samedi 20 avril 2013

Convergence nationale ou indépendance populaire ?


Dans le prélude de la Révolution tranquille, identité sociale et nationale coïncidaient. Tant les classes paysannes et ouvrières canadiennes-françaises que la petite bourgeoisie francophone montante s’opposaient « objectivement » à la grande bourgeoise commerciale anglophone. D’où l’appel initial de l’indépendantisme comme lutte de libération sociale et nationale dans les années 1960 et 1970. Or, la modernisation du Québec, l’hégémonie de la bourgeoisie nationale et l’amélioration substantielle du niveau de vie par la société de consommation et l’État-providence auront eu raison de cette quête d’émancipation. Du projet initial de rupture, il ne reste qu’une volonté étatique séparée de tout contenu social et populaire. Le peuple québécois s’est effacé derrière l’État technocratique qu’il aura pourtant contribué à faire naître. Entre un État provincial et un État souverain, il n’y a plus qu’une différence symbolique, le réceptacle d’une identité nationale vide, d'une idée payante ou d’une fierté tautologique.

La grande désolidarisation, réagissant aux « excès » de la Révolution tranquille, amena les classes moyennes dans le confort et l’indifférence, la répression autoritaire ou la récupération concertationniste des syndicats, et la relégation des classes populaires aux oubliettes de l’Histoire. Seule une masse d’individus s’identifiant « subjectivement » comme québécois pouvaient encore se reconnaître dans le projet de souveraineté-partenariat, qui consolide en fait les intérêts de la bourgeoisie nationale et canadienne. D’où le cul-de-sac historique du nationalisme et de sa stratégie privilégiée, le souverainisme. La reconstitution du projet d’émancipation nationale ne peut pas être la simple prolongation du nationalisme classique, un renforcement de la stratégie souverainiste basée sur le mythe de l’indépendance sans la gauche. Seule la gauche peut sauver l’indépendance, mais seule l’indépendance peut réaliser la transformation de la société.

La stratégie indépendantiste suppose un combat, une lutte au même titre que les multiples autres luttes contre la domination, qu’elle soit économique, politique, écologique, sexuelle ou nationale. L’indépendance ne sera donc pas le fruit d’une convergence nationale, un rassemblement de partis masquant les intérêts de la bourgeoisie québécoise, mais le résultat d’une convergence populaire des luttes sociales réunies dans un projet global d’émancipation, nécessairement multi-dimensionnel. L’indépendance constitue un nationalisme contre-hégémonique, dirigé contre les élites économiques et politiques responsables de l’austérité, la destruction de l’environnement et la dépossession de nos milieux de vie. Au slogan « le pays avant les partis » qui souhaite réunir les partis souverainistes sous le chapeau nationaliste, il faut opposer l'idée « le peuple avant le pays », qui fonde l'indépendance sur la mobilisation populaire.

La convergence entre l'identité sociale et nationale n’est pas déjà là, l’identité québécoise elle-même n’est pas donnée ; il faut la construire. Cette recomposition, bien qu’elle soit en partie symbolique et formée par le discours, doit d’abord émerger du vécu, de la vie elle-même, c’est-à-dire de l’action. L’indépendance n’est pas une notion qui s’enseigne, un projet qu’il s’agirait de propager par des campagnes marketing simplistes faites pour rassurer, susciter la confiance envers les élites et raviver la petite fierté qui sommeille en nous. L’indépendance ne vient pas d’une grande famille souverainiste, ni de l’apologie morose du consensus. Elle naît d’abord de la conscience d’un rapport de subordination, d’une expérience intime de l’oppression. L’indépendance est fondamentalement une quête de liberté, qui ne peut être réduite à la fibre identitaire et à la logique comptable. Elle naît d’un écart entre les conditions matérielles de la vie quotidienne, et l’espoir d’un monde libre, égalitaire et juste. Le désir d'émancipation par la transformation des rapports sociaux est donc l’essence même de l’indépendance, d’où jaillira ensuite, dans un second temps, le sentiment d’appartenance et de solidarité, puis la volonté consciente de se réapproprier collectivement nos outils politiques et économiques.

C’est pourquoi ce n’est pas l’identité québécoise ou la convergence nationale qu’il faut chercher, mais l’unité populaire des multiples luttes démocratiques qui se reconnaîtront mutuellement dans leurs différences et leurs similarités. C’est pourquoi la gauche, prenant appui sur les couches populaires, précaires et travailleuses, enracinée dans les multiples mouvements sociaux qui tentent de changer le monde à leur façon, est la seule qui soit capable de porter le projet d’indépendance vers la victoire. Changer de pays, c’est changer de société, et vice versa. La réunion de la conscience sociale et nationale passera donc par l’élaboration d’une majorité populaire en acte, un bloc historique capable de renverser l’ordre établi. Tel est le sens de l’indépendance populaire, l’indépendance de la rue, le chœur fragile mais puissant des voix opprimées en quête de liberté.

vendredi 19 avril 2013

Le mur écologique


La principale limite de la social-démocratie verte réside dans le fait que ce grand virage arrive quarante années trop tard. Un Green New Deal aurait dû être entrepris dès les années 1970, en prenant au sérieux les avertissements du Club de Rome sur les limites de la croissance. Malheureusement, la crise de la gauche, la restructuration postfordiste, la mondialisation néolibérale et l’incapacité du mouvement écologiste à renverser la vapeur auront retardé l’inévitable prise de conscience qui aurait peut-être permis une transition en douceur vers une économie respectueuse de l’humain et des écosystèmes.

« Le mouvement environnemental a échoué, dit l’ex-commissaire au développement durable québécois et « ex-environnementaliste », Harvey Mead. Plus de 40 ans après le premier rapport du Club de Rome sur les limites de la croissance, on n’est toujours pas parvenu à convaincre les populations et leurs dirigeants de changer de paradigme économique. Il est désormais trop tard pour espérer entreprendre un virage en douceur vers le développement durable et éviter la collision avec la réalité. »


Les ravages de l’austérité

En faisant abstraction des limites écologiques que doit prendre en compte tout système économique, il est clair que la perspective néo-keynésienne devient particulièrement pertinente dans le contexte des mesures d’austérité qui frappent différents peuples dans le monde. Des experts du FMI et des économistes éclairés comme Joseph Stiglitz reconnaissent que l’austérité sous-estime l’effet multiplicateur en contexte de crise, celle-ci aggravant non seulement les inégalités sociales, mais retardant du même coup la reprise économique. Un simple cours de macro-économie montre que la stabilisation du cycle économique doit se faire par un équilibre budgétaire étendu dans le temps, et non par un déficit zéro court-termiste comprimant les dépenses publiques en cas de stagnation ou de récession.

Au contraire, l’augmentation des dépenses publiques doit avoir lieu précisément lorsque l’économie ralentit, afin de compenser la crise et relancer la croissance, l’État devant ensuite se retirer progressivement en laissant le marché prendre le relais. C’est pourquoi la cure d’austérité imposée par le Parti québécois ne donne qu’une apparence de gestion rigoureuse des deniers publics, alors que la réalité induite par cette vision néolibérale génère des effets contre-productifs : la croissance n’est pas au rendez-vous, et les revenus de l’État continuent de chuter. Qui plus est, la rhétorique de la croissance comme condition de la prospérité sociale préconisée par les élites économiques et politiques masque en fait une stratégie de classe ; il peut y avoir accumulation du capital sans relance économique et sans travail, via la financiarisation du capitalisme et les paradis fiscaux. Nous pouvons même aller jusqu’à dire que le néolibéralisme consiste à déployer un paradis fiscal non pas en dehors, mais à l’intérieur même de la société !

Pour revenir à la question de la social-démocratie verte, une croissance génératrice d’emplois par la modernisation écologique des industries est incontestablement supérieure à l’austérité, qui ne fait qu’accentuer la crise sociale, économique, politique et écologique. De plus, la réduction des inégalités sociales et un virage vert sérieux permettent de réduire significativement l’empreinte écologique d’un pays comme le Danemark, par opposition à la société américaine qui conjugue inégalités, stagnation et destruction de l’environnement. Paradoxalement, une croissance verte peut avoir une empreinte écologique moindre qu'une période d'austérité économique, car l'impact environnemental de l'économie n'est pas seulement fonction de la croissance des activités économiques, mais de la qualité de celles-ci. « On sait pourtant – c’est un thème cher à Joseph Stiglitz – que la belle décennie de croissance américaine entre 1998 et 2008 était selon lui un « mirage », en ce sens que 90 % des Américains ont alors connu une décennie de stagnation ou de déclin de leurs conditions de vie. Et que l’empreinte écologique et les émissions de gaz à effet de serre par habitant ont poursuivi leur folle progression alors que ce pays détient pourtant les records du monde « développé » pour ces indicateurs de destruction massive de la planète. »

L’impossible découplage

Pourtant, le meilleur Plan vert de relance économique ne peut éviter la reprise de la croissance, c’est-à-dire l’augmentation de la consommation matérielle de ressources. L’amélioration significative de l’éco-efficience, c’est-à-dire l’utilisation optimale d’énergie et de ressources naturelles par unité de produit, est malheureusement contrebalancée par l’effet rebond. Celui-ci fait en sorte que les gains d’efficience prévus par l’introduction de nouvelles technologies vertes sont compensés par l’augmentation de leur utilisation. Par exemple, la meilleure performance des véhicules hybrides ne réduit pas la pollution, car les utilisateurs profitent des économies d’argent pour faire des trajets plus longs et s’installer plus loin de leur lieu de travail. C’est pourquoi l’efficience et la productivité croissante de la modernisation industrielle n’ont pas contribué à réduire, mais à augmenter la consommation globale de ressources matérielles.

De plus, la dématérialisation rendue possible par les nouvelles technologies d’information et de communication (NTIC) n’a pas réussi à réduire de la consommation de matières premières ou d’énergie, bien au contraire. L’émergence d’une économie de l’immatériel accélère l’exploitation de ressources non renouvelables (métaux rares), consomme énormément d’énergie (sept grammes d’émission de gaz carbonique par recherche Google) et accroît l’énorme accumulation de déchets électroniques. Tout cela est aggravé par le phénomène de l’obsolescence programmée, provoquée par la forte compétitivité de ce secteur économique. Bien qu’une politique social-démocrate verte pourrait mettre un frein à la surproduction et surconsommation de marchandises électroniques, celles-ci continueraient à progresser au-delà de la capacité de charge de la biosphère.

Si on accepte la thèse qu’il n’est pas possible d’opérer le découplage matériel de l’économie, c’est-à-dire la croissance et les conséquences environnementales du développement, et qu’il n’est pas possible de substituer le capital naturel par du capital artificiel (compensation des ressources non renouvelables par un fonds des générations ou des gains de productivité), alors il faut conclure que le développement économique sous toutes ses formes est, à long terme, incompatible avec la préservation des écosystèmes. Ce raisonnement implique le rejet de l’idée de la croissance matérielle infinie, qu’elle soit basée sur un modèle économique inégalitaire (capitalisme libéral) ou égalitaire (social-démocratie, socialisme).

« Actuellement, l’environnement et l’économie sont fondamentalement irréconciliables. » [Harvey Mead] juge tout aussi sévèrement tous ces environnementalistes qui affirment qu’une poursuite de la croissance économique est possible si l’on entreprend une révolution industrielle verte qui s’appuierait, entre autres, sur les sources d’énergie renouvelables et sur des procédés de production tenant compte du cycle de vie des biens. « Il est trop tard pour cela. On n’a plus le temps », croit-il. »

Gagner du temps pour la transition écologique

Si l’austérité est intolérable et la croissance verte reste non viable à long terme, sommes-nous condamnés à la fatalité de l’effondrement du système économique mondial ? Si les États n’ont presque aucune chance d’opérer un changement de cap prochainement, devons-nous nous résigner à « sauver les meubles », construire des abris et nous replier dans un survivalisme généralisé ? Bien sûr que non ! L’important est de donner un sens au virage vert, c’est-à-dire le considérer comme une transition orientée vers un autre type de société qu’il s’agit de construire. L’important est de concevoir le Plan vert comme un tremplin, « un programme de transition visant à définir les bases d'une nouvelle société post-capitaliste », pour reprendre les mots d’Andrés Fontecilla.

En fait, ce grand plan de modernisation écologique de l’économie provoquera inéluctablement la croissance du PIB, de sorte qu’il ne peut pas représenter une solution définitive à la crise environnementale. Le mur écologique, situé autour de 2025-2030 selon les prédictions du Club de Rome (dont les données ont été corroborées depuis les quarante dernières années), représente l’horizon temporel du Plan vert. Nous devrons ainsi entreprendre une véritable transition civilisationnelle d’ici les quinze prochaines années ! La restructuration des villes, des transports, des infrastructures alimentaires, énergétiques et industrielles permettra de nous préparer à la descente énergétique, afin qu’elle soit juste et démocratiquement planifiée.

Il n’est donc pas question de relancer l’économie en augmentant le pouvoir d’achat afin de consommer de nouvelles marchandises vertes ; il s’agit avant tout de gagner du temps, de libérer de nouvelles initiatives personnelles et collectives, des coopératives et d’autres inventions qui renforceront la résilience locale et nationale. C’est pourquoi il est essentiel de sortir du paradigme de la social-démocratie verte et de prendre la transition écologique vers une société postcapitaliste comme le véritable objectif de ce projet. Comme le dit André Gorz : « il est temps de penser à l’envers : de définir les changements à réaliser en partant du but ultime à atteindre et non les buts en partant des moyens disponibles, des replâtrages immédiatement réalisables. »

Réforme sociale ou révolution ?

Définir l’orientation du Plan vert à partir du but ultime, c’est-à-dire le dépassement du capitalisme, présuppose une critique du réformisme. Les réformes proposées par Québec solidaire ne s’opposent pas à la révolution sociale, mais doivent être conçues comme les moyens d’une lutte politique visant le renversement de l’ordre établi. « Pour la social-démocratie, lutter à l’intérieur même du système existant, jour après jour, pour les réformes, pour l’amélioration de la situation des travailleurs, pour des institutions démocratiques, c’est la seule manière d’engager la lutte de classe prolétarienne et de s’orienter vers le but final, c’est-à-dire de travailler à conquérir le pouvoir politique et à abolir le système du salaire. Entre la réforme sociale et la révolution, la social-démocratie voit un lien indissoluble : la lutte pour la réforme étant le moyen, et la révolution sociale le but. »

Cette interprétation luxemburgiste de la social-démocratie se rapproche davantage du marxisme révolutionnaire et de l’écosocialisme que des partis réformistes qui ont fleuri au XXe siècle sous l’influence de la pratique opportuniste et de la pensée d’Eduard Bernstein. « Sa théorie tout entière tend pratiquement à une seule chose : à nous faire abandonner le but final de la social-démocratie, la révolution sociale, et à faire inversement de la réforme sociale, simple moyen de la lutte de classe, son but ultime. Bernstein lui-même a formulé ses opinions de la façon la plus nette et la plus caractéristique, écrivant : " Le but final, quel qu’il soit, n’est rien, le mouvement est tout ". »

Malgré la critique théorique foudroyante de Luxemburg, le réformisme a continué de rayonner dans la majorité des partis de gauche jusqu’à aujourd’hui. D’après Pierre Rosanvallon dans La société des égaux (2012), « Bernstein perdra la bataille idéologique dans les congrès de la social-démocratie. Mais il triomphera dans les faits, les partis socialistes se fixant à partir de ce début du XXe siècle des objectifs réformateurs pratiques. » C’est pourquoi il est essentiel de rappeler certains éléments clés de cette critique, notamment les limites de l’économie coopérative et du syndicalisme.

Les limites du coopérativisme

Tout d’abord, le Plan vert cherche à développer le domaine de l’économie sociale et solidaire par le biais des entreprises collectives comme les coopératives. Malheureusement, celles-ci demeurent des entreprises démocratiques dominées par des échanges marchands, c’est-à-dire des unités de production situées dans une économie de marché. Les coopératives doivent intérioriser les normes capitalistes de rendement et de compétitivité afin d’assurer leur survie. « Pratiquement, cela se traduit par la nécessité d’intensifier le travail, d’en raccourcir ou d’en prolonger la durée selon la conjoncture, d’embaucher ou de licencier la force de travail selon les besoins du marché, en un mot de pratiquer toutes méthodes bien connues qui permettent à une entreprise capitaliste de soutenir la concurrence des autres entreprises. D’où, pour la coopérative de production, la nécessité, contradictoire pour les ouvriers, de se gouverner eux-mêmes avec toute l’autorité absolue nécessaire et de jouer vis-à-vis d’eux-mêmes le rôle d’entrepreneurs capitalistes. »

Pour surmonter cette contradiction entre le mode de production démocratique et le mode d’échange capitaliste, la coopérative doit se soustraire artificiellement à la concurrence en créant son propre marché, par le biais d’un réseau de consommateurs. D’où l’importance des coopératives de consommation et de solidarité, généralement plus durables que les simples coopératives de travailleurs. « On constate donc que l’existence des coopératives de production est liée actuellement à l’existence des coopératives de consommation ; il en résulte que les coopératives de production doivent se contenter, dans le meilleur des cas, de petits débouchés locaux et qu’elles se limitent à quelques produits de première nécessité, de préférence aux produits alimentaires. Toutes les branches les plus importantes de la production capitaliste : l’industrie textile, minière, métallurgique, pétrolifère, ainsi que l’industrie de construction de machines, des locomotives et des navires sont exclues d’avance de la coopérative de consommation et, par conséquent, des coopératives de production. »

Un contre-exemple important à ce diagnostic est celui de la Corporation Mondragon au Pays basque, gigantesque système coopératif qui regroupe 256 entreprises dans quatre secteurs : finance, industrie, distribution, recherche et développement. Né des idées mutualistes et autogestionnaires du jeune vicaire de paroisse José María Arizmendiarrieta en 1956, Mondragon représente aujourd’hui le plus grand groupe industriel basque (environ 100 000 employé-es). Bien que ce modèle soit vanté partout dans le monde par les adeptes de l’économie sociale, il demeure néanmoins difficilement exportable. La raison de ce succès local est probablement le développement d’un système intercoopératif très sophistiqué à l’intérieur d’un contexte social particulier, tout comme l’exemple du budget participatif de Porto Alegre qui fut le résultat de conjonctures exceptionnelles. D’où les tentatives généralement infructueuses et caricaturales d’imitation de ce modèle ailleurs dans le monde.

La perspective de Rosa Luxemburg demeure valide en ce qui concerne le développement des coopératives à l’intérieur d’une économie capitaliste. L’économie sociale fleurit déjà à l’intérieur du système actuel. Elle constitue la béquille du mode de production dominant, au même titre que l’économie domestique qui assure la reproduction sociale. S’il faut cesser de voir les coopératives et le milieu communautaire comme la roue de secours permettant d’assurer la cohésion sociale, c’est d’abord en reconnaissant que ce domaine est actuellement subordonné à l’économie de marché. L’économie sociale plafonne, tout comme le marché du biologique et du commerce équitable, qui ne font pas le poids devant la domination des firmes multinationales. « De ce fait, la réforme socialiste basée sur le système des coopératives abandonne la lutte contre le capital de production, c’est-à-dire contre la branche maîtresse de l’économie capitaliste, et se contente de diriger ses coups contre un capital commercial, et plus exactement le petit et le moyen capital commercial ; elle ne s’attaque plus qu’aux branches secondaires du tronc capitaliste. »

La faiblesse congénitale du syndicalisme

Nul ne peut nier la faiblesse actuelle du mouvement syndical. Celle-ci peut être expliquée par la férocité de la restructuration économique postfordiste, les nombreuses lois anti-syndicales imposées par les gouvernements des années 1980 à aujourd’hui, l'idéologie néolibérale et libertarienne, puis le retrait progressif du syndicalisme de combat au profit d’un concertationnisme entre l’État, les centrales syndicales et le patronat. Néanmoins, ces explications historiques et contingentes n’éclairent pas la raison fondamentale pour laquelle le syndicalisme, même vigoureux, n’a pas la capacité de renverser, par lui-même, le capitalisme.

« Les syndicats servent le prolétariat en utilisant dans leur propre intérêt, à chaque instant, ces conjonctures du marché. Mais ces conjonctures elles-mêmes, c’est-à-dire d’une part la demande de force de travail déterminée par l’état de la production, et d’autre part l’offre de force de travail créée par la prolétarisation des classes moyennes et la reproduction naturelle de la classe ouvrière, enfin le degré de productivité du travail sont situées en dehors de la sphère d’influence des syndicats. Aussi ces éléments ne peuvent-ils pas supprimer la loi des salaires. Ils peuvent, dans le meilleur des cas, maintenir l’exploitation capitaliste à l’intérieur des limites "normales" dictées à chaque instant par la conjoncture, mais ils sont absolument hors d’état de supprimer l’exploitation elle-même, même progressivement. »

En d’autres termes, si les syndicats ont un rôle essentiel à jouer dans l’amélioration des conditions de vie de la classe ouvrière, il est contre-intuitif pour eux de lutter pour la réduction du temps de travail, pour le revenu minimum garanti, et a fortiori pour l’abolition du salariat. De plus, une transition écologique qui impliquerait la fermeture de centrales nucléaires, de raffineries, d’usines d’automobiles, d’industries minières et d’autres secteurs nuisibles pour l’environnement, ne manquerait de susciter de vives réactions chez les travailleurs et syndicats affectés par ces mesures. Cela ne représente pas une situation insoluble, mais manifeste la nécessité de conscientiser le mouvement ouvrier et de proposer des mesures sociales et économiques permettant la reconversion écologique et systématique des emplois sales en emplois verts. Des syndicats pourraient lutter en ce sens, et plusieurs le réclament déjà à travers la notion de « transition juste ». Il n’en demeure pas moins que ceux-ci luttent avant tout pour des emplois, et non pour l’abolition du capitalisme.

Entre production et répartition

La question centrale est de savoir si le but ultime du Plan vert consiste à améliorer la manière dont la richesse est répartie entre les différents secteurs de la société, ou plutôt à transformer le mode de production économique lui-même. Le premier objectif renvoie à la question de la redistribution, comme la fiscalité progressive (redevances), la sécurité sociale (revenu minimum garanti), les services publics et la régulation du capitalisme par des incitatifs économiques (chantier d’efficacité énergétique), tandis que le second objectif s’attaque aux relations de production comme les rapports de propriété, la démocratisation de la planification économique, etc. Vraisemblablement, le second objectif n’apparaît pas dans le Plan vert mais dans le programme de Québec solidaire qui vise, à long terme, la socialisation de l’économie. Malheureusement, les coopératives, le mouvement syndical et les réformes sociales sont incapables, en eux-mêmes, de transformer le mode de production capitaliste.

« Bernstein en a lui-même une conscience plus ou moins claire ; il ne les regarde que comme des moyens de réduire le profit capitaliste et d’enrichir les ouvriers, ce qui revient à renoncer à lutter contre le mode de production capitaliste ; il oriente le mouvement socialiste vers la lutte contre le mode de répartition capitaliste. […] Il est vrai que l’aiguillon qui pousse d’abord vers le mouvement socialiste les masses populaires, c’est le mode de répartition "injuste" du régime capitaliste. En luttant pour la socialisation de toute l’économie, la social-démocratie témoigne en même temps de son aspiration naturelle à une répartition "juste" de la richesse sociale. Mais nous avons appris, grâce à Marx, que le mode de répartition d’une époque déterminée n’est que la conséquence naturelle du mode de production de cette époque : en conséquence, la social-démocratie intensifie sa lutte non pas contre le système de la répartition dans le cadre de la production capitaliste, elle vise à supprimer la production marchande capitaliste elle-même. En un mot, la social-démocratie veut établir un mode de répartition socialiste en supprimant le mode de production capitaliste, tandis que la méthode bernsteinienne consiste à l’inverse à combattre le mode de répartition capitaliste dans l’espoir d’arriver à établir progressivement par ce moyen même, un mode de production socialiste. »

Luxemburg ne croit pas qu’il soit possible de socialiser complètement l’économie par une série de réformes successives luttant contre le mode de répartition capitaliste. De plus, il serait faux de croire qu’une réforme représente une sorte de « révolution diluée dans le temps, et la révolution comme une réforme condensée. Une révolution sociale et une réforme légale ne sont pas des éléments distincts par leur durée, mais par leur contenu ; tout le secret des révolutions historiques, de la prise du pouvoir politique, est précisément dans le passage de simples modifications quantitatives en une qualité nouvelle ou, pour parler concrètement, dans le passage d’une période historique d’une forme de société donnée à une autre. Quiconque se prononce en faveur de la réforme légale, au lieu et à l’encontre de la conquête du pouvoir politique et de la révolution sociale, ne choisit pas en réalité une voie plus paisible, plus sûre et plus lente conduisant au même but ; il a en vue un but différent : au lieu de l’instauration d’une société nouvelle, il se contente de modifications superficielles apportées à l’ancienne société. Ainsi les thèses politiques du révisionnisme conduisent-elles à la même conclusion que ses théories économiques. Elles ne visent pas, au fond, à réaliser l’ordre socialiste, mais à réformer l’ordre capitaliste, elles ne cherchent pas à abolir le système du salariat, mais à doser ou à atténuer l’exploitation, en un mot elles veulent supprimer les abus du capitalisme et non le capitalisme lui-même. »

Si nous voulons affronter sérieusement les défis de la crise sociale, politique, économique et environnementale actuelle, nous devons prendre au sérieux la sortie de la croissance et le dépassement du système qui nous propulse tout droit vers le mur écologique. C’est pourquoi une véritable transition ne peut être le fruit que d’une synthèse entre l’écologie anti-capitaliste et la gauche anti-productiviste. Un Plan vert qui ne remet pas en question les bases du capitalisme reste limité à l’approche honorable mais vaine de la social-démocratie verte. L’émancipation sociale contenue en germe dans la transition écologique ne peut être déployée qu’à travers un projet global et radical, comme une chair rouge sucrée enveloppée dans un manteau vert : l'écosocialisme.

Les trois significations du Plan vert


Le Plan vert constitue la pierre angulaire du projet de société de Québec solidaire. Une lecture attentive de ce projet permet de cerner les forces et les limites de la vision actuelle du parti. Celle-ci n’est pas achevée, mais en construction perpétuelle, d’où l’expression de parti-processus. Le signe de cette ouverture réside dans la pluralité d’interprétations possibles du Plan vert, notamment celles élaborées par Alexandre Leduc et Andrés Fontecilla sur leur blogue respectif. Cet article cherchera à montrer en quoi différentes visions se distinguent et se rejoignent, tout en montrant que le projet actuel de Québec solidaire n’offre pas une réponse satisfaisante à l’ampleur de la crise écologique. Après avoir fait une analyse critique du Plan vert, trois visions seront dégagées afin d’articuler les rapports entre capitalisme et écologie : la social-démocratie verte, l’écosocialisme et la décroissance conviviale.

Une économie verte, faible en carbone

Le Plan vert débute par le désir de transformer l’économie du Québec. En quoi consiste cette transformation ? S’agit-il d’une réorientation du système actuel dans le sens du partage de la richesse et de la préservation l’environnement, ou d’une transformation du mode de production, c’est-à-dire le passage à une société postcapitaliste ? Modernisation ou dépassement du capitalisme ? Si nous nous en tenons au discours de la plateforme électorale, il semble que la première interprétation doit être privilégiée. Le Plan vert se veut d’abord l’opposé du Plan Nord, parce qu’il préconise la sortie de la dépendance au pétrole et le développement des technologies vertes, la maximisation de la valeur des ressources naturelles dans le respect de l’environnement, la multiplication des emplois verts, durables et égalitaires (inclusion des femmes), ainsi que la démocratisation de l’économie par le développement des entreprises collectives et coopératives.


Chose certaine, le Plan vert est fondamentalement opposé au capitalisme de libre marché, c’est-à-dire au néolibéralisme qui préconise le démantèlement de l’État social, l’extractivisme, la croissance infinie et la quête du profit maximal au-dessus de toute autre considération sociale et environnementale. Pour reprendre les termes de Karl Polanyi, Québec solidaire cherche à ré-encastrer l’économie dans la société, afin que la première serve la deuxième, au lieu de l’inverse. Mais le fait qu’un projet soit de gauche ne signifie pas pour autant qu’il dépasse le cadre du capitalisme, du développement durable et de l’économie verte préconisée par le dernier sommet de Rio+20. Il s’agit avant tout de proposer une alternative pragmatique et progressiste au désastre du modèle néolibéral et du mode de vie pétro-dépendant, afin de devenir un phare d’innovation éco-sociale au même titre que les pays scandinaves. « Nous pouvons ainsi devenir un modèle inspirant de par le monde, devenir ceux et celles qui auront, par leur innovation et leur courage, développé un mode de vie à la fois viable et enviable qui ne met pas en danger son environnement et qui conserve des ressources pour les générations à venir. »

Transports et énergie

Québec solidaire fonde son approche sur une analyse de classes : son plan de développement économique ne vise pas d’abord la croissance, les investissements étrangers et les grandes entreprises, mais la création d’emplois et le bien-être de la population. Elle favorise le travail, et non le capital, bien que le secteur privé puisse y trouver son compte. Le meilleur exemple du primat du travail est l’insistance du Plan vert sur la création d’emplois comme justification récurrente des réformes avancées : « le secteur des transports collectifs crée trois fois plus d’emplois que le secteur automobile au Québec ». Le vaste projet d’électrification des transports collectifs, qui comprend non seulement des investissements massifs pour la modernisation des transports urbains, mais également la construction d’un monorail haute vitesse entre Montréal et Québec, cherche ainsi, à travers l’abandon de l’utilisation des énergies fossiles d’ici 2030, à relancer une croissance économique juste et durable.

De son côté, le chantier d’efficacité énergétique vise à aider les particuliers et les entreprises locales en stimulant le secteur de la rénovation verte. Le Plan vert prévoit également le développement massif des énergies renouvelables comme l’éolien, la géothermie et la biomasse, afin de réduire les « émissions de gaz à effet de serre (GES) d’au moins 40 % par rapport à 1990 d’ici 2020, et de 95 % d’ici 2050 ». Pour ce faire, Québec solidaire nationaliserait l’industrie éolienne (Éole-Québec), puis chapeauterait la production, la distribution, ainsi que la recherche et développement dans le domaine énergétique par la création d’Énergie-Québec. Ceci n’est pas sans rappeler une sorte de Green New Deal, visant à relancer l’économie après une période de crise, de stagnation ou d’austérité par le biais d’investissements massifs de l’État. Il ne s’agit pas tant d’une sortie du capitalisme qu’une refondation du système économique sur une base néo-keynésienne, la réorganisation de l’État-providence par le biais de la modernisation écologique.

Une telle solution fut proposée notamment par Van Jones dans son livre The Green Collar Economy : How one solution can fix our two biggest problems (2008), et reçut l’applaudissement de personnalités célèbres comme Al Gore et Paul Hawken, auteur du livre Natural Capitalism : Creating the next industrial revolution (1999). Cette stratégie vise à relancer le capitalisme sur une base durable et équitable en créant des milliers d’emplois faiblement, moyennement ou hautement qualifiés dans le domaine de l’efficacité énergétique (rénovation des bâtiments) et des énergies alternatives (panneaux solaires). La nouvelle économie ne serait plus seulement basée sur les cols bleus (travail manuel, classe ouvrière) et les cols blancs (travail intellectuel, classe moyenne), mais la classe émergente des cols verts. D’après le Programme des Nations Unies pour l’environnement, les emplois verts (green jobs) regroupent toute forme de « travail dans le secteur de l’agriculture, manufacturier, recherche et développement, et des services qui contribuent substantiellement à préserver ou restaurer la qualité de l’environnement. Cela inclut spécifiquement, mais pas exclusivement, des emplois qui aident à protéger les écosystèmes et la biodiversité ; réduire la consommation d’énergie, d’eau et de matériaux à travers des stratégies d’efficience ; dé-carboniser l’économie ; et minimiser voire éliminer toute forme de déchets et de pollution. »

Contrôle des ressources naturelles

Au-delà du Green New Deal, Québec solidaire souhaite également rendre l’industrie minière au service de la collectivité. Cela passe notamment par l’augmentation substantielle des redevances minières, ainsi que la nationalisation des ressources naturelles (participation majoritaire de l’État ou nationalisation complète des secteurs stratégiques). Or, une telle mesure, prise isolément, se limiterait à une sorte de Plan Nord solidaire, très semblable au « Nord pour tous » du Parti québécois. Heureusement, le Plan vert ne prévoit pas donner tout le pouvoir à l’État, mais défaire la suprématie de la Loi sur les mines, octroyer le droit de veto aux communautés locales concernant les projets de développement minier sur leur territoire, ainsi que mettre en place des évaluations environnementales stratégiques en amont de chaque processus. La décentralisation des décisions par la consultation obligatoire des villes permettrait ainsi d’offrir au contre-pouvoir à la domination de l’État, qui pactise souvent avec les promoteurs industriels au détriment des citoyen-nes.

Par ailleurs, Québec solidaire s’engage à interdire l’exploitation de l’uranium et de l’amiante, et à instaurer un système de gestion démocratique des forêts (comités forestiers locaux), permettant la planification collective et l’aménagement écosystémique des forêts. Enfin, bien que le parti reconnaisse le droit à l’eau tel que défini par les Nations Unies et souhaite éviter la marchandisation de l’eau, sa proposition de réforme se limite à augmenter les redevances sur l’eau de manière à fournir 1,48G$ à l’État. Autrement dit, le principe sous-jacent suppose que l’eau ne devrait pas être une marchandise gratuite, et c’est pourquoi la réforme propose de taxer plutôt qu’interdire son utilisation commerciale. La « gestion démocratique des ressources naturelles » reste l’élément le moins transformateur du Plan vert, mais représente une avancée remarquable par rapport aux propositions des autres partis politiques dans ce domaine.

Coopératives, services publics et sécurité sociale

La restructuration économique préconisée par Québec solidaire représente la pierre de touche qui permet de déborder le cadre de l’État-providence vert. La transition écologique ne vise pas d’abord à renforcer le pouvoir de l’État et des entreprises privées au détriment de la société civile, mais à offrir une occasion extraordinaire de démocratisation et de relocalisation de l’économie. Ainsi, le fait de revoir le mandat de la Caisse dépôt et de placement du Québec pour soutenir la création d’entreprises collectives permettrait de limiter la financiarisation de l’économie tout en créant davantage d’emplois ayant des finalités sociales et écologiques. La généralisation du modèle coopératif assure le développement d’entreprises plus stables, résilientes et démocratiques, que ce soit par la reprise coopérative des grandes entreprises, ou la création d’incitatifs pour encourager l’économie sociale, le logement social et abordable, les emplois dans le domaine du logiciel libre, du tourisme, de la culture et des loisirs. Le modèle économique sous-jacent au Plan vert est celui de l’économie plurielle ou solidaire, qui permet de sortir du modèle de l’économie duale ou mixte (public/privé) afin d’articuler quatre dimensions :

« a) Une économie sociale composée d’entreprises à finalité sociale et à but non lucratif, mais aussi d’organismes communautaires, collectifs ou coopératifs qui rendent d’innombrables services à la population.
b) Une économie domestique essentielle qui repose sur les services rendus dans la famille, par les aidantes et aidants naturels (surtout des femmes), et plus généralement sur les services gratuits ou bénévoles que nous voulons trouver le moyen de reconnaître socialement et de comptabiliser à leur juste valeur.
c) Une économie publique, étatique et paraétatique, dont l’importance et le rôle social, entre autres, dans la dispensation équitable de services accessibles à toute la population, sur l’ensemble du territoire, doivent être revalorisés.
d) Une économie privée composée d’entreprises dont le but est de produire et de vendre des produits et des services et qui acceptent de fonctionner dans le respect des règles collectives (sociales, environnementales, etc.) que la société québécoise se donne. »

Si nous dépassons le cadre strict du Plan vert pour retourner à l’objectif ultime de Québec solidaire, soit la socialisation des activités économiques, nous pouvons voir que le parti souhaite, à long terme, assurer la réappropriation collective des moyens de production, c’est-à-dire instaurer le socialisme. Or, il ne compte pas le faire par la voie révolutionnaire, c’est-à-dire par le biais de la dictature du prolétariat, l’abolition de la propriété privée et l’étatisation complète de l’économie, mais par une voie réformiste. Le développement d’une économie publique forte (c) allant de pair avec la promotion active de l’économie sociale et domestique (a,b), fournirait un contrepoids important à l’économie de marché (d) qui serait davantage régulée, en favorisant davantage les PME que les grandes entreprises.

Le développement de Pharma-Québec, le renforcement de l’éducation publique, des CLSC et des CPE, de même que le respect des principes d’accessibilité universelle et de gratuité, sont tous des manifestations de cette volonté de freiner la privatisation et la tarification des services publics. À long terme, Québec solidaire vise même à remplacer l’économie de marché par une planification démocratique et une gestion décentralisée de l’économie. « Aussi, l’administration générale et la fixation d’objectifs particuliers de ces entreprises devront avoir lieu au sein d’instances démocratiques régionales ou nationales dont la composition assurera une représentation réelle de l’ensemble de la société (salarié-es de l’entreprise, représentant-es de l’État, élu-es régionaux, groupes de citoyen-nes, Premières Nations, etc.). Finalement, ce n’est pas le gouvernement ou ses hauts fonctionnaires qui devront voir à l’organisation du travail au sein de ces entreprises, mais les employé-es eux-mêmes (autogestion). »

Évidemment, cet élément du programme ne figure pas dans le Plan vert, ce dernier présentant une première étape dans un processus de transformation globale de l’économie. Il en va de même pour le revenu minimum garanti, qui figure timidement vers la fin de la section sur la sécurité sociale. « Cette forme de sécurité du revenu viendra progressivement remplacer l’aide sociale et d’autres programmes sociaux pour permettre à toute personne adulte vivant au Québec de se voir garantir un revenu minimum de 12 000 dollars par année. La déficience des présentes politiques sociales impose le développement d’une politique sociale et économique ambitieuse. Le niveau actuel de l’aide sociale est nettement insuffisant, ce qui a pour conséquence d’enfermer les gens dans une spirale appauvrissante. Celle-ci a un impact majeur sur la santé publique : la pauvreté entraîne la maladie. »

Le fait de présenter le revenu minimum garanti dans le cadre d’une lutte contre la pauvreté et les inégalités masque le caractère radical d’une telle réforme, en lui donnant une allure d’assistance sociale généralisée. Or, le revenu garanti assure la dignité, l’épanouissement personnel et la liberté réelle de l’individu, tout en permettant de donner un formidable coup d’accélérateur à la dé-marchandisation de la vie sociale. En effet, il libère le temps de la domination du travail, il contourne le joug du salariat en donnant l’occasion de multiplier les initiatives individuelles et collectives, les activités autonomes, culturelles et non-marchandes. L’interprétation du revenu minimum garanti présentée dans le Plan vert semble renvoyer au renforcement de l’État-providence, alors qu’il permet également l’émancipation de l’individu de la tutelle de l’État et du marché par le déploiement d’activités d’autoproduction.

La social-démocratie verte

Pour résumer, le cadre général du Plan vert de Québec solidaire renvoie à l’instauration d’une social-démocratie verte pour répondre à la crise néolibérale et environnementale. Cela peut être résumé par les points structurants du projet : 166 000 nouveaux emplois, moins de voitures et plus de technologies vertes, plus de démocratie en entreprise et inclusion des femmes, plus d’emplois stables, mieux payés et implantés dans nos communautés, gestion démocratique des ressources naturelles, secteur public fort et sécurité sociale. La réconciliation de l’économie et de l’écologie, le passage de la gauche d’opposition à la gauche de proposition, puis la rhétorique de la création d’emplois verts représentent l’interprétation valide, mais minimale, du Plan vert.

« Ce Plan vert nous permet de sortir de la fatalité des crises économiques et du marasme ambiant. Il replace l’économie du Québec sur les rails et la propulse vers une nouvelle voie. Il ne s’agit plus de la croissance pour la croissance, mais bien de se servir de l’économie pour bâtir le Québec qu’on veut : un Québec vert, solidaire et démocratique. Les idées sont là, et elles sont portées par tout un tissu d’associations et de groupes citoyens. Pour qu’elles deviennent réalité, il ne manque qu’un ingrédient essentiel : le courage politique pour les mettre en place. »
 
Il s’agit d’une vision réformiste et volontariste, qui opère le passage de la croissance en soi (capitalisme de libre marché) à la croissance en soi et pour soi (capitalisme vert d’État), c’est-à-dire une nouvelle économie au service du peuple sans remise en question des notions de travail abstrait (emploi), de marchandise, de progrès technologique, d’industrialisation, de vitesse, etc. Cette conception opère ainsi la synthèse du développement durable et du modèle keynésien, en présentant la croissance verte et équitable comme l’alternative à l’austérité non-durable et néolibérale. Dans cette perspective, il n’y a pas de dépassement du capitalisme, mais une refondation de ce système à travers la « troisième révolution industrielle » d’une économie postcarbone.

Or, cette stratégie est-elle à la hauteur des défis que nous présente la crise écologique ? Réponse à suivre…

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...