mardi 19 novembre 2013

Pourquoi les maires ne devraient pas gouverner le monde


Les villes contre l’État

Dans une conférence TED très intéressante pour comprendre l’idéologie de notre temps, le professeur Benjamin Barber nous explique tout bonnement Why Mayors Should Rule the World[1]. Les États-Nations, incapables de résoudre les problèmes de changements climatiques, crise financière, pandémies, terrorisme, montée des inégalités auxquels ils font face, sont rapidement dépassés par les villes qui deviennent une force sociale, économique et politique montante. Les villes et les maires qui les dirigent seraient devenus des acteurs incontournables de la mondialisation, et constitueraient en quelque le remède aux grands maux du XXIe siècle.

Barber souligne la contradiction suivante : nous vivons dans un monde toujours plus interdépendant alors que nos institutions politiques, structurées par des États-nations aux juridictions et territoires séparés, ont plus de 400 ans. Le problème fondamental de notre temps serait de dépasser ces frontières en retrouvant l’essence de la démocratie, dont le berceau serait l’espace public des grandes villes. La Révolution française, le mouvement Occupy Wall Street, le printemps arabe et la récente insurrection d’Istanbul peuvent être symbolisées par ces lieux urbains : place de la Bastille, Zuccotti Park, place Tahrir, place Taksim.

De plus, les villes sont les plus vieilles et durables institutions humaines, Rome, Alexandrie et Paris étant beaucoup plus anciennes que l’Italie, l’Égypte et la France. Pour Barber, la ville est l’endroit où nous grandissons, mangeons, jouons et habitons ; c’est notre maison. Par contraste, les États-nations sont des abstractions, des juridictions administratives auprès desquelles nous payons des taxes, votons occasionnellement, et regardons les élus diriger à notre place. Bien qu’il ne semble pas y avoir de différence intrinsèque entre les villes et les États sur le plan politique, les deux étant soumis à un régime de démocratie représentative agonisant, Barber insiste sur la différence ontologique entre ces deux formes institutionnelles. L’une serait l’essence de l’humain et l’autre sa perversion. « Cities are were action is, cities are us ». Si Aristote disait que l’homme est un animal politique, Barber persiste : l’homme est un animal urbain.

En effet, il faut rappeler que plus de 50% de la population mondiale habite maintenant dans les villes, et que la population urbaine atteindra 5 milliards de personnes en 2030. Bien que ce fait historique soit souvent accompagné d’un discours triomphant sur l’universalité de l’homo urbanus, il faut rappeler que ce phénomène sans précédent est accompagné de gigantesques cités qui n’ont rien à voir avec les petites municipalités privilégiées par les adeptes de la démocratie participative. Le théoricien Mike Davis nous rappelle à ce titre que 80% que cette urbanisation accélérée aura lieu dans les pays en voie de développement, où l’explosion des bidonvilles côtoiera l’émergence de technosphères dont l’étendue reste difficile à imaginer.

« Le résultat le plus spectaculaire de cette évolution sera la multiplication des mégavilles de plus de huit millions d’habitants et, plus sensationnel encore, des « hypervilles » de plus de vingt millions d’habitants (soit l’entièreté de la population urbaine de la planète à l’époque de la Révolution française). En 1995, seule Tokyo avait atteint ce seuil. D’après la Far Eastern Economic Review, aux environs de 2025, le continent asiatique à lui seul devrait déjà accueillir une dizaine de conurbations de cette taille, dont Djakarta (24,9 millions), Dacca (25 millions) et Karachi (26,5 millions). L’immense métro-région fluviale de Shanghaï, dont la croissance a été gelée pendant des décennies par la politique maoïste de sous-urbanisation, pourrait compter près de 27 millions d’habitants. Pour Bombay, on anticipe une population de 33 millions, bien que personne ne sache si une concentration aussi colossale de pauvreté est biologiquement ou écologiquement soutenable. »[2]

Le glocalisme

Pourtant, les contradictions du processus d’urbanisation et les inégalités qui en découlent, de même que l’historicité de cette transformation qui modifie profondément les rapports sociaux, semblent rabattues derrière la « naturalité » de la ville comme maison de l’Être. L’humain serait une espèce urbaine qui devrait retrouver son essence pour surmonter l’incompétence congénitale des États-nations à résoudre les problèmes d’aujourd’hui. C’est pourquoi Barber souligne dans la lignée de Saskia Sassen que les « villes globales » deviennent les nœuds d’un réseau économique transnational, échappant aux frontières et contrôles dysfonctionnels des États. Ceux-ci seraient englués dans la vieille politique, la bureaucratie, le système des partis et une démocratie représentative ne répondant plus aux besoins de notre époque. La solution passerait par le « glocalisme » (contraction de global et local), la collaboration entre villes constituant une nouvelle forme de « gouvernance globale » pouvant résoudre les problèmes de la planète.

Par exemple, le International Council for Local Environmental Initiatives (ICLEI), un réseau qui rassemble 12 méga-cités, 100 super-villes, 450 grandes villes, 450 villes de petite et moyenne taille dans 83 pays, fait la promotion du « développement durable » urbain en aidant les villes à devenir plus résilientes, éco-efficientes et à faible émission de carbone par une infrastructure intelligente et une économie urbaine verte et inclusive[3]. Il y a également le United Cities and Local Governments (UCLG), qui vise à « accroître la place et l’influence des gouvernements locaux et de leurs associations dans la gouvernance mondiale. […] Présents dans 140 des 191 états membres des Nations Unies, les membres de CGLU sont aussi bien des villes que des associations de gouvernements locaux, qui représentent toutes les villes et les collectivités locales d’un pays. Plus de 1 000 villes, à travers 95 pays, sont des membres directs de CGLU. »[4]

Ces institutions souples, horizontales et inédites recomposent les configurations du pouvoir économique, politique et idéologique des villes. Ce paradigme de gouvernance globale oppose ainsi deux paradigmes : le « glocalisme démocratique » et le gouvernement top-down, l’horizontalisme et la hiérarchie, l’interdépendance pragmatique et l’idéologie désuète de l’indépendance nationale. Selon Barber, les villes sont disposées à coopérer ensemble comparativement aux rivalités entre États qui se manifestent dans les diverses conférences internationales sur le climat. Malgré le fait que nous vivons toujours dans un monde de frontières, notre expérience quotidienne témoigne que les maladies, problèmes écologiques, marchés et technologies ne s’arrêtent pas aux portes des pays.

La solution est donc de globaliser la démocratie et de démocratiser la globalisation. La route vers la démocratie globale ne passe pas par les États mais les villes. La démocratie née dans la polis athénienne peut ainsi renaître dans la cosmopolis globale. Il faut créer non pas une Société des Nations qui a lamentablement échoué, mais une Ligue des villes ; non pas les Nations-Unies mais les Villes Unies du Monde. Les maires et les citoyens qu’ils représentent doivent ainsi s’engager dans la gouvernance globale, notamment par la création d’un « Parlement des maires ».

Le maire comme « homeboy »

Bien que nous puissions être en accord ou en désaccord avec ce cosmopolitisme quasi-utopique, la suggestion la plus surprenante de Barber est de faire reposer cette gouvernance globale sur la direction des maires. Or, pourquoi ferions-nous confiance à ces élus locaux plutôt qu’aux autres politiciens professionnels comme les députés, la première ministre ou le président d’une République ? Une fois de plus, il y aurait une différence de nature entre les maires et les politiciens de l’État, qui représentent les deux opposés d’un spectre politique. Selon Barber, un ou une candidate aux élections nationales doit impérativement avoir une idéologie, un méta-récit, une vision du monde, et appartenir à un parti politique pour avoir des chances de se faire élire. Le député serait essentiellement partisan.

Par contraste, les maires seraient des pragmatistes, des « problem-solvers ». Leur job est que les choses se fassent, ou sinon ils se font mettre à la porte. Les nids de poules doivent être remplis, les trains doivent avancer, les enfants doivent aller à l’école. Selon l’ancien maire de New York Fiorello La Guardia : « There is no Democratic or Republican way of fixing a sewer. » L’absence d’idéologie serait ainsi une qualité indispensable de l’homme politique, qui doit laisser de côté ses convictions et se concentrer sur l’atteinte des objectifs. L’administration municipale serait donc ni à gauche, ni à droite, mais une affaire de gestion ; non pas une politique, mais une technique. Ce pragmatisme permettrait de gagner la confiance des citoyens, de faire des villes des exemples de bonne gouvernance et de favoriser les partenariats transnationaux pour résoudre des problèmes concrets.

De plus, Barber caractérise les maires par le qualificatif de « homeboy », le gars du coin, le pote, le copain d’enfance, le membre d’une gang d’amis. Les maires viennent habituellement de la ville qu’ils gouvernent, ce sont des proches du quartier, du ghetto. Ils sont essentiellement « proches des gens ». La preuve de cette proximité se manifesterait par les taux d’appuis impressionnants de 70-75-80% des maires les plus populaires, comparativement aux maigres 30-40-50% des premiers ministres. Un maire idéal serait en quelque sorte une personne ordinaire et pourtant charismatique, permettant d’opposer à un système impersonnel son pouvoir personnel, la force de sa volonté. La crise des institutions représentatives alimenterait en quelque sorte une nouvelle « politique de la présence », une légitimité de la proximité, un impératif de compassion, permettant une attention à la particularité des situations quotidiennes. La figure du maire serait donc à la fois celle « d’un géant de gloire et d’un homme simple »[5].

Le cas Rob Ford

Cette nouvelle forme d’homme-peuple, de césarisme local ou de bonapartisme municipal, s’incarne dans de nombreuses personnalités québécoises : le maire Jean Tremblay, Régis Labeaume et maintenant Denis Coderre. Mais l’archétype du nouveau dirigeant que Barber appelle de ses vœux est sans aucun doute le maire de plus grande métropole du Canada, Rob Ford. Né dans l’ancienne municipalité Etobicoke à l’ouest de Toronto, issu d’une famille propriétaire de la firme multi-nationale Deco Labels, étudiant médiocre, coach d’équipes de football d’écoles secondaires renvoyé plusieurs fois pour inconduite, il décide de se lancer comme conseiller municipal en 2000. Élu du district Ward 2 où il a habité, quartier caractérisé par son caractère multiethnique et les gangs de rue, il est réélu en 2003 avec plus de 80% du vote.

Sa popularité tient essentiellement à sa haine de l’État et sa vision basée sur la réduction du compte de taxes des citoyens. « Get the government out of our backyards. It's ridiculous. Government red tape here. Bureaucratic here. It's nonsense having all this government. And it's nonsense. It's so ridiculous. »[6] Sa philosophie libertarienne se double d’un néo-conservatisme franc se manifestant dans plusieurs déclarations-chocs. Par exemple, Ford s’opposa au fait de gaspiller de l’argent dans la construction d’une barrière anti-suicide sur le viaduc Bloor, argumentant plutôt d’investir dans la répression des agresseurs sexuels d’enfants « who are the main cause of people jumping off bridges. » Évidemment, ce personnage ne fait pas partie d'un parti politique au sens strict, mais d’une coalition de candidats réunis autour d’une plateforme de responsabilité fiscale : « We just need to get rid of these life-long politicians that just give out money to special interest groups and don't serve the community. I'm really teed off. We need to get a new council or this city is going to go down the drain. »

Mais la popularité de ce maire ne se limite pas aux « intérêts matériels » de ses électeurs, la réduction des dépenses de l’État local et du compte de taxe ne pouvant expliquer l’appui général à cette figure controversée. Ford est un « homeboy », un homme proche des gens, prêt à passer par-dessus les contraintes bureaucratiques pour résoudre directement des problèmes, en personne. Par exemple, il n’hésite pas à répondre immédiatement aux préoccupations des électeurs, en les rappelant par téléphone la journée même[7]. Cette promptitude témoigne d’une sollicitude très appréciée par la population dans cette ère de séparation entre le peuple et les institutions. De plus, ses déclarations-chocs aux allures grotesques ne semblent pas entacher sa popularité, malgré ses accents de sexisme, d’homophobie, de racisme.

En 2006, Ford s’opposa au fait que la ville donne 1,5 millions $ à une campagne de prévention contre le sida, en argumentant que la plupart des payeurs de taxes n’avaient à pas à se soucier de cette maladie parce que « If you are not doing needles and you are not gay, you wouldn't get AIDS probably, that's bottom line...those are the facts. » Lorsque le maire de l’époque, David Miller, lui fit remarquer que les femmes étaient de plus en plus touchées par le sida, Ford réponda sur le tact qu’elles devaient coucher avec des hommes bi-sexuels[8]. En 2007, il témoigna au public une réflexion profonde sur le problème des cyclistes : « What I compare bike lanes to is swimming with the sharks. Sooner or later you're going to get bitten... Roads are built for buses, cars, and trucks, not for people on bikes. My heart bleeds for them when I hear someone gets killed, but it’s their own fault at the end of the day. »[9] En 2009, il fit part de son admiration pour l’éthique du travail asiatique. « Those Oriental people work like dogs. They work their hearts out. They are workers non-stop. They sleep beside their machines. That's why they're successful in life. I went to Seoul, South Korea, I went to Taipei, Taiwan. I went to Tokyo, Japan. That's why these people are so hard workers (sic). I'm telling you, the Oriental people, they're slowly taking over. »[10]

Malgré ces commentaires discriminatoires, son anti-syndicalisme, ses épisodes de conduite dangereuse et son procès pour conflit d’intérêts, c’est plutôt le scandale d’une vidéo montrant Rob Ford fumant du crack avec ses copains du ghetto qui aura raison du règne de ce maire. La qualité de « homeboy » aura été le symbole de l’ascension et de la déchéance d’une idole de la « proximité ». La politique-spectacle centrée sur les faits divers, l’instantanéité, le culte de la personnalité et les plébiscites, bref sur les qualités humaines d’un gouvernant et non sur son idéologie, son être et non ses actions, montre que le populisme est une arme à double tranchant. Bien que Benjamin Barber n’aurait sans doute pas approuvé la conduite de Ford, sa célébration non critique de l’homme proche du peuple illustre la profonde naïveté d’une perspective « post-idéologique » de la politique, comme si l’administration d’une ville se réduisait à une tâche pratique exempte de tout choix de société.

L’idéologie de la proximité

L’éloge du proche, du « homeboy », de la ville contemporaine comme maison consubstantielle de l’humain, d’une politique par-delà la gauche et la droite sous couvert de pragmatisme, tout cela occulte le fait que cette perspective est elle-même profondément idéologique. Dans son livre La légitimité démocratique (2008), Pierre Rosanvallon tente d’expliquer la crise des institutions politiques caractérisées par la double légitimité jadis conférée par le suffrage universel et l’administration publique. Le monde électoral-parlementaire est en déroute, tandis que la bureaucratie est sévèrement attaquée par l’idéologie néolibérale. Se constitue alors un « nouvel âge de la légitimité » remodelant les contours d’une révolution démocratique encore incertaine. Le mérite de cette analyse est de montrer l’ambivalence de cette transformation tâtonnante, faisait apparaître les glissements et les promesses, mais surtout le risque de sombrer dans différentes illusions, comme celle de « l’enchantement du local » caractéristique de l’enthousiasme de Barber.

« En étant implicitement assimilé aux figures de l’impartialité (situation au-dessus des partis et des affrontements partisans) et de la proximité, l’édile local devient une construction a priori de l’entendement démocratique. Il est érigé en sorte d’icône du bien politique. La contrepartie de cette idéalisation est de brouiller la compréhension de ce qui a changé dans le rapport des citoyens à la politique. Célébrer platement ce qui serait de l’ordre d’un système représentatif « réussi » à l’échelon local, contrastant avec les données d’une « crise » au niveau national, conduit ainsi à s’aveugler sur la situation des démocraties contemporaines et à ne pas prendre la mesure des formidables mutations structurelles qu’elles connaissent. »[11]

La principale confusion de Barber consiste à opposer de manière rigide l’État et la ville, la nation et la démocratie, la représentation aliénante et une proximité rassurante. De cette dichotomie peut ensuite être attribués tous les travers du monde contemporain à l’État-nation (les frontières, l’inefficacité, l’inaction, l’archaïsme, l’égoïsme), la ville rassemblant à elle seule toutes les vertus de l’avenir : interdépendance mondiale, pragmatisme, résolution simultanée de problèmes globaux et locaux, innovation, coopération, etc. Le dysfonctionnement des nations n’est plus l’effet d’une crise plus profonde, mais la cause d’un problème général. Il suffirait donc de déserter l’État pour embrasser sans examen plus approfondi les villes qui sont profondément multiculturelles, ouvertes, participatives, démocratiques pour Barber. La démocratie urbaine n’est donc pas une potentialité, un projet radical, mais un donné, un fait accompli.

De ce glissement découle l’occultation des rapports de pouvoir dans la ville, amenant une compréhension non-problématisée de la représentation politique, et donc une identification rapide entre les citoyens, leurs maires et la gouvernance globale. « A parlement of mayors is a parlement of citizens, and a parlement of citizens is a parlement of us. » Dans cet éloge des citoyens urbains sans frontières, Barber va même jusqu’à les identifier aux citoyens des conférences TED, une communauté virtuelle liée par le partages « d’idées qui valent la peine d’être diffusées ».

Or, cette communauté déterritorialisée constitue une simple plateforme de diffusion, un espace public de la « société civile globale » tout au plus ; elle n’incarne une communauté politique fondée sur des institutions, un espace de délibération et de décision collective sur des affaires communes. Le rejet de l’État semble donc mener à l’évacuation du champ politique constitué par les conflits, la contestation et les échanges portant sur le vivre-ensemble, c’est-à-dire les lois qui nous lient les uns aux autres. Le panégyrique de la Cité et de la Gouvernance globale mène donc à louanger les initiatives de participation en évacuant toute réflexion sur le régime politique et le système économique qui limitent grandement ces expérimentations.

« Le champ d’intervention des nouvelles instances participatives est enfin très restreint. Il concerne soit la gestion des affaires complexes et controversées particulières, soit l’organisation des pouvoirs locaux. Il n’y a donc nullement instauration d’une démocratie participative au sens général du terme. Tout au plus peut-on parler d’un « nouvel esprit démocratique », plus diffus, dont témoigne de façon exemplaire ces initiatives particulières. Il est en tout cas patent qu’elles n’ont qu’une portée limitée d’un point de vue proprement politique. C’est pourquoi les termes de gouvernance ou de démocratie fonctionnelle sont probablement les plus adaptés pour qualifier ce qui est à l’œuvre. En témoigne d’ailleurs le fait que c’est également au niveau international qu’il a souvent été question de ces formes de participation, comme si elles ne se déployaient qu’aux deux extrêmes du proche et du lointain, à l’écart du niveau structurellement politique de l’État-nation. »[12]

L’impolitique de la présence

Pour contrer le mythe du « glocalisme », il faut reconnaître que l’antagonisme fondamental n’est pas entre le méchant État et la bonne ville, mais entre la démocratie et le système économico-politique hérité du XIXe siècle. La mondialisation néolibérale et l’insuffisante de la démocratie représentative, le capitalisme et la centralisation politique se font sentir à toutes les échelles de la société, des relations internationales à l’État-nation, en passant par les échelons régionaux et locaux. Si les villes sont sans doute l’un des foyers les plus prometteurs pour une éventuelle convergence des luttes, les citoyens sont actuellement dépossédés du pouvoir d’agir sur leur quartier et leur vie quotidienne. Le livre de David Harvey Rebel Cities. From the Right to the City to the Urban Revolution (2012) est à ce titre beaucoup plus éclairant que la proposition d’un « Parlement des Maires » qui ne fera que consacrer les élites locales et populistes comme gardiens d’une pseudo-démocratie globale.

C’est pourquoi l’échange des « meilleures pratiques », les consultations publiques, l’espoir d’une transparence administrative et d’un rapprochement entre gouvernants et gouvernés ne conduiront pas à un réel pouvoir citoyen, mais à une impression sensible servant à compenser la déficience de la politique électorale. « La réduction de la distance représentative ne s’opère là ni par l’instauration de pouvoirs directs, ni sur le mode d’une ressemblance entre représentés et représentants. À ces deux techniques traditionnelles d’appropriation sociale de la politique s’en ajoute une troisième : celle du rapprochement physique et de la sollicitude. Alors que les engagements électoraux établissent un lien ressenti comme de plus en plus faible et fortement hypothétique, la présence offre sa consistance immédiate et effective. »[13]

Quand la politique se confond toujours plus avec le cirque médiatique, le populisme apparaît non plus comme un phénomène accidentel mais comme l’effet d’une nécessité structurelle. La légitimité de proximité, visant à assurer la confiance entre gouvernants et gouvernés, à solidifier le lien entre classes dominantes et dominées, devient ainsi une béquille servant à atténuer la crise du régime de représentation. La figure de Rob Ford incarne ainsi l’universel concret de la société actuelle, exprimant la déchéance de la démocratie par le degré inouï de pourrissement des institutions municipales. C’est pourquoi l’éloge des « villes globales » et de leurs maires témoigne de la fausse conscience associant les intérêts des citoyens à ceux de leurs dirigeants. Ce mythe opère par une rhétorique de proximité masquant la séparation entre le monde vécu et l’image des cités triomphantes. Ce sentiment d’irréalité ou d’aliénation, où le politique s’exprime à la fois comme caricature et réalité concrète, se fait directement ressentir par le spectacle désolant des frasques d’un maire conservateur moralement discrédité, qui s’accroche à son siège en mimant un homme ivre au volant pour ridiculiser son adversaire, alors que le conseil municipal vient de lui retirer tous ses privilèges et pouvoirs[14].

Un rire jaune, mélangeant des sentiments de dégoût et de sympathie, de cynisme et de pitié, est malheureusement ce qui survient lorsque la scène politique s’identifie avec les représentations vides de la société de masse. « Dans les pages des magazines « people » ou dans les reportages de nombreux programmes de télévision, le monde n’existe plus que sous les deux espèces de la proximité chaleureuse et de la distance inaccessible dans laquelle vivent les super-riches et les puissants. Tout le reste de la réalité est oublié, comme s’il n’avait désormais plus de consistance. Subsiste seul, alors, ce face-à-face. Il y a aussi là cependant un mécanisme spécifique de réduction de cette hyper-distance qui est à l’œuvre : c’est celui du voyeurisme. Les riches et les puissants sont montrés dans l’inaccessibilité de leurs privilèges et de leur train de vie somptueux, mais ils sont en même temps mis à nu sous l’œil du peuple, transformés en animaux de cirque, dépouillés de leur vie privée. »[15]

La réponse appropriée à ce triste portrait ne se trouve pas dans la résignation mais dans l’action. Contrairement à Barber, elle ne peut se limiter à la ville, et encore moins à une délégation du pouvoir à nos charmants élus locaux. La démocratie doit embrasser toutes les sphères de la vie, de la famille à la société civile, en passant par les quartiers, les entreprises, les municipalités, les régions et notre pays. L’État-nation n’est pas la principale cause des problèmes actuels, bien que son incapacité à répondre aux demandes sociales témoigne de la concentration du pouvoir économique et politique à tous les échelons. La réappropriation de nos institutions passe évidemment par un projet de société, et la réalité urbaine doit représenter un axe central d’une stratégie politique émancipatrice. Celle-ci commence par le constat que le pouvoir citoyen ne pourra naître d’une démocratie dévoyée, même à l’échelle locale ; c’est pourquoi les maires ne devraient pas gouverner le monde.




[1] http://www.ted.com/talks/benjamin_barber_why_mayors_should_rule_the_world.html
[2] Mike Davis, La planète bidonville : involution urbaine et prolétariat informel, Mouvements, no 39-40, 2005, p.11
[3] http://www.icleicanada.org
[4] http://www.uclg.org/fr/organisation/a-propos
[5] Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.304
[6] Wanagas, Don (March 10, 2001). "The odd rantings of young Rob Ford". National Post. p. F2.
[7] "Inside City Hall: Whose constituent is it, councillors want to know". The Globe and Mail. July 23, 2004. p. A12.
[8] "Councillor Rob Ford Under Fire Over AIDS Comments". CityNews (Toronto, Ontario). June 29, 2006. Retrieved December 8, 2012.
[9] "Toronto Mayor: ‘Cyclists Are a Pain in the Ass’". Bicycling.com. May 3, 2012. Retrieved May 12, 2012.
[11] Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique. Impartialité, réflexivité, proximité, Seuil, Paris, 2008, p.343
[12] Ibid., p.325
[13] La légitimité démocratique, p.313
[14] http://www.ledevoir.com/politique/villes-et-regions/393108/le-maire-de-toronto-est-mis-au-pied-du-mur
[15] La légitimité démocratique, p.316

mardi 12 novembre 2013

Des élections municipales au deuxième front politique


Un bilan mitigé

La politique est bien souvent, et malheureusement, une affaire prévisible. Les résultats électoraux du 3 novembre n’échappent pas à cette règle générale, la politique municipale étant largement boudée par les électeurs, manipulée par les concours de popularité, convoitée par les notables locaux et sous-estimée par la gauche. La présence de scandales et de petits revirements de situation ne changent pas réellement la situation, même s’ils agrémentent une campagne trop souvent ennuyeuse par ses thèmes insipides, sa rhétorique gestionnaire, sa critique vide de la corruption et ses promesses creuses d’intégrité. Pour le meilleur et pour le pire, la politique municipale restera fondamentalement inchangée pour les quatre prochaines années.

Or, ce n’est pas parce que le devant de la scène reste tranquille qu’il ne se passe rien en coulisses. Derrière la réélection attendue de roitelets comme Régis Labeaume et Jean Tremblay, avec un score respectif de 74% et 64%, se cache une légère baisse des intentions de vote par rapport aux aux élections de 2009 (80% et 78%). La présence d’une opposition permet à elle seule de créer une alternative, aussi minimale soit-elle, au règne de maires devenus maîtres dans l’art d’accumuler les mandats. L’émergence d’une certaine relève témoigne déjà d’un renouveau qui tarde à se faire sentir : un maire de 29 ans à Mascouche, un conseiller de 22 ans à Gatineau, et même un maire de 20 ans dans la petite municipalité de Clermont, en Abitibi-Ouest ![1] Par contre, la jeunesse n’est pas forcément progressiste, comme le témoigne l’élection du « carré vert » Laurent Proulx (Équipe Labeaume) qui a réussi à se faufiler grâce à l’opposition du vote entre le chef de Démocratie Québec (David Lemelin) et l’indépendant Jean Guibault[2].

La timidité de la gauche

Il est d’ailleurs surprenant que les « carrés rouges » ne soient pas mobilisés lors de cette campagne, sinon par la dénonciation du règlement anti-manifestation P-6 à Montréal. Pourtant, le rapport de forces est largement en défaveur des classes populaires, des syndicats et des mouvements sociaux. Le « mandat fort » de Labeaume en faveur de sa lutte acharnée contre le déficit des régimes de retraite lui permettra sans doute de faire pression sur le gouvernement pour qu’il change les lois du travail et élimine certains acquis syndicaux. À l’heure où les organisations syndicales sont systématiquement attaquées par tous les paliers de gouvernement (fédéral, provincial et municipal), l’hégémonie politique et idéologique du Capital n’aura jamais été aussi forte.

C’est pourquoi il est absolument nécessaire de barrer la route à la bourgeoisie sur toutes les tribunes politiques, c’est-à-dire d’organiser la gauche afin qu’elle ne se limite plus à de simples revendications dans l’espace public. Durant la campagne électorale, Québec solidaire publia le document « Montréal, ville solidaire », tandis qu’une coalition d’organismes de la société civile ont réunis leurs propositions en matière de logement, de qualité de vie, de services de proximité, de transport et d’emploi sous la déclaration commune « Le Montréal que nous voulons ». Or, ces belles demandes sociales resteront lettre morte si elles ne sont pas portées par une force politique, et a fortiori par un mouvement social capable de faire valoir ses droits sur le terrain institutionnel.

Cette absence de mobilisation est d’autant plus criante à Montréal, où les inégalités, l’exclusion et la corruption se font toujours plus sentir. Paradoxalement, les grands thèmes de la justice sociale et la démocratie ont été complètement absents de la campagne électorale. Même la formation politique Projet Montréal a mis de l’avant le slogan « intégrité, compétence et audace » et a abandonné plusieurs réformes progressistes dans la dernière mouture de sa plateforme, comme la réforme du mode de scrutin, l’instauration de budgets participatifs et de conseils de quartier, la réduction des tarifs de transport collectif et des engagements relatifs au logement social[3].

La subordination du centre par la périphérie

Il n’en demeure pas moins que Projet Montréal reste le parti le plus progressiste sur le plan municipal à l’heure actuelle, et que les résultats électoraux confirment une certaine correspondance entre la nature du vote et le profil sociologique de l’électorat dans différents quartiers. Par exemple, Projet Montréal a remporté deux mairies d’arrondissement (Rosemont-La Petite-Patrie, Plateau-Mont-Royal), et plus de 28 conseillers répartis dans les quartiers centraux de la ville (Mercier-Hochelaga-Maisonneuve, Ville-Marie, Sud-Ouest). Malgré l’échec flagrant de Richard Bergeron qui est arrivé troisième à la mairie derrière l’opportuniste Mélanie Joly, le nombre d’élu-es dans son parti a doublé, formant ainsi l’opposition officielle contre Denis Coderre. Fait intéressant à noter, son résultat de 32% est le pire résultat depuis l'élection d'Adhémar Raynault en 1940, qui était le pire résultat de toute l'histoire des élections au poste de maire de Montréal.


Denis Coderre a réussi à remporter la course par une mince avance essentiellement à cause de la réélection de l’ancienne équipe d’Union Montréal, elle même liée à la couronne nord et les banlieues de la ville. Ce phénomène sociopolitique de polarisation entre le centre et la périphérie semble se reproduire à Québec, comme l’a bien remarqué François Bourque dans son analyse des résultats électoraux. « Pourquoi le maire Labeaume a-t-il moins d'appuis autour de chez lui, en haute ville, que dans la banlieue et en basse ville? Il n'y a pas de réponse évidente. Une première hypothèse est qu'Équipe Labeaume y affrontait les meilleurs candidats de Démocratie Québec, les plus expérimentés et les plus connus du public. Anne Guérette (Cap-aux-Diamants) et Yvon Bussières (Montcalm-Saint-Sacrement) ont eu beaucoup de visibilité au conseil depuis quatre ans. […] Je pense cependant que leur élection tient moins à leurs qualités personnelles qu'au quartier où ils se présentaient. Ce n'est pas leur profil qui les a fait élire, mais celui de leurs électeurs. L'explication est « sociologique ». Les électeurs du plateau de Québec ont voté différemment parce qu'ils sont différents de ceux des autres quartiers. Sans doute pas aussi différents que les « bobos » du Plateau-Mont-Royal caricaturés par Marc Labrèche à Télé-Québec. Mais assez pour que ça paraisse aux élections. Cela n'arrive pas qu'au municipal. On le voit aussi au provincial et au fédéral, où les circonscriptions de la haute ville ont souvent voté à contre-courant. »[4]

D’une certaine manière, le populisme maintient son emprise sur la périphérie à cause de l’incapacité des forces progressistes à assurer le leadership moral et politique des municipalités. La « gauche nationale » reste essentiellement orientée vers la conquête du pouvoir d’État, tandis que la gauche anti-étatique (rassemblée des assemblées populaires autonomes de quartier) conspue toute forme participation électorale, allant même jusqu’à refuser toute forme d’alliance avec les partis, syndicats et groupes communautaires. Le mouvement initié par les cinq Sommets citoyens de Montréal entre 2001 et 2009 semble maintenant essoufflé, le caractère « a-partisan et horizontal » de ces forums locaux témoignant de la difficulté à instaurer un réel changement sans s’engager véritablement sur le terrain politique. Pour que les mouvements urbains du centre ne soient plus subordonnés au conservatisme de la périphérie, structurée par une organisation spatiale favorisant la dépendance à l’automobile, la séparation des activités sociales et la consommation de masse, il faut impérativement réfléchir à une stratégie politique qui ne se limite plus à de simples manœuvres tactiques.

Par exemple, Québec solidaire ne peut se contenter d’alliances informelles sur le terrain électoral en donnant un coup de pouce à Projet Montréal dans certains arrondissements. Ce parti vert pâle présente des mesures environnementales sans projet de société, à travers une mosaïque gauche/droite composée des membres Québec solidaire, le Parti québécois, le Parti libéral du Canada et le Nouveau Parti démocratique du Canada. En l’absence d’une gauche organisée au sein de cette formation politique, l’influence de la droite, l’opportunisme et la technocratie se feront encore plus sentir dans les années à venir, d’autant plus que la course à la chefferie annoncée par le départ prochain de Bergeron ouvrira la porte à de profonds remaniements.

Par ailleurs, Québec solidaire semble un peu naïf et ambivalent quant à ses alliances avec la gauche fédérale et municipale, surtout si l’on regarde le processus de formation du NPD-Québec qui a demandé une autorisation formelle au Directeur général le 29 octobre 2013[5]. Cet électrochoc chez plusieurs militant-es du parti montre qu’il manque une réelle perspective multi-scalaire de l’action politique, qui doit être coordonnée horizontalement à travers l’articulation des acteurs sociaux, et verticalement par la synchronisation des paliers gouvernementaux. La gauche doit dépasser son obsession pour les élections nationales et se poser sérieusement la question d’une construction d’une culture politique à toutes les échelles, sans quoi elle restera coincée dans les quartiers centraux et encerclée par la droite des périphéries banlieusardes.

La guerre de position

Il ne s’agit pas de s’enfermer dans un radicalisme dogmatique en refusant toute approche pragmatique, ce qui contribuerait à marginaliser Québec solidaire auprès des classes populaires. À l’inverse, il faut éviter le piège du réformisme et de l’électoralisme qui consiste à croire qu’une société libre, juste et écologique pourra se bâtir tranquillement par l'addition de politiques publiques et quelques sièges supplémentaires à l’Assemblée nationale. Cette approche finit toujours par décevoir, comme on peut le constater par le mouvement historique de tous les partis socio-démocrates à travers le monde, du Parti québécois au Parti socialiste français, en passant par le Parti des travailleurs brésilien. Il s’agit plutôt de bâtir un large appui à un « programme de transition » afin de prendre le pouvoir pour changer en profondeur les institutions politiques et économiques de la société.

Québec solidaire ne gagnera pas le vote populaire en prenant la place vacante du centre-gauche jadis occupée par un progressisme souverainiste aujourd’hui attiré par les sirènes du nationalisme conservateur. Autrement dit, la conquête du pouvoir ne passera pas par le recentrement du parti sur la scène électorale, mais par une « guerre de position » au sein de la société civile. Cette stratégie consiste à contester l’hégémonie culturelle et politique du néolibéralisme, c’est-à-dire les valeurs de la classe dominante enracinées dans l’imaginaire collectif. Il est donc nécessaire d’investir les médias d’information, créer de nouveaux espaces publics, articuler les mouvements sociaux, participer aux organisations de masse et appuyer les initiatives locales susceptibles de promouvoir l’émancipation sociale. La guerre de position vise à développer un contre-discours cohérent capable de prendre le leadership moral et intellectuel de la société, en forgeant un « nouveau sens commun » qui pourra ensuite appuyer les réformes radicales du parti.

Sans ce travail idéologique en amont de la prise de pouvoir (la guerre de mouvement), l’éventuelle élection d’un gouvernement solidaire sera rapidement renversée par les intérêts de la classe dominante campés dans les organisations culturelles, médiatiques et associatives du Québec. « La société civile est devenue une structure très complexe et très résistante à l’égard des « débordements » catastrophiques de l’élément économique immédiat (crises, dépressions, etc.) ; les superstructures de la société civile constituent l’équivalent du système des tranchées dans la guerre moderne. Il arrivait, au cours de celle-ci, qu’une furieuse attaque d’artillerie, qui semblait avoir détruit en totalité le système défensif de l’ennemi, n’en avait, au contraire, détruit que la surface extérieure, de sorte qu’au moment de l’avance et de l’attaque, les assaillants se trouvaient en face d’une ligne de défense encore efficiente ; il en va de même en politique pendant les grandes crises économiques. » (Antonio Gramsci, Q 13, § 24)
Le deuxième front politique

Comment une guerre de position peut-elle se concrétiser ? La gauche politique doit d’abord abandonner son fétichisme de l’État et déborder le cadre de son rôle traditionnel. Elle doit élargir ses revendications au-delà des élections nationales et développer un « deuxième front », analogue à la stratégie lancée par Marcel Pépin au congrès de la CSN de 1968. La lutte électorale est actuellement insuffisante pour contrer efficacement les injustices systématiques du capitalisme, et elle doit être articulée à l’action politique organisée dans toutes les sphères de la vie.

« Dans les années qui suivront, le « deuxième front » prendra notamment la forme de comités d’action politique qui, conjointement avec d’autres syndicats (CEQ) et avec des groupes populaires (comités de citoyens, associations de locataires, coopératives d’habitations, groupes de consommateurs, etc.), devaient permettre aux travailleurs de se réapproprier activement le pouvoir au sein de leurs différents milieux de vie. Ce sont les beaux jours d’un certain « syndicalisme de combat », dont s’est réclamé une partie de la CLASSE au printemps dernier, qui avait alors pour but affiché de « transformer le régime capitaliste, en tant que source de l’exploitation » des travailleurs, comme en témoignent les grands manifestes syndicaux du début de la décennie 1970 : L’État, rouage de notre exploitation (FTQ), Il n’y a plus d’avenir pour le Québec dans le système économique actuel et Ne comptons que sur nos propres moyens (CSN). »[6]

Si le deuxième front syndical consiste à dépasser le cadre des conventions collectives pour embrasser la sphère de la consommation et l’action politique, comment la gauche nationale peut-elle déployer son deuxième front ? La brève expérience du Front d’action politique (FRAP) est éclairante à plusieurs égards. Né de la jonction de comités citoyens, du mouvement étudiant et des organisations syndicales, le FRAP prit la forme d’un parti municipal de salariés visant prendre d’assaut la ville de Montréal. Mais ce regroupement de militant-e-s de gauche se définissait comme l'amorce d’un mouvement qui se voulait beaucoup plus général : « À Montréal, avec le Front d’action politique, les salariés vont consolider les luttes populaires déjà amorcées dans certaines parties du Québec. Tous ces mouvements, locaux ou régionaux, pourront éventuellement unir leurs forces dans un combat politique à l’échelle du Québec. »[7]

Malheureusement, les événements de la Crise d’octobre contribuèrent à la répression politique du FRAP, qui appuyait d’ailleurs les revendications du FLQ. La gauche municipale ne réussit pas à empêcher la réélection du maire Jean Drapeau, et le FRAP se dissout en 1973 suite à des tensions idéologiques entre l’aile réformiste et l'aile « marxiste-léniniste ». Les années 1970 peuvent en quelque sorte être définies par la dislocation entre le mouvement souverainiste (Parti québécois), la gauche radicale (Parti communiste ouvrier, En lutte!) et les partis municipaux (Rassemblement des citoyens de Montréal, Rassemblement populaire de Québec).

Il s’agit maintenant de recomposer la constellation politique sous haute tension du combat pour le « socialisme et l’indépendance », en s’inspirant des impasses et des promesses non accomplies du Rassemblement pour l’indépendance nationale, le Mouvement de libération populaire, le Front de libération du Québec et le Front d’action politique. La découverte de l’avenir se trouve parfois dans les aspirations du passé, qui devient alors une source vivante pour l’action révolutionnaire aujourd’hui. « Les barrières dressées entre l’avenir et le passé s’effondrent ainsi d’elles mêmes, de l’avenir non devenu devient visible dans le passé, tandis que du passé vengé et recueilli comme un héritage, du passé médiatisé et mené à bien devient visible dans l’avenir. »[8]



[1] http://www.radio-canada.ca/regions/abitibi/2013/11/05/001-alexandre-nickner-maire.shtml
[2] http://www.ledevoir.com/politique/ville-de-quebec/391733/regls-labeaume-obtient-son-mandat-fort
[3] Pour une critique étayée du recentrement de Projet Montréal, voir http://ekopolitica.blogspot.ca/2013/08/critique-de-projet-montreal.html
[4]http://www.lapresse.ca/le-soleil/dossiers/elections-municipales/elections-a-quebec/201311/08/01-4708853-elections-entre-le-vieux-quebec-et-les-ponts.php
[5] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/392151/le-npd-quebec-est-en-formation
[6] Frédérique Bernier et le Comité École et société, Le deuxième front a-t-il toujours du front ?, Syndicat des professeurs du Cégep de St-Laurent, 12 mai 2013, http://www.spcsl.org/2013/05/le-deuxieme-front-a-t-il-toujours-du-front/
[7] Les salariés au pouvoir !, publié par le FRAP, éditions Les Presses Libres, 1970, p.15
[8] Ernst Bloch, Principe espérance, tome I, Gallimard, Paris, p.16

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...