vendredi 22 septembre 2017

Quelques clarifications sur la constituante

Suite à un texte publié par moi-même et Paul Cliche concernant une « troisième voie » possible pour préciser le mandat de l’assemblée constituante, une série d’objections et de critiques ont été soulevées. Le débat est lancé, et il s’agit maintenant d’amener quelques clarifications en guise de réponse à nos interlocuteurs pour approfondir la réflexion collective sur ce sujet de toute première importance.

Sur le plan des principes, Éric Martin rappelle à juste titre qu’une « assemblée constituante est nécessairement un acte souverain qui institue la loi fondamentale d’un État, un geste qui suppose nécessairement une rupture et une sortie de la constitution et du fédéralisme canadien »[1]. Il démontre cette thèse en s’appuyant sur une analyse conceptuelle ou a priori de l’assemblée constituante, laquelle serait, par définition ou par essence, un acte (re)fondation d’une communauté politique par l’institution d’un nouvel ordre légal et constitutionnel. Cela est vrai en bonne partie, bien qu’il soit possible de montrer que le Québec constitue déjà un État (fédéré, subordonné), et qu’il peut dès lors se donner sa propre constitution à l’intérieur du cadre constitutionnel actuel, à condition bien sûr de respecter l’autorité suprême de la constitution canadienne.

Éric le reconnaît d’ailleurs dans son texte. « On peut bien sûr vouloir rédiger une constitution de province qui maintiendrait pour l’essentiel la domination du cadre fédéral, impérial et colonial canadien, mais cette perspective conduirait à reconduire la loi fondamentale qu’est la constitution canadienne en y apportant des modifications cosmétiques, et reconduirait la domination illégitime qui nie l’existence de la nation québécoise et son droit à l’autodétermination. Du moment que l’on prend pleinement conscience de la portée du terme, l’assemblée constituante suppose de rédiger une nouvelle loi fondamentale ou constitution destinée à être la nouvelle loi fondamentale d’un État souverain et indépendant. »[2] Cela découle notamment du fait que la constitution canadienne ne reconnaît aucunement la souveraineté populaire, c’est-à-dire la souveraineté du peuple canadien, du peuple québécois, et des Premières Nations présentes sur son territoire, mais uniquement la souveraineté parlementaire, celle de l’État canadien souverain, couronné par la monarchie britannique.

Cela signifie que les citoyens et citoyennes du Québec ne peuvent pas rédiger librement leur propre loi fondamentale, ni décider réellement de créer leurs propres institutions politiques, du moins dans le cadre canadien, car ils devraient pour ce faire respecter scrupuleusement le périmètre étroit du cadre légal et juridique actuel qui nie cette même possibilité. Autrement dit, une assemblée constituante qui ne préciserait pas d’emblée que le peuple est souverain – et qu’il peut donc décider en toute liberté de se donner ses propres principes, valeurs et institutions pour s’auto-gouverner – se réduirait à une simple « discussion constitutionnelle » sans grande portée transformatrice. 


La page blanche contre le chèque en blanc

Voilà la raison principale pour laquelle le mandat de l’assemblée constituante doit minimalement garantir que le peuple pourra avoir les coudées franches pour écrire librement sa loi fondamentale. Lors d’un atelier de formation sur l’assemblée constituante, Viviane Martinova-Croteau a d’ailleurs évoqué l’argument de la « page blanche » pour réfuter l’idée selon laquelle il ne faudra pas présumer de l’issue des débats, et donc éviter par principe de spécifier toute orientation à l’assemblée constituante. Loin de garantir la démocratie et l’exercice de la souveraineté populaire, cela restreindrait plutôt les options possibles de l’assemblée constituante aux seuls articles compatibles avec l’ordre constitutionnel canadien. Dès que les membres de l’assemblée constituante incluront des principes, valeurs et articles en contradiction avec la constitution canadienne, ils transgresseront de facto cet ordre en invitant les citoyens et citoyennes du Québec à adopter une constitution partiellement (ou complètement) incompatible avec le fédéralisme canadien.

En d’autres termes, pour que le peuple puisse librement élaborer sa constitution, et donc son projet de société, il doit avoir une « page blanche » sur laquelle il pourra déposer ses rêves et ses aspirations, bref forger en toute autonomie sa volonté collective. Dans le cas où l’assemblée constituante aurait un « mandat indéterminé », c’est-à-dire où personne ne saurait a priori si l’assemblée doit rédiger la constitution d’un Québec province ou d’une République, ou bien une, deux, trois ou quatre constitutions, il y aura nécessairement de houleux débats au début du processus quant au sens même cette démarche. Les indépendantistes, fédéralistes et autonomistes se battraient alors pour déterminer l’orientation de l’assemblée constituante, laissant ainsi en second plan le contenu de la constitution : principes, valeurs, forme des institutions, droits fondamentaux, distribution des pouvoirs, etc. Par ailleurs, les membres de l’assemblée constituante se verraient étroitement surveillés pour s’assurer que chaque petit article ne contrevienne pas à la constitution canadienne, ce qui imposerait une lourde charge au processus constituant en le limitant à une conversation constitutionnelle inhibée par le cadre juridique existant. Bref, derrière l’intention noble de vouloir laisser une pleine autonomie à l’assemblée constituante en évitant d’orienter le processus, on empêche paradoxalement de lui laisser la marge manœuvre nécessaire pour élaborer librement un projet de pays. Et cela nécessite d’expliciter au début du processus que l’assemblée constituante ne sera pas contrainte a priori par le cadre constitutionnel existant.

Nous pouvons d’ailleurs opposer cette idée de la « page blanche » de l’assemblée constituante, garantie par la reconnaissance de la souveraineté populaire et donc de la possibilité pour le peuple de proposer un projet de constitution au-delà du carcan fédéral, à l’idée du « chèque en blanc » donné à un éventuel gouvernement qui voudrait faire l’indépendance sans préciser son contenu ou le projet de société qu’il porte en germe. Nous pouvons faire l’hypothèse que l’un des problèmes des référendums de 1980 et 1995 réside dans le fait que la population ne savait pas exactement en quoi l’indépendance aurait fait une différence dans leur vie, et pour quel projet de pays ils s’entendaient exactement. La principale force de l’assemblée constituante réside dans le fait que les citoyens et citoyennes ne seront pas appelés à voter sur un Oui ou un Non abstrait, indéterminé, mais sur un projet de pays que les gens auront directement forgé par un large processus démocratique. Bref, au lieu de voter pour un « chèque en blanc » sur une indépendance nationale aux conséquences incertaines, basée sur le refus de la domination du cadre constitutionnel canadien, il serait possible d’adhérer de façon positive à un projet politique construit par une large mobilisation citoyenne et populaire.

Par contraste, le fait d’amorcer une assemblée constituante sans lui donner une certaine direction ou orientation, implique que la population sera d’abord appelée a élire les membres de l’assemblée sans savoir réellement dans quoi ils s’embarquent. Le peuple devra alors choisir s’il veut une assemblée constituante plus ou moins fédéraliste, autonomiste ou indépendantiste, car nous pouvons parier que les candidatures ne seront pas neutres sur la question. Ainsi, la population sera alors appelée à signer un « chèque en blanc » à des personnes qui défendront un certain agenda politique sur l’assemblée constituante, reproduisant ici le problème du référendum classique évoqué plus haut. Il serait au contraire plus simple, clair et transparent que les candidatures à l’assemblée constituante se présentent en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant en avance que l’objectif sera de rédiger la constitution du Québec à partir d’une page blanche, et donc un projet de pays radicalement neuf. 


Le processus constituant comme champ de bataille

Par ailleurs, le fait de rédiger collectivement la loi fondamentale du Québec implique un large processus de démocratie participative, et donc une large délibération publique sur la forme même de la communauté politique à inventer et instituer. Voilà le sens de la phrase « l’assemblée constituante est la meilleure façon de relancer une large conversation nationale sur notre avenir collectif ». Il ne s’agit pas ici de défendre l’idée d’une « discussion constitutionnelle » tranquille comme le suppose Éric Martin, et encore moins de préconiser une « aimable conversation collective », un bel exercice de participation citoyenne joyeuse et « conviviale » comme nous le reproche Pierre Mouterde. Nous sommes d’ailleurs d’accord avec lui que « l’indépendance du Québec questionnera de plein fouet de puissants intérêts économiques et politiques, parce qu’elle tendra à désarticuler le fédéralisme canadien sous sa forme actuelle, elle ne pourra que soulever de fortes oppositions dont il s’agira, pour le gouvernement et les constituants, de conjurer coûte que coûte la dangerosité. »

En effet, il n’y a qu’à regarder le processus d’accession à l’indépendance de la Catalogne pour constater que la rupture avec un cadre constitutionnel rigide et fermé n’est pas un long fleuve tranquille, une gentille partie de quilles. Bien que l'assemblée constituante puisse se comporter son lot de plaisirs, de débats passionnants, de soirées
« bière et politique », il faut bien rappeler, comme le souligne Frédéric Lordon, que « la révolution n’est pas un pique-nique ». Qui plus est, si un gouvernement progressiste et indépendantiste est élu avec le mandat explicite d’amener une série de réformes radicales sur le plan social et économique, tout en déclenchant simultanément un processus constituant pour refonder la structure même des institutions politiques, il va sans dire que d’importantes oppositions se manifesteront, à l’intérieur comme à l’extérieur de la société québécoise. Pour le meilleur et pour le pire (et bien que ce ne soit pas un argument vendeur sur le plan électoral), le processus d’accession à l’indépendance implique une rupture avec le cadre juridique, social et politique actuel. 

Cela étant dit, pourquoi Éric Martin et Pierre Mouterde considèrent-ils que l’approche proposée par moi-même et Paul Cliche – qui stipule que l’assemblée constituante devra comporter deux questions lors du référendum – laisse planer une « sorte d’indétermination de principe » sur le processus constituant? Selon Mouterde, « la décision de proposer au terme de l’exercice constituant, 2 votes différents (l’un sur la constitution, l’autre sur l’indépendance) ne sera aucunement anodine. Elle aura pour effet assuré – en offrant a priori une porte de sortie possible aussi bien aux partisans d’une constitution provinciale que d’une constitution indépendantiste – de désamorcer la portée immédiate les travaux des constituants, en en relativisant et amoindrissant leurs effets concrets, ou pire encore en semant la confusion ou l’ambiguïté à leur propos. Surtout elle aura tendance à freiner la dynamique mobilisatrice et participative de l’Assemblée constituante, en reportant à un vote référendaire la seule question vraiment décisive en la matière, celle de l’indépendance. »[3]

En réalité, le fait qu’au terme du processus constituant la question du statut politique du Québec sera posée de façon séparée du projet de constitution amènera un résultat bien différent. Il ne s’agit pas de « reporter à un vote référendaire la seule question vraiment décisive de l’indépendance », mais de créer une large mobilisation sur le contenu même du projet de pays, sur la libre formation de la volonté générale, laquelle pourra se concentrer sur la forme même de la République. À ce moment, le « champ de bataille » ne sera pas principalement structuré par le clivage entre fédéralistes et indépendantistes, mais par les débats entre « jacobins » et « décentralisateurs », entre progressistes et conservateurs, entre partisans d’une République minimale (bourgeoise) et adeptes d’une République sociale (pleinement démocratique). Le processus constituant s’accompagnera à coup sûr d’une prolifération de « clubs politiques » qui essayeront d’orienter le contenu de la constitution, la forme des institutions de la nouvelle communauté politique, laissant en arrière-plan le simple débat sur l’indépendance du Québec. Évidemment, l’indépendance sera en filigrane des débats, et en bout de ligne l’adhésion majoritaire du peuple québécois à la souveraineté du nouvel État viendra « activer » le projet de constitution, lequel sera par le fait même institué par cet acte souverain de volonté.

En ce sens, Éric Martin n’a pas tout à fait raison lorsqu’il dit que l’assemblée constituante représente « l’acte de naissance » d’un État indépendant ; il s’agit plutôt de la gestation d’un nouvel État, tandis qu’un vote majoritaire lors du référendum représentera l’accouchement, c’est-à-dire l’acte de naissance proprement dit de ce nouvel État, lequel deviendra alors effectif, en passant du stade de projet à celui d’une réalité institutionnelle concrète. Par le fait même, l’élection d’un gouvernement progressiste et indépendantiste – ayant pour mandat explicite d’amorcer un processus constituant pour fonder les bases d’un nouvel État – représente le moment de fécondation, l’acte premier qui déclenchera un processus d’ontogenèse. Mais comme nous pouvons l’imaginer, et le constater à travers le processus tumultueux de la démarche d’accession à l’indépendance catalane, il peut se passer bien des péripéties entre le moment de la fécondation, de la gestation et de la naissance d’une nouvelle communauté politique. 


Les avantages des deux questions

Cela étant dit, tout ce texte ne milite-t-il en faveur d’un mandat indépendantiste explicite de l’assemblée constituante (position actuelle d’Option nationale) ? À quoi sert de formuler deux questions distinctes lors du référendum ? Quel est l’avantage réel d’une double question référendaire sur le plan stratégique ? À vrai dire, la position selon laquelle le mandat de l’assemblée constituante serait de rédiger la constitution d’un Québec indépendant (et rien d’autre), est suffisante, intéressante et cohérente sur le plan des principes. Mais l’idée de distinguer le vote sur le projet de constitution du vote sur le statut politique du nouvel État comporte de nombreux avantages sur le plan pratique et rhétorique, en permettant de mobiliser des personnes non convaincues par l’indépendance. Voici pourquoi.

Lorsque le processus constituant sera déclenché, nous pouvons nous douter que la totalité de la population ne sera pas d’emblée en faveur de l’indépendance. Il faudra alors construire une majorité politique par un large processus d’éducation populaire et de mobilisation citoyenne à travers l’exercice constituant. Les non-indépendantistes (qui ne sont pas forcément des fédéralistes chevronnés, mais des gens sceptiques, indifférents ou peu moins intéressés par cette question au départ), pourraient néanmoins être curieux de participer à cette démarche historique, que ce soit en présentant sa candidature pour devenir membre de l’assemblée constituante, ou encore à travers les consultations publiques. En effet, l’idée de pouvoir être entendu et d’avoir son mot à dire sur la constitution d’un nouvel État est assez excitante, et si la question de l’indépendance constitue le seul « blocage » au fait de participer, il serait facile de répondre que la personne pourrait toujours voter « Non » à l’indépendance à la fin du processus si elle n’a toujours pas été convaincue entre temps. Évidemment, le fait de voter en faveur d’une constitution d’une République et contre l’indépendance comportera une part d’incohérence, mais le fait de proposer cette possibilité permettra de favoriser une plus large inclusion au sein du processus constituant sans pour autant dénaturer le sens de la démarche, qui est de développer les bases d’un nouvel État par la création collective de sa loi fondamentale. Une fois posée la finalité du processus constituant, le nombre de questions lors du référendum représente une question essentiellement tactique permettant de donner plus de force à la stratégie générale.

Or, pourquoi ne pas avoir une seule option, l’adoption de la constitution de la République indépendante du Québec, ou le néant ? Pourquoi choisir d’abord la République, puis dans un second temps le statut politique de ce nouvel État vis-à-vis l’ordre fédéral ? D’une part, pour des raisons de clarté, il s’agit de s’assurer qu’une majorité sociale votera pour la nouvelle forme de la communauté, bref qu’une majorité démocratique soit bien en faveur de ce projet politique. D’autre part, il s’agit de s’assurer qu’une majorité démocratique soit également en faveur de l’indépendance, et donc de la sécession qui rendra possible l’effectivité de cette nouvelle communauté politique. Quatre scénarios possibles découlent de ce double choix :

1) Non à la constitution + Non à l’indépendance = statu quo ;
2) Oui à la constitution + Oui à l’indépendance = naissance de la République indépendante du Québec ;
3) Oui à la constitution + Non à l’indépendance = adoption partielle de la constitution, autonomie constitutionnelle sans rupture avec le cadre fédéral ;
4) Non à la constitution + Oui à l’indépendance = rejet de la constitution, mais accession à l’indépendance.

En fait, la stratégie d’un simple mandat indépendantiste de l’assemblée constituante réduit les mondes possibles aux deux premiers scénarios, tandis que la stratégie des deux questions ouvre la voie à des possibilités inédites. Regardons de plus près les deux derniers scénarios (3 et 4), plus improbables, mais non pas dénués d’intérêt. D’un côté, dans le cas où la majorité de la population adhère à une constitution (de nature républicaine ou autre), mais ne parvient pas à gagner un 50%+1 pour l’accession à l’indépendance, seule une partie de la constitution sera compatible avec la constitution canadienne. L’Assemblée nationale du Québec aura donc adopté sa loi première, de façon partielle évidemment, les seuls articles compatibles avec la constitution canadienne ayant une portée « exécutoire ». Les autres articles seraient laissés en suspens, du moins pour un temps.

Ensuite, une nouvelle ronde de négociations constitutionnelles viserait à faire reconnaître la nouvelle constitution du Québec par l’État fédéral. Or, il pourrait techniquement se produire une nouvelle « crise constitutionnelle », analogue à l’épisode du Lac Meech lorsque le Québec a été incapable de réintégrer la fédération canadienne. Si nous reprenons l’exemple de la Catalogne, le mouvement indépendantiste catalan a pris véritablement son envol lorsque la Cour constitutionnelle espagnole a refusé et invalidé la majorité des articles du statut d’autonomie de la Catalogne, déclenchant ainsi une immense vague de contestation populaire. Une relance du mouvement indépendantiste suite à la victoire du « Oui » pour la constitution, mais un « Non » pour l’indépendance n’est donc pas impossible.

Enfin, dans l’éventualité d’un refus de la constitution, mais d’une volonté forte pour l’indépendance, l’Assemblée nationale serait alors amenée à négocier la sécession du Québec avec l’État canadien, puis à relancer un processus constituant dans un second temps pour élaborer un nouveau projet de constitution. Entre-temps, une enquête publique sur le rejet de la première constitution permettrait d’identifier les causes et les obstacles qui pourraient expliquer la non-adoption du premier projet de pays. Nous pouvons faire l’hypothèse qu’une constitution trop à gauche, ou encore trop marquée à droite (sur le plan économique ou identitaire) pourrait inciter une partie de la population à rejeter la constitution pour des raisons politiques ou idéologiques, même si une volonté commune de fonder un pays puisse être partagée par une majorité de Québécoises et Québécois. Autrement dit, le projet de constitution et l’indépendance du Québec sont deux questions distinctes sur le plan logique, bien qu’elles soient liées de façon étroite en réalité.

De plus, le fait qu’une majorité du peuple vote de façon claire et distincte sur la seule question du statut politique du Québec représentera une forme de légitimité démocratique accrue pour une éventuelle reconnaissance de la communauté internationale, absolument cruciale pour rendre pleinement effective l’indépendance du nouvel État. Ainsi, le gouvernement fédéral ne pourra sortir l’argument que le peuple québécois aurait voté pour une constitution sans savoir clairement qu’il s’engageait par le fait même à vouloir se séparer du Canada. Bref, le fait de poser deux questions permet de lever toute ambiguïté sur l’interprétation des résultats de la démarche et du vote référendaire. 


De l’arithmétique à l’imagination créatrice

Finalement, l’avantage stratégique d’un double vote lors du référendum consiste à diviser le camp fédéraliste sur le plan arithmétique. Si nous prenons l’exemple de la consultation sur l’avenir politique de la Catalogne de novembre 2014, le référendum posait deux questions : 1) Voulez-vous que la Catalogne devienne un État ? ; 2) En cas de réponse affirmative, voulez-vous que cet État soit indépendant ? Voici les résultats :

Oui-Oui : 80,76%
Oui-Non : 10,07%
Oui-Blanc : 0,97%
Non-Non : 4,54%
Blanc : 0,56%
Autres : 3,09%

Nous pouvons voir ici que le « bloc indépendantiste » est profondément uni, alors que le camp autonomiste ou anti-souverainiste est divisé en plusieurs catégories : Oui-Non, Oui-Blanc, Non-Non, etc. Évidemment, l’Assemblée nationale (de même que le gouvernement fédéral et la communauté internationale) pourrait exiger que l’accession à l’indépendance soit conditionnelle à un vote de 50%+1 sur la deuxième question, ce qui amènerait les mêmes aléas qu’un référendum avec une seule question. Néanmoins, le camp fédéraliste serait de toute façon divisé en préconisant plusieurs stratégies : boycott de la constituante et du référendum, vote en faveur de la constitution, mais contre l’indépendance, vote contre la constitution et l’indépendance (pour éviter toute crise constitutionnelle future), vote blanc, etc. Bref, il n’y aurait pas simplement le camp du Oui et le camp du Non, mais un bloc uni en faveur de la nouvelle République face à une opposition contradictoire à ce projet politique.

Certains pourront objecter que le camp du Oui serait peut-être aussi divisé, étant donné qu’il pourrait y avoir un désaccord sur le projet de constitution malgré une volonté commune de faire l’indépendance. Néanmoins, la nature même de l’exercice constituant consiste à atténuer les conflits et à trouver des principes, valeurs et normes communes par le biais d’un processus de délibération publique, critique et réflexive pour former un projet politique à vocation majoritaire. Si la finalité du processus constituant consiste à créer les bases institutionnelles d’un nouvel État, le camp indépendantiste aura toute la liberté d’élaborer ensemble un projet commun et de surmonter certaines divisions (pas toutes évidemment), tout en ralliant une partie des non convaincus qui pourront participer au processus et constater de leurs yeux les avantages potentiels découlant de la création d’une nouvelle communauté politique.

Le processus constituant, encore plus qu’une démarche référendaire classique, sert d’abord à créer une unité citoyenne et populaire en faveur de l’émancipation sociale et nationale. Si la finalité du processus est posée d’emblée, soit l’indépendance en vue de l’auto-gouvernement populaire, c’est-à-dire la démocratie pleine et entière, il faut encore que le peuple s’empare activement de cet objectif en élaborant conjointement sa volonté générale, et il ne peut y parvenir que par la construction collective d’un projet commun qu’il aura lui-même enfanté par sa propre démarche créatrice. L’auto-institution imaginaire de la société, la fabrique collective des significations communes, des idéaux, aspirations, droits et formes institutionnelles de la liberté politique, est ce qui permettra aux citoyens et citoyennes d’adhérer à un projet de pays qui sera leur propre fruit. Les institutions aliénées de l’État actuel, que ce soit celles du gouvernement fédéral ou provincial, seront dès lors remplacées par de nouvelles institutions issues d’un travail collectif d’imagination créatrice.

Décoloniser l’imaginaire, tel est la première tâche historique des forces émancipatrices. Pour ce faire, une démarche constituante réellement transformatrice a besoin d’avoir les coudées franches, une véritable page blanche, sur laquelle pourra être dessinée, ensemble, les formes, les mots et les idéaux d’une nouvelle communauté à venir. Tel est le sens de la rupture créatrice, d’un peuple à enfanter et d’une maison commune à inventer. 


[1] Éric Martin, « L’assemblée constituante est l’acte de naissance d’un État indépendant », Presse toi à gauche, 12 septembre 2014.
[2] Ibid.
[3] Pierre Mouterde, « À propos de la troisième voie proposée par Jonathan Durand Folco et Paul Cliche Québec solidaire mérite mieux que cela ! », Presse-toi à gauche!, 5 septembre 2017.

samedi 24 juin 2017

Au-delà de la fête nationale : le bonheur public

D'abord fête religieuse célébrant Jean Le Baptiste, la Saint-Jean était la fête des Canadiens français au XIXe siècle. Durant la Révolution tranquille, la fête se politise, elle se mélange à l'effervescence culturelle de l'époque avec les grands spectacles publics et les chansonniers populaires, pour enfin devenir officiellement fête nationale en 1977. Aujourd'hui, la Saint-Jean-Baptiste revêt encore les habits hérités des années 1960, mais sous une forme vieillie, édulcorée. La fête nationale s'est progressivement dépolitisée, le sens du collectif s'est effrité, et la logique sécuritaire s'est renforcée pour prévenir tout débordement festif. La période historique de la Révolution tranquille arrive à sa fin, telle une vague qui glisse et s'achève lentement sur le sable.

Nous avons besoin d'une seconde modernisation, d'une renaissance, d'un nouvel élan pour régénérer un sentiment essentiel à la vie collective : la liberté politique et le sens du bonheur public. Cette idée, loin d'être morte, a pourtant été recouverte par les promesses de la liberté de choix et du bonheur privé. Bien que plusieurs nationalistes conservateurs associent le danger du libéralisme au multiculturalisme, le principal problème n’est pas la pluralité, condition indispensable de l’espace public; c’est le repli sur la sphère privée, qui nous détache du monde commun. Comme le souligne Benjamin Constant, c’est une certaine idée de la vie bonne qui est venue s’imposer avec l’entrée du Québec dans la modernité. « Notre liberté à nous, doit se composer de la jouissance paisible de l'indépendance privée. »

Si nous voulons nous déprendre de cette morose sociale, qui emprunte les formes diverses du cynisme, de l’indifférence ou de l’apathie, nous devons retrouver, par le biais de l’action collective, un trésor perdu qu’Hannah Arendt met au jour dans son fameux livre La condition de l’homme moderne. « Ce qu’ils appelaient liberté publique n’était pas un espace intérieur où se mettre à volonté à l’abri des pressions du monde, ni le liberum arbitrium qui mène la volonté à choisir entre les termes d’une alternative. Pour eux, la liberté ne pouvait exister que dans la sphère publique ; c’était une réalité tangible, du monde, une création humaine dont l’humanité devait jouir, plutôt qu’un don ou une capacité; c’était l’espace public créé par l’homme ou la place publique que l’Antiquité avait reconnue comme l’aire où la liberté apparaît et devient visible aux yeux de tous. »[1]

Cette conception particulière de la liberté, qui prend forme au cœur de la Cité, est indissociable d’une image de la vie heureuse, du bien vivre, d’une joie partagée alimentée par la résonance des individus qui mettent en commun leurs paroles et leurs actes dans un espace collectif. « Cette liberté qu’ils appelèrent plus tard « bonheur public », après y avoir goûté, et qui consistant dans le droit du citoyen à accéder à la sphère publique, à prendre part à l’exercice de la puissance publique – selon la formule de Jefferson, à devenir « un participant au gouvernement des affaires » - par opposition aux droits généralement reconnus qu’ont les sujets d’être protégés par le gouvernement, et au besoin contre la puissance publique, dans leur quête du bonheur privé, par opposition aux droits que seul un pouvoir tyrannique pourrait abolir. Le fait même qu’on ait choisi d’invoquer le « bonheur » pour réclamer une participation à l’exercice du pouvoir indique bien qu’existait dans le pays, avant la révolution, une notion similaire au « bonheur public » et que les hommes savaient qu’ils ne pouvaient pas être totalement « heureux » s’ils ne jouissaient que d’un bonheur circonscrit à leur seule vie privée. »[2]

Pour moi, le sentiment patriote, qui est peut-être surtout un instinct libertaire, une réminiscence de la liberté des Anciens, découle de cette soif de bonheur public. Le patriotisme, ce n’est pas d’abord l’attachement à un âge d’or, la célébration d’une longue tradition ou d’une continuité de survivance nationale, mais une réactivation du passé, ancrée dans le présent, et aimantée par un besoin viscéral de liberté. Certes, les formes culturelles et historiques d’une société donnée sont toujours déjà liées à cette exigence fondamentale, à ce désir d’émancipation et d’action commune. Mais une célébration simplement culturelle, voire folklorique, ne parviendra jamais à élever une société au-delà de la jouissance paisible des bonheurs privés.

C’est pourquoi, lorsque la fête nationale sera plus qu’un rituel ou une fête tranquille tournée vers la répétition mécanique d’une particularité culturelle, nous aurons collectivement ce sentiment étrange et étonnant, nous éprouverons une joie à la fois ancienne et nouvelle, celle d’une liberté en devenir et d’un bonheur réellement partagé. Ce temps viendra, comme une prochaine vague qui est sur le point de nous surprendre au milieu d’un creux de vague. Ce ne sera pas pour longtemps, car une société ne peut pas rester éternellement engourdie dans un contexte qui exige d’elle un surcroît d’énergie. Chassez la liberté, et elle revient au galop.

[1] Hannah Arendt, De la révolution, dans L’Humaine Condition, Gallimard, Paris, 2012, p. 434.
[2] Ibid., p. 437. 
Photo: Agence Reuters Mathieu Bélanger

mardi 30 mai 2017

Les innombrables contradictions de la convergence

Introduction

Québec solidaire n’a pas fini d’entendre parler de son refus d’une convergence avec le Parti québécois lors des prochaines élections. En plus des reproches de dogmatisme, de fermeture et de favoriser les réélection des libéraux, les solidaires doivent aussi jongler avec le scandale entourant la non-divulgation de la feuille de route du OUI-Québec sur une démarche commune d’accession à l’indépendance. Face à ce contexte trouble, il est facile de jeter le blâme sur Québec solidaire, ou encore d’accuser simplement le Parti québécois de l’avoir cherché. Certes, cette conjoncture est déchirante pour plusieurs ; les moqueries, les accusations et le mépris, les émotions de colère, de déception, de hargne ou d’acrimonie prennent le pas sur la raison et l’analyse froide de la situation. Comme le souligne Hannah Arendt : « il s’agit là évidemment de réflexion, et l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de «vérités» devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps. Ce que je propose est donc très simple : rien de plus que de penser ce que nous faisons. »

Dans cet article, nous voudrions mettre en évidence le fait que les récentes décisions de Québec solidaire ne résultent pas seulement des choix des membres, mais aussi d’une série de contradictions présentes au sein du mouvement souverainiste. Il ne s’agit pas de nier que des décisions ont été prises par une série d’acteurs à la suite de nombreuses délibérations, car en bout de ligne ce sont toujours des humains en chair et en os qui décident et tranchent les débats. Mais il n’en demeure pas moins que les raisons fondamentales qui ont été évoquées et qui ont fait pencher la balance découlent des tensions structurelles d’un champ politique déterminé. En d’autres termes, les décisions collectives qui ont été prises ne sont pas d’abord une somme d’opinions individuelles, mais le résultat d’un ensemble complexe de contraintes qui s’imposent aux acteurs dans un contexte donné.

Pour éviter toute confusion, il faut noter qu’il ne s’agit pas ici d’analyser des contradictions logiques (comme l’idée d’un « cercle carré » par exemple), mais bien de mettre en relief des contradictions pratiques. Cela signifie que les problèmes pratiques auxquels sont confrontés les acteurs ne découlent pas simplement d’accidents ou de perturbations extérieures, mais bien des tensions internes d’un contexte déterminé. Selon cette interprétation, une crise résulte d’un conflit interne ou d’une opposition entre des exigences contradictoires présentes au sein d’un individu, d’une organisation, voire d’une forme de vie ou d’une société. Par exemple, la « question sociale » qui renvoie aux inégalités économiques produites par le capitalisme pose problème dans la mesure où il existe une contradiction inhérente à cette structure fondée sur une division de classes aux intérêts opposés. Mais il est également possible d’identifier des contradictions pratiques dans des films, drames et comédies romantiques où les individus doivent surmonter les multiples obstacles d’histoires amoureuses compliquées. Les dilemmes amoureux sont en quelque sorte les meilleurs exemples de contradictions pratiques à l’échelle de la vie affective.

Le fait d’adopter une grille d’analyse centrée sur les contradictions pratiques et non sur le simple comportement des organisations politiques permet de mettre en lumière la dynamique sous-jacente des choix effectués et les possibilités objectives qui pourraient débloquer la situation. Cette perspective permet également de montrer que la situation actuelle résulte de contradictions présentes au sein du Parti québécois, de Québec solidaire, et entre ces deux formations politiques. Ainsi, il ne s’agit pas de dire qu’un parti a tort alors que l’autre a raison, mais bien que chaque organisation avait des bonnes raisons d’agir comme elle l’a fait. Afin de ne pas sombrer dans le relativisme, il ne s’agit pas de dire que toutes les actions de chaque parti sont justifiées ; il s’agit plutôt d’expliquer l’enchaînement complexe des actions et réactions, c’est-à-dire la mise en relation des oppositions et la dynamique qui structurent les choix de chaque formation. 


Les raisons d’un échec

Tout d’abord, la proposition du Parti québécois de négocier des pactes électoraux avec Québec solidaire découle de trois principales raisons : 1) le déclin historique des appuis pour ce parti depuis les vingt dernières années ; 2) le fait de repousser l’accession à l’indépendance dans un deuxième mandat afin d’augmenter les chances de gagner contre les libéraux en 2018 ; 3) les multiples sondages qui corroborent l’hypothèse d’une impossibilité à prendre le pouvoir sans faire d’alliance avec d’autres partis. Par exemple, si le PQ était dans une phase historique ascendante et qu’il sentait qu’il pouvait prendre le pouvoir en proposant l’indépendance dans un premier mandat, il n’aurait pas eu besoin de mettre de côté son engagement premier pour battre les libéraux. Ensuite, si le PQ sentait qu’il était susceptible de gagner les élections par ses propres forces, jamais il n’aurait eu besoin de proposer des pactes électoraux. Cela signifie que la saga des alliances découle avant tout de la faiblesse politique et historique du PQ, qui doit absolument se tourner vers ses « alliés potentiels » pour assurer sa survie. Or, pourquoi avoir choisi de négocier d’abord avec Québec solidaire ?

Outre son ADN souverainiste, le PQ depuis René Lévesque est également d’obédience social-démocrate. Le parti a ensuite gardé une telle interprétation de son identité politique à travers le temps, même si l’action publique du PQ une fois au pouvoir est maintes fois entrée en contradiction avec cette appellation à travers son histoire (coupe de 20% des salaires de la fonction publique et loi spéciale en 1982, déficit zéro de Lucien Bouchard en 1996, austérité de Nicolas Marceau en 2013). Or, la popularité décroissante de l’austérité sous le régime Couillard amena le PQ à se repositionner dans son nouveau programme pour « faire du Québec une social-démocratie d’avant-garde », ce qui le rapproche évidemment des positions de Québec solidaire. Outre cette relative proximité idéologique « souverainiste de centre gauche » (nous y reviendrons), le PQ a également intérêt à converger avec QS pour des raisons stratégiques. La nette prédominance du PQ sur le plan électoral (25,4% et 30 sièges pour le PQ, vs 7,6% et 3 sièges pour QS aux élections de 2014) fait en sorte que QS représente un partenaire utile et relativement inoffensif. Les solidaires ont objectivement intérêt à augmenter leur députation et à sortir de la ville de Montréal, et ils pourraient difficilement imposer des changements importants au sein PQ compte tenu de son plus faible poids politique.

Or, sous cette « convergence progressiste » se cache une contradiction au cœur de la « question nationale » : la question identitaire. Sur ce plan, le déclin historique du PQ l’a amené à expérimenter la stratégie de la Charte des valeurs en 2013, laquelle visait à utiliser le débat sur la laïcité et les accommodements raisonnables pour accentuer la polarisation identitaire entre majorité et minorités, et ce dans une perspective d’« affirmation nationale ». Plus qu’une simple tactique électorale, il s’agissait bien d’une stratégie visant à reconstruire l’identité collective autour de cet enjeu, en espérant passer de la simple affirmation culturelle à la nécessité d’une auto-détermination politique. La stratégie consistait essentiellement à construire un « projet majoritaire » en adoptant une Charte des valeurs liée à l’identité québécoise, laquelle aurait nécessairement été invalidée par la Cour suprême du Canada et la Charte canadienne des droits et libertés, ce qui aurait amené une « crise constitutionnelle » et un « déni de reconnaissance » propice à la relance du mouvement indépendantiste. Pour le meilleur (et pour le pire pour certains), ce projet a échoué le test électoral, car le PQ n’a pas jugé opportun de construire un consensus autour de la question, préférant jouer la carte de la wedge politics pour se positionner comme le grand parti de l’identité nationale.

Or, c’est bien cette stratégie qui a ultimement fait échouer le projet de convergence avec Québec solidaire, car ce parti avait posé dès le début la condition non négociable d’une approche souverainiste inclusive. Évidemment, certains souligneront que le PQ aurait pu bouger sur la question identitaire afin de favoriser une convergence électorale, même si Lisée a réaffirmé une semaine avant le Congrès de QS qu’il ne reculerait pas d’une miette sur cette position. Or, Lisée n’avait pas le choix de réaffirmer son approche de la « concordance culturelle » anti-multiculturaliste et anti-interculturaliste, à cause d’une contradiction interne entre l’aile inclusive et l’aile conservatrice du PQ. Si Lisée avait décidé d’adopter une approche inclusive pro-solidaire, un important backlash au sein de son parti aurait accéléré le passage de nombreux membres vers la CAQ qui a récemment réaffirmé ses positions nationalistes et identitaires. Ce n’est pas pour rien que Lisée a été élu chef en lieu et place d’Alexandre Cloutier et Véronique Hivon (plus inclusifs) ou Martine Ouellet (indépendantiste avant tout) ; c’est parce qu’il a joué la carte identitaire avec habilité pour séduire sa base électorale qui croit de moins en moins en la possibilité objective de l’indépendance à court terme, et de plus en plus au besoin de protéger l’identité culturelle contre les menaces extérieures (islam, mondialisation, etc.). Contrairement au « moment PKP » qui avait soulevé l’espoir d’une relance de l’indépendance, le choix de remiser celle-ci dans un deuxième mandat implique de miser sur le seul levier disponible pour assurer l’intégrité et l’unité du parti ; l’affirmation forte d’une culture nationale.

C’est bien cette contradiction entre la stratégie identitaire et la stratégie indépendantiste – qui coexistent toutes deux au sein de la « question nationale » – qui explique en bonne partie l’échec de la convergence progressiste. Paradoxalement, celle-ci n’avait pas pour objet ni l’indépendance, ni l’affirmation nationale, mais plutôt une série de positions progressistes. Autrement dit, si Lisée avait pu montrer une ouverture sur la question identitaire (en revenant sur certaines affirmations passées, ou en ne s’acharnant pas sur la commission d’enquête sur le racisme systématique), les raisons contre la convergence au sein de Québec solidaire n’auraient pas autant prévalu. De même, si l’épisode de la Charte n’avait jamais eu lieu, la convergence « social-démocrate » aurait presque certainement passé la première étape de la phase exploratoire, et ce malgré les réticences de l’aile gauche de QS qui rappelle à maintes reprises le bilan péquiste en matière de politiques socioéconomiques.

De surcroît, l’agenda référendaire n’aurait pas causé de problème pour la convergence PQ-QS, car les deux partis s’entendent essentiellement sur la même position à l’heure actuelle. Lors de son Congrès de 2016, les solidaires ont décidé d’opter pour une assemblée constituante avec un « mandat ouvert », laquelle implique la possibilité de rédiger la constitution interne du Québec sans nécessairement changer son statut politique. Cela peut sembler une contradiction aux yeux des indépendantistes, mais il n’en est rien, car il s’agit très précisément de la position du PQ qui sera soumise au vote lors de son congrès en septembre 2018. Comme QS, le PQ a pour objectif de faire du Québec un pays indépendant, disposant de l’ensemble des moyens (lois, impôts, traités) pour permettre une véritable souveraineté politique et économique. Concernant la démarche pour atteindre cet objectif, le PQ souhaite mettre en place un processus constituant visant à rédiger, dans un premier mandat, la constitution interne du Québec. Ce n’est qu’en 2022 qu’une assemblée constituante serait lancée pour rédiger la constitution d’un Québec indépendant. Bien que la position actuelle de QS ne prévoit pas le découpage de ce processus en deux étapes, elle est tout à fait compatible avec la position du PQ. Ainsi, les deux principaux partis souverainistes convergent actuellement sur la question centrale de la stratégie indépendantiste. 


L’imbroglio de l’entente historique

Or, comment expliquer les dérapages entourant « l’entente historique » d’une démarche commune d’accession à l’indépendance qui a été signée par les représentants des quatre partis souverainistes (PQ, QS, ON et le Bloc) ? Pourquoi Andrés Fontecilla a-t-il signé l’entente dans un premier temps, alors que le Comité de coordination nationale (CCN) de QS l’a désavoué quelques jours plus tard, et insisté pour que l’entente soit gardée secrète jusqu’à la fin du Congrès de mai 2017 ? En fait, cela découle d’une contradiction interne à QS entourant la question de l’indépendance. Non pas que la position actuelle de QS serait contradictoire, au sens d’une incohérence ou d’une incongruité ; il est tout à fait possible de défendre la position d’une « assemblée constituante ouverte » pour rallier les personnes non convaincues et favoriser une démarche inclusive d’accession à l’indépendance. C’est d’ailleurs la principale raison qui fut soulevée par les membres lors du Congrès de 2016, laquelle a permis à une majorité relative de l’emporter vis-à-vis un nombre (non négligeable) de membres qui étaient plutôt favorables au fait de donner un mandat clair de rédiger la constitution d’un Québec indépendant. En fait, la contradiction renvoie plutôt à l’opposition entre d’une part la position récemment réaffirmée par le parti (mandat ouvert), puis d’autre part la volonté de QS de converger avec d’autres partis, notamment Option nationale (qui préconise un mandat clair). Autrement dit, il s’agit d’une contradiction entre l’ouverture et la clarté de la démarche indépendantiste.

Cette contradiction est devenue particulièrement vive depuis que le chantier « Renouveau politique » fut voté lors du Conseil national de novembre 2016. Celui-ci impliquait une ouverture à négocier avec les mouvements sociaux, groupes de la société civile et autres partis indépendantistes, ce qui impliquait notamment de s’asseoir à la table du OUI-Québec pour discuter d’une démarche commune d’accession à l’indépendance. En toute cohérence, QS a discuté avec les autres partis indépendantistes pour établir une démarche commune, et celle-ci a abouti pour diverses raisons à la stratégie d’une constituante qui aurait pour mandat de rédiger la constitution d’un Québec indépendant.

Dans cette situation, Andrés devait nécessairement signer cette entente pour favoriser la convergence, sinon QS aurait rompu les négociations avant le Congrès, alors que le parti ouvrait au même moment la possibilité d’alliances politiques avec le PQ et ON. Si QS avait refusé a priori l’entente du OUI-Québec, à cause de la position du « mandat ouvert » adoptée en 2016, il aurait sabordé d’emblée le rapprochement avec Option nationale, lequel était notamment mis de l’avant par Gabriel Nadeau-Dubois qui est devenu le co-porte-parole du parti. Par ailleurs, alors que le CCN n’avait pas de position consensuelle sur les alliances politiques avec le PQ, et qu’il était à vrai dire profondément divisé sur la question, il ne pouvait pas quitter la table du OUI-Québec ou répudier publiquement l’entente sans envoyer le signal d’une fin de non-recevoir avant le Congrès de mai. En d’autres termes, les dirigeant·e·s du parti ne voulaient pas signer la mort des alliances avant que les membres puissent se prononcer sur la question.

À l’inverse, si le CCN de QS avait accepté la signature de l’entente sur la démarche d’accession à l’indépendance du OUI-Québec, il serait clairement allé à l’encontre de la position officielle du parti, et il est certain qu’un mécontentement général de la base militante aurait vu le jour, avant et durant le Congrès. En d’autres termes, QS était littéralement coincé par les implications contradictoires de sa propre position sur la constituante ; s’il l’avait assumé, il aurait dû refuser l’entente du OUI-Québec, dire adieux à une fusion avec ON et mettre en péril la convergence avec le PQ avant même la tenue du Congrès ; si le CCN n’avait pas respecté la position officielle du parti pour garder une ouverture aux alliances politiques potentielles, les solidaires auraient fortement désavoué la décision de la direction, amenant une importante crise de confiance à l’interne.

Autrement dit, la seule solution possible pour « sauver la face » du parti était de cacher délibérément l’entente jusqu’à ce que le débat sur les alliances ait lieu. Certes, sur le plan de la transparence, le CCN aurait dû montrer publiquement son désaccord avec le OUI-Québec dès le mois d’avril, ce qui aurait considérablement refroidi toute convergence alors qu’une partie importante de la direction de QS et de nombreux membres du parti souhaitaient un rapprochement. C’est pourquoi dans un cas comme dans l’autre, la contradiction entre la transparence et la stratégie de convergence (avec le PQ ou ON) menait à une situation délicate, contradictoire, voire explosive. Et c’est bien la déflagration de cette bombe à retardement qui a ressurgi durant la semaine qui a suivi le Congrès de QS, après qu’une majorité forte des membres aient voté pour une négociation en vue d’une fusion avec ON, tout en s’opposant fermement à toute alliance avec le PQ.

Admettons maintenant que les solidaires auraient voté pour des discussions exploratoires avec le PQ sur des pactes électoraux ; nous pouvons imaginer que les déboires entourant l’entente du OUI-Québec auraient moins provoqué de remous, car la négociation aurait pu reprendre après coup. Certes, il y aurait eu un mécontentement important entourant l’opacité et la manipulation de l’agenda du Congrès de QS, mais cela aurait créé moins de vagues que dans le cas d’un refus net de toute alliance avec le PQ qui a visiblement traumatisé bon nombre de gens, solidaires et péquistes inclus. Ainsi, la contradiction entre le souci démocratique et l’impératif stratégique saute aux yeux de façon d’autant plus violente que ni la transparence ni la convergence avec le PQ n’étaient au rendez-vous. Si QS avait été transparent et que la convergence avait échoué ; QS aurait fait signe d’intégrité malgré la déception péquiste. À l’inverse, si QS avait gardé l’entente secrète mais que la convergence avait fonctionné, QS aurait montré plus d’ouverture et préservé une image plus positive auprès du grand public. Malheureusement, c’est plutôt la perception de fermeture idéologique et des manigances du « politburo » qui sont au rendez-vous. En voulant bien faire, QS se retrouve à porter l’odieux d’un échec moral et d’un cul-de-sac stratégique.

Par cette brève reconstruction normative du contexte politique actuel, nous avons voulu montrer que la situation ne peut être interprétée de façon manichéenne, c’est-à-dire comme « toute la faute à QS » ou « c’est à cause du PQ ». Aucun parti ne sort indemne de cette confrontation, et chacun devra subir les conséquences d’un enchevêtrement complexe de contradictions présentes au sein du mouvement indépendantiste et de ses multiples organisations. Maintenant, cette cacophonie signifie-t-elle la débâcle complète du PQ, de QS, et une réélection mécanique des libéraux ? À vrai dire, la mise en évidence des contradictions risque fort probablement d’accélérer leur résolution, c’est-à-dire la transformation de la situation par le dépassement des tensions internes à chaque parti. Encore une fois, il n’y a rien de nécessaire ou d’inéluctable dans le monde politique, qui n’est pas un univers statique régi par des lois universelles. C’est un espace complexe où les acteurs doivent affronter de multiples défis en essayant autant que possible de dépasser les tensions liées à leur organisation, répondre intelligemment aux gestes de leurs adversaires, et entreprendre les actions nécessaires pour atteindre leurs objectifs respectifs. Dans la situation présente, que cela signifie-t-il ? 


De l’union nationale à l’unité populaire

Du côté du Parti québécois, Lisée s’est engagé à gagner contre les libéraux en 2018, ce qui implique qu’il n’a pas le choix de mobiliser tous les moyens nécessaires pour atteindre son objectif. Si le PQ échoue aux prochaines élections, non seulement Lisée perdra la face et devra démissionner ; c’est l’existence même du PQ qui sera menacée. Cela ne signifie pas qu’en cas d’échec ce parti disparaîtra du jour au lendemain ; mais la collision pourrait être tellement forte que le parti pourrait se voir littéralement marginalisé, tant par la CAQ sur sa droite que par QS sur sa gauche. Bref, l’impossibilité pour le PQ de prendre le pouvoir seul et l’impossibilité de converger avec QS amèneront Lisée à tenter la dernière option, la solution finale ; le rapprochement vers la CAQ. Celle-ci pourrait prendre la forme d’une tentative de récupérer du discours de la CAQ pour séduire sa base électorale, ou encore d’une alliance avec ce parti.

Encore une fois, il y a une série de contradictions entre le PQ et la CAQ, mais comme nous l’avons expliqué dans un précédent texte, celles-ci ne sont pas insurmontables, car l’impératif de victoire électorale pourrait vite prendre le dessus. En ce sens, le PQ ne ferait qu’assumer le virage idéologique et stratégique qu’il a entrepris sous le règne Marois ; en renonçant à l’indépendance à court terme, la seule raison d’être ou outil de mobilisation restant demeure la protection de l’identité nationale, notamment sur le plan de la « souveraineté culturelle ». Et c’est précisément sur ce point que le nouveau programme du PQ, qui sera adopté en septembre 2018, converge parfaitement avec l’orientation de la CAQ. Cela ne veut pas dire que les deux partis feront une grande alliance, et encore moins qu’il fusionneront, mais ils pourraient très bien essayer de négocier des pactes électoraux pour éviter de diviser le « vote nationaliste », car il serait contreproductif de faire une rude concurrence entre deux programmes identitaires qui courtisent exactement la même base électorale.

La réussite d’une telle stratégie permettrait de réunifier le bloc historique nationaliste, Legault revenant en quelque sorte dans le giron péquiste qu’il avait abandonné en 2009. En fait, c’est l’élection de 2007 qui avait mené à l’ascension fulgurante de l’ADQ et la relégation du PQ comme deuxième parti d’opposition. Le virage « nationaliste conservateur » autour de la fameuse question des accommodements raisonnables visait précisément à surmonter la contradiction du PQ qui n’arrivait plus à mobiliser sa base sociale en l’absence du projet d’indépendance dans un horizon rapproché. Dix ans plus tard, le débat identitaire n’est toujours pas réglé, et l’inaction des libéraux ne fait qu’alimenter cette spirale au profit de groupes nationalistes qui cherchent à mobiliser leurs troupes en l’absence d’une croyance partagée en la souveraineté.

De son côté, Québec solidaire pourrait surmonter ses contradictions de deux manières opposées : s’il décidait de faire de la gauche ou de la question sociale une priorité absolue sur la question nationale, il devrait revoir sa position pour épouser la possibilité de l’indépendance (si nécessaire, mais pas nécessairement), en axant son discours uniquement sur les inégalités sociales, taxer le 1%, réinventer la démocratie, etc. Ce serait une position à la fois stratégique et cohérente sur le plan idéologique, car le parti pourrait alors ratisser encore plus large sur l’île de Montréal, tout en allant chercher plusieurs personnes de centre gauche dans différentes régions qui ne croient pas vraiment en la possibilité objective de l’indépendance à court terme. QS miserait ainsi sur une vague orange, les orphelins politiques, voire le vote de contestation, en séduisant les gens qui sont dégoûtés par la politique et/ou qui veulent dépasser le clivage souverainiste/fédéraliste ; et Dieu sait qu’il y a bon nombre de personnes dans cette situation au Québec.

Or, dès que QS décide de faire de l’indépendance un axe de sa campagne électorale, il se met un doigt dans l’engrenage et n’a plus le choix d’assumer sa position qui alimente la division souverainiste/fédéraliste. À ce jeu, aussi bien assumer pleinement cette perspective et montrer un leadership sur la question nationale, tout en manifestant une approche pleinement démocratique, novatrice et inclusive. Jusqu’à maintenant, l’approche de l’Assemblée constituante constituait un point de démarcation, voire une « marque de commerce » permettant de distinguer l’approche solidaire de la stratégie péquiste référendaire. Or, depuis que tous les autres partis indépendantistes ont appuyé la position du OUI-Québec, QS a perdu le monopole de cette démarche. S’il se braque sur sa position et refuse de rejoindre le « nouveau consensus » du mouvement souverainiste, il risque par le fait même la marginalisation de sa démarche, qui se verra récupérer par d’autres organisations comme le PQ, ON et le Bloc québécois qui la défendront à travers leur vision respective.

À l’inverse, si QS assume son leadership sur la question nationale tout en restant ferme sur sa position identitaire inclusive, il devra se rapprocher d’ON afin de former un grand pôle progressiste et indépendantiste. En fait, il s’agit exactement de la position adoptée par le dernier congrès solidaire, laquelle fut favorisée par le leadership de Gabriel Nadeau-Dubois qui a « décomplexé » le parti qui était un peu frileux sur la question il n’y a pas si longtemps. Il suffit parfois de dire « c’est par là que nous allons » pour que les gens suivent comme si cela allait de soi. Telle est la marque du leadership qui n’est pas synonyme de contrainte, de domination ou de manipulation, mais de persuasion ; c’est la capacité d’influencer les autres par certaines qualités morales, discursives et intellectuelles. Gramsci utilise le terme technique d’hégémonie pour désigner l’influence politique et culturelle d’un groupe particulier sur le reste de la société. Pour prendre le pouvoir, il faut donc mener une lutte politique, culturelle et idéologique, c’est-à-dire établir son influence et forger des alliances pour créer un bloc historique capable de représenter l’intérêt général de la collectivité.

À l’heure où les contradictions du PQ minent son hégémonie, tant sur le plan progressiste que sur son flanc nationaliste, celui-ci devra essayer de rétablir son influence en accentuant le « pôle identitaire » de la question nationale ; à l’inverse, Québec solidaire ne peut réussir son pari qu’en développant son hégémonie sur le « pôle indépendantiste » afin de forger un bloc démocratique et progressiste. Contre l’« union nationale » PQ-CAQ, il s’agit de construire une « unité populaire » des forces vives du changement social, tant sur le plan économique, politique et culturel. Pour ce faire, QS doit affronter la dernière contradiction qui l’empêche de développer son hégémonie sur le mouvement indépendantiste : sa position sur l’assemblée constituante. 


En route vers l’hégémonie ?

Nous arrivons ici au terme de notre réflexion ; compte tenu des circonstances, la seule façon pour QS de regagner en force ne consiste pas à réitérer la position d’un « mandat ouvert » de l’assemblée constituante. Une telle position est possible et cohérente, mais elle ferait automatiquement échouer une alliance/fusion avec ON. C’est une stratégie possible, mais le coût d’un tel choix serait élevé ; en plus d’avoir tourné le dos au PQ, QS renoncerait à s’allier avec son plus proche allié, et refuserait définitivement de s’associer à la démarche commune du OUI-Québec. Dans ce cas, aussi bien rompre complètement avec le mouvement souverainiste, et assumer le fait que la question sociale est une priorité absolue et l’indépendance un simple instrument ou accessoire ; cela nous ramènerait alors à l’option évoquée plus haut. Au contraire, si QS accepte son indépendantisme de façon pleine, assumée, cohérente et décomplexée, il doit prendre le terreau par les cornes et faire un choix pour dépasser cette contradiction ; réviser sa position et gagner l’hégémonie sur le mouvement indépendantiste.

Bonne nouvelle : si QS décide d’aller de l’avant dans cette direction, le parti a devant lui une conjoncture très favorable, et sans doute la plus favorable de son histoire. Il faut remarquer ici la grande faiblesse du Parti québécois qui ne peut pas s’engager à une démarche indépendantiste dans un premier mandat, et qui devra, qui plus est, se rapprocher ou s’associer avec la CAQ pour éviter de perdre la face en 2018. Cette situation provoquerait une insatisfaction large pour l’aile progressiste et indépendantiste du PQ, laquelle reste encore accrochée à ce parti faute d’une alternative susceptible de remplacer le PQ. Or, une alliance QS-ON, voire une fusion (qui pourrait impliquer un changement de nom ou pas) pourrait ouvrir une dynamique nouvelle, voire une seconde phase dans l’expansion de la gauche indépendantiste. C’est cette possibilité objective qu’une nouvelle organisation de gauche et indépendantiste élargie pourrait exploiter pour reconfigurer l’espace politique à son avantage.

De plus, l’« entente historique » du OUI-Québec concernant la démarche commune d’accession à l’indépendance, même si elle n’a pas encore été entérinée officiellement par QS (à cause de la position adoptée au Congrès de 2016), permet d’établir les bases objectives d’une alliance QS-ON. En effet, il s’agit d’une part de rédiger la constitution du Québec, puis de voter séparément sur la question du statut politique du Québec lors du référendum. Ainsi, cette démarche indique clairement que l’objectif est à la fois de rédiger démocratiquement la constitution du Québec, puis de mener ce pays vers l’indépendance. En même temps, si le peuple refuse l’indépendance lors du référendum, il se retrouvera alors avec la constitution interne du Québec, laquelle inclura l’ensemble des articles compatibles avec la constitution canadienne. En d’autres termes, il s’agit en quelque sorte d’écrire la constitution du Québec indépendant, tout en rédigeant en même temps une constitution provinciale si jamais le peuple décide de ne pas voter en faveur de l’indépendance au terme du processus. Si jamais QS et ON s’entendent sur cette démarche, tandis que leur programme sur le plan socio-économique convergent presque complètement, alors il y aura enfin un parti politique unique qui aura adopté la position officielle du OUI-Québec de façon pleine, entière et assumée. Le PQ sera donc prêt à être remplacé.

Évidemment, il y aura certainement des objections internes à QS qui mettront en évidence les positions contradictoires des membres du parti, dont un nombre important sont en faveur d’un mandat ouvert. Or, il faut rappeler ici que lors du dernier Congrès de mai 2016 où la position sur l’assemblée constituante fut adoptée, il y avait une forte polarisation entre les partisans du mandat ouvert et les adeptes du mandat fermé (mandat clair ou confus, selon les préférences), alors que toute une gamme d’options proposaient l’idée de deux questions, deux projets de constitution, au moins un projet de constitution dont celui d’un Québec indépendant, etc. Ainsi, la position du OUI-Québec pourrait servir de base pour la discussion, tout en essayant de parvenir à une position commune et adaptée pour assurer une convergence indépendantiste réussie. À ce titre, il faut noter la conjoncture complètement différente qui distingue le débat relativement hors sol et abstrait de mai 2016, et l’échange qui aura lieu l’automne prochain suite à une éventuelle proposition d’alliance ou de fusion avec ON. Le leadership du parti, les enjeux politiques, l’échéancier électoral, l’entente du OUI-Québec et la non-convergence avec le PQ donneront une toute autre couleur aux discussions.

Enfin, cette longue analyse ne fait que réitérer les tâches qui s’imposent à nous pour sortir du marasme actuel, lequel découle moins de choix stupides, mauvais ou irrationnels, que d’une dynamique qui force les organisations politiques à clarifier leurs positions et à dépasser leurs contradictions. Du conflit naît non seulement la lutte, mais la réalisation de possibilités non encore envisagées. Les contradictions mènent à la fois au chaos et à la création. Comme disait Héraclite : Polemos panton men pater esti ; le conflit est père de toute chose. 

lundi 22 mai 2017

Une révolution au Québec en 2022?

Alea jacta est ! Les membres de Québec solidaire ont jeté les dés en décidant de refuser toute entente électorale avec le Parti québécois. Nous pouvions déjà anticiper les réactions spontanées : « QS a décidé de militer pour la réélection du PLQ. On s’y attendait », dixit Mathieu Bock-Côté ; Québec solitaire, parti bien pensant, dogmatique, sectaire, qui fait passer ses intérêts partisans au détriment de l’intérêt général. Une réaction normale, prévisible, qui fera sentir ses conséquences négatives au cours des prochaines semaines. Pour plusieurs, l’horizon semble bloqué, car les derniers sondages laissent planer la possibilité bien réelle d’une réélection du Parti libéral en 2018. Québec solidaire aurait-il fait un mauvais choix, en privilégiant la pureté morale et une vision à court terme ?

Bien au contraire, car il vient de jeter les bases d’un mouvement qui changera le visage du Québec dès 2022. Outre les considérations éthiques qui ont miné les pactes électoraux (notamment les divergences sur la question identitaire), les solidaires ont voté, peut-être inconsciemment, pour le meilleur choix stratégique. Après tout, la politique n’est pas d’abord une question de valeurs, bien que les convictions et les orientations politiques jouent un rôle primordial ; non, la politique est l’art des conséquences, la capacité à transformer le monde à travers les circonstances dynamiques de l’Histoire.

Donc, qu’est-ce qui nous attend à court et moyen terme ? Il faut rappeler ici la distinction cruciale entre la tactique et la stratégie ; un pacte électoral est une tactique, c’est-à-dire un moyen utilisé dans le cadre d’un combat (politique) pour atteindre un objectif déterminé, tandis que la stratégie désigne la conduite générale d’une guerre, ou plutôt l’organisation de multiples actions au sein d’un plan d’ensemble afin d’atteindre un but. En ce sens, Lisée est un habile tacticien, mais il est un piètre stratège, car la stratégie nécessite une vision. Pour que cette vision soit effective, elle doit être liée à l’anticipation des réactions de ses adversaires dans un contexte dynamique, car dans une partie chaque joueur doit prévoir plusieurs coups à l’avance. C’est pourquoi nous devons tirer les conséquences d’un refus des alliances entre les solidaires et péquistes.

Séquence 1 : la convergence PQ-CAQ

Après avoir fait porter le blâme de la non-convergence sur le dos des solidaires, le PQ devra faire un virage à 180 degrés. Le problème, c’est que Lisée n’est pas bien positionné pour battre les libéraux en 2018. Conséquence : il devra forcément faire une tentative de rapprochement du côté de la CAQ. Bien que plusieurs personnes restent sceptiques face à cette possibilité, le PQ n’a jamais été aussi près d’un tel scénario. D’une part, plusieurs personnes militent pour cette convergence nationaliste, dont Mathieu Bock-Côté ou encore Stéphane Gobeil (péquiste et ex-conseiller de Pauline Marois) qui a rejoint la CAQ il y a un an pour favoriser la concrétisation de ce rapprochement. D’autre part, les récents sondages indiquent qu’une alliance PQ-CAQ serait encore plus puissante qu’une convergence PQ-QS (46% pour la première option vs 39% pour la deuxième). Cela signifie que le PQ et la CAQ ont un intérêt objectif à s’allier pour battre le PLQ, car sans cette alliance ils seront incapables de prendre le pouvoir sur leur propre base.

Plusieurs soulèveront les obstacles à cette alliance qui semble contre-nature à première vue. Néanmoins, les apparences sont trompeuses ; le choix de Lisée de ne pas proposer de référendum dans un premier mandat et sa ligne identitaire de « concordance culturelle » sont tout à fait compatibles avec le virage nationaliste récemment opéré par la CAQ. Les deux partis convoitent exactement la même base électorale, et les obstacles programmatiques sont beaucoup moins importants que dans le cas du rapprochement avorté entre le PQ et QS. Autrement dit, une convergence de type « union nationale » est beaucoup plus « naturelle » pour le PQ qui a renoncé au projet d’indépendance à court terme et qui essaie d’épouser l’évolution de son électorat vieillissant.

Évidemment, une tentative de convergence ne signifie pas qu’il y aura effectivement une alliance. La récente montée de la CAQ dans les sondages pourrait amener Legault à snober son adversaire pour mieux le laisser couler. C’est une possibilité, mais il est fort probable que la résilience du PLQ et sa capacité à rester premier dans les intentions de vote obligera Lisée et Legault à négocier. Dans tous les cas, le PQ n’a pas le choix d’essayer un rapprochement s’il veut éviter la catastrophe en 2018 ; il pourrait donc proposer des pactes électoraux comme il l’a fait avec QS. Nous pourrions même envisager une alliance élargie, non pas une fusion, mais une sorte de plateforme commune pour les deux partis qui négocieraient plusieurs circonscriptions dans le but de former un gouvernement de coalition. Contrairement à la convergence progressiste qui était proposée à QS, le poids de la CAQ implique que les pactes électoraux ne seraient pas limités à un petit nombre de comtés.

Séquence 2 : Union nationale ou austérité libérale

Deux principaux scénarios se présentent pour 2018 : 1) la réussite d’une alliance PQ-CAQ pourrait mener à la formation d’un gouvernement de coalition nationaliste ; 2) l’échec d’une telle alliance mènerait à une réélection des libéraux, puis à une crise majeure du PQ et de la CAQ. Pour la gauche, les deux scénarios comportent leur lot de risques et d’opportunités, d’avantages et d’inconvénients. Dans le premier cas, une coalition PQ-CAQ libérerait un espace sur l’échiquier politique pour favoriser la croissance de Québec solidaire qui irait chercher une partie de péquistes déçus, frustrés ou désillusionnés par le rapprochement avec la CAQ. D’une certaine façon, le fait que QS ait refusé une alliance avec le PQ jette tout droit ce parti dans les bras de la CAQ. En contrepartie, l’inconvénient de ce scénario est de favoriser l’élection d’un gouvernement bock-côtiste, c’est-à-dire national-populiste et conservateur.

Dans le deuxième scénario, l’Union nationale ne triomphe pas, mais l’austérité libérale revient au galop pour quelques années encore. Il s’agit d’un scénario tout aussi problématique pour la population du Québec, et nul ne peut s’en réjouir. Par contre, la gauche peut encore bénéficier d’une certaine croissance, car la stratégie opportuniste du PQ aura échoué et ce parti sera alors en lambeaux. Cette situation ouvrirait donc la porte à une reconstruction du mouvement souverainiste, mais sous le leadership solidaire si la gauche réussit une percée en 2018. Et c’est de cette éventualité que naît la possibilité d’une transformation politique dès 2022. Expliquons-nous davantage.

Tout d’abord, plusieurs croient que Québec solidaire sera encore confiné à Montréal lors des prochaines élections. Les sondages actuels prévoient entre 4 et 6 circonscriptions, ce qui est tout à fait possible, mais peu plausible compte tenu de la dynamique en cours. Il s’agit d’une projection fondée sur l’état actuel du parti, avec l’arrivée récente de Gabriel Nadeau-Dubois. Or, celui-ci a affirmé à de nombreuses reprises qu’il entendait présenter une « équipe du tonnerre » lors des prochaines élections, ce qui suppose que plusieurs figures publiques pourraient se joindre dans un avenir rapproché. Cela aurait un impact considérable et favoriserait une percée de la gauche dans différentes régions du Québec. Si le PQ se tourne du côté de la CAQ, cette nouvelle équipe de candidatures pourrait convaincre une partie de la population de se tourner vers le vrai vent fraîcheur, et non vers un parti moribond. Cela peut sembler bêtement électoraliste et basé sur un pur calcul médiatique, mais c’est bien à ce niveau que pourraient se jouer les prochaines élections. Disons que GND va chercher 4 ou 5 candidatures célèbres, que les nouveaux outils numériques de mobilisation sont mis en place, et que la montée de QS se consolide ; le parti pourrait facilement obtenir entre 7 et 12 sièges dès 2018.

Bien sûr, cela ne sera pas suffisant pour contrer une éventuelle Union nationale ou l’austérité libérale. Mais il n’en demeure pas moins que la scène politique sera profondément bousculée, et que la gauche indépendantiste sera une véritable force politique dès 2018. Dans cette importante reconfiguration, le retour d’une figure politique centrale pourrait jouer un rôle déterminant dans la reconstruction d’un mouvement qui pourrait prendre le pouvoir en 2022.

Le retour de Jean-Martin Aussant

Jean-Martin Aussant a affirmé à plusieurs reprises qu’il reviendrait un jour en politique active. La question n’est donc pas de savoir s’il reviendra, mais à quel moment. L’ancien chef d’Option nationale pourrait revenir avant 2018, ou après les prochaines élections. Dans le premier cas, si l’alliance voire la fusion entre QS et ON aboutit, JMA n’aura pas le choix de se joindre à la gauche indépendantiste. GND a discuté avec son collègue de Faut qu’on se parle d’une telle possibilité, et JMA ne pourrait jamais revenir au sein du PQ de Lisée qui a renoncé à un engagement indépendantiste ; il trahirait alors ses propres convictions et son ancienne formation politique. Le retour de JMA avant 2018 donnerait un élan certain à Québec solidaire qui pourrait alors effectuer sa percée hors de Montréal et rallier beaucoup plus large.

Mais JMA pourrait décider de revenir après 2018. Dans ce cas, il pourrait rejoindre les solidaires, mais il pourrait aussi opter pour le PQ qui serait en pleine déconfiture. L’échec de Lisée serait immédiatement suivi de son départ, et JMA pourrait être tenté de jouer le rôle de « sauveur » en ramenant le PQ sur le droit chemin, avec une ligne clairement progressiste et indépendantiste. Dans cette éventualité, ce serait peut-être une perte immédiate pour QS, mais il faudrait alors considérer la possibilité d’une véritable convergence progressiste et indépendantiste pour les élections de 2022. La montée de QS en 2018 aura donné un réel poids à ce parti afin qu’il puisse négocier une plateforme politique commune, voire une alliance pour former un gouvernement de coalition (ce qui n’a jamais été le cas pour la convergence suggérée par Lisée). Il faut noter ici que les éléments conservateurs du PQ auraient été neutralisés, qu’ils auraient rejoint la CAQ ou une nouvelle formation national-populiste.

Or, ce scénario d’une convergence QS-PQ en 2022 ne pourrait pas se réaliser si l’alliance PQ-CAQ se concrétise d’ici 2018. Dans ce cas, JMA ne pourrait revenir au PQ et il serait obligé de joindre les rangs solidaires pour favoriser la construction d’une véritable force indépendantiste. Dans ce monde possible, il faut imaginer qu’il y a aura alors trois blocs politiques : l’union nationale-conservatrice, le bloc libéral et le bloc populaire-démocratique. Le PQ aurait alors décidé de rompre complètement avec le projet indépendantiste et ses bases progressistes pour assurer sa survie et prendre le pouvoir avec la CAQ. Les libéraux seraient alors affaiblis par l’échec de 2018, ce qui laisserait une marge de manœuvre pour une victoire potentielle des solidaires en 2022, lesquels auraient considérablement grossi leurs rangs. Dans le scénario inverse d’une réélection des libéraux, la CAQ serait affaiblie et le PQ pourrait entrer dans une convergence progressiste et indépendantiste avec les solidaires à condition d’être sous la direction de JMA. Une telle alliance QS-PQ, qui serait d’une nature très différente de la convergence progressiste suggérée par Lisée, serait définitivement susceptible de prendre le pouvoir en 2022.

Notons enfin un autre élément qui pourrait favoriser la fin du règne des libéraux : l’émergence d’une gauche fédéraliste crédible, que ce soit par une éventuelle alliance du Parti vert du Québec et du NPD-Québec, ou encore la création d’un nouveau parti politique de centre-gauche avec quelques figures importantes. Si la probabilité d’un tel scénario en 2018 est plutôt faible, l’espace politique pour une telle formation existe, et celle-ci pourrait gruger une partie de la base électorale du PLQ qui continue de voter pour ce parti par défaut d’une alternative progressiste non-souverainiste. Bref, pour lutter contre le PLQ il ne suffit pas de créer une coalition antilibérale ; il faut encore fissurer le bloc libéral.

Une révolution à l’horizon ?

Les scénarios esquissés ici peuvent certes paraître incertains, mais il s’agit des configurations possibles qui s’offrent à nous à court, moyen et long terme. Une certitude est que QS continuera sa montée, laquelle pourrait être plus ou moins rapide, timide ou explosive. Une autre certitude est que le PQ et la CAQ tenteront un rapprochement, sans qu’il soit possible d’en prévoir l’issue pour l’instant. Il faut rappeler que la négociation de pactes électoraux ou d’une alliance serait beaucoup plus facile à opérer qu’avec les solidaires, que ce soit par opportunisme, parce que les deux partis n’ont pas les mêmes contraintes démocratiques, ou par le simple impératif de survie qui pèse sur le PQ et la CAQ qui ne peuvent pas se permettre de perdre les prochaines élections.

Ce qui s’annonce pour 2018 est donc plutôt sombre, mais l’horizon s’ouvre dès lors que nous pensons à l’après-2018. Tout dépendra alors de la réussite d’une alliance QS-ON, d’une percée de la gauche hors de Montréal et du retour possible de JMA. Ces réflexions stratégiques peuvent sembler se limiter à de simples calculs électoraux, mais elles cachent néanmoins une mutation plus profonde : nous devons saisir les implications sociales, politiques, économiques et culturelles de l’éventuelle élection d’un gouvernement de gauche indépendantiste. Qu’est-ce que cela signifie ?

Tout d’abord, une majorité de la population aura accepté l’idée que la sortie du blocage politique suppose une transformation sociale et l’élection d’une alternative politique digne de ce nom, celle-ci impliquant des réformes sociales importantes et la refondation des institutions par la mise en place d’une assemblée constituante. Une partie non négligeable de la société sera prête à se poser à nouveau la question de l’indépendance, qui sera alors redevenue un enjeu politique central intimement lié à la question sociale, économique et écologique. Cela implique aussi qu’une vision inclusive de l’indépendance aura permis de retisser les liens de confiance avec les communautés culturelles qui ont été minés par l’épisode de la Charte des valeurs. Cela signifie aussi que ce n’est plus le PQ qui aura le leadership de la question solidaire, mais la vision solidaire ou encore une coalition large alliant les forces progressistes et émancipatrices.

Enfin, cela implique qu’un changement générationnel important aura été effectué, que la génération de 2012 aura davantage pris sa place dans la société, et qu’une majorité sociale exigera des transformations institutionnelles importantes. Bref, l’élection d’une coalition populaire, démocratique, inclusive et indépendantiste suppose que le Québec soit mûr pour une nouvelle Révolution tranquille. Le fruit n’est peut-être pas mûr pour 2018, mais l’austérité libérale et l’union nationale représentent des projets régressifs qui ne s’imposeront pas éternellement.

Nul ne sait encore si un futur gouvernement de gauche sera capable de mettre en place les transformations structurelles inscrites à son programme, mais il est clair qu’un processus constituant sera déclenché et que la vraie partie sera commencée. En 2022, si le Québec se réveille d’ici là, les gens pourront enfin commencer à s’occuper des vraies affaires, en reprenant en main le contrôle des institutions et leur souveraineté populaire. Une révolution en 2022 n’a rien de nécessaire, car il n’y a pas de processus historique irrésistible ; mais, pour la première fois depuis très longtemps, elle devient réellement possible. Une telle promesse n’est pas une utopie mais une hypothèse effective, dont la réalisation historique dépend avant de la capacité de l’action politique à saisir les exigences qui s’imposent à elle. Comme le souligne un aphorisme saisissant de Gershom Scholem : « Celui qui sait qu’il agit historiquement est un révolutionnaire. C’est là l’extension la plus grande de la notion de révolution. »

vendredi 19 mai 2017

L’option A, un choix éthique et stratégique

Lors de son prochain Congrès, Québec solidaire aura à se prononcer sur une question centrale : doit-il oui ou non entamer des discussions avec le Parti québécois pour négocier des pactes de non-agression lors des prochaines élections générales ? Nous voudrions formuler ici quelques arguments en faveur d’une position qui semble être la meilleure solution sur le plan moral et stratégique : l’option A, soit ne pas faire d’alliance ou de pacte avec le Parti québécois. Rappelons que l'option C en vue d'un report du débat l'automne prochain a été d'emblée écartée par Lisée, de même que l'option B2 qui proposait une alliance large transpartisane (QS-PQ-CAQ-PVQ-ON) basée sur l'unique réforme du mode de scrutin a aussi été rejetée par le PQ et la CAQ. Il ne reste donc plus que l'option B1 qui consiste à ouvrir une discussion sur des pactes électoraux, puis l'option A qui refuse tout rapprochement avec le PQ (tout en ouvrant la porte à une fusion avec Option nationale). Évidemment, cette position de « fermeture » (ou plutôt d’affirmation) amène un lot d’objections, lesquelles ne doivent pas être prises à la légère. C’est pourquoi nous voudrions suggérer quelques réponses afin de donner des munitions pour ceux et celles qui considèrent qu’il est possible de construire une alternative politique indépendantiste et émancipatrice sans nouer d’alliance avec le Parti québécois.

Tout d’abord, une alliance avec le Parti québécois, même limitée à un échange de quelques circonscriptions, soulève plusieurs problèmes sur le plan éthique. De prime abord, certains souligneront qu’il y a plusieurs éléments sur lesquels il serait possible de converger : le PQ parle d’assemblée constituante (menant à la constitution d’un Québec province), de réforme du mode de scrutin, de réinvestissement dans les services sociaux, d’opposition au projet Énergie Est, d’opposition à toute baisse d’impôts, etc. Ainsi, la « gauche efficace » de Lisée ne semble pas incompatible avec certaines propositions clés du programme solidaire. Néanmoins, les choses se corsent lorsque nous arrivons à la question identitaire qui est l’une des conditions que Québec solidaire soulève comme élément incontournable d’éventuels pactes électoraux. Ainsi, les solidaires veulent un projet de souveraineté inclusif, alors que le PQ ne semble pas vouloir faire de compromis sur la question en misant plutôt sur l’approche de la « concordance culturelle » qui vise à amadouer les tendances conservatrices de son parti. Une récente déclaration de Lisée n’est guère invitante à cet égard. « Ni QS ni nous ne voulons qu'il y ait des ministres de QS au gouvernement du Parti québécois. Québec solidaire va garder son programme sur l’économie par exemple avec lequel on est en désaccord, on va garder notre programme sur l’identité avec lequel ils sont en désaccord »[1].

Dans ce contexte, il semble donc que l’option B pro-convergence soit d’emblée minée. QS devra soit accepter une proposition de pacte qui ne respecte pas le critère d’inclusion, soit la refuser pour cette raison alors qu’il savait très bien que son « partenaire » n’allait pas renoncer à sa position. Dans le premier cas, QS irait à l’encontre d’une valeur fondamentale de sa déclaration de principes et de son programme, tout en s’aliénant une partie de sa base électorale actuelle ou virtuelle (diverses personnes issues des communautés culturelles) pour monnayer quelques sièges supplémentaires à l’Assemblée nationale. Dans le second cas, Québec solidaire aura certes montré sa bonne foi au départ, mais le PQ aura tout de même le loisir d’accuser son partenaire de faire échouer la convergence pour des raisons de dogmatisme, de pureté morale, de multiculturalisme ou de sectarisme.

Certes, on pourrait rétorquer qu’il n’y a pas lieu de se crisper à ce stade-ci et qu’il serait raisonnable d’entamer des discussions pour montrer un signe d’ouverture et explorer divers scénarios. Néanmoins, comme il ne s’agit pas d’une grande alliance électorale avec des bases politiques communes, mais plutôt de pactes électoraux de nature tactique, les négociations se feront entre les exécutifs de manière privée, à l’abri des regards des médias et des bases militantes des deux partis. Outre les grandes lignes esquissées en amont des discussions, les membres seront alors appelés à voter sur une proposition finale qui sera à prendre ou à laisser.

Supposons maintenant que la proposition soumise est mutuellement intéressante pour les intérêts de chaque parti sur le plan stratégique (en laissant de côté les considérations éthiques) ; on parlerait alors d'une entente « gagnant-gagnant ». Il est fort à parier que celle-ci prendra la forme d’un échange d’une poignée de circonscriptions ; néanmoins, les deux partis devront tout de même rester des adversaires dans tous les autres comtés. Dans ce cas-ci, quel message les solidaires devraient-ils formuler dans l’espace public avant et durant les prochaines élections ? Dans les comtés laissés vacants par QS, le parti devrait rester muet ou inciter les gens à voter pour le PQ ; dans les circonscriptions où il y aura une compétition électorale, QS devra expliquer qu’il est la vraie et la seule alternative face au PQ et au PLQ, qu’il aura alors le loisir de dénigrer. Il en va de même pour le PQ qui devra expliquer pourquoi il ne présente pas de candidatures dans certaines circonscriptions pour laisser la chance à QS, alors qu’il faut absolument battre ce parti partout ailleurs. Ce double discours donnera une impression d’hypocrisie, et il pourrait avoir des conséquences néfastes sur la cohérence du message et des lignes de communication.

Évidemment, certains pourraient souligner qu’il s’agit d’un défi à surmonter, et que cela est nécessaire afin de battre les libéraux aux prochaines élections. Néanmoins, même des pactes entre QS et le PQ ne garantissent pas la réussite d’un tel scénario. Selon différents sondages, parfois contradictoires, certains prédisent que les libéraux gagneraient un gouvernement minoritaire, d’autres signalent la possibilité d’un gouvernement caquiste minoritaire, alors que d’autres suggèrent un éventuel gouvernement péquiste minoritaire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le PQ ne donnera aucun ministre aux solidaires, qui auront aidé le PQ à prendre le pouvoir en échange de quelques sièges supplémentaires. Il n’est nulle part question d’un gouvernement de coalition dans l’option B qui se limite aux pactes électoraux.

Enfin, est-il possible de chasser les libéraux même sans pacte électoral ? Il est clair que le PQ ne pourra pas prendre le pouvoir sans passer par des alliances, comme l’a admis récemment le chef parlementaire Pascal Bérubé[2]. Or, il est également possible que la CAQ puisse former un gouvernement minoritaire, comme l’indique un récent sondage[3]. Bien qu’il soit nécessaire d’obtenir d’autres données pour corroborer ou infirmer cette hypothèse, il va sans dire que le PQ aurait davantage intérêt à s’allier à la CAQ, car une Union nationale serait beaucoup plus à même de prendre le pouvoir qu’une convergence entre le PQ et QS. Nul ne sait encore si une convergence nationaliste PQ-CAQ prendrait la forme d’une alliance politique en vue d’un gouvernement de coalition ou bien de simples pactes électoraux, mais il va sans dire que si QS refuse tout rapprochement dès le 21 mai, le PQ n’aura pas le choix d’aller courtiser la CAQ s’il veut sauver sa peau en 2018.

Par ailleurs, cette analyse peut sembler quelque peu partisane à première vue. Certains diront qu’elle mise sur une « éthique de conviction » qui privilégie l’intégrité morale de la vision solidaire au lieu d’épouser une « éthique de responsabilité » visant à chasser les libéraux le plus tôt possible pour le bien supérieur du Québec. Pour Max Weber, « le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction. »[4]

Or, la position ici esquissée est tout à fait compatible avec l’éthique de responsabilité, que Max Weber résume comme suit : « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». En toute connaissance de cause, le fait d’adopter l’option A aura pour effet prévisible de mettre le PQ dans une position délicate. Ce dernier aura certes le loisir d’accuser QS de saborder la convergence et de favoriser la réélection des libéraux, mais il n’aura pas le choix de se tourner vers la CAQ et de virer à droite pour prendre le pouvoir. Cela aura pour conséquence de créer une insatisfaction à l’aile gauche du PQ, ce qui ouvrira une fenêtre d’opportunité pour une recomposition d’un bloc progressiste et indépendantiste à gauche. Si QS poursuit sa montée, se rapproche d’Option nationale et attire de nouvelles figures publiques, ce qu’a laissé sous-entendre Gabriel Nadeau-Dubois depuis qu’il s’est lancé en politique active, alors il n’y a pas de doute que QS pourra obtenir des gains similaires, voire supérieurs à un éventuel pacte avec le PQ, et ce par ses propres moyens. Comment est-ce possible ?

Soulignons d’abord le scénario formulé par Amir Khadir dans son dernier texte où il émet l’hypothèse d’un échange possible de 21 comtés pour le PQ, et de 9 comtés à QS. « Sur ces 9 comtés : 5 sont situés à Montréal (dont Laurier-Dorion, Verdun et St-Henri-Ste-Anne). 4 sont situés en région, dans 4 régions distinctes. Sur le total des 9 comtés, les 2 exemples à Montréal et les 2 exemples « anonymisés » en région, en plus de Laurier-Dorion, démontrent qu’au moins 5 comtés sont prenables, dont 2 en région. QS pourrait se retrouver avec une fourchette de 9 à 13 députés, dont 2 à 4 en région. » [5] L’intérêt objectif pour QS serait donc de passer de 3 à une dizaine de sièges par le biais d’un pacte électoral, et ce au prix d’un certain mécontentement de sa base militante et électorale. En échange, le PQ gagne les élections en 2018, en espérant qu’il respecte ses promesses électorales progressistes et qu’il ne mise pas trop sur le nationalisme conservateur une fois au pouvoir (bonne chance !).

À l’inverse, voici le scénario découlant de l’option A. Le PQ se retourne vers la CAQ pour négocier des pactes électoraux ou une alliance politique élargie, en augmentant considérablement ses chances de prendre le pouvoir. Tout comme dans le scénario d’une convergence PQ-QS, les libéraux perdent les élections en 2018. Du côté de QS, le parti restera-t-il coincé à Montréal avec trois circonscriptions ? De nombreux sondages depuis l’arrivée de GND indiquent que QS gagnera Hochelaga-Maisonneuve et Laurier-Dorion aux prochaines élections. Au-delà de cette base minimale de cinq sièges, supposons que QS réussit à former une alliance avec Option nationale (en allant chercher la candidature de Catherine Dorion et Sol Zanetti) et va chercher cinq figures publiques issues de FQSP (au choix : Maïtée-Labrecque Saganash, Claire Bolduc, Karel Mayrand, Aurélie Lanctôt, Alain Vadeboncoeur, Will Prosper, Véronique Côté, Jean-Martin Aussant). Évidemment, tout ce beau monde ne se présenteront pas à Montréal, ce qui suppose qu’il y aura fort probablement au moins 5 figures connues dans différentes régions du Québec. Résultat probable : une fourchette de 9 à 13 sièges pour 2018, sans pactes électoraux avec le PQ ! Autrement dit, QS n'a pas besoin du PQ pour progresser. Certains diront s’agit ici de pure spéculation, mais il faut rappeler que la politique est avant tout un art stratégique, et qu’il faut faire preuve de leadership. 


À ce titre, il faut rappeler que si QS veut se rapprocher d'Option nationale, il devra mettre en relief sa position sur l'Assemblée constituante et assumer son programme indépendantiste, chose que propose Gabriel Nadeau-Dubois. À l'inverse, un rapprochement avec le PQ éloignerait QS d'une éventuelle fusion avec ON, tout en repoussant certaines communautés culturelles et les personnes non-encore convaincues par la souveraineté. Bref, un rapprochement avec le PQ ne permettrait pas à QS d'élargir sa base sociale et électorale, malgré quelques gains potentiels en termes de députation. Ainsi, soit le parti assume son positionnement et développe son leadership sur la question nationale, soit qu'il met de côté cette position en assumant une rupture complète avec tous les partis souverainistes.


Enfin, une dernière question survient : QS est-il capable de gagner par ses propres moyens, en construisant une base sociale et politique élargie, ou doit-il s’accrocher à un véhicule plus gros que lui bien qu’en perte de vitesse pour obtenir de maigres grains ? La gauche solidaire va-t-elle commencer un jour à croire sérieusement en la victoire, ou doit-elle se résigner à un échange électoraliste de comtés pour sortir de sa minorité ? Pour ma part, j’ose croire que la conjoncture qui s’ouvre devant nous n’a jamais été aussi favorable à un saut qualitatif de la gauche et à une transformation profonde de la scène politique québécoise. Les vieux partis sont en perte de vitesse, la population est mécontente, mais elle continue de voter pour le statu quo car elle ne perçoit pas encore la possibilité qu’une alternative politique crédible, vivante et inspirante puisse un jour prendre le pouvoir.

Cette croyance collective qui alimente le cynisme pourrait bientôt changer, à condition bien sûr qu’un mouvement politique en pleine croissance assume sa responsabilité historique, et entame la construction d’un pôle de rassemblement réunissant l’ensemble des forces du changement. Comme le souligne encore une fois Weber, « la politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil. Il est parfaitement exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible. »[6]

 
Post-scriptum sur l’après 2018

Pour conclure, regardons trois scénarios possibles de l’après 2018. Premier scénario : le PQ et QS concluent un pacte électoral dans une poignée de circonscriptions. Le PQ est élu minoritaire et QS fait un bond avec 10 députés. QS obtient la balance du pouvoir, ce qui lui permet de barrer la voie à certaines mesures d’austérité et identitaires, sans pour autant changer la donne structurellement. Lors des élections de 2022, QS se retrouve avec le même dilemme d’une convergence avec le PQ, sans quoi les libéraux risquent de revenir au pouvoir. QS pourrait encore espérer faire quelques gains, mais il se retrouve à être le principal allié d’un parti qui garde encore l’hégémonie sur le bloc antilibéral. Lisée voudra-t-il risquer la mise en place d’un processus d’accession à l’indépendance en 2022 ? Chose incertaine.

Deuxième scénario : QS refuse la convergence et fait élire 10 députés, tandis que le PQ forme un gouvernement de coalition avec la CAQ après avoir négocié des pactes électoraux. QS devient le seul parti progressiste et indépendantiste, la troisième force politique à côté du bloc libéral et de l’union nationale. La gauche pourra aspirer à prendre le pouvoir sur ses propres bases en 2022, car elle deviendra le nouveau pôle de rassemblement des forces émancipatrices, à la manière de Syriza, Podemos ou France insoumise. La rupture entre gauche indépendantiste et nationalisme conservateur sera alors consommée.

Troisième scénario, QS refuse la convergence et fait élire 10 députés, tandis que le PQ et la CAQ ne parviennent pas à faire d’alliance. Résultat : les libéraux sont réélus. Survient alors une crise majeure au PQ qui ouvre la voie à deux possibilités : 1) une profonde division du PQ, qui accélère la convergence avec la CAQ pour reformer l’union nationale (ligne Mathieu Bock-Côté) ; 2) le retour d’un sauveur comme Jean-Martin Aussant (s’il n’a pas rejoint QS avant 2018 !), qui voudra renouer avec une stratégie d’accession à l’indépendance dans un premier mandat. Dans un tel scénario, il est clair que QS sera dans une excellente posture pour négocier une alliance avec un PQ dont les éléments identitaires et conservateurs auront été en bonne partie neutralisés.

On entre ici dans la politique-fiction, mais dans tous les cas le déclenchement d’un processus d’accession à l’indépendance et l’adoption de réformes sociales radicales deviennent réellement envisageables à partir de 2022. Les baby-boomers ne seront plus majoritaires depuis un moment, GND aura 31 ans, et la génération des carrés rouges pourrait fort probablement prendre le pouvoir. Tout cela dépend bien sûr des fluctuations de la conjoncture économique, sociale, politique et historique, mais il semble tout de même qu’à court, moyen et long terme, QS n’a pas besoin de pactes ou d’alliances avec le PQ pour poursuivre sa montée. La seule question qui reste est : QS croit-il sérieusement pouvoir gagner les élections générales en 2022, afin de mettre en œuvre son programme de transformation sociale et de mettre sur pied une assemblée constituante pour fonder la République citoyenne du Québec ?


[1]http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201705/07/01-5095641-pas-de-ministres-de-qs-au-gouvernement-du-pq.php
[2] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/499108/le-pq-doit-s-allier-a-qs-pour-aspirer-a-la-victoire-affirme-pascal-berube
[3] http://www.tooclosetocall.ca/2017/05/une-minorite-caquiste.html
[4] Max Weber, Le Savant et le politique, Les Classiques des sciences sociales, p. 142.
[5] http://www.pressegauche.org/Forcer-la-proportionnelle-en-depit-du-mode-de-scrutin-actuel
[6] Max Weber, Le Savant et le politique, op. cit., p. 152. 

lundi 15 mai 2017

Pourquoi j'appuie GND

Lorsque j’ai rencontré Gabriel Nadeau-Dubois le 17 août 2012, une semaine après qu’il ait remis sa démission à titre de porte-parole de la CLASSE, j’ai été immédiatement impressionné par son charisme et son intelligence politique. Nous étions alors en pleine campagne électorale, et Éric Martin me l’avait présenté dans le cadre d’un 5@7 au Cheval blanc à la suite de l’université populaire des Nouveaux cahiers du socialisme. Après quelques minutes d’échanges autour de divers sujets – Hegel, Marx, Freitag, le féminisme, les stratégies de mobilisation, les spins médiatiques et le rapport du mouvement étudiant aux institutions – j’ai réalisé que je n’avais pas affaire à n’importe qui. Comme dans ces rares moments où nous sentons que nous avons un rendez-vous avec l’histoire, j’ai eu l’intuition que nos destins allaient se croiser et qu’il serait un jour le futur porte-parole de Québec solidaire.

Cette question a d’ailleurs fait surface plus tard dans la soirée, lors d’un souper mémorable dans un restaurant portugais rue Ontario. Je l’avais alors félicité de ne pas avoir fait un saut politique opportuniste comme Léo Bureau-Blouin, afin de poursuivre sa réflexion et de se lancer dans l’arène lorsqu’il aura toutes les munitions en main. Gabriel avait déjà la «vocation de l’homme politique», ancrée dans une éthique de la responsabilité et une profonde conscience historique. Je sentais chez lui une réelle volonté de puissance, mais assagie par le sens de la diplomatie et des convictions bien enracinées. Derrière sa «persona» médiatique connue du grand public, je découvrais tranquillement sa personnalité «privée» qui se dévoile peu à peu lorsqu’il interagit avec ses camarades et ses ami-e-s rapprochés. Son air sérieux fait alors place à un petit côté espiègle et un vrai sens de la fête. Enfin, je me souviens comme si c’était hier du moment où toute la table avait trinqué haut et fort : «au socialisme, et à l’indépendance !».

Cinq ans plus tard, Gabriel se retrouve au seuil de l’Assemblée nationale et sur le bord d’une reconfiguration politique qu’il a en bonne partie contribué à accélérer. Des raisons personnelles et professionnelles m’ont obligé à quitter mon poste de responsable de la Commission politique un an trop tôt, mais j’avoue que j’aurais bien aimé vivre de l’intérieur cette transition historique du parti qui est déjà en train de prendre forme sous nos yeux. Délaissant la vision rassurante du «petit train va loin», le véhicule politique de l’émancipation se donne enfin les moyens de ses ambitions. Attention, car là où croît ce qui sauve croît aussi le danger, celui du pouvoir. Car oui le pouvoir est à portée de nos mains, car Gabriel n’est pas seul ; il amène avec lui ses collègues, camarades, allié-e-s et nouvelles recrues qui feront sortir la gauche des sentiers battus. Les figures publiques qui se joindront à lui à court terme viendront bousculer les idées reçues, et ce changement ne viendra pas sans certaines résistances devant l’inconnu et la peur de perdre le contrôle. Et c’est bien là le défi qui nous attend, car Gabriel fera croître sans contredit le «parti des urnes» ; entre 5 et 10 député-e-s lors des prochaines élections, c’est ma prédiction.

Face à cet accroissement de l’aile parlementaire, il faudra bien sûr construire le «parti de la rue» et la démocratie interne, dans un processus dialectique sans fin. Comme l’impératif médiatique continuera à exercer sa pression sur l’agenda du parti, il faudra réinventer les pratiques militantes et l’action politique au-delà de la mobilisation électorale, et porter une attention particulière à l’échelle locale. Éducation populaire, organisation communautaire, actions directes et autres méthodes devront être expérimentées pour incarner le parti-mouvement au-delà du carcan partisan. Il faudra s’ouvrir à d’autres tendances politiques proches de nous, avec franchise et camaraderie, en évitant le sectarisme qui représente toujours un piège, même pour la gauche solidaire. Je ne parle pas ici des grands partis établis, mais des mouvements sociaux et autres partis progressistes avec qui nous partageons suffisamment de choses en commun pour forger un nouveau bloc historique. Ce «travail de coalition continu», qui a donné naissance à l’Union des forces progressistes et à Québec solidaire, nous devons l’entreprendre à nouveau pour parvenir à la prochaine étape du parti-processus. C’est ce double mouvement d’élargissement de nos bases et de construction du projet de société qu’il faut articuler pour sortir la gauche de la petitesse dans laquelle elle s’est trop souvent enfermée, par souci de préserver son identité.

C’est pour toutes ces raisons que j’appuie la candidature de Gabriel Nadeau-Dubois au poste de co-porte-parole de Québec solidaire. D’une part, il est le seul à mon avis à pouvoir rallier de nouvelles figures et opérer le « saut qualitatif » que le parti n’a jamais connu de son histoire. D’autre part, il est le seul à porter le flambeau du courant «socialisme et indépendance» élargi aux diverses luttes pour l’émancipation (féminisme, antiracisme, lutte anticolonialiste). C’est pourquoi il assume sans complexe le rapprochement avec Option nationale, tout en s’ouvrant à de nouveaux secteurs de la population pour construire une force politique digne de ce nom. Qui plus est, il rassemble de nouvelles forces vives tout en ayant plusieurs appuis à l’interne, dont la génération de 2012 ancrée dans les valeurs du syndicalisme de combat. Radicalisme et pragmatisme, idéalisme et réalisme, voilà l’équilibre délicat à préserver comme le fit maintes grandes figures de la gauche contemporaine.

Pour terminer, j’aimerais tenter une comparaison. Bien que Gabriel se réclame souvent de Bernie Sanders ou de Jean-Luc Mélenchon, je trouve qu’il ressemble plutôt à Aléxis Tsípras, chef de la coalition de la gauche radicale Syriza. Certes, ce dernier a plié face aux institutions européennes lors d’un moment fatidique, mais l’histoire aurait pu prendre un tournant différent s’il y avait eu un plan B face à l’arrogance de la Troïka. Pour ma part, la modération sur le plan électoral ne doit jamais se séparer de la possibilité objective d’une rupture démocratique si les circonstances historiques l’exigent ; c’est pourquoi les débats stratégiques ne font que commencer. Que se passera-t-il lorsque Québec solidaire prendra le pouvoir ? C’est dans cet esprit que nous devons penser d’ici les six prochaines années. Pour ma part, j’espère que Gabriel Nadeau-Dubois aura à ses côtés un-e ou plusieurs acolytes de la trempe de Yanis Varoufakis pour l’empêcher de plier lors des moments de pression extrême. De plus, il faudra suffisamment de mobilisations citoyennes et de luttes sociales dans la rue pour botter le cul du gouvernement s’il décide de reculer sur son programme ; l’essentiel consiste à mettre en place les mesures transitoires pour opérer une transformation sociale et jeter les bases d’un autogouvernement populaire.

Photo : Graham Hughes La Presse canadienne

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