mercredi 24 juillet 2019

Le populisme conservateur comme (in)validation émotionnelle

En me réveillant ce matin, j'ai eu une intuition concernant le principal mécanisme psychoculturel utilisé par les nationalistes conservateurs et les populistes autoritaires pour assurer leur hégémonie: un double processus de validation/invalidation émotionnelle qui permet t'atténuer certaines inquiétudes et menaces de notre époque. Je m'explique en moins de 1000 mots. 

Les populistes conservateurs (nous utiliserons cette expression pour décrire la grande famille des droites décomplexées non-libérales, qui incluent notamment les nationalistes identitaires, les conservateurs anti-multiculturalistes et diverses mouvances de l'extrême droite), doivent leur succès à la validation de certaines inquiétudes de la majorité culturelle. Plusieurs gens ressentent à juste titre une ou plusieurs insécurités (économique, culturelle, et/ou écologique) engendrées par la mondialisation néolibérale, mais celles-ci sont largement niées par le discours médiatique dominant. Qui plus est, ces craintes sont largement ignorées, invisibilisées ou même méprisées par les "élites" économiques, politiques et culturelles.

À ce cocktail d'insécurité et de déni de reconnaissance s'ajoutent diverses "menaces" potentielles nourries par les médias de masse, les chroniqueurs d'opinion et les chambres d'écho sur les médias sociaux: attaques terroristes, "péril musulman", immigration de masse, recul de l'identité nationale, etc. Ajoutons à cela les diverses revendications de nouveaux mouvements sociaux (antiracistes, féministes, LGBTQ+) qui remettent en question certains privilèges et formes de discrimination présentes dans la société. Ces diverses critiques de la "gauche diversitaire" (utilisons cette étiquette par commodité) provoquent une réaction affective typique de la "fragilité blanche", mais à large échelle: peur, colère, culpabilité, besoin d'être rassuré par l'autre, besoin d'apaiser nos craintes et de se faire dire que nous sommes des "bonnes personnes".

Ici, le populisme conservateur valide les émotions de colère, de peur, et de culpabilité des personnes qui se sentent attaquées dans leur "moi", mais en invalidant en bloc toute critique des privilèges et des discriminations. Ce discours dit aux gens: "on comprend que des social justice warriors (SJW) veulent vous faire sentir coupables", "vous avez raison d'être fâchés et en colère contre ces minorités/bien pensants qui remettent en question votre identité", "ceux là ont tort sur toute la ligne", "vous avez raison de vous aimer, d'être fiers de qui vous êtes". Ici, il ne s'agit pas seulement de la fragilité blanche (relative aux enjeux du racisme), mais d'une fragilité multidimensionnelle, collective, voire nationale.

Pour ne prendre que l'exemple de la nation québécoise, particulièrement consciente de sa fragilité historique (pensons au discours de la survivance qui a prédominé pendant une centaine d'années avant la Révolution tranquille), celle-ci se sent attaquée à tort ou à raison par divers facteurs, résumés dans la caricature commode du "mondialisme diversitaire", du "régime diversitaire", de "l'empire du politiquement correct". On peut certes critiquer la validité factuelle de cette description simplifiée, mais tâchons de bien comprendre la "validité émotionnelle" d'un tel dispositif; on valide que vous êtes inquiets, que vous vous sentez coupables de quelque chose de plus ou moins clair et diffus. On valide votre besoin d'être protégé, d'être rassuré. Vous vous sentez victimes de quelque chose, vous cherchez bien sûr à écarter ce sentiment désagréable, et vous avez une personne qui apporte une réponse simple à votre malaise.

Le malaise est bien réel, mais la validation du populisme conservateur le nie en le retournant contre ses destinataires: les antiracistes sont transformés en "néoracialistes" ou "racistes antiblancs", la "gauche" est transformée en apologie de "l'individualisme radical", les féministes sont dépeintes en "féminazies", les nationalistes pluralistes sont transformés en "méchants multiculturalistes", les frontières sont transformées en passoires pour "immigrants illégaux", les écologistes qui citent des études scientifiques sont transformés en "fanatiques religieux", etc. En fait, la validation de la fragilité de la majorité culturelle s'accompagne d'une invalidation tout aussi intense de toute inquiétude adjacente, "minoritaire" ou opposée. Et, le plus souvent, on va même invalider d'autres angoisses encore plus terribles, comme celle de la crise écologique et de l'effondrement potentiel de la civilisation thermo-industrielle. Les réactions viscérales à l'endroit de Greta Thunberg, ne sont qu'un symptôme, au sens fort et freudien du terme, de ce "malaise dans la civilisation".

Résumons un peu notre propos: nous vivons à une époque de malaises (au pluriel), d'inquiétudes diffuses, d'angoisses plus ou moins avouées face à différents enjeux. Reconnaissons ce malaise, lequel n'est pas le propre des "minorités" ou de la "majorité". En réalité, nous sommes presque toujours plus ou moins privilégiés ou défavorisés sous certains aspects, car notre identité n'est pas une mais complexe, et nous vivons diverses inquiétudes relatives à notre situation dans le monde. Disons-le d'emblée, personne ou aucun groupe n'a le monopole de l'angoisse, car nous vivons à une époque crissement stressante, effrayante et angoissante.

Dans ce contexte anxiogène, certains discours valident certaines inquiétudes, et en invalident d'autres. Le populisme conservateur, de son côté, a la qualité de valider en bloc les inquiétudes des personnes qui s'identifient à la "majorité culturelle" (peu importe leur revenu, leur sexe et même leur origine ethnique), et d'invalider en bloc toutes les critiques, émotions et préoccupations des "autres" (au pluriel), c'est-à-dire de tous ceux et celles qui sont susceptibles d'ajouter de nouvelles inquiétudes à notre angoisse actuelle.

Ceux-là, les "diversitaires", ne sont jamais définis positivement ou de manière précise, car il s'agit avant tout d'une façon générale de désigner l'ensemble des personnes qui me remettent en question, qui viennent me culpabiliser, me traiter de raciste, d'homme blanc, de conservateur, d'extrémiste, etc. Au fond, comme dirait Sartre, "l'enfer, c'est les autres"; mais les "autres", dans le cas qui nous intéresse, regroupent les minorités, les SJW, les multiculturalistes, les islamistes, bref toute la gang de la "gauche diversitaire". La puissance émotionnelle du populisme conservateur réside dans sa capacité à valider cette angoisse, et à invalider, et même à refouler, les causes réelles ou imaginaires, de cette souffrance.

jeudi 11 juillet 2019

La dissection de L'empire du politiquement correct

Disons d'emblée que l'auteur du livre L'empire du politiquement correct est d'abord essayiste et idéologue, plutôt que sociologue ou politologue; cela n'enlève rien à la pertinence de son propos, car sa philosophie politique, directement engagée dans les enjeux de la Cité, cherche à influencer le cadre même du débat public, en déplaçant le point de gravité de l'espace médiatique vers un conservatisme toujours plus affirmé et décomplexé. Comme il le dit d'emblée, "la maîtrise du récit médiatique est probablement devenue l'enjeu métapolitique central de la vie politique contemporaine". Sur ce point, il faut admettre que MBC sait bien manier l'art de la lutte pour l’hégémonie culturelle, en traçant des frontières définies par lui plutôt que par ses adversaires.

Quels sont les objectifs de l’ouvrage? Tout d'abord, l'objectif premier est d'apporter une version sophistiquée à l'argument répandu du "on peut pu rien dire". Il dénonce bien sûr "le retour de la censure", "la démocratie comme pédagogie progressiste", les recours frénétiques à la démonisation et aux étiquetages qui consistent à déclarer telle personne aux idées opposées comme illégitime ou infréquentable. Il est difficile d'être en désaccord avec l'auteur sur ce point, car il y a bien des dérapages, des formes de dogmatisme et d'accusations stériles à l'ère des médias sociaux, que ce soit par des gens de gauche, de droite ou d'extrême droite.

Cela dit, le deuxième objectif de MBC consiste à attribuer toutes ces dérives à un seul camp idéologique, celui des "progressistes" ou des défenseurs du "régime diversitaire", qui revendiquent non seulement "le monopole du bien", mais aussi le "monopole de la santé mentale". Faisant suite à son dernier livre Le nouveau régime (2017), MBC "entend penser la radicalisation du régime diversitaire devant sa remise en question". Ce régime diversitaire, qui tord le sens des mots pour restreindre la sphère du langage et de la pensée (les références à 1984 de George Orwell sont nombreuses), favorise une "psychiatrisation de la dissidence" avec le recours abusif aux phobies, et dans le pire des cas, contribue à "criminaliser", voire "enfermer" les conservateurs qui osent critiquer le régime établi.

Comme la gauche exercerait son "monopole sur le récit médiatique" (sic), le conservatisme formerait ainsi un discours contre-hégémonique, les critiques du multiculturalisme débridé étant érigés en véritables rebelles contre l’orthodoxie dominante. MBC entend débusquer le "dispositif du politiquement correct au coeur du système médiatique", qui, dans des cas extrêmes, inviterait à la censure étatique. Il y voit, au final, l’émergence d’une nouvelle forme de "totalitarisme" libéral, progressiste et postnational, le spectre du totalitarisme revenant plusieurs dizaines de fois au fil des pages.

Le fait d'attribuer le monopole de la censure à la "gauche bien-pensante" est largement moins convaincant, c'est le moins qu'on puisse dire. De plus, la critique s'accompagne d'une "contradiction performative", c'est-à-dire qu'elle reproduit dans les faits ce qu'elle dénonce dans son propos. MBC rejette à juste titre la psychiatrisation de la droite, mais il psychologise à outrance "l’homme de gauche"; il critique le manichéisme entre le Bien et le Mal, mais il démonise à son tour le camp de la gauche diversitaire. Il dénonce les caricatures simplificatrices de la droite, mais il crée à son tour un gigantesque homme de paille, tellement grossier que cela en devient loufoque par moments.

Ainsi, MBC met dans un même sac l’héritage des "Radical Sixties", la "théorie du genre", la gauche "racialiste", les luttes LGBTQ, la pensée "décoloniale", les safe spaces, les simples progressistes, les libéraux, les multiculturalistes, les interculturalistes, les luttes autochtones, et la liste continue. Bref, le "régime diversitaire" inclut l’ensemble des choses que le conservatisme entend bien répudier de facto sans même fournir d’arguments. Tout comme la gauche diversitaire qui n’a pas besoin de discuter avec les "racistes", la droite conservatrice n’a pas à perdre sa salive avec des personnes qualifiées de "fanatiques" ou de "totalitaires" en puissance.

Et c’est bien là que réside le troisième objectif de l’ouvrage, plus insidieux; il entend occulter en bloc toute critique du racisme, du colonialisme, du patriarcat, des normes hétérosexuelles. Au lieu de fournir des arguments de fond, de répondre à différentes objections, ou de faire le tri entre les critiques légitimes et les revendications excessives, MBC met plutôt l’ensemble de ces questions dans la métacatégorie du "régime diversitaire", autre nom pour désigner le grand "régime totalitaire" de notre époque. De cette façon, il peut se contenter de dénoncer la "tyrannie de la pénitence", évoquer les "les sanglots de l’homme blanc" de Pascal Bruckner, parler de la "nouvelle nuit des privilèges", associer la question du racisme systémique à la volonté de dissoudre l’appartenance nationale (rien de moins), rejeter la "tribalisation des appartenances", qualifier le "néoracialisme à tendance progressiste" de "racisme antiblanc", et ainsi de suite.

Le chapitre 5, intitulé "les Blancs, les racisés et les autres", représente ainsi un grand ramassis des clichés fomentés par la droite, qui entend bien définir la réelle signification de ces vocables progressistes. Alors que MBC dénonce le fait que la droite soit constamment stigmatisée par la gauche et qu’elle n’arrive pas à parler de sa propre voix, il sert la même recette au camp opposé. Pour retourner une formule de Philippe Muray : "la gauche est ventriloquisée, pour ainsi dire, par la droite". La "gauche diversitaire" fonctionne désormais comme une catégorie repoussoir.

Nous arrivons enfin au quatrième objectif de l’ouvrage, qui vise à émanciper la droite conservatrice de son sentiment d’infériorité par rapport à la gauche. Dans son chapitre "Ce que la gauche appelle la droite", MBC soutient que la droite a d’abord existé dans les yeux de ses adversaires; "elle est d’abord et avant tout constituée par tous ceux que la gauche ne veut pas dans ses rangs". Marquée par ce stigmate originel, obligée de se confesser et de veiller à "ne pas trop être à droite", à rester dans les "rangs de la respectabilité", elle serait complexée ou inhibée depuis un bon moment.

MBC critique alors le caractère blême de la "droite modérée", de la droite gestionnaire, qui reste encore prisonnière du récit progressiste dominant, et de la "droite amadouée" par les sirènes de Macron et du centre-droit, qui valide certaines préoccupations traditionnelles du conservatisme sans lui permettre de s’assumer entièrement. MBC nous invite plutôt sur le terrain de la "droite décomplexée", qui entend "récupérer le terrain historiquement concédé à la droite populiste", en brouillant les frontières entre conservatismes, droites radicales et extrême droite.

Bien sûr, MBC souligne que c’est encore la gauche qui entend maintenir un cordon de sécurité entre la droite classique et l’extrême droite, afin de forcer les conservateurs à se justifier constamment pour ne apparaître "trop" de droite, "réactionnaires", ou carrément fascistes. MBC joue habilement sur ce terrain miné, sans appeler explicitement à abolir la frontière entre conservatisme et extrême droite; mais il brouille tout de même subtilement les repères afin de réunir diverses tendances de droite au sein de la grande famille de la "droite décomplexée". Sans prendre parti pour un camp particulier au sein de cette nébuleuse, MBC joue le rôle de "grand catalyseur" des droites anti-libérales. Quels individus et groupes feront partie de cette famille recomposée? Disons simplement une haine partagée de la gauche diversitaire.

Le cinquième objectif du livre, qui consiste non seulement à dénoncer le politiquement correct et à casser du sucre sur le dos de la gauche, vise opérer à une réelle refondation de la droite décomplexée. "La droite devrait alors retrouver ses valeurs, son imaginaire propre, et ne plus se définir simplement comme une gauche prudente". MBC revient ici sur le "moment populiste", et en bon lecteur de Carl Schmitt et de Chantal Mouffe, il entend redonner ses lettres de noblesse au "populisme" qui est trop souvent écarté par la logique "postpolitique" de la pensée gestionnaire et de "l’anthropologie libérale".

MBC se revendique ainsi d’une droite populiste, conservatrice, décomplexée, et jongle même avec l’idée de la "démocratie illibérale", basée sur le primat de la souveraineté populaire qui doit parfois s'affirmer au détriment de l’État de droit. Le peuple se rebelle ici contre le libéralisme (politique et culturel) et les excès du régime diversitaire, qui cherche à dissoudre les identités nationales et à neutraliser la souveraineté populaire. Pour MBC, la "démocratie illibérale n’est peut-être rien d’autre que celle du populisme arrivé au pouvoir". Il voit dans ce phénomène "la révolte de la démocratie contre le libéralisme", ou plus largement "contre la société de la mondialisation diversitaire". Faisant preuve d'une légère pudeur, MBC se garde bien sûr de référer trop directement aux figures illibérales des populismes récemment arrivés au pouvoir : Bolsonaro, Trump, Salvini, Orbán, Kurz, etc.

Le sixième objectif du livre consiste à fournir de véritables racines existentielles à ce populisme conservateur et illibéral. MBC réhabilite la nostalgie par une interprétation conservatrice du "sentiment de fin du monde", particulièrement présent à notre époque. Il fait aussi un éloge des "écrivains crépusculaires", qui mettent de l’avant le caractère mortel de la civilisation et le récit de la Grande Décadence. Selon MBC, ces auteurs crépusculaires "posent une question vitale, ils cherchent à ressaisir ce qu’il a de précieux dans un monde dont ils sentent qu’il est en voie de disparation".

On voit ici l’affect dominant de la pensée conservatrice, soit la crainte de disparaitre, que ce soit au niveau national (la dissolution du peuple par l’immigration de masse et la déconstruction généralisée), ou au niveau civilisationnel (perte des racines européennes). MBC ajoute bien sûr les thèmes du "grand homme" providentiel, de la mélancolie, du sentiment de fragilité, la figure du paria conservateur animé par besoin impérieux de sauver des morceaux d’un monde en déclin. "La cité qui meurt n’emporte pas tout avec elle. Sa part la plus précieuse peut être conservée par des hommes renonçant au prestige social et politique pour conserver dans les marges, à l’abri du grand nombre, certains trésors précieux." Alors que les écologistes et les collapsologues anticipent l’effondrement prochain de la civilisation thermo-industrielle, les conservateurs crépusculaires nous invitent à nous "tenir debout" face à l’effondrement moral et culturel des sociétés nationales et la disparition prochaine de la civilisation occidentale.

Le septième objectif du livre consiste à définir les bases d’une "Renaissance conservatrice" par une critique en règle de la modernité, ou plus précisément de la "démesure moderne" (Burke) et des excès de la "modernité radicale". Définie comme le "parti du mouvement", du progrès illimité, de l’égalité radicale, de la mobilité, du déracinement, de la transgression des frontières, de la dissolution des identités et des appartenances", cette "modernité" (perçue du point de vue conservateur) s’oppose ainsi au "parti de la durée", de la finitude, des limites, des frontières, des "permanences anthropologiques", du temps long, de la mémoire, de l’enracinement.

Le "nouveau régime diversitaire" ne serait au fond que l'expression idéologique, politique et culturel de la modernité tardive, de cet "empire de l’hybridité". Comme MBC l’indique au début de son ouvrage, "la modernité se déploie comme un processus irrésistible déconstruisant étape par étape les grandes formes anthropologiques et historiques et portant un programme d’émancipation appelé à traduire intégralement le réel dans ses propres catégories. La philosophie de la déconstruction, de ce point de vue, est probablement celle qui est connectée le plus intimement au noyau existentiel de la modernité, puisqu’elle vient disqualifier toute forme d’appartenance historique ou naturelle. L’homme est sommé de devenir un nomade." Pour Bock-Côté, le processus de modernisation est d’abord et avant tout une entreprise de déconstruction généralisée et débridée, qui mérite d’être domestiquée par les voies de la Raison conservatrice.

Le huitième objectif de l’ouvrage consiste à adoucir l’apparence de radicalité du conservatisme décomplexé par un appel final à la modération. Face à "la démesure d’une modernité devenue folle", liée "à l’imaginaire soixante-huitard", la Renaissance conservatrice ne vise pas à rejeter la modernité en bloc; elle cherche plutôt à tempérer ses ardeurs, à rappeler ses limites, à éviter la "tentation de déconstruire et reconstruire le réel au nom d’une utopie rationaliste qui se charge d’un programme distinct selon les époques". Ainsi, alors que le camp diversitaire est associé tantôt au totalitarisme, tantôt à la folie de la déconstruction, le conservatisme apparaît magiquement comme une pensée prudente, équilibrée, raisonnable, ancrée dans le "réel" et les "invariants anthropologiques", cherchant à freiner le "parti du mouvement" afin de rappeler "à l’homme moderne l’insuffisance de sa condition". "Le conservateur n’entend pas congédier la modernité – à tout le moins, il sait que la chose est impossible et sait s’y résoudre, même si ce n’est pas toujours de bon cœur. […] Son aspiration est plus modeste et plus fondamentale : il entend civiliser la modernité, la contenir et lui rappeler qu’elle peut abîmer l’être humain en prétendant le libérer."
 

MBC rappelle à juste tire que le conservatisme représentait à l'origine une réaction contre les "effets dissolvants" du projet de la modernité. L’émancipation est associée à un processus de "désincarnation", et l’entreprise révolutionnaire, dont la visée noble consiste à libérer l’être humain de ses chaînes, sombre inévitablement dans son contraire, soit la dissolution de soi, la perte de la liberté, la Terreur ou le totalitarisme. Après avoir dénoncé le libéralisme tout au long de l’ouvrage, MBC, en bon penseur anti-totalitaire, en vient ainsi à faire un "éloge modéré mais sincère du libéralisme", dont "l’esprit bien compris" revient à défendre le débat démocratique comme "conflit civilisé", où une diversité d’idéologies peuvent se confronter dans la sphère des idées. Défendant une conception agonistique du politique comme gestion rationnelle du conflit, il cherche finalement une cohabitation entre la gauche et la droite, où "aucun de ces pôles n’a intérêt à chercher à étouffer idéologiquement l’autre, car ils répondent à des aspirations ancrées dans le cœur humain". Le débat gauche-droite, dé-historicisé, apparait ainsi comme un trait fondamental de la nature humaine.

Pour terminer, le neuvième et dernier objectif du livre consiste à réhabiliter le clivage gauche-droite comme une lutte grandiose entre visions du monde. Les "anthropologies concurrentes" que MBC évoque tout au long de son ouvrage représentent en fait deux imaginaires, qu’il estime "complémentaires", malgré sa volonté affichée d’en finir avec le "régime diversitaire". "L’imaginaire du conservatisme est celui de l’enracinement, de la limite, de la finitude, et on peut en déduire une conception protectrice du politique. L’imaginaire du progressisme est celui du cosmopolitisme, de la mobilité, de la transgression des évidences établies. De même, s’il faut continuer de parler du clivage entre la gauche et la droite, il faudra alors que cette dernière ne se définisse plus en fonction de la première, mais à partir de son propre imaginaire".

Ainsi, MBC cherche à reprendre à son propre compte le clivage macronien entre le "progressisme" et les "lépreux" (titre du chapitre 4), les libéraux et les populistes, la gauche diversitaire et la droite décomplexée. Ce clivage binaire, que Nancy Fraser décrit comme une opposition entre "néolibéraux progressistes" et "populistes réactionnaires", évacue bien sûr une troisième voie, celle de l’ésocialisme, du populisme de gauche, du féminisme du 99%, du municipalisme, ou de toute autre variante qui sera inévitablement considérée par la pensée conservatrice comme un cas particulier de l’idéologie diversitaire. Bien sûr, MBC rappelle que "l’art politique consiste alors à permettre une conflictualité fructueuse entre ces imaginaires dans la cité", mais la guerre qu’il mène contre la gauche résonne plutôt avec cette citation d’Alfred Sauvy qu’il évoque en exergue de sa conclusion : "Le but de la démocratie n’est pas de s’entendre, mais de savoir se diviser." La grande division conservatrice oppose une droite décomplexée mais raisonnable au final, car admettant la pluralité au sein de l'espace public, et le régime diversitaire, potentiellement totalitaire, car ce dernier cherche systématiquement à faire taire ses adversaires par le dispositif magique du politiquement correct.

Somme toute, MBC contribue effectivement à la division du champ politique (et du mouvement souverainiste compris), grâce au grand récit de la modernité radicale, de la déconstruction généralisée et de l’empire du politiquement correct, sur fond de pessimisme anthropologique. "Les conservateurs savent que tout est toujours à reprendre et que même la civilisation la plus forte et la plus belle finira un jour par connaître la décadence." La Renaissance conservatrice représente alors une réponse à la fois modérée et décomplexée pour affronter cette menace, en se positionnant comme la grande gardienne de la civilisation, de la morale établie, de l’identité nationale, des mœurs, et de l’enracinement. Voulant bâtir un imaginaire propre à la droite illibérale, afin de la libérer de la tutelle de l’imaginaire progressiste, MBC a néanmoins besoin de se tailler sur mesure un ennemi imaginaire : le régime diversitaire. Voilà le fondement ultime de la pensée conservatrice : la critique du projet émancipateur de la modernité, jumelée à la hantise de la disparition nationale et une lutte sans merci entre deux mondes imaginaires.

lundi 17 juin 2019

Le vrai virage nationaliste

16 juin 2019. Adoption du projet de loi 9 sur l'immigration et du projet de loi 21 sur l'interdiction des signes religieux. C'est une journée historique pour le Québec et son "autodétermination nationale" opérée sous le prisme du nationalisme conservateur. Bien que l'immigration, la laïcité et le régime politique canadien représentent trois enjeux distincts, ils convergent dans une même idéologie qui cherche à opérer un clivage nationaliste polarisant. J'irais même jusqu'à dire que la pensée bock-côtiste est maintenant devenue Loi, et que la CAQ a réalisé la "mission historique" que le PQ avait été incapable de mener à terme avec son projet de Charte des valeurs avorté.

Jamais, depuis la Révolution tranquille, l'affirmation de la majorité culturelle ne s'était faite de façon aussi claire sur le dos des immigrants, avec un bâillon et l'usage de la clause dérogatoire pour couronner le tout. Cela survient dans un contexte où la "tyrannie des minorités" et la "gauche solidaire" sont de plus en plus perçues comme des menaces pour "l'identité nationale", et où le conservatisme, se posant en grande victime du "l'empire du politiquement correct", combat ses adversaires de façon toujours plus virulente et décomplexée. Il faut bien l'admettre, le nationalisme identitaire a gagné sa première grande bataille politique.

En 2012, Bock-Côté exhortait le PQ à tourner le dos "au folklore gauchiste radical" (QS) et à la "social-démocratie en déroute", en opérant un "vrai virage nationaliste". "Mais, dans ce cas, parler de souveraineté avec un haut-parleur ne suffira pas. Il faudra miser sur l’identité ! Au programme : langue, laïcité, immigration, enseignement de l’histoire et démocratie. Par exemple, il doit faire de la lutte pour la francisation de Montréal une priorité. De même, il doit se poser comme l’adversaire des accommodements raisonnables multiculturalistes. Et proposer une charte de la laïcité qui ne censure pas notre héritage catholique. Il devrait aussi rajuster les seuils d’immigration selon nos capacités d’intégration. Elles ne sont pas infinies. Les curés de la rectitude politique l’insulteront ? La majorité silencieuse, elle, applaudira."


Et la prophétie devint réalité, la CAQ reprenant à son compte le projet historique du nationalisme d'antan. Gramsci aimait qualifier le philosophe italien Benedetto Croce d'homme de parti, voire de "pape laïc", même si celui-ci n'était membre d'aucun parti et n'exerçait aucun pouvoir au sein de l'Église. Pourtant, Croce dispensait ses conseils au "parti libéral", entendu au sens large de l'ensemble multiforme des adeptes du libéralisme, en donnant une certaine cohérence idéologique à ce groupe dispersé. Il semble ici que le principal porte-parole du "Parti nationaliste" et ses partisans, que ceux-ci soient membres de la CAQ, du PQ, de L'Aut' gauche ou d'autres groupuscules identitaires, est bel et bien Bock-Côté. S'il aime se présenter comme un intellectuel dissident, c'est bien lui qui a patiemment labouré le paysage idéologique du Québec depuis une quinzaine d'années, planté les graines du conservatisme et arrosé les champs avec les engrais de l'anxiété identitaire. Ce que Legault appelle "fierté", ce sont les fleurs fragiles de ce travail de jardinier.

Si Legault, Bombardier et consorts aiment évoquer la "fierté québécoise retrouvée", il nous faudra un long travail pour déconstruire cette "québécité toxique" et inventer d'autres façons d'être Québécois. Le problème n'est pas l'identité québécoise comme telle, mais une certaine représentation de soi stéréotypée reconstruite sur des normes culturelles conservatrices qui peuvent avoir des effets négatifs sur la société et les Québécois eux-mêmes; besoin vital d'affirmation de soi jumelé au besoin de "remettre les minorités à leur place", insécurité identitaire, anxiété face au voile, trauma de l'oppression religieuse, incapacité à remettre en cause certaines formes d'oppression (racisme, colonialisme) à cause du statut de minorité historique, agressivité obsessive vis-à-vis la gauche-multiculturaliste-diversitaire-extrémiste, répression de certaines émotions comme la vulnérabilité et la compassion, mélancolie, dépression, etc.

Pour sonder cette âme québécoise malheureuse, nous n'avons qu'à lire quelques essais de nationalistes contemporains qui sondent l'imaginaire collectif et son mal-être: Ce peuple qui ne fut jamais souverain : la tentation du suicide ; Le Québec n'existe pas ; Le mal du Québec: désir de disparaître et passion de l'ignorance ; La Dénationalisation tranquille ; Fin de cycle. Aux origines du malaise politique québécois, etc. Comment éviter une fierté collective pompeuse qui a pour corollaire la honte, le dégoût et la peur de certains de nos confrères, consoeurs et compatriotes? À l'instar de la masculinité toxique, il n'existe pas une seule façon d'être soi, de vivre sa québécité, de développer sa propre identité.

Être fier de soi sans opprimer, exister politiquement par une participation citoyenne élargie, devenir un modèle international en matière de bien-vivre et d'égalité sociale, sortir du capitalisme et amorcer une véritable transition écologique, nous réconcilier avec les peuples autochtones et notre propre histoire coloniale afin de nouer un autre rapport entre nations et notre territoire, créer la première République sociale en Amérique du Nord, valoriser la culture dans sa pluralité constitutive, allier monde commun et métissage, inventer des façons inédites d'être Québécois au XXIe siècle, rêver de métamorphoses civilisationnelles au lieu de fermeture de frontières; voilà quelques pistes à explorer pour créer d'autres manières de se relier à soi, aux autres et au monde.

Pour l'instant, j'ai mal à mon pays, je le dis ouvertement et sans rancoeur, en restant debout devant l'adversité. Solidarité avec tous mes camarades, concitoyennes et nouveaux arrivants qui seront touchés par ces lois. Cependant, je demeure fermement convaincu d'une chose: un autre Québec est possible.

***

17 juin 2019. L'analyse de Mathieu Bock-Côté fait écho à mon long commentaire de la veille: "La CAQ a pris le relais du PQ comme principal porteur du nationalisme québécois dans un contexte post-souverainiste". Comme toujours, il s'empresse de disqualifier la gauche indépendantiste en l'infantilisant sans argument. "Quant à la gauche radicale, elle nous rappelle qu’elle est d’abord et avant tout antinationale et convertie aux exigences d’un multiculturalisme extrême. Son indépendantisme revendiqué est radicalement coupé des aspirations nationales québécoises et ne sert que de vecteur à une pensée à prétention révolutionnaire dans laquelle aiment se vautrer ceux qui ne parviennent pas à sortir de leur crise d’adolescence politique."

Certains diront que le débat identitaire est maintenant clos, que la question des "accommodements raisonnables" est maintenant réglée, mais il n'en est rien. MBC sait bien que le combat identitaire est une lutte de longue haleine, et qu'il s'agit d'une première étape dans un long processus de "renationalisation" à la sauce conservatrice. "Surtout, il faudra poursuivre sur cette lancée. La promulgation d’une Charte de la laïcité était une première étape fondamentale dans la réaffirmation identitaire québécoise. Elle ne saurait être la dernière. Dès demain, il faudra reprendre le combat pour la baisse des seuils d’immigration et pour la refrancisation de Montréal. Il faudra aussi plaider pour une loi sur la convergence culturelle assurant la pleine intégration des nouveaux arrivants à la majorité historique francophone."

D'autres lois s'en viennent, et Legault cherchera à réformer le parlementarisme québécois afin de raccourcir l'étude des projets de lois et multiplier les recours aux mesures bâillon si nécessaire. Rappelons que "l'épreuve de la discussion" représente l'un des quatre principes institutionnels du gouvernement représentatif, de sorte que l'érosion progressive de ce pilier nous glisse tranquillement vers l'autoritarisme.

Je suis d'accord avec MBC que nous vivons actuellement "un moment historique", et c'est pourquoi la gauche doit se réveiller et se mettre à réinvestir la "guerre de position", avec de nouveaux récits à large résonance populaire. Nous avons une responsabilité historique à ne pas abandonner le "front culturel" actuellement hégémonisé par le néoduplessisme. Pour reprendre la formule d'Aurélien Barrau, "nous sommes en demeure de reconstruire la grammaire du réel".




Crédits photo: Jacques Boissinot, La Presse canadienne

vendredi 17 mai 2019

Divagations sur le temps qui nous échappe

Le temps est par essence irréversible; il en va ainsi pour le temps objectif et abstrait mobilisé par la science et calculé par les horloges, le temps social dont l'épaisseur historique prend toujours la forme d'un processus qui va du passé vers l'avenir, et le temps vécu, que ce soit à l'échelle de la journée, de la semaine, ou de la trajectoire d'une vie entière. Le temps cosmique, social et vécu nous tire inexorablement vers l'après.

Néanmoins, le temps n'est pas un simple progrès linéaire et continu; il implique des répétitions et des recommencements, il est formé de dilatations et d'accélérations, il y a des périodes pauvres en événements et d'autres moments de l'existence extrêmement denses, que ce soit à l'échelle personnelle ou collective.

Il y a aussi des régressions et des "retours en arrière", ce qui semble contredire l'essence du temps qui est toujours tourné vers l'avant. Le temps est ponctué, il implique des décisions, des superpositions, des bifurcations, des surgissements. Le temps, bien qu'il semble à première vue comme le long fleuve du monde qui coule toujours à la même vitesse, est en réalité un magma créatif dont nous sous-estimons les immenses potentialités. Le temps concret, le temps historique, le temps de l'art, le temps des rencontres et des projets, le temps de la nature elle-même, tous ces temps sont d'une prolifique richesse, ils débordent largement la conception homogène et vide du temps newtonien.

Or, notre rapport au temps aujourd'hui oscille bien souvent qu'autrement entre l'anxiété et la routine, l'adrénaline et l'épuisement. Ces quelques méditations me font penser au fait que pour changer la société, il faudrait aussi changer notre rapport au monde et aux autres, et par le fait même notre rapport au temps. Il faut questionner les relations de pouvoir et d'aliénation imbriquées dans nos rapports au temps, questionner l'ordre temporel dominant, lequel n'a rien de naturel bien qu'il semble aller de soi, du fait que nos vies sont rythmées et constituées en bonne partie par sa dynamique.

Il faut aussi dégager au sein de nos vies de nouvelles relations au temps, et libérer le temps à l'échelle collective: réduction du temps de travail, extension des congés, années sabbatiques pour tous, revenu de base ou salaire à vie, dotation inconditionnelle d'autonomie. Qui plus est, il faut penser dès maintenant aux multiples usages du temps libéré, aux articulations entre le temps qui sera dédié aux activités de production, de reproduction sociale, de loisirs, d'études, de la vie culturelle et politique. Car même dans une société libérée du travail abstrait et des rapports d'oppression, il faudra encore vivre, manger, fabriquer des choses, cultiver, bâtir, s'entraider, discuter, rêver, et donc apprendre à passer son temps, à bien répartir celui-ci entre les multiples sphères de l'existence.

Décider comment je dois mener ma vie, c'est accorder davantage de valeur à certaines choses qui importent à mes yeux, et donc consacrer du temps en ce sens plutôt qu'à autre chose. Décider ensemble comment nous devons orienter le devenir de la société, c'est d'abord et fondamentalement réfléchir sur ce qui vaut la peine d'être fait à l'échelle sociétale, sur l'énergie, le temps et les ressources qui doivent être investies en fonction de nos aspirations communes.

Le temps, s'il apparaît parfois comme une ressource renouvelable qui se régénère à mesure qu'il passe, est par nature une ressource rare, une denrée périssable; l'heure qui vient de passer est perdue à tout jamais. Whitehead définissait le temps comme un "périr perpétuel", comme un flux qui meurt et renait à chaque instant. Cela nous ramène donc au point initial, sur la nature irréversible du temps, sur sa rareté ontologique, qui nous ramène à la finitude de l'existence.

Je réfléchis à tout ceci, car notre rapport au temps, dans la conjoncture actuelle, m'apparaît comme manqué, atrophié, mutilé. L'urgence climatique contraste avec l'attente que quelque chose se passe, l'urgence cohabite avec le sentiment que rien ne change, et que tout va pourtant trop vite. Nous sommes enfermés dans le présent, même si nous rêvons d'avenir, et notre rapport au passé, de plus en plus étroit et fantasmé, continue de nous hanter, sur le plan existentiel et collectif. Crise du temps, crises des temps, dictature de l'accélération sociale, manque de temps pour agir et changer les choses, transition infiniment trop lente pour répondre aux défis du siècle, patience nécessaire pour tisser les liens sociaux essentiels pour assurer une transition humaine et égalitaire, besoin d'un grand coup de barre, besoin d'une révolution, impossibilité d'un véritable changement qui prendra des siècles alors que le monde est au bord de l'effondrement.

Tous ces paradoxes se combinent dans le phénomène d'écoanxiété de plus en plus répandu, surtout chez les jeunes, lequel fait écho à la peur de disparaître des générations vieillissantes. Toutes ces peurs diffuses et craintes sourdent dépassent la question de l'environnement et de l'identité culturelle, de la maison commune et de l'héritage; ce sont des angoisses proprement métaphysiques et existentielles, liées au devenir du monde qui représente le socle de nos vies.

Notre rapport au temps ne va plus de soi. La perte du progrès fait suite à la mort de Dieu, la confiance en l'avenir s'étiole, le temps lui-même entre en crise. Nous ne vivons pas seulement au temps des crises, mais une crise globale du temps. Les questions liées à l'émancipation collective, la justice sociale et la suite du monde tournent autour de cette interrogation fondamentale.

Comment sortir de la crise du temps, comment nouer une nouvelle relation au temps, comme se réapproprier notre rapport au temps qui nous fait face et nous apparaît comme une force froide, objective et menaçante, une fatalité, alors que le temps n'est au fond que nous faisons de nos vies, de ce que nous décidons d'en faire à chaque instant. Réappropriation collective des moyens de production, réappropriation de la capacité de décider, réappropriation des moyens de décider et de faire ensemble, et surtout, réappropriation collective du temps qui nous échappe et nous domine, alors que c'est à nous d'en faire l'usage selon nos besoins, nos capacités, nos aspirations et nos rêves les plus chers.



Crédits photo: Carmen Polidano, Running Out of Time, trouvée ici: https://bit.ly/2WOH49D

lundi 8 avril 2019

Le Québec comme question

L’un des problèmes de notre époque se trouve dans la relation (ou l’absence de relation) que les individus entretiennent avec la société québécoise comme « totalité partielle déterminée », c’est-à-dire comme fait historique concret et contradictoire, processus lui-même inséré dans l’histoire humaine globale. Deux principales attitudes s’affrontent aujourd’hui sur cette question.

D’un côté, plusieurs ont une relative indifférence face au Québec, n’y voyant qu’un ensemble de représentations, de lois, d’institutions et de mythes, bref un tissu d’abstractions passablement éloignées des préoccupations de la vie quotidienne, de la concrétude des relations interpersonnelles, de la matérialité des enjeux économiques ou des changements climatiques. Le Québec n’est alors qu’une échelle, une chose, une identité parmi d’autre, toute relative et accidentelle, un donné, une facticité du type « je suis né ici mais j’aurais pu naître ailleurs, cela n’a pas d’importance pour moi, ma vie et mes projets ».

De l’autre côté, plusieurs voient dans cette attitude une forme d’ignorance, de détachement ou de déracinement, oubliant que la société particulière dans laquelle nous évoluons représente un élément constitutif de notre identité, un milieu structurant qui affecte directement nos conditions de vie. Habiter quelque part, être lié à une histoire et faire partie d’une communauté permettent justement de faire monde commun et de donner sens à l’existence.

Dans un contexte d’accélération sociale et de déracinement larvaire, la société québécoise n’est plus perçue comme un ensemble de relations sociales imbriquées, mais comme une chose, une substance, à préserver ou à se débarrasser. Certains voient dans le Québec un obstacle à la liberté individuelle et la réalisation de soi, alors que d’autres le voient comme une identité nationale à protéger contre toute menace (réelle ou perçue) qui viendrait affaiblir ce lien primordial, ce noyau symbolique de l’existence collective. La culture serait en danger, et avec elle, le peuple pourrait lui-même disparaître.

Aujourd’hui, le débat sur la laïcité cristallise ce mélange de représentations et d'affects. L’État québécois, conçu comme objectivation institutionnelle de la nation, devient en quelque sorte la « peau » ou la « carapace » de la société québécoise, la frontière séparant le dedans et le dehors, la « société distincte » et l’environnement extérieur. La laïcité « républicaine » se présente à certains comme le garant du vivre-ensemble, le socle de l’identité commune, alors que d’autres la perçoivent comme un durcissement, l’érection d’une frontière à l’intérieur même de la société québécoise, opposant l’affirmation identitaire de la majorité culturelle et les droits des minorités.

Dans les deux cas, que ce soit pour les personnes indifférentes ou inquiètes, les libéraux ou les nationalistes, la société est envisagée sous l’unique angle de la nation conçue comme une chose, un donné, une culture commune, à sanctuariser ou à relativiser, à prendre ou à laisser. Le culturalisme et la guerre des identitarismes ne sont que deux faces d’un même processus de polarisation de la chose-Québec, c’est-à-dire du Québec considéré comme chose évidente, réalité allant de soi.

Or, très peu de gens savent vraiment ce qu’est le Québec. On entend souvent des gens dire qu’ils le connaissent très bien et l’aiment profondément. D’autres s’en foutent un peu, et certains vont même jusqu’à dire que le Québec n’existe pas, qu’il s’agit avant tout d’une fiction masquant divers systèmes d’oppression plus concrets comme les rapports de classe, de sexe et de race. D’autres s’opposent à ce relativisme et affirment de façon péremptoire que le Québec se définit aisément par des valeurs communes et évidentes, comme la laïcité ou l’égalité hommes-femmes, qui seraient des éléments constitutifs de l’essence québécoise.

Dans la très grande majorité des cas, que ce soit pour les « détachés » ou les « enracinés », on fait face à une succession fébrile d’opinions lancées avec certitude, qui se retrouvent généralement à n’être que des préjugés, des stéréotypes, des croyances intuitives et sans fondement. Les gens débattent avec virulence, s’insultent parfois, trop souvent, en prenant le Québec comme réponse à tout, ou au contraire comme fausse solution, sans jamais en faire une question.

Rares sont les exemples d’un réel questionnement, d’une problématisation, d’un processus d’auto-réflexivité sur l’existence collective et ses angles morts. Les « sceptiques » et les « dogmatiques », les « postmodernes » et les « conservateurs » s’affrontent sans qu’il n’y ait de place pour la critique élargie de la société québécoise comme fait sociohistorique, traversé par des systèmes de domination multiples, mais aussi par des doutes, des craintes et des aspirations, elles-mêmes imbriquées dans une trajectoire historique à la fois concrète et ouverte.

Jamais on a autant débattu du Québec, et jamais on aura autant oublié la « question nationale », laquelle ne se réduit pas au débat sur l’indépendance, la laïcité, les cours d’histoire ou les rapports complexes entre majorité et minorités. La question du Québec est éminemment sociale, économique, politique, culturelle et écologique; elle ne se laisse pas enfermer dans l’une de ses modalités particulières. On a oublié de se poser la question du Québec, sauf peut-être sous la forme un peu vague et abstrait du « qui sommes-nous? », ou « comment définir le nous? ». Alors que certains se lancent dans des réflexions hasardeuses, d’autres sautent immédiatement aux conclusions avec des formules sûres d’elles-mêmes comme « on est chez nous! », ou « au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».

On a oublié de se poser la question sous l’angle de la temporalité, de la raison pratique et d’une perspective située, c’est-à-dire ancrée dans un territoire et une époque déterminée. D’où venons-nous, et qui a-t-on oublié dans notre histoire? Où sommes-nous rendus aujourd’hui? Quels sont nos principaux défis comme société? Quelles sont nos forces et nos faiblesses, les menaces réelles pour les générations futures et les opportunités qui s’offrent à nous? Enfin, et surtout : où voulons-nous aller au juste? Outre quelques valeurs partagées, quelle est notre vision commune, notre « mission », notre destination collective, et le rôle de chacun et chacune dans tout ça?

Personne ne le sait bien sûr, mais il faudra peut-être réapprendre à se poser ce genre de questions, au lieu de se balancer des idées toutes faites, des platitudes et autres trivialités qu’on nous sert à la télé, à la radio, dans les chroniques de journaux et sur les médias sociaux. Se poser la question, c’est déjà commencer à y répondre, en se donnant la chance de résoudre les défis de l'époque. À l’ère du clash des certitudes, il faudra se remettre à philosopher sur les contradictions et le devenir de la société québécoise, non pas pour la devancer, mais pour éclairer ses problèmes et ses potentialités propres. Comme disait Hegel: « chacun est fils de son temps. Il en va de même pour la philosophie : elle résume son temps dans le domaine de la pensée. » 


mardi 12 février 2019

Notes sur les contradictions du nationalisme contemporain

§1. Le nationalisme n’est pas d’emblée démocratique, ni anti-démocratique, bien qu’il prenne aujourd’hui certaines formes franchement autoritaires.

§2. À l’ère de la montée des droites autoritaires, il devient commun à gauche de rejeter le nationalisme en bloc, en l’associant immédiatement au conservatisme ou à l’extrême droite. Ce réflexe anti-nationaliste, qui cherche à se prémunir contre les dérives droitières, contribue à réduire le nationalisme à sa forme caricaturale. Chaque simplification nourrit son contraire, dans un double processus de guerre culturelle concernant la glorification ou la disqualification de l’identité nationale.

§3. Le nationalisme est foncièrement pluriel, car il revêt des formes multiples à travers les configurations sociales, économiques, politiques et historiques où il prend racine. Le nationalisme peut être plus ou moins égalitaire ou hiérarchique, émancipateur ou fascisant, selon la conjoncture déterminée dans laquelle il évolue. Chaque fois, il tente de répondre aux contradictions de son temps.

§4. À l’époque des identités multiples, la nation ne représente plus la forme prééminente de l’identité collective. Le nation ne constitue plus le socle culturel commun sur lequel repose la reproduction symbolique de la société. La nation ne disparaît pas, mais elle perd sa position de surplomb, entraînant ainsi des réactions polarisées.

§5. Ce décentrement ou déclassement du statut social-symbolique de l’identité nationale est l’un des principaux facteurs de la recrudescence du nationalisme, et des débats identitaires en général. Le nationalisme constitue donc une réponse ambivalente à la crise organique de l’identité collective. Celle-ci a pour corollaire le fait que les tentatives d’affirmation des identités non-nationales sont de plus en plus perçues comme des atteintes à l’intégrité culturelle de l’identité nationale-majoritaire. Ainsi procède l’antagonisme majorité/minorités qui divise l’espace public. Toutes les contradictions sociales deviennent subordonnées à cette division structurelle de l’imaginaire collectif.

§6. Dans cette lutte pour la reconnaissance collective, plus souvent qu’autrement, le nationalisme se retrouve dans une posture défensive, en occupant le rôle du « grand défenseur » de l’identité majoritaire qui se voit assiégée par l’idéologie « diversitaire-multiculturaliste ». Lorsque le nationalisme se détache du projet d’indépendance nationale, ou des revendications démocratiques et sociales (comme dans le cas des nationalismes égalitaristes écossais, catalan ou kurde), il se recroqueville sur l’affirmation culturelle comme refuge ultime de la survivance nationale. Coupé de l’horizon émancipateur et révolutionnaire, il se retrouve donc à jouer, objectivement et fonctionnellement, un rôle conservateur.

§7. Cela nous ramène au premier constat, et donc à la dynamique auto-alimentée de durcissement idéologique du nationalisme qui vise d’abord à se protéger contre les menaces extérieures. La trajectoire nationaliste en contexte dépressif ressemble de plus en plus à une réaction auto-immune qui tend à réifier l’identité nationale face au péril de la déconstruction, l’inclusion, la dissolution, voire le « Grand remplacement ». Au lieu de considérer la nation comme une relation sociale qui réunit des individus au sein d’une même trajectoire historique tendue vers l’avenir et travaillée par les contradictions du passé, la réification conservatrice réduit la nation à une chose plus ou moins figée, un impératif moral ou une essence à laquelle toute la réalité sociale devrait se conformer. Face à la perception d'un « danger mortel » pour l'identité nationale, le nationalisme devient toujours plus réactionnaire, et contribue paradoxalement à sa propre disqualification.

§8. Pour échapper à ce péril d’auto-pétrification du nationalisme, qui s’auto-réifie dans sa lutte à mort contre la gauche diversitaire, le multiculturalisme, l’immigration de masse et l’idéologie mondialiste, il faut au contraire s’empresser à décentrer, refonder, reconstruire et régénérer l’idée nationale sur des bases critiques, humanistes, égalitaires et révolutionnaires.

§9. L’objectif du « nationalisme démocratique » est double. D’une part, il s’agit de couper l’herbe sous le pied du nationalisme conservateur en contestant son hégémonie sur ce thème hyperstructurant de l’espace public. Bref, il faut briser le monopole du conservatisme sur l’identité culturelle majoritaire. D’autre part, il s’agit de réhabiliter le potentiel subversif, égalitaire et émancipateur du projet national. Le nationalisme, lorsque articulé à une logique anti-autoritaire, féministe et décolonisatrice, peut servir de tremplin à la reconquête de la capacité de décider, l’articulation des revendications de justice sociale, la régénérescence de la démocratie, et l’auto-institution de la société. Face au récit dépressif de la conservation, il faut opposer le grand récit de la refondation démocratique, élevée à l’échelle nationale. L’intuition de cette idée se trouve dans le nom d’un parti de gauche mexicain: le Mouvement de régénération nationale.

§10. À l’heure du rétrécissement-durcissement de l’identité nationale, il s’agit de complexifier, d’élargir, de pluraliser ses significations afin de décloisonner le projet national. Contre la tendance à l’auto-ringardisation, il s’agit de renouveler et surtout de démocratiser l’appartenance nationale au-delà des prémisses étroites du laïcisme intransigeant. Un nombre croissant d’individus et de groupes sociaux pourraient dès lors s’identifier à cette représentation collective, sans faire violence à leur propre identité ou expérience vécue.

§11. Le nationalisme démocratique vise à démocratiser la Nation, à la rendre davantage perméable à la complexité sociale du présent, dans un processus de reconnaissance mutuelle qui n’exige pas de se débarrasser de ses « particularités » pour être enfin reconnu par l’« universel ». Il n’y a pas de réconciliation possible lorsque le grand Autre exige de se départir de la représentation de soi pour être reconnu comme un membre à part entière de la société. Si l’« universel concret » de la Nation est incapable d’embrasser la complexité sociale, c’est que cette réalité échoue à intégrer les contradictions en son sein, et ne peut continuer à exister qu’en niant ce qui n’est pas elle.

§12. Face à cette simplification de l’identité nationale qui la condamne à l’impuissance du ressentiment, il est impératif de régénérer cette idée pour qu’elle redevienne une réponse concrète et vivante aux enjeux de l’époque. Cela suppose que le nationalisme redevienne critique, c’est-à-dire sensible à ses propres angles morts, aux rapports d’oppression, aux multiples formes de domination qui irriguent la réalité sociale. Mais la critique, loin d’être une simple négation de la domination, doit parvenir à dénicher les potentialités de transformation empêchées au sein de la réalité nationale, et du monde social en général. Comme disait Marx, le principe premier du nationalisme critique-démocratique est la « prise de conscience, clarification opérée par le temps présent sur ses propres luttes et ses propres aspirations. C’est là un travail et pour le monde et pour nous. Il ne peut être que l’œuvre de beaucoup de forces réunies. »1

§13. Les nationalistes n’ont fait qu’interpréter la nation de différentes manières, ce qui importe maintenant, c’est de la transformer. La nation sera démocratique, ou elle ne sera plus; elle doit maintenant choisir entre la régénération et la putréfaction.


 


1 Karl Marx, Lettre à Ruge, mars 1843.

dimanche 16 décembre 2018

SVP, épargnez-nous d'un Pacte par le haut avec Legault!

Le comité scientifique du Pacte pour la transition fait fausse route en exigeant que la nouvelle révolution énergétique "devrait être pilotée directement par le cabinet de M. Legault". Certes, il nous faut un plan de transition sérieux et vigoureux, mais l'appel au "Léviathan climatique" pose trois problèmes dans ce cas précis: compétence, légitimité et viabilité.

1. Compétence: L'idée "que le cabinet du premier ministre devienne le grand maître d’oeuvre des actions concertées de l’ensemble des politiques" semble un peu farfelue compte tenu du gouvernement actuel. Pensez-vous sérieusement que Legault et son entourage soient les personnes appropriées et compétentes pour instaurer un "budget carbone" et assurer la "cohérence" des actions gouvernementales en matière de transition énergétique?
Qui plus est, Legault a décidé de ne pas signer le Pacte pour la transition, et n'a pas pris d'engagements concrets en ce sens. Certes, une bonne partie de la Révolution tranquille a été l'oeuvre de Jean Lesage et de quelques grands technocrates dans l'appareil d'État, mais croyez-vous que plaquer ce modèle dans le contexte actuel, avec un parti complètement déconnecté sur le plan environnemental, pourra mener à bien ce chantier? Cela risque plutôt de ressembler à une "transition tout croche".

2. Légitimité: Admettons que le cabinet du premier ministre soit bien conseillé par un groupe d'experts qui lui préparent une feuille de route solide, et que Legault décide de l'appliquer tel un chef d'entreprise éclairé par son conseil d'administration. Croyez-vous que ce processus serait légitime du point de vue démocratique? Rappelons ici que le Pacte pour la transition est une campagne de communication publique initiée par Dominic Champagne qui a rassemblé une foule de vedettes et de personnalités pour avoir un large impact médiatique et remettre la question écologique dans l'espace public. Sur ce point, c'est réussi.

Cela dit, qui a nommé ce comité scientifique du Pacte pour conseiller M. Legault et lui donner les pleins pouvoirs en matière de transition énergétique? Bien que le Pacte ait été signé par 254 245 personnes en date d'aujourd'hui, celui-ci a-t-il plus de légitimité que les 1 509 455 personnes qui ont voté la CAQ lors des dernières élections? L'échec à obtenir un million de signatures est le signe que les campagnes lancées par une poignée de vedettes n'ont pas la capacité de fournir une base solide et organisationnelle pour soutenir un mouvement social dans la durée.

Enfin, pourquoi vouloir à tout prix piloter une transition "par le haut", alors qu'il existe déjà le Front commun pour la transition énergétique qui rassemble une soixantaine d'organisations syndicales, écologistes, communautaires, citoyennes et agricoles, avec un manifeste beaucoup plus robuste et la possibilité de coconstruire une transition énergétique à partir des ressources existantes au sein de la société civile? Sans doute que l'État aura un rôle important à jouer dans la transition, mais le fait de vouloir procéder d'abord par un processus top down qui court-circuite les autres initiatives me rend mal à l'aise. Tout se passe comme si les "élites" du mouvement environnementaliste, croyant encore à la logique de concertation et du "ni gauche, ni droite", voulaient s'allier aux élites politiques et économiques pour propulser au plus vite une transition énergétique qui sera d'abord basée sur l'initiative de l'État, des entreprises et des petits gestes individuels.

3. Viabilité: À l'heure du soulèvement des gilets jaunes, du mouvement Extinction Rebellion, et du phénomène Greta Thunberg, une ado de 15 ans qui est en train d'organiser une "grève scolaire pour le climat" qui commence à se diffuser dans plusieurs pays,
il semble que nous soyons déjà rendus ailleurs dans la prise notre conscience, et que nous avons un urgent besoin de renouveler notre répertoire d'actions collectives. Outre la désobéissance civile, les blocages et la grève générale pour le climat (Earth Strike) qui se prépare pour septembre 2019, l'une des principales demandes liées à la transition touche la refonte des institutions politiques. Alors qu'Extinction Rebellion préconise une "assemblée citoyenne nationale" pour superviser les changements entrepris par le gouvernement, les gilets jaunes demandent la mise en place d'une assemblée constituante pour refonder la République. C'est déjà un peu mieux qu'une transition énergétique pilotée par un cabinet de premier ministre entouré d'une poignée d'experts.
 
Somme toute, si cela semble hors de propos à première vue, c'est parce que la transition est encore souvent perçue comme une affaire technique qui doit opérer un changement au niveau industriel, fiscal, de reconversion des bâtiments, des infrastructures de transport et d'énergie. Or, si la transition inclut tout cela, elle représente beaucoup plus, soit une transformation en profondeur des structures politiques, sociales et économiques. Une transition qui laisserait intact les structures du gouvernement représentatif, du capitalisme et de la logique de croissance infinie est un mythe dont nous n'avons plus le luxe d'adhérer à cette étape-ci de notre histoire. Bien sûr, nous devons amorcer la transition à partir d'où nous sommes, à l'intérieur du système et des contradictions existantes, mais tout tentative de faire une transition en douceur, dans le consensus, sans remise en cause des privilèges de l'oligarchie, ne sera pas viable à court, moyen et long terme.

Cela peut sembler un peu "radical" et déconnecté du contexte québécois de 2018, mais le Québec, s’il n’est pas encore complètement réveillé, pourrait le devenir assez rapidement quand la prochaine grande crise financière, catastrophe écologique ou mesure gouvernementale impopulaire va nous toucher. Je n’ai pas encore de contre-proposition concrète à faire au Pacte, mais une chose devient plus claire à mon esprit: nous faisons face à deux perspectives stratégiques sur la transition.
Il y a d'une part la transition énergétique technocratique, dirigée par le haut, c'est-à-dire par l'État, les grandes entreprises, les industries gazières et pétrolières, et les écolos comme Nicolas Hulot, Steven Guilbeault ou Dominic Champagne qui essaient "changer les choses de l'intérieur" en influençant des gouvernements néolibéraux en perte de légitimité, en toute sincérité et naïveté. Cette transition , prônée par le Pacte sous une mouture social-démocrate, n'est plus viable à l'heure actuelle; une transition sans réel ancrage social et territorial, qui serait pilotée par un gouvernement médiocre qui n'a pas l'écologie au centre de sa vision, est vouée à l'échec dès le départ.

Cela nous amène à l'autre transition, citoyenne et démocratique, ancrée dans le mycélium des initiatives citoyennes, syndicats, groupes écologistes grassroots, projets d'économie solidaire, mouvements contestataires, innovations sociales, groupes communautaires et comités citoyens mobilisés dans leurs communautés. Cette transition radicale et bottom up, qui s'amorce déjà dans les quartiers, villages et municipalités rebelles qui essaient de prendre un virage participatif et écologique, est destinée à prendre le relais des initiatives des élites médiatiques, économiques et politiques qui auront échoué à accomplir leur tâche historique. Si cette transition citoyenne est toujours largement invisible, car invisibilisée par le système médiatique ou de belles grandes campagnes de vedettes, elle s'organise en ce moment dans des assemblées de cuisine, la construction d'alliances et de réseaux beaucoup plus solides et ancrés dans les territoires.

Cette transition citoyenne, esquissée dans le Front commun pour la transition énergétique, n'est pas l'affaire de quelques individus éclairés qui tentent de faire entendre raison à Legault, en essayant de lui faire faire quelques pas dans la bonne direction. Elle est accompagnée de critères qui, au-delà de la réduction des GES, aspirent à une "refonte du rôle de l'État et de l'intervention publique", et exigent de demeurer critique face aux technologies émergentes, intégrer des analyses systémiques en termes de rapports de pouvoir, respecter les droits humains, réaliser une transition juste pour les communautés, travailleurs et travailleuses, et surtout, surtout, de démocratiser la transition.

Enfin, il est urgent de reconnaître une responsabilité commune mais différenciée à la crise organique actuelle, car si la crise écologique et le possible effondrement civilisationnel va toucher tout le monde, ce n'est pas tous les individus, groupes sociaux, communautés et peuples qui seront affectés de la même façon. Des personnes issues de groupes défavorisés, les peuples autochtones et plusieurs pays du Sud global vivent déjà dans des conditions de vie atroces, tandis que certains membres du 1% peuvent déjà faire sécession du monde commun pour sauver leur peau. Par exemple, Guy Laliberté peut certes signer le Pacte pour la transition, mais cela ne l'empêche pas de se construire une villa de luxe autosuffisante à 20M$US dans une île du Pacifique pour se préparer à l'effondrement en toute sérénité.

Face aux tentations de survivalisme individuel et bourgeois, nous devons dès maintenant organiser un survivalisme collectif par la reconstruction des infrastructures sociales, alimentaires et énergétiques qui nous permettront d'opérer la transition ensemble, dans la solidarité et la justice sociale. Et cette transition là, ce n'est pas l'État qui va nous la donner; c'est à nous de l'arracher aux pouvoirs publics et de s'organiser directement dans nos milieux de vie, milieux de travail, associations, villes et campagnes.

Notre vision historique du changement social, laquelle est crucialement en panne alors qu'il serait impératif de la réactiver, est encore structurée par l'imaginaire de la Révolution tranquille. Celle-ci, qui a plusieurs bons côtés qu'il faudra sauver dans la construction d'un nouveau modèle social, a néanmoins l'inconvénient majeur de nous avoir fait entrer dans la modernité capitaliste par le biais d'élites politiques éclairées, et d'avoir mis en place les conditions de consolidation de la société de consommation. Faire le deuil de cette Révolution, et de cette société qui arrive à son terme, est la condition pour imaginer dès maintenant les contours de la prochaine révolution, qui sera constituée par l'émergence d'alternatives de résiliences, des résistances, des réformes radicales, et surtout des ruptures telles que nous les avons jamais vécu dans le confort de nos foyers.

Cela est certes très angoissant, ou comme le dirait mon amie Maude Prud'homme, c'est angouissant, à la fois terriblement angoissant et réjouissant. C'est de cette émotion complexe qu'il nous faudra partir pour être capables de penser et d'affronter avec sincérité les calamités des temps présents.


Crédits: Gilles Caron, image tirée de l'exposition Soulèvements de Georges Didier-Huberman

samedi 27 janvier 2018

9 thèses sur la CAQ, la vie ordinaire et la métathèse

Les gens semblent terrassés par le dernier sondage qui prédit un gouvernement majoritaire de la CAQ, mais cette nouvelle permet d'éclaircir les tendances lourdes au Québec et les perspectives stratégiques pour renverser la situation.

§1 De toute évidence, la CAQ surfe sur la vague d'insatisfaction et incarne une nette volonté de changement face aux Libéraux qui ont perdu leur crédibilité à s'occuper des « vraies affaires » (insatisfaction à 75%). Elle ramasse les demandes insatisfaites autour d'un signifiant vide, Legault, qui n'a pas besoin d'ouvrir la bouche pour dominer les sondages. Legault règne d'autant mieux que la majorité continue à croire qu'il pourra régler toutes ses demandes pressantes comme par magie : accès à un médecin de famille, réduction des temps d’attente aux urgences, accès aux centres de la petite enfance, création d’emplois, réduction des impôts, maintien de l’équilibre budgétaire, etc.

§2 La population ressent les coups durs de l'austérité, elle veut avoir accès à des services publics de qualité (santé, éducation, garderies), mais elle est endettée et ne veut pas payer plus d'impôts. Elle veut protéger la « langue française et de la culture québécoise » (comme le PQ), elle veut le « partage de la richesse et la protection de l’environnement » (comme QS), mais elle est surtout concernée par des préoccupations immédiates. Bref, il y a toujours une forte volonté de trouver le « bon gestionnaire » pour s'occuper des finances publiques, pour redresser une entreprise qui va mal, pour remettre la maison familiale en ordre. Les gens ne veulent pas l'austérité, mais ils souhaitent toujours le même genre de leaders qui leur fourniront ce régime minceur.

§3 La situation actuelle est marquée par un haut niveau de dépolitisation, propice à un scénario populiste à la Trump : insécurité économique et culturelle, mépris de la classe politique, volonté d'un leader fort pour faire le grand ménage. Cette insécurité se caractérise par une véritable peur face aux « changements significatifs » qui impliqueraient une rupture avec le statu quo : souveraineté, transition écologique, redistribution massive de la richesse, changement des modes de vie, ouverture d'un processus constituant pour refonder la démocratie, etc. Ainsi, les gens veulent à la fois un changement de gouvernement et le statu quo. C'est le signe même d'un conservatisme profondément enraciné depuis une vingtaine d’années, et amplifié par l'instabilité croissante du monde. Les classes moyennes précarisées, qui tiennent toujours à préserver leur acquis et leurs modes de vie, ne veulent pas un véritable changement sociopolitique qui augmenterait l'incertitude sur le plan individuel et collectif.

§4 Le Québec, comme la plupart des sociétés occidentales d'ailleurs, est moins xénophobe que « cambiophobe ». Ce n'est pas la peur des étrangers qui domine, mais le peur du changement (du latin cambiare) qui se manifeste de différentes manières. Comme le souligne Mathieu Bélisle dans son dernier essai : « la domination de vie ordinaire constitue au Québec un fait massif, absolument déterminant, un fait non nul ne peut faire l'économie, aussi bien ans la conduite des affaires que dans l'écriture d'une oeuvre. » Si les gens peuvent apprécier certaines formes de nouveauté (innovations technologiques, condos, nouvelles téléséries), ils ne veulent pas être bousculés dans leurs habitudes; ils veulent la tranquillité, le bien-être, ne pas être dérangés. « Qu'est-ce que le pays de la vie ordinaire? C’est un pays gouverné par l’habitude, où chacun vaque à ses affaires sans s'inquiéter de rien, tout à la certitude que demain sera pareil à hier, un pays où rien ne se transforme ni ne disparaît vraiment, où les événements ont toujours, par quelque côté, un air de déjà-vu, tant le cours de son histoire, comme celui du grand fleuve qui traverse son territoire, semble n'accuser aucune variation. »

§5 Dans ce contexte historique, il n’est guère étonnant que le PQ stagne; son projet politique né dans la période d’effervescence de la Révolution tranquille ne suscite plus l’enthousiasme, malgré une partie d’irréductibles fidèles qui gardent une lueur d’espoir. Il n’est pas plus surprenant que la gauche plafonne à 10%, car ce qu’elle propose est un projet de transformation sociale, même si au fond elle ne fait que réanimer les aspirations brisées d’une Révolution tranquille inachevée. Au-delà des questions de financement, de la mobilisation militante, des communications publiques et des stratégies électorales, c’est bien la « panne des grands récits » et le conservatisme ambiant qui bloquent structurellement toute tentative de changement, à court et moyen terme. L’insatisfaction face aux libéraux, le dégoût de la politique - source de divisions et de chicanes - pousse les gens à vouloir un « changement sans changement », un leader sans vision, un ménage rapide qui pousse la poussière sous le tapis, bref, un gouvernement médiocre pour préserver les bases culturelles d’une vie ordinaire.

§6 Deux facteurs déterminants pourraient changer la donne politique après 2018. Sur le plan socioéconomique, la dégradation des conditions matérielles d’existence, engendrée par l’aggravation des mesures d’austérité ou une possible crise (explosion de la bulle immobilière, crise financière), pourrait créer un contexte historique favorable au besoin partagé d’un changement significatif. Une masse critique serait alors plus ouverte à une réforme radicale du modèle de développement, c’est-à-dire une modification substantielle des bases institutionnelles de la société. Le statu quo ne serait plus le garant d’une certaine sécurité ou d’une protection face à l’inconnu, comme c’est le cas actuellement. L’éternelle reproduction du présent deviendrait une impossibilité pratique, voire la principale cause de la souffrance vécue par une majorité de la population. Tant que les gens voudront préserver l’ordre établi face aux ruptures nécessaires pour assurer la pérennité du monde, les « forces du changement » resteront coincées sous leur plafond de verre.

§7 Néanmoins, attendre tranquillement une bonne crise favorise l’attentisme et la politique du pire, tout en laissant la porte ouverte aux forces réactionnaires, autoritaires et xénophobes qui pourront profiter de la crise en radicalisant la « cambiophobie » ambiante. Si une crise générale brise l’extrême centre, elle ouvre la voie tant à la gauche qu’à l’extrême droite. Cela signifie qu’il serait périlleux de rester les bras croisés, pendant que la CAQ épuise la force de réserve du statu quo et du capitalisme néolibéral. La lutte à mener n’est donc pas strictement électorale, car au-delà des tentatives pour faire quelques gains à l’intérieur ou l’extérieur de Montréal (QS), et des tactiques et sorties surprises pour éviter la catastrophe (PQ), c’est bien la quête de l’hégémonie culturelle qui devient le combat névralgique. Certes, la période électorale amène son lot d’impératifs à court terme, mais la bataille imminente ne doit pas masquer la guerre à mener, soit la lutte idéologique qui doit prendre appui sur le sens commun pour le réformer. La gauche a certes été habile pour déconstruire quelques préceptes du néolibéralisme, qui n’a plus une grande crédibilité; même l’austérité n’est plus vantée comme une bonne façon de gouverner. De même, on aura beau convaincre les gens que le fédéralisme n’est pas un bon régime et que l’indépendance a plusieurs avantages à ne pas négliger, cela ne suffit pas à renverser la tendance. Cette catéchèse peut certes convaincre l’intellect, mais c’est le coeur des gens qu’il faut gagner. Certes, la pédagogie est importante, mais au-delà des stratégies de communication ou d’une patiente éducation - qui prennent pour acquis que la « vérité » a déjà été trouvée et qu’il suffirait de bien la propager - c’est la reconstruction de récits collectifs et d’une conception partagée du devenir historique qui doit être entreprise.

§8 Comment dépasser la logique de la vie ordinaire, et affronter les dangers qui mettent en péril sa tranquillité et son indifférence? Comment reconstruire un grand récit collectif, ancré dans un passé où gît encore des promesses inaccomplies, et qui ouvre sur un avenir commun qu’il faut dès maintenant rebâtir pour assurer la suite du monde? Comment créer un dégoût face à l’inaction, une critique radicale du statu quo, mais surtout donner le goût de la Transition, de l’émancipation individuelle et collective, de la nécessaire résilience locale et nationale pour protéger nos communautés contre les multiples crises qui minent l’horizon? Comment appeler une « Renaissance », d’une refondation des bases sociales, économiques et politiques de notre monde, sans sombrer dans les récupérations crasses du Make our country great again? Sous les discussions ordinaires et les analyses superficielles des sondages d’opinion, il faut sonder les profondeurs de la culture, de la vie commune, des angoisses et des dénis collectifs, des significations imaginaires qui inhibent ou favorisent les possibilités du changement social.

§9 Le terme technique pour désigner la peur du changement est la « métathesiophobie », du grec metáthêsis qui signifie changement ou « permutation ». La peur du changement, inscrite dans la condition humaine et s’exprimant à divers degrés à travers les individus, les groupes, les sociétés et l’histoire, est exacerbée par l’accélération du rythme de vie, des crises et des périples de l’époque. Par le fait même, il faut identifier les conditions de possibilité d’une « métathèse », soit une réorganisation générale, une métamorphose globale, une auto-institution imaginaire de la société. Cela nécessite de désactiver les mécanismes d’inhibition qui freinent l’audace, la créativité, les luttes fécondes et l’imaginaire radical, c’est-à-dire la capacité d’amorcer une régénérescence culturelle et démocratique. Ce n’est pas le grand retour à un passé révolu, mais le saut de la liberté, la ligne du risque d’une collectivité à défricher.
 
Photo : Jacques Nadeau Le Devoir

dimanche 14 janvier 2018

Visage, autrui et amitié, entre Facebook et démocratie

Présence, visage, voix, langage non verbal, interprétation des émotions d’autrui: autant d’éléments indispensables à la conversation, la compréhension mutuelle, et la délibération démocratique. Davantage que le partage d’informations et l’expression d’opinions via des moyens de communication, c’est bien la parole et la capacité d’écoute qui sont au fondement de la démocratie. Comme le note l’historien de la démocratie athénienne Moses Finley, « le monde grec était fondamentalement un monde de la parole et non de l’écriture »1. Il en va de même pour les communautés non occidentales qui ont exercé diverses formes de « démocratie par consensus », où les décisions étaient prises collectivement après une patiente circulation de la parole parmi les gens concernés.

Or, à l’heure où nous côtoyons physiquement nos proches (ami·e·s, famille et collègues), mais où nous nous informons, échangeons et débattons dans un espace public médiatisé par les technologies numériques, l’écriture, l’affirmation de soi et l’assertion catégorique viennent progressivement se substituer à la parole partagée. Les différents discours circulent et résonnent toujours plus forts, mais ils ne sont pas incarnés par des personnes en face de nous, dont nous pouvons voir le visage et interpréter les nuances en fonction du ton et du timbre de la voix, des signes corporels, du contexte, des intentions et des affects d’autrui.  Paradoxe : alors que Facebook permet d’étendre considérablement nos réseaux « d’amis » et de nous mettre « face à face » dans l’espace virtuel, il efface progressivement le visage d’autrui qui me regarde et me parle, dans la relation Je-Tu et l’intersubjectivité concrète. Conséquence : les vertus civiques se dégradent, les liens sociaux s’effritent et la confiance diminue entre les individus et différents groupes.

Évidemment, ce phénomène n’est pas le résultat exclusif des médias sociaux, car plusieurs facteurs peuvent contribuer à la plus ou moins grande « santé démocratique » de l’espace public : inégalités sociales, transformations culturelles, éducation lacunaire, insécurités et crises de toutes sortes, etc. Mais il est un peu naïf de croire que les technologies de communication ne seraient que de simples « outils » dont il faudrait faire bon usage. D’une part, Facebook est conçu pour nous rendre accroc à cette interface, que ce soit par les notifications, les commentaires et la validation sociale par les likes, la régulation algorithmique du fil d’actualités, des jeux addictifs, et toute une série d’incitatifs plus ou moins déguisés qui permettent d’activer notre circuit de récompense et stimuler notre niveau de dopamine. D’autre part, ce média social constitue en fait une « médiation sociale », c’est-à-dire un rapport social qui structure nos rapports aux autres, au monde et à nous-même. La subjectivité ne se rapporte pas aux autres « directement », par la parole et la conversation synchrone, mais par une communication asynchrone qui structure autrement nos attentes, nos désirs, nos attitudes et nos formes d’expression. Il ne s’agit pas de diaboliser outre mesure cette technologie qui peut présenter plusieurs avantages sous de nombreux aspects, mais de bien comprendre les effets induits ou favorisés par cette nouvelle manière de débattre en société.


Les médias sociaux accélèrent la circulation des informations et des idées, ils amplifient les dynamiques sociales et les réponses affectives qui existent déjà dans le monde «hors ligne». Ainsi, les médias sociaux constituent un miroir grossissant ou un reflet plus ou moins déformé de la réalité sociale. Mais ils la structurent aussi en retour, dans un rapport dialectique où les rapports sociaux déterminent l’usage des technologies numériques, qui déterminent à leur tour les pratiques de communication et les relations entre les individus dans le monde social. Qui plus est, Facebook va bientôt modifier notre accessibilité au contenu de la sphère publique. En effet : « Votre Facebook devrait prochainement se remplir de visages familiers : le plus grand réseau social du monde a annoncé, jeudi 11 janvier, une refonte de son fil d’actualité, la page d'accueil où les utilisateurs voient les nouvelles publications. Il donnera désormais la priorité aux contenus partagés par la famille et les amis, assure Facebook, au détriment des marques, médias et autres pages. C’est la plus importante refonte de la façon dont le site présente ses contenus depuis plusieurs années. "Vous verrez moins de contenus publics comme des publications d’entreprises, de marques et de médias", a expliqué le cofondateur et PDG du groupe, Mark Zuckerberg »2.

Or, comment délibérer sur les affaires publiques si nous devenons moins exposés à ce qui se passe dans le monde extérieur à nos « familles et amis »? Et comment peut-on « faire société » si chaque personne s’enferme plus ou moins volontairement dans sa « bulle informationnelle », ses groupes affinitaires et ses « chambres d’écho » qui nous renvoient constamment les images et les discours que nous voulons entendre, qui correspondent toujours plus à nos valeurs et nos préférences? Plus fondamentalement, quel est le sens de l’amitié, et quelle est sa signification pour la démocratie?
 

Aristote disait que la communauté politique repose sur la philia, c’est-à-dire l’amitié entre personnes d’une même cité. Outre l’amitié utilitaire (basée sur le partage d’intérêts communs) et l’amitié hédoniste (basée sur le plaisir partagé), il y a l’amitié vertueuse. Comme le souligne Christophe Perrin dans un texte fort intéressant sur la philia chez Aristote : « Supérieure à ces deux premières espèces d’amitié imparfaites, il existe pour Aristote une amitié excellente, l’amitié fondée sur la vertu : « la parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons et ils sont bons par eux-mêmes ».L’amitié parfaite s’avère l’amitié entre pairs. Les hommes de bien, chez qui elle se noue exclusivement, sont en effet amis lorsqu’ils sont aussi vertueux l’un que l’autre et lorsqu’ils ont les mêmes vertus. Cette égalité constitue la source même de leur relation. Leurs volontés, leurs actes et leur attachement sont alors semblables. La vertu étant une disposition qui rend bon ce dont elle est la vertu, et l’amitié, un attachement réciproque et manifeste qui consiste à vouloir du bien à une personne, lorsque deux hommes vertueux sont amis, ils se veulent du bien, mutuellement – il y a donc réciprocité [...] Il y a donc amour de la personne pour elle-même, et non pour ce qu’elle possède ou procure – chacun veut donc pour l’autre la même chose, c’est-à-dire la vertu - et au même degré. Ainsi l’amitié fondée sur la vertu repose de part en part sur l’égalité, une égalité de volonté, de caractère, de disposition et d’action. »3 

L’amitié entre pairs ne se retrouve pas seulement entre personnes qui partagent des intérêts, des valeurs, des préférences ou des croyances communes, mais entre des individus égaux qui partagent certaines dispositions éthiques, des vertus morales et civiques. Cela nous permet donc de penser, par contraste aux amitiés privés dont Facebook fait l’apologie, la possibilité d’une amitié civique, c’est-à-dire des liens d’attachement et des dispositions qui favorisent de bonnes relations entre concitoyens et concitoyennes. Plus que la civilité (savoir vivre, courtoisie et respect mutuel), et le lien « vertical » du civisme (respect pour la collectivité et ses lois, sens du devoir et dévouement pour l’État), l’amitié civique est ce qui rend possible à la fois l’égalité et la réciprocité, bases de la coopération, de la communication non-violente et d’une délibération publique inclusive. Comme le souligne Aristote : « l’amitié est une forme d’égalité comparable à la justice. Chacun rend à l’autre des bienfaits semblables à ceux qu’il a reçus. » Enfin, c’est bien sur ce plan précis que Facebook et les technologies numériques en général affectent négativement la dynamique de l’espace public, la capacité de délibérer et la possibilité même de la démocratie; les médias sociaux contribuent à accélérer la privatisation de l’existence et des amitiés, au lieu de nourrir et de favoriser l’amitié civique.

Le modèle de l’amitié privée devient ainsi le modèle des relations sociales en général; nous considérons de plus en plus les autres individus et simples connaissances dans une logique d’affinités (d’intérêts, de valeurs et de préférences individuelles). Et lorsque le désaccord survient, c’est plutôt la logique antagonique ami/ennemi qui prend le dessus : la réaction devient alors d’aimer ou de haïr les propos des autres, de louanger ou de blâmer spontanément les idées, personnes, événements et actions qui suscitent en nous un affect de joie, d’indignation, de colère ou de rire. Sur le plan politique, les individus branchés sur les médias sociaux auront donc tendance à interagir toujours plus sur un modèle affinitaire, lequel favorise la pensée de groupe, l’appréciation ou le rejet des autres sur la base des critères culturels, moraux, identitaires ou autres. Nul ne sert de s’étendre sur les multiples effets négatifs qu’il est facile d’identifier en observant les interactions sociales dans le monde numérique; mais nous devons absolument réfléchir aux conditions pratiques, technologiques et sociales pour reconstruire ou plutôt retisser des liens de confiance au-delà de nos amitiés privées. Ainsi, nous faisons nôtre cette idée simple et profonde d’Aristote : « l’objet principal de la politique est de créer l’amitié entre les membres de la cité ».

Encore plus qu’une citoyenneté numérique, nous avons donc cruellement besoin d’une citoyenneté incarnée.Nous avons besoin de nous voir en chair et en os, d’assurer une présence dans l’espace public physique, de nous rassembler, de parler en personne avec des personnes issues d’autres groupes, clans, familles et communautés, pour ne pas s’enfermer dans le monde numérique qui enveloppe toujours plus le monde social avec sa propre logique. Cela ne veut pas dire qu’il suffit de se déconnecter de Facebook ou d’Internet, de façon définitive ou ponctuelle ; il s’agit plutôt de se reconnecter aux autres, de réapprendre à discuter, débattre, délibérer et écouter, d’examiner de façon réflexive ses propres notions préconçues et ses convictions, non pour les abandonner au profit d’une tolérance mièvre ou du respect d’une liberté d’expression abstraite, mais pour préserver les bases pratiques de la coopération citoyenne. Bien sûr, le monde social est traversé par des intérêts en opposition, des relations de pouvoir et de domination, que ce soit au niveau systémique, institutionnel, culturel et interpersonnel, que ce soit entre classes, hommes et femmes, majorité et minorités, etc. Mais au-delà de la critique des rapports de domination, il faut aussi agir simultanément sur un autre plan pour éviter que l’hypertrophie de la critique amène l’atrophie d’autres capacités tout aussi importantes pour la vie sociale et politique.

En d’autres termes, il faut développer avec la même intensité des formes de réciprocité, de communication non-violente, ainsi que des dispositions éthique et civiques qui seront nécessaires à la création d’une véritable démocratie participative, délibération, directe et inclusive. Cette exigence morale et politique s’adresse encore plus aux milieux militants, qui ont pour double fonction de critiquer les formes d’exploitation, d’oppression et de domination afin de paver les chemins de l’émancipation, mais également de développer dès maintenant les capacités individuelles, sociales et délibératives qui seront essentielles pour vivre dans une nouvelle société libérée des injustices systémiques.

Sans cette double exigence, qui implique de cultiver à la fois deux dimensions de notre personnalité et de nos interactions sociales (l’esprit critique et l’écoute, la lutte et la coopération), un seul pôle prendra le dessus en inhibant l’autre, la lutte acharnée détruisant les bases de la coopération, la tolérance excessive anesthésiant la critique des pratiques sociales problématiques. Il s’agit certes d’un défi immense, qui consiste à tenir ensemble deux impératifs sous tension, voire contradictoires; mais la transformation sociale, si elle doit mener à la démocratie, doit veiller à préserver ses propres conditions de possibilité. Voilà énoncé, de façon un peu sinueuse, un argument en faveur de l’amitié civique.


1 Moses Finley, Démocratie antique et démocratique moderne, Payot, Paris, 1976, p. 65-66.
2 https://www.francetvinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/facebook/facebook-va-mettre-en-avant-les-amis-et-la-famille-au-detriment-des-autres-pages-sur-son-fil-d-actualite_2557945.html
3 Christophe Perrin, « Égalité et réciprocité : les clés de la philia aristotélicienne », Le Philosophoire, no. 29, 2007 p. 265.

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...