vendredi 17 mai 2019

Divagations sur le temps qui nous échappe

Le temps est par essence irréversible; il en va ainsi pour le temps objectif et abstrait mobilisé par la science et calculé par les horloges, le temps social dont l'épaisseur historique prend toujours la forme d'un processus qui va du passé vers l'avenir, et le temps vécu, que ce soit à l'échelle de la journée, de la semaine, ou de la trajectoire d'une vie entière. Le temps cosmique, social et vécu nous tire inexorablement vers l'après.

Néanmoins, le temps n'est pas un simple progrès linéaire et continu; il implique des répétitions et des recommencements, il est formé de dilatations et d'accélérations, il y a des périodes pauvres en événements et d'autres moments de l'existence extrêmement denses, que ce soit à l'échelle personnelle ou collective.

Il y a aussi des régressions et des "retours en arrière", ce qui semble contredire l'essence du temps qui est toujours tourné vers l'avant. Le temps est ponctué, il implique des décisions, des superpositions, des bifurcations, des surgissements. Le temps, bien qu'il semble à première vue comme le long fleuve du monde qui coule toujours à la même vitesse, est en réalité un magma créatif dont nous sous-estimons les immenses potentialités. Le temps concret, le temps historique, le temps de l'art, le temps des rencontres et des projets, le temps de la nature elle-même, tous ces temps sont d'une prolifique richesse, ils débordent largement la conception homogène et vide du temps newtonien.

Or, notre rapport au temps aujourd'hui oscille bien souvent qu'autrement entre l'anxiété et la routine, l'adrénaline et l'épuisement. Ces quelques méditations me font penser au fait que pour changer la société, il faudrait aussi changer notre rapport au monde et aux autres, et par le fait même notre rapport au temps. Il faut questionner les relations de pouvoir et d'aliénation imbriquées dans nos rapports au temps, questionner l'ordre temporel dominant, lequel n'a rien de naturel bien qu'il semble aller de soi, du fait que nos vies sont rythmées et constituées en bonne partie par sa dynamique.

Il faut aussi dégager au sein de nos vies de nouvelles relations au temps, et libérer le temps à l'échelle collective: réduction du temps de travail, extension des congés, années sabbatiques pour tous, revenu de base ou salaire à vie, dotation inconditionnelle d'autonomie. Qui plus est, il faut penser dès maintenant aux multiples usages du temps libéré, aux articulations entre le temps qui sera dédié aux activités de production, de reproduction sociale, de loisirs, d'études, de la vie culturelle et politique. Car même dans une société libérée du travail abstrait et des rapports d'oppression, il faudra encore vivre, manger, fabriquer des choses, cultiver, bâtir, s'entraider, discuter, rêver, et donc apprendre à passer son temps, à bien répartir celui-ci entre les multiples sphères de l'existence.

Décider comment je dois mener ma vie, c'est accorder davantage de valeur à certaines choses qui importent à mes yeux, et donc consacrer du temps en ce sens plutôt qu'à autre chose. Décider ensemble comment nous devons orienter le devenir de la société, c'est d'abord et fondamentalement réfléchir sur ce qui vaut la peine d'être fait à l'échelle sociétale, sur l'énergie, le temps et les ressources qui doivent être investies en fonction de nos aspirations communes.

Le temps, s'il apparaît parfois comme une ressource renouvelable qui se régénère à mesure qu'il passe, est par nature une ressource rare, une denrée périssable; l'heure qui vient de passer est perdue à tout jamais. Whitehead définissait le temps comme un "périr perpétuel", comme un flux qui meurt et renait à chaque instant. Cela nous ramène donc au point initial, sur la nature irréversible du temps, sur sa rareté ontologique, qui nous ramène à la finitude de l'existence.

Je réfléchis à tout ceci, car notre rapport au temps, dans la conjoncture actuelle, m'apparaît comme manqué, atrophié, mutilé. L'urgence climatique contraste avec l'attente que quelque chose se passe, l'urgence cohabite avec le sentiment que rien ne change, et que tout va pourtant trop vite. Nous sommes enfermés dans le présent, même si nous rêvons d'avenir, et notre rapport au passé, de plus en plus étroit et fantasmé, continue de nous hanter, sur le plan existentiel et collectif. Crise du temps, crises des temps, dictature de l'accélération sociale, manque de temps pour agir et changer les choses, transition infiniment trop lente pour répondre aux défis du siècle, patience nécessaire pour tisser les liens sociaux essentiels pour assurer une transition humaine et égalitaire, besoin d'un grand coup de barre, besoin d'une révolution, impossibilité d'un véritable changement qui prendra des siècles alors que le monde est au bord de l'effondrement.

Tous ces paradoxes se combinent dans le phénomène d'écoanxiété de plus en plus répandu, surtout chez les jeunes, lequel fait écho à la peur de disparaître des générations vieillissantes. Toutes ces peurs diffuses et craintes sourdent dépassent la question de l'environnement et de l'identité culturelle, de la maison commune et de l'héritage; ce sont des angoisses proprement métaphysiques et existentielles, liées au devenir du monde qui représente le socle de nos vies.

Notre rapport au temps ne va plus de soi. La perte du progrès fait suite à la mort de Dieu, la confiance en l'avenir s'étiole, le temps lui-même entre en crise. Nous ne vivons pas seulement au temps des crises, mais une crise globale du temps. Les questions liées à l'émancipation collective, la justice sociale et la suite du monde tournent autour de cette interrogation fondamentale.

Comment sortir de la crise du temps, comment nouer une nouvelle relation au temps, comme se réapproprier notre rapport au temps qui nous fait face et nous apparaît comme une force froide, objective et menaçante, une fatalité, alors que le temps n'est au fond que nous faisons de nos vies, de ce que nous décidons d'en faire à chaque instant. Réappropriation collective des moyens de production, réappropriation de la capacité de décider, réappropriation des moyens de décider et de faire ensemble, et surtout, réappropriation collective du temps qui nous échappe et nous domine, alors que c'est à nous d'en faire l'usage selon nos besoins, nos capacités, nos aspirations et nos rêves les plus chers.



Crédits photo: Carmen Polidano, Running Out of Time, trouvée ici: https://bit.ly/2WOH49D

lundi 8 avril 2019

Le Québec comme question

L’un des problèmes de notre époque se trouve dans la relation (ou l’absence de relation) que les individus entretiennent avec la société québécoise comme « totalité partielle déterminée », c’est-à-dire comme fait historique concret et contradictoire, processus lui-même inséré dans l’histoire humaine globale. Deux principales attitudes s’affrontent aujourd’hui sur cette question.

D’un côté, plusieurs ont une relative indifférence face au Québec, n’y voyant qu’un ensemble de représentations, de lois, d’institutions et de mythes, bref un tissu d’abstractions passablement éloignées des préoccupations de la vie quotidienne, de la concrétude des relations interpersonnelles, de la matérialité des enjeux économiques ou des changements climatiques. Le Québec n’est alors qu’une échelle, une chose, une identité parmi d’autre, toute relative et accidentelle, un donné, une facticité du type « je suis né ici mais j’aurais pu naître ailleurs, cela n’a pas d’importance pour moi, ma vie et mes projets ».

De l’autre côté, plusieurs voient dans cette attitude une forme d’ignorance, de détachement ou de déracinement, oubliant que la société particulière dans laquelle nous évoluons représente un élément constitutif de notre identité, un milieu structurant qui affecte directement nos conditions de vie. Habiter quelque part, être lié à une histoire et faire partie d’une communauté permettent justement de faire monde commun et de donner sens à l’existence.

Dans un contexte d’accélération sociale et de déracinement larvaire, la société québécoise n’est plus perçue comme un ensemble de relations sociales imbriquées, mais comme une chose, une substance, à préserver ou à se débarrasser. Certains voient dans le Québec un obstacle à la liberté individuelle et la réalisation de soi, alors que d’autres le voient comme une identité nationale à protéger contre toute menace (réelle ou perçue) qui viendrait affaiblir ce lien primordial, ce noyau symbolique de l’existence collective. La culture serait en danger, et avec elle, le peuple pourrait lui-même disparaître.

Aujourd’hui, le débat sur la laïcité cristallise ce mélange de représentations et d'affects. L’État québécois, conçu comme objectivation institutionnelle de la nation, devient en quelque sorte la « peau » ou la « carapace » de la société québécoise, la frontière séparant le dedans et le dehors, la « société distincte » et l’environnement extérieur. La laïcité « républicaine » se présente à certains comme le garant du vivre-ensemble, le socle de l’identité commune, alors que d’autres la perçoivent comme un durcissement, l’érection d’une frontière à l’intérieur même de la société québécoise, opposant l’affirmation identitaire de la majorité culturelle et les droits des minorités.

Dans les deux cas, que ce soit pour les personnes indifférentes ou inquiètes, les libéraux ou les nationalistes, la société est envisagée sous l’unique angle de la nation conçue comme une chose, un donné, une culture commune, à sanctuariser ou à relativiser, à prendre ou à laisser. Le culturalisme et la guerre des identitarismes ne sont que deux faces d’un même processus de polarisation de la chose-Québec, c’est-à-dire du Québec considéré comme chose évidente, réalité allant de soi.

Or, très peu de gens savent vraiment ce qu’est le Québec. On entend souvent des gens dire qu’ils le connaissent très bien et l’aiment profondément. D’autres s’en foutent un peu, et certains vont même jusqu’à dire que le Québec n’existe pas, qu’il s’agit avant tout d’une fiction masquant divers systèmes d’oppression plus concrets comme les rapports de classe, de sexe et de race. D’autres s’opposent à ce relativisme et affirment de façon péremptoire que le Québec se définit aisément par des valeurs communes et évidentes, comme la laïcité ou l’égalité hommes-femmes, qui seraient des éléments constitutifs de l’essence québécoise.

Dans la très grande majorité des cas, que ce soit pour les « détachés » ou les « enracinés », on fait face à une succession fébrile d’opinions lancées avec certitude, qui se retrouvent généralement à n’être que des préjugés, des stéréotypes, des croyances intuitives et sans fondement. Les gens débattent avec virulence, s’insultent parfois, trop souvent, en prenant le Québec comme réponse à tout, ou au contraire comme fausse solution, sans jamais en faire une question.

Rares sont les exemples d’un réel questionnement, d’une problématisation, d’un processus d’auto-réflexivité sur l’existence collective et ses angles morts. Les « sceptiques » et les « dogmatiques », les « postmodernes » et les « conservateurs » s’affrontent sans qu’il n’y ait de place pour la critique élargie de la société québécoise comme fait sociohistorique, traversé par des systèmes de domination multiples, mais aussi par des doutes, des craintes et des aspirations, elles-mêmes imbriquées dans une trajectoire historique à la fois concrète et ouverte.

Jamais on a autant débattu du Québec, et jamais on aura autant oublié la « question nationale », laquelle ne se réduit pas au débat sur l’indépendance, la laïcité, les cours d’histoire ou les rapports complexes entre majorité et minorités. La question du Québec est éminemment sociale, économique, politique, culturelle et écologique; elle ne se laisse pas enfermer dans l’une de ses modalités particulières. On a oublié de se poser la question du Québec, sauf peut-être sous la forme un peu vague et abstrait du « qui sommes-nous? », ou « comment définir le nous? ». Alors que certains se lancent dans des réflexions hasardeuses, d’autres sautent immédiatement aux conclusions avec des formules sûres d’elles-mêmes comme « on est chez nous! », ou « au Québec, c’est comme ça qu’on vit ».

On a oublié de se poser la question sous l’angle de la temporalité, de la raison pratique et d’une perspective située, c’est-à-dire ancrée dans un territoire et une époque déterminée. D’où venons-nous, et qui a-t-on oublié dans notre histoire? Où sommes-nous rendus aujourd’hui? Quels sont nos principaux défis comme société? Quelles sont nos forces et nos faiblesses, les menaces réelles pour les générations futures et les opportunités qui s’offrent à nous? Enfin, et surtout : où voulons-nous aller au juste? Outre quelques valeurs partagées, quelle est notre vision commune, notre « mission », notre destination collective, et le rôle de chacun et chacune dans tout ça?

Personne ne le sait bien sûr, mais il faudra peut-être réapprendre à se poser ce genre de questions, au lieu de se balancer des idées toutes faites, des platitudes et autres trivialités qu’on nous sert à la télé, à la radio, dans les chroniques de journaux et sur les médias sociaux. Se poser la question, c’est déjà commencer à y répondre, en se donnant la chance de résoudre les défis de l'époque. À l’ère du clash des certitudes, il faudra se remettre à philosopher sur les contradictions et le devenir de la société québécoise, non pas pour la devancer, mais pour éclairer ses problèmes et ses potentialités propres. Comme disait Hegel: « chacun est fils de son temps. Il en va de même pour la philosophie : elle résume son temps dans le domaine de la pensée. » 


mardi 12 février 2019

Notes sur les contradictions du nationalisme contemporain

§1. Le nationalisme n’est pas d’emblée démocratique, ni anti-démocratique, bien qu’il prenne aujourd’hui certaines formes franchement autoritaires.

§2. À l’ère de la montée des droites autoritaires, il devient commun à gauche de rejeter le nationalisme en bloc, en l’associant immédiatement au conservatisme ou à l’extrême droite. Ce réflexe anti-nationaliste, qui cherche à se prémunir contre les dérives droitières, contribue à réduire le nationalisme à sa forme caricaturale. Chaque simplification nourrit son contraire, dans un double processus de guerre culturelle concernant la glorification ou la disqualification de l’identité nationale.

§3. Le nationalisme est foncièrement pluriel, car il revêt des formes multiples à travers les configurations sociales, économiques, politiques et historiques où il prend racine. Le nationalisme peut être plus ou moins égalitaire ou hiérarchique, émancipateur ou fascisant, selon la conjoncture déterminée dans laquelle il évolue. Chaque fois, il tente de répondre aux contradictions de son temps.

§4. À l’époque des identités multiples, la nation ne représente plus la forme prééminente de l’identité collective. Le nation ne constitue plus le socle culturel commun sur lequel repose la reproduction symbolique de la société. La nation ne disparaît pas, mais elle perd sa position de surplomb, entraînant ainsi des réactions polarisées.

§5. Ce décentrement ou déclassement du statut social-symbolique de l’identité nationale est l’un des principaux facteurs de la recrudescence du nationalisme, et des débats identitaires en général. Le nationalisme constitue donc une réponse ambivalente à la crise organique de l’identité collective. Celle-ci a pour corollaire le fait que les tentatives d’affirmation des identités non-nationales sont de plus en plus perçues comme des atteintes à l’intégrité culturelle de l’identité nationale-majoritaire. Ainsi procède l’antagonisme majorité/minorités qui divise l’espace public. Toutes les contradictions sociales deviennent subordonnées à cette division structurelle de l’imaginaire collectif.

§6. Dans cette lutte pour la reconnaissance collective, plus souvent qu’autrement, le nationalisme se retrouve dans une posture défensive, en occupant le rôle du « grand défenseur » de l’identité majoritaire qui se voit assiégée par l’idéologie « diversitaire-multiculturaliste ». Lorsque le nationalisme se détache du projet d’indépendance nationale, ou des revendications démocratiques et sociales (comme dans le cas des nationalismes égalitaristes écossais, catalan ou kurde), il se recroqueville sur l’affirmation culturelle comme refuge ultime de la survivance nationale. Coupé de l’horizon émancipateur et révolutionnaire, il se retrouve donc à jouer, objectivement et fonctionnellement, un rôle conservateur.

§7. Cela nous ramène au premier constat, et donc à la dynamique auto-alimentée de durcissement idéologique du nationalisme qui vise d’abord à se protéger contre les menaces extérieures. La trajectoire nationaliste en contexte dépressif ressemble de plus en plus à une réaction auto-immune qui tend à réifier l’identité nationale face au péril de la déconstruction, l’inclusion, la dissolution, voire le « Grand remplacement ». Au lieu de considérer la nation comme une relation sociale qui réunit des individus au sein d’une même trajectoire historique tendue vers l’avenir et travaillée par les contradictions du passé, la réification conservatrice réduit la nation à une chose plus ou moins figée, un impératif moral ou une essence à laquelle toute la réalité sociale devrait se conformer. Face à la perception d'un « danger mortel » pour l'identité nationale, le nationalisme devient toujours plus réactionnaire, et contribue paradoxalement à sa propre disqualification.

§8. Pour échapper à ce péril d’auto-pétrification du nationalisme, qui s’auto-réifie dans sa lutte à mort contre la gauche diversitaire, le multiculturalisme, l’immigration de masse et l’idéologie mondialiste, il faut au contraire s’empresser à décentrer, refonder, reconstruire et régénérer l’idée nationale sur des bases critiques, humanistes, égalitaires et révolutionnaires.

§9. L’objectif du « nationalisme démocratique » est double. D’une part, il s’agit de couper l’herbe sous le pied du nationalisme conservateur en contestant son hégémonie sur ce thème hyperstructurant de l’espace public. Bref, il faut briser le monopole du conservatisme sur l’identité culturelle majoritaire. D’autre part, il s’agit de réhabiliter le potentiel subversif, égalitaire et émancipateur du projet national. Le nationalisme, lorsque articulé à une logique anti-autoritaire, féministe et décolonisatrice, peut servir de tremplin à la reconquête de la capacité de décider, l’articulation des revendications de justice sociale, la régénérescence de la démocratie, et l’auto-institution de la société. Face au récit dépressif de la conservation, il faut opposer le grand récit de la refondation démocratique, élevée à l’échelle nationale. L’intuition de cette idée se trouve dans le nom d’un parti de gauche mexicain: le Mouvement de régénération nationale.

§10. À l’heure du rétrécissement-durcissement de l’identité nationale, il s’agit de complexifier, d’élargir, de pluraliser ses significations afin de décloisonner le projet national. Contre la tendance à l’auto-ringardisation, il s’agit de renouveler et surtout de démocratiser l’appartenance nationale au-delà des prémisses étroites du laïcisme intransigeant. Un nombre croissant d’individus et de groupes sociaux pourraient dès lors s’identifier à cette représentation collective, sans faire violence à leur propre identité ou expérience vécue.

§11. Le nationalisme démocratique vise à démocratiser la Nation, à la rendre davantage perméable à la complexité sociale du présent, dans un processus de reconnaissance mutuelle qui n’exige pas de se débarrasser de ses « particularités » pour être enfin reconnu par l’« universel ». Il n’y a pas de réconciliation possible lorsque le grand Autre exige de se départir de la représentation de soi pour être reconnu comme un membre à part entière de la société. Si l’« universel concret » de la Nation est incapable d’embrasser la complexité sociale, c’est que cette réalité échoue à intégrer les contradictions en son sein, et ne peut continuer à exister qu’en niant ce qui n’est pas elle.

§12. Face à cette simplification de l’identité nationale qui la condamne à l’impuissance du ressentiment, il est impératif de régénérer cette idée pour qu’elle redevienne une réponse concrète et vivante aux enjeux de l’époque. Cela suppose que le nationalisme redevienne critique, c’est-à-dire sensible à ses propres angles morts, aux rapports d’oppression, aux multiples formes de domination qui irriguent la réalité sociale. Mais la critique, loin d’être une simple négation de la domination, doit parvenir à dénicher les potentialités de transformation empêchées au sein de la réalité nationale, et du monde social en général. Comme disait Marx, le principe premier du nationalisme critique-démocratique est la « prise de conscience, clarification opérée par le temps présent sur ses propres luttes et ses propres aspirations. C’est là un travail et pour le monde et pour nous. Il ne peut être que l’œuvre de beaucoup de forces réunies. »1

§13. Les nationalistes n’ont fait qu’interpréter la nation de différentes manières, ce qui importe maintenant, c’est de la transformer. La nation sera démocratique, ou elle ne sera plus; elle doit maintenant choisir entre la régénération et la putréfaction.


 


1 Karl Marx, Lettre à Ruge, mars 1843.

dimanche 16 décembre 2018

SVP, épargnez-nous d'un Pacte par le haut avec Legault!

Le comité scientifique du Pacte pour la transition fait fausse route en exigeant que la nouvelle révolution énergétique "devrait être pilotée directement par le cabinet de M. Legault". Certes, il nous faut un plan de transition sérieux et vigoureux, mais l'appel au "Léviathan climatique" pose trois problèmes dans ce cas précis: compétence, légitimité et viabilité.

1. Compétence: L'idée "que le cabinet du premier ministre devienne le grand maître d’oeuvre des actions concertées de l’ensemble des politiques" semble un peu farfelue compte tenu du gouvernement actuel. Pensez-vous sérieusement que Legault et son entourage soient les personnes appropriées et compétentes pour instaurer un "budget carbone" et assurer la "cohérence" des actions gouvernementales en matière de transition énergétique?
Qui plus est, Legault a décidé de ne pas signer le Pacte pour la transition, et n'a pas pris d'engagements concrets en ce sens. Certes, une bonne partie de la Révolution tranquille a été l'oeuvre de Jean Lesage et de quelques grands technocrates dans l'appareil d'État, mais croyez-vous que plaquer ce modèle dans le contexte actuel, avec un parti complètement déconnecté sur le plan environnemental, pourra mener à bien ce chantier? Cela risque plutôt de ressembler à une "transition tout croche".

2. Légitimité: Admettons que le cabinet du premier ministre soit bien conseillé par un groupe d'experts qui lui préparent une feuille de route solide, et que Legault décide de l'appliquer tel un chef d'entreprise éclairé par son conseil d'administration. Croyez-vous que ce processus serait légitime du point de vue démocratique? Rappelons ici que le Pacte pour la transition est une campagne de communication publique initiée par Dominic Champagne qui a rassemblé une foule de vedettes et de personnalités pour avoir un large impact médiatique et remettre la question écologique dans l'espace public. Sur ce point, c'est réussi.

Cela dit, qui a nommé ce comité scientifique du Pacte pour conseiller M. Legault et lui donner les pleins pouvoirs en matière de transition énergétique? Bien que le Pacte ait été signé par 254 245 personnes en date d'aujourd'hui, celui-ci a-t-il plus de légitimité que les 1 509 455 personnes qui ont voté la CAQ lors des dernières élections? L'échec à obtenir un million de signatures est le signe que les campagnes lancées par une poignée de vedettes n'ont pas la capacité de fournir une base solide et organisationnelle pour soutenir un mouvement social dans la durée.

Enfin, pourquoi vouloir à tout prix piloter une transition "par le haut", alors qu'il existe déjà le Front commun pour la transition énergétique qui rassemble une soixantaine d'organisations syndicales, écologistes, communautaires, citoyennes et agricoles, avec un manifeste beaucoup plus robuste et la possibilité de coconstruire une transition énergétique à partir des ressources existantes au sein de la société civile? Sans doute que l'État aura un rôle important à jouer dans la transition, mais le fait de vouloir procéder d'abord par un processus top down qui court-circuite les autres initiatives me rend mal à l'aise. Tout se passe comme si les "élites" du mouvement environnementaliste, croyant encore à la logique de concertation et du "ni gauche, ni droite", voulaient s'allier aux élites politiques et économiques pour propulser au plus vite une transition énergétique qui sera d'abord basée sur l'initiative de l'État, des entreprises et des petits gestes individuels.

3. Viabilité: À l'heure du soulèvement des gilets jaunes, du mouvement Extinction Rebellion, et du phénomène Greta Thunberg, une ado de 15 ans qui est en train d'organiser une "grève scolaire pour le climat" qui commence à se diffuser dans plusieurs pays,
il semble que nous soyons déjà rendus ailleurs dans la prise notre conscience, et que nous avons un urgent besoin de renouveler notre répertoire d'actions collectives. Outre la désobéissance civile, les blocages et la grève générale pour le climat (Earth Strike) qui se prépare pour septembre 2019, l'une des principales demandes liées à la transition touche la refonte des institutions politiques. Alors qu'Extinction Rebellion préconise une "assemblée citoyenne nationale" pour superviser les changements entrepris par le gouvernement, les gilets jaunes demandent la mise en place d'une assemblée constituante pour refonder la République. C'est déjà un peu mieux qu'une transition énergétique pilotée par un cabinet de premier ministre entouré d'une poignée d'experts.
 
Somme toute, si cela semble hors de propos à première vue, c'est parce que la transition est encore souvent perçue comme une affaire technique qui doit opérer un changement au niveau industriel, fiscal, de reconversion des bâtiments, des infrastructures de transport et d'énergie. Or, si la transition inclut tout cela, elle représente beaucoup plus, soit une transformation en profondeur des structures politiques, sociales et économiques. Une transition qui laisserait intact les structures du gouvernement représentatif, du capitalisme et de la logique de croissance infinie est un mythe dont nous n'avons plus le luxe d'adhérer à cette étape-ci de notre histoire. Bien sûr, nous devons amorcer la transition à partir d'où nous sommes, à l'intérieur du système et des contradictions existantes, mais tout tentative de faire une transition en douceur, dans le consensus, sans remise en cause des privilèges de l'oligarchie, ne sera pas viable à court, moyen et long terme.

Cela peut sembler un peu "radical" et déconnecté du contexte québécois de 2018, mais le Québec, s’il n’est pas encore complètement réveillé, pourrait le devenir assez rapidement quand la prochaine grande crise financière, catastrophe écologique ou mesure gouvernementale impopulaire va nous toucher. Je n’ai pas encore de contre-proposition concrète à faire au Pacte, mais une chose devient plus claire à mon esprit: nous faisons face à deux perspectives stratégiques sur la transition.
Il y a d'une part la transition énergétique technocratique, dirigée par le haut, c'est-à-dire par l'État, les grandes entreprises, les industries gazières et pétrolières, et les écolos comme Nicolas Hulot, Steven Guilbeault ou Dominic Champagne qui essaient "changer les choses de l'intérieur" en influençant des gouvernements néolibéraux en perte de légitimité, en toute sincérité et naïveté. Cette transition , prônée par le Pacte sous une mouture social-démocrate, n'est plus viable à l'heure actuelle; une transition sans réel ancrage social et territorial, qui serait pilotée par un gouvernement médiocre qui n'a pas l'écologie au centre de sa vision, est vouée à l'échec dès le départ.

Cela nous amène à l'autre transition, citoyenne et démocratique, ancrée dans le mycélium des initiatives citoyennes, syndicats, groupes écologistes grassroots, projets d'économie solidaire, mouvements contestataires, innovations sociales, groupes communautaires et comités citoyens mobilisés dans leurs communautés. Cette transition radicale et bottom up, qui s'amorce déjà dans les quartiers, villages et municipalités rebelles qui essaient de prendre un virage participatif et écologique, est destinée à prendre le relais des initiatives des élites médiatiques, économiques et politiques qui auront échoué à accomplir leur tâche historique. Si cette transition citoyenne est toujours largement invisible, car invisibilisée par le système médiatique ou de belles grandes campagnes de vedettes, elle s'organise en ce moment dans des assemblées de cuisine, la construction d'alliances et de réseaux beaucoup plus solides et ancrés dans les territoires.

Cette transition citoyenne, esquissée dans le Front commun pour la transition énergétique, n'est pas l'affaire de quelques individus éclairés qui tentent de faire entendre raison à Legault, en essayant de lui faire faire quelques pas dans la bonne direction. Elle est accompagnée de critères qui, au-delà de la réduction des GES, aspirent à une "refonte du rôle de l'État et de l'intervention publique", et exigent de demeurer critique face aux technologies émergentes, intégrer des analyses systémiques en termes de rapports de pouvoir, respecter les droits humains, réaliser une transition juste pour les communautés, travailleurs et travailleuses, et surtout, surtout, de démocratiser la transition.

Enfin, il est urgent de reconnaître une responsabilité commune mais différenciée à la crise organique actuelle, car si la crise écologique et le possible effondrement civilisationnel va toucher tout le monde, ce n'est pas tous les individus, groupes sociaux, communautés et peuples qui seront affectés de la même façon. Des personnes issues de groupes défavorisés, les peuples autochtones et plusieurs pays du Sud global vivent déjà dans des conditions de vie atroces, tandis que certains membres du 1% peuvent déjà faire sécession du monde commun pour sauver leur peau. Par exemple, Guy Laliberté peut certes signer le Pacte pour la transition, mais cela ne l'empêche pas de se construire une villa de luxe autosuffisante à 20M$US dans une île du Pacifique pour se préparer à l'effondrement en toute sérénité.

Face aux tentations de survivalisme individuel et bourgeois, nous devons dès maintenant organiser un survivalisme collectif par la reconstruction des infrastructures sociales, alimentaires et énergétiques qui nous permettront d'opérer la transition ensemble, dans la solidarité et la justice sociale. Et cette transition là, ce n'est pas l'État qui va nous la donner; c'est à nous de l'arracher aux pouvoirs publics et de s'organiser directement dans nos milieux de vie, milieux de travail, associations, villes et campagnes.

Notre vision historique du changement social, laquelle est crucialement en panne alors qu'il serait impératif de la réactiver, est encore structurée par l'imaginaire de la Révolution tranquille. Celle-ci, qui a plusieurs bons côtés qu'il faudra sauver dans la construction d'un nouveau modèle social, a néanmoins l'inconvénient majeur de nous avoir fait entrer dans la modernité capitaliste par le biais d'élites politiques éclairées, et d'avoir mis en place les conditions de consolidation de la société de consommation. Faire le deuil de cette Révolution, et de cette société qui arrive à son terme, est la condition pour imaginer dès maintenant les contours de la prochaine révolution, qui sera constituée par l'émergence d'alternatives de résiliences, des résistances, des réformes radicales, et surtout des ruptures telles que nous les avons jamais vécu dans le confort de nos foyers.

Cela est certes très angoissant, ou comme le dirait mon amie Maude Prud'homme, c'est angouissant, à la fois terriblement angoissant et réjouissant. C'est de cette émotion complexe qu'il nous faudra partir pour être capables de penser et d'affronter avec sincérité les calamités des temps présents.


Crédits: Gilles Caron, image tirée de l'exposition Soulèvements de Georges Didier-Huberman

samedi 27 janvier 2018

9 thèses sur la CAQ, la vie ordinaire et la métathèse

Les gens semblent terrassés par le dernier sondage qui prédit un gouvernement majoritaire de la CAQ, mais cette nouvelle permet d'éclaircir les tendances lourdes au Québec et les perspectives stratégiques pour renverser la situation.

§1 De toute évidence, la CAQ surfe sur la vague d'insatisfaction et incarne une nette volonté de changement face aux Libéraux qui ont perdu leur crédibilité à s'occuper des « vraies affaires » (insatisfaction à 75%). Elle ramasse les demandes insatisfaites autour d'un signifiant vide, Legault, qui n'a pas besoin d'ouvrir la bouche pour dominer les sondages. Legault règne d'autant mieux que la majorité continue à croire qu'il pourra régler toutes ses demandes pressantes comme par magie : accès à un médecin de famille, réduction des temps d’attente aux urgences, accès aux centres de la petite enfance, création d’emplois, réduction des impôts, maintien de l’équilibre budgétaire, etc.

§2 La population ressent les coups durs de l'austérité, elle veut avoir accès à des services publics de qualité (santé, éducation, garderies), mais elle est endettée et ne veut pas payer plus d'impôts. Elle veut protéger la « langue française et de la culture québécoise » (comme le PQ), elle veut le « partage de la richesse et la protection de l’environnement » (comme QS), mais elle est surtout concernée par des préoccupations immédiates. Bref, il y a toujours une forte volonté de trouver le « bon gestionnaire » pour s'occuper des finances publiques, pour redresser une entreprise qui va mal, pour remettre la maison familiale en ordre. Les gens ne veulent pas l'austérité, mais ils souhaitent toujours le même genre de leaders qui leur fourniront ce régime minceur.

§3 La situation actuelle est marquée par un haut niveau de dépolitisation, propice à un scénario populiste à la Trump : insécurité économique et culturelle, mépris de la classe politique, volonté d'un leader fort pour faire le grand ménage. Cette insécurité se caractérise par une véritable peur face aux « changements significatifs » qui impliqueraient une rupture avec le statu quo : souveraineté, transition écologique, redistribution massive de la richesse, changement des modes de vie, ouverture d'un processus constituant pour refonder la démocratie, etc. Ainsi, les gens veulent à la fois un changement de gouvernement et le statu quo. C'est le signe même d'un conservatisme profondément enraciné depuis une vingtaine d’années, et amplifié par l'instabilité croissante du monde. Les classes moyennes précarisées, qui tiennent toujours à préserver leur acquis et leurs modes de vie, ne veulent pas un véritable changement sociopolitique qui augmenterait l'incertitude sur le plan individuel et collectif.

§4 Le Québec, comme la plupart des sociétés occidentales d'ailleurs, est moins xénophobe que « cambiophobe ». Ce n'est pas la peur des étrangers qui domine, mais le peur du changement (du latin cambiare) qui se manifeste de différentes manières. Comme le souligne Mathieu Bélisle dans son dernier essai : « la domination de vie ordinaire constitue au Québec un fait massif, absolument déterminant, un fait non nul ne peut faire l'économie, aussi bien ans la conduite des affaires que dans l'écriture d'une oeuvre. » Si les gens peuvent apprécier certaines formes de nouveauté (innovations technologiques, condos, nouvelles téléséries), ils ne veulent pas être bousculés dans leurs habitudes; ils veulent la tranquillité, le bien-être, ne pas être dérangés. « Qu'est-ce que le pays de la vie ordinaire? C’est un pays gouverné par l’habitude, où chacun vaque à ses affaires sans s'inquiéter de rien, tout à la certitude que demain sera pareil à hier, un pays où rien ne se transforme ni ne disparaît vraiment, où les événements ont toujours, par quelque côté, un air de déjà-vu, tant le cours de son histoire, comme celui du grand fleuve qui traverse son territoire, semble n'accuser aucune variation. »

§5 Dans ce contexte historique, il n’est guère étonnant que le PQ stagne; son projet politique né dans la période d’effervescence de la Révolution tranquille ne suscite plus l’enthousiasme, malgré une partie d’irréductibles fidèles qui gardent une lueur d’espoir. Il n’est pas plus surprenant que la gauche plafonne à 10%, car ce qu’elle propose est un projet de transformation sociale, même si au fond elle ne fait que réanimer les aspirations brisées d’une Révolution tranquille inachevée. Au-delà des questions de financement, de la mobilisation militante, des communications publiques et des stratégies électorales, c’est bien la « panne des grands récits » et le conservatisme ambiant qui bloquent structurellement toute tentative de changement, à court et moyen terme. L’insatisfaction face aux libéraux, le dégoût de la politique - source de divisions et de chicanes - pousse les gens à vouloir un « changement sans changement », un leader sans vision, un ménage rapide qui pousse la poussière sous le tapis, bref, un gouvernement médiocre pour préserver les bases culturelles d’une vie ordinaire.

§6 Deux facteurs déterminants pourraient changer la donne politique après 2018. Sur le plan socioéconomique, la dégradation des conditions matérielles d’existence, engendrée par l’aggravation des mesures d’austérité ou une possible crise (explosion de la bulle immobilière, crise financière), pourrait créer un contexte historique favorable au besoin partagé d’un changement significatif. Une masse critique serait alors plus ouverte à une réforme radicale du modèle de développement, c’est-à-dire une modification substantielle des bases institutionnelles de la société. Le statu quo ne serait plus le garant d’une certaine sécurité ou d’une protection face à l’inconnu, comme c’est le cas actuellement. L’éternelle reproduction du présent deviendrait une impossibilité pratique, voire la principale cause de la souffrance vécue par une majorité de la population. Tant que les gens voudront préserver l’ordre établi face aux ruptures nécessaires pour assurer la pérennité du monde, les « forces du changement » resteront coincées sous leur plafond de verre.

§7 Néanmoins, attendre tranquillement une bonne crise favorise l’attentisme et la politique du pire, tout en laissant la porte ouverte aux forces réactionnaires, autoritaires et xénophobes qui pourront profiter de la crise en radicalisant la « cambiophobie » ambiante. Si une crise générale brise l’extrême centre, elle ouvre la voie tant à la gauche qu’à l’extrême droite. Cela signifie qu’il serait périlleux de rester les bras croisés, pendant que la CAQ épuise la force de réserve du statu quo et du capitalisme néolibéral. La lutte à mener n’est donc pas strictement électorale, car au-delà des tentatives pour faire quelques gains à l’intérieur ou l’extérieur de Montréal (QS), et des tactiques et sorties surprises pour éviter la catastrophe (PQ), c’est bien la quête de l’hégémonie culturelle qui devient le combat névralgique. Certes, la période électorale amène son lot d’impératifs à court terme, mais la bataille imminente ne doit pas masquer la guerre à mener, soit la lutte idéologique qui doit prendre appui sur le sens commun pour le réformer. La gauche a certes été habile pour déconstruire quelques préceptes du néolibéralisme, qui n’a plus une grande crédibilité; même l’austérité n’est plus vantée comme une bonne façon de gouverner. De même, on aura beau convaincre les gens que le fédéralisme n’est pas un bon régime et que l’indépendance a plusieurs avantages à ne pas négliger, cela ne suffit pas à renverser la tendance. Cette catéchèse peut certes convaincre l’intellect, mais c’est le coeur des gens qu’il faut gagner. Certes, la pédagogie est importante, mais au-delà des stratégies de communication ou d’une patiente éducation - qui prennent pour acquis que la « vérité » a déjà été trouvée et qu’il suffirait de bien la propager - c’est la reconstruction de récits collectifs et d’une conception partagée du devenir historique qui doit être entreprise.

§8 Comment dépasser la logique de la vie ordinaire, et affronter les dangers qui mettent en péril sa tranquillité et son indifférence? Comment reconstruire un grand récit collectif, ancré dans un passé où gît encore des promesses inaccomplies, et qui ouvre sur un avenir commun qu’il faut dès maintenant rebâtir pour assurer la suite du monde? Comment créer un dégoût face à l’inaction, une critique radicale du statu quo, mais surtout donner le goût de la Transition, de l’émancipation individuelle et collective, de la nécessaire résilience locale et nationale pour protéger nos communautés contre les multiples crises qui minent l’horizon? Comment appeler une « Renaissance », d’une refondation des bases sociales, économiques et politiques de notre monde, sans sombrer dans les récupérations crasses du Make our country great again? Sous les discussions ordinaires et les analyses superficielles des sondages d’opinion, il faut sonder les profondeurs de la culture, de la vie commune, des angoisses et des dénis collectifs, des significations imaginaires qui inhibent ou favorisent les possibilités du changement social.

§9 Le terme technique pour désigner la peur du changement est la « métathesiophobie », du grec metáthêsis qui signifie changement ou « permutation ». La peur du changement, inscrite dans la condition humaine et s’exprimant à divers degrés à travers les individus, les groupes, les sociétés et l’histoire, est exacerbée par l’accélération du rythme de vie, des crises et des périples de l’époque. Par le fait même, il faut identifier les conditions de possibilité d’une « métathèse », soit une réorganisation générale, une métamorphose globale, une auto-institution imaginaire de la société. Cela nécessite de désactiver les mécanismes d’inhibition qui freinent l’audace, la créativité, les luttes fécondes et l’imaginaire radical, c’est-à-dire la capacité d’amorcer une régénérescence culturelle et démocratique. Ce n’est pas le grand retour à un passé révolu, mais le saut de la liberté, la ligne du risque d’une collectivité à défricher.
 
Photo : Jacques Nadeau Le Devoir

dimanche 14 janvier 2018

Visage, autrui et amitié, entre Facebook et démocratie

Présence, visage, voix, langage non verbal, interprétation des émotions d’autrui: autant d’éléments indispensables à la conversation, la compréhension mutuelle, et la délibération démocratique. Davantage que le partage d’informations et l’expression d’opinions via des moyens de communication, c’est bien la parole et la capacité d’écoute qui sont au fondement de la démocratie. Comme le note l’historien de la démocratie athénienne Moses Finley, « le monde grec était fondamentalement un monde de la parole et non de l’écriture »1. Il en va de même pour les communautés non occidentales qui ont exercé diverses formes de « démocratie par consensus », où les décisions étaient prises collectivement après une patiente circulation de la parole parmi les gens concernés.

Or, à l’heure où nous côtoyons physiquement nos proches (ami·e·s, famille et collègues), mais où nous nous informons, échangeons et débattons dans un espace public médiatisé par les technologies numériques, l’écriture, l’affirmation de soi et l’assertion catégorique viennent progressivement se substituer à la parole partagée. Les différents discours circulent et résonnent toujours plus forts, mais ils ne sont pas incarnés par des personnes en face de nous, dont nous pouvons voir le visage et interpréter les nuances en fonction du ton et du timbre de la voix, des signes corporels, du contexte, des intentions et des affects d’autrui.  Paradoxe : alors que Facebook permet d’étendre considérablement nos réseaux « d’amis » et de nous mettre « face à face » dans l’espace virtuel, il efface progressivement le visage d’autrui qui me regarde et me parle, dans la relation Je-Tu et l’intersubjectivité concrète. Conséquence : les vertus civiques se dégradent, les liens sociaux s’effritent et la confiance diminue entre les individus et différents groupes.

Évidemment, ce phénomène n’est pas le résultat exclusif des médias sociaux, car plusieurs facteurs peuvent contribuer à la plus ou moins grande « santé démocratique » de l’espace public : inégalités sociales, transformations culturelles, éducation lacunaire, insécurités et crises de toutes sortes, etc. Mais il est un peu naïf de croire que les technologies de communication ne seraient que de simples « outils » dont il faudrait faire bon usage. D’une part, Facebook est conçu pour nous rendre accroc à cette interface, que ce soit par les notifications, les commentaires et la validation sociale par les likes, la régulation algorithmique du fil d’actualités, des jeux addictifs, et toute une série d’incitatifs plus ou moins déguisés qui permettent d’activer notre circuit de récompense et stimuler notre niveau de dopamine. D’autre part, ce média social constitue en fait une « médiation sociale », c’est-à-dire un rapport social qui structure nos rapports aux autres, au monde et à nous-même. La subjectivité ne se rapporte pas aux autres « directement », par la parole et la conversation synchrone, mais par une communication asynchrone qui structure autrement nos attentes, nos désirs, nos attitudes et nos formes d’expression. Il ne s’agit pas de diaboliser outre mesure cette technologie qui peut présenter plusieurs avantages sous de nombreux aspects, mais de bien comprendre les effets induits ou favorisés par cette nouvelle manière de débattre en société.


Les médias sociaux accélèrent la circulation des informations et des idées, ils amplifient les dynamiques sociales et les réponses affectives qui existent déjà dans le monde «hors ligne». Ainsi, les médias sociaux constituent un miroir grossissant ou un reflet plus ou moins déformé de la réalité sociale. Mais ils la structurent aussi en retour, dans un rapport dialectique où les rapports sociaux déterminent l’usage des technologies numériques, qui déterminent à leur tour les pratiques de communication et les relations entre les individus dans le monde social. Qui plus est, Facebook va bientôt modifier notre accessibilité au contenu de la sphère publique. En effet : « Votre Facebook devrait prochainement se remplir de visages familiers : le plus grand réseau social du monde a annoncé, jeudi 11 janvier, une refonte de son fil d’actualité, la page d'accueil où les utilisateurs voient les nouvelles publications. Il donnera désormais la priorité aux contenus partagés par la famille et les amis, assure Facebook, au détriment des marques, médias et autres pages. C’est la plus importante refonte de la façon dont le site présente ses contenus depuis plusieurs années. "Vous verrez moins de contenus publics comme des publications d’entreprises, de marques et de médias", a expliqué le cofondateur et PDG du groupe, Mark Zuckerberg »2.

Or, comment délibérer sur les affaires publiques si nous devenons moins exposés à ce qui se passe dans le monde extérieur à nos « familles et amis »? Et comment peut-on « faire société » si chaque personne s’enferme plus ou moins volontairement dans sa « bulle informationnelle », ses groupes affinitaires et ses « chambres d’écho » qui nous renvoient constamment les images et les discours que nous voulons entendre, qui correspondent toujours plus à nos valeurs et nos préférences? Plus fondamentalement, quel est le sens de l’amitié, et quelle est sa signification pour la démocratie?
 

Aristote disait que la communauté politique repose sur la philia, c’est-à-dire l’amitié entre personnes d’une même cité. Outre l’amitié utilitaire (basée sur le partage d’intérêts communs) et l’amitié hédoniste (basée sur le plaisir partagé), il y a l’amitié vertueuse. Comme le souligne Christophe Perrin dans un texte fort intéressant sur la philia chez Aristote : « Supérieure à ces deux premières espèces d’amitié imparfaites, il existe pour Aristote une amitié excellente, l’amitié fondée sur la vertu : « la parfaite amitié est celle des hommes vertueux et qui sont semblables en vertu : car ces amis-là se souhaitent pareillement du bien les uns aux autres en tant qu’ils sont bons et ils sont bons par eux-mêmes ».L’amitié parfaite s’avère l’amitié entre pairs. Les hommes de bien, chez qui elle se noue exclusivement, sont en effet amis lorsqu’ils sont aussi vertueux l’un que l’autre et lorsqu’ils ont les mêmes vertus. Cette égalité constitue la source même de leur relation. Leurs volontés, leurs actes et leur attachement sont alors semblables. La vertu étant une disposition qui rend bon ce dont elle est la vertu, et l’amitié, un attachement réciproque et manifeste qui consiste à vouloir du bien à une personne, lorsque deux hommes vertueux sont amis, ils se veulent du bien, mutuellement – il y a donc réciprocité [...] Il y a donc amour de la personne pour elle-même, et non pour ce qu’elle possède ou procure – chacun veut donc pour l’autre la même chose, c’est-à-dire la vertu - et au même degré. Ainsi l’amitié fondée sur la vertu repose de part en part sur l’égalité, une égalité de volonté, de caractère, de disposition et d’action. »3 

L’amitié entre pairs ne se retrouve pas seulement entre personnes qui partagent des intérêts, des valeurs, des préférences ou des croyances communes, mais entre des individus égaux qui partagent certaines dispositions éthiques, des vertus morales et civiques. Cela nous permet donc de penser, par contraste aux amitiés privés dont Facebook fait l’apologie, la possibilité d’une amitié civique, c’est-à-dire des liens d’attachement et des dispositions qui favorisent de bonnes relations entre concitoyens et concitoyennes. Plus que la civilité (savoir vivre, courtoisie et respect mutuel), et le lien « vertical » du civisme (respect pour la collectivité et ses lois, sens du devoir et dévouement pour l’État), l’amitié civique est ce qui rend possible à la fois l’égalité et la réciprocité, bases de la coopération, de la communication non-violente et d’une délibération publique inclusive. Comme le souligne Aristote : « l’amitié est une forme d’égalité comparable à la justice. Chacun rend à l’autre des bienfaits semblables à ceux qu’il a reçus. » Enfin, c’est bien sur ce plan précis que Facebook et les technologies numériques en général affectent négativement la dynamique de l’espace public, la capacité de délibérer et la possibilité même de la démocratie; les médias sociaux contribuent à accélérer la privatisation de l’existence et des amitiés, au lieu de nourrir et de favoriser l’amitié civique.

Le modèle de l’amitié privée devient ainsi le modèle des relations sociales en général; nous considérons de plus en plus les autres individus et simples connaissances dans une logique d’affinités (d’intérêts, de valeurs et de préférences individuelles). Et lorsque le désaccord survient, c’est plutôt la logique antagonique ami/ennemi qui prend le dessus : la réaction devient alors d’aimer ou de haïr les propos des autres, de louanger ou de blâmer spontanément les idées, personnes, événements et actions qui suscitent en nous un affect de joie, d’indignation, de colère ou de rire. Sur le plan politique, les individus branchés sur les médias sociaux auront donc tendance à interagir toujours plus sur un modèle affinitaire, lequel favorise la pensée de groupe, l’appréciation ou le rejet des autres sur la base des critères culturels, moraux, identitaires ou autres. Nul ne sert de s’étendre sur les multiples effets négatifs qu’il est facile d’identifier en observant les interactions sociales dans le monde numérique; mais nous devons absolument réfléchir aux conditions pratiques, technologiques et sociales pour reconstruire ou plutôt retisser des liens de confiance au-delà de nos amitiés privées. Ainsi, nous faisons nôtre cette idée simple et profonde d’Aristote : « l’objet principal de la politique est de créer l’amitié entre les membres de la cité ».

Encore plus qu’une citoyenneté numérique, nous avons donc cruellement besoin d’une citoyenneté incarnée.Nous avons besoin de nous voir en chair et en os, d’assurer une présence dans l’espace public physique, de nous rassembler, de parler en personne avec des personnes issues d’autres groupes, clans, familles et communautés, pour ne pas s’enfermer dans le monde numérique qui enveloppe toujours plus le monde social avec sa propre logique. Cela ne veut pas dire qu’il suffit de se déconnecter de Facebook ou d’Internet, de façon définitive ou ponctuelle ; il s’agit plutôt de se reconnecter aux autres, de réapprendre à discuter, débattre, délibérer et écouter, d’examiner de façon réflexive ses propres notions préconçues et ses convictions, non pour les abandonner au profit d’une tolérance mièvre ou du respect d’une liberté d’expression abstraite, mais pour préserver les bases pratiques de la coopération citoyenne. Bien sûr, le monde social est traversé par des intérêts en opposition, des relations de pouvoir et de domination, que ce soit au niveau systémique, institutionnel, culturel et interpersonnel, que ce soit entre classes, hommes et femmes, majorité et minorités, etc. Mais au-delà de la critique des rapports de domination, il faut aussi agir simultanément sur un autre plan pour éviter que l’hypertrophie de la critique amène l’atrophie d’autres capacités tout aussi importantes pour la vie sociale et politique.

En d’autres termes, il faut développer avec la même intensité des formes de réciprocité, de communication non-violente, ainsi que des dispositions éthique et civiques qui seront nécessaires à la création d’une véritable démocratie participative, délibération, directe et inclusive. Cette exigence morale et politique s’adresse encore plus aux milieux militants, qui ont pour double fonction de critiquer les formes d’exploitation, d’oppression et de domination afin de paver les chemins de l’émancipation, mais également de développer dès maintenant les capacités individuelles, sociales et délibératives qui seront essentielles pour vivre dans une nouvelle société libérée des injustices systémiques.

Sans cette double exigence, qui implique de cultiver à la fois deux dimensions de notre personnalité et de nos interactions sociales (l’esprit critique et l’écoute, la lutte et la coopération), un seul pôle prendra le dessus en inhibant l’autre, la lutte acharnée détruisant les bases de la coopération, la tolérance excessive anesthésiant la critique des pratiques sociales problématiques. Il s’agit certes d’un défi immense, qui consiste à tenir ensemble deux impératifs sous tension, voire contradictoires; mais la transformation sociale, si elle doit mener à la démocratie, doit veiller à préserver ses propres conditions de possibilité. Voilà énoncé, de façon un peu sinueuse, un argument en faveur de l’amitié civique.


1 Moses Finley, Démocratie antique et démocratique moderne, Payot, Paris, 1976, p. 65-66.
2 https://www.francetvinfo.fr/internet/reseaux-sociaux/facebook/facebook-va-mettre-en-avant-les-amis-et-la-famille-au-detriment-des-autres-pages-sur-son-fil-d-actualite_2557945.html
3 Christophe Perrin, « Égalité et réciprocité : les clés de la philia aristotélicienne », Le Philosophoire, no. 29, 2007 p. 265.

mercredi 27 décembre 2017

Rétrospective de 2017 sur fond d'inquiétude

2012, année du Printemps québécois
2013, année de la Charte des valeurs
2014, année de l'austérité libérale
2015, année des attentats terroristes et de la crise des migrants
2016, année de la culture du viol et des femmes autochtones
2017, année de l'extrême droite et de l'anti-racisme

Décidément, la question sociale se complique année après année, celle-ci ne pouvant plus se réduire à la seule sphère des inégalités économiques. Selon Wikipédia, "l'expression de question sociale désigne l'état d'interrogation profonde – sinon de désarroi – dans lequel se trouvent plongés les politiques, moralistes, intellectuels, et citoyens de tous bords, confrontés aux problèmes liés à la transformation radicale du travail à la suite de la révolution industrielle". Aujourd'hui, le désarroi moral affecte les rapports sociaux de sexe et de race, et par ricochet les marqueurs multiples de l'identité individuelle et collective. Les luttes des femmes, des Noirs et des minorités de tous genres ont traversé les deux derniers siècles, mais elles reviennent de façon particulièrement vive dans l'espace public, sur fond de crise de légitimité du capitalisme et du gouvernement représentatif. Ce contexte sociopolitique marqué par l'insécurité et l'instabilité favorise à la fois la dénonciation des multiples formes d'oppression, puis les réactions autoritaires visant à protéger les normes, représentations et pratiques sociales établies. En ce sens, la polarisation du paysage idéologique n'est pas un accident, mais le résultat d'une dynamique historique qui va dans le sens d'une "crise organique", propice aux "alternatives" au "monde libéral" en décomposition. Par contre, ce n'est pas la tendance de l'écosocialisme émancipateur qui prédomine, c'est la nouvelle droite autoritaire qui réussit à capter le mécontentement populaire, en délégitimant les revendications démocratiques et égalitaristes.

Cette reconfiguration des idées et des discours prend forme dans un environnement médiatisé par les plateformes, algorithmes et autres dispositifs du capitalisme numérique : surveillance de masse, domination des Big Data, percées de l’intelligence artificielle, fin de la neutralité du web, recul des libertés, cyberdépendance, chambres d’échos et bulles de filtre, disparition des espaces déconnectés. Toute la vie sociale devient connectée, alors que les capacités d’attention, de réflexion, de discussion de façon décontractée deviennent de plus en plus rares ou limitées. La vie hyper-moderne oscille toujours plus entre le rythme effréné de la performance et de la communication instantanée, puis des épisodes d’épuisement, de cynisme, de dépression et d’aliénation. De surcroît, la croyance au progrès, la promesse une vie meilleure ou d’autres formes d’espérance s’effacent progressivement au profit d’une vie pulsionnelle orientée vers la gratification sur les médias sociaux, la consommation compulsive d’informations et de commentaires, de capsules vidéos divertissantes et de séries télés qui permettent de « décrocher » d’un environnemental mental surchargé. Notre horizon d’attente rétrécit, et notre capacité à orienter l’avenir devient incertaine. L’auto-efficacité collective et politique décline au profit d’une quête d’efficacité à l’échelle individuelle symbolisée par l’hégémonie du téléphone mobile.

Il y a dix ans, le iPhone et Facebook faisaient leur apparition; maintenant, nous habitons dans un « monde numériquement administré », à travers lequel nous tentons de piloter nos existences au sein d’un espace-réseau fluctuant, sans perspective ou profondeur historique. Dans la société de l’accélération, la « mobilité » devient l’archétype de la liberté, tandis que l’« identité » devient le remède miracle à la désorientation générale et à la perte de repères. Dans ce contexte anxiogène, propice aux crispations de toutes sortes, au conformisme de masse, au relativisme total et à l’usage précipité de la violence verbale ou physique comme moyen d’auto-défense, comment dépasser le simple appel à la tolérance? Comment reconstruire un cadre collectif d’interprétation, des normes d’action partagées et de nouvelles orientations culturelles propices à la vie bonne? Pour reprendre la triple question de Kant : que pouvons-nous savoir, que devons-nous faire, et que pouvons-nous espérer? 
Crédits photo : Simon Giroux, La Presse

dimanche 12 novembre 2017

Réponse aux sceptiques : réarticuler question nationale et question sociale

Contribution à la réfutation des objections anti-fusion

Depuis quelques semaines, le débat concernant la fusion entre Québec solidaire et Option nationale soulève les passions dans les rangs de chaque parti, avec des appuis mais aussi plusieurs réticences quant à ce que chaque organisation pourrait perdre par ce rapprochement. Considérant qu’une fusion entre QS et ON ne va pas de soi, et que les gains potentiels d’une telle convergence n’est pas exempte de questionnements et d’enjeux qui méritent d’être pris au sérieux. Nous essayerons de répondre aux principales objections soulevées en appliquant le principe de charité interprétative, tout en essayant de les réfuter un par un à l’aide d’arguments qui mettront en relief la nécessité d’une fusion des forces progressistes et indépendantistes au sein d’une même formation politique.

Pour simplifier ce travail de critique minutieuse des positions adverses, nous répondrons aux objections évoquées dans trois textes représentatifs de certains courants de pensée au sein de Québec solidaire : « La fusion QS-ON : Une bonne ou mauvaise chose pour les solidaires ? » de Céline Hequet, « Une stratégie indépendantiste cohérente depuis 2006 » de Jean-Claude Balu, puis « Fusion QS-ON : la dérive idéologique » de Daniel Raunet. Chaque texte soulève un type de problème particulier : le risque d’une marginalisation de la question sociale et d’autres enjeux importants au profit d’une prédominance de la question nationale ; le risque que la démarche de l’assemblée constituante devienne moins « ouverte et rassembleuse » si elle est liée au mandat de rédiger la constitution d’un Québec indépendant ; puis l’argument de nature organisationnelle et statutaire qui met l’accent sur les problèmes liés à l’intégration d’ON au sein des instances de QS. Chaque enjeu mérite d’être examiné soigneusement, afin que les difficultés soient transformées en approfondissements critiques d’une fusion pleinement réfléchie.

Partie I : Réponse à Céline Hequet

Objection 1 : « Plusieurs militant.e.s solidaires pourraient avoir à perdre d’un recentrement du parti sur la souveraineté du Québec qui se fera nécessairement au détriment d’autres enjeux comme le féminisme, l’antiracisme, l’écologie ou même, les droits des travailleurs et travailleuses. »

Pourquoi la fusion amènerait-elle forcément un « recentrement » du parti sur la souveraineté ? Si nous laissons de côté pour le moment les enjeux programmatiques et organisationnels, cette objection renvoie d’abord au discours du parti dans l’espace public et à la promotion de l’indépendance qui pourrait selon plusieurs venir effacer d’autres questions tout aussi importantes. L’entente de principe mentionne à ce titre que « le collectif d’ON organisera une « université » sur l’indépendance au printemps 2018 », que l’organisation devra s’assurer que « les militants et militantes aient à leur disposition du matériel de promotion de l’indépendance en procédant, toujours de manière collaborative, à la réédition, la réimpression, à la réédition et au développement du Livre qui ait dire oui, à l’intérieur des contraintes budgétaires du parti », et que « le parti unifié mettra de l’avant le chef actuel d’ON dans les communications publiques et les activités publiques du parti sur les enjeux entourant l’indépendance, notamment dans le cadre de conférences à ce sujet. »

Or, pourquoi le fait de mettre de l’avant l’enjeu de l’indépendance viendrait-il marginaliser ou invisibiliser les principes de féminisme, d’antiracisme, d’écologie ou de justice sociale? Est-ce que le fait de faire une campagne politique contre les oléoducs vient occulter les luttes antiracistes? Est-ce que la critique des subventions à Bombardier met de côté la dénonciation de l’islamophobie, et est-ce que la critique du fédéralisme canadien implique nécessairement l’oubli du féminisme ? Évidemment, on pourrait souligner que l’arrivée massive de 500 ou 1000 militant·e·s dont l’intérêt principal est l’indépendance pourrait amener une dynamique où cet enjeu serait systématiquement privilégié au détriment des autres. Pour atténuer ce risque, il faut préciser certaines choses.

D’une part, comme QS et ON n’ont pas le même poids politique (QS a environ 15 fois plus de membres et de pourcentage de vote), une hiérarchisation systématique de la question nationale est beaucoup moins probable que si les deux formations avaient la même taille. D’autre part, comme l’entente précise que qu’ON disparaitra comme formation politique distincte pour devenir un collectif au sein de QS, ce sont les principes, les statuts, les ressources humaines et la culture organisationnelle de ce parti qui formera la « structure d’accueil » pour les nouvelles forces militantes qui viendront s’y joindre. Quelques « accommodements raisonnables » temporaires ont été mis en place pour que les membres d’ON ne se sentent pas complètement absorbés, dispersés ou marginalisés dans leur nouvelle organisation, mais il est clair que le processus d’intégration devra se faire par un patient travail de formation, d’accueil et d’apprentissage des indépendantistes progressistes au sein d’un parti de gauche féministe, inclusif, écologiste, etc. À ce titre, Québec solidaire est devenu avec le temps une organisation particulièrement habile pour articuler une pluralité de luttes dans un cadre commun.

Cela dit, Céline Hequet pourrait rétorquer que cela est possible à condition qu’une des formes de domination ne devienne pas systématiquement le centre de l’attention, comme une insistance trop marquée sur l’indépendance qui viendrait secondariser les autres enjeux. Or, est-il vraiment possible que le parti développe une obsession sur la dénonciation du « Québec-bashing », qu’il parle de l’indépendance dans tous ses communiqués de presse, que les porte-paroles se mettent à accuser le fédéralisme canadien de tous les maux, en occultant la critique du capitalisme, du sexisme, du racisme, du colonialisme, etc.? Bien sûr, un équilibre devra être trouvé dans les communications publiques du parti afin que ses interventions, toujours ancrées dans la conjoncture et l’actualité médiatique, soient capables de favoriser une réflexion générale et systématique de toutes les formes de domination qui contribuent à la reproduction de la misère, de l’exclusion, de l’aliénation économique, politique et culturelle.

Par ailleurs, le fait d’organiser une « université populaire » sur l’indépendance devrait nous servir de modèle pour la création d’autres événements du même genre, comme une université sur le féminisme, l’antiracisme, le postcapitalisme, etc. Pourquoi le parti unifié ne profiterait-il pas de l’exemple du Livre qui fait dire oui, en publiant d’autres petits manuels pédagogiques favorisant l’éducation politique de nos membres et de la population, à l’instar d’autres partis de gauche en Europe ? Cela permettrait au parti de ne pas être constamment rivé sur les communications à court terme, et de favoriser une réflexion/formation plus profonde sur une série d’enjeux comme les effets du capitalisme, la culture du viol, le colonialisme, etc. Autrement dit, pourquoi ne pas profiter de l’impulsion donnée par l’arrivée d’ON pour relancer des ateliers, formations, publications sur les autres enjeux au cœur du projet politique de QS, au lieu de craindre l’effacement de certaines valeurs par l’arrivée de nouvelles forces progressistes et indépendantistes ?

À ce titre, une amie m’a fait remarqué récemment que les membres d’ON n’étaient pas d’emblée féministes, et que l’arrivée subite de plusieurs militant.e.s indépendantistes allaient exiger un surplus d’effort pour assurer une certaine éducation politique afin les pratiques féministes ne reculent pas au sein de nos instances. Encore une fois, ce serait les femmes qui auraient à assumer cette charge mentale et organisationnelle, et le parti ne semble pas consacrer pour l’instant de ressources matérielles pour assurer cette tâche primordiale. Or, l’arrivée de quelques centaines de membres d’ON n’est rien comparativement aux 5000 nouvelles personnes qui sont signé leur carte depuis l’arrivée de Gabriel Nadeau-Dubois. Même si nous pouvons croire que les personnes qui rejoignent QS possèdent une sensibilité progressiste et adhèrent de façon large aux principes du parti, nous pouvons faire l’hypothèse tout aussi plausible que plusieurs ne sont pas familières avec les pratiques anti-oppressives, qu’elles ne comprennent pas bien les subtilités du néolibéralisme et des théories féministes, et qu’elles ne savent pas comment articuler finement la question nationale avec d’autres enjeux liés à la question sociale. Et il en va de même pour les membres actuels de QS !

Autrement dit, il y a un travail global d’éducation politique à faire au sein de nos instances, et auprès du public en général, afin de s’assurer que le projet politique émancipateur soit réellement partagé par nos membres et une partie toujours plus grande de la population. L’arrivée d’ON ne fait que mettre en lumière un enjeu plus général, à savoir le besoin de nous éduquer entre nous, afin que les indépendantistes comprennent bien les autres enjeux sociaux et formes d’oppression, et que les socialistes, féministes, écologistes et antiracistes soient capables d’articuler leur « lutte spécifique » avec la question nationale, laquelle n’est pas plus universelle ou particulière que les autres questions. Ce travail d’éducation politique doit se faire dans tous les sens afin qu’aucun axe de lutte ne soit marginalisé.

Objection 2. « On a beau affirmer que toutes ces luttes sont interreliées, encore faut-il pouvoir le démontrer. Je ne vois pas en quoi me séparer du reste du Canada m’empêcherait de me faire harceler quasi-quotidiennement dans la rue. […] Concernant la situation des personnes racisées, la province a toute la misère du monde à démarrer une commission sur le racisme systémique, alors que l’Ontario a déjà mené la sienne et adopté une loi contre le racisme depuis. Qu’est-ce qui porte à croire, alors, que nous faisons mieux ici? Qu’une séparation d’avec le reste du Canada pourrait alléger le fardeau quotidien de ces personnes? Même si les souverainistes de QS nous ont déjà resservi ad nauseum l’argument du pipeline d’Énergie-est comme motif irréfutable de vouloir l’entière souveraineté sur notre territoire afin de réaliser un projet de société écologiste, qu’en est-il depuis que le projet est mort? Quels sont les autres arguments? Le Québec semble être très bien capable de détruire son propre territoire de façon tout à fait indépendante, en témoigne les quelque 700 sites miniers abandonnés qui parsèment aujourd’hui la province. »

Cette objection rappelle que l’indépendance ne viendra pas régler tous les problèmes du monde par elle-même. Sur ce point, on est d’accord. Comment l’indépendance pourrait-elle renverser, à elle seule, le néolibéralisme, le sexisme, le racisme et la destruction de la nature ? Il s’agit bien de systèmes de domination spécifiques, qui doivent être combattus sur leur propre base, tout comme le dépassement du capitalisme n’entraînera pas magiquement la disparation du patriarcat. Par contre, est-ce que l’indépendance pourrait aider à lutter contre les inégalités sociales, protéger l’environnement, assurer le respect des minorités culturelles, etc. ? Bien sûr, à condition de fonder une nouvelle communauté politique sur des bases justes et démocratiques, en incluant des valeurs et des principes égalitaires, et en adoptant une structure institutionnelle suffisamment inclusive, décentralisée et participative, bref une République indépendante, sociale, démocratique et plurinationale.

Or, « qu’est-ce qui permet de croire qu’une assemblée constituante tirerait nécessairement vers la social-démocratie? Qu’un Québec souverain serait soudainement féministe, antiraciste, écologiste et ultra-progressiste? » Rien ne le garantit a priori. Cela veut-il dire que rester dans le Canada pourra nous assurer de vivre dans une social-démocratie, et que d’embrasser le fédéralisme canadien pourra nous garder sur la droite ligne féministe, antiraciste, écologisée et progressiste? Faut-il rappeler que l’extrême droite, le sexisme, le conservatisme, le climato-scepticisme et le néolibéralisme sont tout aussi présents au Canada? Évidemment, Céline a raison de rappeler que le Québec n’est pas en soi, essentiellement, une société plus tolérante, de gauche, ouverte sur le monde. Le peuple québécois comprend un ensemble de contradictions, c’est une construction social-historique qui a connu de nombreuses variations idéologiques à travers les époques : plus progressiste et contestataire dans les années 1960-1970, plus morose dans les années 1980, plus néolibéral et conservateur depuis une dizaine d’années, à l’image de plusieurs autres sociétés à travers le monde.

Est-ce que cela veut dire que l’indépendance est inutile pour avancer un projet émancipateur de gauche? Par ailleurs, se pourrait-il que l’indépendance ne soit pas seulement un outil au service d’un projet de société, mais aussi une valeur en elle-même, celle de la liberté politique? Rappelons brièvement que l’indépendance peut représenter à la fois un moyen pour l’émancipation et une fin poursuivie pour elle-même. Elle peut être un instrument pour rapatrier de nombreux pouvoirs, lois, impôts et traités internationaux qui ont un impact direct sur les conditions d’existence des gens. Par exemple, si Québec solidaire voulait faire une « révolution fiscale », modifier le code criminel pour inclure des revendications féministes exigeant des réformes juridiques importantes, développer un système ferroviaire abordable axé sur le transport des personnes, ou sortir des traités de libre-échange, il ne pourrait le faire dans le cadre d’une simple province. Par ailleurs, le fait qu’un peuple puisse exercer son droit à l’auto-détermination, qu’il puisse créer librement ses propres institutions pour se gouverner lui-même, et qu’il puisse recréer de véritables alliances avec les peuples autochtones dans une perspective de décolonisation, toutes ces choses ne représentent-elles pas un combat pour la dignité et l’autonomie qui mérite d’être poursuivi, même si cela n’amène pas automatiquement la destruction du capitalisme et du sexisme?

Pourquoi ne pas profiter de l’opportunité d’une refondation de la démocratie pour élargir les droits et libertés des personnes racisées, de concilier les libertés individuelles et collectives par une pleine reconnaissance de la nation québécoise, des autres nations présentes sur le territoire, et des multiples identités qui forgent le peuple québécois? S’il peut exister des tensions entre le projet d’émancipation nationale et la lutte antiraciste, pourquoi laisser la question nationale au nationalisme conservateur et l’extrême droite, qui profitent de cette polarisation entre l’identité populaire et les minorités pour avancer leur agenda de réification de la nation et des identités collectives?

Objection 3 : « Cependant, dans une économie aussi mondialisée que la nôtre, il est permis de se demander quel est l’intérêt de fonder un projet de gauche à si petite échelle? Quelle sera la latitude du Québec pour réaliser un tel projet? Ne vaudrait-il pas mieux mettre l’énergie nécessaire pour, d’emblée, étendre ce projet à la plus grande échelle possible? »

La mondialisation néolibérale ne rend pas obsolète le projet d’indépendance, bien au contraire ; l’importance de reconstruire la souveraineté politique, économique, alimentaire et énergétique des sociétés n’a jamais été aussi nécessaire à l’heure de l’explosion des inégalités sociales et de l’impératif d’une transition écologique. La réappropriation de la souveraineté nationale permet justement d’amorcer une rupture à l’échelle macro-sociale afin d’aller au-delà des luttes défensives, des expérimentations locales et des petites réformes timides dans le cadre du système existant. Pour envisager stratégiquement, c’est-à-dire concrètement, le dépassement du capitalisme, nous devons envisager une transformation radicale de l’appareil d’État pour jeter les bases institutionnelles d’un nouveau régime politique, économique et social. Cela doit se faire également au-delà de la simple souveraineté nationale et étatique, car c’est bien l’exercice de la souveraineté populaire qui permettra de mettre en œuvre une large transformation sociale, laquelle suppose une profonde démocratisation des institutions à toutes les échelles. Comme le souligne la militante écoféministe et philosophe Vandana Shiva, la mondialisation ne sera combattue qu’à travers une redéfinition de la souveraineté.

« La redéfinition de la notion de « souveraineté » sera le grand défi de l’ère post-globalisation. La mondialisation était fondée sur l’ancienne notion de souveraineté, celle des États-nations héritée de la souveraineté des monarques et des rois. La nouvelle notion de souveraineté est le fondement de la résistance à la mondialisation. Cette résistance se traduit par le slogan : « Le monde n’est pas une marchandise. » Actuellement, les Grecs disent : « Notre terre n’est pas à vendre, nos biens ne sont pas à vendre, nos vies ne sont pas à vendre. » Qui parle ? Les peuples. Revendiquer la souveraineté des peuples est la première étape de la souveraineté alimentaire, de l’eau ou des semences. Mais il y a une seconde partie : les peuples revendiquent le droit de protéger la Terre, et non celui d’abuser d’elle comme d’autres la maltraitent. Ainsi la souveraineté des terres, des semences, des rivières rejoint la souveraineté des peuples. Avec la responsabilité de protéger ce cadeau de la Terre et de le partager équitablement. »[1]

De plus, il faut rappeler qu’indépendantisme et internationalisme ne s’opposent pas mais se nourrissent mutuellement, contrairement au nationalisme stricto sensu qui s’intéresse avant tout à l’intérêt national, et au cosmopolitisme qui se place exclusivement dans on horizon post-national, où les peuples, les nations et la souveraineté ont perdu toute pertinence ou signification.

Objection 4 : « Dans tous les cas, il faut reconnaître l’arbitraire des structures provinciales et municipales déjà en place. Nous les prenons de façon opportuniste, parce qu’elles sont déjà là, et non parce qu’elles représentent quelque chose qui existent en soi, quelque chose comme un peuple. D’ailleurs, qu’est-ce qu’un peuple? Où commence-t-il et où finit-il? »

Il ne s’agit pas de reconnaître l’arbitraire des structures fédérales, provinciales et municipales en place, comme nous pouvons reconnaître le caractère arbitraire ou contingent d’être né homme ou femme, blanc ou noir, hétéro ou homosexuel. Il s’agit d’analyser les rapports de domination et la légitimité démocratique des institutions actuelles, pour voir si nous devons les accepter comme telles, les réformer ou même les abolir. Il faut d’abord reconnaître que les institutions provinciales et municipales ne sont pas extérieures à la constitution canadienne, mais une sous-partie subordonnée de l’État canadien, et que ces institutions archaïques sont héritées du colonialisme britannique. C’est pour cette raison que l’indépendance bien comprise ne consiste pas d’abord à séparer le Québec du reste du Canada, en gardant intacts l’Assemblée nationale, le régime parlementaire et la monarchie constitutionnelle, mais à instituer une République digne des plus hautes exigences de l’émancipation humaine.

Cela dit, le caractère arbitraire ou illégitime des institutions en place (qui n’ont jamais été conçues ni approuvées par le peuple d’aucune façon) laisse entière la question de la nature de ce fameux peuple québécois. À l’heure des pratiques d’auto-identification, pourrait-on affirmer sans trop de risque qu’une forte majorité de personnes vivant au Québec s’identifient comment Québécois et Québécoises? Au-delà de ce sentiment d’appartenance subjectif et variable qui peut être articulé à une pluralité d’identités (locales, sexuelles, politiques et autres), existe-t-il quelque chose comme une société québécoise? Par société québécoise, il faudrait entendre ici un ensemble complexe de représentations collectives, de pratiques, d’institutions, de significations imaginaires et d’éléments socio-historiques sédimentés qui forment quelque chose comme une culture commune plus ou moins consistante et hétérogène.

En ce sens, le peuple québécois est moins une substance, une essence ou un substrat éternel qu’un processus, une trajectoire historique. Qu’est-ce qu’un peuple? C’est un processus social, historique, culturel et politique inachevé. Définition laconique certes, mais qui a le mérite de problématiser un phénomène complexe qui est presque toujours évoqué de façon trouble ou simpliste, soit pour l’acclamer ou le mépriser, le réifier ou le rejeter comme fiction. Le peuple existe, de façon partielle, et c’est pourquoi il doit être critiqué ; non pas au sens d’un procès moralisateur, mais d’une auto-critique visant l’émancipation et l’expression de potentialités latentes de l’imaginaire collectif.

Objection 5 : « La séparation du Québec d’avec le reste du Canada ne soulèvera probablement pas de passions chez les électeurs et électrices, parce que la prétendue domination du Canada anglais n’affecte que peu les gens dans leur quotidien, comparativement au harcèlement de rue, à la discrimination à l’embauche, à la dégradation de l’environnement, au temps d’attente des urgences et au salaire minimum, entre autres choses. D’ailleurs, comme cette oppression du régime colonial canadien se traduit-elle concrètement dans la vie des Québécois.es allochtones? Ne sont-ils pas eux-mêmes d’anciens colonisateurs? »

Il est vrai que la domination de l’État canadien sur le Québec n’est plus vécue de façon aussi intense aujourd’hui que dans les années 1960-1970. À ce titre, nous pouvions parler à cette époque d’une véritable oppression nationale vécue par les personnes d’ascendance canadienne-française, qui étaient littéralement dominées sur le plan social, économique, linguistique et culturel. Cela dit, est-ce que l’absence d’une conscience de la domination fait disparaître la domination pour autant? Pour être plus précis, nous pouvons affirmer de façon certaine qu’il existe toujours une domination politique du Canada sur le Québec, qui refuse de le reconnaître comme société distincte et de l’intégrer à la constitution. Et nous pouvons préciser que l’oppression nationale sévit toujours au sein du régime actuel, et qu’elle s’exprime de façon particulièrement vive chez les Premiers peuples qui sont littéralement opprimés par le régime colonial institutionnalisé dans l’État canadien. La situation ambivalente des Québécois, qui se retrouvent à avoir été colonisés, à demeurer des colons et se retrouvant parfois aussi du côté des colonisateurs n’enlève rien à cette dure réalité que le colonialisme existe toujours au Canada et au Québec. Le peuple québécois se retrouve ici dans une position contradictoire, et c’est pourquoi il est urgent d’articuler ce que nous pourrions nommer un « nationalisme décolonisateur ».

Le nationalisme doit être compris comme une perspective stratégique d’émancipation, qui doit lui-même être décolonisé de l’intérieur. Décoloniser signifie abattre les normes, les structures et les institutions qui reproduisent la logique coloniale et les différents systèmes d’oppression : capitalisme, impérialisme, sexisme, racisme, etc. Le nationalisme décolonisateur n’est pas la défense d’une culture nationale vis-à-vis les étrangers, mais un processus d’auto-détermination des peuples et des communautés locales, réactivant les combats historiques des générations précédentes tout en étant ancré dans le territoire. C’est un exercice continu d’autonomisation individuelle et collective, une réappropriation du pouvoir d’agir, des moyens de production et de décision collective, des espaces, milieux et institutions qui gouvernent nos vies. Voilà la souveraineté populaire en acte, l’auto-organisation citoyenne et populaire visant l’auto-transformation des conditions d’existence.

Or, le carcan constitutionnel, juridique et politique canadien représente un véritable frein à l’auto-détermination des peuples et des communautés locales. Ce n’est pas parce que « les gens au quotidien » ne se sentent pas touchés par le régime politique en place que celui-ci n’existe pas. Comme le souligne Rosa Luxemburg : « ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes ». C’est le rôle de la théorie critique, de la gauche politique et des forces de changement de mettre au jour les structures de domination qui freinent l’égalité, la liberté et la solidarité humaine. Comme disait Marx, « il faut rendre l’oppression réelle plus dure encore en y ajoutant la conscience de l’oppression, et la rendre plus honteuse encore, en la livrant à la publicité ». C’est bien la force du féminisme, des luttes antiracistes et autochtones d’avoir rendu visible des injustices qui étaient jusqu’alors masquées ou considérées comme les pratiques normales de la vie quotidienne.

Il en va de même pour l’indépendantisme aujourd’hui, qui n’est qu’une lutte parmi d’autres, ni plus ni moins importante que le féminisme et le socialisme, mais qui ne doit pas être négligée, secondarisée ou considérée comme un simple outil moins noble que les autres combats pour l’émancipation. On reproche souvent au socialisme ou à la question nationale de vouloir marginaliser les autres luttes et antagonismes présents dans les rapports sociaux, en hiérarchisant une « contradiction principale » de nature englobante et sociétale vis-à-vis d’autres revendications particulières ou identitaires. Or, on dirait qu’aujourd’hui nous soyons retombés dans le piège inverse : privilégier les combats féministes et antiracistes, en considérant la question nationale comme une lutte identitaire et particulière, suspecte de reproduire l’oppression des minorités.

Une compréhension synthétique de l’ensemble des rapports de domination, ancrée dans l’analyse contextuelle du Québec contemporain et sa trajectoire historique, ne peut se contenter d’un demi-portrait qui laisse en arrière-plan les systèmes politique et économique qui étouffent les potentialités humaines. C’est pourquoi il serait pertinent de réactualiser l’analyse de la « triple oppression » nationale, sociale et patriarcale, comme le préconisait le Front de libération des femmes, pour envisager une nouvelle articulation critique entre nationalisme émancipateur et féminisme, sans oublier bien sûr les formes de domination spécifiques des Premières nations et des personnes racisées. D’où le mot d’ordre qui n’a pas perdu son actualité : Québécoises deboutte![2]


Partie II : Réponse à Jean-Claude Balu
Éclaircir le mandat de l’Assemblée constituante
À venir…

[1] https://www.bastamag.net/Vandana-Shiva-Le-libre-echange-c
[2] Véronique O’Leary, Louise Toupin, Québécoises deboutte ! Une anthologie de textes du Front de libération des femmes (1969-1971) et du Centre de femmes (1972-1975), Éditions du Remue-Ménage, Montréal, 1982. 
Crédits photo : Jacques Boissinot - La Presse canadienne

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