mardi 19 mai 2015

Johnny s’en va-t-en guerre

  Quelques mises au point

Le dernier article « Au-delà du Printemps 2015 » n’a pas manqué de soulever intérêt et passion au sein du mouvement étudiant. Il semble avoir touché une corde sensible chez plusieurs, certaines personnes venant me confesser qu’ils partageaient la même analyse critique de la grève, mais n’avaient pas encore trouvé les mots appropriés ou le courage pour exprimer leurs impressions face aux franges dogmatiques du mouvement. D’autre part, cette critique de la mythologie lupine a visiblement irrité certains membres des comités Printemps 2015, comme l’Institut de louvetisme printanier ou le Collectif de débrayage qui ont répliqué avec un texte vitriolique n’hésitant pas à attaquer « l’intellectuel organique de Québec solidaire », surnommé amicalement « Johnny » pour l’occasion.

Sans vouloir tomber dans le même ton hostile de la réplique, nous voudrions répondre aux objections des auteurs anonymes en appliquant le « principe de charité interprétative », c’est-à-dire l’idée selon laquelle il faut attribuer aux déclarations de son interlocuteur un maximum de rationalité. Pour transformer des accusations stériles et une vaine polémique en une occasion de réflexion collective sur notre action, lançons « de bonne guerre » un véritable débat sur les présuppositions théoriques et les perspectives stratégiques des différents courants qui se revendiquent d’un projet de transformation sociale. Pour reprendre les mots d’Hannah Arendt, « il s’agit là évidemment de réflexion, et l’irréflexion (témérité insouciante, confusion sans espoir ou répétition complaisante de « vérités » devenues banales et vides) me paraît une des principales caractéristiques de notre temps », y compris au sein de la gauche québécoise.

Commençons par remettre les pendules à l’heure : critiquer l’idéologie dominante du Printemps 2015 n’implique pas le fait de « mépriser celles et ceux qui mettent leur intégrité physique et mentale en jeu pour opposer une résistance concrète, ici et maintenant, à la dévastation de l’existence », mais de questionner certains schèmes d’interprétation et de comportements. Il s’agit de critiquer des idées, et non des gens. Il faut rester solidaire des personnes qui combattent dans la rue, sur les lignes de piquetage ou ailleurs, en résistant activement à la dure répression politique et policière ; mais cela n’empêche pas de remettre en question une stratégie qui n’a pas porté ses fruits dans la présente conjoncture historique. Il ne sert à rien d’opposer les « radicaux » et les « bureaucrates » dans l’abstrait, les « vrais révolutionnaires » et les « clérico-staliniens » en multipliant les épithètes pour mieux disqualifier l’adversaire, car il faut réfléchir aux meilleurs moyens d’agir dans cette situation concrète pour mener les luttes nécessaires, favoriser la conscientisation politique et la radicalisation des masses.

Le fait de mener une lutte implique, qu’on le veuille ou non, un ensemble de rapports de pouvoir implicites ou explicites imprimant une certaine orientation aux pratiques des individus et des collectifs qui cherchent à produire certains effets dans le monde. D’ailleurs, le verbe « mener » signifie à la fois « faire aller avec soi », « emmener », « marcher en tête de », « transporter une chose à telle destination », « conduire », « piloter », « guider », « orienter ». C’est en ce sens qu’il faut entendre le verbe « gouverner », qui ne renvoie pas ici à la domination des structures politiques, administratives et policières de l’appareil d’État, mais au fait de donner une certaine direction aux actions en cours. C’est pourquoi le fait de récuser verbalement tout principe de gouvernement n’élimine pas magiquement la « gouvernementalité » au sein des milieux militants, c’est-à-dire l’art de « conduire la conduite des autres » par certaines idées, techniques, règles et stratégies permettant la direction des consciences. Qui plus est, l’Institut de louvetisme printanier reconnaît lui-même ce fait lorsqu’il affirme que « chaque mode de fonctionnement vient avec sa tyrannie », et qu’on peut contester « une tendance politique par le discours et les influences », y compris la logique des groupes affinitaires.

L’idéologie prédominante au sein des Comités printemps 2015, c’est-à-dire la vision du monde qui a largement dirigé dans les faits l’organisation des luttes des derniers mois, est celle du spontanéisme qui prône l’action individuelle collective sans médiation. Cette tendance politique porte la grève au-delà de toute réflexion critique et renie le principe de représentation jusqu’à prôner la destitution de n’importe quel groupe essayant d’offrir une orientation stratégique générale au mouvement. La perspective est celle du pouvoir sans nom des comités invisibles, tactique qui peut s’avérer utile par moments mais qui devient contre-productive lorsqu’elle s’enfonce dans la logique d’une destitution à l’infini. L’important n’est pas de savoir qui va lutter, pourquoi et comment, mais de faire en sorte que la grève ait lieu, tout simplement, peu importe sa forme et son intensité, car celle-ci n’a pas d’objectif extérieur à son auto-déploiement. Malgré sa radicalité apparente, cette perspective rejoint la thèse de Bernstein : « le but, quel qu'il soit, ne signifie rien pour moi, le mouvement est tout », comme en témoigne cette mise au point en faveur du printemps 2015.

« Néanmoins, la réalité amère qu'affronte la grève présente la porte au-delà de tout intérêt : il en va maintenant de la poursuite du monde. Peu importe qui, quoi et comment, il faut s'opposer corps et âme, maintenant comme demain, à la catastrophe de l'austérité extractive. C'est pourquoi nous nous réjouissons de ne pas connaître l'identité des membres du Comité Printemps 2015. Et pourquoi nous appelons à la multiplication de tels comités : Comité des louves affamées, des grévistes acharnés, de comités centraux et périphériques, collectifs de débrayage, de grévage et peu importe. Et que l'on s'entre-destitue à notre gré. Que personne ne représente plus quiconque. Le problème n'est pas là : peu importe qui l'on est et d'où l'on vient, ce qui importe est bien de faire échec à la répression du mouvement, de contrer les injonctions et de lever les sanctions aux expulsé-es de l'UQAM. Le mouvement est là et il faut le poursuivre : il en va maintenant de la capacité même des mouvements de grève d’avoir lieu. »[1]

Cette évacuation de la question stratégique au profit d’une grève printanière érigée comme une fin en soi alimente d’ailleurs une opposition où les meutes enragées et les centrales bureaucratisées deviennent les deux seules voies possibles. C’est pourquoi la lecture des récits du Collectif de débrayage joyeusement intitulés « On s’en contre-câlisse » m’inspirèrent la publication du commentaire suivant : « La rhétorique du Comité invisible semble gouverner la logique du Printemps 2015, témoignant d'une crise de leadership du syndicalisme qui se manifeste par deux tendances opposées : une sur-radicalisation d’une frange qui conspue la médiation nécessaire des luttes, puis sous une sous-politisation des grandes organisations qui restent prisonnières de la mythique concertation. La question du rapport de force, du cadrage des enjeux, des alliances et de la stratégie est complètement évacuée au profit d'une logique étroite des tactiques, l'alternative entre l'action directe et la négociation de pacotille épuisant le champ des possibles. À quand un syndicalisme de combat large, ouvert et populaire, conciliant les deux impératifs du radicalisme démocratique et de l'efficacité politique? »

Évidemment, il est nécessaire de commencer le mouvement quelque part, et c’est le grand mérite des Comités Printemps 2015 d’avoir initié quelque chose en prenant le leadership de la lutte étudiante il y a quelques mois ; encore faut-il ouvrir un chemin pour bâtir un mouvement plus large, qui pourra éventuellement devenir populaire. Or, le fait de tout miser sur la logique affinitaire dans un contexte non-révolutionnaire d’éparpillement organisationnel, de faible conscience politique de la majorité sociale et d’un régime autoritaire n’est pas propice à créer un véritable rapport de force. La dispersion des forces et des revendications, la confusion et le manque de coordination n’aidant pas la mobilisation, il faudra éventuellement se demander si le « coït interrompu » du printemps 2015 a fait avancer ou plutôt reculer mouvement étudiant. S’il est encore trop tôt pour le dire, il faut souligner que plusieurs associations étudiantes votaient contre la grève du 1er mai au moment même où plusieurs syndicats de professeurs votaient des grèves illégales d’une journée. S’il est parfois bon que les structures soient débordées par leur gauche, il faut encore que ce débordement soit massif et permette une radicalisation effective des luttes, et non le renforcement de la répression qui dissuadera les prochaines tentatives de mobilisation. Il ne s’agit pas ici « de dénoncer la violence policière qu’après avoir condamné les « débordements » de la partie étudiante », à la manière des « chroniqueuses qui ont « le coeur à la bonne place » (Francine Pelletier, Josée Boileau, Rima Elkouri) », mais de réfléchir à ce que nous devons faire et comment nous organiser pour assurer la suite du monde.

Si toute critique constructive peut être taxée a priori de moralisme culpabilisateur par ceux et celles qui croient détenir la Vérité, préférant accuser leur adversaire d’être un « québecsolidarien », adepte de la « gauche Apple », social-démocrate ou « spécialiste de la critique du capitalisme sur Excel », il peut s’avérer plus utile d’approfondir le réel désaccord philosophique sur lequel repose cette querelle. « En l’occurrence, le « malaise » qu’inspirent les élucubrations de Johnny chez de nombreux camarades indique les coordonnées d’une opposition autrement plus cruciale, qui déchire les apologues du processus constituant et les partisan(e)s de la puissance destituante. »

Critique de la puissance destituante

De son côté, la stratégie de la « puissance destituante » n’est pas difficile à saisir, car elle se résume au blocage systématique de toute « prolifération infrastructurelle du pouvoir ». Il suffit de lire L’insurrection qui vient, À nos amis, La société du spectacle, quelques conseillistes et une bonne dose de littérature anarchiste pour se gonfler les poumons à bloc, aller dans la rue, affronter les flics, occuper, saboter et destituer tout ce qui cherche à représenter quoique ce soit. Il s’agit d’opposer un « front commun du multiple », bref de brandir l’auto-organisation de la Multitude face à l’Empire devenu omniprésent, pour mobiliser ceux et celles qui voient l’insurrection comme une brèche, accélérer la fin d’une civilisation, porter des coups, chercher des complices, déserter et construire une force révolutionnaire invisible. Cette vision rappelle la perspective de Blanqui qui cherchait à donner un « coup de main » au peuple pour l’amener vers la révolution par la force des armes. Or, l’erreur consiste à identifier la révolution avec l’insurrection, et à identifier l’insurrection avec la barricade, le blocage. La critique de Daniel Bensaïd demeure à ce titre toujours aussi pertinente :

« S’il s’avère que « ceux qui réclament une autre société feraient mieux de commencer par voir qu’il n’y en a plus », la stratégie doit se dissoudre dans la tactique, les fins dans les moyens, le but dans le mouvement. La question cruciale n’est plus « Que faire ? », mais « Comment faire ? ». C’est « la question des moyens, pas celle des buts, des objectifs, de ce qu’il y a à faire stratégiquement dans l’absolu. Celle de ce qu’on peut faire tactiquement, en situation ». […] Ce primat du « comment » détaché du but, cette tactique sans stratégie, se traduisent logiquement par un fétichisme de la forme (le blocage, le sabotage) indifférente aux effets et aux conséquences. C’est la politique de la forme pour la forme, écho tardif à la mélancolie romantique de l’art pour l’art. Alain Brossat appelle lui aussi à « sortir des logiques purement défensives » en « suscitant toutes sortes de blocages et d’effets d’entrave », à mettre l’accent « sur les conduites davantage que sur les projets ». Cette politique sans projet ni programme, simule l’offensive, mais s’en tient à une forme sans contenu. L’inflation symbolique des controverses sur l’opposition tactique, dans le mouvement étudiant, entre bloqueurs et non-bloqueurs est l’un parmi d’autres, des signes d’impuissance stratégique et de manque de fond. Ce fétichisme de la forme n’est qu’un autre nom pour l’esthétisation de la politique. »[2]

Cette esthétisation de la politique surgit surtout dans les cercles militants où s’opère une radicalisation subjective par la force centripète de « l’entre-soi » très présente dans les groupes affinitaires. Un collègue anarchiste a récemment publié une remarque symptomatique de ce phénomène social, où un antagonisme se creuse non pas entre la gauche au sens large et les élites adeptes de l’austérité extractive, mais entre les vrais révolutionnaires et la « gauche modérée ». « Ton pire ennemi n'est pas celui qui est à l'opposé de tes valeurs, de tes actions ou de tes rêves, mais celui qui veut les modérer. J'ai plus de respect pour mes ennemis que pour mes faux amis. » Faisant preuve d’une bonne dose d’auto-critique, les auteurs du Comité invisible souligne ainsi les dérives de cette logique sectaire :

« Quiconque se met à fréquenter les milieux radicaux s’étonne d’abord du hiatus qui règne entre leurs discours et leurs pratiques, entre leurs ambitions et leur isolement. Ils semblent comme voués à une sorte d’auto-sabordage permanent. On ne tarde pas à comprendre qu’ils ne sont pas occupés à construire une réelle force révolutionnaire, mais à entretenir une course à la radicalité qui se suffit à elle-même – et qui se livre indifféremment sur le terrain de l’action directe, du féminisme ou de l’écologie. La petite terreur qui y règne et qui rend tout le monde si raide n’est pas celle du parti bolchévique. C’est plutôt celle de la mode, cette terreur que nul n’exerce en personne mais qui s’applique à tous. On craint, dans ces milieux, de ne plus être radical, comme on redoute ailleurs de ne plus être tendance, cool ou branché. Il suffit de peu pour souiller une réputation. On évite d’aller à la racine des choses au profit d’une consommation superficielle de théories, de manifs et de relations. La compétition féroce entre groupes comme en leur propre sein détermine leur implosion périodique. Il y a toujours de la chair fraîche, jeune et abusée pour compenser le départ des épuisés, des abîmés, des vidés. »

À cette consommation esthétique de la radicalité politique qui cherche à devenir mode de vie par la constitution d’une éthique intransigeante, s’ajoute une conception évènementielle et spectaculaire de la transformation sociale. Pablo Iglesias, qui on l’aura deviné endosse plutôt la stratégie du « processus constituant », oppose deux visions de la révolution. « Il y aurait d’un côté ceux qui s’extasient devant « le moment destituant » comme « moment cinématographique de la révolution » : l’assaut du Palais d’Hiver en 1917 ou l’étudiant de mai 68 affrontant les CRS. Ces photographies enthousiasmantes de la fiction révolutionnaire, qui « illusionnent les poètes et servent de couvertures aux livres d’histoire », seraient l’apanage de « ceux qui ont une myopie politique : ils restent avec les photos ». Or, pour le professeur de sciences politiques, le processus révolutionnaire ne peut se photographier puisqu’il a une temporalité qui n’est pas celui des changements politiques. Il est d’abord et avant tout la dislocation des consensus passés, et se déroule « dans le magma social, dans les sous-sols de l’Histoire. »[3]

L’hypothèse du processus constituant

En fait, la perspective de la « puissance destituante » cherche à mener une « guerre de mouvement » en faisant l’économie d’une « guerre de position », c’est-à-dire d’une lutte idéologique visant à forger une volonté collective de transformation sociale par une réforme intellectuelle et morale du sens commun. L’idée sous-jacente du pouvoir constituant ne se résume pas à la détermination des modalités d’une éventuelle Assemblée constituante (bien que celle-ci puisse représenter un moment particulier d’un processus historique plus large), mais à l’élaboration d’un discours contre-hégémonique capable de souder les groupes subalternes en une puissance politique visant à transformer les institutions. Il ne s’agit pas d’opérer une « captation institutionnelle des dites infrastructures par le Peuple en vue d'une gestion plus solidaire et plus propre du même désastre », mais d’élaborer démocratiquement de nouvelles institutions appropriées là où les gens vivent.

Cette conception de la révolution comme processus historique rompt avec la vision de l’insurrection comme « événement rédempteur », sans pour autant s’enfermer dans la plate logique du « bon gouvernement social-démocrate ». Comme le rappelle Marx, le peuple ou la classe ouvrière « ne peut pas se contenter de prendre tel quel l’appareil d’État et de le faire fonctionner pour son propre compte », surtout dans le cas des institutions parlementaires désuètes héritées du régime britannique. C’est pourquoi il est utile, même d’un point de vue libertaire, de lutter à la fois contre le « Parlement impérial » de l’État canadien et l’« Assemblée coloniale » du Québec, en misant sur la brèche historique de la question nationale pour ouvrir un processus constituant qui pourrait fonder une communauté politique allant au-delà de la forme institutionnelle de l’État-nation. Nous pouvons avoir un mépris absolu pour les deux formes gouvernementales les plus répandues – la monarchie et la République oligarchique ou bourgeoise – tout en préconisant une troisième voie analogue à la Commune, dont le drapeau était celui de la « République universelle », ou une confédération de municipalités libres, comme le préconise Murray Bookchin et le parti anticapitaliste, indépendantiste et municipaliste catalan des Candidatura d’Unitat Popular.

Or, miser sur la voie du processus constituant suppose d’aller au-delà de la Multitude et de commencer à réfléchir aux conditions d’émergence de quelque chose comme un Peuple. Et c’est là qu’il y a un désaccord plus fondamental, non seulement au niveau de la tactique politique mais de l’ontologie sociale, la posture de la puissance destituante étant de dénoncer toute forme de représentation qui confèrerait une unité surplombante à l’assemblage des parties. « Il est plutôt question d’une tendance à glorifier la nation comme entité « historico-spirituelle » que laisse deviner, outre l’insistance un peu terrifiante sur l’UNITÉ, le recours au pathos métaphysique de la Nature et de l’Esprit pour caractériser la grandeur de « l’âme du Peuple ». A-t-on bien lu ? La social-democratie inclusive en est-elle vraiment à faire l’apologie du Volkgeist, F.W.J. Schelling et Fernand Dumont à l’appui ? Il y a une sorte de tare indécrottable qui semble accabler la gauche québécoise : la croyance en une totalité sociale à préserver, le mythe d’une Société réconciliée enfin unifiée et sans fractures. Tout, jusqu’aux révolutions, devrait être tranquille. Cette Société, objet-fétiche de tous les sociologues qui sortent ponctuellement de leur terrier pour en déplorer la décomposition, c’est précisément elle l’objet du gouvernement et c’est bien aussi ça le noeud de la guerre. »

Or, il ne s’agit pas ici de préserver une totalité sociale déjà donnée, mais de construire une « unité populaire » à partir de forces sociales actuellement divisées ou soudées aux classes dominantes. On passe ici du « bloc » de Sorel qui misait sur le mythe de la « grève générale » au « bloc historique » de Gramsci qui visait à unifier l’Italie de son époque par une alliance entre le prolétariat industriel du Nord et la paysannerie du Mezzogiorno. Il n’est donc pas question du « mythe d’une Société réconciliée enfin unifiée et sans fractures », mais de contrer l’hégémonie des valeurs conservatrices et néolibérales par la formation d’une nouvelle culture émancipatrice permettant d’unir les groupes subalternes, classes moyennes et populaires contre les élites économiques et politiques. Comme le souligne Gramsci, « créer une nouvelle culture ne signifie pas seulement faire individuellement des découvertes « originales », cela signifie aussi et surtout diffuser critiquement des vérités déjà découvertes, les « socialiser » pour ainsi dire et faire par conséquent qu'elles deviennent des bases d'actions vitales, éléments de coordination et d'ordre intellectuel et moral. Qu’une masse d'hommes soit amenée à penser d'une manière cohérente et unitaire la réalité présente, est un fait « philosophique » bien plus important et original que la découverte faite par un « génie » philosophique d'une nouvelle vérité qui reste le patrimoine de petits groupes intellectuels. »[4]

Cette conception « émergentiste » de l’unité populaire découle de l’idée que le peuple n’existe pas encore, et que c’est pour cette raison qu’il faut le créer sur de nouvelles bases. Cette réflexion prend à rebours l’analyse d’Antonio Negri et Michael Hardt dans Empire, lesquels déconstruisent la souveraineté impériale en critiquant la forme de l’État, la Nation puis le Peuple pour finalement aboutir au concept de Multitude comme ensemble hétérogène de singularités. En effet, chaque palier supérieur constitue une abstraction ou une représentation du niveau inférieur, l’État étant plus abstrait que la nation, la nation formant la trame historique et imaginaire d’un peuple, ce dernier étant lui-même une unité symbolique recouvrant la réalité complexe de la multitude. Si nous suivons la logique de la puissance destituante jusqu’au bout, il est normal de récuser a priori toute forme d’unité supérieure au degré zéro de la multitude et des groupes d’amis coopérant librement via les réseaux. Malheureusement, l’État reste toujours au service des classes dominantes, la nation conserve une forme homogène et exclusive, et le peuple demeure une fiction mobilisée par les chroniqueurs de droite et les radio-poubelles pour contrer les mouvements sociaux. Dans ce contexte, comment promouvoir l’auto-organisation de la multitude au-delà des groupes affinitaires alors que l’imaginaire collectif reste colonisé par le discours dominant ?

C’est ici qu’entre en jeu le rôle de la représentation, qui ne doit pas ici être interprétée comme la représentation étatique d’un parti d’avant-garde, mais comme la formation de représentations collectives, d’une nouvelle culture commune. Fernand Dumont ne dit pas autre chose lorsqu’il affirme dans Raisons communes la chose suivante : « c’est pourquoi il importe, comme j’y insistais plus avant, que le projet de la souveraineté du Québec vise à l’édification d’une communauté politique et non d’un État-nation ». Pour ce faire, il faut transformer la multitude en un peuple par la formation d’une volonté collective. Comme le rappelle Hobbes, « le peuple est un certain corps, une certaine personne, à laquelle on peut attribuer une seule volonté, et une action propre ; mais il ne se peut rien dire de semblable de la multitude ». Deleuze souligne la même chose lorsqu’il décrit le rôle du cinéma dans la création d’un peuple qui n’existe pas encore. « Ce constat d’un peuple qui manque n’est pas un renoncement au cinéma politique, mais au contraire la nouvelle base sur laquelle il se fonde, dès lors, dans le Tiers-Monde et les minorités. Il faut que l’art, particulièrement l’art cinématographique, participe à cette tâche : non pas s’adresser à un peuple supposé, déjà là, mais contribuer à l’invention d’un peuple. »[5]

Et c’est là que les adeptes de la puissance destituante rétorquent par l’objection suivante : « Il faut donc bien s’entendre sur ce que Johnny conçoit comme le « Peuple » qu’il incante à tout bout de champ. S’agit-il du « Peuple indivisible et souverain » des Républiques, aisément couronné de présidence, référent mythique des fondations constitutionnelles, où nulle foule n’est en vue à vrai dire. Ou s’agit-il plutôt de la « populace », du « petit peuple » sans culottes, de la plèbe bigarrée, pas présentable et, pour cette raison, pas représentable? À coup sûr, le mythe de l’UNITÉ et le jargon du Volkgeist sont allergiques à la multiplicité indomptable du second, et tiennent à la pure intelligibilité vide du premier. Seule cette question pourra débusquer, derrière la facticité clinquante de l'antagonisme qui oppose les « radicaux » aux « citoyens », une ligne de partage que semblent ignorer tous les Johnny de ce monde. »

La réponse la plus simple est celle du devenir hégémonique de la « plèbe » qui vise à représenter l’ensemble du « peuple québécois ». La perspective du processus constituant emploie la stratégie du « populisme de gauche » où l’unification symbolique représente le socle de l’unité populaire. Celle-ci se forme au sein du discours par le biais de la rhétorique, c’est-à-dire par l’utilisation de procédés comme la synecdoque qui permet la représentation du tout par la partie. Ernesto Laclau insiste particulièrement sur cette figure de style, car elle renvoie directement à la relation d’hégémonie, où un groupe social particulier cherche à représenter la totalité sociale. Le peuple n’est pas une entité homogène déjà constituée, mais un horizon, une entité précaire qui vient combler, par subjectivation politique, le lieu vide d’une totalité qui ne peut jamais être refermée sur elle-même, le conflit étant un élément irréductible de toute communauté politique. Cette analyse linguistique apparemment abstraite permet de distinguer deux façons de conceptualiser le peuple. La première perspective consiste à identifier le peuple avec l’ensemble des membres d’une communauté, tous les membres de la population du Québec par exemple.

« Dans le cas du populisme, c’est le contraire qui arrive : une frontière d’exclusion divise la société en deux camps. Le peuple, dans ce cas, est moins que la totalité des membres d’une communauté : c’est un élément partiel qui aspire néanmoins à être conçu comme la seule totalité légitime. La terminologie traditionnelle – qui a été traduite dans le langage commun – éclaire cette différence : le peuple peut être conçu soit comme populus – ensemble de tous les citoyens – soit comme plebs – ensemble des plus démunis. Mais même cette distinction ne rend pas exactement compte de ce que je cherche à exprimer. Car cette distinction pourrait facilement être vue comme une distinction juridiquement reconnue, auquel cas elle ne serait qu’une différenciation au sein d’un espace homogène qui donne une légitimité universelle à tous les éléments qui le composent – autrement dit, la relation entre les deux termes ne serait pas une relation d’antagonisme. Pour concevoir le peuple du populisme, il est nécessaire d’ajouter quelque chose : nous avons besoin d’une plebs qui prétende être le seul populus légitime, c’est-à-dire d’une partie qui veuille jouer le rôle de la totalité de la communauté. (« Tout le pouvoir aux soviets » - ou l’équivalent d’un tel mot d’ordre dans d’autres discours – serait une affirmation strictement populiste.) »[6]

Conclusion

Le débat pourrait se poursuivre longtemps, mais l’analyse précédente cherchait à offrir quelques matériaux pour construire une gauche qui s’enfonce trop souvent dans les lieux communs de l’anarchisme mainstream ou des mièvreries sociale-démocrates. Ce texte ne se voulait pas une réfutation définitive de la perspective de la puissance destituante, laquelle reste une position cohérente et légitime, mais désirait en présenter certaines limites quant à la construction d’une force révolutionnaire efficiente. Plus fondamentalement, il était question d’exposer un différend entre deux visions du monde : la première récuse toute unité ou représentation au profit d’une auto-organisation horizontale des subjectivités en réseaux, tandis que la seconde considère que l’émancipation sociale nécessite une transformation les institutions et la création d’une nouvelle communauté politique démocratique. La première répugne l’idée de peuple au profit de la glorieuse Multitude, tandis que la seconde vise la formation d’une unité populaire en renversant la conception classique de la question nationale et en réhabilitant la lutte des classes sous une nouvelle forme. La puissance destituante repose sur une guerre de mouvement initiée par les groupes affinitaires qui cherchent à contaminer le corps social par le mythe de la grève générale, tandis que la seconde stratégie mise d’abord sur une guerre de position par l’élaboration d’un bloc historique en labourant le terreau révolutionnaire par le travail du processus constituant.

[4] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, Cahier 11, §12 Note 4
[5] Gilles Deleuze, L’Image-Temps, Editions de Minuit, 1985
[6] Ernesto Laclau, La raison populiste, Seuil, Paris, 2008, p.101

lundi 20 avril 2015

Au-delà du Printemps 2015


Critique de la mythologie lupine

Visiblement, le Printemps 2015 aura été une grève menée sous l’égide de la mythologie du Loup. Ce symbole, qui n’a rien d’anodin, représente à la fois le modèle organisationnel et l’idéologie sous-jacente du mouvement. Dans la culture européenne, la figure du loup est liée à la fois à la fécondité, à la protection, à la destruction, à la punition, au soleil et aux divinités héroïques ; dans l’imaginaire autochtone, cet animal-totem symbolise la loyauté et la fidélité à la meute, qui représente ici l’unité de base de mobilisation en groupes affinitaires. La protection des intérêts de la bande s’accompagne d’affects comme la férocité, la fougue et l’impétuosité qui se manifestent dans le vocabulaire et des images qui appellent la défiance, la contestation, voire l’insurrection ou l’é-meute : « montrer les crocs », « hurlons contre l’austérité », « l’austérité ne coupera pas notre révolte », « osons le printemps 2015 ».

« Comme les loups et les louves, nous agissons collectivement et nous nous regroupons pour assurer notre survie et défendre nos intérêts communs. L’idée de collectivité est intimement liée à la survie face à l’adversité et au bien-être de la « meute », voire de la société. La préservation de nos habitats, de nos acquis sociaux et de notre avenir passe par la solidarité. […] Si le gouvernement garde le cap, il aura devant lui un mouvement fort et uni. Nous laisserons monter la grogne populaire et lancerons une GRÈVE SAUVAGE. Résistons au saccage social par la grève générale! Perturbons cet ordre économique défaillant qui fait passer la population en dernier. Grève inclusive, grève par tous les moyens : que les écoles ferment, que les bureaux ferment, que les villes interrompent toutes leurs activités jusqu’à ce que tous et toutes reçoivent ce qui est collectivement dû. Que le gouvernement cesse de privatiser, de saboter le bien commun, de détruire l’environnement et d’avantager les riches! Faute de quoi, nous mordrons. » [1]

Ce recours à l’imaginaire fait écho à la philosophie du syndicaliste révolutionnaire français George Sorel qui, au-delà de son rejet de l’État, de sa promotion de l’action directe, de l’autonomie de la classe ouvrière et de la violence comme force régénératrice, insiste sur le rôle central et mobilisateur du mythe. « La philosophie de Sorel – influencée par Nietzsche et aussi, en particulier, par Bergson – est en fait une philosophie de l’action et de la volonté, dans laquelle le futur est imprévisible et dépend de la volonté. De plus, le niveau auquel les forces en lutte trouvent leur unité est celui d’un ensemble d’images ou de « figures de langage » qui annoncent la théorie du mythe. » [2] Désillusionné par la démocratie parlementaire qui devient la principale coupable de la dispersion des luttes sociales, Sorel cherche à reconstituer l’unité de la classe ouvrière en rejetant la lutte politique et en affirmant le mythe de la grève générale.

« Nous savons que la grève générale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le socialisme s’enferme tout entier, c’est-à-dire une organisation d’images capables d’évoquer instinctivement tous les sentiments qui correspondent aux diverses manifestations de la guerre engagée par le socialisme contre la société moderne. Les grèves ont engendré dans le prolétariat les sentiments les plus nobles, les plus profonds et les plus moteurs qu’il possède ; la grève générale les groupe tous dans un tableau d’ensemble, et, par leur rapprochement, donne à chacun d’eux son maximum d’intensité ; faisant appel à des souvenirs très cuisants de conflits particuliers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la composition présentée à la conscience. Nous obtenons ainsi cette intuition du socialisme que le langage ne pouvait pas donner d’une manière parfaitement claire – et nous l’obtenons dans un ensemble perçu instantanément. » [3]

Or, « les souvenirs très cuisants de conflits particuliers » issus de la dernière grève étudiante de 2012 ne peuvent être perçus instantanément avec « un maximum d’intensité » par l’ensemble de la population, mais seulement par les franges militantes qui ont combattu au front, dans la rue, les piquets de grève et les perturbations du congrès du Parti libéral, bref dans le feu de l’action. Le mythe de la « grève sociale » peut dès lors rejoindre instinctivement une partie du mouvement étudiant, la plus consciente et la plus mobilisée, mais non pas l’ensemble des « ami-es, collègues, voisin-es, travailleur-ses, ouvrier-es, syndiqué-es, étudiant-es, retraité-es, chômeur-ses, assisté-es sociaux, sans-emploi, gens de la rue, sans-abris, marginaux, Autochtones, immigrant-es, sans-papiers, familles ou mères monoparentales ». S’opère dès lors un décalage entre l’expérience vécue par les « meutes enragées » et le reste des étudiant-es non-mobilisés, sans parler des centrales syndicales, du mouvement communautaire et des gens ordinaires qui n’ont d’expérience concrète d’affrontement avec policiers que les images qu’ils ont vu à la télé.

Outre le mythe sorélien de la grève sociale, les pratiques organisationnelles du Printemps 2015 s’inspirent directement de courants comme l’anarchisme insurrectionnaliste et le mouvement autonome, qui luttent l’autonomie du prolétariat par rapport au capitalisme et à l’État, mais aussi par rapport aux partis et aux syndicats. Ces tendances s’appuient sur une critique des organisations révolutionnaires formelles, même anarchistes comme les fédérations anarchistes, les syndicats ou les confédérations (comme l’ASSÉ). La mise en place de petites structures informelles, fondées sur la mise en commun des affinités individuelles, vise à éviter les écarts de conduite propres à n'importe quelle organisation de trop grande taille. Comme ces groupes affinitaires ont pour but d'accomplir des actes de résistance, les meutes ou « comités Printemps 2015 » rejettent le principe de représentation au nom d’une action sans médiation.

« Ce qui relie ces comités, c’est d’abord et avant tout la croyance dans le fait que le printemps 2015 sera un moment crucial pour lutter contre l’austérité et les hydrocarbures. La seconde chose qui relie ces comités, c’est le fait que les gens s’y présentent en tant qu’individus, non pas en tant que représentant-e-s d’autres organisations. Finalement, ces comités se veulent intersectoriels, reliant les salarié-e-s de tous les milieux, les étudiant-e-s et les sans-emplois. La structure interne est horizontale, sans chefs, sans représentant-es. La seule légitimité de ces comités est celle qu’ils se donnent à eux-mêmes par leur action. Le pouvoir décisionnel des comités est limité à ce qu’ils font, ils n’ont pas d’autorité sur un autre groupe ou comité, ou sur des gens.  La réalité des comités est hétérogène, ils s’organisent comme ils le désirent. Tous et toutes sont invité-e-s à s’organiser collectivement et à prendre des initiatives contre l’austérité et les hydrocarbures sous la bannière de printemps 2015. » [4]

On pourrait facilement remarquer que ce modèle organisationnel est utile pour mener des actions sur le terrain, faire des coups d’éclat, protéger nos camarades contre les arrestations, riposter efficacement aux attaques de la police, organiser des occupations, etc., mais que ces groupes affinitaires demeurent somme toute non-représentatifs, non-transparents, non-élus et donc non redevables envers qui que ce soit. Néanmoins, cette objection ignore le fait que l’objectif des comités informels est justement de ne pas fonctionner comme des structures officielles, comme le souligne à juste titre un membre anonyme de l’Institut de louvetisme printanier :

« Ce type d'organisation non-représentatif, s'il nous semble saugrenu au Québec, n'est pas né d'hier. La Révolution française a été initiée et mise en mouvement par une multiplicité de clubs, dont la rivalité interne et externe contribuait au foisonnement. Il en va de même pour toutes les révolutions européennes du XIXe siècle, menées à travers d'obscures sociétés secrètes comme la Charbonnerie de Blanqui, la Société des Droits de l'Homme de Büchner, etc. En 1968 encore, le Mouvement du 22 mars ne représentait pas qui que ce soit. Cela ne l'empêchait pas de coexister avec des groupes représentatifs, nommément les syndicats, pour des objectifs communs. […] Et à l’éternelle objection que le fonctionnement affinitaire non-représentatif mènerait nécessairement à « la tyrannie de l’informel », il faut répliquer que chaque mode de fonctionnement vient avec sa tyrannie. La « tyrannie du formalisme démocratique » n’est pas plus enviable. L’important est que chacun de ces modes d’organisation est associé à une stratégie de contre-pouvoir. On conteste un pouvoir bureaucrate par les alliances et le vote, on conteste une tendance politique par le discours et les influences. » [5]

Si les « meutes » du Printemps 2015 contestèrent le « pouvoir bureaucrate » de l’ancien exécutif de l’ASSÉ par les alliances et le vote d’une « destitution symbolique », il s’avère nécessaire de contester, par le discours et l’influence, l’idéologie insurrectionnaliste qui mine l’unité et la légitimité du mouvement étudiant, en plus de mener à une impasse stratégique. Tout d’abord, bien que les groupes affinitaires et les structures démocratiques ne soient pas des modèles mutuellement exclusifs et qu’ils puissent coexister de manière intéressante dans certains contextes, il faut préserver une tension dynamique entre la spontanéité et l’organisation afin que la lutte puisse s’étendre à des couches plus vastes de la population. Sans une coordination conflictuelle du pôle représentatif et de l’auto-organisation à la base, du travail médiatique-discursif et de la mobilisation de masse dans les cégeps et les universités, le mouvement étudiant est condamné à une division destructrice.

De plus, l’auto-organisation des groupes affinitaires semble être un élément nécessaire, mais non suffisant, pour mener une lutte efficace, d’autant plus que leur modèle non-représentatif sert davantage à orchestrer des actions particulières qu’à donner une direction générale au mouvement. En prenant l’analogie du feu de camp, les structures syndicales représentent les bûches et le bois d’allumage, alors la spontanéité militante correspond au sapinage, au papier journal ou à l’essence qu’on jette sur le feu pour l’alimenter. Sans structure qui permet au feu de durer, les flammes peuvent être vives mais éphémères, faute de matière à brûler. Souffler sur les braises de 2012 ne suffit pas non plus ; il faut de nouveaux morceaux, bien agencés par une dose de savoir-faire, la grève générale n’étant pas autre chose qu’une stratégie d’incendie social.

À titre d’exemple, l’ASSÉ témoigna d’un leadership intellectuel et moral lors de la grève générale de 2012, son succès étant basé sur un patient travail de mobilisation dans les régions, des revendications claires appuyées sur un argumentaire étoffé, une coalition large réunissant de nombreuses associations (CLASSE), des porte-paroles efficaces, une certaine « bonne entente » tactique avec les fédérations étudiantes qui donnaient l’impression d’une unité du mouvement, un discours radical mais accessible à l’entendement commun, puis des pratiques démocratiques exemplaires ; le mouvement étudiant était irréprochable dans son ensemble et réussit à contester l’hégémonie néolibérale diffusée dans les médias de masse en suscitant un certain appui populaire, lequel venait appuyer des actions de masse. La répression politique et policière fut de mise par l’adoption de lois spéciales et de règlements anti-manif, mais le rapport de force était clairement du côté étudiant, du moins sur le plan de la lutte idéologique.

À l’inverse, les comités Printemps 2015 décidèrent consciemment de se mobiliser à l’extérieur des structures de l’ASSÉ, afin de pousser le mouvement étudiant à décréter directement une grève sociale, sans réflexion préalable. La lutte contre l’austérité et les hydrocarbures, nobles objectifs qui se déclinèrent par des revendications vagues et sous-théorisées, ne semblent être qu’un prétexte pour une revanche de 2012. Or, la répression politique et policière développée lors des contestations précédentes a bien préparé le coup avec des outils juridiques et des dispositifs de contrôle sécuritaire afin de ficher les « leaders militants », bâillonner les manifestations et faire avorter le mouvement sans trop d’efforts. À l’heure où la rue devient un terrain d’action largement limité, il n’est pas judicieux de mettre tous nos œufs dans le même panier de la confrontation avec les flics. Sans un discours articulé contre l’austérité, sans rapprochements organiques avec d’autres syndicats et mouvements sociaux, comment serait-il possible de faire déborder immédiatement une grève étudiante en grève sociale ? Qui plus est, Rosa Luxemburg rappelle que la grève sociale ne peut pas être décrétée arbitrairement par les syndicats, car elle survient par un ensemble complexe de facteurs, de conflits, de luttes économiques et politiques qui se croisent à l’intérieur d’un contexte sociohistorique déterminé.

 « Ce n'est donc pas par des spéculations abstraites sur la possibilité ou l'impossibilité, sur l'utilité ou le danger de la grève de masse, c'est par l'étude des facteurs et de la situation sociale qui provoquent la grève de masse dans la phase actuelle de la lutte des classes qu'on résoudra le problème ; ce problème, on ne le comprendra pas et on ne pourra pas le discuter à partir d'une appréciation subjective de la grève générale en considérant ce qui est souhaitable ou non, mais à partir d'un examen objectif des origines de la grève de masse, et en se demandant si elle est historiquement nécessaire. […] En fait que pouvait obtenir de plus la grève générale [ce printemps] ? Il fallait être inconscient pour s'attendre à ce que l'absolutisme fût écrasé d'un coup par une seule grève générale « prolongée » selon le modèle anarchiste. C'est par le [peuple] que l'absolutisme doit être renversé [au Québec]. Mais le [peuple] a besoin pour cela d'un haut degré d'éducation politique, de conscience de classe et d'organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les brochures ou dans les tracts, mais cette éducation, il l'acquerra à l'école politique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révolution en marche. D'ailleurs, l'absolutisme ne peut pas être renversé n'importe quand, à l'aide simplement d'une dose suffisante « d'efforts » et de « persévérance ». La chute de l'absolutisme n'est qu'un signe extérieur de l'évolution intérieure des classes dans la société [québécoise]. » [6]

Si nous replaçons le mouvement étudiant dans le contexte de la société québécoise au printemps 2015, il faut évidemment remarquer que le peuple n’a pas un haut degré d’éducation politique, de conscience sociale et d’organisation. Évidemment, c’est par la lutte qu’il peut développer ses capacités d’action, mais pour cela il faut encore que la grève s’élargisse au-delà de quelques meutes étudiantes. À l’inverse de l’idéologie insurrectionnaliste et néo-blanquiste du Comité invisible, telle que formulée philosophiquement dans les fougueux essais L’insurrection qui vient (2007) et À nos amis (2014), il est temps d’aller au-delà d’affirmations éloquentes mais creuses qui s’attachent à l’immédiateté des sentiments de révolte comme : « s’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai », « ne rien attendre des organisations, se défier de tous les milieux existants », « multiplier les zones d’opacité », « fuir la visibilité, tourner l’anonymat en position offensive », « organiser l’autodéfense », « saboter toute instance de représentation, généraliser la palabre, abolir les assemblées générales », « libérer le territoire de l’occupation policière ». Comme le souligne Charles Gagnon dans son livre À la croisée des siècles. Réflexions sur la gauche québécoise :

« Si la gauche n’accepte pas d’avoir comme principal objectif la satisfaction, la griserie d’avoir brûlé trois autos de police, casser vingt-cinq vitrines et décrocher la mâchoire à quelques opposants, des flics si possible; si la gauche doit plutôt se laisser guider par les intérêts des couches défavorisées, c’est-à-dire mener la lutte sur le terrain de leurs principales revendications dans le but d’obtenir des victoires, le choix à faire me semble assez limpide. Sans exclure a priori aucune forme d’intervention, elle doit d’abord pouvoir miser sur une mobilisation régulière, croissante, durable, qui exerce une véritable pression sur le pouvoir et le pousse dans ses derniers retranchements aussi souvent que possible. Une telle mobilisation n’est envisageable que si cette gauche se regroupe sur des bases larges, avec ouverture d’esprit, à l’abri le plus possible de tout esprit de clan, de secte, de « petite gang de chums » qui ont raison, toujours et contre tout le monde. » [7]

Esquisse d’une nouvelle stratégie

Aller au-delà du Printemps 2015 signifie non seulement dépasser le fétichisme organisationnel des groupes affinitaires, mais remplacer la conception événementielle de la grève générale en envisageant celle-ci comme un moment situé au sein d’un processus historique plus grand. Il ne s’agit pas ici de faire une critique morale de l’idéologie insurrectionnaliste, mais de surmonter les contradictions théoriques et pratiques du mouvement étudiant. Si la grève générale de 2012 fut menée dans une perspective de syndicalisme de combat et de mobilisation de masse mais limitée aux revendications étudiantes, et que le Printemps 2015 fut animée par une logique affinitaire dans une visée de grève sociale, une nouvelle voie stratégique consiste à opter pour un syndicalisme combatif élargi par l’organisation d’une grève de masse du milieu de l’éducation.

En reprenant l’analogie des animaux totems de la mythologie autochtone, il ne s’agit pas de remplacer l’imaginaire du Loup par celui de la Tortue, symbolisant une démarche lente, prudente et diplomatique, mais de s’appuyer sur la figure de l’Ours. Celle-ci représente la puissance brute, l’introspection, la force d’âme et le courage, prêt à mener un long combat après une période d’hibernation. Nul besoin ici de reprendre l’iconographie de l’Ours par des slogans et des images à contenu performatif sans portée stratégique réelle, mais de réfléchir sérieusement aux conditions sociales et aux modalités d’organisation d’une mobilisation populaire effective. Cela signifie de rompre avec l’idée mythique de la grève sociale susceptible de surgir par l’excitation des sentiments révolutionnaires, et de combiner le pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté en revenant à la conception de la politique comme art stratégique.

Pour ce faire, il faut articuler les capacités organisationnelles des associations syndicales (mobilisation des ressources), le contexte de compression budgétaire dans l’ensemble du milieu de l’éducation (structure d’opportunité politique) et une définition de revendications collectives susceptibles de rallier plusieurs types d’acteurs et de susciter un large appui de la population (cadrage des enjeux). En effet, la médiation entre l’organisation, l’opportunité et l’action s’opère à travers les significations et les définitions communes que les acteurs donnent à leur situation. Une mobilisation massive dans un contexte sociohistorique donné doit d’abord répondre clairement à une question toute simple : pourquoi faire la grève ? La réponse : l’intégrité du système d’éducation est directement menacée par l’austérité.

Quelle est la différence avec les revendications de la présente grève ? D’une part, les principales revendications du Printemps 2015 sont d’une portée trop générale : la grève s’inscrit dans une lutte globale contre l’austérité en santé, en éducation et dans les services sociaux (coupures, gel des embauches, hausses de frais, privatisation et marchandisation), contre les projets d’exploitation et de transports des hydrocarbures, contre le profilage et la répression politique et pour la défense des droits syndicaux (lutte contre la réouverture des conventions collectives, l’attaque contre les régimes de retraite et contre les lois spéciales, etc.). Comment décliner des larges demandes comme l’abandon complet des mesures d’austérité du Parti libéral et la cessation des activités d’extraction et de transport d’hydrocarbures sur le territoire québécois, par des revendications concrètes susceptibles de négociation pouvant déboucher sur des gains ? En laissant aux associations locales le soin de formuler leur liste personnelle de demandes ? Par exemple, une proposition de grève du Cégep du Vieux-Montréal « revendiquait entre autres la fin des mesures d'austérité « pour toujours », l'abolition de la loi 3 sur les régimes de retraite et l'abolition du règlement P-6 dans la métropole. » [8]. De son côté, tandis l’Association facultaire des étudiant-es en sciences humaines de l’UQAM exige :

« La fin immédiate des basses manœuvres juridiques de l’administration de l’UQAM (injonction et poursuites contre des étudiant-es militant-es) ; la réadmission à la maîtrise de René Delvaux, expulsé en catimini pour l’écarter du C.A. ; que les 22 arrêté-es du mercredi 8 avril ne soient pas poursuivi-es et ne soient les cibles d’aucune sanction administrative ; la fin du recours aux services du SPVM, et l’interdiction de leur intervention et de leur circulation dans les espaces physiques de l’UQAM ; la rupture du contrat avec l’agence de répression professionnelle Gardium ; le renvoi des fier-es-à-bras embauché-es par l’administration de l’UQAM en tant qu’« agent-es de sécurité » pour semer la peur ; le retrait des caméras de répression installées depuis 2012 ; le réinvestissement immédiat des fonds de sécurité dans l’enseignement, la recherche et les services à la communauté universitaire ; la démission, sans indemnité de départ, du recteur Robert Proulx, du secrétaire général Normand Petitclair, de la directrice des services à la vie étudiante Manon Vaillancourt, de la vice-rectrice et des vice-recteurs Diane Demers, Marc Turgeon et René Côté, de la présidente du C.A. Lise Bissonnette, de même que de Marcus Morin, mercenaire affecté au renforcement de la répression du Service de la prévention et de la sécurité, etc. » [9]

Bien que nous puissions être d’accord avec chaque revendication prise isolément, cette liste d’épicerie marque le passage d’une généralité excessive à un particularisme extrême. La grève sociale espérée s’est transformée en une série de luttes fragmentées pour le droit de manifester. Bien que la lutte contre la répression politique soit absolument essentielle (nous y reviendrons plus loin), il est difficile d’établir un rapport de force suffisant vis-à-vis des autorités administratives et publiques dans un contexte de dispersion des énergies et d’improvisation.  Indépendamment des résultats concrets des féroces luttes actuelles (dont nous devrons faire un sérieux bilan critique une fois la grève du printemps terminée), il faut réfléchir dès maintenant à la poursuite de la mobilisation au-delà du Printemps 2015. Pour ce faire, il faut élaborer un espace de revendications qui trouve un équilibre délicat entre le général et le particulier, afin d’éviter le double piège des demandes abstraites (lutter contre le capitalisme ou le néolibéralisme) et des revendications sectorielles qui limitent le potentiel de généralisation.

Comme il n’est pas possible de miser sur une hausse substantielle des droits de scolarité pour déclencher une grève, la stratégie consiste à bloquer les coupures massives dans le système d’éducation, l’augmentation famélique de 0,2% lors du dernier budget Leitao représentant les pires compressions depuis 20 ans. Comme le budget du Ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche représente 15,8 milliards $, et que l’augmentation des coûts (incluant l’inflation) représente environ 3%, le système d’éducation dans sa globalité doit composer avec une hausse de seulement 31,6M$, alors que l’augmentation des coûts supposerait un investissement d’au moins 474M$, en plus du sous-financement chronique accumulé depuis 20 ans à cause de la loi sur l’équilibre budgétaire adoptée par Lucien Bouchard en 1996. Dans un contexte de faible croissance économique, l’esprit du déficit zéro, érigé en dogme, devient la principale justification de l’austérité.

Ainsi, ce n’est pas seulement les étudiant-es, mais l’ensemble des écoles primaires et secondaires, les commissions scolaires, les cégeps et les universités, les élèves, les professeur-es, les employé-es, les chargé-es de cours, et les administrations d’établissement qui seront directement touchés par ces coupures. Pour réclamer quelque chose d’unificateur, il faut demander un réinvestissement massif dans le système d’éducation par une proposition claire : l’injection immédiate d’un milliard de dollars supplémentaires dans le système d’éducation. L’objection facile, « on n’a pas d’argent », pourra facilement être réfutée par la campagne de la Coalition opposée à la tarification et la privatisation des services publics, 10 milliards$ de solutions. L’alternative à l’austérité se résume à une idée simple, la justice fiscale : 1G$ par l’ajout de 10 paliers d’imposition, 1,2G$ en augmentant l’impôt des entreprises à 15%, 600M$ en rétablissant la taxe sur les institutions financières, 1,3G$ en luttant contre l’évasion fiscale et la corruption et la mauvaise gestion dans l’octroi des contrats gouvernementaux, 1G$ en contrôlant le coût des médicaments et en instaurant un régime public d’assurance médicaments, etc.

Ainsi, la grève de masse n’aurait pas pour but de défendre les intérêts particuliers des étudiant-es, des professeur-es, etc., mais l’intérêt général, l’intégralité du système d’éducation, en prônant des mesures politiques qui pourraient permettre de financer l'ensemble des services publics (santé, garderies, transports, etc.) et de réduire le fardeau fiscal des classes moyennes et populaires. Autrement dit, la lutte passerait de la phase économique-corporative à la phase éthico-politique. 1G$ pourrait susciter l’adhésion des étudiant-es, chargé-es de cours, professeur-es et même des recteurs qui militent depuis longtemps contre le sous-financement du système universitaire. Évidemment, nous ne devons pas nous acharner à convaincre les dirigeant-es des administrations publiques qui sont situés dans une position de classe contradictoire en s’octroyant des salaires faramineux et des indemnités de départ indécentes, mais la revendication d’un réinvestissement massif dans le réseau de l’éducation les mettrait face à leurs contradictions en faisant jouer la dissonance cognitive contre eux dans le cas où ils appuieraient le gouvernement libéral.

Par ailleurs, la revendication principale d’1G$ jumelée aux mesures de justice fiscale (10G$ de solutions) pourrait s’accompagner d’une revendication visant à répondre au problème de la dette : un audit citoyen sur la dette publique. Il s’agit d’un outil pédagogique formidable pour contester l’idéologie austéritaire, en permettant « aux citoyens de se réapproprier la question de la dette publique, et à partir de là les grandes questions de politique économique, comme des enjeux démocratiques. Il s’agit d’engager un examen public approfondi de quelques questions clés. D’où vient la dette publique – celle de l’État, des collectivités locales, des établissements publics ? Quelle est la part du coût du sauvetage des banques ? De la crise économique et financière, des plans de relance ? Des niches et cadeaux fiscaux successifs ? Des taux d’intérêts abusifs ?  De l’évasion et de la fraude fiscales ?  Des dépenses ou interventions militaires nuisibles ? Une partie, et laquelle, peut-elle être considérée comme illégitime, c’est-à-dire contractée au mépris de l’intérêt général et à ce titre faire l’objet d’une annulation ? Qui détient les titres de la dette ? Comment alléger sa charge sans spolier les petits épargnants ? Qui spécule sur elle ? Par quels mécanismes la dette publique est-elle aujourd’hui instrumentalisée pour détruire l’État social ? Quelles leçons tirer des récentes expériences (Argentine, Équateur, Islande…) où la dette publique a été en partie répudiée ? Quelles alternatives mettre en place, au plan local, national et fédéral ? » [10]

À l’instar d’une initiative citoyenne similaire en France, un collectif national pour un audit citoyen de la dette publique pourrait être créé afin de rassembler toutes les organisations et tous les citoyen-nes qui partagent ses objectifs, les partis politiques qui soutiennent sa démarche y participant en tant qu’observateurs, et pouvant, avec son accord, s’associer à ses initiatives. Ce collectif pourrait constituer une base documentaire rassemblant les données et analyses pertinentes pour comprendre et mettre en débat l’origine, l’état actuel et l’instrumentalisation de la dette publique ; stimuler la réflexion sur les alternatives à l’austérité ; exiger des pouvoirs publics qu’ils mettent à la disposition du collectif l’ensemble des informations économiques et financières pertinentes pour l’établissement d’un diagnostic précis de la situation ; publier des documents – écrits et audiovisuels, synthétiques et accessibles à tous, expliquant les enjeux et mécanismes à l’œuvre, y compris par le biais d’un site web autonome ; impulser la création de comités locaux d’audit de la dette publique, organiser des débats publics et des actions citoyennes à l’échelle locale et nationale, etc.

Si les trois premières revendications (1G$ dans le système d’éducation, 10G$ de justice fiscale et audit citoyen de la dette) renvoient à la répartition de la richesse sociale et au financement des services publics en attaquant l’austérité à la source, il reste que le réseau universitaire s’engouffre dans une logique utilitariste de marchandisation, de compétition, de dépenses immobilières et publicitaires croissantes, de construction de campus satellites et de cours à distance afin de maximiser la rentabilité des organisations au détriment de la qualité de l’éducation. Il ne suffit pas de demander plus d’argent, il faut encore assurer une allocation des ressources en fonction des besoins. Cela implique d’abolir le financement par tête de pipe instauré au tournant des années 2000 par le ministre de l’Éducation de l’époque, François Legault, qui remplaça la formule de financement historique en fonction des besoins des institutions avec des ajustements particuliers, par un système de financement basé exclusivement sur le volume et la nature de l’effectif étudiant en équivalence au temps plein (EEETP). « Actuellement, on finance à 100 % selon le nombre d’étudiants, par tête de pipe. Il y en a qui commencent à dire que ça amène des effets pervers, que c’est une course à la clientèle, une surmultiplication de programmes ou de déploiements de délocalisations, et oui, peut-être qu’il faut songer à remettre ça en question », a affirmé le ministre Pierre Duchesne en janvier 2013. [11]

À ce financement injuste et peu efficient, il faut également veiller à la gestion des ressources financières non seulement par une caste de managers privilégiés au sein des conseils d’administration, mais par l’ensemble de la communauté universitaire. Il s’agit d’éviter des situations absurdes où des hauts dirigeants grassement payés (le recteur de l’Université Laval gagne 355 000$ par année) se votent des prolongations de salaire à 90% pendant six ans après la fin de leur mandat, tout en imposant des abolitions de programmes et des compressions dans les Facultés et la bibliothèque (800 000$ dans le budget de la bibliothèque) [12]. L’idée est d’instituer des budgets participatifs dans l’ensemble des institutions d’éducation, du primaire à l’université en passant par les commissions scolaires, afin d’assurer la démocratisation du budget, la transparence et l’efficience dans la gestion des finances publiques, et l’allocation équitable des ressources en fonction des besoins exprimés. Si une ville de 1,5 million d’habitants comme Porto Alegre au Brésil peut faire fonctionner un budget participatif, pourquoi ne pas introduire de tels dispositifs démocratiques dans la gestion des universités afin de permettre aux étudiant-es, employé-es, chargé-es de cours, et professeur-es d’avoir leur mot à dire dans le développement de leur communauté?

À l’heure où les élections dans les commissions scolaires seront abolies, pourquoi ne pas s’inspirer de l'expérience de Poitou-Charentes en France, où « la réorganisation d’ensemble de l'administration régionale chargée des établissements scolaires sous une direction unique issue du « budget participatif des lycées », opérée au printemps 2008, est la preuve que la démocratie participative peut contribuer à la modernisation de l'administration »? [13] Ainsi, il faut dès maintenant contribuer à rendre légitime l’idée d’une co-gestion des établissements scolaires à toutes les échelles, tout comme la « gratuité scolaire » fut lancée dans l’espace public et rendue crédible à force de débats, même si la revendication initiale était d’abord de bloquer la hausse des frais de scolarité.

Il faut saisir la fenêtre d’opportunité de la lutte contre l’austérité pour revendiquer, non pas plus de financement pour des institutions gérées par un modèle technocratique, mais une démocratisation radicale et une meilleure gestion des fonds publics pour assurer la qualité de l’éducation, la transparence, l’équité, etc. Le discours anti-corruption et anti-bureaucratie, généralement monopolisé par la droite qui prône les privatisations, pourrait ainsi être retourné en faveur de l’instauration d’un régime de démocratie participative, lequel pourrait être généralisé dans le réseau de la santé et les autres services publics, les municipalités, etc. Le slogan, surprenant pour un mouvement de gauche, pourrait être : « à bas la bureaucratie, vive la démocratie! »

Enfin, le dernier groupe de revendications doit être la défense du droit de contestation, qui représente le pilier de l’autonomie de la société civile et de la liberté politique. Il est absolument essentiel de défendre les droits fondamentaux (liberté d’expression, d’association, de réunion publique) en revendiquant l’abrogation immédiate des lois anti-manifestations à l’échelle municipale et nationale (règlement P-6 à Montréal, règlement « sur la paix et le bon ordre » à Québec, article 500.1 du code de la sécurité routière, etc.), la fin de la judiciarisation des conflits (retrait des injonctions), la fin du profilage et de la répression politique, etc. Par ailleurs, la question délicate du « droit de grève » du mouvement étudiant doit être remise en avant-plan. Alors que certains réclament l’encadrement légal, d’autres affirment tout bonnement qu’il n’existe pas, l’éducation étant ainsi réduite à un « don » des autorités, un produit, une marchandise. Il s’agit d’abord d’assurer la reconnaissance des droits collectifs et de décriminaliser le mouvement étudiant. Cela n’implique pas nécessairement la légalisation et l’encadrement juridique du droit de grève, mais au moins une réelle reconnaissance du droit d’usage des pratiques étudiantes qui ne doivent plus être bafoué par les impératifs administratifs et l’opinion des dirigeants politiques.

Voilà donc quelques propositions pour assurer la suite des choses au-delà du Printemps 2015. Elles devront être débattues plus largement au sein du mouvement étudiant et du milieu de l’éducation en général, afin que les graines semées ce printemps soient récoltées à l’automne. Si la mobilisation intempestive des « meutes », les multiples grèves à durées variables, les grandes manifestations et l’appel large à la grève sociale ont eu le mérite d’introduire le débat sur l’austérité dans l’espace public et de contester directement l’autorité du gouvernement, il faut faire en sorte que l’ « éventuel retour en classe ne marque pas l'essoufflement de notre mouvement, mais s'inscrive bien plutôt dans une stratégie à part entière, par laquelle notre contestation à grande échelle des politiques d'austérité gagnera en force et en nombre. » [14]

Résumé des revendications d’une éventuelle grève de masse du milieu de l’éducation :

1. Plus d’argent pour tout le monde : 1G$ en éducation, 10G$ de solutions fiscales, audit citoyen de la dette.
2. Des fonds mieux gérés par nous : abolition du financement par tête de pipe, budgets participatifs dans l’ensemble des institutions scolaires.
3. On a le droit de contester : abolition des règlements anti-manifestation, fin de la répression politique, reconnaissance du droit de grève.


[2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, Les solitaires intempestifs, Besançon, 2009, p.99-100
[3] Georges Sorel, Réflexions sur la violence, Le Seuil, Paris, 1990, p.120-121
[6] Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? Grève de masse, parti & syndicats, La Découverte, Paris, 2001, p.66, 75
[7] Charles Gagnon, À la croisée des siècles, La gauche québécoise, Écosociété, Montréal, 2015, p.125
[11] Jessica Nadeau, Universités: Duchesne prêt à revoir le mode de financement, Le Devoir, 18 janvier 2013.
[12] Compressions à l'Université Laval : la bibliothèque et des programmes touchés, Radio-Canada, 5 février 2015.
[13] Yves Sintomer, Anja Röcke et Julien Talpin, « Démocratie participative ou démocratie de proximité ? Le budget participatif des lycées du Poitou-Charentes », L'Homme et la société, no. 172-173, 2009, p.303-320.

samedi 7 mars 2015

La social-démocratie est morte, vive la démocratie!

Analyse de la situation – rapports de force

La question du pouvoir, et plus largement celle du rapport stratégique à l’État, représente une réflexion essentielle et incontournable de tout projet politique visant une transformation sociale. Il ne s’agit pas ici d’une simple question tactique, c’est-à-dire d’une analyse des moyens à utiliser pour réaliser le plus efficacement un objectif particulier (une campagne électorale par exemple), car toute action politique réellement émancipatrice doit viser le renversement du régime ou du système (structure sociale, économique et politique de domination). Cela nécessite donc une stratégie, comprise au double sens de l’organisation des actions à prendre pour atteindre un but général, ainsi que des tactiques et des combats déterminés à mener dans la conduite globale de la guerre et la défense du territoire. La gauche a une idée encore trop vague de son projet de société car elle n’arrive pas à l’inscrire dans un cadre stratégique, lequel doit reposer sur l’analyse critique d’une situation sociohistorique déterminée. Dans son livre À la croisée des siècles, réflexions sur la gauche québécoise, Charles Gagnon ouvre une piste de réflexion inédite qui permet de tracer de nouvelles perspectives d’action.

« Une gauche conséquente ne peut pas se passer d’un examen rigoureux des conditions générales actuelles, des dynamismes qui les animent, des perspectives qui se dessinent. Il n’est pas exclu, dans ce contexte, qu’il faille réviser la notion même de révolution. Il ne suffirait donc pas d’en revoir le concept à la lumière, par exemple, des résultats de la révolution bolchévique ou des guerres de libération nationale. Il faudrait aller chercher plus loin et prendre véritablement en compte les changements majeurs survenus au niveau de l’organisation du travail et des développements scientifiques et technologiques, à ceux liés à la mécanisation et l’informatisation de la production, à l’urbanisation croissante de la planète, au bouleversement des communications. Sans compter les réalités géopolitiques ainsi que la force encore bien réelle des idéologies religieuses traditionnelles et de celle du libéralisme.

Je ne suis pas loin de penser que, dans ces nouvelles conditions, un simple transfert du contrôle de l’économie dans les mains de l’État, en lieu et place des banquiers, ne déboucherait pas nécessairement sur le passage du pouvoir entre les mains du peuple. Bref, qu’il ne déboucherait pas sur une plus grande démocratie ou, plus largement, sur l’élargissement de la liberté des personnes. Non plus que sur une plus grande harmonie sociale. Le pouvoir est une réalité beaucoup plus complexe, me semble-t-il aujourd’hui, que le contenu que lui a attribué la tradition marxiste, sinon Marx lui-même. Nous touchons là une question essentielle, cruciale. Autant les socialistes que les communistes ont toujours prétendu que la clé de voûte de l’instaurant du socialisme résidait dans la prise du pouvoir d’État, par la voie démocratique pour les socialistes, par l’insurrection, si nécessaire, pour les léninistes. Cette prétention n’a pas résisté à l’épreuve des faits. Depuis le début du siècle, maints pays ont vécu sous des régimes communistes ou socio-démocratiques et nulle part cette situation n’a véritablement ouvert la voie à une plus grande démocratie, c’est-à-dire à une appropriation à tout le moins progressive d’un plus grand pouvoir par les couches populaires. » [1]

Critique du modèle québécois

Le Québec ne fait pas exception à la règle. Avant de revenir plus précisément sur la question stratégique, regardons d’abord en quoi la conquête de l’État par une minorité éclairée ne mène pas nécessairement à l’émancipation populaire. Il y a certes eu la Révolution tranquille qui permit une plus grande justice sociale, notamment par la construction d’institutions publiques et de programmes sociaux permettant une plus grande redistribution de la richesse et l’augmentation significative du bien-être matériel de la majorité, mais celle-ci ne redonna pas pour autant le pouvoir aux gens ; malgré le noble objectif de ce grand projet collectif, nous ne sommes toujours pas « maîtres chez nous ». Il en va ainsi parce que ce processus historique fut essentiellement une démarche étatiste initiée par une poignée d’experts, de politiciens, de hauts fonctionnaires et d’hommes d’affaires, phénomène que le sociologue Jean-Jacques Simard a décrit comme La longue marche des technocrates. Une relecture critique de la Révolution tranquille et de la modernisation de la société québécoise montre ainsi que le revers de l’État-providence correspond à la consolidation d’un capitalisme organisé (Habermas), une société programmée (Touraine) ou une technobureaucratie de consommation dirigée (Lefebvre).

« Partout en Occident, la grande crise a exacerbé les critiques adressées au capitalisme sauvage : il faut domestiquer le capital, réduire les misères les plus criantes, éviter les mortelles incartades où les millionnaires découragés sont seuls à avoir le choix du suicide. Aussi bien dans le fascisme que dans le New Deal de Roosevelt, transparaît la volonté d’une ingénierie socio-économique confiée à l’État. Par ce biais, la Raison Technique de Keynes prend le pas sur la Main Invisible d’Adam Smith. […] La production massive appelle la consommation massive et celle-ci exige l’uniformisation des besoins. En retour, cette uniformisation s’appuie sur un standard minimal, un « panier de base » de la consommation que les politiques gouvernementales assurent à tous par une certaine redistribution des revenus. […] Sous un régime de production massive les déterminants de la croissance de la productivité dépassent les cadres restreints de l’entreprise : recherche scientifique, programmation du changement, formation professionnelle et éducation, diffusion des attitudes favorables à la croissance sont de plus en plus étroitement liés à ce qu’on pouvait appeler autrefois les forces de production.

Ainsi s’impose la nécessité d’une intégration de toutes sortes de travaux et de fonction sociales abandonnées hier à l’Église ou aux collectivités locales. La productivité d’ensemble du système social en tant qu’appareil économique prend alors le pas sur les valeurs d’accumulation et d’enrichissement privé qui dominaient la première phase du capitalisme. Deux conclusions s’imposent : 1. l’organisation, la rationalisation de tous les domaines du travail qu’une société exerce sur elle-même et son monde devient nécessaire ; donc, 2. l’État et l’Entreprise doivent œuvrer dans le même sens, se compléter mutuellement. Pour transformer la Société en appareil technique, l’Entreprise (ou cela paye), l’État (où cela ne paye pas à court terme), concourent à une bureaucratisation généralisée de la vie en commun. Et comme l’implacable unité d’intention du productivisme évacue à l’avance les débats sur les grands objectifs que devraient poursuivre la communauté nationale, il ne reste qu’à discuter des moyens et des fins secondaires. Là-dessus, ceux qui œuvrent au sommet des appareils de production/information détiennent le langage technique, donc un avantage qui déprécie le non-initié.

Nichant dans les systèmes et vivant des systèmes, les experts et les managers ont tout à gagner – c’est même leur seule fonction effective – d’une extension des organisations centralisées qui convertissent en travail capitalisable toute participation aux affaires de la Cité. Par là, par son contexte institutionnel, se diffuse une certaine conception de la rationalité immanente à la vie sociale. « Cette rationalité prend la forme de la planification, qui suppose ou constitue un système. Elle est prise en charge par les spécialistes qui constituent une couche sociale aspirant au statut de classe sociale et même de classe dominante sans pour autant y parvenir : la technobureaucratie. » [2]

Triomphe idéologique de l’austérité

De cette analyse du visage sombre du « modèle québécois » il ne faut pas déduire qu’il faille démanteler l’État social et revenir aux vertus du libre marché, démoniser la méchante bureaucratie publique au profit de l’efficacité des entreprises privées. Ce serait bien un retour en arrière, ou plutôt le remplacement de vieux technocrates par une classe de nouveaux gestionnaires, de super managers qui visent à rationaliser l’appareil d’État pour faciliter les investissements privés. Ainsi, l’austérité vise à réaligner le système socioéconomique pour le bénéfice d’une minorité possédante et ce au détriment de la majorité sociale. En ce sens, le virage néolibéral entreprit par nos élites politiques depuis les années 1980 et mit en place par vagues successives (Lévesque en 1982, Bouchard en 1996, Charest en 2003, Couillard en 2014) représente bien une régression du point de vue de la redistribution de la richesse, c’est-à-dire des bénéfices matériels et collectifs de la croissance économique.

Mais du point de vue du mode de production, la social-démocratie comme le néolibéralisme reposent sur un capitalisme productiviste et technobureaucratique qui exclut à différents degrés le pouvoir citoyen de la sphère politique et économique. Le duo Église-État de l’ère Duplessis laisse place au couple État-Entreprise de la Révolution tranquille, le modèle de concertation entre le gouvernement et ses « partenaires sociaux », c’est-à-dire les élites syndicales et patronales, excluant les citoyens, classes moyennes et populaires des lieux de décision. Il n’est donc pas étonnant que la crise de légitimité du modèle québécois s’accompagne d’un rejet général des fonctionnaires, des syndicats et de la classe politique en général, ceux-ci étant associés, à tort ou à raison, aux « intérêts établis », à ceux qui profitent d’un système qui ne tient pas ses promesses. C’est le coup de force idéologique de la droite que d’avoir réussi à construire une identité populaire, c’est-à-dire un « nous » associé à la responsabilisation de l’homme privé, du travailleur-contribuable qui s’oppose à l’État et la société en général, par une critique en règle du « modèle de société » enraciné dans l’imaginaire québécois.

La victoire du populisme conservateur repose sur une lutte idéologique acharnée, menée depuis vingt ans par nos élites économiques, politiques et médiatiques, qui ont préparé le terrain aux mesures d’austérité. Celles-ci paraîtront légitimes par une bonne partie de la population tant que ses conséquences ne se feront pas sentir dans toute leur intensité. Or, les effets néfastes de l’austérité commencent déjà à affecter brusquement des couches croissantes de la société : étudiants, immigrants, femmes, jeunes familles, employés du secteur public, cadres intermédiaires du système de santé, petits entrepreneurs, personnes âgées, etc. Comme la compression des dépenses publiques amène une stagnation économique, l’augmentation du chômage, de l’endettement et des inégalités, un sentiment de précarité s’installe et expose la société à une éventuelle crise économique. Or, bien que l’explosion d’une bulle immobilière ou un crash du système financier représentent des scénarios très probables à court et moyen terme, on ne pourrait espérer la victoire soudaine d’un parti anti-austérité du jour au lendemain. Il se pourrait même que la population demande davantage d’austérité, vote pour un parti conservateur, tombe dans le mirage d’un grand sauveur qui pourra redresser l’économie, etc.

Éléments d’un populisme participatif

Pour mener à une éventuelle victoire électorale, la gauche doit d’abord mener une « guerre de position » en forgeant un discours contre-hégémonique. La stratégie populiste est sans doute une voie à explorer dans le contexte québécois, notamment parce que les identités politiques relatives à la question sociale (gauche/droite) et la question nationale (souverainistes/fédéralistes) ne représentent plus des référents symboliques largement partagés. Il faut remarquer ici que le populisme ne se définit pas d’abord par son contenu idéologique (conservateur, socialiste, fasciste, nationaliste, etc.) ou sa base sociale (paysans, petits entrepreneurs, couches populaires, etc.), car il s’agit avant tout d’une logique politique basée sur la construction d’identités collectives. Il s’agit de créer un « nous » populaire par opposition à un « eux » représentant une élite. Cela permet de tracer un antagonisme social dont les termes sont relativement peu définis, Ernesto Laclau parlant à ce titre de « signifiants vides » pour décrire les points de condensation symbolique où les identités viennent se greffer.

Cette stratégie est cruciale pour la gauche, car celle-ci opère depuis plusieurs années dans une logique de la différence, en essayant d’agglutiner des demandes démocratiques particulières par une addition d’identités minoritaires (femmes, lesbiennes, autochtones, assistés sociaux, opprimés, groupes subalternes) dans une perspective de reconnaissance des droits et/ou de prise en charge par l’État. Il est certes absolument nécessaire de prendre sérieusement en compte l’intersectionnalité des formes de discrimination et de domination dans les rapports sociaux, mais cela ne permet pas pour autant de former une identité populaire, c’est-à-dire un discours rassembleur auquel n’importe qui peut s’identifier spontanément. À l’inverse, la logique populiste consiste à créer des chaînes de significations entre différentes demandes hétérogènes qui ne peuvent plus être intégrées par le système, formant ainsi un bloc symbolique contre l’ordre établi. La droite a réussi à instrumentaliser la logique populiste en favorisant une identité populaire dépolitisée, rivée sur la sphère privée et les valeurs individuelles, permettant ainsi aux élites économiques de détourner les institutions publiques à leur avantage avec le consentement des masses atomisées. Pour contrer ce discours hégémonique, la gauche doit donc s’adresser aux « gens ordinaires », non pas pour demander leur appui à un parti qui pourra bien les représenter, mais pour briser la logique de la représentation et engendrer un processus de subjectivation émancipateur.

Pour ce faire, il faut dépasser le clivage idéologique entre la social-démocratie (la gauche) et le néolibéralisme (la droite) en montrant que ces deux blocs font partie d’un même système technocratique et centralisateur, et opposer cette « classe politique » à « ceux d’en bas », c’est-à-dire aux gens, citoyens, travailleurs, femmes, habitants des régions, petits entrepreneurs, automobilistes, bref monsieur et madame tout le monde. Pour que les individus se soucient de la vie politique, il faut redonner le goût aux gens de participer directement aux affaires publiques, ce qui n’est pas évident à notre époque caractérisée par le cynisme et la perte de confiance envers la démocratie. Cela veut-il dire qu’il faille renoncer aux rêves de démocratie participative et miser plutôt sur la prise en charge classique des intérêts sociaux par une élite politique ? Bien au contraire, la crise du gouvernement représentatif ouvre la porte à une nouvelle conception de la  démocratie, basée sur la participation citoyenne directe où tout le monde, sans exception, peut prendre part aux décisions qui affectent leur vie.

Autrement dit, il s’agit de miser sur le sentiment de dépossession des institutions publiques qui sont devenues « oppressantes » dans l’expérience vécue des gens, et du dégoût généralisée envers la corruption de la classe politique pour ouvrir la voie à une appropriation collective des affaires communes. Comme disait Michel Chartrand en bon populiste : « si tu ne t’occupes pas de la politique, c’est la politique qui va s’occuper de toi ». Cette phrase hautement significative témoigne d’un discours performatif (et non simplement descriptif) qui invite les gens à participer, à prendre part au partage du monde commun, témoignant ainsi d’un processus de subjectivation et de repolitisation. La logique populiste consiste à dire : « le politique, c’est nous », « ce n’est pas à eux, mais à nous de décider ». Il y a un « nous » qui se dégage comme le signe d’une capacité d’action, d’un pouvoir d’agir, d’une auto-détermination ou d’un processus d’empowerment, qui crée par le fait même une identité collective fondée sur la participation de n’importe qui ; il s’agit de tracer les bases symboliques d’une action directe de la majorité opposée à la domination d’une minorité corrompue. Il faut ici relire Jacques Rancière qui distingue soigneusement le champ proprement politique de la sphère étatique représentée par l’appareil de pouvoir centralisé du parlement, la bureaucratie, la police et l’armée.

« Parler du politique et non de la politique, c’est indiquer qu’on parle des principes de la loi, du pouvoir et de la communauté et non de la cuisine gouvernementale. Le politique est la rencontre de deux processus hétérogènes. Le premier est celui du gouvernement. Il consiste à organiser le rassemblement des hommes en communauté et leur consentement et repose sur la distribution hiérarchique des places et des fonctions. Je donnerai à ce processus le nom de police. Le second est celui de l’égalité. Il consiste dans le jeu des pratiques guidées par la présupposition de l’égalité de n’importe qui avec n’importe qui et par le souci de le vérifier. Le nom le plus propre à désigner ce jeu est celui de l’émancipation. » [3]

Ce populisme démocratique ou participatif vise à accroître le fossé entre la représentation et le peuple, le pouvoir établi et les gens, la classe politique et la démocratie réelle qui est l’affaire de n’importe qui. Il faut opposer d’une part le monopole de l’élection, qui constitue un principe oligarchique (Manin, Rosanvallon), et d’autre part la participation des gens, le tirage au sort, le droit d’initiative citoyenne, les référendums et assemblées populaires qui constituent l’essentiel de la démocratie. La construction d’un ethos citoyen passe par une revalorisation des vertus civiques, la vigilance, la contestation, la participation, la critique de la corruption, le souci du bien commun, etc., par un ensemble de croyances, dispositions et pratiques qui pourront alimenter la formation d’une identité collective contre l’ordre établi.

La Révolution tranquille renversée

À première vue, ce populisme participatif peut sembler n’être qu’une forme de rhétorique vide pouvant être associée à n’importe quel projet politique. Il n’en est rien. Cette logique de réappropriation collective de la vie commune permet de sortir du débat stérile gauche/droite, État/marché en proposant une troisième voie qui dépasse la dichotomie entre social-démocratie et néolibéralisme. L’alternative à la planification n’est pas la privatisation, ou vice et versa, car les deux options sont sources de dépossession et d’aliénation ; l’alternative, c’est l’autogestion, la décentralisation, la participation. La Révolution tranquille représente un processus de laïcisation incomplet ou manqué, car elle consista à transférer le pouvoir d’une élite cléricale à une élite technocratique, laquelle a fini par donner le pouvoir à l’élite financière. Cette critique des 3E (Église, État, Entreprise), doit montrer que la laïcité réelle consiste à séparer l’État de la religion économique et ses acolytes : élites financières, classe politique et industries pétrolières. Cela suppose la critique virulente du système parlementaire où les riches, politiciens et puissants se donnent des augmentations de salaires et primes de départ en se foutant éperdument des conditions de vie des gens.

Cette perspective s’inscrit également dans une logique de souveraineté populaire, laquelle n’a jamais été à l’œuvre dans la modernisation de l’État québécois qui fut dirigée par la « longue marche des technocrates ». Toute la Révolution tranquille s’est fait à l’aune de la social-démocratie et de la souveraineté nationale, c’est-à-dire la souveraineté parlementaire et administrative, dont l’objectif ultime était la souveraineté de l’État du québécois dont tous les pouvoirs seraient concentrés dans les mains d’une poignée d’experts, de fonctionnaires, de politiciens et d’hommes d’affaires. Comme le montre Sébastien Ricard dans sa percutante critique du mouvement souverainiste (La souveraineté renversée), la voie de sortie pour le Québec réside dans le renversement dialectique de la Révolution tranquille. L’émancipation du peuple doit être l’œuvre du peuple lui-même. Loin de rejeter pour autant la justice sociale et le projet d’indépendance, cette logique populiste vise à recadrer ces deux objectifs dans un discours qui ne se limitera plus aux milieux restreints de la gauche et des souverainistes.

Autrement dit, il faut faire reposer le double projet de transformation sociale et de libération nationale sur le principe « d’auto-détermination communautaire », synonyme de participation, démocratisation, décentralisation, régionalisation. Cette piste reprend à nouveaux frais l’idée que Jean-Jacques Simard opposait à la centralisation technocratique de la Révolution tranquille : « Nous défendrons par ailleurs l’idée que l’objectif d’une société basée sur l’auto-détermination communautaire, (hors des milieux urbains), ou sur l’autogestion (là où la communauté peut s’arc-bouter sur une usine ou un quartier), constitue un contre-projet à surveiller car il s’adresse très immédiatement aux formes nouvelles de domination sociale. »[4] Quel est le véhicule susceptible de porter un tel projet politique ? Telle est la question que nous aborderons dès le prochain texte.

À suivre.

[1] Charles Gagnon, À la croisée des siècles, réflexions sur la gauche québécoise, Écosociété, Montréal, 2015, p.217
[2] Jean-Jacques Simard, La longue marche des technocrates, Éditions coopératives Albert-Saint Martin, p.23-24
[3] Jacques Rancière, Aux bords du politique, Gallimard, Paris, 1998, quatrième de couverture
[4] La longue marche des technocrates, p.13

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...