vendredi 19 mai 2017

L’option A, un choix éthique et stratégique

Lors de son prochain Congrès, Québec solidaire aura à se prononcer sur une question centrale : doit-il oui ou non entamer des discussions avec le Parti québécois pour négocier des pactes de non-agression lors des prochaines élections générales ? Nous voudrions formuler ici quelques arguments en faveur d’une position qui semble être la meilleure solution sur le plan moral et stratégique : l’option A, soit ne pas faire d’alliance ou de pacte avec le Parti québécois. Rappelons que l'option C en vue d'un report du débat l'automne prochain a été d'emblée écartée par Lisée, de même que l'option B2 qui proposait une alliance large transpartisane (QS-PQ-CAQ-PVQ-ON) basée sur l'unique réforme du mode de scrutin a aussi été rejetée par le PQ et la CAQ. Il ne reste donc plus que l'option B1 qui consiste à ouvrir une discussion sur des pactes électoraux, puis l'option A qui refuse tout rapprochement avec le PQ (tout en ouvrant la porte à une fusion avec Option nationale). Évidemment, cette position de « fermeture » (ou plutôt d’affirmation) amène un lot d’objections, lesquelles ne doivent pas être prises à la légère. C’est pourquoi nous voudrions suggérer quelques réponses afin de donner des munitions pour ceux et celles qui considèrent qu’il est possible de construire une alternative politique indépendantiste et émancipatrice sans nouer d’alliance avec le Parti québécois.

Tout d’abord, une alliance avec le Parti québécois, même limitée à un échange de quelques circonscriptions, soulève plusieurs problèmes sur le plan éthique. De prime abord, certains souligneront qu’il y a plusieurs éléments sur lesquels il serait possible de converger : le PQ parle d’assemblée constituante (menant à la constitution d’un Québec province), de réforme du mode de scrutin, de réinvestissement dans les services sociaux, d’opposition au projet Énergie Est, d’opposition à toute baisse d’impôts, etc. Ainsi, la « gauche efficace » de Lisée ne semble pas incompatible avec certaines propositions clés du programme solidaire. Néanmoins, les choses se corsent lorsque nous arrivons à la question identitaire qui est l’une des conditions que Québec solidaire soulève comme élément incontournable d’éventuels pactes électoraux. Ainsi, les solidaires veulent un projet de souveraineté inclusif, alors que le PQ ne semble pas vouloir faire de compromis sur la question en misant plutôt sur l’approche de la « concordance culturelle » qui vise à amadouer les tendances conservatrices de son parti. Une récente déclaration de Lisée n’est guère invitante à cet égard. « Ni QS ni nous ne voulons qu'il y ait des ministres de QS au gouvernement du Parti québécois. Québec solidaire va garder son programme sur l’économie par exemple avec lequel on est en désaccord, on va garder notre programme sur l’identité avec lequel ils sont en désaccord »[1].

Dans ce contexte, il semble donc que l’option B pro-convergence soit d’emblée minée. QS devra soit accepter une proposition de pacte qui ne respecte pas le critère d’inclusion, soit la refuser pour cette raison alors qu’il savait très bien que son « partenaire » n’allait pas renoncer à sa position. Dans le premier cas, QS irait à l’encontre d’une valeur fondamentale de sa déclaration de principes et de son programme, tout en s’aliénant une partie de sa base électorale actuelle ou virtuelle (diverses personnes issues des communautés culturelles) pour monnayer quelques sièges supplémentaires à l’Assemblée nationale. Dans le second cas, Québec solidaire aura certes montré sa bonne foi au départ, mais le PQ aura tout de même le loisir d’accuser son partenaire de faire échouer la convergence pour des raisons de dogmatisme, de pureté morale, de multiculturalisme ou de sectarisme.

Certes, on pourrait rétorquer qu’il n’y a pas lieu de se crisper à ce stade-ci et qu’il serait raisonnable d’entamer des discussions pour montrer un signe d’ouverture et explorer divers scénarios. Néanmoins, comme il ne s’agit pas d’une grande alliance électorale avec des bases politiques communes, mais plutôt de pactes électoraux de nature tactique, les négociations se feront entre les exécutifs de manière privée, à l’abri des regards des médias et des bases militantes des deux partis. Outre les grandes lignes esquissées en amont des discussions, les membres seront alors appelés à voter sur une proposition finale qui sera à prendre ou à laisser.

Supposons maintenant que la proposition soumise est mutuellement intéressante pour les intérêts de chaque parti sur le plan stratégique (en laissant de côté les considérations éthiques) ; on parlerait alors d'une entente « gagnant-gagnant ». Il est fort à parier que celle-ci prendra la forme d’un échange d’une poignée de circonscriptions ; néanmoins, les deux partis devront tout de même rester des adversaires dans tous les autres comtés. Dans ce cas-ci, quel message les solidaires devraient-ils formuler dans l’espace public avant et durant les prochaines élections ? Dans les comtés laissés vacants par QS, le parti devrait rester muet ou inciter les gens à voter pour le PQ ; dans les circonscriptions où il y aura une compétition électorale, QS devra expliquer qu’il est la vraie et la seule alternative face au PQ et au PLQ, qu’il aura alors le loisir de dénigrer. Il en va de même pour le PQ qui devra expliquer pourquoi il ne présente pas de candidatures dans certaines circonscriptions pour laisser la chance à QS, alors qu’il faut absolument battre ce parti partout ailleurs. Ce double discours donnera une impression d’hypocrisie, et il pourrait avoir des conséquences néfastes sur la cohérence du message et des lignes de communication.

Évidemment, certains pourraient souligner qu’il s’agit d’un défi à surmonter, et que cela est nécessaire afin de battre les libéraux aux prochaines élections. Néanmoins, même des pactes entre QS et le PQ ne garantissent pas la réussite d’un tel scénario. Selon différents sondages, parfois contradictoires, certains prédisent que les libéraux gagneraient un gouvernement minoritaire, d’autres signalent la possibilité d’un gouvernement caquiste minoritaire, alors que d’autres suggèrent un éventuel gouvernement péquiste minoritaire. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : le PQ ne donnera aucun ministre aux solidaires, qui auront aidé le PQ à prendre le pouvoir en échange de quelques sièges supplémentaires. Il n’est nulle part question d’un gouvernement de coalition dans l’option B qui se limite aux pactes électoraux.

Enfin, est-il possible de chasser les libéraux même sans pacte électoral ? Il est clair que le PQ ne pourra pas prendre le pouvoir sans passer par des alliances, comme l’a admis récemment le chef parlementaire Pascal Bérubé[2]. Or, il est également possible que la CAQ puisse former un gouvernement minoritaire, comme l’indique un récent sondage[3]. Bien qu’il soit nécessaire d’obtenir d’autres données pour corroborer ou infirmer cette hypothèse, il va sans dire que le PQ aurait davantage intérêt à s’allier à la CAQ, car une Union nationale serait beaucoup plus à même de prendre le pouvoir qu’une convergence entre le PQ et QS. Nul ne sait encore si une convergence nationaliste PQ-CAQ prendrait la forme d’une alliance politique en vue d’un gouvernement de coalition ou bien de simples pactes électoraux, mais il va sans dire que si QS refuse tout rapprochement dès le 21 mai, le PQ n’aura pas le choix d’aller courtiser la CAQ s’il veut sauver sa peau en 2018.

Par ailleurs, cette analyse peut sembler quelque peu partisane à première vue. Certains diront qu’elle mise sur une « éthique de conviction » qui privilégie l’intégrité morale de la vision solidaire au lieu d’épouser une « éthique de responsabilité » visant à chasser les libéraux le plus tôt possible pour le bien supérieur du Québec. Pour Max Weber, « le partisan de l’éthique de conviction ne se sentira « responsable » que de la nécessité de veiller sur la flamme de la pure doctrine afin qu’elle ne s’éteigne pas, par exemple sur la flamme qui anime la protestation contre l’injustice sociale. Ses actes qui ne peuvent et ne doivent avoir qu’une valeur exemplaire mais qui, considérés du point de vue du but éventuel, sont totalement irrationnels, ne peuvent avoir que cette seule fin : ranimer perpétuellement la flamme de sa conviction. »[4]

Or, la position ici esquissée est tout à fait compatible avec l’éthique de responsabilité, que Max Weber résume comme suit : « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes ». En toute connaissance de cause, le fait d’adopter l’option A aura pour effet prévisible de mettre le PQ dans une position délicate. Ce dernier aura certes le loisir d’accuser QS de saborder la convergence et de favoriser la réélection des libéraux, mais il n’aura pas le choix de se tourner vers la CAQ et de virer à droite pour prendre le pouvoir. Cela aura pour conséquence de créer une insatisfaction à l’aile gauche du PQ, ce qui ouvrira une fenêtre d’opportunité pour une recomposition d’un bloc progressiste et indépendantiste à gauche. Si QS poursuit sa montée, se rapproche d’Option nationale et attire de nouvelles figures publiques, ce qu’a laissé sous-entendre Gabriel Nadeau-Dubois depuis qu’il s’est lancé en politique active, alors il n’y a pas de doute que QS pourra obtenir des gains similaires, voire supérieurs à un éventuel pacte avec le PQ, et ce par ses propres moyens. Comment est-ce possible ?

Soulignons d’abord le scénario formulé par Amir Khadir dans son dernier texte où il émet l’hypothèse d’un échange possible de 21 comtés pour le PQ, et de 9 comtés à QS. « Sur ces 9 comtés : 5 sont situés à Montréal (dont Laurier-Dorion, Verdun et St-Henri-Ste-Anne). 4 sont situés en région, dans 4 régions distinctes. Sur le total des 9 comtés, les 2 exemples à Montréal et les 2 exemples « anonymisés » en région, en plus de Laurier-Dorion, démontrent qu’au moins 5 comtés sont prenables, dont 2 en région. QS pourrait se retrouver avec une fourchette de 9 à 13 députés, dont 2 à 4 en région. » [5] L’intérêt objectif pour QS serait donc de passer de 3 à une dizaine de sièges par le biais d’un pacte électoral, et ce au prix d’un certain mécontentement de sa base militante et électorale. En échange, le PQ gagne les élections en 2018, en espérant qu’il respecte ses promesses électorales progressistes et qu’il ne mise pas trop sur le nationalisme conservateur une fois au pouvoir (bonne chance !).

À l’inverse, voici le scénario découlant de l’option A. Le PQ se retourne vers la CAQ pour négocier des pactes électoraux ou une alliance politique élargie, en augmentant considérablement ses chances de prendre le pouvoir. Tout comme dans le scénario d’une convergence PQ-QS, les libéraux perdent les élections en 2018. Du côté de QS, le parti restera-t-il coincé à Montréal avec trois circonscriptions ? De nombreux sondages depuis l’arrivée de GND indiquent que QS gagnera Hochelaga-Maisonneuve et Laurier-Dorion aux prochaines élections. Au-delà de cette base minimale de cinq sièges, supposons que QS réussit à former une alliance avec Option nationale (en allant chercher la candidature de Catherine Dorion et Sol Zanetti) et va chercher cinq figures publiques issues de FQSP (au choix : Maïtée-Labrecque Saganash, Claire Bolduc, Karel Mayrand, Aurélie Lanctôt, Alain Vadeboncoeur, Will Prosper, Véronique Côté, Jean-Martin Aussant). Évidemment, tout ce beau monde ne se présenteront pas à Montréal, ce qui suppose qu’il y aura fort probablement au moins 5 figures connues dans différentes régions du Québec. Résultat probable : une fourchette de 9 à 13 sièges pour 2018, sans pactes électoraux avec le PQ ! Autrement dit, QS n'a pas besoin du PQ pour progresser. Certains diront s’agit ici de pure spéculation, mais il faut rappeler que la politique est avant tout un art stratégique, et qu’il faut faire preuve de leadership. 


À ce titre, il faut rappeler que si QS veut se rapprocher d'Option nationale, il devra mettre en relief sa position sur l'Assemblée constituante et assumer son programme indépendantiste, chose que propose Gabriel Nadeau-Dubois. À l'inverse, un rapprochement avec le PQ éloignerait QS d'une éventuelle fusion avec ON, tout en repoussant certaines communautés culturelles et les personnes non-encore convaincues par la souveraineté. Bref, un rapprochement avec le PQ ne permettrait pas à QS d'élargir sa base sociale et électorale, malgré quelques gains potentiels en termes de députation. Ainsi, soit le parti assume son positionnement et développe son leadership sur la question nationale, soit qu'il met de côté cette position en assumant une rupture complète avec tous les partis souverainistes.


Enfin, une dernière question survient : QS est-il capable de gagner par ses propres moyens, en construisant une base sociale et politique élargie, ou doit-il s’accrocher à un véhicule plus gros que lui bien qu’en perte de vitesse pour obtenir de maigres grains ? La gauche solidaire va-t-elle commencer un jour à croire sérieusement en la victoire, ou doit-elle se résigner à un échange électoraliste de comtés pour sortir de sa minorité ? Pour ma part, j’ose croire que la conjoncture qui s’ouvre devant nous n’a jamais été aussi favorable à un saut qualitatif de la gauche et à une transformation profonde de la scène politique québécoise. Les vieux partis sont en perte de vitesse, la population est mécontente, mais elle continue de voter pour le statu quo car elle ne perçoit pas encore la possibilité qu’une alternative politique crédible, vivante et inspirante puisse un jour prendre le pouvoir.

Cette croyance collective qui alimente le cynisme pourrait bientôt changer, à condition bien sûr qu’un mouvement politique en pleine croissance assume sa responsabilité historique, et entame la construction d’un pôle de rassemblement réunissant l’ensemble des forces du changement. Comme le souligne encore une fois Weber, « la politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil. Il est parfaitement exact de dire, et toute l’expérience historique le confirme, que l’on n’aurait jamais pu atteindre le possible si dans le monde on ne s’était pas toujours et sans cesse attaqué à l’impossible. »[6]

 
Post-scriptum sur l’après 2018

Pour conclure, regardons trois scénarios possibles de l’après 2018. Premier scénario : le PQ et QS concluent un pacte électoral dans une poignée de circonscriptions. Le PQ est élu minoritaire et QS fait un bond avec 10 députés. QS obtient la balance du pouvoir, ce qui lui permet de barrer la voie à certaines mesures d’austérité et identitaires, sans pour autant changer la donne structurellement. Lors des élections de 2022, QS se retrouve avec le même dilemme d’une convergence avec le PQ, sans quoi les libéraux risquent de revenir au pouvoir. QS pourrait encore espérer faire quelques gains, mais il se retrouve à être le principal allié d’un parti qui garde encore l’hégémonie sur le bloc antilibéral. Lisée voudra-t-il risquer la mise en place d’un processus d’accession à l’indépendance en 2022 ? Chose incertaine.

Deuxième scénario : QS refuse la convergence et fait élire 10 députés, tandis que le PQ forme un gouvernement de coalition avec la CAQ après avoir négocié des pactes électoraux. QS devient le seul parti progressiste et indépendantiste, la troisième force politique à côté du bloc libéral et de l’union nationale. La gauche pourra aspirer à prendre le pouvoir sur ses propres bases en 2022, car elle deviendra le nouveau pôle de rassemblement des forces émancipatrices, à la manière de Syriza, Podemos ou France insoumise. La rupture entre gauche indépendantiste et nationalisme conservateur sera alors consommée.

Troisième scénario, QS refuse la convergence et fait élire 10 députés, tandis que le PQ et la CAQ ne parviennent pas à faire d’alliance. Résultat : les libéraux sont réélus. Survient alors une crise majeure au PQ qui ouvre la voie à deux possibilités : 1) une profonde division du PQ, qui accélère la convergence avec la CAQ pour reformer l’union nationale (ligne Mathieu Bock-Côté) ; 2) le retour d’un sauveur comme Jean-Martin Aussant (s’il n’a pas rejoint QS avant 2018 !), qui voudra renouer avec une stratégie d’accession à l’indépendance dans un premier mandat. Dans un tel scénario, il est clair que QS sera dans une excellente posture pour négocier une alliance avec un PQ dont les éléments identitaires et conservateurs auront été en bonne partie neutralisés.

On entre ici dans la politique-fiction, mais dans tous les cas le déclenchement d’un processus d’accession à l’indépendance et l’adoption de réformes sociales radicales deviennent réellement envisageables à partir de 2022. Les baby-boomers ne seront plus majoritaires depuis un moment, GND aura 31 ans, et la génération des carrés rouges pourrait fort probablement prendre le pouvoir. Tout cela dépend bien sûr des fluctuations de la conjoncture économique, sociale, politique et historique, mais il semble tout de même qu’à court, moyen et long terme, QS n’a pas besoin de pactes ou d’alliances avec le PQ pour poursuivre sa montée. La seule question qui reste est : QS croit-il sérieusement pouvoir gagner les élections générales en 2022, afin de mettre en œuvre son programme de transformation sociale et de mettre sur pied une assemblée constituante pour fonder la République citoyenne du Québec ?


[1]http://www.lapresse.ca/le-soleil/actualites/politique/201705/07/01-5095641-pas-de-ministres-de-qs-au-gouvernement-du-pq.php
[2] http://www.ledevoir.com/politique/quebec/499108/le-pq-doit-s-allier-a-qs-pour-aspirer-a-la-victoire-affirme-pascal-berube
[3] http://www.tooclosetocall.ca/2017/05/une-minorite-caquiste.html
[4] Max Weber, Le Savant et le politique, Les Classiques des sciences sociales, p. 142.
[5] http://www.pressegauche.org/Forcer-la-proportionnelle-en-depit-du-mode-de-scrutin-actuel
[6] Max Weber, Le Savant et le politique, op. cit., p. 152. 

lundi 15 mai 2017

Pourquoi j'appuie GND

Lorsque j’ai rencontré Gabriel Nadeau-Dubois le 17 août 2012, une semaine après qu’il ait remis sa démission à titre de porte-parole de la CLASSE, j’ai été immédiatement impressionné par son charisme et son intelligence politique. Nous étions alors en pleine campagne électorale, et Éric Martin me l’avait présenté dans le cadre d’un 5@7 au Cheval blanc à la suite de l’université populaire des Nouveaux cahiers du socialisme. Après quelques minutes d’échanges autour de divers sujets – Hegel, Marx, Freitag, le féminisme, les stratégies de mobilisation, les spins médiatiques et le rapport du mouvement étudiant aux institutions – j’ai réalisé que je n’avais pas affaire à n’importe qui. Comme dans ces rares moments où nous sentons que nous avons un rendez-vous avec l’histoire, j’ai eu l’intuition que nos destins allaient se croiser et qu’il serait un jour le futur porte-parole de Québec solidaire.

Cette question a d’ailleurs fait surface plus tard dans la soirée, lors d’un souper mémorable dans un restaurant portugais rue Ontario. Je l’avais alors félicité de ne pas avoir fait un saut politique opportuniste comme Léo Bureau-Blouin, afin de poursuivre sa réflexion et de se lancer dans l’arène lorsqu’il aura toutes les munitions en main. Gabriel avait déjà la «vocation de l’homme politique», ancrée dans une éthique de la responsabilité et une profonde conscience historique. Je sentais chez lui une réelle volonté de puissance, mais assagie par le sens de la diplomatie et des convictions bien enracinées. Derrière sa «persona» médiatique connue du grand public, je découvrais tranquillement sa personnalité «privée» qui se dévoile peu à peu lorsqu’il interagit avec ses camarades et ses ami-e-s rapprochés. Son air sérieux fait alors place à un petit côté espiègle et un vrai sens de la fête. Enfin, je me souviens comme si c’était hier du moment où toute la table avait trinqué haut et fort : «au socialisme, et à l’indépendance !».

Cinq ans plus tard, Gabriel se retrouve au seuil de l’Assemblée nationale et sur le bord d’une reconfiguration politique qu’il a en bonne partie contribué à accélérer. Des raisons personnelles et professionnelles m’ont obligé à quitter mon poste de responsable de la Commission politique un an trop tôt, mais j’avoue que j’aurais bien aimé vivre de l’intérieur cette transition historique du parti qui est déjà en train de prendre forme sous nos yeux. Délaissant la vision rassurante du «petit train va loin», le véhicule politique de l’émancipation se donne enfin les moyens de ses ambitions. Attention, car là où croît ce qui sauve croît aussi le danger, celui du pouvoir. Car oui le pouvoir est à portée de nos mains, car Gabriel n’est pas seul ; il amène avec lui ses collègues, camarades, allié-e-s et nouvelles recrues qui feront sortir la gauche des sentiers battus. Les figures publiques qui se joindront à lui à court terme viendront bousculer les idées reçues, et ce changement ne viendra pas sans certaines résistances devant l’inconnu et la peur de perdre le contrôle. Et c’est bien là le défi qui nous attend, car Gabriel fera croître sans contredit le «parti des urnes» ; entre 5 et 10 député-e-s lors des prochaines élections, c’est ma prédiction.

Face à cet accroissement de l’aile parlementaire, il faudra bien sûr construire le «parti de la rue» et la démocratie interne, dans un processus dialectique sans fin. Comme l’impératif médiatique continuera à exercer sa pression sur l’agenda du parti, il faudra réinventer les pratiques militantes et l’action politique au-delà de la mobilisation électorale, et porter une attention particulière à l’échelle locale. Éducation populaire, organisation communautaire, actions directes et autres méthodes devront être expérimentées pour incarner le parti-mouvement au-delà du carcan partisan. Il faudra s’ouvrir à d’autres tendances politiques proches de nous, avec franchise et camaraderie, en évitant le sectarisme qui représente toujours un piège, même pour la gauche solidaire. Je ne parle pas ici des grands partis établis, mais des mouvements sociaux et autres partis progressistes avec qui nous partageons suffisamment de choses en commun pour forger un nouveau bloc historique. Ce «travail de coalition continu», qui a donné naissance à l’Union des forces progressistes et à Québec solidaire, nous devons l’entreprendre à nouveau pour parvenir à la prochaine étape du parti-processus. C’est ce double mouvement d’élargissement de nos bases et de construction du projet de société qu’il faut articuler pour sortir la gauche de la petitesse dans laquelle elle s’est trop souvent enfermée, par souci de préserver son identité.

C’est pour toutes ces raisons que j’appuie la candidature de Gabriel Nadeau-Dubois au poste de co-porte-parole de Québec solidaire. D’une part, il est le seul à mon avis à pouvoir rallier de nouvelles figures et opérer le « saut qualitatif » que le parti n’a jamais connu de son histoire. D’autre part, il est le seul à porter le flambeau du courant «socialisme et indépendance» élargi aux diverses luttes pour l’émancipation (féminisme, antiracisme, lutte anticolonialiste). C’est pourquoi il assume sans complexe le rapprochement avec Option nationale, tout en s’ouvrant à de nouveaux secteurs de la population pour construire une force politique digne de ce nom. Qui plus est, il rassemble de nouvelles forces vives tout en ayant plusieurs appuis à l’interne, dont la génération de 2012 ancrée dans les valeurs du syndicalisme de combat. Radicalisme et pragmatisme, idéalisme et réalisme, voilà l’équilibre délicat à préserver comme le fit maintes grandes figures de la gauche contemporaine.

Pour terminer, j’aimerais tenter une comparaison. Bien que Gabriel se réclame souvent de Bernie Sanders ou de Jean-Luc Mélenchon, je trouve qu’il ressemble plutôt à Aléxis Tsípras, chef de la coalition de la gauche radicale Syriza. Certes, ce dernier a plié face aux institutions européennes lors d’un moment fatidique, mais l’histoire aurait pu prendre un tournant différent s’il y avait eu un plan B face à l’arrogance de la Troïka. Pour ma part, la modération sur le plan électoral ne doit jamais se séparer de la possibilité objective d’une rupture démocratique si les circonstances historiques l’exigent ; c’est pourquoi les débats stratégiques ne font que commencer. Que se passera-t-il lorsque Québec solidaire prendra le pouvoir ? C’est dans cet esprit que nous devons penser d’ici les six prochaines années. Pour ma part, j’espère que Gabriel Nadeau-Dubois aura à ses côtés un-e ou plusieurs acolytes de la trempe de Yanis Varoufakis pour l’empêcher de plier lors des moments de pression extrême. De plus, il faudra suffisamment de mobilisations citoyennes et de luttes sociales dans la rue pour botter le cul du gouvernement s’il décide de reculer sur son programme ; l’essentiel consiste à mettre en place les mesures transitoires pour opérer une transformation sociale et jeter les bases d’un autogouvernement populaire.

Photo : Graham Hughes La Presse canadienne

mercredi 19 avril 2017

Sortir de la thanatophobie nationaliste

Mathieu Bock-Côté doit se réjouir de la mise en place d'une consultation sur le racisme systémique, car cela accentuera la division entre Québec solidaire et le Parti québécois sur la question identitaire ; rappelons que son voeu le plus cher est celui d'une convergence nationaliste avec la CAQ pour raviver l'esprit de la défunte Union nationale.

Sur quoi se fonde cette coalition? Premièrement, sur la banalisation du racisme qui serait un phénomène marginal, le fruit de quelques actes isolés. "S’il y a au Québec, comme partout ailleurs, une petite minorité de racistes, qu’il faut dénoncer, naturellement, le racisme n’y constitue pas un problème social majeur." Évidemment, le rejet d'une enquête publique vise à empêcher la validation empirique de cette hypothèse. Mais nous savons de toute façon que MBC est moins un sociologue qu'un idéologue du national-populisme québécois. "En politique, celui qui perd la bataille des mots perdra la guerre des idées."

Mais ce n'est pas tout ; la négation du racisme fait office de résistance à la culpabilisation et de défense d'une identité collective bonne et immuable, comme si toute remise en question représentait une menace pour la conscience nationale. "Le PQ et la CAQ, devraient se tourner vers les Québécois et leur demander franchement: vous n’en avez pas assez de vous faire traiter de racistes? Pratiquement, l’accusation de racisme sert à étouffer des débats essentiels qui concernent l’existence même du peuple québécois."

Il faut rappeler ici que la vision particulière du nationalisme préconisée par cette mouvance conservatrice est à des années lumières du projet d'émancipation collective de jadis et de l'aspiration à l'auto-détermination ; l'affect principal est celui de la peur morbide de disparaître. "D’ici 20 ans, les Québécois qui ont le français pour langue maternelle seront moins de 70 % au Québec. Un jour, ils ne seront plus qu’une grosse communauté culturelle installée en région. Dans ce contexte, l’identité québécoise est condamnée à régresser. On programme sa dilution démographique."

De plus, il faut rappeler que l'association entre élites libérales et gauche multiculturelle est un procédé rhétorique pour occulter la question sociale au profit de la polarisation entre mondialisation (dilution nationale) et patriotisme (auto-défense contre l'immigration de masse). Dans ce schéma binaire, une enquête sur le racisme correspond à une accusation générale de racisme, et une méfiance vis-à-vis l'immigration serait une saine défense contre la peur de disparaître.

Pour ma part, la peur d'une mort collective, la thanatophobie nationale-conservatrice, ne pourra jamais fournir les bases culturelles, symboliques et affectives d'une identité populaire, nationale et plurielle robuste. Le plus grand bien que l'on puisse faire à l'identité collective, c'est de la dépoussiérer, la décoloniser, c'est-à-dire la libérer de cette mentalité d'assiégés dans laquelle certain idéologues chétifs essaient de l'enfermer. Le nationalisme sauce Bock-Côté est la réification de la nation, qui empêche celle-ci de prendre conscience de son devenir historique.

"Chaque époque devra, de nouveau, s’attaquer à cette rude tâche : libérer du conformisme une tradition en passe d’être violée par lui". -Walter Benjamin

dimanche 19 mars 2017

Le rêve éveillé

Selon ces projections, Québec solidaire pourrait gagner Hochelaga-Maisonneuve, Laurier-Dorion, voire Rosemont aux prochaines élections. Il faut l'admettre, avec 4000 nouveaux membres et 14% d'intentions de vote, l'effet GND se fait sentir après une dizaine de jours seulement. Est-ce un simple buzz médiatique éphémère? Pas vraiment. L'affaire, c'est que les affiliations politiques sont moins stables qu'autrefois, et l'arrivée de nouvelles figures dans plusieurs régions du Québec pourraient changer la donne en un rien de temps. Ce que j'imagine pour 2018? Une grosse équipe, constituée d'une dizaine de personnes, qui élargit la forteresse de la ligne orange, puis qui prend d'assaut diverses régions à l'extérieur de Montréal : Abitibi, Estrie, Bas-Saint-Laurent, voire Saguenay Lac-Saint-Jean.

Première conséquence : le PQ écope, surtout s'il n'y a pas de pactes électoraux. Si la « convergence progressiste » échoue (ce que j'anticipe pour diverses raisons), le PQ se tournera plutôt vers la CAQ ; les deux partis pourraient essayer de s'entendre, sans quoi ils se diviseront la même base électorale. À moins d'une alliance surprenante PQ-CAQ, on peut très bien anticiper une dégringolade du PQ aux prochaines élections, qui rappellerait à certains égards l’effondrement du Bloc et la vague orange aux élections fédérales de 2011.

Deuxième conséquence : malheureusement, le PLQ serait encore réélu. Néanmoins, le paysage politique québécois sera profondément modifié, ce qui pourrait favoriser un réel basculement en 2022. Deux scénarios seraient alors envisageables : 1) QS gagne assez de forces pour espérer une prise de pouvoir par lui seul, en rassemblant les derniers morceaux du PQ ; 2) malgré l'échec du PQ, un « sauveur » arrive à la rescousse pour remettre le parti sur le droit chemin et proposer un « programme commun » avec les solidaires.

Troisième conséquence : malgré sa réélection potentielle, le capital de sympathie du PLQ s'effrite toujours plus, de sorte que le bloc libéral apparemment inébranlable pourrait être plus fragile qu'on le pense, surtout avec l'arrivée d'un nouveau parti progressiste et fédéraliste. Si je reste sceptique quand à la capacité du NPD-Québec à faire une réelle différence en 2018, nous pouvons anticiper la crainte des milieux fédéralistes face à la montée de la gauche indépendantiste, et la nécessité d'offrir une alternative au "vote captif" du PLQ. En plus d'une coalition des forces progressistes et souverainistes, l'arrivée d'un cinquième joueur pourrait enfin fissurer le bloc libéral. Voilà donc un scénario inusité mais probable qui pourrait prendre forme avec ou sans le PQ en 2022 : un gouvernement progressiste élu sur la base d’un programme social de transition écologique avec l’amorce d'un processus constituant menant vers la refondation démocratique des institutions politiques du Québec. Suis-je trop optimiste?

Je vous partage un rêve que j'ai fait l'autre nuit : en discutant avec un inconnu de la possibilité d’une « rupture démocratique », d’un processus de changement social accéléré mélangé à quelque chose qui ressemble étrangement à l’indépendance, je réalise soudainement que je ne suis peut-être pas prêt à y croire réellement. Que feraient les gens si c’était vrai, si cette possibilité réelle était en train de se produire sous leurs yeux? Seraient-ils vraiment capables de faire le saut, de vouloir pleinement ce changement? Je m’imagine alors qu’au fond de nous-mêmes, nous ne sommes peut-être pas encore prêts, car nous ne croyons pas qu’il est possible de changer les choses, fondamentalement.

Or, cela reste possible, et il se pourrait bien que l’Histoire nous rattrape plus vite qu’on ne le pense. Je ne crois pas au destin, mais aux possibilités objectives qui existent comme des alternatives réelles au monde actuel. Il ne suffit pas simplement de « vouloir » pour faire advenir ce « rêve éveillé », mais sans volonté tout cela ne reste qu’une idée froide et abstraite. Et si c’était vrai? Voilà la question que la gauche québécoise ne s’est jamais encore posée concrètement, en envisageant sérieusement une victoire à court ou moyen terme. Même chose pour le mouvement souverainiste, et la population en général, qui ont arrêté de croire en la possibilité d’une transformation sociale, d’une reprise en main d’un projet de libération collective. Cela peut avoir l’air fou, mais je crois plutôt que la plupart des gens dorment debout, sans prendre conscience du pouvoir collectif qui gît un peu partout, dans les interstices de la société. Nous entrons ainsi dans les thèmes du rêve et de l’éveil, lesquels méritent de plus amples approfondissements. Pour finir, je crois qu’il y a cette part d’utopie concrète qui n’est pas une illusion, mais un devenir effectif.

dimanche 12 mars 2017

Qu’est-ce qui s’en vient ?

Le chat est sorti du sac. Gabriel Nadeau-Dubois se présente au poste de porte-parole de Québec solidaire et à la campagne d'investiture dans la circonscription de Gouin. Il se présente pour ce parti parce qu'il est de gauche, il veut se porter à défense du monde ordinaire et des laissés pour compte, des travailleurs et régions, mais aussi des personnes exclues, stigmatisées pour leur religion. Il a aussi affirmé son engagement indépendantiste, car pour lui un vrai projet de transformation sociale (sortie du pétrole, renégociation des traités de libre échange, etc.) ne pourra pas se faire dans le Canada. Le Québec doit être capable de prendre ses décisions par lui-même.

Pour réaliser ce projet, il ne pourra agir seul, et c'est pourquoi il propose trois grandes propositions pour renouveler Québec solidaire : 1) présenter une équipe du tonnerre aux élections de 2018, en recrutant des nouvelles figures, que ce soit à l'extérieur de Montréal ou d'autres communautés culturelles ; 2) proposer une union avec Option nationale pour créer un seul pôle indépendantiste fort, bien marqué dans une vision progressiste, non-identitaire ; 3) mettre sur pied une plateforme innovatrice d'action politique pour renouveler les pratiques militantes au sein du parti. Trois propositions fortes d'un projet qui changera la donne à très court terme sur la scène politique québécoise.


L’équipe du tonnerre

Évidemment, plusieurs se contenteront de dire : on le savait tous, c’était écrit dans le ciel, c’était un secret de polichinelle, il n’a fait qu’officialiser une décision qu’il a déjà prise depuis longtemps. Mais ce serait là rester à la surface à des choses, en contemplant cette « nouvelle » dans le seul instant présent. Ce qu’il y a de plus important, c’est l’anticipation des conséquences de cette décision, car la politique est d’abord l’art des conséquences. Et visiblement Gabriel Nadeau-Dubois a une vision, une stratégie, un plan qu’il mettra à exécution dès maintenant.

Sur le plan électoral, il y aura une campagne politique dans la circonscription de Gouin, car en vertu de la loi, l’élection partielle devrait se tenir avant le 19 juin. Cela signifie que GND sera député à l’Assemblée nationale dans moins de trois mois, d’autant plus que Lisée a décidé que le PQ passerait son tour cette fois. Il ne serait pas étonnant que le score de QS passe de 51% (2014) à 70% dans cette circonscription. Aurait-il été préférable que GND se présente uniquement au poste de porte-parole homme, puis renonce à Gouin pour laisser la place à une candidature moins connue ? En principe, cela aurait permis de garder la candidature de GND pour une autre circonscription, afin d’aider QS à percer à l’extérieur de son château fort. Si GND est la seule grosse pièce de QS, il serait fou de la gaspiller pour une circonscription gagnée d’avance. Or, c’est justement ce raisonnement qu’il faut poursuivre jusqu’au bout : si GND joue une grosse carte en partant, c’est qu’il a d’autres bonnes cartes dans son jeu. Comme il l’a souligné dans son discours de lancement de campagne :

« D’abord, si on veut que transition signifie croissance rapide, mon seul visage ne sera pas suffisant. Je m’engage donc, en tant que porte-parole, à travailler avec le parti afin de recruter une équipe de candidatures d’importance, des gens qui partagent notre projet de société et qui sont reconnus dans leur milieu. Mes deux priorités : ajouter des gens de l’extérieur de Montréal et des gens issus des diverses communautés culturelles, tout ça, bien sûr, en respectant une stricte parité femmes/hommes. Mon objectif est qu’en 2018, Québec solidaire présente la plus solide équipe de candidature de son histoire. »

Évidemment, GND a certainement quelques noms en tête, car il n’aurait pas fait cette promesse sans avoir amorcé des discussions en amont. On peut penser à diverses figures de l’initiative Faut qu’on se parle : Jean-Martin Aussant, Claire Bolduc, Véronique Côté, Maïtée Labrecque-Saganash, Aurélie Lanctôt, Karel Mayrand, Will Prosper et Alain Vadeboncoeur. Cette seule équipe, diversifiée selon plusieurs critères (âge, sexe, profession, ethnicité, région), serait amplement suffisante pour gagner une dizaine de circonscriptions en 2018 et sortir QS de la fameuse ligne orange. On peut certes douter que toutes ces personnes ne feront pas immédiatement leur saut politique, mais d’autres figures de l’extérieur pourraient se joindre aussi au mouvement. Dans tous les cas, il y aura certainement une équipe forte pour 2018, même si plusieurs incertitudes demeurent quant à l’identité exacte de chaque candidature.


Le retour de Jean-Martin Aussant

Le principal mystère est bien sûr celui entourant le retour possible de Jean-Martin Aussant. Économiste, ex-péquiste et fondateur d’Option nationale, il a quitté son parti en 2013 pour aller travailler dans le milieu financier à Londres, puis il est revenu au Québec en 2015 à titre de directeur du Chantier d’économie sociale. Progressiste de centre-gauche et indépendantiste, il n’a jamais caché qu’il reviendrait un jour en politique active. La seule question est : à quel moment ? Deux possibilités sont envisageables. La première est liée au deuxième engagement de GND, qui propose carrément une union avec Option nationale. Selon lui, il s’agit de « la seule formation politique qui partage notre projet de société progressiste, indépendantiste et inclusif. Bien sûr, il y a des différences dans la manière dont les deux partis appliquent ces principes. Il va donc y avoir des ajustements à faire. C’est normal et, si je suis choisi comme porte-parole, je vais travailler à ce que Québec solidaire fasse un pas dans la bonne direction. Je suis persuadé qu’Option nationale pourra faire de même. »

Quel est le point d’achoppement dans la convergence entre les deux partis ? Dans son communiqué du 9 mars, Option nationale affirme que le parti « accueillerait avec ouverture la possibilité d’un rapprochement avec Québec solidaire, dans la mesure où certains changements seraient apportés à sa démarche indépendantiste […] Depuis sa fondation en 2011, Option nationale comporte dans ses statuts un article affirmant que la formation politique affiche « une ouverture permanente à collaborer, voire fusionner avec toute autre formation politique dont la démarche est aussi clairement et concrètement indépendantiste que la sienne. »[1]

Le point de litige est évidemment la question entourant le fameux mandat de l’Assemblée constituante, question qui a été débattue au sein de Québec solidaire lors de Congrès de révision de programme en mai 2016. Sans récapituler tout le débat, QS a finalement décidé que le mandat de l’Assemblée constituante serait « ouvert » à différentes options concernant le statut politique du Québec, alors que la démarche proposée par ON, presque en tout point similaire, spécifie d’emblée que le projet de constitution devra être celle d’un Québec indépendant. Et c’est bien le seul élément qui empêche une collaboration, voire une fusion entre les deux partis. Il faut donc considérer que si GND veut réaliser son deuxième objectif d’union avec ON, il devra inciter les membres de QS à changer encore une fois de position sur ce point précis, en échange bien sûr de certaines concessions de l’autre parti.

Or, pourquoi les membres de QS, qui ne sont pas a priori hostiles à Option nationale, devraient-ils recommencer à nouveau ce débat pointilleux alors que ON n’a aucun élu et représente un poids électoral infime (0,73% du vote total de la population) ? Bref, le jeu en vaut-il vraiment la chandelle ? Comme le souligne GND, il s’agit d’un point crucial d’une stratégie de développement et de consolidation des forces progressistes : « cette union avec Option nationale permettrait de créer un seul pôle de rassemblement pour les indépendantistes sérieux, qui ont le cœur à gauche et qui n’ont aucune envie d’un virage identitaire au Québec. J’ai confiance que ce mouvement attirera des nouvelles énergies progressistes et indépendantistes, entre autres de ma génération. »

Plusieurs souligneront qu’il n’est pas urgent d’opter pour une alliance avec Option nationale compte tenu des circonstances et du poids négligeable de cette formation politique. Or, pourquoi GND ferait-il de ce rapprochement son deuxième engagement pour grossir les rangs de Québec solidaire ? Nous pouvons envisager deux hypothèses, lesquelles sont distinctes mais complémentaires. Tout d’abord, il est possible que Jean-Martin Aussant revienne sur la scène politique active prochainement. Non pas pour Québec solidaire directement, mais pour Option nationale, en signalant comme GND sa volonté de travailler dans le sens d’une convergence indépendantiste et progressiste. Sur le plan symbolique, cela ferait toute à une différence, et inciterait sans doute les deux partis à envisager autrement ce rapprochement. Si JMA ne revient pas sur la scène politique d’ici 2018, il pourrait toujours revenir après l’élection (nous y reviendrons).

Se démarquer du PQ : trois lignes de fracture

Cela nous amène à la deuxième hypothèse : l’objectif du rapprochement QS-ON consiste-t-il à réunir la grande famille souverainiste, ou plutôt à favoriser la recomposition du bloc indépendantiste sur une nouvelle base ? Disons d’une part que GND n’est pas fermé à une « discussion » avec le PQ, mais que celle-ci diffère largement d’un rapprochement plus substantiel avec ON. Comme il le souligne dans une entrevue à Radio-Canada :

« En ce moment il y a un processus mis en place par le Parti québécois et Québec solidaire pour discuter de potentiels pactes électoraux. Moi je crois à ce processus-là, je veux y participer, je pense qu’il est possible de s’entendre, mais ça va être de manière très ponctuelle puis très limitée. Avec Option nationale c’est une toute autre chose, parce qu’on partage réellement le même projet de société, nos programmes sont presque identiques. Alors moi comme porte-parole de Québec solidaire, je vais proposer que nous faisions un pas dans la direction d’Option nationale, et je suis sûr qu’Option nationale va être prêt à faire un pas dans notre direction et qu’on pourra s’unir. Pour ce qui est du Parti québécois c’est des discussions d’une autre nature, c’est une discussion qui porte sur 2018, sur de potentiels pactes électoraux et je crois à ces discussions là, mais on ne négociera pas évidemment dans l’espace public. »[2]

La seule convergence possible est avec ON, alors que des pactes de non-agression pour des raisons purement tactiques pourraient être envisageables en 2018 dans une poignée de circonscriptions. On voit ici se dégager une ligne de démarcation qui fut immédiatement remarquée par les journalistes : GND souhaite reconstruire le bloc souverainiste à l’extérieur du PQ, sur la base d’un projet de société progressiste, indépendantiste et inclusif. Cela sera facilité par que le fait que Jean-François Lisée s’est enfermement engagé à ne pas tenir de démarche d’accession à l’indépendance dans un premier mandat, alors que QS et ON déclencheraient immédiatement une assemblée constituante à travers laquelle la question de l’indépendance serait posée. Première ligne de fracture.

Deuxième ligne de démarcation : le discours « anti-establishment », permettant de tracer une frontière au sein de l’échiquier politique. Lisée va évidemment jouer la carte de la « gauche efficace », targuant que le PQ est le seul parti de « centre-gauche » à pouvoir battre les libéraux en 2018. S’il ne s’agissait que de cela, il est vrai qu’une « convergence progressiste » pourrait être relativement plausible. Or, GND a bien souligné lors du lancement de la campagne que son premier objectif n’est pas de chasser les libéraux, mais de « sortir du pouvoir la classe politique qui nous gouverne depuis 30 ans. Cette classe politique a trahi le Québec. Elle a toujours choisi ses amis - les grandes entreprises, les firmes d’ingénieurs, le lobby des médecins - avant le peuple québécois. Qu'elle soit ou non au pouvoir, qu'elle soit rouge ou bleu, elle fait toujours les mêmes choix. »

On voit ici apparaître une logique populiste, anti-élites, qui vise à créer une frontière entre le peuple et la caste au pouvoir. Le but de ce discours est de déconstruire la perception que le PQ serait social-démocrate et QS un parti d’extrême gauche. Dans les faits, GND tient plutôt une ligne réformiste, et le contenu politique du livre Ne renonçons à rien issue de la tournée Faut qu’on se parle ne propose rien de plus qu’un prolongement de la Révolution tranquille, une sorte de social-démocratie 2.0 bien assumée. La stratégie de GND n’est donc pas d’occuper le champ gauche de l’espace politique, mais d’opérer une nouvelle distribution des rôles et des places, un nouveau « partage du sensible » pour employer l’expression de Jacques Rancière. Comme Podemos en Espagne, il s’agit de définir une nouvelle centralité (à ne pas confondre avec l’extrême centre) pour construire une unité populaire contre la « caste », qu’elle soit bleue ou rouge. Or, contrairement à Podemos qui refuse d’employer les étiquettes gauche/droite et de prendre une position trop nette face à l’Union européenne, GND assume d’emblée son positionnement de gauche et son indépendantisme. Mais il reprend néanmoins l’esprit du « populisme de gauche » en misant sur le sens commun et l’attachement à la patrie, qu’il prend soin de redéfinir pour se démarquer du « virage identitaire » entreprit par le PQ depuis Pauline Marois.

Troisième ligne de facture. Comme le nationalisme conservateur continue d’exercer une influence idéologique importante dans l’espace public et au sein du PQ, Lisée tente à la fois de rallier ce courant (on se rappellera sa déclaration sur les femmes en burqa qui pourraient cacher des explosifs en octobre 2016) et de le mitiger pour se donner des allures plus « inclusives ». Cette contradiction avec laquelle Lisée doit jongler lui donne sans doute des maux de tête, car il tente à la fois de séduire les progressistes et les nationalistes, le vote solidaire et la base électorale de la CAQ. Il s’agit là d’une stratégie vouée à l’échec : après les cicatrices de l’épisode de la Charte des valeurs, l’attentat de Québec du 29 janvier 2017, la polarisation entre inclusifs et identitaires dans l’espace public, puis l’absence d’un plan d’accession à l’indépendance à court terme, il est impossible voire puérile de réunir la gauche et la droite pour battre les libéraux.

Comme il est dangereux pour Lisée de devenir trop « inclusif » sans risquer de fissurer son parti (Tania Longpré a déjà passé du côté de la CAQ, frustrée par la mollesse de Lisée sur la question), celui-ci restera coincé dans une approche mitoyenne et instable, qui ne réussira pas à convaincre ni les vrais progressistes, ni les vrais indépendantistes, ni les nationalistes et tendances conservatrices qu'il cherche à rallier de temps à autre en jouant sur le terrain de la CAQ. À vouloir jouer sur tous les tableaux, le PQ ne va nulle part, et il frappera sans doute un mur en 2018.


Un nouveau bloc historique

Contrairement au PQ qui n’arrive pas à résoudre l’éternelle crise du mouvement souverainiste, GND propose la construction d’un nouveau sujet politique, plus large, cohérent et inclusif. Pour ce faire, il doit désamorcer l’idée conservatrice selon laquelle la gauche se porterait exclusivement à la défense des « minorités » (femmes, musulmans, autochtones et transgenres), alors que la droite défendrait les intérêts de la « majorité », des classes moyennes et populaires en voie de déclassement à cause de la mondialisation et des bobo qui jouent le jeu des élites. Cette logique simpliste et perverse, reprise ad nauseam par des chroniqueurs comme Mathieu Bock-Côté, Christian Rioux et consorts, peut être déconstruite rapidement par l’idée qu’il ne faut pas opposer ces deux dimensions mais les intégrer dans un projet politique commun. Comme le note GND : « Pour moi, être de gauche, cela veut dire être, dans tous les débats, du côté du monde ordinaire, mais aussi du côté des mal-pris, des oubliés. Cela veut dire être du côté de ceux qui perdent leurs emplois en région et en ville à cause du libre-échange. Cela veut dire être du côté de celles qui travaillent fort pour éduquer nos enfants. Cela veut aussi dire être du côté de ceux qui sont stigmatisés à cause de la religion qu’ils pratiquent. Pour moi, être de gauche, c’est tout ça à la fois. »

Évidemment, plusieurs ne se gêneront pas pour dire que GND est un jeune urbain intellectuel de la gogauche montréalaise, et qu’il ne pourra pas à lui seul rassembler les gens issus des classes moyennes, des banlieues et des différentes régions. Or, c’est là supposer qu’il sera la seule nouvelle figure de QS, et qu’il n’y aura pas de percée de la gauche à l’extérieur de Montréal lors des prochaines élections. Prenons plutôt l’hypothèse suivante : une nouvelle équipe se présente sous la bannière d’un rassemblement progressiste et indépendantiste, et cette coalition parvient à élire entre six et douze députés en 2018 et rassembler 15% du vote. Cela signifie fort probablement que les libéraux seront encore réélus, le PQ et le CAQ se divisant la même base électorale pendant qu’une partie des péquistes déçus auront rejoints le rassemblement de gauche indépendantiste, plus fidèle à l’esprit de Pierre Bourgault et René Lévesque.

Après la déconfiture du PQ en 2018, la tendance Bock-Côté voudra recréer une « Union nationale » assumée entre la droite du PQ et les franges nationalistes de la CAQ pour « sauver les meubles » et assurer « la survie du Québec ». Celle passerait via un programme nationaliste anti-multiculturaliste qui lui permettra de se « renouer avec son identité profonde, ce qui impliquera aussi de se réconcilier avec la mémoire d’avant 1960 ».[3] Devant un pareil projet de société régressif, qui troque l’émancipation nationale pour une réification de l’identité nationale, GND et le nouveau rassemblement réactivera plutôt le grand récit de la Révolution tranquille, projet politique inachevé qui a été oublié, malmené et perverti par la classe politique qui s’est coupée de ses racines populaires. Il sera alors possible pour la gauche de « renouer avec l’histoire », mais l’histoire tournée vers la réappropriation d’un projet de société et des institutions publiques, qu’il s’agit non seulement de préserver, mais de démocratiser, de construire et d’inventer.

En reprenant le vocabulaire d’Antonio Gramsci, la reconfiguration du mouvement souverainiste qui prendra forme dans les prochains mois permettra à la gauche de développer son « influence morale et intellectuelle » sur les forces progressistes et indépendantistes, mais aussi sur les classes moyennes et populaires. L’objectif est de constituer un nouveau « bloc historique », c’est-à-dire une coalition large de groupes sociaux rassemblées par une vision culturelle et politique commune. Il y a fort à parier que le fondement idéologique d’un tel regroupement ne sera plus nationaliste et conservateur, mais plutôt indépendantiste et émancipateur. Ce n’est qu’avec une telle reconfiguration progressiste de l’espace politique, accompagné d’un affaiblissement du Parti québécois, qu’une nouvelle « Révolution tranquille », un Make Quebec Great Again dé-trumpéisé pourra voir le jour.

Dans ce contexte, le retour de Jean-Martin Aussant pourrait jouer un rôle de consolidation de ce nouveau bloc politique. S’il revient avant 2018, il fera parti du nouveau rassemblement progressiste qui sera voué à dépasser et à remplir la tâche historique que le PQ a échoué à remplir. Si JMA revient après 2018, alors il est possible qu’il rejoigne le rassemblement, ou bien qu’il se présente comme « sauveur » du PQ en proposant une alliance large et un réel virage indépendantiste en vue de 2022. Certains pourraient craindre une éventuelle alliance entre QS et le PQ à ce moment-là, mais il est fort à parier que les nationalistes conservateurs seront alors neutralisés ou auront quitté le PQ pour fonder leur Union nationale ou parti national-populiste. Nous entrons dans les hautes spéculations ici, car la période 2018-2022 risque d’être forte en débats et négociations de toutes sortes.

Dans tous les cas, il y aura un saut qualitatif et quantitatif de la gauche en 2018, puis la possibilité d’une réelle prise de pouvoir en 2022, basée sur un programme de grandes réformes sociales et un processus constituant menant vers l’indépendance. Que Lisée le veuille ou non, le PQ risque d’être dépassé par sa gauche, et l’histoire s’accélérera plus vite qu’on ne le pense.

Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir
[1] https://opnat.quebec/articles/2017/3/option-nationale-pret-a-ecouter-nadeau-dubois
[2]http://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1021254/gabriel-nadeau-dubois-quebec-solidaire-circonscription-gouin
[3] Mathieu Bock-Côté, Assurer la survie du Québec, L’Actualité, 10 août 2016. http://www.lactualite.com/societe/il-faut-sauver-les-meubles/

lundi 20 février 2017

Ne renonçons à rien, y compris l'utopie.

Premières impressions du livre « Ne renonçons à rien » du collectif FQSP : rien de radicalement nouveau sous le soleil, mais une grande synthèse, claire, cohérente et sensible, des craintes et des aspirations d'une bonne partie de la société québécoise à notre époque. Si le livre ne prétend pas fournir un programme électoral détaillé, il s'agit bel et bien d'un projet de société, voire une ébauche d'un projet politique érigé plusieurs piliers : réinvestissement massif en éducation, politique industrielle écologique, démocratisation de l'économie et des institutions politiques, nouveau modèle culturel et médiatique, réconciliation avec la diversité culturelle et les Premières Nations, amélioration de l'accès aux vacances, services de santé, de garde, etc. pour faciliter la vie des jeunes familles et des individus tout au long de leur existence. Quel nom pouvons-nous donner à ce projet de société? La social-démocratie du XXIe siècle.

Grosso modo, il s'agit d'une grande rénovation du « modèle québécois », une volonté de renouer avec le projet initial de la Révolution tranquille. Ce « rêve pragmatique », qui n'a rien d'une utopie, a l'avantage de reposer sur le « bon sens », c'est-à-dire sur les lieux communs de l'imaginaire collectif. Peut-être même un peu trop, car il s'agirait d'assumer simplement ce que nous sommes déjà, bref de renouer avec l'élan modernisateur et progressiste du néonationalisme qui avait marqué l'arrivée du gouvernement Jean Lesage en 1960. Dans l’introduction du livre, il est écrit : « Vous nous avez confié de grandes, mais surtout de petites choses. Et le miracle tient à la prodigieuse simplicité de ce qui vous tient à coeur : continuer d'être, ensemble, ici. Juste ça. Mais tout ça. »

Évidemment, il ne s'agit pas de reproduire le statu quo, car le modèle social est en panne depuis une bonne vingtaine d'années. Pour reprendre le projet réformiste de la Révolution tranquille, cela implique de se réveiller, de poser des gestes de rupture, de chasser la caste du pouvoir, bref, de croire à nouveau en nos capacités d'action, sur le plan politique notamment. Et cela, nous l'avons perdu depuis belle lurette. Or, est-ce que le métarécit progressiste et social-démocrate, qui consiste à « retrouver ce que nous sommes », pourra susciter l'engouement collectif pour réactiver un projet inachevé? Bonne question.

À mon sens, la tâche historique qui s'impose à l'humanité au XXIe siècle consiste à rompre avec un système insoutenable qui nous conduit à la catastrophe sociale, économique, écologique et démocratique. Or, je ne crois pas non plus que le peuple québécois puisse passer d'un état de léthargie politique ou de démotivation générale à une volonté révolutionnaire de rupture avec l'existant, du moins en une seule étape. Mais cela ne veut pas dire non plus qu'il faille repousser indéfiniment les objectifs les plus pressants. La seule solution consiste à amorcer le plus rapidement possible un processus collectif de repolitisation, qui pourra montrer, par la pratique, les gains matériels et les limites objectives des réformes radicales d'une social-démocrate verte, laquelle suppose une relance de la croissance économique qui devient toujours plus incertaine à notre époque. Bref, nous n'avons pas le choix d'amorcer au plus vite une « Grande Transition », à partir des conditions sociales, économiques et culturelles actuelles. Si nous ne sommes pas capables de croire à ce « programme minimal », nous sommes foutus.

P.S.: Lors de la Révolution tranquille, l'équipe du tonnerre a modernisé le Québec à vitesse grand V, mais le gouvernement s'est buté à une série de mouvements sociaux qui voulaient poursuivre ce processus d'émancipation hors du cadre existant : les mouvements ouvrier, féministe, socialiste et indépendantiste cherchaient à pousser la libération jusqu'au bout, bien au-delà du néonationalisme réformiste. Aujourd'hui, nous pouvons ajouter les questions centrales concernant les rapports sociaux en termes de classe, genre et race, de même que la question écologique et le rôle clé des peuples autochtones, qui font « sauter » en quelque sorte le cadre simpliste du grand récit national. La souveraineté des peuples, l'autodétermination des communautés locales, la démocratisation de l'économie et une série d'autres exigences feront leur apparition pour radicaliser la transformation sociale au-delà de l'étatisme modernisateur rassurant. Autrement dit, nous devons déjà nous imaginer dans un processus de reconstruction de la social-démocratie pour anticiper ses limites et pousser au-delà du système actuel.

Bref, malgré le « réalisme politique » nécessaire pour la « prise du pouvoir » à court et moyen terme, nous devons garder le sens de l'utopie, comme capacité d'imaginer un « nouvel ordre social » et à anticiper le « non-encore advenu », non pas pour se prélasser dans la belle image d’une société réconciliée, mais pour prolonger les utopies concrètes déjà existantes dans l’horizon de l’idéal révolutionnaire qui frappe à nos portes.

mardi 31 janvier 2017

Affronter nos démons : notes sur l’éducation et l’aliénation

L’éducation n’est la panacée pour prévenir l’intolérance, la violence, le terrorisme. Le sens commun croit souvent que les personnes éduquées, ayant étudiées à l’université, seraient « immunisées » contre les dérives racistes, sexistes et xénophobes, contrairement aux individus ayant « simplement » un diplôme d'études secondaires. La violence serait en quelque sorte le fruit de l’ignorance.

Outre le préjugé classiste sous-jacent à cette vision (les classes éduquées et diplômées seraient généralement dotées d’un sens moral supérieur aux classes populaires), il y a l’idée que les sciences humaines et la culture générale permettraient de nous ouvrir sur le monde, d’envisager d’autres perspectives et de nourrir le dialogue. Cela est vrai de prime abord, mais largement insuffisant. Alexandre Bissonnette a étudié en anthropologie, puis en sciences politiques. Sa radicalisation n’est pas le fruit de l’ignorance, mais d'un processus de politisation pleinement conscient, nourri par l’insécurité culturelle et des idéologies pernicieuses.

Or, cela veut-il dire que l’éducation, les humanités et la pensée critique ne servent à rien? Bien au contraire. Comme l’a remarqué il y a plus d’un siècle Émile Durkheim, l’intégration et la régulation sociale « protègent » l’individu contre le suicide, qui n’est pas seulement un acte individuel et volontaire, mais un phénomène social. Il en va de même pour l’éducation qui protège la société, de façon générale, contre les flambées de violence. Néanmoins, le système d’éducation – qui comprend non seulement l’école primaire, secondaire et les études supérieures, mais aussi l’espace public des médias de masse et des réseaux sociaux – est lui-même situé dans un contexte social, politique, économique et culturel plus large. Et c’est bien à ce portrait global qu’il faut réfléchir dès à présent pour cerner les limites du discours sur l’inclusion, la tolérance, la compassion, le dialogue et l’éducation. Ces choses n’ont jamais été aussi nécessaires à notre époque, mais elles ne parviendront pas, par elles-mêmes, à régler la situation. La tuerie de masse n’est pas d’abord une déficience psychologique ou une malformation du développement moral, causée par l’intimidation, le manque d’empathie et une peur irrationnelle vis-à-vis l’étranger ; c’est un phénomène social.

Il faudrait écrire un livre qui aurait pour titre : « La tuerie de masse ». Une première piste de réflexion serait d’aller chercher du côté de l’aliénation et des causes sociales qui aliment ce phénomène complexe, où se mélange perte de sens, impuissance, indifférence, sentiment de vide, perte de contrôle sur soi et ses actions. Nous vivons dans une société où un nombre grandissant d’individus ont l’impression étrange de devenir étrangers au monde, à eux-mêmes et aux autres ; le nombre de dépressions, d’épuisements professionnels, de suicides et diverses pathologies sociales attestent que quelque chose ne tourne pas rond, et qu’il ne s’agit pas là d’une simple collection de faits individuels et isolés. Évidemment, les individus apportent différentes réponses pour surmonter cette situation. En fait, la tuerie de masse constitue une réponse aliénée au sentiment d’aliénation, par la tentative vaine d’éliminer la cause fantasmée de ce sentiment d’impuissance. La haine de l’étranger est la fausse réponse au problème social et existentiel de la dépossession, qui s’exprime lorsque le monde devient silencieux, hostile, absurde, qu’il n’est plus le nôtre.

Dans une conversation anodine sur la question de l’immigration, une phrase anodine, à connotation raciste mais dotée d’une réelle profondeur philosophique, avait attiré mon attention : « on ne se sent plus chez nous ». Qu’est-ce que cela veut dire ? « Se sentir chez soi », c’est avoir une prise sur un monde, un monde auquel on peut s’identifier et se reconnaître, sur lequel nous pouvons agir et à travers lequel nous pouvons mener nos vies ; voilà un sentiment qui devient de plus en plus rare. Évidemment, l’arrivée des « étrangers » n’est pas la cause réelle de ce phénomène. Mais la perception d’une « immigration de masse », qui représenterait une menace à notre identité qui devrait être protégée contre les effets dissolvants de l’égalité des sexes et des races, des luttes pour la reconnaissance et du « progrès moral » en général, constitue une passion agissante qui transforme les subjectivités. Le sentiment de « plus être chez soi », signe de l’aliénation, représente l’« abstraction réelle », l’idéologie en acte qui tend à structurer de plus en plus les rapports sociaux. Que l’on veuille où non, la polarisation Occident vs Islam, majorité vs minorités, gens ordinaires contre bien-pensants, constitue un schéma narratif qui renforce ces associations logiques, en structurant l’imaginaire collectif d’une partie non-négligeable de la population.

***

Sommes-nous tous racistes ? Bien sûr que non. Est-ce qu’il y a de mauvais racistes fanatiques d’un côté, et la majorité innocente de l’autre ? Ce n’est pas aussi simple non plus. Le racisme n’est pas une chose, un état d’âme, une croyance, mais un rapport social, qui nous enveloppe malgré nous, oppresseurs et opprimés, privilégiés et groupes défavorisés. Sommes-nous tous victimes ? Oui et non. Nous en payons tous collectivement le prix, bien que les personnes en bas de la hiérarchie en payent le prix plus que les autres. Il ne s’agit pas de se victimiser outre mesure, de se flageller, de se culpabiliser comme affirment certains détracteurs de l’auto-critique. De toute façon, cette forme abstraite de repentir est un chemin qui ne mène nulle part. Mais il serait puérile de s’afficher comme victime de la bien-pensance alors que nos actes, nos paroles et nos gestes contribuent parfois, voire même souvent dans certains cas, à renforcer un rapport social bien réel.

L’oppresseur qui se transforme en victime est la plus vieille stratégie de rationalisation du groupe dominant, qui survient lorsqu’un groupe social remet en question un système de privilèges, une forme générale de traitement inéquitable, (in)conscient et pourtant systémique, une certaine logique de domination symbolique et pratique. L’argument de la victimisation de la majorité coupable n’est qu’un mécanisme idéologique qui mime le réflexe de l’autruche. Comment faire alors ? Apprendre à parler collectivement de racisme, avec soi-même, nos proches, et le monde en général, car aborder cette question épineuse ne va pas de soi ; elle amène son lot de dérapages, d’émotions parfois négatives, et d’autres formes expressives qui se manifestent parfois pour renforcer ou surmonter le déni. Or, l’importance de la situation exige de nous du courage pour affronter nos propres démons, dans le calme, la réflexion, et l’expression de sentiments parfois douloureux, comme dans toute thérapie individuelle et collective. Une société mature est une société qui a la capacité d’examiner, au-delà de ses évidences qui prennent le visage des « belles valeurs », les tréfonds ce ses pratiques, ses normes et ses imaginaires qui reproduisent parfois de vieux schémas dont il faudrait transformer. Il n’est jamais évident de parler de racisme, sujet explosif par excellence, que nous avons pourtant toujours abordé indirectement, car il concerne non seulement notre relation à l’autre, mais le rapport à nous-même en tant que collectivité.

Revenons à la question principale, la plus troublante, celle que certaines personnes appellent « avoir du sang sur les mains ». Cette phrase choc, à la limite polémique, ne doit pas cacher sa vérité, car c’est bien de responsabilité personnelle et collective dont il s’agit. Qu’elle est « notre » part de sensibilité ? Alexandre Bissonnette est évidemment à blâmer, cela est évident, voire trivial et mystificateur. Si ce jeune homme est l’auteur ou la cause directe de son action, celle-ci prend toujours place dans un arrière-plan complexe. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas ici d’accuser qui que ce soit de « meurtrier indirect », de chercher à tout prix un bouc-émissaire, de faire porter l’odieux de la catastrophe sur une seule grande figure mythique, comme Donald Trump. Ce serait trop facile, en occultant les causes réelles du désastre, dont Trump fait évidemment partie. Il y a bien un ensemble de circonstances historiques qui viennent « activer » un sentiment latent, des dispositions, une « idéologie » nocive, laquelle n’est pas à son tour « naturelle », simplement donnée, mais construite socialement. Accuser Trump et les radio-poubelles ne nous dispense pas de réfléchir sérieusement à la situation, qui se formule par cette simple question : qu’avons-nous fait ?

Généralement, c’est le mode de l’inauthenticité, celui du « On » pour employer l’expression de Heidegger, qui prend le dessus dans la conversation. C’est la faute de l’autre, de telle ou telle personne, ou mieux, c’est la faute de personne, à part l’auteur du crime bien sûr. « On » s’en lave toujours les mains. À qui la faute ? Trump, Le Pen, Bock Côté, Jeff Fillion ; non évidemment, c’est la fausse à Bissonnette, et seulement lui. En raisonnant de la sorte, nous nous déresponsabilisons personnellement et collectivement de ce qui s’est produit. Le « nous » et le « je » font place au « On », qui exclut la personne qui parle. Le « On », c’est tout le monde et personne à la fois, ou seulement quelques uns, mais seulement les autres, « ils », « eux autre », jamais « moi », jamais « nous ».

Revenons à l’aliénation. Dans son livre pénétrant sur le sujet, la philosophe Rahel Jaeggi souligne que l’aliénation survient lorsque l’humain sent qu’il devient étranger à soi-même et ses propres actions. Celles-ci apparaissent comme des choses éloignées, séparées de sa volonté, alors qu’il les a lui-même produites. Il vient à éprouver une certaine distance, une indifférence ou une méfiance, contre quelque chose qui lui vient de l’extérieur et semble s’opposer à lui, alors qu’il s’agit en fait d’une certaine relation déformée à soi-même. Dans cette situation, nous ne parvenons plus à nous « retrouver » dans notre travail, notre famille, notre société, nos institutions, lesquelles acquièrent une existence autonome, une indépendance par rapport à nos actes, ce qui se traduit par un sentiment d’impuissance face aux choses et au monde qui nous devient hostile.

En fait, ce n’est pas seulement Alexandre Bissonnette qui représente l’archétype de l’aliénation aujourd’hui, dans sa forme la plus pure et destructrice ; c’est aussi et toujours la société qui ne parvient plus à se reconnaître elle-même comme la source de ses discours et de ses actions, lorsque ses membres se désengagent de ce qui leur revient, lorsque les politiciens, chroniqueurs, intellectuels et autres personnes ayant une influence morale sur l’espace public refusent d’admettre leur part de la responsabilité, si infime, indirecte soit-elle, dans un processus d’ensemble qui revient à nous dominer nous tous. Paradoxalement, ceux qui se réclament du « nous » s’en détachent subitement, le protège de la critique alors que ce « nous » est en partie responsable de la situation, non d’un acte singulier de violence odieuse, mais d’un contexte nocif qui sèment les graines de la haine.

Contrairement au « On », le « nous » inclut la personne qui parle, et c’est ce qui lui donne toute sa responsabilité. Il ne s’agit pas d’accuser symboliquement un « nous » responsable de tous les maux, car ce « nous » est toujours et déjà les membres de la société, les sujets vivants, singuliers et concrets, qui habitent un monde partagé. Et bien qu’on puisse s’en dissocier individuellement, de façon abstraite et séparée, c’est encore le « On » qui parle, car le « je » est toujours et déjà lié à un monde qu’il n’a pas lui-même choisi, mais qu’il doit s’engager à transformer pour le rendre habitable pour soi-même et les autres.

C’est cette tâche collective de remise en question radicale, d’examen de conscience, de réflexion devant le miroir du « moi aussi, qu’elle est ma part de responsabilité dans ce qui s’est produit ? », du « que dois-je faire maintenant pour éviter que ça se reproduise ? », qui seule peut nous sauver. Le processus réel de l’éducation ne peut être autre chose que le fait d’apprendre de ses erreurs, ses ignorances et ses illusions, par une transformation pratique des contradictions et des conditions d’existence qui reproduisent ces illusions. Cela doit commencer par renoncer au « ils ont fait ça », et il nous faudra ruminer ces quelques questions : qu’est-ce je fais pour éviter ça ? Qu’avons-nous fait ? Que devons-nous faire ? Par là découlera la question pratique, éthique et existentielle par excellence : que dois-je faire ? Cela implique de nous retrouver dans nos propres actions, comme le souligne encore Jaeggi dans sa critique de l’aliénation.

« What we ourselves have created turns back on us and affects us as something alien ; « we ourselves » become and anonymous « no one » who can neither take responsability for nor be made responsible for the world we ourselves have created : « it was no one ». At the same time, however, relations appear reified, as if they could not be any other way. For this reason the « They » - « rule by nobody », as Arendt calls it – could be read as a description of precisely that structure we are attempting to find in connection with the topic of alienation : the « They » as a social power that has taken on an independent existence and is responsible for the fact that individuals cannot re-find themselves in their own actions. »[1]


[1] Rahel Jaeggi, Alienation, New York, Columbia University Press, 2014, p. 20-21.
Photo : Alienation - Ioana Harjoghe Ciubucciu

vendredi 27 janvier 2017

Trump, les aliens et l’aliénation

Le problème le plus fondamental aujourd’hui n’est pas celui des aliens, des « étrangers », mais celui de l’aliénation, c’est-à-dire la dynamique par laquelle nous devenons étrangers aux autres, à nous-mêmes et au monde. La xénophobie, que nous qualifions de façon superficielle comme la peur irrationnelle des étrangers, représente à la fois l’expression directe de ce sentiment d’aliénation, et la tentative individuelle et collective pour surmonter cet état d’impuissance. La négation de l’étranger vise en fait à retrouver du pouvoir sur nous-mêmes. C’est la solution imaginaire d’un problème bien réel, qui ne sera pas résolu par la simple condamnation morale de l’expression d’une misère matérielle, sociale, culturelle et existentielle. La critique concrète de l’aliénation consiste à déjouer le piège facile d’une lutte pour l’approbation ou la désapprobation, du débat idéologique entre inclusifs et identitaires, qui alimente la course aux armements de la polarisation de masse. La critique radicale consiste à saisir, sous les formes de conscience et les combats d’idées à la surface de l’espace public, les racines ou les sources de l’identité, c’est-à-dire les conditions d’existence qui contribuent à la reproduction de la fausse conscience. Cela implique donc une critique des formes de vie, c’est-à-dire des pratiques sociales, des façons de vivre, de sentir, de penser et d’agir, non pas pour les démolir, mais pour saisir, au sein de leurs contradictions pratiques, des voies pour bâtir des formes de vie bonnes ou réussies.

L’aliénation ne sera pas surmontée par l’expulsion des étrangers ou des xénophobes de la sphère publique, ni par la réconciliation factice d’un cessez-le-feu qui occulterait la contradiction centrale de notre époque. Il faut d’abord analyser le concept d’aliénation et débusquer ses multiples manifestations : perte de sens, indifférence, impuissance, apathie, conformisme régressif, division du moi, dépression. Il s’agit de comprendre l’aliénation, en saisissant ses causes, ses mécanismes, ses effets insidieux, ses impacts visibles et cachés sur les relations sociales et la formation de la personnalité. Évidemment, l’interprétation adéquate de la situation doit mener à l’action, afin de transformer les conditions sociales, morales, intellectuelles, techniques, économiques et politiques qui reproduisent cette dynamique d’aliénation. L’aliénation n’est pas réductible au capitalisme, au racisme, au colonialisme ou au patriarcat ; c’est le système total des dominations partielles qui contribuent à la perpétuation de la souffrance humaine. L’émancipation réelle ne peut être autre chose que le dépassement pratique de l’aliénation dans toutes ses dimensions.



Source d’inspiration : Rahel Jaeggi, Alienation, New York, Columbia University Press, 2014.

vendredi 20 janvier 2017

Hommage à Françoise David

La plus grande qualité de Françoise David, qui la fera entrer dans le panthéon des plus grandes femmes politiques de l’histoire du Québec, c’est la vertu. Bien que la pensée conservatrice et les adversaires de la gauche réduisent systématiquement la vertu à l’idéalisme, la bien-pensance ou le discours moralisateur de l’idéologie dominante, il faut rétablir la dignité de cette catégorie pratique qui manque cruellement au monde politique à notre époque. Qu’est-ce que la vertu ? Ce n’est pas d’abord une idée morale déconnectée de la réalité, mais un trait de caractère, une manière de juger et d’agir de façon appropriée dans le monde. La vertu est la force d’âme, une manière de conduire son existence, de se lier aux autres et de participer à l’amélioration de la société. Il s’agit d’une sensibilité particulière face aux événements, aux attitudes d’autrui, à l’histoire et aux hasards de la vie. Les quatre vertus cardinales sont le courage, la prudence, la tempérance et la justice ; surmonter les dangers, décider correctement en fonction des circonstances, manier l’art de la modération pour éviter les excès, et rendre à chaque personne son dû de façon équitable.

En me remémorant les réunions auxquelles j’ai eu la chance de participer au sein de Comité de coordination nationale de Québec solidaire, j’ai pu observer dans les gestes, les actes et les paroles de Françoise David la manifestation constante de ces multiples vertus. Elle est une femme à la fois très terre-à-terre et sensible, dotée d’une grande intelligence politique et habitée d’un réel amour du monde. À travers les échanges d’idées et de perspectives qui se transforment parfois en conflits, elle parvenait presque toujours à trouver la ligne de crête de la décision juste, avec une perspicacité capable de cerner l’essentiel parmi les particularités et les contradictions du contexte. Loin d’être fondée sur un moralisme abstrait, la sagesse pratique se définit par un pragmatisme accompagné d’une certaine idée du Bien. C’est ce que Aristote appelle la phronesis, la sagacité, la faculté de juger des affaires humaines toujours complexes, qui requiert une certaine dose d’expérience procurée par l’âge et surtout une longue histoire d’engagement. Si l’éthique de la vertu consiste à se référer à un certain modèle de l’homme ou de la femme vertueuse pour savoir comment agir dans une situation particulière, je crois que Françoise David représente à mes yeux l’exemple même de la vertu politique.

De plus, j’irais même jusqu’à dire que cette femme a incarné, tout au long de son histoire d’engagement citoyen et politique, les trois vertus théologales sous une forme moderne et sécularisée : foi, espérance et charité. La charité incarne l’amour du prochain, la compassion et la générosité, qui ne se limite pas à la philanthropie ou aux actions ponctuelles, mais peut se traduire par une exigence forte de justice sociale. De son côté, l’espérance désigne une confiance en la capacité du bien à triompher du mal qui afflige le monde. Elle est la contrepartie positive de l’indignation morale devant le spectacle des injustices, celle qui nous donne la motivation à agir pour changer l’ordre des choses, attitude illustrée son livre De colère et d’espoir. Enfin, la foi dans une société post-traditionnelle ne se manifeste pas d’abord par une disposition à croire aux vérités révélées, mais par le fait d’être habité par une énergie morale qui rayonne autour de soi. La foi désigne moins une croyance qu’une expérience, un rapport sensible, attentif et actif qui lie notre existence au devenir d’autrui et du monde. Loin de se réfugier dans la contemplation ou la pure intériorité, la foi est sortie de soi et élan vers l’action, qui pousse la personne à participer à la co-création du monde. C’est cette « énergie spirituelle », cet Amor Mundi si rare dans le domaine politique marqué par la quête de la gloire, le narcissisme et la domination, qui constitue à mon sens la contribution inégalée de Françoise David à l’avancement de la société québécoise, laquelle nous permet encore d’espérer en la possibilité d’un progrès historique.

La politique ne se définit pas d’abord comme l’art du pouvoir, mais comme la manifestation de l’action dans le monde, visant à changer ensemble nos conditions d’existence, afin de rendre vivantes et réelles les idées de liberté, d’égalité et de solidarité.

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...