « Notre terre n’est pas à vendre, nos biens ne sont pas à vendre, nos vies ne sont pas à vendre. » Qui parle ? Les peuples. Revendiquer la souveraineté des peuples est la première étape de la souveraineté alimentaire, de l’eau ou des semences. Mais il y a une seconde partie : les peuples revendiquent le droit de protéger la Terre, et non celui d’abuser d’elle comme d’autres la maltraitent. Ainsi la souveraineté des terres, des semences, des rivières rejoint la souveraineté des peuples. Avec la responsabilité de protéger ce cadeau de la Terre et de le partager équitablement. »[1]

De plus, il faut rappeler qu’indépendantisme et internationalisme ne s’opposent pas mais se nourrissent mutuellement, contrairement au nationalisme stricto sensu qui s’intéresse avant tout à l’intérêt national, et au cosmopolitisme qui se place exclusivement dans on horizon post-national, où les peuples, les nations et la souveraineté ont perdu toute pertinence ou signification.

Objection 4 : « Dans tous les cas, il faut reconnaître l’arbitraire des structures provinciales et municipales déjà en place. Nous les prenons de façon opportuniste, parce qu’elles sont déjà là, et non parce qu’elles représentent quelque chose qui existent en soi, quelque chose comme un peuple. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un peuple? Où commence-t-il et où finit-il? »

Il ne s’agit pas de reconnaître l’arbitraire des structures fédérales, provinciales et municipales en place, comme nous pouvons reconnaître le caractère arbitraire ou contingent d’être né homme ou femme, blanc ou noir, hétéro ou homosexuel. Il s’agit d’analyser les rapports de domination et la légitimité démocratique des institutions actuelles, pour voir si nous devons les accepter comme telles, les réformer ou même les abolir. Il faut d’abord reconnaître que les institutions provinciales et municipales ne sont pas extérieures à la constitution canadienne, mais une sous-partie subordonnée de l’État canadien, et que ces institutions archaïques sont héritées du colonialisme britannique. C’est pour cette raison que l’indépendance bien comprise ne consiste pas d’abord à séparer le Québec du reste du Canada, en gardant intacts l’Assemblée nationale, le régime parlementaire et la monarchie constitutionnelle, mais à instituer une République digne des plus hautes exigences de l’émancipation humaine.

Cela dit, le caractère arbitraire ou illégitime des institutions en place (qui n’ont jamais été conçues ni approuvées par le peuple d’aucune façon) laisse entière la question de la nature de ce fameux peuple québécois. À l’heure des pratiques d’auto-identification, pourrait-on affirmer sans trop de risque qu’une forte majorité de personnes vivant au Québec s’identifient comment Québécois et Québécoises? Au-delà de ce sentiment d’appartenance subjectif et variable qui peut être articulé à une pluralité d’identités (locales, sexuelles, politiques et autres), existe-t-il quelque chose comme une société québécoise? Par société québécoise, il faudrait entendre ici un ensemble complexe de représentations collectives, de pratiques, d’institutions, de significations imaginaires et d’éléments socio-historiques sédimentés qui forment quelque chose comme une culture commune plus ou moins consistante et hétérogène.

En ce sens, le peuple québécois est moins une substance, une essence ou un substrat éternel qu’un processus, une trajectoire historique. Qu’est-ce qu’un peuple? C’est un processus social, historique, culturel et politique inachevé. Définition laconique certes, mais qui a le mérite de problématiser un phénomène complexe qui est presque toujours évoqué de façon trouble ou simpliste, soit pour l’acclamer ou le mépriser, le réifier ou le rejeter comme fiction. Le peuple existe, de façon partielle, et c’est pourquoi il doit être critiqué ; non pas au sens d’un procès moralisateur, mais d’une auto-critique visant l’émancipation et l’expression de potentialités latentes de l’imaginaire collectif.

Objection 5 : « La séparation du Québec d’avec le reste du Canada ne soulèvera probablement pas de passions chez les électeurs et électrices, parce que la prétendue domination du Canada anglais n’affecte que peu les gens dans leur quotidien, comparativement au harcèlement de rue, à la discrimination à l’embauche, à la dégradation de l’environnement, au temps d’attente des urgences et au salaire minimum, entre autres choses. D’ailleurs, comme cette oppression du régime colonial canadien se traduit-elle concrètement dans la vie des Québécois.es allochtones? Ne sont-ils pas eux-mêmes d’anciens colonisateurs? »

Il est vrai que la domination de l’État canadien sur le Québec n’est plus vécue de façon aussi intense aujourd’hui que dans les années 1960-1970. À ce titre, nous pouvions parler à cette époque d’une véritable oppression nationale vécue par les personnes d’ascendance canadienne-française, qui étaient littéralement dominées sur le plan social, économique, linguistique et culturel. Cela dit, est-ce que l’absence d’une conscience de la domination fait disparaître la domination pour autant? Pour être plus précis, nous pouvons affirmer de façon certaine qu’il existe toujours une domination politique du Canada sur le Québec, qui refuse de le reconnaître comme société distincte et de l’intégrer à la constitution. Et nous pouvons préciser que l’oppression nationale sévit toujours au sein du régime actuel, et qu’elle s’exprime de façon particulièrement vive chez les Premiers peuples qui sont littéralement opprimés par le régime colonial institutionnalisé dans l’État canadien. La situation ambivalente des Québécois, qui se retrouvent à avoir été colonisés, à demeurer des colons et se retrouvant parfois aussi du côté des colonisateurs n’enlève rien à cette dure réalité que le colonialisme existe toujours au Canada et au Québec. Le peuple québécois se retrouve ici dans une position contradictoire, et c’est pourquoi il est urgent d’articuler ce que nous pourrions nommer un « nationalisme décolonisateur ».

Le nationalisme doit être compris comme une perspective stratégique d’émancipation, qui doit lui-même être décolonisé de l’intérieur. Décoloniser signifie abattre les normes, les structures et les institutions qui reproduisent la logique coloniale et les différents systèmes d’oppression : capitalisme, impérialisme, sexisme, racisme, etc. Le nationalisme décolonisateur n’est pas la défense d’une culture nationale vis-à-vis les étrangers, mais un processus d’auto-détermination des peuples et des communautés locales, réactivant les combats historiques des générations précédentes tout en étant ancré dans le territoire. C’est un exercice continu d’autonomisation individuelle et collective, une réappropriation du pouvoir d’agir, des moyens de production et de décision collective, des espaces, milieux et institutions qui gouvernent nos vies. Voilà la souveraineté populaire en acte, l’auto-organisation citoyenne et populaire visant l’auto-transformation des conditions d’existence.

Or, le carcan constitutionnel, juridique et politique canadien représente un véritable frein à l’auto-détermination des peuples et des communautés locales. Ce n’est pas parce que « les gens au quotidien » ne se sentent pas touchés par le régime politique en place que celui-ci n’existe pas. Comme le souligne Rosa Luxemburg : « ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes ». C’est le rôle de la théorie critique, de la gauche politique et des forces de changement de mettre au jour les structures de domination qui freinent l’égalité, la liberté et la solidarité humaine. Comme disait Marx, « il faut rendre l’oppression réelle plus dure encore en y ajoutant la conscience de l’oppression, et la rendre plus honteuse encore, en la livrant à la publicité ». C’est bien la force du féminisme, des luttes antiracistes et autochtones d’avoir rendu visible des injustices qui étaient jusqu’alors masquées ou considérées comme les pratiques normales de la vie quotidienne.

Il en va de même pour l’indépendantisme aujourd’hui, qui n’est qu’une lutte parmi d’autres, ni plus ni moins importante que le féminisme et le socialisme, mais qui ne doit pas être négligée, secondarisée ou considérée comme un simple outil moins noble que les autres combats pour l’émancipation. On reproche souvent au socialisme ou à la question nationale de vouloir marginaliser les autres luttes et antagonismes présents dans les rapports sociaux, en hiérarchisant une « contradiction principale » de nature englobante et sociétale vis-à-vis d’autres revendications particulières ou identitaires. Or, on dirait qu’aujourd’hui nous soyons retombés dans le piège inverse : privilégier les combats féministes et antiracistes, en considérant la question nationale comme une lutte identitaire et particulière, suspecte de reproduire l’oppression des minorités.

Une compréhension synthétique de l’ensemble des rapports de domination, ancrée dans l’analyse contextuelle du Québec contemporain et sa trajectoire historique, ne peut se contenter d’un demi-portrait qui laisse en arrière-plan les systèmes politique et économique qui étouffent les potentialités humaines. C’est pourquoi il serait pertinent de réactualiser l’analyse de la « triple oppression » nationale, sociale et patriarcale, comme le préconisait le Front de libération des femmes, pour envisager une nouvelle articulation critique entre nationalisme émancipateur et féminisme, sans oublier bien sûr les formes de domination spécifiques des Premières nations et des personnes racisées. D’où le mot d’ordre qui n’a pas perdu son actualité : Québécoises deboutte![2]


Partie II : Réponse à Jean-Claude Balu
Éclaircir le mandat de l’Assemblée constituante
À venir…

[1] https://www.bastamag.net/Vandana-Shiva-Le-libre-echange-c
[2] Véronique O’Leary, Louise Toupin, Québécoises deboutte ! Une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre de femmes (1972-1975), Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 1982. 
Crédits photo : Jacques Boissinot - La Presse canadienne

vendredi 22 septembre 2017

Quelques clarifications sur la constituante

Suite à un texte publié par moi-même et Paul Cliche concernant une « troisième voie » possible pour préciser le mandat de l’assemblée constituante, une série d’objections et de critiques ont été soulevées. Le débat est lancé, et il s’agit maintenant d’amener quelques clarifications en guise de réponse à nos interlocuteurs pour approfondir la réflexion collective sur ce sujet de toute première importance.

Sur le plan des principes, Éric Martin rappelle à juste titre qu’une « assemblée constituante est nécessairement un acte souverain qui institue la loi fondamentale d’un État, un geste qui suppose nécessairement une rupture et une sortie de la constitution et du fédéralisme canadien »[1]. Il démontre cette thèse en s’appuyant sur une analyse conceptuelle ou a priori de l’assemblée constituante, laquelle serait, par définition ou par essence, un acte (re)fondation d’une communauté politique par l’institution d’un nouvel ordre légal et constitutionnel. Cela est vrai en bonne partie, bien qu’il soit possible de montrer que le Québec constitue déjà un État (fédéré, subordonné), et qu’il peut dès lors se donner sa propre constitution à l’intérieur du cadre constitutionnel actuel, à condition bien sûr de respecter l’autorité suprême de la constitution canadienne.

Éric le reconnaît d’ailleurs dans son texte. « On peut bien sûr vouloir rédiger une constitution de province qui maintiendrait pour l’essentiel la domination du cadre fédéral, impérial et colonial canadien, mais cette perspective conduirait à reconduire la loi fondamentale qu’est la constitution canadienne en y apportant des modifications cosmétiques, et reconduirait la domination illégitime qui nie l’existence de la nation québécoise et son droit à l’autodétermination. Du moment que l’on prend pleinement conscience de la portée du terme, l’assemblée constituante suppose de rédiger une nouvelle loi fondamentale ou constitution destinée à être la nouvelle loi fondamentale d’un État souverain et indépendant. »[2] Cela découle notamment du fait que la constitution canadienne ne reconnaît aucunement la souveraineté populaire, c’est-à-dire la souveraineté du peuple canadien, du peuple québécois, et des Premières Nations présentes sur son territoire, mais uniquement la souveraineté parlementaire, celle de l’État canadien souverain, couronné par la monarchie britannique.

Cela signifie que les citoyens et citoyennes du Québec ne peuvent pas rédiger librement leur propre loi fondamentale, ni décider réellement de créer leurs propres institutions politiques, du moins dans le cadre canadien, car ils devraient pour ce faire respecter scrupuleusement le périmètre étroit du cadre légal et juridique actuel qui nie cette même possibilité. Autrement dit, une assemblée constituante qui ne préciserait pas d’emblée que le peuple est souverain – et qu’il peut donc décider en toute liberté de se donner ses propres principes, valeurs et institutions pour s’auto-gouverner – se réduirait à une simple « discussion constitutionnelle » sans grande portée transformatrice. 


La page blanche contre le chèque en blanc

Voilà la raison principale pour laquelle le mandat de l’assemblée constituante doit minimalement garantir que le peuple pourra avoir les coudées franches pour écrire librement sa loi fondamentale. Lors d’un atelier de formation sur l’assemblée constituante, Viviane Martinova-Croteau a d’ailleurs évoqué l’argument de la « page blanche » pour réfuter l’idée selon laquelle il ne faudra pas présumer de l’issue des débats, et donc éviter par principe de spécifier toute orientation à l’assemblée constituante. Loin de garantir la démocratie et l’exercice de la souveraineté populaire, cela restreindrait plutôt les options possibles de l’assemblée constituante aux seuls articles compatibles avec l’ordre constitutionnel canadien. Dès que les membres de l’assemblée constituante incluront des principes, valeurs et articles en contradiction avec la constitution canadienne, ils transgresseront de facto cet ordre en invitant les citoyens et citoyennes du Québec à adopter une constitution partiellement (ou complètement) incompatible avec le fédéralisme canadien.

En d’autres termes, pour que le peuple puisse librement élaborer sa constitution, et donc son projet de société, il doit avoir une « page blanche » sur laquelle il pourra déposer ses rêves et ses aspirations, bref forger en toute autonomie sa volonté collective. Dans le cas où l’assemblée constituante aurait un « mandat indéterminé », c’est-à-dire où personne ne saurait a priori si l’assemblée doit rédiger la constitution d’un Québec province ou d’une République, ou bien une, deux, trois ou quatre constitutions, il y aura nécessairement de houleux débats au début du processus quant au sens même cette démarche. Les indépendantistes, fédéralistes et autonomistes se battraient alors pour déterminer l’orientation de l’assemblée constituante, laissant ainsi en second plan le contenu de la constitution : principes, valeurs, forme des institutions, droits fondamentaux, distribution des pouvoirs, etc. Par ailleurs, les membres de l’assemblée constituante se verraient étroitement surveillés pour s’assurer que chaque petit article ne contrevienne pas à la constitution canadienne, ce qui imposerait une lourde charge au processus constituant en le limitant à une conversation constitutionnelle inhibée par le cadre juridique existant. Bref, derrière l’intention noble de vouloir laisser une pleine autonomie à l’assemblée constituante en évitant d’orienter le processus, on empêche paradoxalement de lui laisser la marge manœuvre nécessaire pour élaborer librement un projet de pays. Et cela nécessite d’expliciter au début du processus que l’assemblée constituante ne sera pas contrainte a priori par le cadre constitutionnel existant.

Nous pouvons d’ailleurs opposer cette idée de la « page blanche » de l’assemblée constituante, garantie par la reconnaissance de la souveraineté populaire et donc de la possibilité pour le peuple de proposer un projet de constitution au-delà du carcan fédéral, à l’idée du « chèque en blanc » donné à un éventuel gouvernement qui voudrait faire l’indépendance sans préciser son contenu ou le projet de société qu’il porte en germe. Nous pouvons faire l’hypothèse que l’un des problèmes des référendums de 1980 et 1995 réside dans le fait que la population ne savait pas exactement en quoi l’indépendance aurait fait une différence dans leur vie, et pour quel projet de pays ils s’entendaient exactement. La principale force de l’assemblée constituante réside dans le fait que les citoyens et citoyennes ne seront pas appelés à voter sur un Oui ou un Non abstrait, indéterminé, mais sur un projet de pays que les gens auront directement forgé par un large processus démocratique. Bref, au lieu de voter pour un « chèque en blanc » sur une indépendance nationale aux conséquences incertaines, basée sur le refus de la domination du cadre constitutionnel canadien, il serait possible d’adhérer de façon positive à un projet politique construit par une large mobilisation citoyenne et populaire.

Par contraste, le fait d’amorcer une assemblée constituante sans lui donner une certaine direction ou orientation, implique que la population sera d’abord appelée a élire les membres de l’assemblée sans savoir réellement dans quoi ils s’embarquent. Le peuple devra alors choisir s’il veut une assemblée constituante plus ou moins fédéraliste, autonomiste ou indépendantiste, car nous pouvons parier que les candidatures ne seront pas neutres sur la question. Ainsi, la population sera alors appelée à signer un « chèque en blanc » à des personnes qui défendront un certain agenda politique sur l’assemblée constituante, reproduisant ici le problème du référendum classique évoqué plus haut. Il serait au contraire plus simple, clair et transparent que les candidatures à l’assemblée constituante se présentent en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant en avance que l’objectif sera de rédiger la constitution du Québec à partir d’une page blanche, et donc un projet de pays radicalement neuf. 


Le processus constituant comme champ de bataille

Par ailleurs, le fait de rédiger collectivement la loi fondamentale du Québec implique un large processus de démocratie participative, et donc une large délibération publique sur la forme même de la communauté politique à inventer et instituer. Voilà le sens de la phrase « l’assemblée constituante est la meilleure façon de relancer une large conversation nationale sur notre avenir collectif ». Il ne s’agit pas ici de défendre l’idée d’une « discussion constitutionnelle » tranquille comme le suppose Éric Martin, et encore moins de préconiser une « aimable conversation collective », un bel exercice de participation citoyenne joyeuse et « conviviale » comme nous le reproche Pierre Mouterde. Nous sommes d’ailleurs d’accord avec lui que « l’indépendance du Québec questionnera de plein fouet de puissants intérêts économiques et politiques, parce qu’elle tendra à désarticuler le fédéralisme canadien sous sa forme actuelle, elle ne pourra que soulever de fortes oppositions dont il s’agira, pour le gouvernement et les constituants, de conjurer coûte que coûte la dangerosité. »

En effet, il n’y a qu’à regarder le processus d’accession à l’indépendance de la Catalogne pour constater que la rupture avec un cadre constitutionnel rigide et fermé n’est pas un long fleuve tranquille, une gentille partie de quilles. Bien que l'assemblée constituante puisse se comporter son lot de plaisirs, de débats passionnants, de soirées
« bière et politique », il faut bien rappeler, comme le souligne Frédéric Lordon, que « la révolution n’est pas un pique-nique ». Qui plus est, si un gouvernement progressiste et indépendantiste est élu avec le mandat explicite d’amener une série de réformes radicales sur le plan social et économique, tout en déclenchant simultanément un processus constituant pour refonder la structure même des institutions politiques, il va sans dire que d’importantes oppositions se manifesteront, à l’intérieur comme à l’extérieur de la société québécoise. Pour le meilleur et pour le pire (et bien que ce ne soit pas un argument vendeur sur le plan électoral), le processus d’accession à l’indépendance implique une rupture avec le cadre juridique, social et politique actuel. 

Cela étant dit, pourquoi Éric Martin et Pierre Mouterde considèrent-ils que l’approche proposée par moi-même et Paul Cliche – qui stipule que l’assemblée constituante devra comporter deux questions lors du référendum – laisse planer une « sorte d’indétermination de principe » sur le processus constituant? Selon Mouterde, « la décision de proposer au terme de l’exercice constituant, 2 votes différents (l’un sur la constitution, l’autre sur l’indépendance) ne sera aucunement anodine. Elle aura pour effet assuré – en offrant a priori une porte de sortie possible aussi bien aux partisans d’une constitution provinciale que d’une constitution indépendantiste – de désamorcer la portée immédiate les travaux des constituants, en en relativisant et amoindrissant leurs effets concrets, ou pire encore en semant la confusion ou l’ambiguïté à leur propos. Surtout elle aura tendance à freiner la dynamique mobilisatrice et participative de l’Assemblée constituante, en reportant à un vote référendaire la seule question vraiment décisive en la matière, celle de l’indépendance. »[3]

En réalité, le fait qu’au terme du processus constituant la question du statut politique du Québec sera posée de façon séparée du projet de constitution amènera un résultat bien différent. Il ne s’agit pas de « reporter à un vote référendaire la seule question vraiment décisive de l’indépendance », mais de créer une large mobilisation sur le contenu même du projet de pays, sur la libre formation de la volonté générale, laquelle pourra se concentrer sur la forme même de la République. À ce moment, le « champ de bataille » ne sera pas principalement structuré par le clivage entre fédéralistes et indépendantistes, mais par les débats entre « jacobins » et « décentralisateurs », entre progressistes et conservateurs, entre partisans d’une République minimale (bourgeoise) et adeptes d’une République sociale (pleinement démocratique). Le processus constituant s’accompagnera à coup sûr d’une prolifération de « clubs politiques » qui essayeront d’orienter le contenu de la constitution, la forme des institutions de la nouvelle communauté politique, laissant en arrière-plan le simple débat sur l’indépendance du Québec. Évidemment, l’indépendance sera en filigrane des débats, et en bout de ligne l’adhésion majoritaire du peuple québécois à la souveraineté du nouvel État viendra « activer » le projet de constitution, lequel sera par le fait même institué par cet acte souverain de volonté.

En ce sens, Éric Martin n’a pas tout à fait raison lorsqu’il dit que l’assemblée constituante représente « l’acte de naissance » d’un État indépendant ; il s’agit plutôt de la gestation d’un nouvel État, tandis qu’un vote majoritaire lors du référendum représentera l’accouchement, c’est-à-dire l’acte de naissance proprement dit de ce nouvel État, lequel deviendra alors effectif, en passant du stade de projet à celui d’une réalité institutionnelle concrète. Par le fait même, l’élection d’un gouvernement progressiste et indépendantiste – ayant pour mandat explicite d’amorcer un processus constituant pour fonder les bases d’un nouvel État – représente le moment de fécondation, l’acte premier qui déclenchera un processus d’ontogenèse. Mais comme nous pouvons l’imaginer, et le constater à travers le processus tumultueux de la démarche d’accession à l’indépendance catalane, il peut se passer bien des péripéties entre le moment de la fécondation, de la gestation et de la naissance d’une nouvelle communauté politique. 


Les avantages des deux questions

Cela étant dit, tout ce texte ne milite-t-il en faveur d’un mandat indépendantiste explicite de l’assemblée constituante (position actuelle d’Option nationale) ? À quoi sert de formuler deux questions distinctes lors du référendum ? Quel est l’avantage réel d’une double question référendaire sur le plan stratégique ? À vrai dire, la position selon laquelle le mandat de l’assemblée constituante serait de rédiger la constitution d’un Québec indépendant (et rien d’autre), est suffisante, intéressante et cohérente sur le plan des principes. Mais l’idée de distinguer le vote sur le projet de constitution du vote sur le statut politique du nouvel État comporte de nombreux avantages sur le plan pratique et rhétorique, en permettant de mobiliser des personnes non convaincues par l’indépendance. Voici pourquoi.

Lorsque le processus constituant sera déclenché, nous pouvons nous douter que la totalité de la population ne sera pas d’emblée en faveur de l’indépendance. Il faudra alors construire une majorité politique par un large processus d’éducation populaire et de mobilisation citoyenne à travers l’exercice constituant. Les non-indépendantistes (qui ne sont pas forcément des fédéralistes chevronnés, mais des gens sceptiques, indifférents ou peu moins intéressés par cette question au départ), pourraient néanmoins être curieux de participer à cette démarche historique, que ce soit en présentant sa candidature pour devenir membre de l’assemblée constituante, ou encore à travers les consultations publiques. En effet, l’idée de pouvoir être entendu et d’avoir son mot à dire sur la constitution d’un nouvel État est assez excitante, et si la question de l’indépendance constitue le seul « blocage » au fait de participer, il serait facile de répondre que la personne pourrait toujours voter « Non » à l’indépendance à la fin du processus si elle n’a toujours pas été convaincue entre temps. Évidemment, le fait de voter en faveur d’une constitution d’une République et contre l’indépendance comportera une part d’incohérence, mais le fait de proposer cette possibilité permettra de favoriser une plus large inclusion au sein du processus constituant sans pour autant dénaturer le sens de la démarche, qui est de développer les bases d’un nouvel État par la création collective de sa loi fondamentale. Une fois posée la finalité du processus constituant, le nombre de questions lors du référendum représente une question essentiellement tactique permettant de donner plus de force à la stratégie générale.

Or, pourquoi ne pas avoir une seule option, l’adoption de la constitution de la République indépendante du Québec, ou le néant ? Pourquoi choisir d’abord la République, puis dans un second temps le statut politique de ce nouvel État vis-à-vis l’ordre fédéral ? D’une part, pour des raisons de clarté, il s’agit de s’assurer qu’une majorité sociale votera pour la nouvelle forme de la communauté, bref qu’une majorité démocratique soit bien en faveur de ce projet politique. D’autre part, il s’agit de s’assurer qu’une majorité démocratique soit également en faveur de l’indépendance, et donc de la sécession qui rendra possible l’effectivité de cette nouvelle communauté politique. Quatre scénarios possibles découlent de ce double choix :

1) Non à la constitution + Non à l’indépendance = statu quo ;
2) Oui à la constitution + Oui à l’indépendance = naissance de la République indépendante du Québec ;
3) Oui à la constitution + Non à l’indépendance = adoption partielle de la constitution, autonomie constitutionnelle sans rupture avec le cadre fédéral ;
4) Non à la constitution + Oui à l’indépendance = rejet de la constitution, mais accession à l’indépendance.

En fait, la stratégie d’un simple mandat indépendantiste de l’assemblée constituante réduit les mondes possibles aux deux premiers scénarios, tandis que la stratégie des deux questions ouvre la voie à des possibilités inédites. Regardons de plus près les deux derniers scénarios (3 et 4), plus improbables, mais non pas dénués d’intérêt. D’un côté, dans le cas où la majorité de la population adhère à une constitution (de nature républicaine ou autre), mais ne parvient pas à gagner un 50%+1 pour l’accession à l’indépendance, seule une partie de la constitution sera compatible avec la constitution canadienne. L’Assemblée nationale du Québec aura donc adopté sa loi première, de façon partielle évidemment, les seuls articles compatibles avec la constitution canadienne ayant une portée « exécutoire ». Les autres articles seraient laissés en suspens, du moins pour un temps.

Ensuite, une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles viserait à faire reconnaître la nouvelle constitution du Québec par l’État fédéral. Or, il pourrait techniquement se produire une nouvelle « crise constitutionnelle », analogue à l’épisode du Lac Meech lorsque le Québec a été incapable de réintégrer la fédération canadienne. Si nous reprenons l’exemple de la Catalogne, le mouvement indépendantiste catalan a pris véritablement son envol lorsque la Cour constitutionnelle espagnole a refusé et invalidé la majorité des articles du statut d’autonomie de la Catalogne, déclenchant ainsi une immense vague de contestation populaire. Une relance du mouvement indépendantiste suite à la victoire du « Oui » pour la constitution, mais un « Non » pour l’indépendance n’est donc pas impossible.

Enfin, dans l’éventualité d’un refus de la constitution, mais d’une volonté forte pour l’indépendance, l’Assemblée nationale serait alors amenée à négocier la sécession du Québec avec l’État canadien, puis à relancer un processus constituant dans un second temps pour élaborer un nouveau projet de constitution. Entre-temps, une enquête publique sur le rejet de la première constitution permettrait d’identifier les causes et les obstacles qui pourraient expliquer la non-adoption du premier projet de pays. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’une constitution trop à gauche, ou encore trop marquée à droite (sur le plan économique ou identitaire) pourrait inciter une partie de la population à rejeter la constitution pour des raisons politiques ou idéologiques, même si une volonté commune de fonder un pays puisse être partagée par une majorité de Québécoises et Québécois. Autrement dit, le projet de constitution et l’indépendance du Québec sont deux questions distinctes sur le plan logique, bien qu’elles soient liées de façon étroite en réalité.

De plus, le fait qu’une majorité du peuple vote de façon claire et distincte sur la seule question du statut politique du Québec représentera une forme de légitimité démocratique accrue pour une éventuelle reconnaissance de la communauté internationale, absolument cruciale pour rendre pleinement effective l’indépendance du nouvel État. Ainsi, le gouvernement fédéral ne pourra sortir l’argument que le peuple québécois aurait voté pour une constitution sans savoir clairement qu’il s’engageait par le fait même à vouloir se séparer du Canada. Bref, le fait de poser deux questions permet de lever toute ambiguïté sur l’interprétation des résultats de la démarche et du vote référendaire. 


De l’arithmétique à l’imagination créatrice

Finalement, l’avantage stratégique d’un double vote lors du référendum consiste à diviser le camp fédéraliste sur le plan arithmétique. Si nous prenons l’exemple de la consultation sur l’avenir politique de la Catalogne de novembre 2014, le référendum posait deux questions : 1) Voulez-vous que la Catalogne devienne un État ? ; 2) En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet État soit indépendant ? Voici les résultats :

Oui-Oui : 80,76%
Oui-Non : 10,07%
Oui-Blanc : 0,97%
Non-Non : 4,54%
Blanc : 0,56%
Autres : 3,09%

Nous pouvons voir ici que le « bloc indépendantiste » est profondément uni, alors que le camp autonomiste ou anti-souverainiste est divisé en plusieurs catégories : Oui-Non, Oui-Blanc, Non-Non, etc. Évidemment, l’Assemblée nationale (de même que le gouvernement fédéral et la communauté internationale) pourrait exiger que l’accession à l’indépendance soit conditionnelle à un vote de 50%+1 sur la deuxième question, ce qui amènerait les mêmes aléas qu’un référendum avec une seule question. Néanmoins, le camp fédéraliste serait de toute façon divisé en préconisant plusieurs stratégies : boycott de la constituante et du référendum, vote en faveur de la constitution, mais contre l’indépendance, vote contre la constitution et l’indépendance (pour éviter toute crise constitutionnelle future), vote blanc, etc. Bref, il n’y aurait pas simplement le camp du Oui et le camp du Non, mais un bloc uni en faveur de la nouvelle République face à une opposition contradictoire à ce projet politique.

Certains pourront objecter que le camp du Oui serait peut-être aussi divisé, étant donné qu’il pourrait y avoir un désaccord sur le projet de constitution malgré une volonté commune de faire l’indépendance. Néanmoins, la nature même de l’exercice constituant consiste à atténuer les conflits et à trouver des principes, valeurs et normes communes par le biais d’un processus de délibération publique, critique et réflexive pour former un projet politique à vocation majoritaire. Si la finalité du processus constituant consiste à créer les bases institutionnelles d’un nouvel État, le camp indépendantiste aura toute la liberté d’élaborer ensemble un projet commun et de surmonter certaines divisions (pas toutes évidemment), tout en ralliant une partie des non convaincus qui pourront participer au processus et constater de leurs yeux les avantages potentiels découlant de la création d’une nouvelle communauté politique.

Le processus constituant, encore plus qu’une démarche référendaire classique, sert d’abord à créer une unité citoyenne et populaire en faveur de l’émancipation sociale et nationale. Si la finalité du processus est posée d’emblée, soit l’indépendance en vue de l’auto-gouvernement populaire, c’est-à-dire la démocratie pleine et entière, il faut encore que le peuple s’empare activement de cet objectif en élaborant conjointement sa volonté générale, et il ne peut y parvenir que par la construction collective d’un projet commun qu’il aura lui-même enfanté par sa propre démarche créatrice. L’auto-institution imaginaire de la société, la fabrique collective des significations communes, des idéaux, aspirations, droits et formes institutionnelles de la liberté politique, est ce qui permettra aux citoyens et citoyennes d’adhérer à un projet de pays qui sera leur propre fruit. Les institutions aliénées de l’État actuel, que ce soit celles du gouvernement fédéral ou provincial, seront dès lors remplacées par de nouvelles institutions issues d’un travail collectif d’imagination créatrice.

Décoloniser l’imaginaire, tel est la première tâche historique des forces émancipatrices. Pour ce faire, une démarche constituante réellement transformatrice a besoin d’avoir les coudées franches, une véritable page blanche, sur laquelle pourra être dessinée, ensemble, les formes, les mots et les idéaux d’une nouvelle communauté à venir. Tel est le sens de la rupture créatrice, d’un peuple à enfanter et d’une maison commune à inventer. 


[1] Éric Martin, « L’assemblée constituante est l’acte de naissance d’un État indépendant », Presse toi à gauche, 12 septembre 2014.
[2] Ibid.
[3] Pierre Mouterde, « À propos de la troisième voie proposée par Jonathan Durand Folco et Paul Cliche Québec solidaire mérite mieux que cela ! », Presse-toi à gauche!, 5 septembre 2017.

samedi 24 juin 2017

Au-delà de la fête nationale : le bonheur public

D'abord fête religieuse célébrant Jean Le Baptiste, la Saint-Jean était la fête des Canadiens français au XIXe siècle. Durant la Révolution tranquille, la fête se politise, elle se mélange à l'effervescence culturelle de l'époque avec les grands spectacles publics et les chansonniers populaires, pour enfin devenir officiellement fête nationale en 1977. Aujourd'hui, la Saint-Jean-Baptiste revêt encore les habits hérités des années 1960, mais sous une forme vieillie, édulcorée. La fête nationale s'est progressivement dépolitisée, le sens du collectif s'est effrité, et la logique sécuritaire s'est renforcée pour prévenir tout débordement festif. La période historique de la Révolution tranquille arrive à sa fin, telle une vague qui glisse et s'achève lentement sur le sable.

Nous avons besoin d'une seconde modernisation, d'une renaissance, d'un nouvel élan pour régénérer un sentiment essentiel à la vie collective : la liberté politique et le sens du bonheur public. Cette idée, loin d'être morte, a pourtant été recouverte par les promesses de la liberté de choix et du bonheur privé. Bien que plusieurs nationalistes conservateurs associent le danger du libéralisme au multiculturalisme, le principal problème n’est pas la pluralité, condition indispensable de l’espace public; c’est le repli sur la sphère privée, qui nous détache du monde commun. Comme le souligne Benjamin Constant, c’est une certaine idée de la vie bonne qui est venue s’imposer avec l’entrée du Québec dans la modernité. « Notre liberté à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l'indépendance privée. »

Si nous voulons nous déprendre de cette morose sociale, qui emprunte les formes diverses du cynisme, de l’indifférence ou de l’apathie, nous devons retrouver, par le biais de l’action collective, un trésor perdu qu’Hannah Arendt met au jour dans son fameux livre La condition de l’homme moderne. « Ce qu’ils appelaient liberté publique n’était pas un espace intérieur où se mettre à volonté à l’abri des pressions du monde, ni le liberum arbitrium qui mène la volonté à choisir entre les termes d’une alternative. Pour eux, la liberté ne pouvait exister que dans la sphère publique ; c’était une réalité tangible, du monde, une création humaine dont l’humanité devait jouir, plutôt qu’un don ou une capacité; c’était l’espace public créé par l’homme ou la place publique que l’Antiquité avait reconnue comme l’aire où la liberté apparaît et devient visible aux yeux de tous. »[1]

Cette conception particulière de la liberté, qui prend forme au cœur de la Cité, est indissociable d’une image de la vie heureuse, du bien vivre, d’une joie partagée alimentée par la résonance des individus qui mettent en commun leurs paroles et leurs actes dans un espace collectif. « Cette liberté qu’ils appelèrent plus tard « bonheur public », après y avoir goûté, et qui consistant dans le droit du citoyen à accéder à la sphère publique, à prendre part à l’exercice de la puissance publique – selon la formule de Jefferson, à devenir « un participant au gouvernement des affaires » - par opposition aux droits généralement reconnus qu’ont les sujets d’être protégés par le gouvernement, et au besoin contre la puissance publique, dans leur quête du bonheur privé, par opposition aux droits que seul un pouvoir tyrannique pourrait abolir. Le fait même qu’on ait choisi d’invoquer le « bonheur » pour réclamer une participation à l’exercice du pouvoir indique bien qu’existait dans le pays, avant la révolution, une notion similaire au « bonheur public » et que les hommes savaient qu’ils ne pouvaient pas être totalement « heureux » s’ils ne jouissaient que d’un bonheur circonscrit à leur seule vie privée. »[2]

Pour moi, le sentiment patriote, qui est peut-être surtout un instinct libertaire, une réminiscence de la liberté des Anciens, découle de cette soif de bonheur public. Le patriotisme, ce n’est pas d’abord l’attachement à un âge d’or, la célébration d’une longue tradition ou d’une continuité de survivance nationale, mais une réactivation du passé, ancrée dans le présent, et aimantée par un besoin viscéral de liberté. Certes, les formes culturelles et historiques d’une société donnée sont toujours déjà liées à cette exigence fondamentale, à ce désir d’émancipation et d’action commune. Mais une célébration simplement culturelle, voire folklorique, ne parviendra jamais à élever une société au-delà de la jouissance paisible des bonheurs privés.

C’est pourquoi, lorsque la fête nationale sera plus qu’un rituel ou une fête tranquille tournée vers la répétition mécanique d’une particularité culturelle, nous aurons collectivement ce sentiment étrange et étonnant, nous éprouverons une joie à la fois ancienne et nouvelle, celle d’une liberté en devenir et d’un bonheur réellement partagé. Ce temps viendra, comme une prochaine vague qui est sur le point de nous surprendre au milieu d’un creux de vague. Ce ne sera pas pour longtemps, car une société ne peut pas rester éternellement engourdie dans un contexte qui exige d’elle un surcroît d’énergie. Chassez la liberté, et elle revient au galop.

[1] Hannah Arendt, De la révolution, dans L’Humaine Condition, Gallimard, Paris, 2012, p. 434.
[2] Ibid., p. 437. 
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger

mardi 30 mai 2017

Les innombrables contradictions de la convergence

Introduction

Québec solidaire n’a pas fini d’entendre parler de son refus d’une convergence avec le Parti québécois lors des prochaines élections. En plus des reproches de dogmatisme, de fermeture et de favoriser les réélection des libéraux, les solidaires doivent aussi jongler avec le scandale entourant la non-divulgation de la feuille de route du OUI-Québec sur une démarche commune d’accession à l’indépendance. Face à ce contexte trouble, il est facile de jeter le blâme sur Québec solidaire, ou encore d’accuser simplement le Parti québécois de l’avoir cherché. Certes, cette conjoncture est déchirante pour plusieurs ; les moqueries, les accusations et le mépris, les émotions de colère, de déception, de hargne ou d’acrimonie prennent le pas sur la raison et l’analyse froide de la situation. Comme le souligne Hannah Arendt : « il s’agit là évidemment de réflexion, et l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de «vérités» devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »

Dans cet article, nous voudrions mettre en évidence le fait que les récentes décisions de Québec solidaire ne résultent pas seulement des choix des membres, mais aussi d’une série de contradictions présentes au sein du mouvement souverainiste. Il ne s’agit pas de nier que des décisions ont été prises par une série d’acteurs à la suite de nombreuses délibérations, car en bout de ligne ce sont toujours des humains en chair et en os qui décident et tranchent les débats. Mais il n’en demeure pas moins que les raisons fondamentales qui ont été évoquées et qui ont fait pencher la balance découlent des tensions structurelles d’un champ politique déterminé. En d’autres termes, les décisions collectives qui ont été prises ne sont pas d’abord une somme d’opinions individuelles, mais le résultat d’un ensemble complexe de contraintes qui s’imposent aux acteurs dans un contexte donné.

Pour éviter toute confusion, il faut noter qu’il ne s’agit pas ici d’analyser des contradictions logiques (comme l’idée d’un « cercle carré » par exemple), mais bien de mettre en relief des contradictions pratiques. Cela signifie que les problèmes pratiques auxquels sont confrontés les acteurs ne découlent pas simplement d’accidents ou de perturbations extérieures, mais bien des tensions internes d’un contexte déterminé. Selon cette interprétation, une crise résulte d’un conflit interne ou d’une opposition entre des exigences contradictoires présentes au sein d’un individu, d’une organisation, voire d’une forme de vie ou d’une société. Par exemple, la « question sociale » qui renvoie aux inégalités économiques produites par le capitalisme pose problème dans la mesure où il existe une contradiction inhérente à cette structure fondée sur une division de classes aux intérêts opposés. Mais il est également possible d’identifier des contradictions pratiques dans des films, drames et comédies romantiques où les individus doivent surmonter les multiples obstacles d’histoires amoureuses compliquées. Les dilemmes amoureux sont en quelque sorte les meilleurs exemples de contradictions pratiques à l’échelle de la vie affective.

Le fait d’adopter une grille d’analyse centrée sur les contradictions pratiques et non sur le simple comportement des organisations politiques permet de mettre en lumière la dynamique sous-jacente des choix effectués et les possibilités objectives qui pourraient débloquer la situation. Cette perspective permet également de montrer que la situation actuelle résulte de contradictions présentes au sein du Parti québécois, de Québec solidaire, et entre ces deux formations politiques. Ainsi, il ne s’agit pas de dire qu’un parti a tort alors que l’autre a raison, mais bien que chaque organisation avait des bonnes raisons d’agir comme elle l’a fait. Afin de ne pas sombrer dans le relativisme, il ne s’agit pas de dire que toutes les actions de chaque parti sont justifiées ; il s’agit plutôt d’expliquer l’enchaînement complexe des actions et réactions, c’est-à-dire la mise en relation des oppositions et la dynamique qui structurent les choix de chaque formation. 


Les raisons d’un échec

Tout d’abord, la proposition du Parti québécois de négocier des pactes électoraux avec Québec solidaire découle de trois principales raisons : 1) le déclin historique des appuis pour ce parti depuis les vingt dernières années ; 2) le fait de repousser l’accession à l’indépendance dans un deuxième mandat afin d’augmenter les chances de gagner contre les libéraux en 2018 ; 3) les multiples sondages qui corroborent l’hypothèse d’une impossibilité à prendre le pouvoir sans faire d’alliance avec d’autres partis. Par exemple, si le PQ était dans une phase historique ascendante et qu’il sentait qu’il pouvait prendre le pouvoir en proposant l’indépendance dans un premier mandat, il n’aurait pas eu besoin de mettre de côté son engagement premier pour battre les libéraux. Ensuite, si le PQ sentait qu’il était susceptible de gagner les élections par ses propres forces, jamais il n’aurait eu besoin de proposer des pactes électoraux. Cela signifie que la saga des alliances découle avant tout de la faiblesse politique et historique du PQ, qui doit absolument se tourner vers ses « alliés potentiels » pour assurer sa survie. Or, pourquoi avoir choisi de négocier d’abord avec Québec solidaire ?

Outre son ADN souverainiste, le PQ depuis René Lévesque est également d’obédience social-démocrate. Le parti a ensuite gardé une telle interprétation de son identité politique à travers le temps, même si l’action publique du PQ une fois au pouvoir est maintes fois entrée en contradiction avec cette appellation à travers son histoire (coupe de 20% des salaires de la fonction publique et loi spéciale en 1982, déficit zéro de Lucien Bouchard en 1996, austérité de Nicolas Marceau en 2013). Or, la popularité décroissante de l’austérité sous le régime Couillard amena le PQ à se repositionner dans son nouveau programme pour « faire du Québec une social-démocratie d’avant-garde », ce qui le rapproche évidemment des positions de Québec solidaire. Outre cette relative proximité idéologique « souverainiste de centre gauche » (nous y reviendrons), le PQ a également intérêt à converger avec QS pour des raisons stratégiques. La nette prédominance du PQ sur le plan électoral (25,4% et 30 sièges pour le PQ, vs 7,6% et 3 sièges pour QS aux élections de 2014) fait en sorte que QS représente un partenaire utile et relativement inoffensif. Les solidaires ont objectivement intérêt à augmenter leur députation et à sortir de la ville de Montréal, et ils pourraient difficilement imposer des changements importants au sein PQ compte tenu de son plus faible poids politique.

Or, sous cette « convergence progressiste » se cache une contradiction au cœur de la « question nationale » : la question identitaire. Sur ce plan, le déclin historique du PQ l’a amené à expérimenter la stratégie de la Charte des valeurs en 2013, laquelle visait à utiliser le débat sur la laïcité et les accommodements raisonnables pour accentuer la polarisation identitaire entre majorité et minorités, et ce dans une perspective d’« affirmation nationale ». Plus qu’une simple tactique électorale, il s’agissait bien d’une stratégie visant à reconstruire l’identité collective autour de cet enjeu, en espérant passer de la simple affirmation culturelle à la nécessité d’une auto-détermination politique. La stratégie consistait essentiellement à construire un « projet majoritaire » en adoptant une Charte des valeurs liée à l’identité québécoise, laquelle aurait nécessairement été invalidée par la Cour suprême du Canada et la Charte canadienne des droits et libertés, ce qui aurait amené une « crise constitutionnelle » et un « déni de reconnaissance » propice à la relance du mouvement indépendantiste. Pour le meilleur (et pour le pire pour certains), ce projet a échoué le test électoral, car le PQ n’a pas jugé opportun de construire un consensus autour de la question, préférant jouer la carte de la wedge politics pour se positionner comme le grand parti de l’identité nationale.

Or, c’est bien cette stratégie qui a ultimement fait échouer le projet de convergence avec Québec solidaire, car ce parti avait posé dès le début la condition non négociable d’une approche souverainiste inclusive. Évidemment, certains souligneront que le PQ aurait pu bouger sur la question identitaire afin de favoriser une convergence électorale, même si Lisée a réaffirmé une semaine avant le Congrès de QS qu’il ne reculerait pas d’une miette sur cette position. Or, Lisée n’avait pas le choix de réaffirmer son approche de la « concordance culturelle » anti-multiculturaliste et anti-interculturaliste, à cause d’une contradiction interne entre l’aile inclusive et l’aile conservatrice du PQ. Si Lisée avait décidé d’adopter une approche inclusive pro-solidaire, un important backlash au sein de son parti aurait accéléré le passage de nombreux membres vers la CAQ qui a récemment réaffirmé ses positions nationalistes et identitaires. Ce n’est pas pour rien que Lisée a été élu chef en lieu et place d’Alexandre Cloutier et Véronique Hivon (plus inclusifs) ou Martine Ouellet (indépendantiste avant tout) ; c’est parce qu’il a joué la carte identitaire avec habilité pour séduire sa base électorale qui croit de moins en moins en la possibilité objective de l’indépendance à court terme, et de plus en plus au besoin de protéger l’identité culturelle contre les menaces extérieures (islam, mondialisation, etc.). Contrairement au « moment PKP » qui avait soulevé l’espoir d’une relance de l’indépendance, le choix de remiser celle-ci dans un deuxième mandat implique de miser sur le seul levier disponible pour assurer l’intégrité et l’unité du parti ; l’affirmation forte d’une culture nationale.

C’est bien cette contradiction entre la stratégie identitaire et la stratégie indépendantiste – qui coexistent toutes deux au sein de la « question nationale » – qui explique en bonne partie l’échec de la convergence progressiste. Paradoxalement, celle-ci n’avait pas pour objet ni l’indépendance, ni l’affirmation nationale, mais plutôt une série de positions progressistes. Autrement dit, si Lisée avait pu montrer une ouverture sur la question identitaire (en revenant sur certaines affirmations passées, ou en ne s’acharnant pas sur la commission d’enquête sur le racisme systématique), les raisons contre la convergence au sein de Québec solidaire n’auraient pas autant prévalu. De même, si l’épisode de la Charte n’avait jamais eu lieu, la convergence « social-démocrate » aurait presque certainement passé la première étape de la phase exploratoire, et ce malgré les réticences de l’aile gauche de QS qui rappelle à maintes reprises le bilan péquiste en matière de politiques socioéconomiques.

De surcroît, l’agenda référendaire n’aurait pas causé de problème pour la convergence PQ-QS, car les deux partis s’entendent essentiellement sur la même position à l’heure actuelle. Lors de son Congrès de 2016, les solidaires ont décidé d’opter pour une assemblée constituante avec un « mandat ouvert », laquelle implique la possibilité de rédiger la constitution interne du Québec sans nécessairement changer son statut politique. Cela peut sembler une contradiction aux yeux des indépendantistes, mais il n’en est rien, car il s’agit très précisément de la position du PQ qui sera soumise au vote lors de son congrès en septembre 2018. Comme QS, le PQ a pour objectif de faire du Québec un pays indépendant, disposant de l’ensemble des moyens (lois, impôts, traités) pour permettre une véritable souveraineté politique et économique. Concernant la démarche pour atteindre cet objectif, le PQ souhaite mettre en place un processus constituant visant à rédiger, dans un premier mandat, la constitution interne du Québec. Ce n’est qu’en 2022 qu’une assemblée constituante serait lancée pour rédiger la constitution d’un Québec indépendant. Bien que la position actuelle de QS ne prévoit pas le découpage de ce processus en deux étapes, elle est tout à fait compatible avec la position du PQ. Ainsi, les deux principaux partis souverainistes convergent actuellement sur la question centrale de la stratégie indépendantiste. 


L’imbroglio de l’entente historique

Or, comment expliquer les dérapages entourant « l’entente historique » d’une démarche commune d’accession à l’indépendance qui a été signée par les représentants des quatre partis souverainistes (PQ, QS, ON et le Bloc) ? Pourquoi Andrés Fontecilla a-t-il signé l’entente dans un premier temps, alors que le Comité de coordination nationale (CCN) de QS l’a désavoué quelques jours plus tard, et insisté pour que l’entente soit gardée secrète jusqu’à la fin du Congrès de mai 2017 ? En fait, cela découle d’une contradiction interne à QS entourant la question de l’indépendance. Non pas que la position actuelle de QS serait contradictoire, au sens d’une incohérence ou d’une incongruité ; il est tout à fait possible de défendre la position d’une « assemblée constituante ouverte » pour rallier les personnes non convaincues et favoriser une démarche inclusive d’accession à l’indépendance. C’est d’ailleurs la principale raison qui fut soulevée par les membres lors du Congrès de 2016, laquelle a permis à une majorité relative de l’emporter vis-à-vis un nombre (non négligeable) de membres qui étaient plutôt favorables au fait de donner un mandat clair de rédiger la constitution d’un Québec indépendant. En fait, la contradiction renvoie plutôt à l’opposition entre d’une part la position récemment réaffirmée par le parti (mandat ouvert), puis d’autre part la volonté de QS de converger avec d’autres partis, notamment Option nationale (qui préconise un mandat clair). Autrement dit, il s’agit d’une contradiction entre l’ouverture et la clarté de la démarche indépendantiste.

Cette contradiction est devenue particulièrement vive depuis que le chantier « Renouveau politique » fut voté lors du Conseil national de novembre 2016. Celui-ci impliquait une ouverture à négocier avec les mouvements sociaux, groupes de la société civile et autres partis indépendantistes, ce qui impliquait notamment de s’asseoir à la table du OUI-Québec pour discuter d’une démarche commune d’accession à l’indépendance. En toute cohérence, QS a discuté avec les autres partis indépendantistes pour établir une démarche commune, et celle-ci a abouti pour diverses raisons à la stratégie d’une constituante qui aurait pour mandat de rédiger la constitution d’un Québec indépendant.

Dans cette situation, Andrés devait nécessairement signer cette entente pour favoriser la convergence, sinon QS aurait rompu les négociations avant le Congrès, alors que le parti ouvrait au même moment la possibilité d’alliances politiques avec le PQ et ON. Si QS avait refusé a priori l’entente du OUI-Québec, à cause de la position du « mandat ouvert » adoptée en 2016, il aurait sabordé d’emblée le rapprochement avec Option nationale, lequel était notamment mis de l’avant par Gabriel Nadeau-Dubois qui est devenu le co-porte-parole du parti. Par ailleurs, alors que le CCN n’avait pas de position consensuelle sur les alliances politiques avec le PQ, et qu’il était à vrai dire profondément divisé sur la question, il ne pouvait pas quitter la table du OUI-Québec ou répudier publiquement l’entente sans envoyer le signal d’une fin de non-recevoir avant le Congrès de mai. En d’autres termes, les dirigeant·e·s du parti ne voulaient pas signer la mort des alliances avant que les membres puissent se prononcer sur la question.

À l’inverse, si le CCN de QS avait accepté la signature de l’entente sur la démarche d’accession à l’indépendance du OUI-Québec, il serait clairement allé à l’encontre de la position officielle du parti, et il est certain qu’un mécontentement général de la base militante aurait vu le jour, avant et durant le Congrès. En d’autres termes, QS était littéralement coincé par les implications contradictoires de sa propre position sur la constituante ; s’il l’avait assumé, il aurait dû refuser l’entente du OUI-Québec, dire adieux à une fusion avec ON et mettre en péril la convergence avec le PQ avant même la tenue du Congrès ; si le CCN n’avait pas respecté la position officielle du parti pour garder une ouverture aux alliances politiques potentielles, les solidaires auraient fortement désavoué la décision de la direction, amenant une importante crise de confiance à l’interne.

Autrement dit, la seule solution possible pour « sauver la face » du parti était de cacher délibérément l’entente jusqu’à ce que le débat sur les alliances ait lieu. Certes, sur le plan de la transparence, le CCN aurait dû montrer publiquement son désaccord avec le OUI-Québec dès le mois d’avril, ce qui aurait considérablement refroidi toute convergence alors qu’une partie importante de la direction de QS et de nombreux membres du parti souhaitaient un rapprochement. C’est pourquoi dans un cas comme dans l’autre, la contradiction entre la transparence et la stratégie de convergence (avec le PQ ou ON) menait à une situation délicate, contradictoire, voire explosive. Et c’est bien la déflagration de cette bombe à retardement qui a ressurgi durant la semaine qui a suivi le Congrès de QS, après qu’une majorité forte des membres aient voté pour une négociation en vue d’une fusion avec ON, tout en s’opposant fermement à toute alliance avec le PQ.

Admettons maintenant que les solidaires auraient voté pour des discussions exploratoires avec le PQ sur des pactes électoraux ; nous pouvons imaginer que les déboires entourant l’entente du OUI-Québec auraient moins provoqué de remous, car la négociation aurait pu reprendre après coup. Certes, il y aurait eu un mécontentement important entourant l’opacité et la manipulation de l’agenda du Congrès de QS, mais cela aurait créé moins de vagues que dans le cas d’un refus net de toute alliance avec le PQ qui a visiblement traumatisé bon nombre de gens, solidaires et péquistes inclus. Ainsi, la contradiction entre le souci démocratique et l’impératif stratégique saute aux yeux de façon d’autant plus violente que ni la transparence ni la convergence avec le PQ n’étaient au rendez-vous. Si QS avait été transparent et que la convergence avait échoué ; QS aurait fait signe d’intégrité malgré la déception péquiste. À l’inverse, si QS avait gardé l’entente secrète mais que la convergence avait fonctionné, QS aurait montré plus d’ouverture et préservé une image plus positive auprès du grand public. Malheureusement, c’est plutôt la perception de fermeture idéologique et des manigances du « politburo » qui sont au rendez-vous. En voulant bien faire, QS se retrouve à porter l’odieux d’un échec moral et d’un cul-de-sac stratégique.

Par cette brève reconstruction normative du contexte politique actuel, nous avons voulu montrer que la situation ne peut être interprétée de façon manichéenne, c’est-à-dire comme « toute la faute à QS » ou « c’est à cause du PQ ». Aucun parti ne sort indemne de cette confrontation, et chacun devra subir les conséquences d’un enchevêtrement complexe de contradictions présentes au sein du mouvement indépendantiste et de ses multiples organisations. Maintenant, cette cacophonie signifie-t-elle la débâcle complète du PQ, de QS, et une réélection mécanique des libéraux ? À vrai dire, la mise en évidence des contradictions risque fort probablement d’accélérer leur résolution, c’est-à-dire la transformation de la situation par le dépassement des tensions internes à chaque parti. Encore une fois, il n’y a rien de nécessaire ou d’inéluctable dans le monde politique, qui n’est pas un univers statique régi par des lois universelles. C’est un espace complexe où les acteurs doivent affronter de multiples défis en essayant autant que possible de dépasser les tensions liées à leur organisation, répondre intelligemment aux gestes de leurs adversaires, et entreprendre les actions nécessaires pour atteindre leurs objectifs respectifs. Dans la situation présente, que cela signifie-t-il ? 


De l’union nationale à l’unité populaire

Du côté du Parti québécois, Lisée s’est engagé à gagner contre les libéraux en 2018, ce qui implique qu’il n’a pas le choix de mobiliser tous les moyens nécessaires pour atteindre son objectif. Si le PQ échoue aux prochaines élections, non seulement Lisée perdra la face et devra démissionner ; c’est l’existence même du PQ qui sera menacée. Cela ne signifie pas qu’en cas d’échec ce parti disparaîtra du jour au lendemain ; mais la collision pourrait être tellement forte que le parti pourrait se voir littéralement marginalisé, tant par la CAQ sur sa droite que par QS sur sa gauche. Bref, l’impossibilité pour le PQ de prendre le pouvoir seul et l’impossibilité de converger avec QS amèneront Lisée à tenter la dernière option, la solution finale ; le rapprochement vers la CAQ. Celle-ci pourrait prendre la forme d’une tentative de récupérer du discours de la CAQ pour séduire sa base électorale, ou encore d’une alliance avec ce parti.

Encore une fois, il y a une série de contradictions entre le PQ et la CAQ, mais comme nous l’avons expliqué dans un précédent texte, celles-ci ne sont pas insurmontables, car l’impératif de victoire électorale pourrait vite prendre le dessus. En ce sens, le PQ ne ferait qu’assumer le virage idéologique et stratégique qu’il a entrepris sous le règne Marois ; en renonçant à l’indépendance à court terme, la seule raison d’être ou outil de mobilisation restant demeure la protection de l’identité nationale, notamment sur le plan de la « souveraineté culturelle ». Et c’est précisément sur ce point que le nouveau programme du PQ, qui sera adopté en septembre 2018, converge parfaitement avec l’orientation de la CAQ. Cela ne veut pas dire que les deux partis feront une grande alliance, et encore moins qu’il fusionneront, mais ils pourraient très bien essayer de négocier des pactes électoraux pour éviter de diviser le « vote nationaliste », car il serait contreproductif de faire une rude concurrence entre deux programmes identitaires qui courtisent exactement la même base électorale.

La réussite d’une telle stratégie permettrait de réunifier le bloc historique nationaliste, Legault revenant en quelque sorte dans le giron péquiste qu’il avait abandonné en 2009. En fait, c’est l’élection de 2007 qui avait mené à l’ascension fulgurante de l’ADQ et la relégation du PQ comme deuxième parti d’opposition. Le virage « nationaliste conservateur » autour de la fameuse question des accommodements raisonnables visait précisément à surmonter la contradiction du PQ qui n’arrivait plus à mobiliser sa base sociale en l’absence du projet d’indépendance dans un horizon rapproché. Dix ans plus tard, le débat identitaire n’est toujours pas réglé, et l’inaction des libéraux ne fait qu’alimenter cette spirale au profit de groupes nationalistes qui cherchent à mobiliser leurs troupes en l’absence d’une croyance partagée en la souveraineté.

De son côté, Québec solidaire pourrait surmonter ses contradictions de deux manières opposées : s’il décidait de faire de la gauche ou de la question sociale une priorité absolue sur la question nationale, il devrait revoir sa position pour épouser la possibilité de l’indépendance (si nécessaire, mais pas nécessairement), en axant son discours uniquement sur les inégalités sociales, taxer le 1%, réinventer la démocratie, etc. Ce serait une position à la fois stratégique et cohérente sur le plan idéologique, car le parti pourrait alors ratisser encore plus large sur l’île de Montréal, tout en allant chercher plusieurs personnes de centre gauche dans différentes régions qui ne croient pas vraiment en la possibilité objective de l’indépendance à court terme. QS miserait ainsi sur une vague orange, les orphelins politiques, voire le vote de contestation, en séduisant les gens qui sont dégoûtés par la politique et/ou qui veulent dépasser le clivage souverainiste/fédéraliste ; et Dieu sait qu’il y a bon nombre de personnes dans cette situation au Québec.

Or, dès que QS décide de faire de l’indépendance un axe de sa campagne électorale, il se met un doigt dans l’engrenage et n’a plus le choix d’assumer sa position qui alimente la division souverainiste/fédéraliste. À ce jeu, aussi bien assumer pleinement cette perspective et montrer un leadership sur la question nationale, tout en manifestant une approche pleinement démocratique, novatrice et inclusive. Jusqu’à maintenant, l’approche de l’Assemblée constituante constituait un point de démarcation, voire une « marque de commerce » permettant de distinguer l’approche solidaire de la stratégie péquiste référendaire. Or, depuis que tous les autres partis indépendantistes ont appuyé la position du OUI-Québec, QS a perdu le monopole de cette démarche. S’il se braque sur sa position et refuse de rejoindre le « nouveau consensus » du mouvement souverainiste, il risque par le fait même la marginalisation de sa démarche, qui se verra récupérer par d’autres organisations comme le PQ, ON et le Bloc québécois qui la défendront à travers leur vision respective.

À l’inverse, si QS assume son leadership sur la question nationale tout en restant ferme sur sa position identitaire inclusive, il devra se rapprocher d’ON afin de former un grand pôle progressiste et indépendantiste. En fait, il s’agit exactement de la position adoptée par le dernier congrès solidaire, laquelle fut favorisée par le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois qui a « décomplexé » le parti qui était un peu frileux sur la question il n’y a pas si longtemps. Il suffit parfois de dire « c’est par là que nous allons » pour que les gens suivent comme si cela allait de soi. Telle est la marque du leadership qui n’est pas synonyme de contrainte, de domination ou de manipulation, mais de persuasion ; c’est la capacité d’influencer les autres par certaines qualités morales, discursives et intellectuelles. Gramsci utilise le terme technique d’hégémonie pour désigner l’influence politique et culturelle d’un groupe particulier sur le reste de la société. Pour prendre le pouvoir, il faut donc mener une lutte politique, culturelle et idéologique, c’est-à-dire établir son influence et forger des alliances pour créer un bloc historique capable de représenter l’intérêt général de la collectivité.

À l’heure où les contradictions du PQ minent son hégémonie, tant sur le plan progressiste que sur son flanc nationaliste, celui-ci devra essayer de rétablir son influence en accentuant le « pôle identitaire » de la question nationale ; à l’inverse, Québec solidaire ne peut réussir son pari qu’en développant son hégémonie sur le « pôle indépendantiste » afin de forger un bloc démocratique et progressiste. Contre l’« union nationale » PQ-CAQ, il s’agit de construire une « unité populaire » des forces vives du changement social, tant sur le plan économique, politique et culturel. Pour ce faire, QS doit affronter la dernière contradiction qui l’empêche de développer son hégémonie sur le mouvement indépendantiste : sa position sur l’assemblée constituante. 


En route vers l’hégémonie ?

Nous arrivons ici au terme de notre réflexion ; compte tenu des circonstances, la seule façon pour QS de regagner en force ne consiste pas à réitérer la position d’un « mandat ouvert » de l’assemblée constituante. Une telle position est possible et cohérente, mais elle ferait automatiquement échouer une alliance/fusion avec ON. C’est une stratégie possible, mais le coût d’un tel choix serait élevé ; en plus d’avoir tourné le dos au PQ, QS renoncerait à s’allier avec son plus proche allié, et refuserait définitivement de s’associer à la démarche commune du OUI-Québec. Dans ce cas, aussi bien rompre complètement avec le mouvement souverainiste, et assumer le fait que la question sociale est une priorité absolue et l’indépendance un simple instrument ou accessoire ; cela nous ramènerait alors à l’option évoquée plus haut. Au contraire, si QS accepte son indépendantisme de façon pleine, assumée, cohérente et décomplexée, il doit prendre le terreau par les cornes et faire un choix pour dépasser cette contradiction ; réviser sa position et gagner l’hégémonie sur le mouvement indépendantiste.

Bonne nouvelle : si QS décide d’aller de l’avant dans cette direction, le parti a devant lui une conjoncture très favorable, et sans doute la plus favorable de son histoire. Il faut remarquer ici la grande faiblesse du Parti québécois qui ne peut pas s’engager à une démarche indépendantiste dans un premier mandat, et qui devra, qui plus est, se rapprocher ou s’associer avec la CAQ pour éviter de perdre la face en 2018. Cette situation provoquerait une insatisfaction large pour l’aile progressiste et indépendantiste du PQ, laquelle reste encore accrochée à ce parti faute d’une alternative susceptible de remplacer le PQ. Or, une alliance QS-ON, voire une fusion (qui pourrait impliquer un changement de nom ou pas) pourrait ouvrir une dynamique nouvelle, voire une seconde phase dans l’expansion de la gauche indépendantiste. C’est cette possibilité objective qu’une nouvelle organisation de gauche et indépendantiste élargie pourrait exploiter pour reconfigurer l’espace politique à son avantage.

De plus, l’« entente historique » du OUI-Québec concernant la démarche commune d’accession à l’indépendance, même si elle n’a pas encore été entérinée officiellement par QS (à cause de la position adoptée au Congrès de 2016), permet d’établir les bases objectives d’une alliance QS-ON. En effet, il s’agit d’une part de rédiger la constitution du Québec, puis de voter séparément sur la question du statut politique du Québec lors du référendum. Ainsi, cette démarche indique clairement que l’objectif est à la fois de rédiger démocratiquement la constitution du Québec, puis de mener ce pays vers l’indépendance. En même temps, si le peuple refuse l’indépendance lors du référendum, il se retrouvera alors avec la constitution interne du Québec, laquelle inclura l’ensemble des articles compatibles avec la constitution canadienne. En d’autres termes, il s’agit en quelque sorte d’écrire la constitution du Québec indépendant, tout en rédigeant en même temps une constitution provinciale si jamais le peuple décide de ne pas voter en faveur de l’indépendance au terme du processus. Si jamais QS et ON s’entendent sur cette démarche, tandis que leur programme sur le plan socio-économique convergent presque complètement, alors il y aura enfin un parti politique unique qui aura adopté la position officielle du OUI-Québec de façon pleine, entière et assumée. Le PQ sera donc prêt à être remplacé.

Évidemment, il y aura certainement des objections internes à QS qui mettront en évidence les positions contradictoires des membres du parti, dont un nombre important sont en faveur d’un mandat ouvert. Or, il faut rappeler ici que lors du dernier Congrès de mai 2016 où la position sur l’assemblée constituante fut adoptée, il y avait une forte polarisation entre les partisans du mandat ouvert et les adeptes du mandat fermé (mandat clair ou confus, selon les préférences), alors que toute une gamme d’options proposaient l’idée de deux questions, deux projets de constitution, au moins un projet de constitution dont celui d’un Québec indépendant, etc. Ainsi, la position du OUI-Québec pourrait servir de base pour la discussion, tout en essayant de parvenir à une position commune et adaptée pour assurer une convergence indépendantiste réussie. À ce titre, il faut noter la conjoncture complètement différente qui distingue le débat relativement hors sol et abstrait de mai 2016, et l’échange qui aura lieu l’automne prochain suite à une éventuelle proposition d’alliance ou de fusion avec ON. Le leadership du parti, les enjeux politiques, l’échéancier électoral, l’entente du OUI-Québec et la non-convergence avec le PQ donneront une toute autre couleur aux discussions.

Enfin, cette longue analyse ne fait que réitérer les tâches qui s’imposent à nous pour sortir du marasme actuel, lequel découle moins de choix stupides, mauvais ou irrationnels, que d’une dynamique qui force les organisations politiques à clarifier leurs positions et à dépasser leurs contradictions. Du conflit naît non seulement la lutte, mais la réalisation de possibilités non encore envisagées. Les contradictions mènent à la fois au chaos et à la création. Comme disait Héraclite : Polemos panton men pater esti ; le conflit est père de toute chose. 

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

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