mardi 16 juin 2015

La République contre l’État


Partie 1 – Au-delà de l’État

Un tel titre peut sembler paradoxal à première vue. La République n’est-elle pas un régime politique opposé à la monarchie, ou encore la forme de gouvernement la plus répandue des États modernes ? Comment peut-on imaginer une République qui ne serait pas en même temps un État-nation souverain ? C’est bien cette évidence qu’il s’agit de questionner en toute lucidité. Et si l’État n’était pas la « chose publique », c’est-à-dire un outil appartenant aux citoyens et qui doit être à leur service, mais une « excroissance parasitaire » qui singerait la démocratie en se substituant à l’auto-gouvernement populaire ?

Avant d’approfondir davantage cette hypothèse, il est nécessaire de réaliser que la gauche politique, tout comme le mouvement souverainiste, font face aujourd’hui à une impasse stratégique ; tous deux sont centrés sur la défense de l’État, que ce soit pour garantir la justice sociale et protéger le bien commun, ou encore pour fonder un nouvel État indépendant. Or, l’État est aujourd’hui largement discrédité sur le plan idéologique, pour de bonnes et (surtout) de mauvaises raisons, notamment à cause de l’hégémonie néolibérale et sa campagne perpétuelle de discrédit du commun. Devant ces attaques qui visent à démanteler l’État-providence pour mieux privatiser les services publics et enrichir les élites économiques, il est normal de réagir promptement pour défendre les acquis sociaux et les institutions publiques. Néanmoins, ce réflexe nous place dans une posture défensive qui nous empêche non seulement de définir les termes du débat public, mais d’opérer une véritable auto-critique de l’État comme forme d’organisation du pouvoir politique. De cet impensé découle la fâcheuse tendance à justifier la forme dominante de l’État pour mieux administrer la société, et à considérer la concentration de tous les pouvoirs dans les mains d’un seul gouvernement comme synonyme de l’émancipation politique.

Pour frayer un chemin vers une République qui irait au-delà de la forme historique de l’État-nation, il est nécessaire de prendre au sérieux la lutte idéologique et de critiquer les projets politiques qui prétendent refonder ou reformuler l’idéal progressiste et souverainiste : la social-démocratie et le républicanisme. Pour ce faire, nous proposerons une analyse critique de deux récents ouvrages remarquables par leur caractère paradigmatique : Mieux d’État de Martine Ouellet et L’indépendance par la République de Danic Parenteau. En effet, ces deux livres synthétisent en quelques pages les grandes lignes de doctrines compréhensives qui prétendent retrouver le sens de l’État. Nous prendrons ces deux perspectives comme des étapes logiques ou des moments idéologiques qu’il s’agit de dépasser afin de véritablement renouveler l’imaginaire politique. L’objectif consiste ni plus ni moins à suggérer une troisième vision, le municipalisme, comme levier de transformation sociale, d’expérimentation démocratique et de réponse inédite à la question nationale.

L’essence de l’État

La thèse centrale du livre de Martine Ouellet est somme toute assez simple : « le rôle de l’État est la défense du bien commun. L’État n’est pas une vue de l’esprit, une abstraction. Il est un outil appartenant aux citoyens et qui doit être à leur service. »[1] Il s’agit évidemment d’une conception idéale ou normative de l’État, qui définit son rôle, sa fonction, sa mission, et non pas son fonctionnement effectif. L’objectif consiste à déconstruire l’image négative véhiculée par les médias et la droite qui tentent de décrédibiliser cette institution comme étant synonyme de gaspillage, de corruption et de « gouvernemaman ». Ainsi, l’auteure tente de définir une image positive, une essence bonne, une vision vertueuse de l’État qui serait parfois sujet à certaines déviations accidentelles. « L’État n’est pas un monstrueux agencement de structures bureaucratiques inefficaces, comme on nous le présente trop souvent. Il est un outil exceptionnellement puissant au service du bien commun et de l’ensemble de la population. Du moins, il devrait l’être. Ce qui n’empêche donc pas qu’on en critique les travers et les dérives, justement. Bien au contraire, c’est parce qu’il est précieux qu’on doit réfléchir à son rôle, à sa mission et à ses actions. Afin qu’il puisse, à nouveau, être au service de l’ensemble des Québécoises et des Québécois. »[2]

Le problème ici ne consiste pas à définir le rôle fondamental de l’État par-delà ses égarements, mais de passer sous silence les raisons de son dévoiement, c’est-à-dire les causes internes et externes qui font en sorte qu’il n’est pas toujours garant du bien-être collectif et un outil au service des citoyens. Martine Ouellet a bien raison de critiquer la mécanique de la « privatisation sournoise », l’austérité de budgétaire et la perte de solidarité qui contribuent au saccage de l’État. En ce sens, son livre représente une critique pertinente du néolibéralisme, trop peu présente dans le mouvement souverainiste qui considère souvent que l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais en avant. Mais tout se passe comme si la source du détournement des institutions publiques était exclusivement extérieure, comme si l’État, bon par nature, serait soumis aux forces obscures du capitalisme sauvage, de la corruption et du copinage. Cette conception qui fait de l’État le grand protecteur « des intérêts et des valeurs de la collectivité qu’il représente afin de contrebalancer la dynamique des intérêts privés qui prédomine partout » consiste à faire de celui-ci le détenteur du monopole de la volonté commune. Cela a pour effet de renforcer l’« étatisation du commun », comme le souligne les philosophes Pierre Dardot et Christian Laval :

« Le réinvestissement de la notion théologico-politique de « bien commun » pose un certain nombre de questions qui ne sont généralement pas traitées, par exemple celles de savoir qui est en position de définir ce qu’est le « bien commun » ou de préciser qui détient les moyens effectifs d’une politique supposée conforme à ce « bien commun ». En réalité, le recours au « bien commun » reconduit un certain nombre de postulats parfaitement antidémocratiques qui attribuent à l’État, ou à des « sages » ou à des « experts en éthique », ou encore à l’Église, le soin de dire ce qu’il est. […] Pierre Abélard, dans sa Theologia Christiana, illustre bien l’usage étatisant qui est fait de la notion quand il définit la res publica comme ce dont l’administration est assurée en vertu de l’utilité commune. »[3]

Dardot et Laval notent que les notions latines d’utilité commune et d’utilité publique comportent une ambiguïté fondamentale. « Le public s’oppose au privé, comme le commun s’oppose au propre. D’un côté, il s’oppose donc à tout ce qui relève du domaine privé mais n’est pas nécessairement relié à l’État : c’est ainsi que l’on parle de « lecture publique », c’est-à-dire faite devant tout le monde, ou que l’on parle encore aujourd’hui d’« opinion publique », laquelle n’est évidemment pas l’opinion de l’État. D’un autre côté, le terme « public » désigne ce qui tient à l’État en tant que tel, à ses institutions et à ses fonctions : le publicum est le trésor de l’État, les bona publica sont les biens de l’État. La doctrine politique romaine a légué un terme qui, pour renvoyer à la communauté des citoyens, a pu cependant être utilisé aussi pour magnifier et augmenter la domination de l’institution étatique sur les sujets politiques. »[4]

Cette tendance à concevoir l’État comme seul garant légitime du bien commun est renforcé par la théorie économique dominante qui consiste à distinguer les biens privés (exclusifs et rivaux) produits par l’économie de marché et les biens publics (non exclusifs et non rivaux) que le marché n’est pas en mesure de produire de manière efficiente : lampadaires, routes, aqueducs, éducation, culture, nature, etc.[5] Cette opposition binaire entre propriété privée et propriété publique nous enferme dans un dualisme qui tend à naturaliser à la fois l’économie de marché et l’État dans son rôle de stabilisateur, protecteur et compensateur des défaillances du marché.

« Dénoncer la marchandisation du monde conduit bien souvent à se contenter de défendre les services publics nationaux ou d’en appeler à l’élargissement de l’intervention étatique. Quelque soit son bien-fondé, cette revendication reste sur le terrain de l’adversaire en se refusant à mettre en cause un antagonisme précisément constitué pour faire du marché la règle et l’État l’exception. Cette position, qui conçoit l’État comme lieu de résistance à l’envahissement du marché, justifie doublement la division du travail entre marché et État, puisque c’est à chacun une sphère qui lui serait « propre ». Depuis au moins les années 1950, la théorie économique standard admet pleinement la légitimité de la production publique ou gouvernementale au prétexte que certains biens relèveraient par nature de l’appropriation privée, tandis que d’autres relèveraient tout aussi naturellement de l’action étatique. Cette économie politique ne fait qu’obéir aux principes de la philosophie politique qui, depuis Hobbes au moins, attribuent à l’État la double fonction de protéger la propriété des biens privés et de fournir des biens publics que les atomes égoïstes sont incapables de fournir par leurs seuls moyens. Adam Smith lui-même avait d’ailleurs accepté ce cadre. Les entités « Marché » et « État », dans la philosophie politique comme dans l’économie classique, ont ainsi été considérés comme les deux pôles nécessaires et suffisants pour le bon fonctionnement de la société. »[6]

Bien que ce dualisme primaire soit maintenant réfuté par les récentes recherches sur l’économie politique des biens communs, il reste bien présent dans les théories politiques modernes qui continuent de soutenir une vision essentialiste de l’État. C’est bien cette conception dominante et idéalisée qu’il s’agit d’interroger, notamment à travers une lecture critique de la Révolution tranquille qui a consacré cette institution comme élément central de l’identité collective.

Digression sur le concept de révolution passive

Commençons par cerner les principales caractéristiques du processus de modernisation technico-économique et politico-administratif qui a marqué l’histoire contemporaine du Québec. « Il s’agissait d’abord d’accroître le rôle de l’État à la fois pour la redistribution de la richesse et pour le développement économique. À cet égard, les gouvernements successifs à Québec mettaient en place l’État-providence d’inspiration keynésienne comme il se développait partout en Occident, y compris à Ottawa. On considère alors l’État comme partenaire privilégié de l’entreprise privée pour son épanouissement. Un deuxième objectif politique majeur de l’époque visait, par la modernisation de l’économie, à rattraper un retard important qu’accusait alors le Québec vis-à-vis des autres économies industrialisées […] Finalement, les politiques de développement économique de la Révolution tranquille participaient d’une vision nationaliste visant à donner plus de place aux francophones – « aux Canadiens français » comme on les dénommait alors. »[7]

En effet, la nationalisation de l’hydro-électricité, la construction de nouvelles institutions publiques (cégeps, Régie des rentes, Caisse de dépôt et de placement, etc.) et la création de nombreux programmes sociaux permirent non seulement d’accroître la productivité économique et de mieux garantir la justice sociale, mais de participer à un processus de « nation-building », c’est-à-dire de construction de l’identité nationale par l’utilisation du pouvoir étatique. En ce sens, la crise de l’État qui marque la société québécoise depuis l’échec du deuxième référendum de 1995 n’est pas simplement une affaire économico-administrative centrée sur la bonne gestion des finances publiques, mais une crise culturelle, une remise en question d’un « modèle de société », c’est-à-dire la perte de repères communs quant à la définition de ce que nous sommes. La crise de l’État est inséparable d’une crise de représentation, non seulement au niveau de la légitimité démocratique, mais des formes de significations collectives qui permettent l’institution imaginaire de la société. Comme le souligne Castoriadis :

« Ces formes, créées par chaque société, font être un monde dans lequel cette société s’inscrit et se donne une place. C’est moyennant elles qu’elle constitue un système de normes, d’institutions au sens large du terme, de valeurs, d’orientations, de finalités de la vie collective comme de la vie individuelle. Au noyau de ces formes se trouvent chaque fois les significations imaginaires sociales, créées par cette société, et que ces institutions incarnent. Dieu est une telle signification imaginaire sociale, mais l’est aussi bien la rationalité moderne, et ainsi de suite. L’objectif ultime de la recherche sociale et historique est de resituer et d’analyser, tant que faire se peut, ces significations dans le cas de chaque société étudiée. »[8]

Dans le cas qui nous intéresse tout particulièrement ici, cette réhabilitation de l’État comme garant du bien commun témoigne d’une tentative de ranimer cette signification imaginaire sociale enfouie dans notre inconscient collectif. L’État représente l’idée de la rationalité moderne qui a permis au peuple québécois de sortir de la Grande Noirceur en mettant fin au cléricalisme dans le domaine social, c’est-à-dire en remplaçant le clergé dans la direction des réseaux de l’éducation, la santé et les services sociaux par une nouvelle élite technocratique. Ce passage de l’Église à l’État comme principe organisateur de la vie collective marque ainsi le « mythe fondateur » de la Révolution tranquille. Le concept de mythe ne renvoie pas ici à ce qui est fictif, illusoire ou idéologique, mais à la position de nouvelles formes, de significations imaginaires qui forment le discours que la société tient sur elle-même. Mais le mythe, qui désigne toujours quelque chose de bien réel, amène souvent un lot de mystifications quant aux mécanismes sous-jacents des processus historiques et des acteurs qui les ont porté.

Nous reprenons ici à notre compte l’analyse de Simon Tremblay-Pépin dans le plus récent ouvrage de l’Institut de recherche et d’informations socio-économiques. « Nous proposons ainsi une nouvelle lecture de l’histoire du Québec contemporain, qui aura pour conséquence de contester la lecture progressiste et nationaliste qui fait de la Révolution tranquille une sorte d’âge d’or. Cette dernière perspective, que nous critiquons, conçoit ce moment de contestation de la colonisation, accompagné de l’injonction « Maîtres chez nous », comme moment fondateur […] Il s’agissait de prendre nos décisions nous-mêmes, d’être autonomes, de reprendre ce qui nous appartenait. On connaît la suite. L’arrivée du néo-libéralisme en 1980. Les compressions, les privatisations, les lois spéciales. Une longue histoire de reculs qui s’entame. Le déficit zéro, le réingénierie de l’État et tutti quanti. Plus récemment, l’extractivisme minier et pétrolier, le retour aux ressources primaires pour relancer le dynamisme économique.

C’est là l’histoire économique progressiste de la dépossession que nous connaissons jusqu’à maintenant. Nous aimerions pousser cette histoire plus loin. Nous voulons développer la thèse selon laquelle le ver de la dépossession était dans la pomme de la Révolution tranquille. Il nous faut donc faire la lumière sur des lieux de pouvoir très précis que ce changement a créés. Nous tenterons en ce sens de démontrer que la Révolution tranquille a permis l’émergence de deux groupes sociaux, les technocrates et les entrepreneurs québécois, et que tous deux ont pris le relais du pouvoir, perpétuant la dépossession à l’œuvre alors même qu’ils prétendaient y mettre fin. »[9]

Cette critique à rebours de la lecture dominante de la Révolution tranquille ne signifie pas que celle-ci n’a rien changé et que la totalité des institutions publiques ont servi à déposséder le peuple, mais elle cherche à relativiser les biais d’une lecture strictement étatiste de cette période historique. Autrement dit, s’il faut bien souligner les progrès significatifs en terme d’augmentation du niveau de vie et de partage de la richesse sociale, il faut également montrer les limites de l’État québécois à nous rendre véritablement « maîtres chez nous », notamment sur le plan démocratique. Il est nécessaire d’éclairer la dépossession subtile opérée par les politiciens et les technocrates oeuvrant dans les hautes sphères de l’État, qui ne sont pas toujours et « naturellement » les garants du bien commun. Cet écart entre la vision idéalisée des dirigeants et leur rôle effectif dans l’histoire est trop souvent occulté, notamment lors de la commémoration des grands hommes qui ont façonné la vie politique du Québec.

Pour ce faire, il est pertinent d’utiliser le concept de « révolution passive » formulé par Gramsci dans ses Cahiers de prison. Cette idée sert à illustrer la genèse des États modernes lorsque ceux-ci ne se sont pas constitués par « explosions révolutionnaires comme la révolution originelle française, mais par petites vagues réformistes successives. Les « vagues successives » sont constituées d’une combinaison de luttes sociales, d’interventions venant du haut, du genre monarchie éclairée, et de guerres nationales, avec une prédominance de ces deux derniers phénomènes. »[10] Comme le souligne le commentateur Razmig Keucheyan, « la révolution passive désigne les cas de changement social « par le haut », où l’État effectue des modifications dans la structure économique et politique, sans toutefois toucher aux rapports de propriété, et ce dans un contexte de passivité de la population. Une révolution passive n’est pas une « fausse » révolution, ses conséquences peuvent être importantes, mais les changements qu’elle induit ne sont pas endogènes, ils ne procèdent pas des rapports de classes inhérents à la société considérée. Comme le dira Gramsci, ces changements sont souvent importés dans un pays par une puissance extérieure, qui lui impose alors son hégémonie. »[11]

Nous pouvons ainsi décrire la Révolution tranquille comme étant un exemple de révolution passive, c’est-à-dire un processus de modernisation mené « par le haut ». « À la fin des années 1950, pour remplacer les pontes conservateurs proches de l’Église et au service des capitalistes américains et canadiens anglais, de nouveaux acteurs, une caste de jeunes technocrates dont la bureaucratie ecclésiastique ne sait que faire, prennent la direction du très jeune État québécois qui a grandement besoin de leurs compétences. Le terme « technocrate » doit être défini : il renvoie par son étymologie au pouvoir (cratos) du savoir (teknes). Nous l’utilisons pour désigner à la fois des hauts fonctionnaires et des hommes et femmes politiques qui se font connaître justement par pour leurs compétences techniques (comme économistes, gestionnaires, ingénieures, etc.). Il n’est donc pas question ici de l’ensemble de la fonction publique, mais bien d’une strate supérieure de l’appareil étatique particulièrement lié au processus politique, sans qu’il s’agisse nécessairement d’élus. Ces gens transiteront d’ailleurs facilement de la sphère politique à celle de la fonction publique proprement dite et à la direction d’entreprises privées. »[12]

Pourquoi faire un long détour par l’analyse de la Révolution tranquille et la mise en lumière du rôle de la technocratie dans la construction du Québec moderne ? Parce que la vision de l’État proposée par Martine Ouellet en particulier – et la social-démocratie en général – repose sur le rôle central de la technocratie dans l’édification et le contrôle de l’appareil étatique. Ainsi, ce n’est pas l’ensemble des citoyens et citoyennes qui doivent se gouverner et veiller à la protection de l’intérêt commun, mais un groupe restreint de spécialistes qui doivent « protéger » le bien-être collectif, diriger le développement économique, assurer l’administration des services publics et la gestion des ressources naturelles. Or, si la majorité sociale est dans les faits dirigée par une minorité de technocrates contrôlant les hautes sphères de l’administration publique, la légitimation du pouvoir étatique repose avant tout sur la « fabrication du consentement ». Le rôle du slogan « maîtres chez nous » sert précisément à diffuser la croyance que l’État est un outil au service du peuple, un point central et incontournable de la vie collective, le gouvernement représentatif appartenant, en dernière instance, aux citoyens.

« De fait, dans un discours célèbre, quelques mois après son élection, Lesage affirme sans détour que « l’État québécois est le point d’appui collectif de la communauté canadienne-française. L’État québécois n’est pas un étranger parmi nous. Allons-nous le comprendre ! C’est à nous. Il est à nous. Il nous appartient et il émane de nous ». Ces quelques phrases concentrent l’essentiel du projet politique mis de l’avant par le gouvernement Lesage, comme ses successeurs, dans les années 1960 et qui a donné naissance au Québec moderne. »[13] Cette emphase sert à favoriser l’identification imaginaire entre les institutions et les gens ordinaires, les gouvernants et les gouvernés, les premiers étant théoriquement au service des seconds, du moins dans l’idéal de l’État vertueux.

Mieux d’État ?

Si Martine Ouellet propose de réhabiliter cette vision originaire de l’État québécois, en quoi sa contribution est-elle quelque chose de plus que la justification du statu quo, la défense de l’État réellement existant ou le fantasme d’un âge d’or des années 1960 ? Autrement dit, que signifie le l’énigmatique « mieux » dans le titre Mieux d’État ? S’agit-il simplement de retrouver la mission initiale de l’État qui aurait été égaré par les sirènes du néolibéralisme, ou bien de proposer une vision renouvelée de son rôle ? En lisant attentivement l’ouvrage, il semble que la réponse soit la première option, et ce malgré les apparentes innovations conceptuelles comme l’« État agile » et le développement économique « intelligent ». En quoi ces nouvelles expressions se distinguent-elles de ce qui existe déjà ?

« Le développement économique intelligent se distingue du développement économique traditionnel et du développement durable en ce qu’il vise un objectif primordial : il doit profiter à l’ensemble de la collectivité à long terme. Le développement économique intelligent se distingue donc du développement durable – vocable qui a été largement dénaturé ces dernières années – en ce qu’il doit dépasser le simple respect de l’environnement et l’acceptabilité sociale. Les institutions de l’État doivent être mobilisées pour que la population s’approprie les projets de développement industriel ou d’exploitation des ressources naturelles et qu’elle ne soit pas sollicitée que pour approuver ou refuser des politiques économiques. C’est en ce sens que l’intelligence collective des citoyennes et des citoyens doit être sollicitée dès les premières étapes de conception de ces politiques. »[14]

Or, la définition classique du développement durable n’est-elle pas de veiller au bien-être à long terme de la collectivité en « répondant aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leur propre besoins » ? Et en quoi l’acceptabilité sociale se distingue-t-elle d’une consultation en amont des parties prenantes afin de s’assurer de la légitimité des projets de développement ? Nous restons  toujours dans le registre du développement durable, de la bonne gouvernance, du new public management et d’autres « buzzwords » de l’administration publique pour donner une nouvelle image à la même vieille technocratie. Ainsi, le développement économique intelligent ne fait que légitimer le modèle dominant de développement en essayant de le faire apparaître comme étant plus « intelligent » et participatif. On a ainsi affaire à la simple modernisation du concept vague de développement durable, terme rendu désuet par les usages équivoques des élites politiques et économiques qui sont restés prisonniers de la même logique technocratique.

Heureusement, Martine Ouellet ne limite pas son analyse du modèle québécois au seul rôle de l’État, car elle admet qu’il existe une pluralité d’organismes intermédiaires jouant un rôle complémentaire. « La défense du bien commun n’est pas que l’apanage de l’État central. Lorsqu’il est question de l’État, on fait référence généralement aux grandes institutions : ministères, sociétés d’État, système judiciaire, hôpitaux, etc. Or, les institutions publiques sont constituées d’un très grand nombre d’organisations diverses et variées, auxquelles s’ajoutent des organismes de la société civile et du milieu communautaire qui visent également à défendre l’intérêt de la collectivité dans son ensemble. »[15]

L’auteure sort ainsi légèrement du dualisme marché/État pour reconnaître le rôle du tiers-secteur, dans lequel elle mentionne l’importance des coopératives et bizarrement les cégeps (lesquels appartiennent plutôt à la sphère publique). Elle souligne à juste titre le besoin de financer la culture et la sphère associative, mais elle passe sous silence les nombreuses contraintes bureaucratiques imposées aux organismes à but non lucratif, groupes communautaires et autres organisations de la société civile qui deviennent extrêmement dépendants de l’État. Comme dans toute approche libérale, on admet la complémentarité vertueuse entre la sphère publique, marchande et associative, tout en occultant les asymétries de pouvoir et les rapports de domination entre les entreprises privées, les OBNL et les institutions étatiques, notamment lorsque l’État retire ses engagements en privatisant ses services et/ou sous-traitant à rabais ses obligations au milieu communautaire.

Enfin, la reconnaissance d’une diversité d’organisations ne sert qu’à réaffirmer le rôle prééminent de l’État-gardien et de l’expertocratie. « Pour que l’État joue son rôle de fédérateur entre les divers acteurs de la société et qu’il soit ainsi en mesure de défendre le bien commun, il doit compter sur une expertise de très haut calibre. Les institutions publiques ne sont pas que des structures administratives. Elles sont formées d’abord et avant tout de milliers de personnes dont le travail est dédié à servir la collectivité. Ce sont des professionnels de tous les horizons qui sont dédiés au service public. »[16] Il n’est pas question ici de dénigrer le rôle des fonctionnaires et de militer en faveur de la détérioration des conditions des travailleurs du secteur public, ni de sous-estimer l’importance des compétences dans la fonction publique qui sont actuellement saccagées par le démantèlement de l’État qui bénéfice essentiellement aux élites économiques. En effet, la perte d’expertise, surtout dans les réseaux régionaux des systèmes de santé et les centres locaux de développement, amène de graves complications dans le fonctionnement des institutions et les services offerts à la population.

Mais il ne faut pas oublier ici le concept wébérien de la bureaucratie, définie comme une organisation hiérarchique du travail fondé sur la rationalité légale, où les agents (fonctionnaires) sont recrutés par des procédures standardisées, doivent obéir à leur supérieur, respecter des règles impersonnelles qui permettent une plus grande prévisibilité, et utiliser un savoir précis en travaillant dans un secteur spécialisé. C’est précisément sur ce point que la droite attaque l’État en mettant de l’avant l’inefficacité de la bureaucratie. Martine Ouellet réplique avec justesse que le fait d’affirmer que l’État est trop gros et qu’il suffirait de l’amincir ne règle pas la question, et que « l’obsession de l’efficacité, qu’on l’appelle rationalisation, réingénierie, optimisation ou autre, a considérablement réduit depuis trop longtemps l’autonomie des employés du secteur public et a sclérosé les pratiques de gestion. Plutôt qu’ergoter sur l’efficacité du gouvernement, nous devrions parler de ses pratiques de gestion, ou dit autrement, de la culture organisationnelle. Il faut donc aller au-delà de l’efficacité et avoir une vision plus approfondie, plus intelligente de l’administration publique. »[17]

C’est ici qu’apparaît le mystérieux concept d’« agilité » supposé rompre avec l’approche néolibérale et réductionniste de l’« État efficace ». L’auteure s’inspire de la littérature managériale avec une théorie de  la « gestion agile » qui intègre trois dimensions : la motivation rationnelle des ressources humaines, l’usage intensif des nouvelles technologies, des processus reconfigurés en continu. « L’agilité organisationnelle dépasse la simple flexibilité dans l’organisation du travail. Il s’agit d’une philosophie de gestion qui s’oppose à ce qu’on appelle le « taylorisme » - c’est-à-dire le découpage des tâches des travailleurs en micro tâches qu’on cherche à optimiser […] L’agilité organisationnelle est, ou devrait être, une vision humaniste du travail. Une organisation agile est en mesure d’anticiper les problèmes auxquels elle fera face et d’avoir la capacité de réagir efficacement. Cette vision de la gestion suppose une capacité à sortir du cadre, des paradigmes dans lesquels les organisations sont trop souvent figées, justement. Or, pour offrir cette capacité à des organisations importantes comme à celles de l’État, il faut que leurs équipes soient autonomes et aient la capacité de s’adapter rapidement aux changements et aux problèmes qu’elles doivent résoudre. Les hauts gestionnaires doivent donc mettre en place les conditions nécessaires afin de favoriser l’utilisation de ces qualités chez leurs employés, misant sur l’organisation autonome du travail, la responsabilité de toutes et de tous et le respect de leurs compétences professionnelles. »[18]

Voici résumée en quelques mots la philosophie managériale de Martine Ouellet, qui considère que la principale source de rigidité et d’inefficacité de l’État découle d’une « culture organisationnelle déficiente et pétrifiée ». Or, on reste toujours dans le même paradigme de l’efficacité, c’est-à-dire de la capacité effective à atteindre des objectifs déterminés (rationalité instrumentale), en passant d’une vision hiérarchique et mécanique de la bureaucratie à une conception dynamique et cybernétique. La lourdeur administrative doit laisser place à davantage d’adaptabilité, de résilience et d’autonomie locale. Paradoxalement, cette transformation organisationnelle ne doit pas venir de la base mais se faire « par le haut », c’est-à-dire rester la prérogative de la caste des technocrates. « Ce changement passe, d’abord et avant tout, par le leadership des ministres. Cela dit, il se traduit trop souvent par du surplace : si un ministre désire qu’il ne se passe rien, il ne se passera rien. Le sommet de l’État doit changer sa vision de la culture organisationnelle – en réalité, nous n’en avons pas le choix –, question de défendre son rôle de gardien du bien commun et agent majeur de la prospérité collective. Les ministres, sous-ministres et l’ensemble de la haute direction des institutions publiques doivent promouvoir l’initiative de leurs employés, la rigueur et la documentation, tout en leur laissant le droit à l’erreur et en favorisant le dialogue. »[19]

L’angle mort démocratique

Enfin, le point aveugle de la vision de Martine Ouellet demeure sa conception étroite, voire étriquée de la démocratie. Elle constate à juste titre la crise de légitimité de l’État et la perte du lien de confiance entre les citoyens et les institutions publiques, mais sa solution se limite à établir « un dialogue social de qualité ». Ce manque de perspective se traduit par la perception effets du « déficit démocratique » (cynisme face à l’affairisme, au copinage et à la corruption), jumelée à l’incapacité d’identifier les causes du problème. En effet, le point de vue technocrate consiste à ajuster les processus démocratiques afin qu’ils répondent adéquatement aux objectifs, à changer les perceptions des citoyens afin qu’ils identifient correctement ce que sont leurs « véritables intérêts ». Une remise en question de la division structurelle du pouvoir entre les gouvernants et les gouvernés ne pourrait jamais lui passer par la tête, le problème étant de corriger les institutions existantes en rétablissant une légitimité qui semble temporairement dysfonctionnelle.

« Il ne s’agit pas de réinventer la roue ni de tout chambouler, mais bien d’améliorer les institutions existantes qui sont, je l’ai dit d’entrée de jeu, des outils appartenant aux citoyens et à leur service. Le principe fondamental qui devrait guider ces améliorations est de favoriser le dialogue social en visant des résultats concrets. On met beaucoup trop d’énergie à discuter de structures plutôt que de se concentrer sur ce qu’on désire véritablement atteindre comme objectif, collectivement. Ces améliorations ne ce concrétiseront que dans la mesure où elles permettront un dialogue démocratique véritable et où la confiance de la population sera restaurée en percevant clairement que l’État est réellement au service du bien commun et de son bien-être. »[20]

En posant l’État comme étant a priori le garant du bien commun et le gouvernement représentatif comme étant le seul modèle légitime d’organisation du pouvoir politique, il est évident que le problème ne peut découler des institutions existantes, celles-ci étant essentiellement bonnes et au service des citoyens. Le problème démocratique serait avant tout technique et moral, les errements des citoyens, groupes d’intérêts et politiciens résultant d’abord d’un manque de « documentation » et d’un manque d’« écoute ». « La délibération démocratique ne se résume pas à affirmer haut et fort qu’on est pour ou contre une politique, un projet ou une mesure législative. Le dialogue qu’elle met en place doit s’appuyer sur des arguments factuels et analytiques, sur une recherche rigoureuse et intelligente. »[21] L’expertise revient une fois de plus en avant plan, avec la nécessité d’une ouverture et d’une plus grande souplesse des institutions qui doivent être davantage transparentes. Martine Ouellet ne va pas jusqu’à préconiser un « gouvernement ouvert », mais se contente de défendre de vénérables institutions comme le Bureau d’audiences publiques sur l’environnement (BAPE).

« Bien que son rôle immédiat soit de faire des recommandations au gouvernement, ses activités dépassent largement ce cadre. Les principes de transparence, de dialogue et de documentation qui animent ses travaux alimentent le débat public et médiatique. C’est parce que divers acteurs de la société civile ont la possibilité d’exposer leur opinion, de donner leur avis et de présenter des propositions d’amélioration que l’ensemble se la population peut se faire une opinion éclairée sur les conséquences qui la toucheront directement. »[22] S’il faut souligner l’importance de cette institution, il demeure naïf d’en vanter les mérites alors qu’elle reste largement subordonnée au pouvoir de la classe politique et devrait être réformée en profondeur pour réaliser son plein potentiel. Tout se passe comme si cette vision technocratique de la démocratie participative, basée sur le rôle central de l’expertise et sa diffusion, était restée figée à la naissance du BAPE en 1978.

Il est important de remarquer que la vision développée par Martine Ouellet ne mentionne aucunement la nécessité d’une véritable démocratisation et décentralisation de l’État québécois. On pourrait certes rétorquer que l’objectif du livre est de définir rapidement les grandes prérogatives de l’État et de réhabiliter sa mission fondamentale, et non pas de préciser l’ensemble des réformes imaginables des institutions publiques. Mais le fait de faire abstraction du problème de la centralisation du pouvoir témoigne tout de même d’une insensibilité à l’égard du savoir d’usage des citoyens et d’une myopie face aux dérives de la technocratie. Il est essentiel ici de mentionner les réflexions d’une grande lucidité de Jacques Parizeau qui fut le mentor de Ouellet lorsqu’elle fit ses premiers pas au Parti québécois à la fin des années 1980. Dans sa dernière grande entrevue avec le journaliste Michel Lacombe, Parizeau confesse qu’il a été « un affreux jacobin », c’est-à-dire quelqu’un qui croit que l’État central peut tout régler. Il déconstruit en quelques phrases l’imaginaire de la technocratie sur lequel repose la vision social-démocrate et souverainiste classique :

« Quand au est au centre des opérations, au centre du pouvoir, on s’imagine toujours qu’on voit tout et qu’on nous renseigne sur tout, qu’on a le vrai portrait. Ça prend pas mal d’années pour qu’on se rende compte que c’est pas ça. À cet égard là, au début je trouvais ça affreux d’être député et ministre en même temps. Pour moi être ministre c’est une job à plein temps. Puis petit à petit j’ai compris. Vous êtes ministre, vous prenez des décisions, et croyez qu’elles vont se rendre jusqu’en bas, et qu’en bas ils vont vous renvoyer un renseignement exact. Là vous êtes député dans votre comté, et les politiques imaginatives remarquables que vous avez eu comme ministre, vous les voyez arriver dans le champ chez les gens. Puis ça ne marche pas, ou ça marche de travers, ou c’est le contraire de ce qu’on voulait avoir. Petit à petit on se dit peut-être que les gens dans le champ, ils savent des choses que je ne sais pas. Ils sont capables de prendre des initiatives que moi je ne suis pas capable de prendre parce que je ne serais pas averti à temps. C’est là qu’on commence à voir la nécessité de développer davantage le pouvoir des municipalités, des régions, des capacités de bouger et d’innover. Je suis souverainiste moi. Si j’avais réussi à réaliser la souveraineté du Québec, j’avais quelques dizaines de milliards de fonds par année qui étaient envoyé d’Ottawa à Québec avec les responsabilités qui viennent avec évidemment. Si on envoyait tout ça au ministère des Finances et au Conseil du trésor, une chose est claire : l’État du Québec devenait l’État le plus centralisé du monde. Il fallait voir dès le départ qu’est-ce qui irait dans les municipalités et qu’est-ce qui irait dans les régions. Dès le départ. Car c’est sûr que ce qui allait entrer à Québec n’en sortirait pas. Là ça m’a amené aussi à avoir des discussions avec les maires. Messieurs les maires, qu’est-ce que vous aimeriez recevoir, comme pouvoir de taxation, ceux d’Ottawa qui deviennent disponibles, voulez-une partie de la taxe, un impôt sur le revenu des villes. Inévitablement l’indépendance doit déboucher sur la décentralisation. »[23]

Le mythe de l’État complet

Cette reconnaissance de l’importance de la décentralisation représente un premier pas dans le sens d’un dépassement de la conception jacobine de l’État unitaire, indivisible et centralisé. Or, c’est bien cette perspective centralisatrice qui correspond à la trajectoire historique du mouvement souverainiste qui s’inscrit dans le sillage de la Révolution tranquille, c’est-à-dire d’une révolution passive menée par une caste de technocrates visant à construire un nouvel État doté d’une pleine souveraineté, c’est-à-dire de l’ensemble des prérogatives légales, fiscales, administratives et de sécurité qui lui permettent de bien gouverner sa population et son territoire. Les grands bâtisseurs de l’État québécois ont soulignent ainsi que ce projet politique demeurera inachevé tant et aussi longtemps qu’il n’aura pas complété le processus de modernisation technico-économique et politico-administratif.

« Québécois, nous avons le privilège de posséder l’outil par excellence pour promouvoir nos projets et pour protéger nos intérêts collectifs : notre État. Cependant, ce contrôle est limité. Nous possédons un demi-État, l’autre moitié étant contrôlé par le gouvernement fédéral. Nous ne sommes donc pas en mesure de développer nos politiques en respectant nos aspirations communes. Ce demi-État bloque nos aspirations les plus fondamentales. La défense de nos intérêts collectifs – c’est-à-dire du bien commun – passent à la trappe à cause de l’arrangement constitutionnel canadien. Tant et aussi longtemps que le Québec ne sera pas un pays, toutes nos décisions collectives passent, en grande partie, à travers le prisme du régime fédéral. »[24]

En résumé, l’aboutissement logique de ce processus historique de transformation sociale (État-providence) et d’émancipation nationale (construction d’une nouvelle identité collective) réside dans la création d’un « État complet ». Voilà toute la substance de la social-démocratie et du projet souverainiste réunis : l’efficacité de la fonction publique et le rapatriement de la totalité des fonctions étatiques. Si on admet que la relation entre l’État et le bien commun, le gouvernement représentatif et l’intérêt du peuple, les technocrates et les citoyens est toujours vertueuse, c’est-à-dire que les premiers représentent toujours fidèlement l’intérêt des seconds, alors ce projet de société mène théoriquement à l’émancipation politique.

À l’inverse, si on admet qu’il y a écart, tension, divergence voire opposition entre l’État et le bien commun, la démocratie représentative et le pouvoir citoyen, la caste politique et les gens ordinaires, alors nous faisons face à un projet qui prétend défendre l’intérêt général en masquant la domination d’une élite de politiciens, technocrates, financiers et hauts gestionnaires qui viennent contrôler la chose publique au profit de leur intérêts privés et du maintien de leurs privilèges ; le tableau est radicalement différent. Dès lors, la création d’un « État complet », c’est-à-dire d’un appareil administratif, parlementaire, judiciaire, policier et militaire, une institution séparée et placée au-dessus de la société, veillant à « l’intérêt général » par la bienveillance d’une technocratie éclairée et de professionnels à leur service, ce grand récit n’apparaît plus comme un rêve de transformation sociale ou de libération nationale, mais comme le renforcement d’une oppression vécue par la majorité d’une population qui ne sent plus représentée, ni même consultée.

Pour ouvrir l’imaginaire politique et l’horizon des possibles, il est primordial de tenir compte de cette intuition largement partagée que « ça ne tourne pas rond », que les politiciens ne sont pas là pour  protéger le bien commun mais défendre les intérêts du 1%, que les institutions publiques ne sont plus au service des citoyens, que les gens ordinaires sont tenus à l’écart des lieux de pouvoir et que la création d’un « État complet » n’est pas la panacée de tous nos maux. Bien au contraire, il s’agit de prendre au sérieux le fait que nous sommes dépossédés de nos institutions, que celles-ci sont maintenant perçues comme des choses séparées de nos existences, des organisations impersonnelles et bureaucratiques qui n’admettent plus de véritable contrôle démocratique. Cela ne signifie pas qu’il faille rejeter la société en bloc, refuser toute forme de pouvoir politique et se replier sur notre sphère privée. Au contraire, il s’agit d’ouvrir l’espace public, de définir de nouvelles institutions au-delà de la forme archaïque de l’État unitaire et centralisé, d’expérimenter de nouvelles pratiques démocratiques, bref de constituer un pouvoir populaire et d’édifier du commun par-delà la dichotomie social-démocrate qui confine nos existences au mouvement déprimant décrit par Schopenhauer : « la vie moderne oscille, comme un pendule, entre la souffrance et l’ennui », le marché du travail et l’État.

Enfin, la crise de représentation qui met à mal notre confiance envers l’État ne saurait être surmontée par une version remâchée du statu quo, à la manière du Mieux d’État présenté par Martine Ouellet. Au fond, cette vision fait office de rêve moribond d’une caste de technocrates privilégiés. La « crise organique » à laquelle nous faisons face, c’est-à-dire la crise qui ne reste pas limitée à la sphère économique mais contamine toutes les champs de la vie sociale (institutions politiques, culture, morale, etc.), est une situation de flottement prolongé où « l’ancien se meurt et le nouveau hésite à naître ». C’est pourquoi il est nécessaire d’envisager les modalités d’une nouvelle institution imaginaire de la société sans laquelle aucun changement substantiel ne pourra survenir. D’où l’importance de formuler un projet politique qui ne se contente pas de maintenir mort-vivante une idée désuète, mais qui prend au sérieux le rôle central du processus identificatoire dans la constitution d’une nouvelle identité collective.

« Il ne peut pas ne pas y avoir de crise du processus identificatoire, puisqu’il n’y a pas une autoreprésentation de la société comme foyer de sens et de valeur, et comme insérée dans une histoire passée et à venir, dotée elle-même de sens, non pas « par elle-même » mais par la société qui constamment la re-vit et la re-crée ainsi. Ce sont là les piliers d’une identification ultime d’un « Nous » fortement investi, et c’est ce « Nous » qui se disloque aujourd’hui, avec la position, par chaque individu, de la société comme simple « contrainte » qui lui est imposée – illusion monstrueuse mais tellement vécue qu’elle devient un fait matériel, tangible, l’indice d’un processus de dé-socialisation – et à laquelle il adresse, simultanément et contradictoirement, des demandes ininterrompues d’assistance ; l’illusion aussi de l’histoire comme, au mieux, paysage touristique à visiter pendant les vacances. »[25]

Devant l’incapacité de l’imaginaire social-démocrate et souverainiste à raviver les passions collectives, nous devons sortir des sentiers battus et explorer de nouvelles pistes plus prometteuses, notamment celle de la souveraineté populaire et de l’idéal républicain. À suivre.

[1] Martine Ouellet, Mieux d’État, Somme toute, Montréal, 2015, p.13
[2] Ibid., p.16
[3] Pierre Dardot, Christian Laval. Commun. Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, Paris, 2014, p.25
[4] Ibid., p.28
[5] Mieux d’État, p.22
[6] Commun, p.137
[7] Mieux d’État, p.53
[8] Cornelius Castoriadis, La montée de l’insignifiance. Les carrefous du labyrinthe – tome 4, Seuil, Paris, 1996, p.191
[9] Simon Tremblay-Pépin (dir.), Dépossession. Une histoire économique du Québec contemporain. Tome I - Les ressources, Lux, Montréal, 2015, p.17-18
[10] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 10, §61, Gallimard, Paris, 1978
[11] Razmig Keucheyan, Guerre de mouvement, guerre de position, La Fabrique, Paris, 2011, p.50
[12] Dépossession, p.18
[13] Mieux d’État, p.52
[14] Ibid., p.57-58
[15] Ibid., p.62
[16] Ibid., p.71
[17] Ibid., p.84
[18] Ibid., p.85
[19] Ibid., p.86
[20] Ibid., p.90
[21] Ibid., p.92
[22] Ibid., p.96
[23] http://ici.radio-canada.ca/nouvelles/Politique/2015/04/06/002-entrevue-jacques-parizeau-parti-quebecois-champ-ruines.shtml
[24] Mieux d’État, p.106-107
[25] La montée de l’insignifiance, p.161

samedi 23 mai 2015

John Dewey contre l’expertocratie

Le soubassement épistémologique de l'autorité du public

Introduction

La théorie deweyenne de la démocratie repose sur une conception originale du public, celui-ci étant défini par la perception des conséquences indirectes des interactions sociales et l'effort visant à réguler leurs effets négatifs. L'émergence du public en tant qu'acteur collectif renvoie à l'expérience et à la résolution de problèmes vécus ; les citoyens dotés d'un savoir d'usage doivent donc être intégrés au processus de délibération concernant les enjeux qui affectent leur vie. Dès lors, comment devons-nous articuler les connaissances « tacites » des habitants aux connaissances formelles/professionnelles des élus et des experts ? Cette question épistémologique implique d'importances conséquences politiques : les personnes immédiatement concernées doivent-elles être simplement consultées, ou prendre part directement au processus de décision ? Autrement dit, la démocratie participative représente-t-elle un complément ou plutôt une alternative au modèle du gouvernement représentatif ? La délibération est-elle un simple préalable épistémique servant à éclairer les décisions qui restent tributaires d'une légitimité politique fondée sur la profession, ou bien une propriété émergente d'un processus participatif ?

Du public à l’autorité publique

Pour commencer, John Dewey définit le public par les réactions humaines visant à réguler les conséquences complexes des interactions sociales. « Nous prenons donc notre point de départ dans le fait objectif que les actes humains ont des conséquences sur d’autres hommes, que certaines de ces conséquences sont perçues, et que leur perception mène à un effort ultérieur pour contrôler l’action de sorte que certaines conséquences soient assurées et d’autres, évitées. Suivant cette indication, nous sommes conduits à remarquer que les conséquences sont de deux sortes ; celles qui affectent les personnes directement engagées dans une transaction, et celles qui en affectent d’autres au-delà de celles qui sont immédiatement concernées. Dans cette distinction, nous trouvons le germe de la distinction entre le privé et le public.

Quand des conséquences indirectes sont reconnues et qu’il y a un effort pour les réglementer, quelque chose ayant les traits d’un État commence à exister. Quand les conséquences d’une action sont confinées (ou crues confinées) principalement aux personnes directement engagées, la transaction est privée. Quand A et B discutent ensemble, l’action est une trans-action : tous deux sont concernés par elle ; son résultat passe pour ainsi dire de l’un à l’autre. Mais les conséquences en terme d’avantage ou de préjudice ne s’étendent apparemment pas au-delà de A et de B ; l’activité demeure entre eux ; elle est privée. Cependant, si l’on montre que les conséquences de cette conversation s’étendent au-delà des deux personnes directement concernées, qu’elle affecte le bien-être de nombreuses autres, l’acte acquiert une capacité publique, que la conversation soit menée entre un roi et son premier ministre, entre un Catiline et un conspirateur allié, ou entre des marchands projetant de monopoliser le marché. »[1]

La distinction public/privé ne repose donc pas sur des sphères distinctes de la société, ni sur des caractéristiques essentielles de certaines activités individuelles ou collectives ; tout dépend du contexte, ou plutôt de la portée des conséquences des interactions sociales sur autrui. Le public en tant que groupe social émergent est lié au principe des intérêts affectés. Un public est une entité sociale qui se mobilise pour répondre à certaines préoccupations communes et réguler les enjeux qui la concernent. Des organisations plus informelles comme un ensemble de voisins signant une pétition pour contrer un projet de développement, des groupes de citoyens, des comités de vigilance ou des mouvements sociaux plus amples, tout comme des ONGs ou d’autres organisations formelles de la société civile, sont autant d’exemples de publics surgissant à différents moments en fonction d’enjeux particuliers.

Cette mobilisation fluctuante des multiples publics s’adresse aux institutions pour réguler certains domaines d’activités de la vie sociale. Découle alors une distinction supplémentaire entre le public comme groupe social mobilisé et les autorités publiques comme ensemble d’agents chargés de veiller à l’intérêt général par des lois, normes et autres dispositifs nécessaires pour assurer le bien-être de tous. « Le public consiste en l’ensemble de tous ceux qui sont tellement affectés par les conséquences indirectes de transactions qu’il est jugé nécessaire de veiller systématiquement à ces conséquences. Les fonctionnaires sont ceux qui surveillent et prennent soin des intérêts ici affectés. […] La reconnaissance de ces conséquences préjudiciables engendre un intérêt commun dont la protection requiert certaines mesures et certaines règles, ainsi que la sélection de certaines personnes qui en seront les gardiens, les interprètes et, si besoin est, les exécutants. »[2]

Cette phénoménologie du public décrit l’émergence de l’État comme corps de spécialistes distinct des citoyens et de la société civile. L’appareil parlementaire, administratif, judiciaire et policier apparaît comme une institution séparée et placée au-dessus du public, celle-ci étant dotée d’un pouvoir accru (monopole de la décision politique et de la violence légitime) et d’un savoir spécialisé. La séparation entre la société civile et l’État s’élargit par l’action conjuguée de la division sociale du travail et de la spécialisation des connaissances qui caractérisent la modernisation technique, scientifique et économique des sociétés capitalistes avancées. Cette dynamique renforce l’emprise d’une classe de professionnels sur la gestion des enjeux complexes qui semblent exiger un savoir spécialisé. « On peut dire qu’aujourd’hui, les questions les plus préoccupantes sont des problèmes tels que le système sanitaire, la santé publique, un logement hygiénique et adéquat, le transport, l’urbanisme, […] l’ajustement scientifique de l’impôt, la gestion efficace des fonds, et ainsi de suite. Toutes ces questions sont aussi techniques que la construction d’un moteur efficace destiné à la traction ou à la locomotion. […] Qu’est-ce que le compte des voix, la décision à la majorité et tout l’appareil du gouvernement traditionnel ont à voir avec de telles questions ? »[3]

Entre savoir d’usage et savoir professionnel

S’instaure ainsi une tension entre la légitimité démocratique et la légitimité technocratique, laquelle repose plus fondamentalement sur deux types de savoirs : les savoirs d’usage du public et le savoir professionnel des experts. Cette distinction épistémologique, qui est au fondement du gouvernement représentatif qui implique la séparation institutionnelle du pouvoir décisionnel entre gouvernants et gouvernés, peut être illustrée par cette célèbre métaphore de Dewey : « celui qui porte la chaussure sait mieux si elle blesse et où elle blesse, même si le cordonnier compétent est meilleur juge pour savoir comment remédier au défaut. »[4] Il va sans dire que la traduction politique de cette analogie suppose que les citoyens correspondent aux personnes chaussées et que les gouvernants sont censés être de bons cordonniers. Avant d’interroger cette présupposition, regardons de plus près la nature de chaque type de connaissance.

D’un côté, la notion de savoir d’usage se réfère à la connaissance qu’a un individu ou un collectif de son environnement immédiat et quotidien, en s’appuyant sur l’expérience et la proximité. Aussi appelé « savoir local », « savoir de terrain » ou « savoir riverain », le savoir d’usage vient d’une pratique répétée d’un environnement (un quartier, un mode de transport, un service social, etc.), qui donne aux citoyens une fine connaissance de ses usages et de son fonctionnement permanent. C’est l’idée largement répandue selon laquelle les usagers connaissent mieux que quiconque leurs propres intérêts. Selon la sociologie pragmatiste, le savoir d’usage s’appuie sur différents éléments : la coutume, l’utilisation, la consommation et le maniement.[5] Il s’agit ainsi d’un « savoir multiple, à la fois lié à l’expérience sensible et concrète du lieu, à la coutume révélant une expérience temporelle plus longue du lieu, ou encore à l’utilisation ».[6]

De l’autre côté, le savoir professionnel renvoie à une connaissance scientifique, conceptuelle ou formalisée dont l’acquisition dépend d’une formation dans un champ disciplinaire spécialisé. Alors que le savoir d’usage renvoie à l’expérience vécue, à la connaissance de l’amateur ou du profane, bref à une connaissance virtuellement accessible à n’importe qui, le savoir professionnel est davantage l’apanage d’un groupe particulier de personnes, les experts, qui détiennent la maîtrise de concepts, notions, opérations, techniques et dispositifs qui leur confèrent un pouvoir accru sur un champ déterminé de la réalité matérielle et sociale. Cette distinction épistémologique recoupe celle entre la théorie et la pratique, la connaissance conceptuelle acquise par une formation académique permettant de faire abstraction des données sensibles de l’expérience, tandis que la connaissance par fréquentation relève davantage de la pratique ou d’un « savoir tacite » qui ne peut pas forcément être codifié, mais seulement transmis par apprentissage et expérience personnelle d’un phénomène concret.

Cette distinction entre deux formes irréductibles de connaissance étant établie, surgit une question politique fondamentale : quel est le rôle et le poids respectif de chaque type de savoir dans le processus de décision collective ? Cette question renvoie à celle de l’autorité politique, c’est-à-dire de l’attribution du pouvoir décisionnel à une catégorie d’acteurs étant reconnus comme les porteurs légitimes de l’intérêt général. Comment devons-nous articuler les connaissances « tacites » des citoyens aux connaissances formelles/professionnelles des élus et des experts ? Face à un enjeu social complexe, quelle catégorie d’acteur possède l’autorité de trancher le débat une fois que l’ensemble des voix ont été entendues ? Selon Dewey, il n’y a pas de réponse simple à ces questions, le public comme les experts étant confrontés à leurs propres difficultés.

D’une part, le caractère inextricable des externalités des interactions sociales prenant part dans les sociétés contemporaines complique l’identification des problèmes, et par ricochet des différents publics susceptibles de s’organiser pour essayer de les résoudre. « Les ramifications des questions portées à la connaissance du public sont si grandes et si embrouillées, les problèmes techniques impliqués sont si spécialisés, les détails sont si nombreux et si changeants que le public ne peut pas s’identifier lui-même et rester constant longtemps. Ce n’est pas qu’il n’y a pas de public ou un grand ensemble de personnes ayant un intérêt commun pour les conséquences des transactions sociales. Il y a trop de public, un public trop diffus, trop éparpillé et trop embrouillé dans sa composition. Et il y a de trop nombreux publics, car les actions conjointes suivies de conséquences indirectes, graves et persistantes, sont innombrables au-delà de toute comparaison ; et chacune d’elles croise les autres et engendre son propre groupe de personnes particulièrement affectées, tandis que presque rien ne fait le lien entre ces différents publics de sorte qu’ils s’intègrent dans un tout. »[7]

À cette difficulté de former un public unifié, qui pourrait être caractérisé comme un « espace public » au sens du philosophe Jürgen Habermas, s’ajoute la difficulté épistémique du savoir d’usage des habitants qui relève avant tout de la connaissance des effets plutôt que des causes des problèmes. « À présent, de nombreuses conséquences sont ressenties plutôt que perçues ; elles sont endurées, mais on ne peut pas dire qu’elles sont connues, car pour ceux qui en font l’expérience, elles ne sont pas référées à leur origine. Il va donc de soi qu’aucun organisme apte à canaliser le flux de l’action sociale et ainsi, à le réglementer, n’est établi. Ainsi les publics sont amorphes et inarticulés. »[8]

Néanmoins, faut-il en déduire que la complexité des enjeux socio-techniques et la relative désorganisation des publics, dotés de connaissances embrouillées et confuses, doivent laisser toute la place au savoir professionnel des experts? Dewey nous met en garde ici contre la tentation de la tyrannie bienveillante de l’expertocratie. « On suppose que les mesures politiques adoptées par les experts sont à la fois avisées et bienfaisantes, entendant par là qu’elles sont constituées de sorte qu’elles protègent les véritables intérêts de la société. L’obstacle insurmontable jalonnant le chemin de n’importe quelle autorité aristocratique est que, dans l’absence d’une voix articulée de la part des masses, le meilleur ne reste pas et ne peut rester le meilleur, le sage cesse d’être sage. Il est impossible aux intellectuels de monopoliser le type de connaissance devant être utilisée pour la régulation des affaires communes. Plus ils viennent à former une classe spécialisée, plus ils se coupent de la connaissance des besoins qu’ils sont censés servir. »[9]

Cet argument renvoie au fossé épistémique généré par la professionnalisation politico-scientifique et la concentration du pouvoir public, qui s’autonomise des intérêts affectés qu’il est supposé représenter. Comment une « bonne gestion » des affaires communes est-elle possible sans une connaissance adéquate de ce qu’il faut gérer, et sans la prise en compte des besoins des citoyens ? Ainsi, bien que le savoir des experts puisse représenter une condition nécessaire à l’élaboration d’une bonne décision, il ne saurait constituer une condition suffisante pour fonder l’efficacité, la justice et la légitimité des décisions politiques. Toute la question réside dans l’analyse de l’articulation des savoirs d’usage et professionnels dans l’élaboration des lois et de l’action publique, laquelle doit impliquer l’échange des perspectives et la participation du public.

Vertus de la démocratie délibérative

L’analyse générale de Dewey plaide en faveur d’un élargissement de la participation citoyenne, et non d’une augmentation du pouvoir des experts. Autrement dit, il ne s’agit pas d’accroître la marge de manœuvre des décideurs et de l’autorité publique, mais de renforcer l’autorité du public, affermir l’autorité du peuple sur ses institutions, c’est-à-dire démocratiser la démocratie. Dewey souligne ainsi que « nous avons toutes les raisons de penser que, quels que soient les changements qui puissent affecter la machinerie démocratique actuelle, ils seront d’un type qui fera de l’intérêt du public un guide et un critère plus décisifs en regard de l’activité gouvernementale, et qui rendra le public apte à former et à manifester ses buts de manière plus autoritaire. En ce sens, le remède aux maladies de la démocratie est davantage de démocratie. »[10] Or, nous avons vu qu’un des problèmes est que le public est actuellement éparpillé, mobile et multiforme, de sorte qu’il a de la difficulté à se reconnaître et agir par lui-même en fonction de ses intérêts. Comment pouvons-nous alors faire en sorte que la participation du public aux décisions collectives soit réellement démocratique, légitime et efficace pour résoudre les problèmes qui le concernent?

La réponse réside dans la notion de délibération ou de communication. Pour Dewey, la réalité sociale est d’abord formée par les interactions entre les individus et l’interdépendance fonctionnelle des activités humaines, mais cela ne permet pas encore de produire un monde de sens, une conscience commune formée par des significations et des symboles partagés. La régulation des conséquences indirectes des interactions sociales nécessite la perception des causes, l’identification de problèmes et une définition commune de la situation, ce qui suppose le langage. « Des interactions et des transactions se produisent de facto et des faits d’interdépendances s’ensuivent. Mais la participation aux activités et le partage des résultats sont des préoccupations supplémentaires. La communication doit être leur condition préalable. […] Ce n’est que quand des signes ou des symboles des activités et de leurs résultats existent que le flux peut être vu comme du dehors, qu’il peut être arrêté afin d’être considéré et estimé, et qu’il peut être contrôlé. »[11]

L’organisation du public procède donc par l’analyse de l’expérience de problèmes vécus, où les besoins et impulsions sont attachés à des significations communes pour être transformés en désirs et en buts, ce qui permet de convertir une activité collective en une communauté d’intérêts et d’efforts. « C’est ainsi qu’apparaît ce qu’on peut appeler métaphoriquement une volonté générale et une conscience sociale : un désir et un choix de la part d’individus en faveur d’activités qui, par le moyen de symboles, sont communicables et partageables par tous ceux qui sont concernés. […] Nous naissons comme des être organiques associés avec d’autres, mais nous ne naissons pas membres d’une communauté. […] Apprendre à être humain, c’est développer par la communication mutuelle la conscience effective d’être un membre individuel et distinctif d’une communauté ; quelqu’un qui comprend les convictions, les désirs et les méthodes, et qui contribue à amplifier la conversion des pouvoirs organiques en ressources et en valeurs humaines. »[12]

Comme la démocratie n’est pas naturelle et que le public n’émerge pas spontanément, il faut que certaines conditions permettent la création d’un intérêt public. Il faut d’abord garantir une véritable liberté d’expression, laquelle ne se limite pas à l’absence formelle de censure, mais requiert des moyens effectifs pour partager les résultats de l’enquête sociale sur les conséquences des activités humaines. « Il ne peut y avoir un public sans une publicité complète à l’égard de toutes les conséquences qui le concernent. Tout ce qui entrave ou restreint la publicité limite et déforme l’opinion publique, et entrave et dénature la pensée sur les questions sociales. »[13] Le concept de démocratie délibérative vise précisément à déplacer l’analyse de la source de l’autorité publique à la formation rationnelle de l’opinion publique, c’est-à-dire de la simple expression et agrégation des préférences individuelles à la construction réflexive de celles-ci par la délibération publique. La question n’est pas d’abord de savoir qui décide (même si cela demeure important), mais comment arrive-t-on à une bonne décision ? C’est pourquoi Dewey met autant l’accent sur l’enquête comme méthode collective de connaissance et sur l’expérience démocratique comme une expérimentation continue visant à résoudre en commun des problèmes partagés.

« Au regard de toute cette discussion, la connaissance est communication aussi bien que compréhension. […] La communication des résultats de l’enquête sociale est la même chose que la formation de l’opinion publique. […] Les opinions et les convictions concernant le public présupposent une enquête effective et organisée. À moins de disposer de méthodes pour détecter les énergies à l’œuvre et les retrouver à travers un réseau complexe d’interactions jusque dans leurs conséquences, ce qui passe pour l’opinion publique ne sera une « opinion » qu’en un sens péjoratif plutôt qu’une opinion véritablement publique, si répandue que soit l’opinion. […] Seule une enquête continue – continue au sens de persistante et connectée aux conditions d’une situation – peut fournir le matériel d’une opinion durable sur les affaires publiques. »[14]

Rouages de l’expertocratie

L’insistance sur l’enquête rationnelle, la délibération et la bonne formation de l’opinion publique pourrait néanmoins favoriser un recours accru à l’expertise pour éclairer l’expérience confuse et l’opinion brute des participants. D’ailleurs, la littérature contemporaine sur la démocratie délibérative porte une attention particulière aux mini-publics (jurys citoyens, conférences de consensus, sondages délibératifs, etc.), car la sélection d’un nombre restreint de citoyens discutant dans des conditions optimales de délibération orchestrées par des professionnels de la participation semble augmenter la qualité épistémique des échanges et des conclusions. L’usage de ces mini-publics pourrait certes augmenter la diffusion des résultats de l’enquête sociale et contribuer au débat public, mais elles ne sauraient remplacer complètement les mécanismes traditionnels de la démocratie où la majorité des citoyens dotés de simples savoirs d’usage participent.

« L’argument le plus solide en faveur des formes politiques de la démocratie même aussi rudimentaires que celles qui ont déjà été réalisées – le vote populaire, la règle de majorité, etc. –, c’est qu’elles en appellent dans une certaine mesure à la consultation et à la discussion, qui permettent de dévoiler les besoins et les troubles sociaux. […] Ce gouvernement contraint à reconnaître qu’il existe des intérêts communs, même si la reconnaissance de ce qu’ils sont est confuse ; et le besoin de discussion et de publicité qu’il impose apporte une certaine clarification de ce qu’ils sont […]. Le gouvernement populaire a au moins créé un esprit public, même s’il n’a pas franchement réussi à former cet esprit. »[15]

Ainsi, les experts peuvent avoir un rôle à jouer dans la construction de l’opinion publique, mais ils ne sauraient se substituer à l’autorité du public dans la prise de décision. « Il est vrai que l’enquête est un travail qui incombe aux experts. Leur qualité d’expert ne se manifeste toutefois pas dans l’élaboration et l’exécution des mesures politiques, mais dans le fait de découvrir et de faire connaître les faits dont les premières dépendent. Ils sont des experts techniques au sens où les investigateurs scientifiques ou les artistes manifestent une expertise. Il n’est pas nécessaire que la masse dispose de la connaissance et de l’habilité nécessaire pour mener les investigations précises ; ce qui est requis est qu’elle ait l’aptitude de juger la portée de la connaissance fournie par d’autres sur les préoccupations communes. »[16]

Ainsi, l’éducation civique et la promotion de l’esprit critique sont des conditions essentielles pour que le public puisse développer pleinement sa faculté de juger. Or, le faible niveau de connaissances des citoyens ordinaires est souvent évoqué pour justifier le pouvoir accru des professionnels qui auraient une connaissance privilégiée de certaines questions ; ils transforment ainsi leur expertise en expertocratie. Paradoxalement, le manque de connaissance du public qui l’amène à faire des jugements incohérents ou erronés, à s’enfoncer dans l’opinion au mauvais sens du terme, apparaît comme la cause du problème et une raison qui justifie qu’on l’écarte des lieux de décision, alors que son ignorance est en fait la conséquence d’une confiscation du savoir et d’un manque flagrant de transparence. « Indubitablement, le grand problème actuel est que les données pour former un bon jugement font défaut ; et aucune faculté innée de l’esprit ne peut pallier l’absence des faits. Tant que le secret, le préjugé, la partialité, les faux rapports et la propagande ne seront pas remplacés par l’enquête et la publicité, nous n’aurons aucun moyen de savoir combien l’intelligence existante des masses pourrait être apte au jugement de politique sociale. »[17]

C’est pourquoi Dewey s’oppose fondamentalement à l’expertocratie et à la concentration du pouvoir dans les mains de quelques uns, y compris une classe spécialisée de politiciens et de gestionnaires professionnels. « Tout gouvernement par les experts dans lequel les masses n’ont pas la possibilité d’informer les experts sur leurs besoins ne peut être autre chose qu’une oligarchie administrée en vue des intérêts de quelques uns. Et l’information éclairée doit se faire d’une manière qui contraigne les spécialistes administratifs à prendre en compte les besoins. Le monde a plus souffert des chefs et des autorités que des masses. »[18] Or, l’emprise de l’expertocratie qui affecte actuellement les démocraties libérales des sociétés capitalistes avancées (dont le gouvernement Harper et Couillard représentent de tristes exemples) découle-t-elle d’élites politiques autoritaires, de la puissance des industries extractives et de la haute finance? Bien que ces facteurs ne doivent pas être négligés, le fossé entre gouvernants et gouvernés est aggravé par la nature même du régime représentatif, comme le démontre admirablement le sociologue Claus Offe dans son analyse de l’aliénation temporelle, sociale et épistémique des citoyens ordinaires qui se retrouvent toujours plus éloignés de leurs soi-disant « représentants ».

« En premier lieu, l’aliénation politique dans le temps résulte de la tension existant entre élections et décisions. Le mandat que les électeurs accordent au corps législatif s’étend sur une longue période pendant laquelle seront prises des décisions dont la nature et le contenu sont tout à fait inconnus au moment du vote, et sur lesquelles, par conséquent, les électeurs n’auront aucun contrôle ; ce problème est accentué par le « déficit de mémoire collective » qui résulte de l’action des médias et des stratégies de communication. En deuxième lieu, la dimension sociale du mécanisme d’aliénation est l’effet de ce qui peut apparaître comme un paradoxe : au fur et à mesure que la participation politique s’étend à des catégories plus larges et plus hétérogènes de la population, la classe politique des législateurs professionnels et des hauts fonctionnaires devient homogène du point de vue de sa formation et de son origine sociale, créant ainsi un hiatus croissant entre les citoyens et les politiciens. Enfin, et en relation étroite avec les deux modalités précédentes de l’aliénation, il se crée également une distance croissante entre le savoir, les valeurs et l’expérience quotidienne des citoyens ordinaires d’une part, et l’expertise des politiciens professionnels d’autre part. Ces divers aspects de l’aliénation politique peuvent engendrer deux effets aussi probables l’un que l’autre. Soit un comportement opportuniste et à courte vue des élites politiques qui ne se sentent plus obligées de se soumettre à des critères de rationalité politique et de responsabilité suffisamment exigeante. Soit une « déqualification » morale et politique de l’électorat et la diffusion d’attitudes cyniques à l’égard de la chose publique et de l’idée du bien public. Il n’est pas difficile de se rendre compte que ces deux effets, celui qui affecte l’élite et celui qui affecte les masses, sont susceptibles de se renforcer mutuellement.[19]

Du gouvernement représentatif à la démocratie intégrale

Ainsi, la démocratie ne saurait être identifiée au gouvernement représentatif, lequel favorise en plus la séparation entre les citoyens et les élites. Le pragmatisme de Dewey, qui ne se limite pas à une théorie de la connaissance et de l’action, repose fondamentalement sur une philosophie de la participation[20]. Pour lui, la démocratie n’est pas d’abord une « forme de gouvernement », mais une idée sociale beaucoup plus générale. « L’idée de démocratie est une idée plus large et plus complète que ce dont un État peut donner l’exemple, même dans le meilleur des cas. Pour être réalisée, cette idée doit affecter tous les modes d’association humaine : la famille, l’école, l’usine, la religion. »[21] L’idée maîtresse de cette démocratie est celle de la participation, car elle consiste pour l’individu « dans le fait de prendre part de manière responsable, en fonction de ses capacités, à la formation et à la direction des activités du groupe auquel il appartient, et à participer en fonction de ses besoins aux valeurs que le groupe défend. Pour les groupes, elle exige la libération des potentialités des membres d’un groupe en harmonie avec les intérêts et les biens communs. »[22]

Cette définition assez générale et exigeante de la démocratie, qui ne repose pas d’abord la représentation ou la séparation entre gouvernants et gouvernés, mais sur la participation de chacun aux décisions collectives qui affectent sa vie en tant qu’individu ou membre d’une communauté, met en relief ce que nous pourrions appeler l’idée d’une « démocratie intégrale », devant s’accomplir dans toutes les sphères de la vie sociale, politique, économique, culturelle, associative, etc. Cette idée n’est pas descriptive, mais normative, elle renvoie à un idéal régulateur qui devrait servir de perspective critique pour juger la qualité démocratique de nos institutions. « Considérée comme une idée, la démocratie n’est pas une alternative à d’autres principes de vie en association. Elle est l’idée de la communauté elle-même. Elle est un idéal au sens intelligible du terme ; à savoir, la tendance et le mouvement d’une chose existante menée jusqu’à sa limite finale, considérée comme rendue complète, parfaite. Puisque les faits n’atteignent jamais un tel degré d’accomplissement, mais sont, dans la réalité, détournés et sujets à interférences, la démocratie en ce sens n’est pas un fait et n’en sera jamais un. »[23]

Ainsi, la démocratie intégrale est bel et bien une démocratie inachevée, laquelle doit se poursuivre au-delà des formes institutionnelles contingentes qu’elle a pu revêtir au fil de l’histoire. Il ne s’agit pas pour autant d’opposer une conception essentialiste de la démocratie directe qui serait incompatible avec le principe même de l’État, à la manière des anarchistes, mais de soumettre les institutions politiques à un examen scrupuleux afin d’éviter qu’elles ne deviennent des instruments de domination. Comme le Thomas Jeffersion, le prix de la liberté est la vigilance éternelle. « Par sa nature même, l’État est quelque chose qui doit toujours être scruté, examiné, cherché. Presque aussitôt que sa forme est établie, il a besoin d’être refait. […] Et comme les conditions d’action, d’enquête et de connaissance sont sans cesse changeantes, l’expérimentation doit toujours être reprise ; l’État doit toujours être redécouvert. »[24] Or, sans entrer ici dans les considérations complexes de la démocratie économique, à quoi ressemblerait un État réellement démocratique?

La démocratie intégrale n’implique pas le rejet de la représentation politique comme telle, car celle-ci est nécessaire pour assurer le bon fonctionnement des institutions publiques à différentes échelles. Mais elle est incompatible avec le modèle du « gouvernement représentatif » tel que décrit par Bernard Manin, qui consacre la séparation institutionnelle du pouvoir décisionnel entre les gouvernants et les gouvernés, et l’asymétrie épistémique entre les savoirs professionnels légitimes et les savoirs d’usage des citoyens ordinaires. Comme le rappelle Aristote, la liberté politique repose sur l’égalité des citoyens, lesquels sont appelés à être tour à tour gouvernants et gouvernés. Cela suppose une égalité de compétences, une égalité épistémique des membres du public, une égalité de n’importe qui à juger des affaires publiques. « Voici les traits caractéristiques du régime populaire : choix de tous les magistrats parmi tous les citoyens; gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle; tirage au sort des magistratures, soit de toutes celles qui ne demandent ni expérience ni savoir; magistratures ne dépendant d'aucun cens ou d'un cens très petit; impossibilité pour un citoyen d'exercer, en dehors des fonctions militaires, deux fois la même magistrature, ou seulement un petit nombre de fois et pour un petit nombre de magistratures; courte durée des magistratures, soit toutes, soit toutes celles pour lesquelles c'est possible; fonctions judiciaires ouvertes à tous, tous jugent de tout, ou des causes les plus nombreuses (...); souveraineté de l'assemblée dans tous les domaines. »[25]

Cette conception de la démocratie comme égale capacité pour tous de participer de manière significative aux décisions collectives et égal accès aux charges publiques remet donc en question le monopole du « mandat représentatif » comme principale forme de délégation du pouvoir politique, mais elle ne se réduit pas pour autant à l’absolutisation du « mandat impératif » à tous les niveaux. La démocratie intégrale désigne un régime politique hybride, qui articule la représentation avec des procédures de démocratie directe et semi-directe. « Cette perspective conceptualise ainsi l’émergence embryonnaire d’un quatrième pouvoir, celui des citoyens lorsqu’ils participent à la prise de décision, directement (en assemblée générale ou à travers des référendums), à travers des petits groupes tirés au sort (jurys berlinois), ou à travers des délégués étroitement contrôlés (budgets participatifs, structures de développement communautaire) – plutôt que de s’en remettre à des représentants classiques. Ce quatrième pouvoir viendrait s’articuler aux trois pouvoirs classiques (le législatif, l’exécutif et le judiciaire), aboutissant à une forme mixte. » Dans cette optique, l’institutionnalisation de la « participation » est loin de correspondre à chaque fois à l’émergence d’une [démocratie intégrale], mais elle doit dans certains cas être analysée à l’aide de cette notion. »[26]

Conclusion

Pour conclure, John Dewey rejette l’expertocratie au profit d’une conception forte de la démocratie basée sur la participation citoyenne, laquelle présuppose une grande liberté de parole et d’expression pour favoriser la communication, l’enquête publique et la formation rationnelle de l’opinion publique. Le soubassement épistémologique de la démocratie repose sur l’expression des savoirs d’usage des habitants qui doivent servir de guide à l’élaboration des lois et règlements, et garantir que les institutions et l’action publique restent au service de l’intérêt général. Pour que l’autorité publique ne devienne pas une puissance séparée et contrôlée par une minorité d’experts dotés d’un savoir spécialisé, il faut impérativement renforcer l’autorité du public sur les institutions par la transparence, la reddition de comptes, la participation citoyenne et la délibération, lesquels permettent d’intégrer les savoirs d’usage des individus et d’affiner leur jugement sur les décisions collectives.

Ces conditions sont loin d’être remplies, et c’est pourquoi nous ne serions nous contenter de la forme actuelle des démocraties libérales qui reposent essentiellement sur l’idée des libertés formelles. « La croyance que la pensée et sa communication sont désormais libres du simple fait que les restrictions légales qui prévalaient dans le passé ont été supprimées, est absurde. Le fait que cette croyance soit répandue perpétue l’infantilisme de la connaissance sociale, en empêchant la reconnaissance claire de notre besoin central ; à savoir disposer de conceptions utilisées comme des outils d’enquête maîtrisés, des conceptions mises à l’épreuve, rectifiées et susceptibles de mûrir dans l’usage réel. »[27]

Ainsi, il nous faut réhabiliter la conception positive de la liberté des Anciens en dépassant la liberté négative des Modernes que Benjamin Constant illustrait de la manière suivante. « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu’ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. »[28] Dewey préconise l’émergence d’une démocratie délibérative, participative, active, inclusive et directe, bref une démocratie intégrale, à titre de boussole de l’émancipation humaine. Celle-ci ne saurait être suivre un plan prédéterminé, car elle repose sur une expérimentation collective qui permettra au public, via son expérience pratique des problèmes vécus et des luttes sociales, d’inventer de nouvelles institutions chemin faisant.

« Aucun homme ni aucun esprit n’ont jamais été émancipés par le simple fait d’être laissé en paix. La suppression des limitations formelles n’est qu’une condition négative ; la liberté positive n’est pas un état, mais un acte qui implique des méthodes et des moyens instrumentaux pour contrôler les conditions. Parfois, l’expérience montre que la conscience d’une oppression extérieure, comme une censure, agit comme un défi, fait surgir de l’énergie intellectuelle et suscite du courage. Mais la croyance en une liberté intellectuelle là où elle n’existe pas ne fait qu’inciter à se satisfaire d'un esclavage virtuel, de négligence, de superficialité, et d'un recours aux sensations en guise de substitut à des idées ; voilà les traits particuliers de notre état présent quant à la connaissance sociale. »[29] Comme le soulignait Rosa Luxemburg, « ceux qui ne bougent pas ne sentent pas leurs chaînes ».

[1] John Dewey, Le public et ses problèmes, Gallimard, Paris, 2005, p.91-92
[2] Ibid., p.95-97
[3] Ibid., p.216-217
[4] Ibid., p.310
[5] Breviglieri, M. « L’horizon du ne plus habiter et l’absence de maintien de soi en public », in Cefaï D., Joseph I. (dir.), L’Héritage du pragmatisme. Conflits d’urbanité et épreuves de civisme, La Tour d’Aigues, Éd. de l’Aube, 2002, p.319-336.
[6] L. Damay, Construire le politique au cœur de l’action publique participative. Une analyse du budget participatif de la ville de Mons, Thèse de sciences politiques et sociales, Université de Saint-Louis, 2009, p.298
[7] Ibid., p.229-230
[8] Ibid., p.223
[10] Ibid., p.308-209
[11] Ibid., p.241
[11] Ibid., p.247
[12] Ibid., p.248-250
[13] Ibid., p.264
[14] Ibid., p.274-277
[15] Ibid., p.309-310
[16] Ibid., p.311
[17] Ibid., p.312
[18] Ibid., p.311
[19] Claus Offe, Ulrich Preuβ, « Les institutions démocratiques peuvent-elles faire un usage « efficace » des ressources morales ? », dans Claus Offe, Les démocraties modernes à l’épreuve, L’Harmattan, Paris, 1997, p.223-224
[20] J. Zask, Participer : essai sur les formes démocratiques de la participation, Le Bord de l'eau, Paris, 2011
[21] Le public et ses problèmes, p.237
[22] Ibid., p.238
[23] Ibid., p.243
[24] Ibid., p.113,115
[25] Aristote, Politiques, VI, 2, 1317a. Traduction Pellegrin, 1990
[26] Marie-Hélène Bacqué, Henri Rey, Yves Sintomer, « La démocratie participative, un nouveau paradigme de l’action publique ? », dans Démocratie participative et gestion de proximité. Une perspective comparative, La Découverte, Paris, 2005, p.37
[27] Le public et ses problèmes, p.265
[28] Benjamin Constant, De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes, Discours prononcé à l’Athénée royal de Paris, 1819. http://fr.wikipedia.org/wiki/De_la_libert%C3%A9_des_Anciens_compar%C3%A9e_%C3%A0_celle_des_Modernes
[29] Ibid., p.265-266

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...