vendredi 31 janvier 2020

Onze thèses contre le dogmatisme tout court

§1. Le Manifeste contre le dogmatisme universitaire n'est pas un plaidoyer contre le dogmatisme universitaire, mais un plaidoyer dogmatique contre la « gauche postmoderne » ou « diversitaire ». Il reproduit dans sa forme et son contenu l'attitude qu'il dénonce: manque de réalité historique et de nuance, appel à démolir l'opinion contraire (surnommée temple de la rectitude politique), ton impérieux, solennel et accusateur, qui ressemble étrangement à celui des « nouveaux curés » qu’il pourfend paradoxalement.

§2. Le vocable « gauche postmoderne » ne désigne pas « l’idéologie universitaire dominante », la nouvelle « novlangue » ou « l'empire du politiquement correct ». Il s'agit plutôt d'une catégorie absconse et confuse, une étiquette fétiche de la pensée conservatrice, et pour le dire plus crûment, son ennemi imaginaire préféré.

§3. Intersectionnalité, pensée décoloniale, féminisme, théorie queer et autres avatars des nouvelles théories critiques sont amalgamés dans une même bouillabaisse qui serait unilatéralement issue des campus américains. Le « goût prononcé pour l’école anglo-saxonne » et la soi-disant « indifférence aux penseurs français » se traduiraient ainsi par une « une forme avancée de colonisation mentale ». Or, n'est-il pas paradoxal que le berceau intellectuel de plusieurs de ces théories soit cette France tant chérie: De Beauvoir, Bourdieu, Deleuze, Foucault, Lacan, Derrida, Kristeva? Qui plus est, les influences multiples de ces courants renvoient à une constellation beaucoup plus vaste: États-Unis certes, mais pensées autochtones et du Sud (Inde, pays africains et d'Amérique latine), Allemagne, Italie, Royaume-Uni, France, et oui, le Québec aussi.

§4. Ce qui apparaît comme un bloc monolithique ou une seule grande Théorie unifiée, que celle-ci soit affublée des étiquettes coquettes de « gauche diversitaire », « marxisme culturel », « intersectionnalité » ou « Empire », n'est qu'un fourre-tout utile pour désigner tout ce qui s'opposerait à l'héritage de l'Occident, ou au sujet intouchable de « l'homme blanc privilégié », véritable vache sacrée qui se voit menacée par le grand « retour au chaos originel, où la discrimination n’est pas de ce monde ».

§5. La pensée critique n'est pas l'œuvre mesquine de professeur·e·s de la gauche postmoderne qui noyauteraient les départements d'université (sorte de nouvelle Peur rouge 2.0), mais le fruit d'une auto-critique de la raison occidentale elle-même, une critique des illusions du Progrès, une exploration constante des angles morts de nos modes de pensée, nos institutions, nos relations sociales et nos formes de vie. Pas besoin de sombrer dans un constructivisme radical pour soutenir l'idée triviale que l'humanité n'est pas une essence hors de l'Histoire, mais le résultat d’un long processus de civilisation, parsemé d’embûches, de tensions, de réussites, mais aussi de rapports de domination, qui peuvent eux-mêmes être surmontés par les luttes sociales certes, mais aussi par un patient travail de réflexion collective via l’argumentation rationnelle dans l’espace public.

§6. Il faut l’admettre, et même s’en confesser : il y a bien du dogmatisme dans certains cercles militants, la pensée critique n’étant pas immunisée contre les dérives sectaires. Grosse révélation. Mais le dogmatisme est malheureusement une maladie infantile qui sévit bien au-delà des milieux de la gauche radicale, des safe spaces LGBTQ+ et des temples de l’intersectionnalité: libéraux, conservateurs, nationalistes, fédéralistes, marxistes, libertariens, chrétiens, antiracistes, écologistes, musulmans, athées, constructivistes, réalistes, fascistes, sceptiques, personne n’est exempt de dérives doctrinaires, d’intolérance à la critique, de certitudes trompeuses et toxiques qui nous donnent l’illusion que parce que nous nous opposons farouchement au faux, nous sommes forcément dans le vrai. Le dogmatisme, c’est toujours celui de l’autre qu’on vilipende.

§7. Contre quoi s’oppose ce manifeste? Genres fluidifiés, programmes d’études féministes et de genres, reconnaissance de territoires non cédés, une « totale déconnexion au peuple » (cache-sexe du gros bon sens), toute forme de pensée qui bouscule le « peuple québécois déboussolé, en perte de repères » et l’exposant à « de graves dangers qui menacent son existence précaire ». Bref, le même refrain remâché de la mélancolie identitaire, qui préfère projeter sa propre angoisse et son manichéisme sur celle d’une « jeunesse écoanxieuse et manichéenne ».

§8. Tout bon manifeste se veut un appel à l’action, qui se traduit ici par un appel enthousiaste à la « dissidence ». Il faut « encourager nos pairs à démolir le temple de la rectitude politique », « remettre en question l’ordre établi, que ce soit par des conférences « controversées », des travaux aux thèses divergentes ou même l’expression d’une opinion discordante » afin que « les colonnes de l’empire du politiquement correct » se trouvent ébranlées. Voilà un beau clin d’œil au manifeste du Refus global, qui s’opposait, lui, à juste titre, au dogmatisme de son temps. « Lentement la brèche s’élargit, se rétrécit, s’élargit encore. […] À nous l’imprévisible passion ; à nous le risque total dans le refus global, scandaient nos ancêtres en 1948. Soixante-dix ans plus tard, nous sommes toujours au poste. Face au dogmatisme global nous opposons la responsabilité entière. » Faisant référence à la révolution de 1848 cent ans plus tôt, Marx notait que « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».

§9. Le caractère clownesque du manifeste se trouve dans le fait qu’il prétend s’opposer à l’idéologie dominante, alors que le spectre qui hante le Québec et ses institutions postsecondaires (le spectre de l’intersectionnalité remplaçant le défunt communisme d’antan), est bien ce qu’il semble être : un simple spectre. Pendant que le manifeste nous exhorte à nous rebeller « en temps d’incertitude et de tourmente » et à « nager à contre-courant », Actualités UQAM, université typique de la « gauche postmoderne » s’il en est une, publie deux jours avant la parution du manifeste un entretien élogieux à l’endroit de Mathieu Bock-Côté, « auteur décapant », « l'un des plus brillants essayistes de sa génération », héraut de la révolution néoconservatrice, et grande source d’inspiration de l’auteur du manifeste, Philippe Lorange. S’opposer à un Empire qui n’existe que dans sa tête, à l’instar de Don Quichotte qui se bat contre ses moulins à vent, ne peut que se traduire par de la pseudo-dissidence, d’autant plus sûre d’elle-même qu’elle répète ad nauseam son discours autoréférentiel.

§10. S’il y a bien une lutte pour l’hégémonie culturelle dans les milieux académiques, celle-ci est encore plus visible dans la sphère médiatique. Dans l’espace des tribunes de journaux de masse, la radio et la télévision, une étude du nombre de chroniques, de temps d’antenne, d’audiences, de clics et de commentaires ferait sans doute apparaître que la pensée conservatrice, malgré ses pleurnichements incessants, se trouve bel et bien en position de force. Non satisfaite de sa longueur d’avance, celle-ci entend maintenant conquérir de nouveaux espaces, en ébranlant les colonnes du temple du savoir universitaire, afin de devenir hégémonique à son tour dans les départements. Pour masquer ses motivations bien secrètes, la pensée conservatrice se targue bien sûr, empruntant curieusement le costume du libéralisme pour le bien de la cause, de vouloir au fond défendre « la pluralité des opinions et de leur échange dans un cadre respectueux et juste ». La doxa conservatrice, qui conspue par ailleurs la défense victimaire des minorités et les « apôtres de la tolérance », devient donc miraculeusement libérale et tolérante lorsqu’il vient le temps d’attaquer la « gauche totalitaire », celle qui menace de transformer nos universités en goulags ou « camps de rééducation ».

§11. Les conservateurs n’ont fait que conspuer l’époque de différentes manières, ce qui importe maintenant, ce n’est pas de revenir en arrière ou de la célébrer, mais de la dépasser. Ce dépassement désiré de l'ordre établi, qu'il soit intersectionnel, néoconservateur, postmarxiste, décolonial ou autre, ne sera pas le fruit d'une résistance fantasmée.




Crédits photo: Aller à l'UQAM ironiquement

jeudi 23 janvier 2020

Croissance, mise en disponibilité et dépassement de la modernité?

Pourquoi consommons-nous, produisons-nous, utilisons-nous toujours plus de ressources, de voitures, de vols d'avion, de smartphones, alors que nous savons très bien que cela n'est pas durable et que nous courrons tout droit vers le désastre? Selon le philosophe Hartmut Rosa, qui vient de publier son nouveau livre Rendre le monde indisponible (La Découverte, 2020), cela s'explique simplement par le fait que nous sommes les fruits de la modernité capitaliste, laquelle se reproduit structurellement par un besoin constant de croissance (économique), d'accélération (technique) et d'innovation (culturelle), dans une logique du "toujours plus" qui nous tient par le bout du nez.

"La volonté de croissance ne résulte ni individuellement ni collectivement de la promesse d'un plus grand bien-être, mais de la menace de la perte (illimitée) de ce qui précédemment été acquis. Affirmer que la modernité est engendrée par le désir d'aller plus haut, plus vite, plus loin revient par conséquent à méconnaître sa réalité structurelle: ce n'est pas la soif d'obtenir encore plus, mais la peur d'avoir de moins en moins qui entretient le jeu de l'accroissement. Ça n'est jamais assez, non pas parce que nous sommes insatiables, mais parce que nous gravissons continuellement un escalier mécanique descendant; à chaque fois que nous marquons une pause ou que nous nous arrêtons, nous perdons du terrain par rapport à un environnement hautement dynamique avec lequel nous nous trouvons systématiquement en concurrence. Il n'y a plus de niches ou de paliers qui nous permettent de nous interrompre ou même de nous exclamer: "Cela suffit!" On le voit empiriquement, par exemple, dans le fait fait que la plupart des parents, dans les sociétés dites développées, ne sont plus, selon leurs propres témoignages, motivés par l'espoir que leurs enfants puissent un jour avoir une meilleure situation qu'eux-mêmes, mais par l'exigence de faire tout ce qu'ils peuvent pour que leur sort ne soit pas plus mauvais que le leur." (Hartmut Rosa, Rendre le monde indisponible, La Découverte, 2020, p. 16-17).

Or, Rosa remarque que cette "peur de manquer", qui représente en quelque sorte la pression externe ou le "bâton" de la modernité capitaliste, s'accompagne aussi d'une inclination, d'une "carotte" qui nous motive à nourrir cette logique d'accroissement illimité. "Il faut donc qu'intervienne, comme deuxième élément propulseur, une force d'attraction positive, et qu'on peut identifier celle-ci comme la promesse de l'extension de notre accès au monde. Corrélat culturel de la logique de stabilisation dynamique, dans la conception que la modernité a d'elle-même, une idée extrêmement puissante s'est insinuée jusque dans les pores les plus fins de notre vie psychique et émotionnelle: l'idée selon laquelle la clé d'une vie bonne, d'une vie meilleure réside dans l'extension de notre accès au monde. Notre vie sera meilleure si nous parvenons à accéder à (plus de) de monde, tel est le mantra non exprimé mais inlassablement réitéré et réifié dans l'action. Agis à tout instant de telle sorte que tu agrandisses l'ensemble formé parce que à quoi tu accèdes; cet impératif catégorique est devenu dans la modernité tardive le principe de décision dominant dans tous les domaines de l'existence et quelque soit la période de la vie". (Ibid., p. 17-18)

L'attractivité de l'argent, de l'automobile, de l'avion, des grandes villes et des téléphones intelligents s'expliquent ainsi en bonne partie par leur capacité à rendre le monde accessible, disponible, à notre portée, par un simple clic, un paiement sans contact, un vol de quelques heures qui nous amène à l'autre bout du monde. "Il s'agit d'une explosion inouïe de notre accès au monde. Nous avons désormais aussi constamment sous la main, pour peu qu'ils soient numérisés, tout le savoir mondial, toutes les chansons, tous les films, toutes les données; nous les portons littéralement sur nous." (Ibid., p. 19)

Beaucoup parlent d'une nécessaire transition énergétique qui n'advient pas, ou encore d'un ambitieux Green New Deal qui pourrait créer des millions d'emplois pour développer des infrastructures vertes et des énergies propres, dans un monde toujours plus interconnecté mais "carboneutre". Or, nous semblons toujours ignorer la dynamique d'accroissement et d'accumulation qui entre en contradiction avec la nécessité d'une descente énergétique, de même que l'idéal culturel d'un accès illimité au monde qui nourrit la logique d'accélération sociale, alors que nous devrions plutôt forger un autre rapport au monde fondé sur la convivialité, la résonance, la sobriété, l'autolimitation des besoins et le caractère désirable d'une certaine "indisponibilité" du monde.

Trois options s'offrent à nous; 1) la préservation farouche du statu quo, qui nous enferme dans le climato-attentisme et le conservatisme, lequel prête flanc aux dérives réactionnaires et nous mène tout droit vers l'auto-destruction; 2) une transition par la croissance verte, les énergies renouvelables, le développement technologique et l'intelligence artificielle, voie privilégiée par les adeptes du "clean capitalism", le forum de Davos, la Silicon Valley, l'environnementalisme mainstream, Jeremy Rifkin et le capitalisme de surveillance; 3) une transition vers une société postcroissance, postcapitaliste et émancipatrice, articulant une démocratisation radicale de l'économie, la décolonisation, le renversement de l'ordre politique établi et la création d'un nouvel idéal culturel en rupture avec la logique de "mise en disponibilité intégrale" de la modernité.

Pour l'instant, les seules alternatives au capitalisme mondialisé moribond dans la sphère politique sont les populismes réactionnaires à la Trump/Bolsonaro/Orban et compagnie (scénario 1), les tenants d'un capitalisme vert et inclusif (à la Macron/Trudeau/Merkel), lesquels misent sur la flexibilité, les innovations, la substitution technologique, la numérisation du monde et la ruée vers la quatrième révolution industrielle (scénario 2); ou encore les contre-propositions de la gauche radicale version Bernie Sanders/AOC qui misent sur un nouveau compromis social-démocrate susceptible d'articuler croissance verte, modernisation des services publics et justice sociale (variante du scénario 2). Pour l'instant, il n'y a pas de scénario 3, du moins pas de feuille de route claire, de programme ou d'organisation faisant une promotion active et audible de cette voie révolutionnaire.

À mon sens, le seul scénario réaliste à court et moyen terme pour réaliser une véritable transition vers un nouveau système demeure une articulation complexe entre le scénario 2 et 3; prise du pouvoir à l'échelon municipal et national par des plateformes citoyennes, écologistes et coalitions de gauche radicale (alliance rouge-verte-citoyenne), pour amorcer les premières mesures de transition et certaines ruptures significatives avec l'ordre établi; approfondissement de la révolution par les mouvements sociaux, réappropriation collective de bâtiments, lieux et infrastructures par les communautés locales, retour des pratiques d'autogestion, d'autosuffisance, de résilience et d'autonomie collective sur différents territoires, lesquelles permettront d'accélérer l'émergence de nouvelles formes de vie, de manières d'habiter et de relations au monde.

Si "l'écosocialisme démocratique" semble une voie à la fois souhaitable mais aussi peu probable sur le plan politique à très court terme, compte tenu du rapport de forces actuel qui favorise les forces conservatrices du statu quo, c'est bien l'horizon d'une "décroissance conviviale", d'un "communisme libertaire" ou d'un "municipalisme des temps difficiles" qui semble un scénario envisageable à long terme, surtout avec les perspectives d'un "effondrement" qui mettra à rude épreuve nos institutions, accentuera diverses pénuries et amplifiera de multiples bouleversements à des rythmes variés à travers le monde. Cela dit, encore une fois, nous manquons d'une vision, d'une stratégie, d'une direction, et de moyens à la hauteur de la situation pour concrétiser, ici et maintenant, cette aspiration.
 

vendredi 3 janvier 2020

Rétrospective d'une longue décennie conservatrice et mouvementée

Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres. -Antonio Gramsci

Une décennie se clôt et une seconde s'ouvre sous le signe des incendies climatiques et d'une escalade de tensions pouvant dégénérer en conflits globaux. Pour ma part, faire une rétrospective de 2019 m'apparaît moins éclairant que de prendre un recul sur notre présente période historique pour mieux en saisir les tendances lourdes. 

Disons d'abord que la dernière « longue décennie » débute avec la crise financière mondiale de 2007-2008, laquelle s'est accompagnée d'une vague de mesures d'austérité et de révoltes massives: printemps arabe, mouvement des indignados, Occupy, grève étudiante de 2012, etc. Le retour de la question des inégalités sociales, jumelée à la crise des démocraties représentatives et la dénonciation du pouvoir du 1% annonça une véritable crise de légitimité du modèle néolibéral qui mena plusieurs sociétés au bord du gouffre.

Or, la gauche a eu de la difficulté (c'est un euphémisme) à saisir les opportunités de cette vague de contestations et de crises sans précédent de l'ordre néolibéral. C'est plutôt la droite nationaliste et conservatrice qui a réussi à capter le mécontentement populaire et utiliser ce « moment populiste » à son avantage en mettant de l'avant la question identitaire et sécuritaire. Les attentats terroristes de 2015-2016, de même que la crise des réfugiés faisant suite à la guerre en Syrie, permirent aux forces conservatrices de définir l'agenda politique au profit des frontières, du contrôle de l'immigration et la préservation de l'intégrité nationale. Qui plus est, la remontée fulgurante des mouvements féministes, antiracistes et LGBTQ+ (#MeToo, Black Lives Matter, etc.) créa un ressac réactionnaire mettant tous les maux du monde sur le dos de la « gauche diversitaire » et de la « tyrannie des minorités ». 

Disons-le d'emblée, la gauche a échoué à transformer la situation tumultueuse des années 2010 en levier de changement social radical. Alors que Syriza a tourné le dos au Grexit et s'est enfoncé dans les plans d’ajustement structurel et les mesures d'austérité quelques mois à peine après son arrivée au pouvoir, Boris Johnson réussira bientôt son pari de réaliser le Brexit avec une victoire éclatante aux élections de décembre 2019, les conservateurs anglais obtenant les meilleurs résultats depuis Margaret Thatcher en 1987. Trump, Salvini, Kurz, Bolsonaro, Johnson, Erdoğan, Orbán, Modi, Dutere ne sont quelques visages du conservatisme triomphant de la dernière décennie, face à une gauche globalement impuissante et désorganisée.

Cela dit, deux autres tendances lourdes ne doivent pas être négligées. D'un côté, la crise du capitalisme financiarisé, néolibéral et mondialisé coïncide avec le passage vers un nouveau stade du « capitalisme numérique », que certains nomment « capitalisme de plateforme » (Nrnicek) ou « capitalisme de surveillance » (Zuboff). En 2007, l'arrivée du iPhone converge avec la diffusion foudroyante de Facebook et d'autres médias sociaux, avant que certaines plateformes de l'économie collaborative (Uber, Airbnb) viennent bousculer le monde social, économique et politique à grands coups d'innovations disruptrices. Cela dit, les quelques années de frénésie liées aux merveilles de la Silicon Valley et l'enthousiasme initial vis-à-vis les médias sociaux se sont rapidement retournées en un sentiment de désabusement, de méfiance et de scepticisme généralisé. 

Les révélations d’Edward Snowden sur les procédés de surveillance de masse, les coups d’éclat de WikiLeaks, la polarisation des débats en ligne, de même que le « Great Hack » des élections américaines de 2016 et de la campagne du Brexit par Cambridge Analytica ont mis les GAFA dans l’embarras. Les données sont rapidement devenues le pétrole du XXIe siècle, celles-ci étant maintenant au cœur du processus d'accumulation du capital via la convergence des plateformes numériques, appareils mobiles, big data, algorithmes, l'Internet des objets et le développement accéléré de l'intelligence artificielle. En 2011, Apple surpasse Exxon Mobil en termes de profitabilité; en 2019, Amazon devient l'entreprise la plus chère au monde avec 797 G$, son fondateur Jeff Bezos étant l'homme le plus riche de la planète avec une fortune de 115 G$. Pendant ce temps, la Chine est en voie de dépasser la Silicon Valley sur le plan technologique, le crédit social et le totalitarisme en version numérique dépassant maintenant les pires scénarios de la série Black Mirror.

Parallèlement, la prise de conscience aigüe de la crise climatique a été l’élément fort qui a marqué la fin de la décennie. La remontée fulgurante des mouvements environnmentalistes (Fridays for Future, Le Pacte pour la transition, grève mondiale pour le climat, Extinction Rebellion, etc.) a réussi à remettre cette question écologique au centre du débat public, tout en faisant face à des gouvernements conservateurs incrédules. Greta Thunberg est sacrée personnalité de l’année 2019 par le Time Magazine, alors que la COP25 s’est terminé par un lamentable échec en décembre dernier. La crise écologique sera LA question de la prochaine décennie, alors que l’Australie brûle sous les flammes avec des températures de 50oC, que la sixième extinction massive des espèces est en cours, et qu’un réchauffement de +3oC d’ici 2100 semble maintenant le meilleur scénario réalistement envisageable. La transition énergétique, bien que limitée par les forces conservatrices, est néanmoins inévitable. Plusieurs experts annoncent un effondrement de la civilisation basée sur les énergies fossiles entre 2023 et 2030, liée notamment à un prochain désinvestissement massif des énergies sales et une transition rapide vers les énergies renouvelables qui deviennent de plus en plus abordables.

Ainsi, nous vivrons bientôt un moment charnière de l’histoire : le Fossil Capital (Malm) qui propulsa la première révolution industrielle du XIXe siècle et accéléra le réchauffement climatique que nous subissons aujourd’hui, sera bientôt dépassé par l’hégémonie du Data Capital et les innovations technologiques de la « quatrième révolution industrielle » en cours. Cela dit, nous ne nous dirigeons pas vers un monde radieux. L’impact environnemental insoutenable des données sur Internet, qui explosera avec l’arrivée de milliards de capteurs, l’Internet des objets, le réseau 5G, les assistants vocaux de l’intelligence artificielle, les véhicules autonomes et la montée fulgurante de la consommation d’énergie, se combinera avec la surexploitation des ressources minières et le renforcement de la logique extractiviste qui affecte déjà les peuples autochtones et les populations du Sud. L’impact écologique des « énergies propres » s’avère quasi fatal pour le scénario d’une « croissance verte » visant à maintenir les conditions matérielles de notre niveau de vie actuel, même si celui-ci est accompagné de bâtiments LEED, de voitures électriques, de bacs de compost et de quelques prouesses de l’économie circulaire. Pour le meilleur et pour le pire, nous serons bientôt forcés de renoncer à la logique de croissance, de consommation effrénée, de demande énergétique illimitée et de connectivité sans frontières, lesquelles nous mènent tout droit vers un scénario d’effondrement civilisationnel.

En attendant, l’année 2019 est surtout marquée par la renaissance des mouvements de contestation de masse : Algérie, Hong Kong, Chili, Bolivie, Liban, Iran, Catalogne, la France et d’autres pays ont récemment été bousculés par la plus importante vague de mobilisations populaires depuis 2011. Bien que ces protestations ne soient pas d’abord liées à la question écologique, le ras-le-bol généralisé, la précarisation des conditions d’existence et la défense des institutions démocratiques représentent autant d’étincelles dans un climat social sous tension. Tant que les sociétés resteront prisonnières des contradictions économiques, sociales, politiques et écologiques des régimes hérités du XXe siècle, la multiplication et l’intensification des crises sociales ne pourront que s’aggraver. Dans un contexte de « blocage politique » où les forces de gauche peinent à gagner les élections et mettre en œuvre des réformes radicales, le « déblocage » viendra d’abord des mobilisations de masse et la contestation de la rue.

 
À l’exception d’une poignée de nouveaux gouvernements progressistes comme ceux de Jacinda Ardern en Nouvelle-Zélande, le gouvernement de coalition Podemos-PSOE en Espagne qui prendra forme la semaine prochaine, ou encore le gouvernement hyper jeune et féminin dirigé par Sanna Marin en Finlande, une véritable « social-démocratie radicale et écologique » a un immense chantier devant elle. La seule manière de répondre aux immenses défis de la prochaine décennie consiste à opérer rapidement une série de transformations profondes du régime politique et économique en place. Ce processus de changements radicaux des structures de base de la société se nomme révolution, que celle-ci soit « tranquille » à l’instar des processus de modernisation des années 1960 au Québec, ou qu’elle soit traversée par des conflits et zones de turbulences de plus haute intensité comme la Révolution française, haïtienne, mexicaine, russe, ou espagnole des derniers siècles.

Une chose est sûre: le conservatisme ne pourra retenir indéfiniment les contradictions sociales (tendances lourdes de l’économie capitaliste, processus perturbateurs du développement technologique, exclusions engendrées par les systèmes d’oppression, effets corrosifs de la marchandisation, conséquences funestes de la crise écologique) en protégeant la carapace de la vieille société qui refuse de se métamorphoser pour affronter les défis du XXIe siècle. Dans son célèbre livre La Grande Transformation (1944), Karl Polanyi faisait remarquer que les Conservative Twenties ont fait place aux Revolutionary Thirties suite aux bouleversements de l’ordre économique, monétaire et géopolitique mondial. À mon sens, la même dynamique sociopolitique se réactualisera bientôt dans un contexte historique inédit ; les années 2010 conservatrices s’achèveront bientôt au profit de la nouvelle décennie révolutionnaire. S’agit-il d’un simple vœu, d’un pronostic sérieux, ou bien d’une prophétie auto-réalisatrice? Peu importe, car l’avenir n’est pas tracé d’avance, et ce même si le présent porte en lui tout le poids, les contraintes et les problèmes hérités du passé.

Aujourd’hui, trois trajectoires historiques sont possibles : 1) le scénario du conservatisme nationaliste-populiste, qui se maintiendra en place tant que la « nouvelle société » n’aura pas réussi à remplacer les anciennes formes institutionnelles du capitalisme néolibéral moribond; 2) le scénario de la modernisation technologique effrénée, qui met en place l’« infrastructure intelligente » du capitalisme numérique de surveillance à vitesse grand V; 3) le scénario du « dépassement révolutionnaire » par une transformation sociale, économique, politique et écologique digne de ce nom.

Rien ne sert de souligner que les conservateurs sont déjà au pouvoir, tant dans les médias, les lobbys que les gouvernements, et que le Data Capital est déjà en train d’étendre son hégémonie sur des pans entiers de l’économie, de la culture, de nos relations sociales et de nos vies intimes. La troisième voie révolutionnaire, pouvant prendre une tournure plus institutionnelle-radicale à l’échelle de l’État, des formes davantage inspirées de l’autonomie collective des communautés locales, ou encore une combinaison des deux, reste encore incertaine, quoique terriblement nécessaire. Marcel Rioux, dans sa genèse des idéologies au Québec, raconte notamment comment l’idéologie de conservation de l’ère Duplessis fut détrônée par l’idéologie de rattrapage, structurant l’imaginaire moderniste, libéral et nord-américain de la Révolution tranquille, avant que cette dernière soit remise en question par une troisième idéologie, plus radicale.

Cette idéologie du « dépassement » ou de la « participation », basée sur les idées de décolonisation, d’indépendance, de socialisme et d’autogestion, articulant démocratie participative et auto-organisation populaire, appelle à être reconstruite et réactualisée dans le contexte explosif de la nouvelle décennie 2020. Sans ce « travail de l’imaginaire » visant à réactiver les énergies utopiques à même le matériau hétérogène de la culture actuelle, une nouvelle société ne pourra voir le jour. C’est pourquoi il est urgent d’amorcer le plus rapidement possible ce processus de construction symbolique de nouvelles significations collectives, et ce malgré les scénarios d’effondrement écologique et la dystopie du « monde numériquement administré ». Comme le note Thomas Kuhn à propos de la dynamique des révolutions scientifiques, « décider de rejeter un paradigme est toujours simultanément décider d'en accepter un autre », ce qui implique que l’ancien modèle n’est abandonné que s’il est en mesure d’être remplacé par un nouveau cadre plus performant.

Sans ce « nouveau cadre », lequel devra être bien sûr viable sur le plan économique, social et écologique, et devenir réalisable dans la présente conjoncture historique par une bonne dose de stratégie politique, les mobilisations de masse à venir risquent de s’engouffrer dans les phénomènes morbides du néofascisme que nous voyons déjà émerger sous nos yeux. L’heure n’est plus à la crainte, au cynisme ou au désespoir, mais à l’organisation. « Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté », comme disait Gramsci dans ses Cahiers de prison, enfermé durant les dernières années de sa vie par les fascistes qui voulaient « empêcher ce cerveau de fonctionner pendant vingt ans ». En cette nouvelle décennie qui s’annonce sous les signes de la tempête, je nous souhaite de faire fonctionner nos cerveaux à plein régime pour construire les cadres, outils, stratégies, imaginaires et plateformes de l’émancipation. 




Crédits photo: Adam Ferguson https://time.com/5652412/battle-for-hong-kong/

dimanche 15 décembre 2019

Il nous faut retrouver l'audace révolutionnaire

En cette soirée du 15 décembre, mon niveau d'anxiété a monté d'un cran. On pouvait évidemment s'attendre à ce que les négociations de la COP25 n'aboutissent pas, stagnent ou échouent. Mais là, les obstructions du Canada, des États-Unis, du Brésil et de l'Australie nous font littéralement reculer, à l'heure où il faudrait précisément faire des pas de géants pour la transition. Il faut se le dire, la COP25 est un désastre. Et il n'y aura pas soudainement de miracle avec la COP26, 27 ou 28. Tant qu'on élira des gouvernements libéraux-tièdes, conservateurs ou franchement réactionnaires, la situation continuera de dégénérer.

Parallèlement, un récent article de Nature montre que 9 points de bascule (tipping points) ont déjà été franchis dans la dernière décennie, et ce avec seulement +1°C: forêt amazonienne, fonte accélérée des calottes glacières dans l'Arctique, l'Antarctique et le Groenland, fonte du pergélisol, destruction des récifs de coraux, etc. La mauvaise nouvelle, c'est que ces points de bascule sont interconnectés, et qu'un effet domino est inévitable à partir de maintenant.


« In our view, the clearest emergency would be if we were approaching a global cascade of tipping points that led to a new, less habitable, ‘hothouse’ climate state. [...] "We argue that the intervention time left to prevent tipping could already have shrunk towards zero, whereas the reaction time to achieve net zero emissions is 30 years at best. Hence we might already have lost control of whether tipping happens. A saving grace is that the rate at which damage accumulates from tipping — and hence the risk posed — could still be under our control to some extent. The stability and resilience of our planet is in peril. International action — not just words — must reflect this. » https://go.nature.com/2rGv2oG

Le problème ici, c'est que l'action à l'échelle internationale est un échec monumental, et ce depuis des décennies. Parallèlement, il y a bien sûr des mobilisations de la société civile, mais je reste frappé par le décalage entre l'urgence de la situation et les constats, attentes envers les gouvernements et pistes d'action proposées par certains représentants de la société civile. Deux exemples ici, tirés du dernier communiqué du Réseau action climat Canada:

« Plus la mobilisation climatique gagne du terrain, plus ceux·celles qui bénéficient du système actuel d’exploitation d’énergies fossiles résistent. C’est un signe qu’on est en train de gagner. Il·elle·s ont réussi à ralentir le progrès ici à la COP, mais la transition énergétique est inévitable. Il faut continuer la pression chez nous. Nous espérons que le gouvernement du Québec saisira les opportunités que sont le Projet de loi 44 et le Plan d’électrification et de changements climatiques (PECC) pour augmenter son ambition climatique. » — Caroline Brouillette, Experte en changements climatiques, Équiterre

Oui, il est vrai que les intérêts qui défendent les énergies fossiles résistent davantage parce que la pression monte. Mais non, on n'est pas en train de gagner, bien au contraire. On recule. Ensuite, la transition énergétique n'est pas inévitable, elle n'est pas en train d'arriver, et ce n'est pas en espérant que le gouvernement du Québec saisira les opportunités que les choses iront pour le mieux.

Je prends cette citation comme un exemple parmi d'autres, qui met en évidence l'imaginaire du Progrès, de l'Histoire qui avance irrésistiblement dans le bon sens, avec quelques obstacles à surmonter par une bonne dose de volonté. Mais là, c'est la planète-étuve qui est devant nous, et il faudra bien finir par l'admettre; le Progrès est mort.

Par ailleurs, un autre problème réside dans l'imaginaire du dialogue social et du concertationnisme qui continuent d'engluer les grandes organisations des mouvements syndical et environnementaliste.

« Nous constatons une fois de plus le manque d’ambition des États à répondre à l’urgence climatique. [...]. Nous ne pourrons pas régler cette crise climatique en la transformant en crise sociale. [...] Seul un dialogue social où chacun a une voix égale nous permettra de sortir de cette crise. » — Denis Bolduc, secrétaire général de la FTQ

À mon sens, c'est précisément l'inverse qui est vrai: c'est en transformant la crise climatique en crise sociale qu'on pourra recommencer à espérer pouvoir changer les choses. Tant qu'il n'y aura pas de crise politique, économique et/ou sociale majeure, le conservatisme restera au pouvoir, à la fois dans nos gouvernements et dans nos têtes. C'est par une crise d'une envergure comme celle de Hong Kong ou du Chili, à l'intérieur de laquelle il faudra faire valoir la triple nécessité d'une transition écologique, d'une transformation du système économique et d'une transformation du système politique, qu'on pourra amorcer un réel changement à la hauteur des exigences de l'époque.

Les crises sociales peuvent être vues comme un échec du « dialogue social », mais elles sont au contraire des accélérateurs de l'intelligence collective, de la créativité, de la spontanéité des masses comme dirait Rosa Luxemburg. C'est dans la lutte, par la lutte et à travers la lutte que les gens se réveillent, se lèvent debout, agissent ensemble, retrouvent la puissance du collectif, inventent, et parviennent véritablement reculer les gouvernements, comme en 2012. Mais pour faire la transition écologique, il faudra un "2012 fois dix", créer une brèche dans l'imaginaire et l'ordre existant, et c'est alors que le véritable dialogue, dans le feu de l'action, pourra s'incarner dans l'espace public, toucher la tête et le cœur des individus.

Mais ce dialogue ne sera pas une discussion avec le gouvernement, les « partenaires sociaux » et les « représentants de la société civile » réunis autour de la table pour négocier d’un plan de transition. Ce sera un processus constituant de refondation démocratique de la société.

Cette phrase me revient souvent dans la tête, mais elle semble maintenant devenir une intuition, une réalité existentielle: seule une révolution peut nous sauver. Or, l'attentisme révolutionnaire est un piège, au même titre que l'attente de bons gouvernements responsables. C'est pourquoi cette intuition doit déboucher sur cette deuxième question, très concrète, pratique et stratégique; que faire? Comment s'organiser collectivement pour réaliser cette révolution que nous appelons de nos vœux?

2012 n'est pas arrivé magiquement, par un soulèvement soudain de la jeunesse, mais par un patient travail d'organisation et de mobilisation en amont. C'est une fois que la grève s'est mise en branle que la spontanéité a pris le relais en débordant largement l'influence des instigateurs. De nouveaux protagonistes ont émergé. Avec les récentes mobilisations pour le climat, la relève est là, elle se prépare. Cependant, cela ne nous dispense pas de devoir réfléchir stratégiquement dans l'espace public sur les moyens d'action les plus efficaces.

C'est pourquoi, au final, si on croit que le Progrès est mort et qu'il faut néanmoins trouver de nouvelles manières d'espérer, on doit transformer la nécessité historique en nécessité éthique, puis cette nécessité éthique en réflexion stratégique, et cette réflexion stratégique en organisation pratique. Non, la révolution n'arrivera pas magiquement, mais elle doit néanmoins arriver si nous voulons avoir un monde minimalement habitable. Si la révolution doit arriver, il faut se préparer, s'organiser, poser les questions logistiques et techniques pour la faire survenir. Il faudra une méchante dose d'intelligence et de créativité, combiner les forces des meilleurs cerveaux, mais aussi de n’« importe qui » qui a des connaissances, savoir-faire et compétences dans d’innombrables domaines.

Ce qu'il faut maintenant, c'est canaliser l'éco-anxiété en désir ardent de révolution. Pas sous forme de mythe, de sublimation ou de romantisme révolutionnaire; mais de réalisme révolutionnaire. Nous manquons cruellement de révolutionnaires pragmatiques à notre époque, il y a en, mais pour les trouver, il faut le devenir nous-mêmes. Certes, les révolutionnaires seront traités de rêveurs, pelleteurs de nuages ou d'illuminés, ou encore de gauchistes totalitaires en puissance par l'establishment des chroniqueurs conservateurs. Comme disait Deleuze dans un célèbre entretien:

« Aujourd’hui la mode est de dénoncer les horreurs de la révolution. Ce n’est même pas nouveau, tout le romantisme anglais est plein d’une réflexion sur Cromwell très analogue à celle sur Staline aujourd’hui. On dit que les révolutions ont un mauvais avenir. Mais on ne cesse pas de mélanger deux choses, l’avenir des révolutions dans l’histoire et le devenir-révolutionnaire des gens. Ce ne sont même pas les mêmes gens dans les deux cas. La seule chance des hommes est dans le devenir révolutionnaire, qui peut seul conjurer la honte, ou répondre à l’intolérable. »

Notre seul espoir consiste à transformer la crise climatique en devenir révolutionnaire, incarné en exigence vécue. Le moment de la révolte, celui où « je me révolte, donc nous sommes » comme disait Camus, doit maintenant se retourner en exigence révolutionnaire, avec un degré de réflexivité et une prudence extrême afin d'éviter les pièges du dogmatisme, du sectarisme et autres dangers liés à cette perspective qui peut vite dégénérer en simple posture. Devenir des révolutionnaires humbles, mais ambitieux malgré tout, parce que rien n'est plus ambition qu'une révolution à mener, à provoquer, à bâtir, à catalyser.

Cela dit, l’ambition a aussi ses propres pièges, elle peut être un « désir immodéré de gloire » comme dirait Spinoza. C’est pourquoi il est plus exact de parler d’audace. Selon le dictionnaire Antidote, le mot audace peut désigner trois choses :

· Courage, mépris des obstacles et du danger. Manquer d’audace. Une folle audace. Avoir toutes les audaces.
· Procédé nouveau, innovation qui va à l’encontre des habitudes, des goûts du jour. Se permettre des audaces.
· Insolence, impudence. Avoir l’audace de nier l’évidence. Quelle audace !

En fait, il nous faut un peu de ces trois éléments, l’insolence, la créativité et le courage, les trois vertus du devenir révolutionnaire. Au final, seule l’audace peut nous sauver. Comme le chante Thom Yorke dans la chanson révolutionnaire The Numbers :

We are of the earth
To her we do return
The future is inside us
It's not somewhere else

jeudi 3 octobre 2019

Steven Guilbeault et l'écologie du 1%

Steven Guilbeault, figure de proue du mouvement environnementaliste et personnalité appréciée du grand public, est actuellement candidat pour le Parti libéral du Canada dans la circonscription Laurier-Sainte-Marie. Certains l’ont accusé d’opportunisme, d’incohérence et même de trahison, alors que Justin Trudeau vient de donner le feu vert aux travaux d’agrandissement de l’oléoduc Trans Mountain pour une modique somme de 9,3 milliards de dollars. Impliqué à Greenpeace de 1997 à 2007 et co-fondateur d’Équiterre qu’il dirigea de 2008 à 2018, Guilbeault soutient au contraire qu’il s’agit de la suite logique de son engagement dans sa lutte contre les changements climatiques. Doit-on y voir un retournement inattendu, ou plutôt la continuité d’un militantisme marqué par le pragmatisme, une approche conciliatrice et une collaboration étroite avec les élites politiques et économiques?

Disons-le d’emblée, Guilbeault préconise depuis longtemps une transition vers une « économie verte » basée sur les technologies renouvelables et le rôle prédominant des entreprises privées. Rappelons qu’après son départ d’Équiterre en octobre 2018, Guilbeault devient conseiller stratégique pour une firme de gestion de capitaux de risque spécialisée dans les technologies propres (Cycle Capital Management) et pour une firme de relations publiques spécialisée dans l’économie verte (Copticom). Il collabora d’ailleurs avec le magazine Corporate Knights prônant le « Clean Capitalism », participa au Comité sur le développement durable de la Chambre de commerce du Montréal métropolitain, puis au lancement en 2013 de l’Alliance pour une économie verte (SWITCH), aux côtés de financiers et de gens d’affaires. Cette conception technocentrique et libérale de la transition écologique s’inscrit dans l’approche du « capitalisme vert », qui vise à créer une économie carboneutre sans remettre en question les fondements de notre système socioéconomique.
 L’écologie libérale est prête à tolérer certaines contradictions et paradoxes lorsque l’ouverture à des projets à fort impact environnemental (comme la construction d’oléoducs et la poursuite du développement des sables bitumineux!) se fait au nom d’un « réalisme économique » qui combine des mesures favorables aux investissements privés vers les énergies propres. Déjà en 2007, Guilbeault a montré son ouverture au projet de port méthanier Rabaska en soulignant qu’il pourrait contribuer à la réduction des GES si le gouvernement provincial prenait des mesures pour que le secteur industriel fasse une transition du mazout vers le gaz naturel. Cet art du compromis ne vient pas de nulle part, comme l’a souligné Jean Charest dans un témoignage révélateur : « Steven Guilbeault a choisi une autre façon de militer […] il travaille avec les forces politiques en place pour faire avancer les choses plutôt que de chercher la confrontation. C’est très précieux pour la société », note l’ancien premier ministre du Québec[1].

Rappelons que Guilbeault a siégé au conseil d’administration de l’Agence de l’efficacité énergétique et présidé le comité sur les énergies renouvelables émergentes sous les libéraux de Jean Charest, avant d’accepter la coprésidence du comité consultatif fédéral pour la lutte contre les changements climatiques en 2018. Ce n’est donc pas un hasard s’il n’a pas choisi le Parti vert ou le NPD pour effectuer son saut politique. Guilbeaut se présente d’ailleurs dans Laurier-Sainte-Marie contre Nima Machouf (épouse de l’ex-député solidaire Amir Khadir), laquelle a reçu l’appui de l’ex-maire du Plateau-Mont-Royal Luc Ferrandez.

Certains croient sans doute que Guilbeault pourrait tout de même réussir à « changer les choses de l’intérieur » au sein du gouvernement Trudeau, à l’instar de l’écologiste français Nicolas Hulot qui a accepté de devenir premier ministre de la Transition écologique et solidaire sous le gouvernement libéral d’Emmanuel Macron en 2017. Néanmoins, rappelons qu’Hulot démissionna de façon spectaculaire en août 2018, soulignant qu’il ne « voulait plus mentir » au sein d’un gouvernement dont l’écologie n’est pas la priorité, que les « petits pas » seront insuffisants à enrayer le réchauffement climatique, qu’il faut remettre en question les « désordres » du libéralisme économique, et questionner l’importance des « lobbies dans les cercles de pouvoir ». Or, Guilbeault n’est-il pas l’incarnation même de cette « écologie des petits pas », de l’environnementalisme libéral, du lobbyisme conciliateur, de l’alliance avec les « capitalistes verts » qui souhaitent tirer leur ficelle de la transition énergétique alors que l’exploitation des énergies sales se poursuit de plus belle?

Plus encore, l’« écologie du 1% » symbolisée par Guilbeault s’apparente au « néolibéralisme progressiste », décrit par Nancy Fraser comme une alliance qui associe un programme économique néolibéral favorable au secteur financier et aux secteurs innovants de l’économie à une politique de reconnaissance inclusive, mais limitée à une interprétation individualiste et superficielle de l’égalité des chances. Au coeur de cette vision, « on trouve des idéaux de « diversité », d’« émancipation » des femmes et de défense des droits des minorités sexuelles ; le post-racisme, le multiculturalisme et l’écologisme. Ces idéaux sont interprétés d’une manière particulière et limitée [...] : la protection de l’environnement devient le marché du carbone [...] ; l’égalité se réduit à la méritocratie. »[2]

Face à cette approche « néolibérale-progressiste » qui espère changer les choses par sa proximité avec les élites politiques et économiques, il importe de bâtir dès maintenant une écologie du 99%, une écologie populaire et rassembleuse appuyée sur une alliance des mouvements sociaux (écologiste, féministe, étudiant, syndical, autochtone) et animée par une réelle soif de transformation sociale. Loin de se contenter d’un progressisme de surface, l’écologie du 99% remet en question les mirages de la « croissance verte » et les différents systèmes de domination comme le capitalisme et le colonialisme qui reproduisent les injustices économiques, sociales, sexuelles, raciales et environnementales. Les mobilisations autochtones contre Trans Mountain, le mouvement pour la grève climatique mondiale du 20-27 septembre, les Gilets jaunes en France, les oppositions contre les « grands projets inutiles » comme le Royalmount, le Troisième lien ou Énergie Saguenay sont quelques manifestations de cette écologie du 99% en émergence.

À l’heure de l’apartheid climatique qui vient, où le 1% s’achète déjà des bunkers dans des îles du Pacifique en laissant le reste de la population mondiale souffrir des maux de la crise climatique, il devient urgent de remettre en question le mythe selon lequel « nous sommes tous dans le même bateau », ou que le « dialogue » avec les pouvoirs établis fonctionne toujours mieux que d’autres formes de résistance comme les actions directes et la désobéissance civile de masse. Il n’y a pas une, mais deux visions de la transition : la transition libérale, au profit du 1%, et la transition citoyenne, qui associe justice économique, sociale et environnementale.


[1] Mathieu-Robert Sauvé, Guilbeault, l'éminence verte!, revue des diplômés de l'UdeM, 22 avril 2015. https://nouvelles.umontreal.ca/article/2015/04/22/steven-guilbeault-leminence-verte/
[2] Nancy Fraser, De Clinton à Trump, et au-delà, Revue Esprit, septembre 2018. https://esprit.presse.fr/article/nancy-fraser/de-clinton-a-trump-et-au-dela-41672

mercredi 24 juillet 2019

Le populisme conservateur comme (in)validation émotionnelle

En me réveillant ce matin, j'ai eu une intuition concernant le principal mécanisme psychoculturel utilisé par les nationalistes conservateurs et les populistes autoritaires pour assurer leur hégémonie: un double processus de validation/invalidation émotionnelle qui permet t'atténuer certaines inquiétudes et menaces de notre époque. Je m'explique en moins de 1000 mots. 

Les populistes conservateurs (nous utiliserons cette expression pour décrire la grande famille des droites décomplexées non-libérales, qui incluent notamment les nationalistes identitaires, les conservateurs anti-multiculturalistes et diverses mouvances de l'extrême droite), doivent leur succès à la validation de certaines inquiétudes de la majorité culturelle. Plusieurs gens ressentent à juste titre une ou plusieurs insécurités (économique, culturelle, et/ou écologique) engendrées par la mondialisation néolibérale, mais celles-ci sont largement niées par le discours médiatique dominant. Qui plus est, ces craintes sont largement ignorées, invisibilisées ou même méprisées par les "élites" économiques, politiques et culturelles.

À ce cocktail d'insécurité et de déni de reconnaissance s'ajoutent diverses "menaces" potentielles nourries par les médias de masse, les chroniqueurs d'opinion et les chambres d'écho sur les médias sociaux: attaques terroristes, "péril musulman", immigration de masse, recul de l'identité nationale, etc. Ajoutons à cela les diverses revendications de nouveaux mouvements sociaux (antiracistes, féministes, LGBTQ+) qui remettent en question certains privilèges et formes de discrimination présentes dans la société. Ces diverses critiques de la "gauche diversitaire" (utilisons cette étiquette par commodité) provoquent une réaction affective typique de la "fragilité blanche", mais à large échelle: peur, colère, culpabilité, besoin d'être rassuré par l'autre, besoin d'apaiser nos craintes et de se faire dire que nous sommes des "bonnes personnes".

Ici, le populisme conservateur valide les émotions de colère, de peur, et de culpabilité des personnes qui se sentent attaquées dans leur "moi", mais en invalidant en bloc toute critique des privilèges et des discriminations. Ce discours dit aux gens: "on comprend que des social justice warriors (SJW) veulent vous faire sentir coupables", "vous avez raison d'être fâchés et en colère contre ces minorités/bien pensants qui remettent en question votre identité", "ceux là ont tort sur toute la ligne", "vous avez raison de vous aimer, d'être fiers de qui vous êtes". Ici, il ne s'agit pas seulement de la fragilité blanche (relative aux enjeux du racisme), mais d'une fragilité multidimensionnelle, collective, voire nationale.

Pour ne prendre que l'exemple de la nation québécoise, particulièrement consciente de sa fragilité historique (pensons au discours de la survivance qui a prédominé pendant une centaine d'années avant la Révolution tranquille), celle-ci se sent attaquée à tort ou à raison par divers facteurs, résumés dans la caricature commode du "mondialisme diversitaire", du "régime diversitaire", de "l'empire du politiquement correct". On peut certes critiquer la validité factuelle de cette description simplifiée, mais tâchons de bien comprendre la "validité émotionnelle" d'un tel dispositif; on valide que vous êtes inquiets, que vous vous sentez coupables de quelque chose de plus ou moins clair et diffus. On valide votre besoin d'être protégé, d'être rassuré. Vous vous sentez victimes de quelque chose, vous cherchez bien sûr à écarter ce sentiment désagréable, et vous avez une personne qui apporte une réponse simple à votre malaise.

Le malaise est bien réel, mais la validation du populisme conservateur le nie en le retournant contre ses destinataires: les antiracistes sont transformés en "néoracialistes" ou "racistes antiblancs", la "gauche" est transformée en apologie de "l'individualisme radical", les féministes sont dépeintes en "féminazies", les nationalistes pluralistes sont transformés en "méchants multiculturalistes", les frontières sont transformées en passoires pour "immigrants illégaux", les écologistes qui citent des études scientifiques sont transformés en "fanatiques religieux", etc. En fait, la validation de la fragilité de la majorité culturelle s'accompagne d'une invalidation tout aussi intense de toute inquiétude adjacente, "minoritaire" ou opposée. Et, le plus souvent, on va même invalider d'autres angoisses encore plus terribles, comme celle de la crise écologique et de l'effondrement potentiel de la civilisation thermo-industrielle. Les réactions viscérales à l'endroit de Greta Thunberg, ne sont qu'un symptôme, au sens fort et freudien du terme, de ce "malaise dans la civilisation".

Résumons un peu notre propos: nous vivons à une époque de malaises (au pluriel), d'inquiétudes diffuses, d'angoisses plus ou moins avouées face à différents enjeux. Reconnaissons ce malaise, lequel n'est pas le propre des "minorités" ou de la "majorité". En réalité, nous sommes presque toujours plus ou moins privilégiés ou défavorisés sous certains aspects, car notre identité n'est pas une mais complexe, et nous vivons diverses inquiétudes relatives à notre situation dans le monde. Disons-le d'emblée, personne ou aucun groupe n'a le monopole de l'angoisse, car nous vivons à une époque crissement stressante, effrayante et angoissante.

Dans ce contexte anxiogène, certains discours valident certaines inquiétudes, et en invalident d'autres. Le populisme conservateur, de son côté, a la qualité de valider en bloc les inquiétudes des personnes qui s'identifient à la "majorité culturelle" (peu importe leur revenu, leur sexe et même leur origine ethnique), et d'invalider en bloc toutes les critiques, émotions et préoccupations des "autres" (au pluriel), c'est-à-dire de tous ceux et celles qui sont susceptibles d'ajouter de nouvelles inquiétudes à notre angoisse actuelle.

Ceux-là, les "diversitaires", ne sont jamais définis positivement ou de manière précise, car il s'agit avant tout d'une façon générale de désigner l'ensemble des personnes qui me remettent en question, qui viennent me culpabiliser, me traiter de raciste, d'homme blanc, de conservateur, d'extrémiste, etc. Au fond, comme dirait Sartre, "l'enfer, c'est les autres"; mais les "autres", dans le cas qui nous intéresse, regroupent les minorités, les SJW, les multiculturalistes, les islamistes, bref toute la gang de la "gauche diversitaire". La puissance émotionnelle du populisme conservateur réside dans sa capacité à valider cette angoisse, et à invalider, et même à refouler, les causes réelles ou imaginaires, de cette souffrance.

jeudi 11 juillet 2019

La dissection de L'empire du politiquement correct

Disons d'emblée que l'auteur du livre L'empire du politiquement correct est d'abord essayiste et idéologue, plutôt que sociologue ou politologue; cela n'enlève rien à la pertinence de son propos, car sa philosophie politique, directement engagée dans les enjeux de la Cité, cherche à influencer le cadre même du débat public, en déplaçant le point de gravité de l'espace médiatique vers un conservatisme toujours plus affirmé et décomplexé. Comme il le dit d'emblée, "la maîtrise du récit médiatique est probablement devenue l'enjeu métapolitique central de la vie politique contemporaine". Sur ce point, il faut admettre que MBC sait bien manier l'art de la lutte pour l’hégémonie culturelle, en traçant des frontières définies par lui plutôt que par ses adversaires.

Quels sont les objectifs de l’ouvrage? Tout d'abord, l'objectif premier est d'apporter une version sophistiquée à l'argument répandu du "on peut pu rien dire". Il dénonce bien sûr "le retour de la censure", "la démocratie comme pédagogie progressiste", les recours frénétiques à la démonisation et aux étiquetages qui consistent à déclarer telle personne aux idées opposées comme illégitime ou infréquentable. Il est difficile d'être en désaccord avec l'auteur sur ce point, car il y a bien des dérapages, des formes de dogmatisme et d'accusations stériles à l'ère des médias sociaux, que ce soit par des gens de gauche, de droite ou d'extrême droite.

Cela dit, le deuxième objectif de MBC consiste à attribuer toutes ces dérives à un seul camp idéologique, celui des "progressistes" ou des défenseurs du "régime diversitaire", qui revendiquent non seulement "le monopole du bien", mais aussi le "monopole de la santé mentale". Faisant suite à son dernier livre Le nouveau régime (2017), MBC "entend penser la radicalisation du régime diversitaire devant sa remise en question". Ce régime diversitaire, qui tord le sens des mots pour restreindre la sphère du langage et de la pensée (les références à 1984 de George Orwell sont nombreuses), favorise une "psychiatrisation de la dissidence" avec le recours abusif aux phobies, et dans le pire des cas, contribue à "criminaliser", voire "enfermer" les conservateurs qui osent critiquer le régime établi.

Comme la gauche exercerait son "monopole sur le récit médiatique" (sic), le conservatisme formerait ainsi un discours contre-hégémonique, les critiques du multiculturalisme débridé étant érigés en véritables rebelles contre l’orthodoxie dominante. MBC entend débusquer le "dispositif du politiquement correct au coeur du système médiatique", qui, dans des cas extrêmes, inviterait à la censure étatique. Il y voit, au final, l’émergence d’une nouvelle forme de "totalitarisme" libéral, progressiste et postnational, le spectre du totalitarisme revenant plusieurs dizaines de fois au fil des pages.

Le fait d'attribuer le monopole de la censure à la "gauche bien-pensante" est largement moins convaincant, c'est le moins qu'on puisse dire. De plus, la critique s'accompagne d'une "contradiction performative", c'est-à-dire qu'elle reproduit dans les faits ce qu'elle dénonce dans son propos. MBC rejette à juste titre la psychiatrisation de la droite, mais il psychologise à outrance "l’homme de gauche"; il critique le manichéisme entre le Bien et le Mal, mais il démonise à son tour le camp de la gauche diversitaire. Il dénonce les caricatures simplificatrices de la droite, mais il crée à son tour un gigantesque homme de paille, tellement grossier que cela en devient loufoque par moments.

Ainsi, MBC met dans un même sac l’héritage des "Radical Sixties", la "théorie du genre", la gauche "racialiste", les luttes LGBTQ, la pensée "décoloniale", les safe spaces, les simples progressistes, les libéraux, les multiculturalistes, les interculturalistes, les luttes autochtones, et la liste continue. Bref, le "régime diversitaire" inclut l’ensemble des choses que le conservatisme entend bien répudier de facto sans même fournir d’arguments. Tout comme la gauche diversitaire qui n’a pas besoin de discuter avec les "racistes", la droite conservatrice n’a pas à perdre sa salive avec des personnes qualifiées de "fanatiques" ou de "totalitaires" en puissance.

Et c’est bien là que réside le troisième objectif de l’ouvrage, plus insidieux; il entend occulter en bloc toute critique du racisme, du colonialisme, du patriarcat, des normes hétérosexuelles. Au lieu de fournir des arguments de fond, de répondre à différentes objections, ou de faire le tri entre les critiques légitimes et les revendications excessives, MBC met plutôt l’ensemble de ces questions dans la métacatégorie du "régime diversitaire", autre nom pour désigner le grand "régime totalitaire" de notre époque. De cette façon, il peut se contenter de dénoncer la "tyrannie de la pénitence", évoquer les "les sanglots de l’homme blanc" de Pascal Bruckner, parler de la "nouvelle nuit des privilèges", associer la question du racisme systémique à la volonté de dissoudre l’appartenance nationale (rien de moins), rejeter la "tribalisation des appartenances", qualifier le "néoracialisme à tendance progressiste" de "racisme antiblanc", et ainsi de suite.

Le chapitre 5, intitulé "les Blancs, les racisés et les autres", représente ainsi un grand ramassis des clichés fomentés par la droite, qui entend bien définir la réelle signification de ces vocables progressistes. Alors que MBC dénonce le fait que la droite soit constamment stigmatisée par la gauche et qu’elle n’arrive pas à parler de sa propre voix, il sert la même recette au camp opposé. Pour retourner une formule de Philippe Muray : "la gauche est ventriloquisée, pour ainsi dire, par la droite". La "gauche diversitaire" fonctionne désormais comme une catégorie repoussoir.

Nous arrivons enfin au quatrième objectif de l’ouvrage, qui vise à émanciper la droite conservatrice de son sentiment d’infériorité par rapport à la gauche. Dans son chapitre "Ce que la gauche appelle la droite", MBC soutient que la droite a d’abord existé dans les yeux de ses adversaires; "elle est d’abord et avant tout constituée par tous ceux que la gauche ne veut pas dans ses rangs". Marquée par ce stigmate originel, obligée de se confesser et de veiller à "ne pas trop être à droite", à rester dans les "rangs de la respectabilité", elle serait complexée ou inhibée depuis un bon moment.

MBC critique alors le caractère blême de la "droite modérée", de la droite gestionnaire, qui reste encore prisonnière du récit progressiste dominant, et de la "droite amadouée" par les sirènes de Macron et du centre-droit, qui valide certaines préoccupations traditionnelles du conservatisme sans lui permettre de s’assumer entièrement. MBC nous invite plutôt sur le terrain de la "droite décomplexée", qui entend "récupérer le terrain historiquement concédé à la droite populiste", en brouillant les frontières entre conservatismes, droites radicales et extrême droite.

Bien sûr, MBC souligne que c’est encore la gauche qui entend maintenir un cordon de sécurité entre la droite classique et l’extrême droite, afin de forcer les conservateurs à se justifier constamment pour ne apparaître "trop" de droite, "réactionnaires", ou carrément fascistes. MBC joue habilement sur ce terrain miné, sans appeler explicitement à abolir la frontière entre conservatisme et extrême droite; mais il brouille tout de même subtilement les repères afin de réunir diverses tendances de droite au sein de la grande famille de la "droite décomplexée". Sans prendre parti pour un camp particulier au sein de cette nébuleuse, MBC joue le rôle de "grand catalyseur" des droites anti-libérales. Quels individus et groupes feront partie de cette famille recomposée? Disons simplement une haine partagée de la gauche diversitaire.

Le cinquième objectif du livre, qui consiste non seulement à dénoncer le politiquement correct et à casser du sucre sur le dos de la gauche, vise opérer à une réelle refondation de la droite décomplexée. "La droite devrait alors retrouver ses valeurs, son imaginaire propre, et ne plus se définir simplement comme une gauche prudente". MBC revient ici sur le "moment populiste", et en bon lecteur de Carl Schmitt et de Chantal Mouffe, il entend redonner ses lettres de noblesse au "populisme" qui est trop souvent écarté par la logique "postpolitique" de la pensée gestionnaire et de "l’anthropologie libérale".

MBC se revendique ainsi d’une droite populiste, conservatrice, décomplexée, et jongle même avec l’idée de la "démocratie illibérale", basée sur le primat de la souveraineté populaire qui doit parfois s'affirmer au détriment de l’État de droit. Le peuple se rebelle ici contre le libéralisme (politique et culturel) et les excès du régime diversitaire, qui cherche à dissoudre les identités nationales et à neutraliser la souveraineté populaire. Pour MBC, la "démocratie illibérale n’est peut-être rien d’autre que celle du populisme arrivé au pouvoir". Il voit dans ce phénomène "la révolte de la démocratie contre le libéralisme", ou plus largement "contre la société de la mondialisation diversitaire". Faisant preuve d'une légère pudeur, MBC se garde bien sûr de référer trop directement aux figures illibérales des populismes récemment arrivés au pouvoir : Bolsonaro, Trump, Salvini, Orbán, Kurz, etc.

Le sixième objectif du livre consiste à fournir de véritables racines existentielles à ce populisme conservateur et illibéral. MBC réhabilite la nostalgie par une interprétation conservatrice du "sentiment de fin du monde", particulièrement présent à notre époque. Il fait aussi un éloge des "écrivains crépusculaires", qui mettent de l’avant le caractère mortel de la civilisation et le récit de la Grande Décadence. Selon MBC, ces auteurs crépusculaires "posent une question vitale, ils cherchent à ressaisir ce qu’il a de précieux dans un monde dont ils sentent qu’il est en voie de disparation".

On voit ici l’affect dominant de la pensée conservatrice, soit la crainte de disparaitre, que ce soit au niveau national (la dissolution du peuple par l’immigration de masse et la déconstruction généralisée), ou au niveau civilisationnel (perte des racines européennes). MBC ajoute bien sûr les thèmes du "grand homme" providentiel, de la mélancolie, du sentiment de fragilité, la figure du paria conservateur animé par besoin impérieux de sauver des morceaux d’un monde en déclin. "La cité qui meurt n’emporte pas tout avec elle. Sa part la plus précieuse peut être conservée par des hommes renonçant au prestige social et politique pour conserver dans les marges, à l’abri du grand nombre, certains trésors précieux." Alors que les écologistes et les collapsologues anticipent l’effondrement prochain de la civilisation thermo-industrielle, les conservateurs crépusculaires nous invitent à nous "tenir debout" face à l’effondrement moral et culturel des sociétés nationales et la disparition prochaine de la civilisation occidentale.

Le septième objectif du livre consiste à définir les bases d’une "Renaissance conservatrice" par une critique en règle de la modernité, ou plus précisément de la "démesure moderne" (Burke) et des excès de la "modernité radicale". Définie comme le "parti du mouvement", du progrès illimité, de l’égalité radicale, de la mobilité, du déracinement, de la transgression des frontières, de la dissolution des identités et des appartenances", cette "modernité" (perçue du point de vue conservateur) s’oppose ainsi au "parti de la durée", de la finitude, des limites, des frontières, des "permanences anthropologiques", du temps long, de la mémoire, de l’enracinement.

Le "nouveau régime diversitaire" ne serait au fond que l'expression idéologique, politique et culturel de la modernité tardive, de cet "empire de l’hybridité". Comme MBC l’indique au début de son ouvrage, "la modernité se déploie comme un processus irrésistible déconstruisant étape par étape les grandes formes anthropologiques et historiques et portant un programme d’émancipation appelé à traduire intégralement le réel dans ses propres catégories. La philosophie de la déconstruction, de ce point de vue, est probablement celle qui est connectée le plus intimement au noyau existentiel de la modernité, puisqu’elle vient disqualifier toute forme d’appartenance historique ou naturelle. L’homme est sommé de devenir un nomade." Pour Bock-Côté, le processus de modernisation est d’abord et avant tout une entreprise de déconstruction généralisée et débridée, qui mérite d’être domestiquée par les voies de la Raison conservatrice.

Le huitième objectif de l’ouvrage consiste à adoucir l’apparence de radicalité du conservatisme décomplexé par un appel final à la modération. Face à "la démesure d’une modernité devenue folle", liée "à l’imaginaire soixante-huitard", la Renaissance conservatrice ne vise pas à rejeter la modernité en bloc; elle cherche plutôt à tempérer ses ardeurs, à rappeler ses limites, à éviter la "tentation de déconstruire et reconstruire le réel au nom d’une utopie rationaliste qui se charge d’un programme distinct selon les époques". Ainsi, alors que le camp diversitaire est associé tantôt au totalitarisme, tantôt à la folie de la déconstruction, le conservatisme apparaît magiquement comme une pensée prudente, équilibrée, raisonnable, ancrée dans le "réel" et les "invariants anthropologiques", cherchant à freiner le "parti du mouvement" afin de rappeler "à l’homme moderne l’insuffisance de sa condition". "Le conservateur n’entend pas congédier la modernité – à tout le moins, il sait que la chose est impossible et sait s’y résoudre, même si ce n’est pas toujours de bon cœur. […] Son aspiration est plus modeste et plus fondamentale : il entend civiliser la modernité, la contenir et lui rappeler qu’elle peut abîmer l’être humain en prétendant le libérer."
 

MBC rappelle à juste tire que le conservatisme représentait à l'origine une réaction contre les "effets dissolvants" du projet de la modernité. L’émancipation est associée à un processus de "désincarnation", et l’entreprise révolutionnaire, dont la visée noble consiste à libérer l’être humain de ses chaînes, sombre inévitablement dans son contraire, soit la dissolution de soi, la perte de la liberté, la Terreur ou le totalitarisme. Après avoir dénoncé le libéralisme tout au long de l’ouvrage, MBC, en bon penseur anti-totalitaire, en vient ainsi à faire un "éloge modéré mais sincère du libéralisme", dont "l’esprit bien compris" revient à défendre le débat démocratique comme "conflit civilisé", où une diversité d’idéologies peuvent se confronter dans la sphère des idées. Défendant une conception agonistique du politique comme gestion rationnelle du conflit, il cherche finalement une cohabitation entre la gauche et la droite, où "aucun de ces pôles n’a intérêt à chercher à étouffer idéologiquement l’autre, car ils répondent à des aspirations ancrées dans le cœur humain". Le débat gauche-droite, dé-historicisé, apparait ainsi comme un trait fondamental de la nature humaine.

Pour terminer, le neuvième et dernier objectif du livre consiste à réhabiliter le clivage gauche-droite comme une lutte grandiose entre visions du monde. Les "anthropologies concurrentes" que MBC évoque tout au long de son ouvrage représentent en fait deux imaginaires, qu’il estime "complémentaires", malgré sa volonté affichée d’en finir avec le "régime diversitaire". "L’imaginaire du conservatisme est celui de l’enracinement, de la limite, de la finitude, et on peut en déduire une conception protectrice du politique. L’imaginaire du progressisme est celui du cosmopolitisme, de la mobilité, de la transgression des évidences établies. De même, s’il faut continuer de parler du clivage entre la gauche et la droite, il faudra alors que cette dernière ne se définisse plus en fonction de la première, mais à partir de son propre imaginaire".

Ainsi, MBC cherche à reprendre à son propre compte le clivage macronien entre le "progressisme" et les "lépreux" (titre du chapitre 4), les libéraux et les populistes, la gauche diversitaire et la droite décomplexée. Ce clivage binaire, que Nancy Fraser décrit comme une opposition entre "néolibéraux progressistes" et "populistes réactionnaires", évacue bien sûr une troisième voie, celle de l’ésocialisme, du populisme de gauche, du féminisme du 99%, du municipalisme, ou de toute autre variante qui sera inévitablement considérée par la pensée conservatrice comme un cas particulier de l’idéologie diversitaire. Bien sûr, MBC rappelle que "l’art politique consiste alors à permettre une conflictualité fructueuse entre ces imaginaires dans la cité", mais la guerre qu’il mène contre la gauche résonne plutôt avec cette citation d’Alfred Sauvy qu’il évoque en exergue de sa conclusion : "Le but de la démocratie n’est pas de s’entendre, mais de savoir se diviser." La grande division conservatrice oppose une droite décomplexée mais raisonnable au final, car admettant la pluralité au sein de l'espace public, et le régime diversitaire, potentiellement totalitaire, car ce dernier cherche systématiquement à faire taire ses adversaires par le dispositif magique du politiquement correct.

Somme toute, MBC contribue effectivement à la division du champ politique (et du mouvement souverainiste compris), grâce au grand récit de la modernité radicale, de la déconstruction généralisée et de l’empire du politiquement correct, sur fond de pessimisme anthropologique. "Les conservateurs savent que tout est toujours à reprendre et que même la civilisation la plus forte et la plus belle finira un jour par connaître la décadence." La Renaissance conservatrice représente alors une réponse à la fois modérée et décomplexée pour affronter cette menace, en se positionnant comme la grande gardienne de la civilisation, de la morale établie, de l’identité nationale, des mœurs, et de l’enracinement. Voulant bâtir un imaginaire propre à la droite illibérale, afin de la libérer de la tutelle de l’imaginaire progressiste, MBC a néanmoins besoin de se tailler sur mesure un ennemi imaginaire : le régime diversitaire. Voilà le fondement ultime de la pensée conservatrice : la critique du projet émancipateur de la modernité, jumelée à la hantise de la disparition nationale et une lutte sans merci entre deux mondes imaginaires.

lundi 17 juin 2019

Le vrai virage nationaliste

16 juin 2019. Adoption du projet de loi 9 sur l'immigration et du projet de loi 21 sur l'interdiction des signes religieux. C'est une journée historique pour le Québec et son "autodétermination nationale" opérée sous le prisme du nationalisme conservateur. Bien que l'immigration, la laïcité et le régime politique canadien représentent trois enjeux distincts, ils convergent dans une même idéologie qui cherche à opérer un clivage nationaliste polarisant. J'irais même jusqu'à dire que la pensée bock-côtiste est maintenant devenue Loi, et que la CAQ a réalisé la "mission historique" que le PQ avait été incapable de mener à terme avec son projet de Charte des valeurs avorté.

Jamais, depuis la Révolution tranquille, l'affirmation de la majorité culturelle ne s'était faite de façon aussi claire sur le dos des immigrants, avec un bâillon et l'usage de la clause dérogatoire pour couronner le tout. Cela survient dans un contexte où la "tyrannie des minorités" et la "gauche solidaire" sont de plus en plus perçues comme des menaces pour "l'identité nationale", et où le conservatisme, se posant en grande victime du "l'empire du politiquement correct", combat ses adversaires de façon toujours plus virulente et décomplexée. Il faut bien l'admettre, le nationalisme identitaire a gagné sa première grande bataille politique.

En 2012, Bock-Côté exhortait le PQ à tourner le dos "au folklore gauchiste radical" (QS) et à la "social-démocratie en déroute", en opérant un "vrai virage nationaliste". "Mais, dans ce cas, parler de souveraineté avec un haut-parleur ne suffira pas. Il faudra miser sur l’identité ! Au programme : langue, laïcité, immigration, enseignement de l’histoire et démocratie. Par exemple, il doit faire de la lutte pour la francisation de Montréal une priorité. De même, il doit se poser comme l’adversaire des accommodements raisonnables multiculturalistes. Et proposer une charte de la laïcité qui ne censure pas notre héritage catholique. Il devrait aussi rajuster les seuils d’immigration selon nos capacités d’intégration. Elles ne sont pas infinies. Les curés de la rectitude politique l’insulteront ? La majorité silencieuse, elle, applaudira."


Et la prophétie devint réalité, la CAQ reprenant à son compte le projet historique du nationalisme d'antan. Gramsci aimait qualifier le philosophe italien Benedetto Croce d'homme de parti, voire de "pape laïc", même si celui-ci n'était membre d'aucun parti et n'exerçait aucun pouvoir au sein de l'Église. Pourtant, Croce dispensait ses conseils au "parti libéral", entendu au sens large de l'ensemble multiforme des adeptes du libéralisme, en donnant une certaine cohérence idéologique à ce groupe dispersé. Il semble ici que le principal porte-parole du "Parti nationaliste" et ses partisans, que ceux-ci soient membres de la CAQ, du PQ, de L'Aut' gauche ou d'autres groupuscules identitaires, est bel et bien Bock-Côté. S'il aime se présenter comme un intellectuel dissident, c'est bien lui qui a patiemment labouré le paysage idéologique du Québec depuis une quinzaine d'années, planté les graines du conservatisme et arrosé les champs avec les engrais de l'anxiété identitaire. Ce que Legault appelle "fierté", ce sont les fleurs fragiles de ce travail de jardinier.

Si Legault, Bombardier et consorts aiment évoquer la "fierté québécoise retrouvée", il nous faudra un long travail pour déconstruire cette "québécité toxique" et inventer d'autres façons d'être Québécois. Le problème n'est pas l'identité québécoise comme telle, mais une certaine représentation de soi stéréotypée reconstruite sur des normes culturelles conservatrices qui peuvent avoir des effets négatifs sur la société et les Québécois eux-mêmes; besoin vital d'affirmation de soi jumelé au besoin de "remettre les minorités à leur place", insécurité identitaire, anxiété face au voile, trauma de l'oppression religieuse, incapacité à remettre en cause certaines formes d'oppression (racisme, colonialisme) à cause du statut de minorité historique, agressivité obsessive vis-à-vis la gauche-multiculturaliste-diversitaire-extrémiste, répression de certaines émotions comme la vulnérabilité et la compassion, mélancolie, dépression, etc.

Pour sonder cette âme québécoise malheureuse, nous n'avons qu'à lire quelques essais de nationalistes contemporains qui sondent l'imaginaire collectif et son mal-être: Ce peuple qui ne fut jamais souverain : la tentation du suicide ; Le Québec n'existe pas ; Le mal du Québec: désir de disparaître et passion de l'ignorance ; La Dénationalisation tranquille ; Fin de cycle. Aux origines du malaise politique québécois, etc. Comment éviter une fierté collective pompeuse qui a pour corollaire la honte, le dégoût et la peur de certains de nos confrères, consoeurs et compatriotes? À l'instar de la masculinité toxique, il n'existe pas une seule façon d'être soi, de vivre sa québécité, de développer sa propre identité.

Être fier de soi sans opprimer, exister politiquement par une participation citoyenne élargie, devenir un modèle international en matière de bien-vivre et d'égalité sociale, sortir du capitalisme et amorcer une véritable transition écologique, nous réconcilier avec les peuples autochtones et notre propre histoire coloniale afin de nouer un autre rapport entre nations et notre territoire, créer la première République sociale en Amérique du Nord, valoriser la culture dans sa pluralité constitutive, allier monde commun et métissage, inventer des façons inédites d'être Québécois au XXIe siècle, rêver de métamorphoses civilisationnelles au lieu de fermeture de frontières; voilà quelques pistes à explorer pour créer d'autres manières de se relier à soi, aux autres et au monde.

Pour l'instant, j'ai mal à mon pays, je le dis ouvertement et sans rancoeur, en restant debout devant l'adversité. Solidarité avec tous mes camarades, concitoyennes et nouveaux arrivants qui seront touchés par ces lois. Cependant, je demeure fermement convaincu d'une chose: un autre Québec est possible.

***

17 juin 2019. L'analyse de Mathieu Bock-Côté fait écho à mon long commentaire de la veille: "La CAQ a pris le relais du PQ comme principal porteur du nationalisme québécois dans un contexte post-souverainiste". Comme toujours, il s'empresse de disqualifier la gauche indépendantiste en l'infantilisant sans argument. "Quant à la gauche radicale, elle nous rappelle qu’elle est d’abord et avant tout antinationale et convertie aux exigences d’un multiculturalisme extrême. Son indépendantisme revendiqué est radicalement coupé des aspirations nationales québécoises et ne sert que de vecteur à une pensée à prétention révolutionnaire dans laquelle aiment se vautrer ceux qui ne parviennent pas à sortir de leur crise d’adolescence politique."

Certains diront que le débat identitaire est maintenant clos, que la question des "accommodements raisonnables" est maintenant réglée, mais il n'en est rien. MBC sait bien que le combat identitaire est une lutte de longue haleine, et qu'il s'agit d'une première étape dans un long processus de "renationalisation" à la sauce conservatrice. "Surtout, il faudra poursuivre sur cette lancée. La promulgation d’une Charte de la laïcité était une première étape fondamentale dans la réaffirmation identitaire québécoise. Elle ne saurait être la dernière. Dès demain, il faudra reprendre le combat pour la baisse des seuils d’immigration et pour la refrancisation de Montréal. Il faudra aussi plaider pour une loi sur la convergence culturelle assurant la pleine intégration des nouveaux arrivants à la majorité historique francophone."

D'autres lois s'en viennent, et Legault cherchera à réformer le parlementarisme québécois afin de raccourcir l'étude des projets de lois et multiplier les recours aux mesures bâillon si nécessaire. Rappelons que "l'épreuve de la discussion" représente l'un des quatre principes institutionnels du gouvernement représentatif, de sorte que l'érosion progressive de ce pilier nous glisse tranquillement vers l'autoritarisme.

Je suis d'accord avec MBC que nous vivons actuellement "un moment historique", et c'est pourquoi la gauche doit se réveiller et se mettre à réinvestir la "guerre de position", avec de nouveaux récits à large résonance populaire. Nous avons une responsabilité historique à ne pas abandonner le "front culturel" actuellement hégémonisé par le néoduplessisme. Pour reprendre la formule d'Aurélien Barrau, "nous sommes en demeure de reconstruire la grammaire du réel".




Crédits photo: Jacques Boissinot, La Presse canadienne

vendredi 17 mai 2019

Divagations sur le temps qui nous échappe

Le temps est par essence irréversible; il en va ainsi pour le temps objectif et abstrait mobilisé par la science et calculé par les horloges, le temps social dont l'épaisseur historique prend toujours la forme d'un processus qui va du passé vers l'avenir, et le temps vécu, que ce soit à l'échelle de la journée, de la semaine, ou de la trajectoire d'une vie entière. Le temps cosmique, social et vécu nous tire inexorablement vers l'après.

Néanmoins, le temps n'est pas un simple progrès linéaire et continu; il implique des répétitions et des recommencements, il est formé de dilatations et d'accélérations, il y a des périodes pauvres en événements et d'autres moments de l'existence extrêmement denses, que ce soit à l'échelle personnelle ou collective.

Il y a aussi des régressions et des "retours en arrière", ce qui semble contredire l'essence du temps qui est toujours tourné vers l'avant. Le temps est ponctué, il implique des décisions, des superpositions, des bifurcations, des surgissements. Le temps, bien qu'il semble à première vue comme le long fleuve du monde qui coule toujours à la même vitesse, est en réalité un magma créatif dont nous sous-estimons les immenses potentialités. Le temps concret, le temps historique, le temps de l'art, le temps des rencontres et des projets, le temps de la nature elle-même, tous ces temps sont d'une prolifique richesse, ils débordent largement la conception homogène et vide du temps newtonien.

Or, notre rapport au temps aujourd'hui oscille bien souvent qu'autrement entre l'anxiété et la routine, l'adrénaline et l'épuisement. Ces quelques méditations me font penser au fait que pour changer la société, il faudrait aussi changer notre rapport au monde et aux autres, et par le fait même notre rapport au temps. Il faut questionner les relations de pouvoir et d'aliénation imbriquées dans nos rapports au temps, questionner l'ordre temporel dominant, lequel n'a rien de naturel bien qu'il semble aller de soi, du fait que nos vies sont rythmées et constituées en bonne partie par sa dynamique.

Il faut aussi dégager au sein de nos vies de nouvelles relations au temps, et libérer le temps à l'échelle collective: réduction du temps de travail, extension des congés, années sabbatiques pour tous, revenu de base ou salaire à vie, dotation inconditionnelle d'autonomie. Qui plus est, il faut penser dès maintenant aux multiples usages du temps libéré, aux articulations entre le temps qui sera dédié aux activités de production, de reproduction sociale, de loisirs, d'études, de la vie culturelle et politique. Car même dans une société libérée du travail abstrait et des rapports d'oppression, il faudra encore vivre, manger, fabriquer des choses, cultiver, bâtir, s'entraider, discuter, rêver, et donc apprendre à passer son temps, à bien répartir celui-ci entre les multiples sphères de l'existence.

Décider comment je dois mener ma vie, c'est accorder davantage de valeur à certaines choses qui importent à mes yeux, et donc consacrer du temps en ce sens plutôt qu'à autre chose. Décider ensemble comment nous devons orienter le devenir de la société, c'est d'abord et fondamentalement réfléchir sur ce qui vaut la peine d'être fait à l'échelle sociétale, sur l'énergie, le temps et les ressources qui doivent être investies en fonction de nos aspirations communes.

Le temps, s'il apparaît parfois comme une ressource renouvelable qui se régénère à mesure qu'il passe, est par nature une ressource rare, une denrée périssable; l'heure qui vient de passer est perdue à tout jamais. Whitehead définissait le temps comme un "périr perpétuel", comme un flux qui meurt et renait à chaque instant. Cela nous ramène donc au point initial, sur la nature irréversible du temps, sur sa rareté ontologique, qui nous ramène à la finitude de l'existence.

Je réfléchis à tout ceci, car notre rapport au temps, dans la conjoncture actuelle, m'apparaît comme manqué, atrophié, mutilé. L'urgence climatique contraste avec l'attente que quelque chose se passe, l'urgence cohabite avec le sentiment que rien ne change, et que tout va pourtant trop vite. Nous sommes enfermés dans le présent, même si nous rêvons d'avenir, et notre rapport au passé, de plus en plus étroit et fantasmé, continue de nous hanter, sur le plan existentiel et collectif. Crise du temps, crises des temps, dictature de l'accélération sociale, manque de temps pour agir et changer les choses, transition infiniment trop lente pour répondre aux défis du siècle, patience nécessaire pour tisser les liens sociaux essentiels pour assurer une transition humaine et égalitaire, besoin d'un grand coup de barre, besoin d'une révolution, impossibilité d'un véritable changement qui prendra des siècles alors que le monde est au bord de l'effondrement.

Tous ces paradoxes se combinent dans le phénomène d'écoanxiété de plus en plus répandu, surtout chez les jeunes, lequel fait écho à la peur de disparaître des générations vieillissantes. Toutes ces peurs diffuses et craintes sourdent dépassent la question de l'environnement et de l'identité culturelle, de la maison commune et de l'héritage; ce sont des angoisses proprement métaphysiques et existentielles, liées au devenir du monde qui représente le socle de nos vies.

Notre rapport au temps ne va plus de soi. La perte du progrès fait suite à la mort de Dieu, la confiance en l'avenir s'étiole, le temps lui-même entre en crise. Nous ne vivons pas seulement au temps des crises, mais une crise globale du temps. Les questions liées à l'émancipation collective, la justice sociale et la suite du monde tournent autour de cette interrogation fondamentale.

Comment sortir de la crise du temps, comment nouer une nouvelle relation au temps, comme se réapproprier notre rapport au temps qui nous fait face et nous apparaît comme une force froide, objective et menaçante, une fatalité, alors que le temps n'est au fond que nous faisons de nos vies, de ce que nous décidons d'en faire à chaque instant. Réappropriation collective des moyens de production, réappropriation de la capacité de décider, réappropriation des moyens de décider et de faire ensemble, et surtout, réappropriation collective du temps qui nous échappe et nous domine, alors que c'est à nous d'en faire l'usage selon nos besoins, nos capacités, nos aspirations et nos rêves les plus chers.



Crédits photo: Carmen Polidano, Running Out of Time, trouvée ici: https://bit.ly/2WOH49D

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...