dimanche 14 septembre 2014

De la structure logique du projet politique


Le projet politique, entre programme et plateforme électorale

« Un projet collectif ne saurait s’identifier d’abord avec le programme d’un parti. Non pas qu’il faille mépriser les partis politiques. Ceux-ci représentent des agglomérations d’opinions, des rassemblements d’intérêts et d’idées qui ont fait surface dans une conjoncture historique et qui, au risque de se scléroser, perdurent parfois par la suite. Mais les partis ont leur logique propre et qui leur vient d’abord des nécessités du combat qu’ils mènent pour l’accession au pouvoir. Ils écrèment les projets qui naissent alentour, quitte à faire des compromis plus discrets avec les forces, plus obscures aussi, qui travaillent les collectivités. Il faut donc, lorsqu’on s’interroge sur le destin des sociétés, chercher au fond le projet collectif. » -Fernand Dumont[1]

Pour que la gauche politique devienne réellement populaire, elle ne doit pas seulement évoquer l’expression « projet de société », mais le définir clairement et simplement. Comme l’affirme de manière lapidaire Charles Gagnon : « que signifie en effet ce « projet de société » dont on a réclamé la formulation lors des séances des Commissions régionales sur l’avenir du Québec ? Primo, réclamer un projet de société, c’est admettre qu’on n’en a pas… à moins de considérer qu’un tel projet résulterait de l’amalgame de toutes les revendications populaires existantes. »[2] Il serait quand même excessif d’affirmer que la gauche n’a pas de projet collectif, mais celui-ci demeure encore hésitant quant à ses objectifs. Elle veut certes une société juste, mais celle-ci est-elle compatible avec le système capitaliste ? Elle veut un « pays de projets », mais qu’elle est sa vision concrète d’un Québec indépendant ?

Pour l’instant, Québec solidaire est tiraillé par deux processus qui fonctionnent séparément selon des logiques et des rythmes très différents. D’une part, le processus d’élaboration du programme rassemble patiemment les demandes de la société civile par des « cercles citoyens », des commissions thématiques sectorielles (économie, environnement, santé, etc.) et des associations locales qui formulent des propositions, articulées par la commission politique puis un comité synthèse qui réunit les amendements pour les faire adopter en congrès. Après plusieurs enjeux programmatiques et un lourd processus de démocratie participative, lent, mais régulier, le parti aura complété son programme après 10 ans d’existence. D’autre part, les communiqués de presse, les interventions publiques et les plateformes électorales sont déterminés par le rythme rapide et saccadé de l’arène parlementaire, du fil d’actualités, des échéanciers électoraux et de la conjoncture politique du moment. Ce travail stratégique est principalement dirigé par le comité de coordination national, l’équipe de l’aile parlementaire, l’équipe des communications et les employés du parti.

Les grandes valeurs de la déclaration de principes et les innombrables points du programme servent alors de base pour orienter le discours solidaire dans une sphère politique tracassée et un espace public fluctuant, sans qu’il soit possible de tracer les jalons de la société à construire. Outre le fait que la division fonctionnelle de ces deux processus peut mener à des problèmes de communication et de démocratie (comme tout parti politique), cette dislocation entre le programme et la plateforme électorale fait perdre de vue l’élément qui permet de les relier : le projet politique. Celui-ci est ce qui donne une articulation logique aux réformes du programme et une lisibilité pour la conscience populaire. Le projet politique définit en quelque sorte l’architecture conceptuelle du programme et le design sensible qui permet de faciliter son appropriation par les gens ordinaires avant, pendant et après la période électorale. Il s’agit d’une interface qui doit être non seulement belle, mais fonctionnelle, pratique et intuitive pour le commun des mortels. S’il y avait un livre à écrire, son titre serait : Traité d’ergonomie politique.

L’ergonomie politique ne se limite pas à l’image médiatique, à la communication ou au marketing, car ceux-ci sont des instruments graphiques et stratégiques au service d’une « vision du monde », c’est-à-dire un schème conceptuel et pratique, un ensemble systématique d’idées permettant d’éclairer l’expérience et de guider l’action. Autrement dit, la gauche a besoin d’une philosophie politique et d’imagination spéculative pour lier ses grands principes au monde vécu dans un tout cohérent. Cette conception s’inspire de celle du philosophe Alfred North Whitehead : « La philosophie spéculative est la tentative pour former un système d’idées générales qui soit nécessaire, logique, cohérent et en fonction duquel tous les éléments de notre expérience puissent être interprétés. Par cette notion d’« interprétation », je veux dire que tout ce dont nous sommes conscients, en tant qu’aimé, perçu, voulu ou pensé, doit avoir le caractère d’un cas particulier du schème général. »[3]

Si un discours politique ne pourrait avoir la même généralité qu’une philosophie complète ou une conception intégrale du monde, il doit viser le même degré de systématicité quant à son propre champ d’application, soit l’interprétation et la transformation de la réalité sociale. Le projet collectif doit se refléter dans le programme politique, et son adéquation se manifeste lorsqu’il dépasse des généralités abstraites pour départager concrètement les grandes alternatives auxquelles la société fait face.

« Nous avons l’habitude de ne guère prendre au sérieux les programmes politiques. Ceux-ci n’ont été ici, à de très rares exceptions près, que des prétextes. Nos partis traditionnels sont des organisations à clientèles. On vote pour eux selon la conjoncture du moment ou par habitude. Parfois on y est attaché par des intérêts. Leurs idéologies portent sur des thèmes très généraux, faute de pouvoir mettre ensemble les impératifs concrets et aussi pour laisser pleine liberté de manœuvre devant les variations des opinions. L’autonomie, un Québec prospère, des révisions constitutionnelles, un Québec fort dans un Canada fort, égalité ou indépendance, un nouveau Québec, une société juste… toutes choses qui ne constituent pas vraiment un programme et qui ne sauraient non plus attirer la réflexion critique. […]

Si l’on adhère vraiment à l’idéal démocratique, il faut d’abord croire à la fonction originale de la politique. Celle-ci doit mettre en évidence les choix fondamentaux des sociétés. Ce n’est pas seulement l’administration, mais aussi l’idéologie qui peut introduire la cohérence des objectifs dans la vie sociale. Dans la multiplicité des pouvoirs et dans le grouillement des opinions, le citoyen a besoin que les partis lui offrent de grandes alternatives. Non pas des objectifs si généraux qu’ils excluent à l’avance les débats : comment être en désaccord avec des slogans comme la société juste, un nouveau Québec ou un Québec prospère ? Si l’on veut que nos démocraties survivent et se développent, les partis devront mettre des plans, c’est-à-dire de grands objectifs assortis de moyens, dans les enjeux électoraux. »[4]

                                                Généalogie des plateformes solidaires

Si nous analysons brièvement les deux dernières plateformes électorales de Québec solidaire, nous verrons à l’œuvre le tâtonnement d’un projet politique en quête de lui-même. Lors des élections de 2012, le parti élabora une première synthèse sous la forme du Plan vert. Un développement économique pour une prospérité partagée[5]. Celui-ci définissait un réel plan de développement économique, écologique et solidaire en réponse au projet du Plan Nord de Jean Charest. Son but affiché était de « transformer l’économie » pour surmonter la crise écologique, redistribuer la richesse et créer des emplois stables pour tout le monde par une série de mesures structurantes touchant une foule de secteurs : transition énergétique (chantier d’efficacité énergétique, développement des transports collectifs et des énergies renouvelables pour sortir du pétrole) ; réappropriation des ressources naturelles (redevances minières et sur l’eau) ; développement des coopératives et entreprises collectives (culture, logement, logiciels libres) ; renforcement des services publics et la sécurité sociale (Pharma-Québec, soins à domicile, revenu minimum garanti).

Cette simple énumération démontre la complexité de ce projet politique, comme si le parti avait voulu résumer l’ensemble de son programme dans un tout petit document électoral. Le Plan vert représente donc un grand parapluie sous lequel tombe pêle-mêle un ensemble de questions distinctes : justice sociale, transition écologique, démocratisation de l’économie, éducation, santé, réforme fiscale, emplois verts, etc. Il n’aborde pas la question des institutions politiques, la corruption, la question nationale, etc. On peut certes souligner que l’objet du Plan vert est de rendre intelligible la vision économique de Québec solidaire et non sa conception de la démocratie ; or, pourquoi ne pas parler la question du modèle agricole et parler des programmes sociaux ? Ce projet aborde une série de problèmes pertinents et propose un ensemble de réformes intéressantes, mais celles-ci ne sont pas articulées clairement pour être comprises par la majorité des gens ; il s’agit moins d’un tout cohérent qu’une collection de mesures cherchant à créer des emplois. Le problème de la gauche actuelle se résume comme suit : comment dépasser cette manie de la liste d’épicerie ? Somme toute, le Plan vert ne représente pas « un système d’idées générales qui soit nécessaire, logique, cohérent et en fonction duquel tous les éléments de notre expérience puissent être interprétés ».

Un certain progrès se manifeste lors de la campagne électorale de 2014, où Québec solidaire décline son projet politique en trois axes : pour l’amour d’un Québec juste, vert et libre. Nous passons donc d’un programme unifié mais confus, à trois questions distinctes, qui risquent néanmoins de ne pas former un tout interdépendant. Si le Plan vert prenait racine dans le printemps québécois et représentait une alternative au projet libéral, la plateforme de 2014 répondait directement à trois problèmes du gouvernement Marois : la justice sociale s’opposait à l’austérité, la sortie du pétrole aux projets d’oléoducs, la souveraineté inclusive au nationalisme identitaire de la Charte des valeurs. On traite ici la question sociale, écologique et nationale en silo, ce qui améliore l’intelligibilité des enjeux particuliers, mais nuit à la compréhension globale du projet solidaire.

Par ailleurs, les enjeux sectoriels n’étaient pas abordés selon la perspective des classes populaires, mais sous une « forme citoyenne » qui s’adresse surtout aux personnes progressistes, pauvres, jeunes, et familles habitant dans les milieux urbains. Par exemple, la justice sociale prend la forme de la lutte contre la pauvreté, la défense du secteur public et de la réduction des inégalités, en proposant des mesures mineures et correctives comme l’abolition de la hausse des tarifs, la chasse aux gaspillages, l’ouverture 24 heures sur 24 des CLSC et 25 000 emplois dans les services publics.

De son côté, la sortie du pétrole d’ici 2030 se décline par un plan en trois étapes : 1) (2015-2020) développement massif du transport en commun, réduction du gaspillage d’énergie, programmes d’innovation et d’éducation en environnement ; 2) (2020-2025) transport écologique entre les villes, multiplication des sources d’énergies renouvelables et aménagement des quartiers ; 3) (2025-2030) usage de la voiture électrique et réduction des biens de consommation issus du pétrole. On parle de créer 160 000 emplois avec des investissements de 20 milliards de dollars dans un contexte de déficit budgétaire, principalement grâce aux transports collectifs et à la rénovation des logements mal isolés, alors qu’une bonne partie de la population roule en voiture et habite dans des maisons. On distingue le camp des pétrolières et des gazières et la vision solidaire, mais celle-ci reste chapeautée par un « modèle économique dirigiste » alors que moins en moins de gens croient en la capacité de l’État à améliorer leur sort. Si une personne progressiste peut être automatiquement vendue par ce projet, celui-ci ne cadre pas du tout dans le schème conservateur qui le rejettera aussitôt.

Enfin, le projet de pays se définit d’abord négativement, c’est-à-dire comme étant incompatible avec l’Accord de libre-échange entre le Canada et l’Union européenne, le fédéralisme pétrolier des élites dirigeantes (canadiennes ou québécoises), ou une vision rigide de la laïcité qui crée de la division et une stigmatisation des minorités. La solution à la question nationale passe donc par une souveraineté inclusive, favorisant un large débat au sein d’une population dans toute sa diversité : ingénieure de Ste-Foy, agriculteur abitibien, communautés immigrantes, anglophones, autochtones, etc.

La justification positive de l’indépendance passe par une conception paradoxale où elle « n’est pas la solution magique à tous les problèmes que nous vivons », mais demeure néanmoins omniprésente dans l’ensemble des questions sociale, économique, politique, environnementale, culturelle, linguistique, etc. On parle ensuite rapidement d’une assemblée constituante, mais on ne comprend pas le lien entre l’indépendance, la nécessité de passer par ce processus démocratique et complexe pour rédiger une constitution, et ce que celle-ci aura comme impact dans la vie des gens. Cet argumentaire est certes convaincant pour une partie des couches souverainistes, progressistes ou immigrantes, mais peu éclairant pour la personne qui ne sait pas pourquoi elle devrait participer à la rédaction d’une constitution ou vouloir se séparer définitivement du Canada. Quel est le lien exact entre le projet de société et le projet de pays ? La question nationale est-elle un problème sectoriel ou un axe transversal ? La question reste en suspens.

Alors que le Plan vert formait un projet global, mais entortillé, les axes électoraux portant sur la justice sociale, la sortie du pétrole et la souveraineté représentaient des morceaux sans projet unitaire. La gauche cherche ainsi un équilibre entre l’unité et le multiple, la totalité et les parties, sans qu’elle ait encore réussi à trouver une formule adéquate pour exprimer son projet de société. Cela explique en partie sa faible popularité dans l’électorat, qui résulte moins d’un manque de crédibilité que du fait qu’elle ne représente pas encore une alternative politique sérieuse. Alors que les partis dominants (composés de gestionnaires, technocrates, carriéristes et politiciens professionnels) peuvent se présenter comme des formations aptes à gouverner sans avoir à formuler le moindre projet politique, l’essence même de la gauche oblige celle-ci à clarifier son projet parce qu’elle n’aspire pas simplement à la bonne administration du gouvernement, mais à la transformation la société. C’est pourquoi sa crédibilité découle inéluctablement de sa capacité à démontrer en quoi il est nécessaire de rompre avec la sécurité du statu quo pour se lancer dans l’aventure d’un avenir à construire. Pour oser naviguer dans des eaux inconnues, il faut impérativement avoir une bonne boussole pour s’assurer que nous allons dans la bonne direction. Cette boussole commune, c’est le projet politique, et le peuple doit pouvoir se l’approprier pour avoir confiance en ses propres capacités créatives.

Pour devenir belle, fonctionnelle, pratique et intuitive, la gauche a besoin d’une réforme intellectuelle et morale, c’est-à-dire une réorganisation conceptuelle de son projet politique afin que ses valeurs puissent trouver écho dans l’expérience concrète des gens ordinaires. On pourrait même dire que ce n’est pas la gauche qui doit changer le peuple, mais le peuple qui doit changer la gauche, car celle-ci doit se mouler sur la conscience populaire pour que celle-ci prenne conscience d’elle-même. Ce changement de paradigme implique de distinguer clairement les principales contradictions de la société, où comme dirait Dumont, « les forces obscures qui travaillent les collectivités ». À ces grands problèmes il faut apporter des grands objectifs, autour desquels des moyens plus concrets découleront naturellement. Savoir distinguer les instruments et les buts à atteindre, les réformes et les priorités qui leur donnent sens, nécessite de poser les bonnes questions. Celles-ci sont au nombre de quatre : la question sociale, écologique, démocratique et nationale.

La justice sociale comme révolution fiscale

La première question concerne la justice sociale, et plus précisément la structure institutionnelle qui rend possible l’égalité, la redistribution de la richesse et l’existence des services publics : il s’agit évidemment de l’État-providence. Ce système est en crise, notamment à cause d’une augmentation des dépenses publiques jumelée à des revenus décroissants causés par la faible croissance économique et une perte de revenus substantielle de la part des entreprises. Le peuple assume un coût croissant du financement de l’État, alors que les plus riches, les banques et les industries extractives jouissent de privilèges considérables. L’augmentation de la dette publique, interprétée à travers le logiciel néolibéral et conservateur, amène une réponse irrationnelle du point de vue de la justice et de l’efficacité : l’austérité, qui consiste à couper les dépenses publiques sans aller chercher des revenus supplémentaires qui se trouvent concentrée dans les mains d’une minorité possédante, entrave la reprise économique et la reproduction de la classe moyenne qui sert de tampon stabilisateur pour limiter les inégalités.

Le contribuable veut être apaisé de la surcharge que l’État fait peser sur lui, sans remettre en question les causes structurelles du problème. Il veut payer moins de taxes et d’impôts, sans se rendre compte qu’il en paye toujours plus parce que l’élite dirigeante paie toujours moins sa « juste part ». Cette relation de causalité entre l’enrichissement d’une caste corrompue et l’appauvrissement des classes moyennes et populaires est toujours plus documentée sociologiquement et économiquement. Ce n’est donc pas exagéré d’attribuer la responsabilité de la crise fiscale de l’État au capitalisme financiarisé qui n’a plus aucun souci d’investir dans l’économie réelle. Les paradis fiscaux et les multiples privilèges de l’oligarchie sont les principaux responsables de l’austérité, et ses valets politiciens ne sont qu’une poignée de fonctionnaires qui exécutent la volonté du système.

La crise fiscale de l’État amène le conservatisme fiscal, c’est-à-dire une remise en question du modèle québécois ; la tarte à partager rapetisse alors que tout le monde s’appauvrit et ne veut pas payer pour les autres. Cela exacerbe les contradictions au sein du peuple, les classes moyennes précarisées s’en prenant aux jeunes, étudiants, assistés sociaux et autres groupes subalternes par peur de se retrouver elle-même dans en bas de l’échelle. Dans ce contexte critique, le discours défensif de la préservation de l’État-providence ne fonctionne plus, et les réformes fiscales initiées par les partis néolibéraux doivent être retournées contre elles-mêmes. C’est pourquoi il est présentement abstrait de parler de justice sociale, de vouloir plus d’État, plus de services publics, alors que l’État est largement perçu comme un instrument d’oppression gaspillant les fonds publics et demandant toujours plus aux individus.

Pour concrétiser la valeur de justice sociale auprès des populations acquises au conservatisme fiscal, il faut relever le défi que tous les partis confondus sont incapables de surmonter : réformer radicalement le modèle québécois, rénover de fond en comble l’État-providence. Pour ce faire, il faut une véritable « révolution fiscale », c’est-à-dire une série de réformes transformatives (et non simplement correctives) du système de prélèvement des taxes et impôts, que ce soit auprès des citoyens, entreprises, municipalités, ressources naturelles, etc. Il faut décomplexifier ce système bureaucratique, opaque et inefficace, par la simplification de la déclaration de revenus pour les individus, et l’instauration d’une fiscalité progressive qui ne se limite pas à augmenter les paliers d’impositions pour redistribuer les revenus entre les classes populaires, moyennes  et plus aisées ; il faut inverser le rapport de force entre le travail et le capital, faire payer les institutions financières, les multinationales, les multimillionnaires (le 1%), afin d’exacerber l’écart entre l’unité populaire (la majorité sociale) et l’élite dominante.

Il faut taxer les grandes fortunes et le capital, revoir la fiscalité immobilière et la dépendance des municipalités aux taxes foncières qui les mettent à la gorge des gros promoteurs et des spéculateurs qui s’accaparent et défigurent le territoire québécois. De nombreuses niches fiscales trouent le système de l’État-providence, qui est devenu une véritable passoire. Bref, il ne s’agit plus de faire des ajustements : il faut tout remettre à plat pour rendre le système fiscal clair, intuitif, transparent, juste et efficace. Il s’agit de l’élément « social-démocrate » du projet politique, le noyau « Thomas Piketty » qui donnera la frousse aux élites lorsque cette « révolution fiscale » sera exigée par une majorité populaire. La gauche doit montrer qu’elle est la seule à pouvoir « redresser les finances publiques » tandis que la droite continuera de nous enfoncer dans le désastre en augmentant la charge fiscale des classes moyennes et populaires et en faisant couler l’économie québécoise.

Tous les autres éléments du projet politique qui touchent les services publics, les programmes sociaux, les redevances sur les ressources naturelles et la création de nouvelles institutions publiques comme Pharma-Québec, découlent logiquement de cette révolution fiscale qui demeure une priorité névralgique qui s’attaque au problème structurel des finances publiques. Pour les classes moyennes et populaires, la révolution fiscale se formule en termes simples : la révolution fiscale, c’est redonner le pouvoir aux gens sur leur argent. Si les personnes remettent en question les grands projets comme la gratuité scolaire, l’investissement public dans les transports collectifs ou le revenu minimum garanti parce que ça coûte trop cher, il ne faut pas répondre « oui, mais c’est nécessaire pour des raisons de justice et de préservation de l’environnement », mais répliquer par une formule pragmatique qui résume tout : « la solution, c’est la révolution fiscale qui permet de rénover de fond en comble le modèle québécois afin de faire payer ceux qui s’approprient le bien commun et volent l’argent des contribuables ».

Si les gens disent « oui, mais vous savez que le gouvernement fait n’importe quoi avec notre argent », il est possible de répondre que « la révolution fiscale transforme le système opaque des finances publiques par un système transparent où vous allez voir directement où va votre argent ». Il est même possible d’aller plus loin en remettant en question la division entre citoyens et gestionnaires de l’État ; et si ce n’était pas vous qui décidiez directement des investissements publics ? La révolution fiscale mène donc à la prochaine question qui concerne la nature du gouvernement représentatif.

La révolution citoyenne comme moteur de la souveraineté populaire

Le problème structurel auquel les grandes démocraties font face à l’heure actuelle est la perte de confiance de la population à l’égard des représentants et du système politique en général. Cette crise de légitimité ou de représentation est aggravée par les scandales de corruption, qui va au-delà des pommes pourries, mais concerne l’ensemble des institutions politiques, qu’elles soient municipales, provinciales ou fédérales. Paradoxalement, la réponse conservatrice à cette corruption est de faire le « grand ménage » dans la fonction publique et le gouvernement, de dégraisser l’État et d’amener de « bons gestionnaires », de bons pères de famille populistes, accessibles et autoritaires, à la manière de Régis Labeaume ou Denis Coderre auxquels les classes populaires d’identifient parce qu’ils emploient un langage simple. « On va se parler, je vais vous donner mon numéro de téléphone cellulaire », voilà une stratégie qui permet au peuple de se sentir écouté et guidé par une « volonté personnelle assumée », un leadership qui contraste avec le système impersonnel de la bureaucratie qui représente une méga-machine sans pilote à bord. Tout comme la crise fiscale de l’État amène l’austérité qui aggrave la crise économique, la crise démocratique amène l’autoritarisme qui renforce la concentration du pouvoir et la corruption.

La réponse à ce problème structurel ne réside pas dans de simples réformes correctrices comme la modification du mode de scrutin, aussi injuste soit-il à l’heure actuelle. Il faut savoir distinguer les réformes partielles de l’objectif global, qui correspond ici à la « révolution citoyenne ». Celle-ci répond directement au problème de la corruption en montrant que la solution ne passe pas par la concentration du pouvoir dans la main des élites économiques, des agences de notation et de la classe politique, mais en redonnant le pouvoir au peuple sur la vie politique. Autrement dit, la réponse à la corruption n’est « moins de démocratie et plus de gestion », mais « plus de démocratie et une autogestion citoyenne des décisions politiques ». Autrement dit, la souveraineté populaire sera dynamisée par la décentralisation et la démocratisation radicale de l’État, afin de redonner le pouvoir aux régions, aux municipalités et aux citoyens pour qu’ils puissent reprendre en main leur vie collective. La centralisation de l’État est une source d’aliénation pour la plupart des gens, qui ne se sentent pas écoutés et même méprisés par le système. La révolution citoyenne consiste à rapprocher le pouvoir des gens dans une logique de proximité, en redonnant un pouvoir réel aux citoyens sur les décisions qui affectent leur vie quotidienne.

Cela passe notamment par l’instauration de budgets participatifs dans les villes (sous le modèle de Porto Alegre), une véritable décentralisation politique qui ne soit pas une simple « déconcentration  administrative » qui reste subordonnée au pouvoir central, la gestion démocratique des services publics de proximité, la création d’assemblées populaires avec de réels pouvoirs sur l’aménagement du territoire et les priorités locales (conseils de quartiers décisionnels), l’utilisation du tirage au sort (qui pourrait être utilisé pour former une deuxième chambre citoyenne pour faire contrepoids à l’Assemblée nationale), les référendums d’initiative populaire, des mécanismes de révocation des élus et d’autres tribunes pour permettre de destituer les politiciens corrompus, etc. La réforme du mode de scrutin et des mécanismes de parité dans les instances de représentation viendraient ainsi compléter une transformation plus profonde du système politique, la représentation ne constituant qu’une petite dimension d’une démocratie participative, active, délibérative, inclusive et directe. Si la démocratie est « le gouvernement du peuple, par le peuple pour le peuple », il faut prendre cette expression au pied de la lettre. La gauche ne doit pas prendre le pouvoir pour gouverner à la place du peuple, mais pour redonner au peuple la possibilité de se gouverner lui-même.

La révolution solidaire comme démocratisation de l’économie

Si la révolution citoyenne s’attaque à la redistribution du pouvoir politique et la révolution fiscale à la redistribution socioéconomique, il n’en demeure pas moins que le système économique actuel, le capitalisme, constitue la principale menace à la survie de l’humanité et des écosystèmes. Basé sur la propriété privée des moyens de production, la croissance infinie, le productivisme, le consumérisme et l’extension des valeurs marchandes à l’ensemble de la société, le capitalisme amène la surexploitation des ressources naturelles et les changements climatiques, augmente systématiquement les inégalités, détruit les biens communs, fragilise les communautés et menace la démocratie. L’alliance de classes entre les industries extractives, les financiers et les politiciens permet à ceux-ci de piller la richesse commune, d’imposer l’austérité et déposséder le peuple de ses institutions politiques. Si la gauche n’arrive pas à montrer en quoi elle peut affronter directement la crise écologique et proposer une alternative économique globale et crédible, elle ne pourra jamais devenir sérieuse aux yeux de la population.

D’une part, les solutions du socialisme étatiste, qu’il soit radical ou modéré, ne constituent pas une alternative réelle. Le communisme misa sur le renversement de la propriété privée et du marché par la nationalisation des moyens de production et la planification centralisée, et ce modèle s’est avéré inefficace, injuste, anti-démocratique et nuisible pour l’environnement. La social-démocratie, qui misa sur une combinaison de propriété privée et publique, ainsi qu’une régulation étatique de l’économie, réussit à fonctionner dans un contexte de croissance où les fruits de la richesse pouvaient être partagés par des mécanismes de redistribution et un équilibre des forces entre le travail et le capital. Or, la mondialisation néolibérale, les traités de libre-échange et l’évasion fiscale des multinationales détruisent la souveraineté nationale des États et leur capacité à réguler l’économie, l’épuisement des hydrocarbures forçant ceux-ci à se tourner vers l’exploitation massive des énergies sales pour compenser la crise fiscale. La solution est-elle d’instaurer une nouvelle social-démocratie verte, de miser sur des grands projets publics de transports collectifs et d’énergies renouvelables, d’ajouter quelques entreprises publiques et de mieux réguler le secteur privé ?

La réponse est non. L’élément « social-démocrate » du projet politique concerne d’abord la répartition de la richesse, qui laisse inchangé le mode de production de la richesse. On peut certes dire que l’État peut créer de la richesse (effet multiplicateur des grands projets d’infrastructures, importance des services publics dans les régions pour l’économie locale), mais il faut montrer comment la gauche envisage de transformer la structure générale de création de la richesse qui va au-delà de la redistribution et du capitalisme. Il faut revoir de fond en comble la manière dont nous organisons la production, les échanges et la consommation des biens et services, car pour l’instant cette structure économique est dirigée par la maximisation du profit par les grandes entreprises capitalistes, le secteur financier et le marché. La social-démocratie ne peut fonctionner dans un contexte marqué par la crise systémique, une croissance quasi nulle, une économie déterritorialisée gouvernée par une oligarchie, et un mouvement ouvrier structurellement lié aux intérêts du capital (financier, pétrolier, industriel ou autre).

Il faut certes créer des emplois verts dans le secteur des transports et de la construction (rénovation des bâtiments), mais ces solutions étatistes sont insuffisantes. L’État vient alors compenser les externalités endémiques d’une économie marchande qui ne fonctionne plus. Ce qu’il faut, c’est élargir la révolution citoyenne à la sphère économique, c’est-à-dire entamer la démocratisation radicale de l’économie. Jean Jaurès soulignait que « la Révolution a fait les Français rois dans la cité, mais les a laissé serfs dans l'entreprise. » Pour le dire autrement, la « révolution solidaire » est la poursuite de la révolution citoyenne dans la sphère économique.

Comment pourrait se concrétiser une telle révolution solidaire, et pourquoi employer le mot « solidaire » au lieu de parler de révolution verte ou économique ? En fait, si la « solidarité » a un sens précis sur le plan économique, ce n’est pas au sens d’une « justice sociale », d’un « bien commun » ou d’une « fraternité » abstraite, d’une redistribution qui laisse inchangée la forme dominante de propriété des organisations productives ; l’économie solidaire repose sur le primat des organisations égalitaires, c’est-à-dire des entreprises démocratiques. Il n’y a qu’à revenir à l’essentiel du programme de Québec solidaire qui définit clairement la forme générale d’une économie qui rompt avec le modèle social-démocrate (privé-public), et opte pour une approche pluraliste qui met de l’avant les coopératives, organisations de la société civile, initiatives citoyennes et autres expérimentations collectives qui permettent une socialisation démocratique de l’économie.

« Québec solidaire reconnaît que les économies modernes sont des ensembles complexes où s’entrecroisent diverses formes d’organisation économique : privées, publiques ou associatives. Québec solidaire propose de sortir du modèle économique dual (privé-public) pour adopter un modèle quadripartite : 
1) Une économie sociale composée d’entreprises à finalité sociale et à but non lucratif, mais aussi d’organismes communautaires, collectifs ou coopératifs qui rendent d’innombrables services à la population. 
2) Une économie domestique essentielle qui repose sur les services rendus dans la famille, par les aidantes et aidants naturels (surtout des femmes), et plus généralement sur les services gratuits ou bénévoles que nous voulons trouver le moyen de reconnaître socialement et de comptabiliser à leur juste valeur. 
3) Une économie publique, étatique et paraétatique, dont l’importance et le rôle social, entre autres, dans la dispensation équitable de services accessibles à toute la population, sur l’ensemble du territoire, doivent être revalorisés. 
4) Une économie privée composée d’entreprises dont le but est de produire et de vendre des produits et des services et qui acceptent de fonctionner dans le respect des règles collectives (sociales, environnementales, etc.) que la société québécoise se donne. 

Considérant ce qui précède, Québec solidaire vise, à long terme, la socialisation des activités économiques. Ce processus de transformation sociale reposera, notamment, sur une économie publique forte (secteur des services publics, société d’État et nationalisation de grandes entreprises dans certains secteurs stratégiques) et sur une économie sociale à promouvoir et à développer (coopérative, secteur communautaire, entreprise d'économie sociale). Une certaine place au secteur privée sera maintenue, particulièrement en ce qui a trait aux PME.  C’est pourquoi nous désirons rendre l’investissement et l’aide gouvernementale aux entreprises conditionnelles à des critères de responsabilité sociale et environnementale serrés, dans une optique de transition afin de favoriser les entreprises autogérées et socialisées. Québec solidaire désire faire la promotion des principes de l’économie participative. En ce sens, les différentes entreprises appelées à être nationalisées devront s’inscrire dans le cadre d’une planification nationale et démocratique et d'un mode de gestion décentralisée. Aussi, l’administration générale et la fixation d’objectifs particuliers de ces entreprises devront avoir lieu au sein d’instances démocratiques régionales ou nationales dont la composition assurera une représentation réelle de l’ensemble de la société (salarié-es de l’entreprise, représentant-es de l’État, élu-es régionaux, groupes de citoyen-nes, Premières Nations, etc.). Finalement, ce n’est pas le gouvernement ou ses hauts fonctionnaires qui devront voir à l’organisation du travail au sein de ces entreprises, mais les employé-es eux-mêmes (autogestion). »[6]

Concrètement, ce modèle économique favorise le développement local et régional, la relocalisation des entreprises, les PME et les coopératives ancrées dans les communautés et le territoire, la décentralisation des entreprises publiques (services publics de proximité gérés par les citoyens), et donc le pouvoir citoyen sur tous les lieux de travail. Il s’agit d’une économie de proximité qui accompagne la révolution citoyenne en rapprochant la vie politique et économique du peuple. Ce modèle doit être systématisé et présenté comme une alternative économique globale aux grands projets de développement pétrolier, aux multinationales et au capitalisme financier. Contrairement à la perspective dominante qui conçoit l’économie solidaire comme un secteur particulier de l’économie, une niche de marché ramassant les miettes laissées par les banques, les multinationales et les grosses entreprises publiques bureaucratisées, elle doit devenir la forme dominante de l’économie, le modèle par excellence qu’il faut systématiquement favoriser par des incitatifs, et protéger de la rapacité des grandes entreprises capitalistes qui exploitent les travailleurs, dévisagent le territoire et spolient les biens communs.

Cela implique également que la transition énergétique, la réappropriation des ressources naturelles, la reconversion écologique des industries et l’émergence d’une agriculture biologique soutenue par la communauté représentent divers moyens pour réaliser l’objectif global de la révolution solidaire, soit la construction d’une économie de proximité sur l’ensemble du territoire québécois. Le point focal qui permet de résoudre la contradiction entre l’économie et l’environnement, le capital et la nature, est la transformation de l’économie par la réappropriation collective des moyens de production, par la multiplication des petites entreprises démocratiques gérées directement par les citoyens et les communautés. C’est pourquoi l’axe central d’une campagne électorale ne doit pas être « la sortie du pétrole », car celle-ci contraste directement avec la réalité quotidienne des gens qui ont une voiture et ne voient pas quelle est l’alternative économique au système actuel. L’évocation d’une économie juste et verte est trop floue pour la conscience populaire, et l’ambivalence de plusieurs citoyens devant les grands projets extractifs comme le pétrole à Anticosti vient du fait qu’on ne leur propose pas de projet de développement local substantiel permettant d’assurer la survie de la communauté.

Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à un plan de sortie du pétrole ou à des mesures comme la gratuité des transports collectifs pour faire plaisir aux conservateurs et aux banlieues, mais qu’il faut réarticuler ces réformes dans une perspective globale d’économie solidaire. D’une part, la gratuité des transports publics renvoie à la tarification, et donc à la révolution fiscale. D’autre part, le projet général de « sortie du pétrole » pourrait être concrétisé par les idées de réindustrialisation verte, de reconversion écologique des industries, d’agriculture de proximité et d’autres éléments qui permettent d’assurer une réappropriation de la souveraineté économique et alimentaire, dans une perspective de développement local qui favorise l’ensemble des régions du Québec et non seulement les grandes villes.

La révolution solidaire permet de déconstruire l’image d’une gauche qui favorise systématiquement l’État, les syndicats et les fonctionnaires au détriment des petites et moyennes entreprises, de l’entreprenariat et de l’économie non-publique. Elle permet de dépasser la sempiternelle opposition entre État et marché, en proposant un modèle ancré sur l’héritage historique du modèle coopératif québécois et le secteur dynamique et innovant de l’économie sociale. Si le socialisme a encore un sens au XXIe siècle, c’est sous la forme d’un socialisme démocratique, coopératif et écologique qui rompt définitivement avec la manie des nationalisations et de la planification bureaucratique du communisme et de la social-démocratie classique. L’économie solidaire a enfin l’avantage de favoriser non seulement les forces citoyennes et les groupes subalternes, mais les classes moyennes, les petits entrepreneurs et autres travailleurs qui gagnent durement leur pain. Elle favorise ainsi l’émergence d’une unité populaire contre l’élite dirigeante composée par les grandes entreprises américaines et étrangères, les banques, les financiers voyous et les politiciens qui détruisent l’économie, délocalisent les emplois, et s’enrichissent sans scrupules en laissant la majorité croupir dans la précarité, le chômage et les jobs de merde. Que répondre à ceux qui disent qu’une révolution fiscale amènera une fuite des capitaux et fera couler l’économie ? Eh bien, bon débarras, nous ne voulons pas une économie dirigée par les capitaux étrangers, et nous allons créer nos emplois nous-mêmes!

Et la question nationale dans tout ça ?

La dernière grande question qui brille par son absence est évidemment celle qui touche la contradiction centrale entre la société québécoise et l’État canadien, celle-ci pouvant prendre la forme du fédéralisme centralisateur ou de l’indépendance nationale. Or, comment faire en sorte que la souveraineté ne soit pas un morceau qu’on ajoute après coup, un enjeu sectoriel qu’on cherche de peine et de misère à inclure dans un projet politique global ? Quel est le rapport entre le projet de société et le projet de pays ? L’un est-il prioritaire à l’autre du point de vue temporel (l’indépendance d’abord, le socialisme ensuite), l’un est-il l’instrument de l’autre (l’indépendance comme outil de justice sociale) ? Cette dernière contradiction est la plus complexe, car elle touche l’articulation entre la gauche politique et le mouvement souverainiste classique, le second ayant toujours systématiquement favorisé la question nationale au détriment de la question sociale, écologique, économique et démocratique. La réponse est-elle de miser sur un projet solidaire et de faire l’indépendance si nécessaire ?

Tout d’abord, la question nationale ne constitue pas un enjeu spécifique, mais une problématique transversale qui touche l’ensemble des questions évoquées précédemment : la révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Par exemple, la révolution fiscale ne saurait aller au bout d’elle-même si le Québec ne jouit pas d’une souveraineté économique, de la pleine maîtrise de la fiscalité, d’un réel pouvoir sur les paradis fiscaux (l’État canadien comme abri fiscal et paradis des minières), des avantages d’une banque centrale (de juridiction fédérale), du contrôle démocratique de l’instrument monétaire (monnaie nationale), etc. Autrement dit, une révolution fiscale provinciale pourrait seulement réformer l’État-providence québécois, en laissant la moitié de l’argent du peuple sous le contrôle d’un État encore plus éloigné, centralisé et militarisé, qui peut régner sans impunité et sans se soucier du peuple québécois. Un projet politique complet nécessite donc la souveraineté nationale pour parachever une réelle révolution fiscale.

De son côté, la révolution citoyenne suppose une décentralisation et une démocratisation du pouvoir politique qui resterait largement amputées dans le cadre fédéral canadien. La forte concentration du pouvoir dans le caucus du premier ministre canadien (chef du gouvernement exécutif et de l’armée, qui nomme les juges et sénateurs), les compétences fédérales qui empêchent les citoyens de pleinement gouverner leur municipalité, leur région et leur pays, un mode de scrutin défectueux et désavantageux pour le peuple québécois qui représente à peine un quart de la population canadienne, tout cela montre qu’une réelle souveraineté populaire est impossible dans le régime fédéral, et ne pourrait s'exercer en l'absence d'une véritable souveraineté politique et nationale. Si la démocratie participative, délibérative, active et directe peut exister à l’échelle locale ou québécoise, elle est techniquement impossible à l’échelle canadienne et en vertu de sa constitution archaïque qui ne reconnaît même pas la souveraineté du peuple. La révolution citoyenne mène donc naturellement à la remise en question du fédéralisme et au besoin de concrétiser la souveraineté du peuple par l’élaboration d’une communauté politique qu’il pourra gouverner, en rapprochant le pouvoir des citoyens.

Enfin, la révolution solidaire visant à sortir du capitalisme et du modèle extractiviste qui favorisent les multinationales, la spéculation financière et l’économie pétrolière, ne pourrait jamais se concrétiser complètement sous la domination de l’État canadien, qui dépend structurellement du pétrole, contrôle les chemins fers et demeure souverain sur les grands projets « d’intérêt national » (ex: oléoducs de Transcanada). Comment développer des industries vertes au Québec alors que l’exploitation pétrolière de l’Ouest gonfle artificiellement le dollar canadien et accélère le déclin du secteur manufacturier dans l’Est en nuisant aux exportations (syndrome hollandais) ? Comment assurer le développement d’une agriculture de proximité et la souveraineté alimentaire avec des terres polluées ou accaparées par les banques, ou maintenir une économie régionale vigoureuse avec des traités de libre-échange (signés par le Canada) qui permettent aux firmes européennes de venir brader le marché québécois et les services publics locaux ? Cela ne veut pas dire qu’un gouvernement solidaire ne pourrait rien faire dans un cadre provincial et qu’il doit remettre à plus tard tout projet de transformation économique en attendant une souveraineté hypothétique, mais qu’il faut comprendre que l’émergence d’une nouvelle économie démocratique, proche des gens et contrôlée par les citoyens ne pourra voir le jour dans le cadre fédéral qui représente une entrave insurmontable à la souveraineté économique du Québec.

Cela étant dit, il s’avère très simple d’élaborer une pédagogie indépendantiste à partir des principaux points du projet politique, soit la révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Les réformes radicales d’un éventuel gouvernement solidaire pourraient aller jusqu’à un certain point dans le cadre provincial, mais le but ultime est d’amener ces transformations jusqu’au bout. Il serait facile de montrer grâce à un tableau l’ensemble des réformes applicables dans le contexte canadien, et le plein projet qui pourrait prendre forme dans un État indépendant. Il serait ainsi possible de distinguer les mesures transitoires immédiatement réalisables une fois au pouvoir, et les réformes radicales qui seront mises de l’avant par l’accession du Québec à l’indépendance : banque centrale et monnaie nationale, pleine dévolution des pouvoirs, gestion démocratique de l’économie, souveraineté alimentaire et territoriale, etc.

Bien qu’on puisse distinguer la question sociale et la question nationale dans l’abstrait, dans la réalité, il n’y a pas d’un côté le projet de société, et de l’autre l’indépendance nationale ; le projet de pays est un projet de société, et le projet de société est un projet de pays. L’objectif ultime de la gauche québécoise est de créer une République sociale, indépendante, démocratique et écologique. Le principe sous-jacent à la République québécoise est la souveraineté populaire, et celle-ci se trouve déjà au cœur du projet politique solidaire. « Québec solidaire défend un ensemble de grands principes républicains permettant l'expression de la souveraineté populaire. Il les mettra de l'avant lors de la rédaction de la constitution du Québec. Ces principes constitutionnels aborderont tant les chartes des droits sociaux et individuels que les modalités d'organisation des institutions politiques, le type de laïcité que nous voulons, la démocratie citoyenne et participative, le modèle d'intégration privilégié, l'importance des biens publics et la décentralisation des pouvoirs. La république que nous défendons sera le dépositaire de l'intérêt général et reposera sur une démocratie qui rejette toute forme de concentration du pouvoir vidant de sa substance la souveraineté populaire. »[7]

Le sens de l’Assemblée constituante

Une fois que ce projet politique est clarifié et expliqué, le sens de l’Assemblée constituante devient évident. Lorsque l’idée de la démarche constituante par une assemblée citoyenne élue fut amenée pour la première fois pour distinguer la stratégie de la gauche indépendantiste du mouvement souverainiste, englué dans l’étapisme du bon gouvernement et l’approche référendaire, le moyen démocratique d’accession à l’indépendance prit le centre de l’attention, au détriment de la finalité (la République sociale, indépendante et écologique). On mit l’accent sur le caractère inclusif, participatif et profondément démocratique de l’Assemblée constituante, en montrant qu’il s’agit d’une stratégie qui permet au peuple de rédiger la forme du projet de pays afin de le mobiliser à vouloir le réaliser. Il s’en suit des complications techniques quant à la précision du mandat de l’Assemblée constituante : s’agit-il d’élaborer un ou des projets de constitution, d’ouvrir la possibilité d’une réforme du fédéralisme canadien ou de limiter celle-ci à une constitution indépendantiste, de présenter deux questions, l’une portant sur la constitution et l’autre sur l’indépendance ?

Ces querelles byzantines découlent de la confusion initiale du projet politique. Que veut-on juste ? Prendre le pouvoir pour gouverner une province de manière juste et démocratique, en essayant de faire notre possible et en laissant la question nationale dans les mains de la population afin qu’elle puisse débattre tranquillement de la pertinence du projet d’indépendance ? Ou bien créer une République sociale, indépendante et écologique, en appliquant le programme minimal dès l’arrivée au pouvoir et en laissant au peuple l’élaboration du projet de pays qui sera capable d’enclencher une véritable volonté collective de rupture avec l’ordre dominant ? S’agit-il d’arrivée en élections avec un ordre du jour chargé dont l’un des points aborde la question nationale (sans préciser le caractère explosif de la discussion), ou de convoquer une assemblée générale extraordinaire dont le point principal serait la création d’un nouvel État social, indépendant et écologique, fondé sur la décentralisation, la démocratie, l’économie de proximité et la souveraineté populaire, dans lequel le peuple serait amené à rédiger lui-même la constitution ?

Conçue de cette manière, la souveraineté populaire devient le principe constitutif de l’ensemble du projet politique. Sur le plan fiscal, elle permet au peuple de garder le contrôle sur le principal instrument de redistribution de la richesse qui est actuellement accaparé par l’élite. Sur le plan démocratique, elle permet à la souveraineté populaire de devenir une réalité quotidienne, en permettant aux citoyens d’intervenir directement à tous les paliers de décision. Sur le plan économique, elle permet au peuple de contrôler le processus de production, d’échange et de consommation par la relocalisation et la démocratisation des entreprises. Sur le plan national, elle confie l’élaboration d’un nouvel État indépendant à la volonté populaire, qui pourra décider des principes, valeurs, institutions et répartition des pouvoirs qui gouverneront une nouvelle société, en séparant clairement le processus constituant de la caste politique qui ne représente pas le peuple.

En ce sens, l’Assemblée constituante devient le principal outil de rupture populaire avec le système, car elle permet au peuple de prendre en charge son avenir et d’élaborer le projet de pays qui lui permettra de se gouverner pleinement. La République désigne l’auto-gouvernement du peuple, par le peuple, pour le peuple, et celle-ci ne deviendra effective que par un acte de rupture avec l’État canadien, l’austérité, la corruption et le capitalisme qui empêchent de réaliser ses pleines capacités. Révolution fiscale, citoyenne, solidaire et nationale peuvent être synthétisées sous l’Idée de Révolution populaire, dont la réalisation sera l’accomplissement d’une République sociale, démocratique, écologique et indépendante.

Ce discours apparemment radical pourra néanmoins interpeller les groupes citoyens, les classes moyennes et populaires, car il s’appuie sur le conservatisme fiscal, le discours anti-corruption et l’insécurité économique des masses, tout en renversant l’idéologie conservatrice qui empêche d’envisager une révolution fiscale, citoyenne et solidaire. Il permet de dépasser l’approche souverainiste classique qui s’entête à vouloir imposer un projet de pays sans projet de société, une indépendance sans contenu, une souveraineté étatique et abstraite, bonne pour les politiciens et l’élite dirigeante, par un véritable projet de société qui n’est pas autre chose que la construction d’un pays gouverné par le peuple qui l’habite. Ce tournant républicain et populaire de la gauche, qui s’adresse maintenant au peuple québécois qu’elle cherche à fédérer, pourra donc montrer en quoi l’État fédéral, l’élite économique et la caste politique contribuent directement à l’austérité, la corruption, la destruction de l’environnement et la suppression des emplois. La solution ne viendra pas d’un simple parti politique, mais de la construction d’un large processus de souveraineté populaire qui permettra une transformation profonde du système fiscal, de la démocratie, de l’économie et de l’assujettissement politique du Québec. Tel est le sens du projet politique qui s’appuie sur les forces obscures qui travaillent la collectivité pour lancer un processus de transformation sociale et de libération nationale ancrée sur l’émancipation populaire.



[1] « Qu’est-ce que la politique ? », dans Fernand Dumont, La vigile du Québec, Bibliothèque québécoise, 2001, p.205
[2] Charles Gagnon, Le référendum. Un syndrome québécois, La Pleine Lune, Montréal, p.77
[3] Alfred North Whitehead, Procès et réalité. Essai de cosmologie, Gallimard, Paris, 1995, p.45
[4] « Qu’est-ce qu’un programme politique ? », dans La vigile du Québec, p.162-164

jeudi 11 septembre 2014

De l’unité citoyenne-populaire


De la gauche citoyenne aux classes subalternes

Pour rassembler, la gauche doit aller au-delà d’elle-même, c’est-à-dire parler un langage qui n’est pas le sien afin d’intégrer ses idées émancipatrices dans un parler populaire. Cela n’implique pas de modérer son discours ou de mettre au rancart des réformes jugées trop radicales ; il s’agit de dire franchement qu’elles sont les contradictions fondamentales de la société que les gens ressentent dans leur vie quotidienne. Michel Chartrand avait cette éloquence du franc-parler qui dérangeait en disant la vérité, qui ne flattait pas les classes populaires dans le sens du poil, mais les invitaient à passer de l’indignation à l’action. Pour ce faire, la gauche doit se déprendre de codes linguistiques, de concepts abstraits qui ne résonnent plus dans l’inconscient collectif, sans pour autant abandonner les valeurs qui lui sont chères. Comment faire pour changer de peau sans se dénaturer ?

Tout d’abord, il faut réfléchir au destinataire du message. Pour Québec solidaire, ses deux principaux interlocuteurs sont les progressistes et les groupes subalternes. Il en va ainsi, car les membres du parti sont principalement issus des mouvements sociaux et du milieu communautaire. Québec solidaire a réussi, dans un contexte où la gauche était en état de mort cérébrale depuis les années 1980 et 1990, à reconstruire l’unité des forces progressistes et des mouvements citoyens dans une seule organisation politique à la fois plurielle et unifiée. Opposé au néolibéralisme du Manifeste des lucides, QS a construit le concept de solidarité par le « socialisme des nous » symbolisé par un cercle multicolore : nous progressistes, féministes, écologistes, pluralistes, indépendantistes, altermondialistes, pacifistes, syndicalistes, membres de la communauté LGBTQ, etc. Nous qualifierons de « forces citoyennes » les personnes éduquées, conscientisées, ouvertes sur le monde et la diversité, sensibles à l’environnement, militant pour une société meilleure, etc.

Les forces citoyennes sont principalement concentrées dans les quartiers centraux de Montréal, bien qu’elles se retrouvent à différents degrés sur l’ensemble du territoire québécois. Sur le plan socio-économique, ce groupe est principalement composé de personnes étudiantes, précaires, d’employées des milieux communautaire, syndical, journalistique, artistique, médiatique et académique, d’entrepreneurs sociaux, de chargés de projet et d’autres personnes qui peuvent être associées à la catégorie générale des « créatifs culturels ». Il s’agit en quelque sorte de la nouvelle « petite-bourgeoisie » montante, analogue à celle qui donna naissance à la Révolution tranquille lorsqu’elle prit le pouvoir à la suite du règne duplessiste. Sur le plan générationnel, il s’agit principalement des personnes nées dans les années 1980 et 1990 (génération Y), bien que les forces citoyennes se retrouvent également dans différents groupes d’âge, notamment les baby-boomers qui ont toujours gardé leur cœur et leur tête à gauche.

La principale différence avec le contexte effervescent de la Révolution tranquille, c’est que la pyramide des âges est inversée, de sorte que le poids démographique de la nouvelle génération est largement inférieur à celle des baby-boomers. De plus, la stagnation économique, la crise fiscale de l’État, la crise de la représentation politique, l’explosion des inégalités sociales, la surexploitation des ressources naturelles et les changements climatiques font en sorte que nous ne sommes plus dans un processus ascendant de modernisation ou de « rattrapage » ; nous n’avons pas insuffisamment, mais trop de développement. Or, il y a une contradiction générationnelle au sens où les institutions nécessaires pour amener les profonds changements que la société doit entreprendre le plus tôt possible pour relever les défis du XXIe siècle sont entravées par l’inertie d’une majorité populaire et vieillissante qui n’est visiblement pas conquise par la « vision » des nouvelles générations.

Si la gauche peut accuser les puissants intérêts privés et la convergence médiatique qui obstrue mécaniquement l’émergence des nouvelles idées, elle doit également comprendre qu’elle ne s’adresse pour l’instant qu’à elle-même. Elle se bat certes pour la majorité sociale, une majeure partie de la population étant salariée, mais la plupart des individus se trouvent au sein de « positions de classes contradictoires », c’est-à-dire qu’ils sont employés et partagent certains intérêts des couches populaires, tout en étant gestionnaires ou en position d’autorité en intégrant certains intérêts ou valeurs des groupes capitalistes. Autrement dit, la classe ouvrière est loin d’être unifiée, la désindustrialisation ayant fait place à une économie de services flexible et molécularisée (postfordisme). La solidarité de classe ne se trouve plus d’abord au sein de l’usine ou dans la contradiction capital/travail, mais dans une série de luttes opposant le capitalisme et l’environnement ou le milieu de vie, le système et le monde vécu. Le paradigme n’est plus celui de l’« exploitation », mais de la « dépossession » des biens communs (éducation, espace urbain, ressources naturelles, territoire, etc.). Les nouveaux mouvements sociaux contestataires, qu’ils soient étudiants, féministes, écologistes, citoyens, autochtones, etc., s’inscrivent justement dans cette dynamique.

Par ailleurs, l’échec des projets collectifs comme le communisme et la social-démocratie, ou encore l’indépendance nationale pour le contexte québécois, accélère la désillusion face aux grands récits de la modernité et la perte d’intérêt pour l’universel. Les luttes globales pour la redistribution de la gauche traditionnelle ou l’auto-détermination nationale du mouvement souverainiste font place à des luttes particularistes pour la reconnaissance. Ces « politiques de l’identité » se manifestent via le mouvement féministe, les théories queer, le post-structuralisme, les post-colonial studies, etc. Cette seconde vague, qui débuta dans les années 1980 et prit toute son ampleur dans le sillage du mouvement altermondialiste, est souvent associée à un anti-capitalisme de tendance libertaire. Mais ce discours s’adresse surtout aux franges citoyennes, académiques et militantes, et non aux classes moyennes et populaires desquelles elles se distinguent fortement sur le plan culturel.

Lorsqu’elle ne se confine pas à elle-même, la gauche citoyenne parle aux classes subalternes. Celles-ci se distinguent des classes moyennes et populaires au sens où elles sont majoritairement composées de « minorités », des groupes les plus opprimés. L’analyse intersectionnelle s’intéresse justement à l’articulation complexe des différentes formes de discrimination, que ce soit en termes de sexe, genre, race, ethnicité, âge, capacité physique, etc. Lorsqu’elle ne s’adresse pas à ces figures singulières, la gauche citoyenne emprunte le discours communautaire de la « lutte contre la pauvreté », prenant la défense des assistés sociaux, des démunis, des laissés-pour-compte, des « sans-parts », broyés par la violence de l’austérité, du discours néolibéral et conservateur qui stigmatise les plus vulnérables et les personnes considérées comme « anormales ».

L’idéal type du « travailleur blanc, mâle et automobiliste » n’apparaît pas dans ce schéma d’analyse critique, sinon comme un individu privilégié ou potentiellement oppresseur. Entendons-nous bien : il ne s’agit pas de réhabiliter un conservatisme rampant ou de tabler sur la critique de la « gauche libérale » à la Jean-Claude Michéa. Il importe de préserver les profondes avancées théoriques de l’analyse intersectionnelle et de tenir compte sérieusement des multiples formes d’oppression ; mais il est tout aussi important de remarquer tout ce que cette perspective exclut de son cadre théorique, et de regarder comment il est possible d’intégrer, au lieu d’opposer, les projets politiques à caractère universaliste aux diverses luttes contre des formes particulières de discrimination. Cette intégration des considérations citoyennes et populaires est essentielle sur le plan stratégique, car la gauche n’arrivera pas à élargir son influence en se rivant sur les particularismes, les forces éclairées et les groupes les plus opprimés, qui représentent pour l’instant le cœur de son projet d’émancipation. Si les forces vives du changement doivent être attentives aux formes subtiles de domination pour éviter d’en reproduire inconsciemment, elles doivent également éviter de perdre de vue une grande partie de la population qui ne se reconnaît pas d’emblée dans la catégorie de « minorité » ou de « pauvre », mais qui serait potentiellement sympathique à une réelle transformation sociale.

Cette conception s’inspire des plus récents travaux de la philosophe et sociologue Nancy Fraser[1], qui cherche à dépasser la « liaison dangereuse » entre gauche radicale et néolibéralisme par un discours critique qui associe une conception de la justice comme redistribution, reconnaissance et participation, tout en évitant les clivages stériles entre vieille gauche et nouvelles pensées critiques. Pour le dire autrement, nous n’avons pas à choisir entre socialisme et théorie queer, souveraineté nationale ou libération des peuples autochtones. L’important est de penser l’articulation de ces moments de la théorie critique, ainsi que les modalités pratiques d’une réelle intégration pour élaborer un projet émancipateur réellement populaire, c’est-à-dire allant au-delà de la phase « citoyenne » de la gauche actuelle.

Qu’est-ce qu’un peuple ?

Le terme « populaire » est évidemment une catégorie controversée. Elle désigne négativement un « peuple » qui n’est pas opposé à des minorités (religieuses ou autres), mais à une « élite ». Cette élite est composée de la caste des politiciens professionnels et de la grande bourgeoisie francophone, canadienne et internationale (structurellement intégrée au grand capital). Cette élite profite de sa position privilégiée dans le système politique et économique, que ce soit par la collusion, la corruption, des salaires gargantuesques votés par des conseils d’administration complaisants pour féliciter la « performance » du PDG de leur organisation privée ou publique. Cette élite se sert abondamment à même les fonds publics, les baisses d’impôts des grandes entreprises, les subventions aux industries extractives, la spéculation financière et immobilière, les paradis fiscaux, etc. Cette « caste »[2] favorise un capitalisme sauvage prenant la forme de l’austérité et de la destruction du territoire. « Il se forme une alliance de classes autour de l'extraction, entre les industriels de l'extraction et du transport, les financiers et l'élite politique, ces trois-là tirant leur prestige, leur richesse et leur pouvoir de cette économie. S'y rallient aussi les travailleurs de l'extraction, malgré la méfiance qu’ils ont à l’égard de leurs employeurs. Cette alliance n’est pas qu’une question d’intérêts économiques, c’est, plus largement, une vision du monde, de la nature, de l’histoire et de sa place comme société dans l’histoire qui devient entièrement teintée par une culture et une idéologie extractivistes. »[3]

Les forces citoyennes font évidemment partie du « peuple », car celui-ci correspond à la majorité sociale qui s’oppose au 1% de la caste dirigeante. Mais les créatifs culturels représentent une faible minorité sur le plan numérique, malgré son leadership moral et intellectuel qui se manifeste à travers différents projets concrets et espaces publics de proximité. Les « classes moyennes », majoritairement situées dans les banlieues et les régions non-urbaines, représentent en quelque sorte la force d’inertie de ce bloc social, actuellement attaché aux classes dominantes par l’idéologie individualiste et conservatrice qui nuit pourtant à ses intérêts matériels. De leur côté, les classes populaires sont en quelque sorte ces couches précaires et largement invisibles, situées quelque part entre une classe moyenne déclassée, des vestiges de la classe ouvrière et d’autres personnes plus ou moins conscientes qui ne s’identifient pas pour autant aux forces citoyennes ou aux groupes subalternes. C’est une catégorie intermédiaire et floue, qui inclut le devenir de la classe moyenne qui se disloque progressivement entre une couche privilégiée et une majorité endettée qui jouit d’un confort matériel relatif et soutenu artificiellement par le faible taux de chômage, le crédit et les derniers morceaux de l’État-providence.

Avec ce portrait sociologique primaire, il devient clair que l’objectif de la gauche est de former une unité entre les forces citoyennes et populaires contre l’élite dirigeante, la caste des financiers, banquiers et politiciens corrompus. Le discours conservateur, qu’il soit nationaliste ou libertarien, oppose la « clique du Plateau » aux régions, le Montréal cosmopolite et « bobo » aux « gens ordinaires ». Cette idéologie vise précisément à renforcer l’antagonisme entre les initiatives citoyennes et les groupes populaires, les acteurs du changement et la majorité sociale, pour éviter qu’elles ne se parlent directement et forgent une alliance contre les classes dominantes et les forces réactionnaires. Le but cette clique d’« intellectuels conservateurs », ou plutôt de ces chroniqueurs populistes qui assument pleinement leur rôle d’idéologues publics (Mario Dumont, Éric Duhaime, Mathieu Bock-Côté et compagnie), est d’empêcher par tous les moyens l’émergence du bloc historique qui pourra amener une réelle transformation de la société québécoise.

Il existe à l’heure actuelle deux sociétés dans le Québec : 1) l’une est issue de la Révolution tranquille, est encastrée dans la culture de consommation, et représente la majorité sur le plan démographique ; 2) l’autre est minoritaire mais influente sur le plan culturel, elle s’est déjà manifestée durant le printemps québécois et à travers d’autres initiatives visant à reconstruire l’espace public, l’économie et le bien commun sur les débris de la modernisation capitaliste, en annonçant un Nouveau monde qui hésite à naître. Mais ces « deux Québecs » sont pour l’instant opposés par la peur, un fossé culturel, les préjugés, et un moralisme qui sévit des deux côtés.

Pour dépasser cette opposition figée entre la culture première de la Révolution tranquille et la culture seconde de la nouvelle révolution à venir, il faut impérativement appuyer la seconde sur l’héritage de la première, l’ancrer dans une « culture populaire » actuellement mélangée par des éléments anciens et nouveaux, car en matière d’élaboration de « visions du monde », il n’y a pas de création ex nihilo. Toute réforme intellectuelle et morale, qui précède toujours la révolution politique et économique, doit savoir dénicher le nouveau dans les tréfonds d'un autrefois. La tâche historique de la gauche est de dépasser son identité politique actuelle, qui n’est pas essentielle mais relative à une phase déterminée de son processus de développement, pour embrasser une nouvelle forme symbolique, culturelle et pratique, qui permettra de faire bloc avec le peuple qu’elle cherche à rassembler.

Cette identité nouvelle ne peut naître d’une convergence synchronique, c’est-à-dire d’un rassemblement de particularismes sur une plateforme sans projet politique unitaire. Le « narcissisme du multiple », qui prit naissance en réaction au « dogmatisme de l’unité », doit lui-même être nié par l’articulation dialectique du particulier et de l’universel, qui ne peut émerger qu’à travers la formation d’une conception diachronique, une conscience historique. Autrement dit, il est plus explosif d’élaborer un projet politique à partir d’une étude attentive des classes populaires, d’une lecture renouvelée de la Révolution tranquille et d’une reprise critique de l’héritage intellectuel québécois (Fernand Dumont, Hubert Aquin, Gaston Miron, Marcel Rioux, Pierre Vadeboncoeur, etc.), qu’en essayant de former une plateforme électorale par une collection des revendications de la société civile, ou l’unité des multiples tendances de gauche actuelles qui ne sont pas capables d’aller au-delà d’elles-mêmes.

Autrement dit, l’objectif n’est pas de savoir comment élire un gouvernement solidaire, car celui-ci aura d’abord besoin d’un sujet politique, d’un peuple, pour l’amener au pouvoir. Le processus de formation de cette unité populaire doit devenir le centre d’attention de la gauche, et non sa propre stratégie partisane pour la conquête de l’État. Comme disait Rousseau : « un peuple, dit Grotius, peut se donner à un roi. Selon Grotius un peuple est donc un peuple avant de se donner à un roi. Ce don même est un acte civil, il suppose une délibération publique. Avant donc d’examiner l’acte par lequel un peuple élit un roi, il serait bon d’examiner l’acte par lequel un peuple est un peuple. Car cet acte étant nécessairement antérieur à l’autre est le vrai fondement de la société. »[4]

Ce peuple, une fois formé, constitue un corps politique qui incarne alors la souveraineté populaire. Si les forces citoyennes représentent en quelque sorte le « peuple actif », tandis que les classes populaires représentent la dimension passive, elles ne sont au fond que les deux faces d’une même médaille, les deux aspects d’un même processus historique. Autrement dit, si les citoyens et les gens ordinaires se distinguent « formellement », dans l’entendement ou à des stades déterminés de la dynamique sociale, ils constituent tout de même une « unité réelle » qui est la source du pouvoir constituant. « Cette personne publique, qui se forme ainsi par l'union de toutes les autres, prenait autrefois le nom de cité, et prend maintenant celui de république ou de corps politique, lequel est appelé par ses membres État quand il est passif, souverain quand il est actif, puissance en le comparant à ses semblables. À l'égard des associés, ils prennent collectivement le nom de peuple, et s'appellent en particulier citoyens, comme participant à l'autorité souveraine, et sujets, comme soumis aux lois de l'État. Mais ces termes se confondent souvent et se prennent l'un pour l'autre ; il suffit de les savoir distinguer quand ils sont employés dans toute leur précision. »[5]

Le problème de la polarisation

Toute cette analyse va à contre-courant de la tendance dominante qui pense la majorité sociale comme une loi de distribution normale (la fameuse courbe de Gauss en forme de cloche), comme si les gens ordinaires étaient au centre, les forces citoyennes à gauche et les riches à droite. La stratégie politique basée sur cette vision erronée de la réalité sociale consiste à créer une grande alliance de classes, une constellation gauche/droite basée sur la concertation entre syndicat et patronat, les classes populaires et la bourgeoisie, qui trouvent leur unité dans un grand projet national et/ou social-démocrate. Malheureusement, cette stratégie qui avait une signification dans le contexte spécifique de la Révolution tranquille n’a plus de sens aujourd’hui, car sur le temps long il s’agit plutôt d’une exception historique basée sur la vague des Trente Glorieuses. En effet, le compromis fordiste et l’État-providence permettait de partager les fruits de la croissance entre les entreprises et les classes moyennes, la grande bourgeoisie francophone était quasi-inexistante, et la petite-bourgeoisie montante (technocrates, politiciens, journalistes et intellectuels) étaient alors acquis aux idéaux du néo-nationalisme réformiste et avaient un souci relatif des classes moyennes et populaires. Aujourd’hui, la grande bourgeoisie québécoise, canadienne et internationale est complètement unifiée avec la caste des politiciens carriéristes, qui n’ont plus aucun scrupule à ignorer les lois et à bafouer les intérêts du peuple, si ce n’est qu’en brandissant le hochet  de la saine gestion des finances publiques et des « vraies affaires ».

La gauche ne pourra plus miser sur un large consensus social à la manière du nationalisme réformiste du début de la Révolution tranquille, car le rapport capital/travail est complètement renversé et le lien de confiance entre les citoyens et ses institutions est définitivement rompu. Si les forces progressistes ont réussi à s’allier au sein d’un même parti politique, l’heure est venue à l’élargissement au-delà du cadre partisan et militant. Le mot d’ordre doit être : « non pas unir la gauche, ni rassembler les forces souverainistes, mais fédérer le peuple ». Il faut donc couper l’herbe sous le pied de la droite et du populisme conservateur en développant un « populisme de gauche » anti-système et émancipateur. Il s’agit de s’adresser aux gens ordinaires, non seulement dans le discours, mais dans l’action, afin de former un bloc historique contre l’élite dirigeante. Cet antagonisme est celui qui pourra repositionner le sentiment d’affirmation nationale et populaire, non contre les minorités, les bobos, les jeunes fainéants, les artistes et les BS, mais contre les réels parasites de la société, la caste corrompue de la classe politique et des bandits à cravate.

Ce discours teinté par la « lutte des classes » peut sembler un peu trop agressif, mais il permet de canaliser les frustrations des classes moyennes et populaires vers les réels profiteurs du système, alors qu’elles sont actuellement gagnées par le discours de la droite et d’une extrême droite larvaire (des radio-poubelles). En fait, c’est la droite qui manipule fort habilement la lutte des classes, en opposant un « peuple » au « système », qu’elle identifie à la petite-bougeoisie bien-pensante, l’élite médiatique, le complot islamo-gauchiste, etc. Ce discours est terriblement efficace pour dénigrer systématiquement l’identité de la gauche et cimenter l’identité des classes populaires à la droite qui prétend défendre les « vrais travailleurs » et le « monde ordinaire ». Cette polarisation, qui fut exacerbée durant le printemps québécois et surtout à travers le débat sur la Charte des valeurs, consiste à accentuer les contradictions au sein du peuple, et amène de profondes divisions au sein de différents mouvements : féministe, souverainiste, etc.

Or, la réponse à cette « wedge politics » n’est pas de miser sur le bon consensus du modèle québécois (qui n’existe visiblement plus), mais de déplacer cet antagonisme vers l’extérieur du peuple, vers un bouc émissaire qui est objectivement responsable des inégalités, des tensions, de la destruction du bien commun : l’élite dirigeante. L’unité d’un « Nous » se forme toujours par opposition à un « eux », mais il serait pernicieux d’abandonner toute élaboration d’un « nous populaire » par réflexe progressiste, en laissant le champ libre à une droite conservatrice qui forme un « nous populiste » par opposition à la gauche.

Il ne s’agit pas de polariser inutilement, mais de constater que le discours consensuel ou le centre politique ne devient plus une option viable dans un monde sans croissance assiégé par les multinationales, l’industrie pétrolière et l’austérité. Sans être alarmiste, le contexte socioéconomique dans lequel devra se dérouler la nouvelle révolution québécoise sera précisément l’inverse de celui qui donna lieu à la Révolution tranquille ; non pas une phase d’expansion économique et de modernisation, mais une « crise systémique » alimentée par l’impératif de croissance illimitée et une modernisation destructrice qui mine les conditions d’existence de la vie humaine et des écosystèmes. Nous devons prendre sérieusement en compte l’avertissement de Walter Benjamin : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire sur le frein d’urgence. »

Québec solidaire ferait ainsi une grave erreur d’essayer de se recentrer et de modérer son discours pour gagner le centre politique, car son image citoyenne lui collerait toujours à la peau et elle ne représenterait plus une alternative politique au système actuel, alors que la CAQ essaie encore de projeter ce rêve conforme à l’identité des masses populaires. Le populisme est à la mode, qu’on le veuille ou non, et il faut savoir en tirer parti pour relancer un projet d’émancipation rassembleur. Il ne faut pas donc pas se présenter comme un « parti apte à gouverner » (stratégie du bon gouvernement), mais comme l’unité populaire qui pourra enfin permettre au peuple de se gouverner lui-même.

Le discours de la lutte des classes est à l’ordre du jour, mais il doit être déplacé parce que le peuple ne s’identifie pas à la « gauche », qui est pour l’instant associée avec raison avec la défense de l’État, les forces citoyennes, la culture urbaine et les mouvements sociaux auxquels les classes populaires ne s’identifient pas. Il faut sortir du clivage stérile entre la gauche citoyenne et la droite conservatrice, par une nouvelle opposition entre « ceux d’en haut » (la caste dirigeante, l’élite économique et politique) et « ceux d’en bas » (le peuple, les classes moyennes, populaires et précaires). Cette stratégie discursive est celle de l’alternative Podemos en Espagne, où Pablo Iglesias, professeur en sciences politiques et spécialiste en communication, a réussi à l’introduire avec succès dans une crise d’austérité. Dans une entrevue à Mediapart, un journaliste demande au leader du mouvement comment il a réussi à tirer son épingle du jeu comparativement aux autres pays européens où l’extrême droite triomphe de la crise.

« Des reconfigurations de la gauche sont à l'œuvre en Espagne, sous l'effet de la crise. Quel regard portez-vous sur la situation française, où la gauche semble plus que jamais mal en point ?

L'axe fondamental pour appréhender la situation politique n'est plus l'axe gauche-droite. Je suis de gauche, mais l'échiquier politique a changé. Le déclic en Espagne a été le mouvement du « 15-M » (en référence au 15 mai 2011, date du surgissement des « Indignés »). L'alternative se définit désormais entre la démocratie et l'oligarchie, entre ceux d'en haut et ceux d'en bas, entre une caste de privilégiés qui a accès aux ressources du pouvoir et une majorité sociale. L'enjeu, pour nous, c'est de convertir cette majorité sociale en majorité politique et électorale. Nous voulons dire des choses simples : on est contre la corruption, contre l'absence d'un vrai contrôle démocratique sur l'économie, pour que les riches paient des impôts. On pense qu'il est possible de construire une majorité sur ces sujets, pour changer les règles du jeu. C'est ce qu'il se passe depuis 15 ans en Amérique latine : la contestation du libéralisme ne s'est pas tant faite sur une base idéologique que sur des thématiques nationales-populaires. Ce schéma peut aussi fonctionner en Europe. Le pouvoir n'a pas peur de l'unité des gauches, mais de l'unité populaire. »[6]

Selon Pablo Iglesias, ce qui différencie Podemos de ses concurrents comme Izquierda Unida (cousin espagnol de Québec solidaire), « ce n'est pas tant le programme. Nous voulons un audit de la dette, la défense de la souveraineté, la défense des droits sociaux pendant la crise, un contrôle démocratique de l'instrument monétaire… Ce qui nous différencie, c'est le protagoniste populaire et citoyen. Nous ne sommes pas un parti politique, même si nous avons dû nous enregistrer comme parti, pour des raisons légales, en amont des élections. Nous parions sur le fait que les gens « normaux » fassent de la politique. »[7]

L’hybridation des identités politiques

Contre la désinformation du système médiatique, la gauche préconise souvent, à juste titre, l’éducation populaire, la sensibilisation de proximité et d’autres techniques permettant de défaire les préjugés et les craintes liées à une mauvaise perception des identités politiques. Néanmoins, l’unité populaire ne pourrait pas se limiter à la multiplication des activités politiques traditionnelles comme les communiqués de presse, la distribution de tracts dans les espaces publics, l’organisation d’assemblées citoyennes, ou un patient travail de porte-à-porte dans le cadre de campagnes électorales, aussi importantes soient-elles. L’unité globale n’émerge pas spontanément de l’addition de petites initiatives.

Il est certes louable d’expliquer longuement un programme politique au téléphone ou dans une assemblée de cuisine, mais il est surtout nécessaire de dégager des grands principes ; non des valeurs abstraites comme l’égalité et la solidarité, mais des noyaux structurants qui parlent aux gens directement. Il sera question de la structure logique du projet politique dans le prochain texte. L’important est que la gauche se dessaisisse de son obsession pour la citoyenneté et les particularismes, non pas pour les cacher honteusement ou stratégiquement afin de manipuler les classes populaires, mais pour les rendre sensible à l’individu « ordinaire » pour qu’il découvre qu’il est lui aussi un acteur de changement, le sujet de l’Histoire.

Sur le plan médiatique, cela pourrait prendre la forme de capsules vidéo avec des personnes issues des classes populaires, des régions ou des banlieues, racontant dans leurs propres mots l’impact des politiques publiques, de la spéculation ou des changements climatiques sur leur réalité vécue ; cela créerait une « dissonance cognitive » où le spectateur s’attendait à entendre un discours conservateur, alors que les idées « progressistes » sont généralement défendues par des jeunes universitaires ou des représentants de la société civile comme Steven Guilbeault. Ce processus de « désidentification » est subversif, car il remet en question le partage sensible des identités classiques, les rôles assignés du bon citoyen et du mauvais conservateur qui figent trop souvent le débat. Cela ne doit pas se limiter à une capsule vidéo, mais devenir une réelle entreprise de déconstruction systématique de l’identité citoyenne et militante pour l’hybrider à celle des classes moyennes et populaires.

Un même discours, au contenu factuel identique, n’a pas la même signification en fonction de celui qui porte le message. En reprenant le schéma de la communication de Jakobson, la fonction « poétique » du message est non seulement le produit d’un contact humain (fonction phatique), ou du contexte politique (fonction référentielle), mais de la relation dynamique entre le destinataire (fonction conative) et le destinateur (fonction expressive). Cet effet est d’autant plus grand par la subversion des rôles, où le récepteur (le peuple) devient lui-même le locuteur (le citoyen). La gauche ne parle plus « au nom du peuple », c’est le peuple lui-même qui parle la langue de d’émancipation sociale et nationale. Cette hybridation de l’identité citoyenne et populaire est un élément essentiel pour la construction d’une nouvelle unité politique. Elle permet d’entendre un nouveau discours de la bouche des classes moyennes et de voir des citoyens se réapproprier les savoir-faire de leurs grands-parents et la débrouillardise de leurs parents.

Cette dynamique existe déjà à l’heure actuelle dans différentes niches du Québec, dans les régions et d’autres interstices où il y a une certaine osmose entre les forces citoyennes et les classes populaires. Alors qu’à Rosemont ou sur le Plateau-Mont-Royal nous avons affaire à une forte concentration de jeunes étudiants, de créatifs culturels et de bobos qui contrastent nettement avec la concentration aussi forte de classes moyennes dans les banlieues de la grande métropole, certains villages du Bas-Saint-Laurent, de la Gaspésie et d’autres coins insoupçonnés du Québec voient apparaître l’émergence de nouveaux projets, de néo-ruraux et d’autres expérimentations locales comme des coopératives de solidarité. Malgré qu’il s’agisse souvent d’initiatives citoyennes issues des franges étudiantes qui reviennent habiter dans leur coin de pays, l’antagonisme est beaucoup moins prononcé entre l’identité citoyenne et populaire, les influences étant beaucoup plus perméables et mutuellement complémentaires.

Ce « brassage géographique » des identités est une autre dimension essentielle à la construction d’une unité nationale et populaire sur l’ensemble du territoire québécois. Il faut à tout prix éviter le phénomène de ségrégation spatiale qui forme une forteresse solidaire au cœur de Montréal, entourée d’une mer conservatrice d’automobilistes qui ne partagent pas la culture du bio et du vélo. Pour le meilleur et pour le pire, il faut que la gauche « pense comme un char », c’est-à-dire se mette dans la peau d’un individu moyen qui circule quotidiennement en voiture et habite dans une maison éloignée de son lieu de travail. Cette « condition de l’homme postmoderne », qui tend à se transformer en une « société de travailleurs sans travail » pour paraphraser Hannah Arendt, confine la majorité de la population dans un avenir sombre. C’est pourquoi le peuple a cruellement besoin d’une lumière venant d’un « autre monde qui existe déjà dans celui-ci », des nouvelles générations et des expérimentations sociales qui jaillissent un peu partout sur la planète à l’heure actuelle.

La jeunesse étudiante, conquise aux acquis de la gauche, qui a souvent eu l’occasion de voyager en Europe, en Amérique latine ou ailleurs dans le monde, connaît trop peu le territoire québécois, sa population et ses richesses. À l’inverse, une majorité d’habitants des régions et des banlieues n’ont pas la chance ou le goût de voyager pour découvrir de nouvelles idées et d’autres cultures, si ce n’est en Floride ou avec des forfaits vacances tout inclus. Le sens de l’unité citoyenne et populaire est de réunir ceux qui voyagent, mais ne connaissent pas leur pays, et ceux qui ne voyagent pas, mais habitent le pays.

À cette conscience géographique s’ajoute celle d’une conscience générationnelle, basée sur la culture seconde de la nouvelle génération qui prit sa distance avec la culture de consommation de leurs parents, telle qu’illustrée par le livre de Samuel Archibald intitulé le Sel de la Terre : confessions d’un enfant de la classe moyenne. Cette nouvelle culture doit prendre conscience d’elle-même non pour rejeter moralement en bloc celle de ses parents, mais pour préserver ce qu’elle a de beau, sa saveur, son humanité. Il ne s’agit pas de refouler la critique d’un mode de vie non durable et de pratiques sociales qui méritent d’être changées, mais de sortir de la contestation adolescente et de la critique culturelle pour passer à l’élaboration d’une pensée pratique qui inclut non seulement les enfants d’aujourd’hui et de demain, mais l’héritage de nos parents et de nos ancêtres. Cette réconciliation spatiale, sociale et historique est une condition nécessaire, mais non suffisante, pour que la pyramide des âges ne soit plus un frein, mais un tremplin pour le changement social.



[1] Nancy Fraser, Le féminisme en mouvements. Des années 1960 à l’ère néolibérale, La Découverte, Paris, 2012
[2] Le terme « caste » désigne une classe sociale fermée qui cherche à maintenir ses privilèges.
[3] Éric Pineault, La panacée. L'histoire du panax quiquefolius et le mirage de l'économie extractive, Revue Liberté, no.300, été 2013, p.31 http://www.revueliberte.ca/content/la-panacee
[4] Rousseau, Du Contrat social, chap. I, v
[5] Rousseau, Du contrat social, chap. I, vi
[7] http://www.mediapart.fr/journal/international/200614/pablo-iglesias-podemos-nous-ne-voulons-pas-etre-une-colonie-allemande?page_article=2
[8] Gilles Gagné, Le socialisme des « nous », Recherches sociographiques, vol. 24, no. 1, 1983, p.95-122

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