lundi 19 août 2013

Critique de Projet Montréal


Un parti progressiste ?

Projet Montréal est sans aucun doute le parti politique municipal le plus progressiste de la scène montréalaise, voire de l’ensemble des municipalités québécoises. Fondé sur des principes de « développement urbain durable » et de « démocratie renouvelée », il propose des mesures de planification urbaine et des réformes institutionnelles beaucoup plus radicales que le « populisme mononcle » de Denis Coderre, la « pseudo-coalition » dirigée par l’affairiste Marcel Côté et le « vacuum post-idéologique » de Mélanie Joly. Tandis que ces quatre candidat-es à la mairie de Montréal ne militent qu’en faveur du business as usual, en prétendant lutter contre la corruption par la simple fonction perlocutoire de l’acte de langage « je ne suis pas corrompu », Projet Montréal propose un véritable programme politique qu’il s’agit maintenant d’analyser.

Le but de cet article est de montrer que malgré le caractère relativement progressiste de Projet Montréal, notamment sur le plan environnemental, celui-ci n’est pas substantiellement progressiste en ce qui a trait à la justice sociale. L’échiquier politique est éminemment complexe, car il comprend plusieurs dimensions qui peuvent traiter la question économique  (socialisme/néolibéralisme), sociale (libéralisme/conservatisme), étatique (anarchisme/autoritarisme), nationale (cosmopolitisme/chauvinisme), environnementale (écologisme/productivisme), etc. Pour les besoins de l’exposé, nous rabattrons ces dimensions sur un axe linéaire gauche/droite ; le pôle néolibéral-conservateur privilégie la croissance économique et le maintien des normes sociales, politiques et culturelles actuelles (ex : la prédominance de l’automobile), tandis que le pôle social-écologiste préconise l’inclusion, l’égalité et la transformation du mode de développement (ex : transports actifs, agriculture urbaine).

Si nous situons les différentes formations politiques montréalaises sur ce continuum, Côté, Coderre et Joly se retrouvent quelque part au centre-droit, tandis que Projet Montréal apparaît comme relativement à gauche des autres candidats. Pourtant, si nous regardons attentivement le programme du parti, celui-ci tend à ce rapprocher du centre politique sur de nombreux aspects, notamment par rapport à sa plateforme de 2009. Les deux principaux reculs de Projet Montréal renvoient à la marginalisation de la question sociale et de la démocratie participative au profit de « l’économie verte » et la « gouvernance ». Or, il ne s’agit pas d’une simple erreur de parcours relevant d’une maladresse politique, mais d’une conséquence logique de la matrice idéologique du parti : le développement durable. Après avoir examiné plusieurs points du programme 2013 de Projet Montréal, nous tenterons d’expliquer les limites structurelles de cette perspective et la nécessité d’élaborer un projet politique municipal alternatif.

Le pseudo-renouvellement démocratique

Comparativement à la version de 2009 du programme de Projet Montréal, la section sur le renouvellement de la démocratie montréalaise de 2013 a définitivement été atrophiée. La première comprenait la création de conseils de quartier et de comités consultatifs citoyens, l’instauration d’un mode de scrutin proportionnel, et l’implantation de budgets participatifs au niveau des arrondissements et du conseil municipal. Tous ces engagements ont disparu dans la nouvelle mouture du programme, qui se concentre davantage sur la révision de la gouvernance de Montréal et des arrondissements, le principe de gouvernement ouvert (accès numérique aux données de la Ville), et la « conservation » des instances démocratiques de proximité. D’ailleurs, celles-ci sont considérées comme des « guichets », c’est-à-dire de petites ouvertures par lesquelles il est possible de communiquer avec les employés d’une administration.

Cette conception de la démocratie renvoie à la « gestion de proximité » qui vise un certain rapprochement entre élus et citoyens, une amélioration de la transparence et une adaptation des services publics. Cependant, elle s’inscrit dans une dynamique largement top-down, faiblement politisée et essentiellement consultative. La gestion de proximité ne repose pas sur le principe de délibération, ne remet pas en cause la concentration du pouvoir politique et économique, laisse peu de place au conflit, impose les règles par le haut et ne donne aucun pouvoir décisionnel aux citoyens. Selon l’échelle des huit niveaux de participation de Sherry R. Arnstein (1969), cette perspective reste au niveau de la « coopération symbolique » : information, consultation et apaisement (placation). Elle n’implique aucun réel partenariat, délégation de pouvoir ou contrôle citoyen.

A contrario, la démocratie participative suppose une participation citoyenne active à la gestion et au contrôle de la machine administrative. Elle renvoie à « l’inversion des priorités sociales », la redistribution des ressources, la politisation, la transformation du système politique et le partage du pouvoir. La participation bottom-up joue un rôle prépondérant, les mouvements sociaux investissent ces instances, et les citoyens jouissent d’un pouvoir décisionnel ou co-décisionnel avec le gouvernement local. La délibération doit permettre à la fois l’expression des conflits et une discussion collective plus large sur l’intérêt général, et les règles doivent être déterminées conjointement par la base et les élus. Si Projet Montréal avait gardé les budgets participatifs et la création de conseils de quartier dans son programme, il aurait davantage contribué à la création d’un pouvoir citoyen effectif. Malheureusement, il aura préféré conserver les institutions représentatives actuelles en leur ajoutant une composante de « gouvernance participative » qui ne tient pas vraiment compte des enjeux sociaux.

L’oubli du social

Du point de vue résidentiel, Projet Montréal prévoit développer de « véritables quartiers urbains » tout en appuyant concrètement la construction de logements accessibles par des incitatifs fiscaux et des subventions. Il est également question d’assurer la mixité sociale des quartiers et de créer un Fonds du logement social et abordable. Apparemment, cela devrait contribuer à limiter les effets négatifs de la gentrification qui sera inévitablement engendrée par les projets de développement urbain prévus pour assurer la prospérité économique de la ville : projets TOD, Entrée maritime de Montréal, revitalisation autour du Parc Olympique, recouvrements d’autoroutes, appui au secteur des nouvelles technologies, etc.

Cependant, Projet Montréal a retiré de nombreux engagements cruciaux qu’il avait adoptés en 2009 : financer adéquatement le logement social en faisant pression sur les autres paliers de gouvernement ; construire annuellement 1500 logements sociaux ; instaurer un zonage d’inclusion exigeant aux promoteurs privés d’inclure au moins 25% de logements sociaux et abordables à leurs projets ; réserver des terrains vacants et en favoriser la transformation d’édifices résidentiels en coopératives d’habitation. Tous ces points ont été abandonnés en 2013, alors que le prix des logements ne cesse d’augmenter, que l’embourgeoisement bat son plein dans plusieurs quartiers de la ville et qu’aucune politique de régulation de la spéculation immobilière ne semble à l’horizon.

En matière de transports, Projet Montréal compte créer un fond des transports durables, améliorer, moderniser et prolonger le métro, améliorer le service d’autobus et de train de banlieue, investir dans l’électrification des transports, assurer la sécurité des piétons et des cyclistes, confirmer la place de Montréal en tant que capitale du vélo en Amérique, rendre conviviales les rues et les ruelles, contrôler les axes de déplacement automobile et le stationnement. Il s’agit sans nul doute de la principale « inversion des priorités sociales » du parti, qui permettrait de remplacer la domination de l’automobile par la prépondérance des transports actifs et collectifs. Malheureusement, l’insistance sur l’accessibilité formelle aux transports collectifs semble avoir négligé l’accessibilité réelle à de tels services publics.

En effet, le programme de 2009 s’engageait à réduire le coût de la CAM en la ramenant à 60$ par mois (elle est actuellement à 77$), et à instaurer la gratuité des transports au centre-ville. L’absence de cet engagement en 2013 ne semble pas être un simple oubli mais une omission, résultant de la nécessité d’investir massivement dans les transports collectifs sans avoir la certitude d’obtenir un financement adéquat de la part du gouvernement provincial et fédéral. Cette crainte légitime néglige néanmoins l’accessibilité économique et donc la justice sociale d’un tel mode de développement. Contrairement aux idées reçues, la gratuité des transports collectifs est mutuellement avantageuse, peut être défendue à la fois d’un point de vue d’égalité et d’efficacité, et serait financièrement viable à condition d’instaurer les mesures fiscales adéquates (voir Justice coopérative et gratuité des transports en commun). Le fait de ne pas s’engager à réduire le coût ou même à geler les frais des transports publics équivaut donc à tolérer l’augmentation de leur inaccessibilité dans un contexte de stagnation des salaires, d’inflation du coût de la vie et de disparité croissante entre classes sociales.

La logique du développement durable

La perspective de planification urbaine de Projet Montréal ne prend pas en compte des inégalités socioéconomiques, que ce soit en matière d’habitation, de transport, d’économie et d’environnement. La notion de justice sociale ou d’inégalités n’apparaît pas une seule fois dans le programme, et les quelques mesures relevant de cette question ont été biffées du programme en 2013. Ceci découle probablement de l’engagement 2.16 visant à réaliser le programme de Projet Montréal sans hausser le compte de taxes foncières générales au-delà du taux d’inflation. Les scandales de la corruption, la fragilité des finances publiques et la logique d’austérité semblent aviver la susceptibilité électorale des contribuables, de sorte qu’il serait suicidaire d’exiger d’augmenter les taxes locales pour des questions de redistribution et d’amélioration des conditions de vie des plus démunis.

Par ailleurs, l’idée maîtresse de Projet Montréal repose sur la lutte contre l’étalement urbain qui contribue à la baisse démographique de la ville-centre au profit de la périphérie (exode des familles en banlieue). Ce phénomène contribue à l’explosion de la circulation automobile et à la dévitalisation urbaine, ce qui explique l’obsession pour le vélo, l’apaisement des rues, le développement de quartiers verts et d’autres mesures visant à améliorer l’attractivité, la compétitivité et la durabilité de Montréal, triade du développement durable. La réponse à l’oppression de la périurbanisation et de la culture automobile qui en découle semble donc résider dans une solution technique d’aménagement durable, de planification des transports, et de développement de quartiers attrayants permettant d’attirer les jeunes familles de classe moyenne.

Bien que le parti mette le doigt sur un problème réel et propose des mesures intéressantes pour le surmonter, il prend pour modèle imaginaire le citoyen aisé et branché, et non les couches populaires, les individus précaires, les travailleurs immigrants temporaires et autres personnes qui seront discriminées par l’embourgeoisement de cette forme de capitalisme vert. Projet Montréal remplace la « lutte des classes » par la « lutte des transports », et la justice sociale par la « qualité de vie » d’une catégorie sociale privilégiée. Cette logique, associant étroitement développement économique, qualité de vie et respect de l’environnement, ne remet aucunement en question les rapports de pouvoir politique et économique, ni le mode de production qui génère systématiquement les injustices, la privatisation de l’espace public, la surexploitation des ressources naturelles et la destruction des biens communs.

De la gestion environnementale à la répression policière

Il ne s’agit pas ici de critiquer l’ensemble du programme de Projet Montréal, qui rassemble d’ailleurs de nombreuses propositions fort intéressantes. Néanmoins, celles-ci ne sortent pas de la logique dominante de la « gestion environnementale », caractérisée par les plans de développement durable et les certifications ISO 14001, c’est-à-dire une approche managériale des problèmes environnementaux qui croit pouvoir les résoudre sans changer en profondeur les valeurs, les institutions, les modes de production et de consommation actuels. Heureusement, Projet Montréal ne sombre pas non plus dans le green washing, car il soutient la modernisation écologique des industries, la protection intégrale des espaces verts, le développement massif de l’agriculture urbaine, etc.

De plus, sa conception du développement économique ne repose pas sur la promotion aveugle de l’industrie culturelle et la publicité, les mégaprojets immobiliers et récréo-touristiques, les firmes multinationales et autres mesures néolibérales, mais sur l’accès au fleuve, l’économie sociale, les commerces de proximité, le soutien aux petites entreprises, le secteur des logiciels libres, les milieux associatifs, les ateliers d’artistes, la diffusion de la culture dans les quartiers, etc. Pourtant, ce « libéralisme vert » à échelle humaine ne prend pas sérieusement en compte les pressions économiques et idéologiques du modèle néolibéral, les injustices sociales et la crise démocratique, ni les revendications des mouvements sociaux.

Sur le plan de la sécurité publique, le parti souhaite interdire l’utilisation de balles de plastique lors des manifestations et réviser la politique de déploiements massifs des troupes policières dans les grands rassemblements, mais le programme ne mentionne aucun engagement en faveur de l’abolition du règlement P-6 ou la tenue d’une commission d’enquête publique sur la brutalité policière. Il reste ainsi à la surface du problème en souhaitant « humaniser » la sécurité publique et « moderniser » la police, sans s’interroger sur les différentes formes de discrimination (profilage social et racial, judiciarisation de personnes itinérantes) et la répression des groupes exclus (voir à ce sujet la célèbre déclaration de Bergeron, « Montréal n'est pas une colonie de vacances »).

Un symptôme de ce biais puritain (pour une ville saine, verte et sécuritaire) est l’engagement visant à faire de Montréal une ville exempte d’exploitation sexuelle. Le parti vise d’abord à catégoriser les établissements susceptibles de favoriser le travail du sexe (salons de massage) et assurer leur contrôle via des permis en donnant un pouvoir accru aux policiers. Projet Montréal souhaite renforcer les effectifs d’enquête de la « section moralité » et exiger au SPVM un rapport annuel sur la prostitution, ce qui aura sans doute pour effet de renforcer la répression policière et la discrimination des prostituées. Celles qui voudront sortir de leur milieu pourront heureusement aller dans un refuge créé à cette fin, mais aucune mesure ne propose de les aider concrètement à lutter contre l’exploitation sexuelle. Il s’agit moins d’abolir la prostitution ou d’améliorer les conditions de vie de ces personnes, que de les mettre à l’écart, de les « invisibiliser » en balayant la poussière sous le tapis, comme en interdisant l’affichage érotique près des écoles et des garderies.

Le virage à droite de Projet Montréal

Projet Montréal n’est pas un parti parfait, mais la question est de savoir s’il est perfectible ; si oui, jusqu’à quel point ? Est-il possible et souhaitable d’investir massivement cette formation politique afin de la tirer à gauche, en l’articulant aux luttes sociales, écologistes, féministes, altermondialistes, etc.? N’est-il pas composé d’une pluralité de membres et d’organisateurs progressistes et solidaires, même si d’autres acteurs sont issus du PQ, de Vision Montréal et même de certains libéraux ? Si tout parti possède une aile gauche et droite, pourquoi ne pas simplement participer aux associations locales d’arrondissement en proposant des réformes plus radicales en matière de justice sociale ?

Cette stratégie pourrait sans doute porter ses fruits, mais elle reste fondamentalement limitée. De manière générale, un parti est toujours basé sur une idéologie ou une vision du monde. Dans le cas de Projet Montréal, celui-ci a pour discours structurant le développement durable et l’utopie qui lui est associée, c’est-à-dire la « démocratie de proximité » subordonnée aux élus-urbanistes, le développement économique à échelle humaine sans remise en question du néolibéralisme, les transports actifs et collectifs pour les citoyens aisés, la revitalisation urbaine sans prise en compte des intérêts des couches défavorisées, la promotion de l’espace public tolérant certaines formes de répression policière.

Évidemment, nous pourrions imaginer que Projet Montréal réintègre les engagements de 2009 qu’il a laissé tomber en 2013, probablement pour des motifs électoralistes. Le parti pourrait également affiner ses politiques en matière de justice sociale afin de prendre en compte la situation de personnes extérieures à son public cible. Il pourrait également renoncer à la modification du changement de nom Équipe Bergeron/Projet Montréal, qui confirme la tendance du parti à sous-estimer l’intelligence des électeurs et à miser sur la notoriété des chefs. Il pourrait théoriquement revoir ses engagements sur la démocratie montréalaise en misant sur la décentralisation et un réel pouvoir citoyen. Le problème est qu’il mettra de côté ses engagements les plus controversés aussitôt qu’il sera susceptible de prendre le pouvoir, ou sera probablement contraint de ne pas les respecter une fois élu au conseil municipal.

À cela s’ajoute le problème que Projet Montréal soit un parti réformiste qui peine à s’inscrire dans un véritablement mouvement social. Sans une mobilisation populaire massive permettant d’appuyer les réformes du parti, celui-ci ne pourra que gérer les pots cassés de l’ancienne administration et renoncer à ses politiques qui menaceraient l’ordre établi. Autrement dit, comme Projet Montréal reste un parti politique traditionnel déconnecté des luttes sociales et urbaines, une organisation relativement démocratique mais dépourvue d’une culture politique militante et d’un programme politique visant une transformation sociale, il est voué à se « recentrer » durant la campagne électorale et virer à droite une fois élu.

Dans son livre Trente ans de politique municipale (2001), Marcel Sévigny constate les promesses et les échecs de la gauche municipale à travers l’histoire du Rassemblement des citoyens de Montréal (RCM). Pour résumer, le RCM a essentiellement échoué parce qu’il n’a pas su éviter le piège de la centralisation, que ce soit au sein du parti (dominé par la tête dirigeante du maire Jean Doré) ou au sein de la ville (en laissant tomber l’engagement de créer des conseils de quartier). Autrement dit, si une formation social-démocrate comme le RCM est restée prisonnière des contradictions du capitalisme et de la démocratie représentative, on peut aisément deviner qu’un parti qui ne se réclame même pas de la gauche s’enfoncera inévitablement dans la logique néolibérale et le marasme administratif dominant. Les prochaines élections municipales de novembre 2013 ne seront donc pas le lieu d’un réel changement.

De la conjoncture actuelle aux échos du passé

À court terme, il serait tout de même précipité d’annuler son vote ou de choisir d’autres formations politiques, qui sont toutes plus à droite et conservatrices que Projet Montréal. Bien que la course à la mairie soit peu enthousiasmante et que le nombre d’options politiques soit relativement restreint, la meilleure stratégie consiste à choisir les candidat.es les plus progressistes et intéressante.s, puis le parti qui pourrait le mieux améliorer concrètement les choses s’il était au pouvoir. Pour les personnes motivées par la politique municipale, il serait même approprié de militer sur le terrain afin de barrer la route aux individus susceptibles de renforcer la néolibéralisation de Montréal, comme l’Équipe Denis Coderre et la coalition de Marcel Côté. La conjoncture politique nous conduit ainsi à opter pour l’action ou le vote stratégique.

À vrai dire, le vote stratégique n’est pas une solution en général, car il empêche souvent des alternatives politiques d’émerger au profit de partis au service des intérêts dominants. Ceci peut être illustré par le fait que de nombreux progressistes appuient toujours le Parti québécois, et ce au détriment de Québec solidaire. Néanmoins, l’absence d’une alternative de gauche au niveau municipal nous place devant la nécessité de contrer la droite à court terme avec les moyens existants, ce qui ne nous empêche pas de bâtir une nouvelle organisation politique à moyen terme. Cela est-il possible dans le contexte actuel ? Si nous regardons le début des années 1990, le premier parti vert municipal au Canada, Montréal Écologie, fut fondé par le militant anarchiste Dimitri Roussopoulos qui s’inspira des principes de la nouvelle gauche et de l’écologie sociale de Murray Bookchin. Le parti fusionna avec l’aile dissidente du RCM en 1994 pour former la Coalition démocratique-écologique de Montréal, qui n’obtint que deux sièges aux élections municipales.

En 1998, Montréal Écologique disparut pour laisser place à de nouvelles initiatives au sein de la société civile, comme la création du Centre d’écologie urbaine de Montréal, le Groupe de travail sur la démocratie municipale et la citoyenneté (GTDMC) et l’organisation de cinq Sommets citoyens dans les années 2000. Ces activités sont à l’origine de la Charte montréalaise des droits et responsabilités et de l’Agenda citoyen, qui continuent encore à influencer certaines politiques publiques et programmes de partis, notamment Projet Montréal. Maintenant, ce retrait de la sphère politique formelle pour organiser la société civile et préparer le terrain idéologique sera-t-il suffisant, ou devra-t-on retrouver un niveau d’organisation permettant de véritablement transformer les institutions à la hauteur de nos aspirations ?

La nécessité d’une alternative politique
Si nous regardons de près, l’éducation populaire et les initiatives de la société civile représentent des conditions nécessaires mais non suffisantes du changement social, et tendent à s’effriter  lorsqu’elles restent des formes de contre-pouvoir qui ne parviennent pas à se traduire politiquement. Par exemple, la dépolitisation progressive du Centre d’écologie urbaine de Montréal, l’absence de suite au cinquième Sommet citoyen de Montréal, la multiplication des expérimentations locales à saveur contestataire mais rapidement réprimées (Occupons Montréal) ou lentement résorbées par l’atténuation de la crise sociale (Assemblées populaires autonomes de quartier) représentent autant d’échecs partiels qui témoignent de l’incapacité d’élaborer un véritable projet politique de transformation sociale à l’échelle municipale. Doit-on maintenant essayer d’articuler la guerre de position à la guerre de mouvement, c’est-à-dire lier les revendications citoyennes à une organisation politique capable de les réaliser ? Cette question très sérieuse doit d’abord faire le bilan des promesses et des impasses du passé, comme le témoigne Dimitri Roussopoulos à partir de son expérience de Montréal écologique.
« Sans entrer dans les détails encore une fois, à la suite de notre aventure qui a duré de six à huit ans, nous sommes arrivés à la conclusion qu’il est impossible, avec la culture existante à Montréal, de constituer un parti de gauche quand il existe déjà un parti de centre-gauche, surtout lorsqu’il est au pouvoir. La culture politique montréalaise n’était pas suffisamment mature pour permettre à cette diversité d’émerger surtout en l’absence d’un système électoral proportionnel. C’est vraiment la conclusion à laquelle nous sommes arrivés à cette époque. Nous nous sommes alors dit qu’il fallait créer peu à peu des espaces publics pour enrichir la culture politique montréalaise; il fallait donc mettre sur pied des organisations qui font essentiellement deux choses: un, entreprendre un programme d’éducation populaire et deux, mettre sur pied des projets pilotes, des choses « pratico-pratiques », à partir desquels les gens peuvent voir la démonstration de certaines idées théoriques. Avec une telle approche, éducation/pratique, nous pouvons préparer le changement de cette culture politique et, après un certain moment, si nous pensons qu’il y a suffisamment de flexibilité ou d’ouverture dans cette culture politique urbaine, nous pouvons alors songer à créer un nouveau parti politique. »[1]
Il faut maintenant regarder s’il est possible de créer un parti de gauche écologiste municipal malgré la présence de Projet Montréal. Celui-ci est-il au centre-gauche ou au centre de l’échiquier politique ? Prendra-t-il le pouvoir aux prochaines élections ? Serait-il mieux d’attendre encore plusieurs années avant de créer un nouveau parti réellement progressiste, lorsque que la société civile montréalaise sera suffisamment mûre ? Doit-on plutôt accompagner les mobilisations populaires, les initiatives citoyennes, les luttes sociales et les classes défavorisées afin de contribuer au développement d’une véritable conscience politique nécessaire à la transformation de la ville ? Bref, la culture politique urbaine est-elle suffisamment flexible et ouverte, en 2014, pour poursuivre les luttes entreprises par le Front d’action politique (1969-1973), le RCM et Montréal Écologique ?
Après quinze ans de sommeil politique, la gauche doit reprendre ses droits, créer de nouvelles alliances entre socio-démocrates, socialistes, écologistes et libertaires, dans une perspective de décentralisation du pouvoir et de démocratisation radicale de Montréal. Pour approfondir davantage cette piste de réflexion, n’hésitez pas à consulter l’article « La gauche et l’oubli de la ville », publié dans le dixième numéro des Nouveaux cahiers du socialisme.


[1] Jérôme Messier, Démocratiser la Ville de Montréal : un projet de transformation sociale : entrevue avec Dimitri Roussopoulos, Nouvelles pratiques sociales, vol. 18, no.2, 2006, p.9

mercredi 17 juillet 2013

Une hypothèse stratégique pour la grande débandade


Éléments de conjoncture

Dans la reconfiguration des forces politiques à l’heure actuelle, il est impossible de ne pas remarquer la crise majeure du projet souverainiste. Si le début de la fin remonte au traumatisme collectif du deuxième échec référendaire, un dérapage important surgit au XVIe congrès du Parti québécois d’avril 2011, qui adopte une série de mesures conservatrices : stratégie de la « gouvernance souverainiste », projet de constitution québécoise basée sur le nationalisme identitaire, promotion des investissements privés dans les secteurs stratégiques de l’économie, ouverture à l’exploitation du pétrole sur le territoire québécois.

Le virage « austère » du Parti québécois, empruntant le chemin tracé par le bouchardisme et se rapprochant toujours plus du populisme conservateur de la CAQ, place la souveraineté à la remorque du grand Redressement de l’éthique et l’intégrité, des finances publiques, de l’identité québécoise et de l’économie. C’est pourquoi cette inflexion, jumelée à l’effervescence du printemps québécois, n’a pas tardé à gonfler les rangs des deux principaux partis politiques progressistes et souverainistes : Option nationale et Québec solidaire. Regorgeant de nouvelles âmes en quête d’une libération nationale et d’un réel changement social, ces deux formations se situent définitivement à gauche du Parti québécois, tant sur le plan de la question nationale que de la question sociale.

Or, l’un des principaux protagonistes de l’indépendance vient de perdre sa tête, la démission de Jean-Martin Aussant laissant les partisans d’Option nationale dans une situation embarrassante. Si des raisons familiales furent évoquées, un ensemble de tensions au sein du parti remontant aux élections de septembre 2012 et congrès de mars 2013 expriment des problèmes organisationnels non négligeables : mobilisation tardive, manque de formation militante des membres, lacunes des communications, unilatéralisme, etc. Un déménagement impulsif à Montréal n’aidant pas l’élection éventuelle de son chef, Option nationale se retrouvait ainsi à dépendre de la bonne volonté de ses alliés potentiels. Le refus net des ententes électorales par Québec solidaire et l’appel au sabordage du Parti québécois clouèrent le dernier clou du cercueil de ce jeune parti.

La désorientation générale

Ni l’appel au « renouvellement » du discours des États généraux sur la souveraineté, ni l’idée futile des primaires de la Convergence nationale, ni la transformation du Conseil de la souveraineté en organisation pseudo-citoyenne ne peuvent renverser ce constat : la grande coalition souverainiste n’existe plus. Les démissions subites de Jocelyn Desjardins à la tête du Nouveau mouvement pour Québec et de Jean-Martin Aussant laissent plusieurs souverainistes dans un état de confusion et d’abattement. Yannick Cormier, ancien organisateur d’Option nationale, résume parfaitement cette situation dans une lettre adressée à son ancien chef :

« Le fait est qu’Option nationale ne te survivra pas. Fruit de ta défection du PQ, le parti a été poussé par une parenthèse historique. La crise du souverainisme émergeant clairement depuis 2011, puis Occupy, le printemps érable et leurs sursauts de militantisme ont gonflé les effectifs, mais pas la qualité de l’organisation. Se sont ainsi regroupés d’admirables déterminés autour d’une figure charismatique, beau chic beau genre vulgarisant le projet de façon décomplexée. Le problème était que le message véhiculé était personnalisé : Aussant, le vertueux démissionnaire. [...] Il m’est difficile de ne pas te comparer à un feu de paille. Ce retrait arrive en pleine crise du souverainisme et celui-ci n’aidera pas à la surmonter. Tant à ON, au PQ, qu’ailleurs, ce départ illustre que nous, souverainistes, ne savons plus où nous allons. »

Du volontarisme à l’idéalisme

Dans une réplique sincère mais plutôt superficielle, Catherine Dorion confirme à bien des égards les inquiétudes de Yannick Cormier, qui met le doigt sur la personnalisation du parti et les problèmes organisationnels qui ne peuvent être compensés par l’enthousiasme des membres et les slogans de résilience. Catherine se contente d’une apologie de Jean-Martin, en mentionnant au passage qu’il y a encore « plein de ces gens intelligents et inspirants » au sein du parti. Elle les invite à se retrousser les manches et à continuer dans la confiance en évitant le défaitisme paralysant : « Nous n’avons aucune idée de ce qu’ON sera dans cinq ans : ça peut aller de pétard mouillé à succès fulgurant. Mais parce que nous avons déjà tout ça, moi, j’ai envie d’essayer. »

Ce volontarisme s’explique par l’ontologie sociale de la candidate, c’est-à-dire sa conception du monde social et du changement. Celle-ci est essentiellement idéaliste, non pas au sens d’utopiste mais de psychologiste, expliquant l’immobilisme du Québec par une « psyché collective » qui serait engluée dans le doute, « l’économisme aveugle » et « l’individualisme indéfectible ». Ce sommeil de l’Esprit national n’attendrait qu’un soudain réveil magique pour se sortir de sa torpeur. Évidemment, ce mythe d’une Révolution tranquille surgissant ex nihilo découle d’une analyse sociale, politique et économique boiteuse, qui transpose le schème des années 1960-1970 sur l’époque actuelle.

« Ce paysage social là est toujours là, comme un feu qui couve et qui attend que l’actualité lui donne des raisons de se rassembler pour se nourrir, pour grossir et continuer sa gestation. Si la page du printemps érable est tournée, on est loin d’être à la fin du livre. Pendant la Révolution tranquille, il y a eu des à-coups, des moments de repos, des relais à l’international, des sursauts populaires pour différentes causes qui n’avaient pas l’air, de prime abord, d’avoir de parenté entre elles, mais qui, avec le recul de l’Histoire, se sont finalement toutes retrouvées mariées ensemble. Le Québec avait une envie profonde de se sortir de la Grande Noirceur - collusion, corruption, contrôle des esprits par l’Église -, comme quelqu’un qui, un beau matin, secoue sa déprime de plusieurs mois, tire les rideaux, ouvre grand les fenêtres, met la musique dans le piton pour se lancer dans le ménage, puis se dit tout haut à lui-même avant d’appeler des amis : Ça va faire. Je me suis assez morfondu dans mon lit que ma vie n’était pas ce qu’elle devrait être… »

La fin du bloc souverainiste

Enfin, Catherine garde espoir parce qu’elle fait reposer son courage sur un « mouvement social » dont elle serait l’avant-garde. L’histoire serait en quelque sorte une succession de vagues, allant du cynisme et du découragement à la mobilisation et l’émergence d’une volonté collective. Dans un « paysage politique extrêmement morne », elle serait la lumière qui pratiquerait des brèches et guiderait les « grégaires » vers leur salut national.

Malheureusement, la présence d’une force sociale ne mène pas mécaniquement à une force politique organisée, comme le montre le mouvement étudiant dont les revendications n’ont pas été traduites lors des élections (nos rêves sont plus grands que vos urnes). De plus, la conquête du pouvoir politique requiert un niveau élevé d’organisation, une notoriété auprès des élites ou bien un ancrage important dans les couches populaires, syndicats et mouvements sociaux, ainsi qu’une certaine hégémonie sur une bonne partie de la population. Étant donné qu’il n’y a pas de mouvement de masse en faveur de l’indépendance nationale, qu’Option nationale ne représente pas une force politique réelle, et que le Parti québécois fonce tout droit vers un échec électoral, nous pouvons prédire sans trop de risques l’effondrement prochain du bloc souverainiste.

Il ne s’agit pas ici de fatalisme, mais d’une perspective réaliste prenant acte des tendances lourdes de l’histoire politique, de l’évolution des conditions matérielles et des transformations culturelles en cours. Il ne faut pas renoncer à la persévérance, mais à l’obstination aveugle dans les contradictions d’un projet aux limites structurelles. Un souverainisme décomplexé et rajeuni reste tout de même prisonnier de l’idéal d’une coalition entre indépendantistes et nationalistes craintifs, progressistes combatifs et technocrates conservateurs. Une telle alliance repose sur un « bloc historique » forgé par la Révolution tranquille, qui frappa un mur en 1980 et qui commence à s’effriter depuis ce temps. Il ne faut pas mettre du vieux vin dans des bouteilles neuves, mais donner à l’indépendance un contenu nouveau et réellement émancipateur.

Vers un collectif indépendantiste

Dans ce contexte de désorientation générale du mouvement souverainiste, Québec solidaire doit faire preuve de sagacité en articulant sa stratégie d’accession à l’indépendance aux nouveaux rapports de forces présents dans la société civile et la sphère politique. L’indépendantisme doit devenir un axe structurant de son discours et sa pratique, afin de prendre la balle de l’histoire au bond. Devant le démantèlement prochain d’Option nationale, l’éclatement éventuel du Parti québécois, l’introduction des idées de constituante, de souveraineté populaire et de mobilisation citoyenne dans les États généraux sur la souveraineté et la Convergence nationale, il n’est pas question d’attendre que les forces souverainistes viennent tranquillement rejoindre un parti de gauche qui n’a pas encore exploité tout son potentiel indépendantiste.

Pour aider Québec solidaire à passer à l’offensive, plusieurs membres sont en train d’élaborer les bases d’unité d’un « collectif indépendantiste ». Bien qu’il existe déjà une Commission thématique sur la souveraineté, ses activités sont en bonne partie déterminées par les priorités du parti et ses différentes instances. D’une certaine manière, elle est subordonnée au Comité de coordination national, à la Commission politique et au Congrès, sans constituer un véritable organe militant autonome.
Dans le point 14 des statuts de Québec solidaire, « le parti reconnaît l'existence, en son sein, de courants de pensée différents et complémentaires. En ce sens, il permet et encourage la création de collectifs permettant à des membres de promouvoir des orientations spécifiques, dans la mesure où ces derniers s'engagent à respecter les statuts, les valeurs fondamentales et le programme du parti. Les collectifs sont mis sur pied par des membres du parti qui se regroupent sur une base identitaire, sur la base de thèmes particuliers ou d'affinités politiques. Sans bénéficier d'un droit de représentation particulier dans les instances du parti, ils sont reconnus par les différentes instances du parti. Celles-ci peuvent favoriser, par exemple, la diffusion des idées, des projets ou des activités des collectifs, et mettre ces derniers à contribution, notamment dans les débats, en vue d’enrichir la réflexion et les décisions. Lors des Congrès, des tables d’information seront mises à la disposition des collectifs. »
Les trois tâches
La première tâche du nouveau collectif consiste à rassembler les nationalistes de gauche, patriotes, républicains et indépendantistes au sein d’un lieu d’échange, de réflexion et d’action prenant la forme d’une tendance politique organisée au sein de Québec solidaire. Il permettrait de fournir une identité commune à différents membres du parti qui veulent mettre la question nationale en avant-plan, tout en l’articulant étroitement à un projet de société réellement émancipateur. De plus, le collectif indépendantiste pourrait servir de structure d’accueil pour les indépendantistes d’anciennes allégeances politiques (comme Option nationale), en créant une zone tampon favorable à leur intégration au sein du parti. Il ne s’agit pas de créer un « ghetto de souverainistes » au sein de Québec solidaire, mais d’insérer ces forces vives prêtes à militer pour une indépendance populaire, démocratique et combative.

La deuxième tâche du collectif indépendantiste consiste à élaborer les bases d’un véritable nationalisme contre-hégémonique, visant à contrecarrer l’idéologie péquiste, le nationalisme identitaire et le conservatisme qui couve dans plusieurs milieux l’espace public. Celui-ci mène non seulement à la défense du statu quo en matière d’inégalités sociales et économiques, mais à l’échec d’une véritable libération du peuple québécois. Cette lutte idéologique doit approfondir les thèmes républicains présents dans le programme du parti, qui permettent d’articuler un idéal concret et émancipateur à la souveraineté populaire, le combat contre la corruption du pouvoir et de l’argent, les vertus civiques et la défense du bien commun. L’élaboration d’un « républicanisme québécois », basé sur un nationalisme civique, pluraliste et inclusif, ferait la promotion d’institutions démocratiques comme alternative politique à la monarchie et la domination coloniale des firmes multinationales et de l’État canadien. Au-delà de la stratégie de l’Assemblée constituante qui représente le principal instrument démocratique de notre libération nationale, il s’agit de tracer dès maintenant les contours de la République du Québec que nous voulons ; la finalité (indépendance) ne soit pas effacée derrière les moyens (constituante).

La troisième tâche du collectif consiste à développer une stratégie de mobilisation sociale capable d’unifier différentes luttes à l’intérieur d’un projet d’indépendance populaire. Il doit non seulement créer des liens avec les organisations indépendantistes existantes de la société civile, mais organiser des événements, conférences, débats publics et espaces d’action politique communs afin de faire déborder la lutte pour l’indépendance de la scène politique formelle. Plusieurs mouvements sociaux (écologistes, féministes, pacifistes, altermondialistes et autochtones), de même que des mobilisations citoyennes contre le gaz de schiste et le pétrole (tragédie de Lac-Mégantic) sont directement liés à l’impérialisme de l’État néolibéral canadien.

Enfin, le collectif indépendantiste doit opérer une authentique démarcation idéologique, stratégique et tactique avec le « bloc historique » du souverainisme officiel, fondé sur l’exclusion des revendications trop radicales de la gauche et d’une rupture définitive avec l’État fédéral. Dès ses débuts, la souveraineté-association n’a été qu’une entreprise d’euphémisation du projet d’émancipation sociale et nationale, troquant la préparation des « conditions gagnantes » de notre indépendance politique formelle pour notre dépendance économique et sociale à des industries destructrices et sans scrupules. L’imposition de mesures d’austérité, l’approbation de négociations anti-démocratiques de traités de libre-échange, la privatisation des ressources naturelles, la grande parade devant les investisseurs américains et européens, le développement tous azimuts du Nord et le saccage du territoire québécois pour le remboursement de la dette ne sont pas des mesures qui permettent l’enrichissement du peuple québécois, mais qui aggravent son oppression par des élites économiques et politiques corrompues.

Une nouvelle souveraineté

La critique radicale du Parti québécois, ainsi que du capitalisme financier régnant dans le paradis fiscal et minier de l’État canadien, doit permettre de dégager un nationalisme décolonisateur, ainsi qu’une définition élargie de la souveraineté visant à protéger les communautés et les écosystèmes contre la mondialisation néolibérale. Cette perspective s’inscrit donc dans un cadre altermondialiste, qui ne fait plus fi des luttes de libération nationale mais les replace dans la défense plus générale des droits humains et de la nature, comme le suggère la physicienne et militante Vandana Shiva :

« La redéfinition de la notion de « souveraineté » sera le grand défi de l’ère post-globalisation. La mondialisation était fondée sur l’ancienne notion de souveraineté, celle des États-nations héritée de la souveraineté des monarques et des rois. La nouvelle notion de souveraineté est le fondement de la résistance à la mondialisation. Cette résistance se traduit par le slogan : « Le monde n’est pas une marchandise.  » Actuellement, les Grecs disent : « Notre terre n’est pas à vendre, nos biens ne sont pas à vendre, nos vies ne sont pas à vendre. » Qui parle ? Les peuples. Revendiquer la souveraineté des peuples est la première étape de la souveraineté alimentaire, de l’eau ou des semences. Mais il y a une seconde partie : les peuples revendiquent le droit de protéger la Terre, et non celui d’abuser d’elle comme d’autres la maltraitent. Ainsi la souveraineté des terres, des semences, des rivières rejoint la souveraineté des peuples. Avec la responsabilité de protéger ce cadeau de la Terre et de le partager équitablement. » http://www.bastamag.net/article1622.html

C’est pourquoi il faut débusquer et surtout dénoncer le chauvinisme national et le nationalisme bourgeois. Par exemple, le mirage pétrolier profitera surtout à une bourgeoisie nationaliste véreuse, qui compte hériter du contrôle centralisé d’un État souverain en laissant des miettes à la majorité. Au contraire, le projet émancipateur de l’indépendance populaire peut facilement être réconcilié à la perspective d’une transformation sociale et économique pouvant s’étendre à différents pays du globe. Il faut arrêter d’opposer abstraitement patriotisme et internationalisme, et adopter plutôt l’analyse nuancée du socialiste et républicain Jean Jaurès. « Un peu d'internationalisme éloigne de la patrie ; beaucoup d'internationalisme y ramène. Un peu de patriotisme éloigne de l'Internationale ; beaucoup de patriotisme y ramène. »

La théorie de la flottille

Dans une réplique de Marc Laviolette et Pierre Dubuc à la « Lettre aux indépendantistes » d’Amir Khadir, ils reprochent à Québec solidaire de miser sur la défaite du PQ afin de provoquer son éclatement. « D’ailleurs, déjà, lors de la dernière campagne électorale, Françoise David avait formulé cet objectif.  Dans une autre entrevue au Devoir (25 août), elle déclarait : Après tout, s’il n’y a plus de vaisseau amiral de la souveraineté, mais plutôt une flottille et que Québec solidaire en fait très sérieusement partie, j’en serai ravie ». http://www.lautjournal.info/default.aspx?page=3&NewsId=4685

Les fers de lance du SPQ-Libre associent cette « théorie de la flottille » à la « dérive sectaire » de Québec solidaire, qui met de l’avant une « politique du pire » pouvant mener à « la victoire du camp fédéraliste et sa domination sans partage sur le Québec pour de nombreuses décennies ». Nous pouvons rétorquer à cette objection en soulignant qu’un gouvernement formellement souverainiste pratiquant des politiques autonomistes et néolibérales mettant le Québec au service de l’impérialisme canadien et américain ne représente pas une différence significative par rapport au camp fédéraliste (PLQ, CAQ).

Par ailleurs, Laviolette et Dubuc associent les positions du dernier congrès de QS à « l’attitude des sectes trotskistes face au démantèlement de l’Union soviétique » qui croyaient pouvoir bénéficier de son éclatement. « Si le PQ venait à disparaître, nous nous retrouverions devant une multitude de chapelles et Québec solidaire n’en tirerait pas profit, parce que la question nationale n’est pas l’axe principal de son action. Que nombre de militants indépendantistes, déçus du Parti Québécois, préfèrent aujourd’hui rallier les rangs d’Option Nationale plutôt que QS en est la preuve. »

D’une part, la décapitation d’Option nationale laisse le champ libre pour Québec solidaire, qui ne cesse de gagner en popularité malgré les vives réactions des médias de masse, des chroniqueurs de droite, des élites économiques et de l’establishment politique, qu’il soit fédéraliste ou souverainiste. D’autre part, c’est précisément le rôle du collectif indépendantiste que de tirer la gauche vers la question nationale, tout en tirant l’indépendance à gauche. Si cet organe militant peut jouer le rôle de la flottille et contribuer à l’éclatement du bloc souverainiste afin de ramasser ses dépouilles, c’est bien pour les ramener dans le nouveau vaisseau amiral de l’indépendance nationale et solidaire.

La crise de l’État-providence keynésien

Enfin, les auteurs de « Amir Khadir et la dérive sectaire de Québec solidaire » critiquent l’analyse de classe de leur adversaire en proposant leur propre version de l’unité nationale. « Une lutte de libération nationale se caractérise par le fait que plusieurs classes et couches sociales ont un intérêt objectif à l’indépendance nationale, malgré leurs intérêts divergents ou conflictuels à d’autres égards. C’est pour cela que les mouvements de libération nationale prennent toujours la forme de coalitions, regroupant des représentants des intérêts des différentes classes sociales en cause. Amir Khadir et Québec solidaire répudient aujourd’hui cette approche. Ils écartent toute alliance avec d’autres partis politiques, font du Parti Québécois leur ennemi principal et s’inscrivent dans une approche classe contre classe. »

Cette interprétation n’est pas fausse, mais laisse sous-entendre que la souveraineté pourrait naître d’une coalition similaire à celle de René Lévesque, et que la lutte des classes entrave toute forme de libération nationale. Ces deux prémisses sont malheureusement erronées. Premièrement, le bloc souverainiste était basé sur le mouvement ascendant de la Révolution tranquille, qui reposait à son tour sur l’État-providence keynésien (EPK). « Sous sa forme social-démocrate, l’EPK était une tentative visant à intégrer dans la communauté nationale, grâce à la croissance économique, au plein-emploi et à des prestations sociales universelles, les populations pauvres et défavorisées du pays. […] L’EPK reposait sur une certaine image des divisions sociales, formées de strates horizontales multiples, chacune ayant plus ou moins accès à un certain nombre de valeurs désirées. Ces strates étaient parfois identifiées à des classes, sans que cela implique un antagonisme fondamental entre celles-ci. Toutes appartenaient à la « nation une ». »[1]

Pour le meilleur et pour le pire, ce compromis de classes issu de la phase fordiste du capitalisme (Trentes Glorieuses) est en train de se disloquer sous le poids de la mondialisation néolibérale, du régime postfordiste (NTIC, flexibilisation, désindustrialisation), et du postmodernisme (nouvelles subjectivités et fragmentation des identités). Ces transformations économiques et culturelles se combinent à une profonde crise institutionnelle, s’exprimant par un divorce entre représentants et représentés et une perte d’efficacité, réelle ou perçue, de la régulation étatique.

Le parlementarisme (système des partis) et la représentation fonctionnelle (corporatisme) sont discrédités, ce qui favorise l’émergence d’un « populisme autoritaire » anti-étatiste qui instrumentalise le cynisme et le mécontentement populaire pour imposer des privatisations et des mesures d’austérité en réprimant les mouvements sociaux et syndicats à coup de lois spéciales. Tout cela contribue à délégitimer le « consensus national » du modèle québécois, en ramenant le pôle coercitif de l’État en avant-plan. La crise sociale du printemps québécois représente un important symptôme du déclin hégémonique du néolibéralisme, ce projet bourgeois devant maintenant s’imposer par la force, l’impératif sécuritaire de la loi et l’ordre.

Les deux nations

Le déclin du modèle québécois ne peut laisser intact le bloc souverainiste du Parti québécois, qui repose sur un équilibre fragile entre élites et groupes subalternes. Cette « alliance de classes » est également compromise par l’action conjointe du nationalisme identitaire, de l’idéologie libertarienne et des propos réactionnaires des radio-poubelles, rassemblés dans ce que nous pouvons nommer la « nouvelle droite » ou « front nationaliste conservateur ». Celui-ci « prend de plus en plus la forme d’une nation unie et privilégiée, composée de « bons citoyens » et de « durs travailleurs », qui s’opposerait à une nation subalterne placée sous contrôle ; celle-ci dépasserait les quartiers défavorisés et leurs minorités ethniques pour inclure l’ensemble de la classe ouvrière non qualifiée du pays »[2].

Le ressentiment des petits entrepreneurs et la révolte des classes moyennes contre la domination de la gauche, des syndicats et de l’État-providence sont alimentés par un grand appareil médiatique qui contribue à former une matrice idéologique complexe qui multiplie les clivages entre producteurs/parasites, riches/pauvres, contribuables / carrés rouges, salariés/chômeurs, régions/clique du Plateau, liberté individuelle/coercition étatique, etc. À l’inverse des strates horizontales multiples du modèle québécois, la nouvelle droite « estime que la société est divisée de haut en bas par un clivage unique et vertical opposant les producteurs et parasites. L’opposition entre ces « deux nations » est par nature antagonique et ne peut être transcendée par le collectivisme de l’EPK.

De manière générale, le secteur productif se compose de personnes produisant des biens et services qui peuvent être mis sur le marché sans avoir besoin de subventions publiques. Le secteur parasite comprend à la fois les classes indigentes (chômeurs, retraités, handicapés, etc.) et les personnes dont l’activité économique, qu’elle relève du public ou du privé, n’a pas de rentabilité selon les critères de la comptabilité capitaliste. Sont exclus de cette catégorie les seuls employés de l’État dont l’activité est indispensable à son rôle minimal de gendarme – la police, les forces armées, les services fiscaux, etc. »[3]

La crise organique

Ainsi, l’unité nationale se retrouve séparée en deux camps antagonistes par un discours largement influent au sein de l’espace médiatique et la sphère politique. Ce discours trouve sa caisse de résonance dans le ressentiment des petits entrepreneurs et des classes moyennes conservatrices, mais également auprès d’une bonne partie des membres de la classe ouvrière qui craignent de se retrouver à la dernière place[4]. Or, ce clivage des deux nations n’est pas purement idéologique, car il s’exprime également dans la transformation des institutions politiques et de l’infrastructure économique.

Paradoxalement, les classes populaires qui adhèrent à ce modèle contribuent directement à leur malchance, car le néolibéralisme amène la stagnation de l’économie nationale et l’implantation de mesures d’austérité, réduit la diversification de l’économie locale et régionale, et augmente drastiquement les inégalités sociales. La reprise financiarisée prend le dessus, en mettant de côté les investissements productifs et en faisant reposer la croissance sur l’endettement des ménages[5]. Autrement dit, une petite minorité de la grande bourgeoisie s’enrichit, au détriment de l’appauvrissement généralisé et de la précarisation des jeunes, femmes, aînés, immigrants, classes moyennes, etc.

Quand nous assistons à une crise de l’ensemble des rapports sociaux, c’est-à-dire à la rupture d’un équilibre entre les groupes dominants et dominés qui bouscule l’ensemble de la communauté politique, nous avons affaire à une crise sociale. Lorsque la crise économique surgit et que l’État en tant que système de domination vacille, c’est-à-dire lorsque l’infrastructure et la superstructure sont simultanément perturbées, survient une crise organique ou nationale. Enfin, « quand ceux d’en haut ne peuvent plus ; quand ceux d’en bas ne veulent plus ; que ceux du milieu hésitent et basculent », nous avons affaire à une crise révolutionnaire.

La reconstruction de l’unité populaire

Que le scénario de la précarisation des masses soit corroboré ou non dans l’immédiat, nous pouvons affirmer que l’espace social québécois est de plus en plus polarisé, idéologiquement du moins, et potentiellement dans les faits. La crise sociale du printemps 2012 marqua une empreinte indélébile dans l’imaginaire collectif, en rappelant au peuple québécois que le consensus n’est pas le préalable de l’émancipation, mais son résultat. Le conflit, le rapport ami/ennemi, bref l’antagonisme est constitutif du champ politique. Le consensus est toujours le résultat d’un équilibre des forces temporaire, de la prédominance d’un ordre social particulier, d’une hégémonie d’un certain groupe sur les autres.

Bien que le Québec n’ait pas encore fait face à une réelle crise nationale, il reste vulnérable aux mutations de la conjoncture économique internationale, à la crise écologique accentuée par la surexploitation des ressources naturelles, et aux révoltes populaires qui explosent un peu partout dans les pays développés et émergents depuis quelques années. Si le printemps québécois a été l’expression que « ceux d’en pas ne veulent plus », l’appareil d’État et l’hégémonie conservatrice a tout même démontré que « ceux d’en haut peuvent encore » et que « ceux du milieu ne sont pas sur le point de basculer ». Néanmoins, il est certain qu’une fissure suffisamment profonde a été opérée, de sorte qu’il sera impossible de restaurer une belle « coalition regroupant des représentants des intérêts des différentes classes sociales en cause » afin d’assurer la victoire d’un mouvement de libération nationale. Un changement d’époque historique est survenu, et il faut saisir les conséquences stratégiques et politiques qui en découlent.

La bourgeoisie francophone a partiellement réussi sa « révolution démocratique » en formant un État-providence keynésien par le haut, mais elle a échoué à mener son projet à terme. Elle a certes permis de mettre à jour des institutions politiques et économiques favorables au capitalisme de masse en jetant l’hégémonie archaïque de l’Église catholique et ses reliques féodales aux poubelles de l’histoire, mais elle a été incapable d’instaurer un État indépendant nécessaire à sa pleine autonomie législative, fiscale et diplomatique. Nous pouvons donc conclure que les tâches historiques de la bourgeoisie ne peuvent plus être portées par cette classe sociale en déchéance ; la bourgeoisie nationaliste n’a jamais eu à cœur l’émancipation du peuple québécois, mais plutôt la négociation de sa place au soleil de la mondialisation par le biais d’un partenariat économique avec l’impérialisme canadien et américain, y compris en 1995.

Ce constat pessimiste implique pourtant un nouvel espoir, résidant dans la reconstruction de l’unité nationale-populaire. Celle-ci doit regrouper le précariat urbain et la petite-bourgeoisie progressiste, mais également les habitants des régions, paysans et travailleurs saisonniers. Cette nouvelle alliance ne doit plus être basée sur une appartenance ethnique unitaire (les québécois francophone contre les anglais et les immigrants), mais traverser cette frontière pour réunir les communautés culturelles, mouvements sociaux, milieux associatifs, syndicats et classes moyennes précarisées qui formeraient la tête de ce mouvement. Autrement dit, ce n’est pas une alliance entre le prolétariat et la bourgeoisie par un parti faussement centriste qui permettra de faire l’indépendance, mais une organisation de forces populaires dirigés contre le néolibéralisme, l’impérialisme canadien et les élites québécoises qui le soutient.

Conclusions générales

Contrairement à ce qu’affirment Marc Laviolette et Pierre Dubuc, c’est bien l’hégémonie péquiste basée sur l’ancien consensus national qui freine actuellement la reconstruction de l’unité populaire nécessaire à l’indépendance. Comme l’État-providence keynésien n’existe qu’à l’état de mort-vivant et que le gouvernement se comporte de plus en plus comme le bras armé de la bourgeoisie nationale, canadienne et transnationale, il est normal que le peuple québécois n’accorde plus sa confiance à un parti qui ne fait que renforcer son impuissance.

Il en découle que la lutte de classes n’est pas un frein à la libération nationale, mais bien le moteur de celle-ci. Néanmoins, il faut éviter de figer deux camps drastiquement opposés à l’intérieur d’essences prédéfinies. L’hypothèse des deux nations semble plus prometteuse, à condition de la retourner contre sa récupération conservatrice. Par exemple, il faut prioriser non plus le « bon citoyen conformiste » et « le dur travailleur » dévoué au sacrifice de l’austérité et l’économie nationale, mais la solidarité des pauvres, chômeurs, étudiants, femmes et immigrants en leur redonnant une réelle dignité.

Ensuite, il faut libérer le mécontentement populaire du joug populiste conservateur, en montrant que l'adversaire des classes moyennes ne sont pas les assistés sociaux, les syndicats et la gauche, mais la grande bourgeoisie qui continue de les appauvrir. Une réforme intellectuelle et morale doit veiller à redonner à la culture populaire sa pleine signification, afin de lui redonner confiance en ses capacités d’action sur elle-même et la société dans son ensemble. L'unité populaire doit être prête à diriger le Québec, en évinçant les élites économiques et politiques qui ne la représentent plus.

Enfin, il faut briser la xénophobie entre Montréal et les régions, les classes urbaines et rurales, qui sont doublement exploitées par l’oligarchie financière et les propriétaires rentiers que sont les multinationales qui achètent nos terres agricoles et défigurent nos villages à coup de centres d’achat. Il faut que l’unité populaire soit capable d’étendre son leadership idéologique et politique aux classes moyennes, afin que « ceux du milieu hésitent et basculent ». Comme le dit une fois de plus Jean Jaurès, « ces grands changements sociaux qu'on nomme des révolutions ne peuvent pas ou ne peuvent plus être l'œuvre d'une minorité. Une minorité révolutionnaire, si intelligente, si énergique qu'elle soit, ne suffit pas, au moins dans les sociétés modernes, à accomplir la révolution. Il y faut le concours, l'adhésion de la majorité, de l'immense majorité. »

En attendant, une lente accumulation de forces, le mythe des petits pas dans le temps vide, linéaire et homogène du progrès électoral ne suffit pas. L’évolutionnisme progressiste de la social-démocratie, ou le fatalisme économique de l’orthodoxie marxiste sont deux pièges à éviter. Si nous continuons à croire que l’indépendance ne se fait pas délibérément ni se prépare, mais arrive tout simplement par la conquête d’une majorité parlementaire, alors nous pouvons attendre longtemps. Nous ne pouvons pas compter sur le « chemin du pouvoir », le train-train quotidien allant dans le sens de l’histoire nationale, dont le terme est assuré par de bons calculs électoraux et une gouvernance équilibrée.

« Une stratégie [indépendantiste] axée sur la notion de crise nationale implique donc une conception du parti radicalement opposée. Ici, il s’agit au contraire bel et bien de préparer [l’indépendance]. On ne peut en décider le commencement ni le cours, mais pour l’orienter et pouvoir en décider le dénouement, il faut l’avoir préparée. Dans une telle perspective, le parti agit en permanence. Il fait. Il agit politiquement et socialement. Il n’est pas un pur enregistrement de la force organique et du mûrissement de la conscience [nationale]. Il prend des initiatives, chercher à modifier les rapports de forces, noue les alliances nécessaires. »[6]

Évidemment, les alliances nécessaires dans la conjoncture actuelle ne résident pas dans les ententes électorales avec des partis néolibéraux, mais dans l’articulation des luttes sociales menant à l’émancipation du peuple québécois. Le principal adversaire de l’unité populaire n’est donc pas le camp fédéraliste mais le Parti québécois, représentant la pierre d’achoppement d’un bloc historique prisonnier d’une logique consolidant l’oppression nationale. Québec solidaire doit provoquer son éclatement, mettre à jour les contradictions qui soutiennent ce bloc et libérer les forces émancipatrices en les articulant à un projet de pays qui ne se résume pas à une stratégie étatiste. L’indépendance sera le fruit du pouvoir social, ou elle ne sera pas.

Ce texte conclut la série de quatre articles, dont 1) L'émergence du front nationaliste conservateur québécois ; 2) Les deux visages de janus : nationalisme identitaire et idéologie libertarienne ; 3) Enquête sur le bouchardisme.


[1] Bob Jessop et al. « Le populisme autoritaire, les deux nations et le thatchérisme », dans Stuart Hall, Le populisme autoritaire, Éditions Amsterdam, Paris, 2008, pp.137-138
[2] Ibid., p.137
[3] Ibid., p.138
[4] http://alternatives-economiques.fr/blogs/behrent/2011/09/23/pourquoi-les-pauvres-votent-ils-contre-leurs-interets-economiques/
[5] Éric Pineault, Cette fois, est-ce différent? La reprise financiarisée au Canada et au Québec, Rapport de recherche, Institut de recherche et d’informations socio-économiques, juin 2013.
[6] Nous avons remplacer les termes révolutionnaire par indépendantiste, révolution par indépendance, et conscience de classe par conscience nationale. Dans notre perspective, ces termes peuvent être substitués, dans la mesure où l’indépendance représente le « moment national » d’une révolution sociale.
Daniel Bensaïd, Stratégie et parti, La brèche, 1987, p.22

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