mercredi 9 avril 2014

Requiem pour le Parti québécois


L'acte manqué

Le Parti québécois a subi sa pire défaite électorale depuis 1985, ce qui provoquera une crise sans précédent non seulement au sein du parti, mais dans l'ensemble du mouvement souverainiste ; c'est l'effondrement d'un bloc historique. Pour comprendre ce phénomène dans toute son ampleur, il faut replacer l’analyse des événements récents à l’aune d’une trajectoire inscrite dans la longue durée. L’échec cuisant du PQ ne peut être attribué uniquement à des erreurs tactiques lors de la campagne électorale, bien que celles-ci révèlent l’impasse stratégique de la gouvernance souverainiste telle que décrite dans le point 1 de son programme. Plus intéressant encore, le déploiement logique des contradictions relatives à la triade référendum/gouvernement/charte correspond parfaitement au déroulement chronologique des moments forts de la campagne, comme si cette séquence résumait historiquement l’écueil idéologique du mouvement souverainiste. En termes psychanalytiques, la piètre performance du PQ a toutes les apparences d’un acte manqué, c’est-à-dire d’une action maladroite révélatrice d’un conflit inconscient.

Trébuchement électoral

L’analyse perspicace de Chantal Hébert met en évidence la manière dont le PQ s’est enfargé dans les fleurs du tapis lors du point tournant de la campagne : l’annonce de la candidature de Pierre Karl Péladeau. Un ralenti de la scène permet de découper les trois moments de ce faux pas. 1) La  vibrante profession de foi souverainiste de PKP, correspondant à l’objectif premier du parti (1.1 réaliser la souveraineté du Québec à la suite d’une consultation de la population par référendum tenu au moment jugé approprié par le gouvernement) est chaudement applaudie par sa base militante, y compris l’aile soi-disant « progressiste ». Résultat : « la majorité des électeurs — dont les deux tiers ne veulent pas de référendum — voient ce qu’on leur montre, c’est-à-dire un accélérant référendaire ; la base militante du PQ pavoise et confirme les conclusions de cette majorité ; le flanc fédéraliste de la CAQ — qui est largement composé de libéraux infidélisés par la fin de règne de Jean Charest — s’effrite au profit du PLQ ; Québec solidaire s’empare d’un peu plus de terrain progressiste aux dépens de son adversaire péquiste. »[1]

2) Ce virage inattendu de la campagne, devant mener avant tout à l’élection d’un gouvernement provincial selon sa chef et le point 1.2 du programme (bien gérer l’État en attendant les conditions gagnantes), amène donc une réaction diamétralement opposée. Nouvelle séquence : « Pauline Marois applique bruyamment les freins sur l’idée d’un référendum au cours du prochain mandat ; les électeurs souverainistes qui souhaitent un référendum se démobilisent ; plusieurs renouent avec la liberté d’aller voir ailleurs ; le flanc souverainiste de la CAQ se remplume avec le retour au bercail d’une partie des brebis égarées au PQ ; Québec solidaire consolide son emprise sur les souverainistes progressistes grâce à l’effet PKP, qui n’est plus atténué par la perspective d’un référendum gagnant. »

3) Cette balourdise est rapidement compensée par le principal instrument de mobilisation populaire (ou plutôt populiste) du PQ, la Charte des valeurs québécoises, mais au prix d’un nouveau déséquilibre. La stratégie du « nation-building » propre au point 1.3 du programme (Une Constitution, une Charte de la laïcité et une citoyenneté québécoises), visant à édifier l’État sur l’identité nationale et à construire cette identité par les pouvoirs de l’État, tourne en caricature avec l’épisode de Janette Bertrand. Dernier moment de la chute : « les déclarations de Mme Bertrand, combinées au refus des ténors péquistes de corriger le tir, embarrassent et/ou neutralisent des sympathisants autrement acquis à la Charte au nom de l’égalité homme-femme ; des adeptes plus modérés de la Charte se replient sur la CAQ ; Québec solidaire consolide sa mise auprès des électeurs souverainistes réfractaires à la charte péquiste ; le vote libéral, déjà coalisé par la perspective référendaire sous un gouvernement péquiste majoritaire, se solidifie davantage. […] Au total, le PQ vient de passer la campagne à consolider le vote de son principal adversaire tout en fragilisant le sien. »

Mythologie péquiste

Cette maladresse n’est pas simplement accidentelle, même si le PQ aurait sans doute pu cacher davantage ses intentions et jouer de meilleures cartes. Au contraire, il a révélé au grand jour ce qui représente pour lui son angoisse existentielle, sa tension structurelle, à savoir l’abîme qui sépare la fin et le moyen, le fossé entre l’objectif ultime et l’interminable chemin pour l’atteindre, l’indépendance et la bonne gouvernance, la création d’un pays et la gestion provincialiste. Si PKP représente l’utopie souverainiste (le Messie de la grande coalition salvatrice), Marois incarne le pragmatisme d’une politicienne compétente mais sans vision. Entre ces deux pôles disjoints, Bernard Drainville symbolise par la figure du « père » l’autorité étatique qui permet de souder la famille nationale par le respect des valeurs communes. Cette triade PKP-Marois-Drainville illustre à son tour le virage conservateur du PQ, associant l’archétype du Patron patriote (nationalisme bourgeois), de la Technocrate réaliste (État pétrolier et néolibéral) et du Père bienveillant (garant de l’éthique, l’intégrité et l’identité). Par ailleurs, la stratégie du nationalisme identitaire visant à courtiser l’aile droite de l’électorat ne serait complète sans un supplément d’âme. La  « gauche efficace » et social-libérale de Jean-François Lisée remplit précisément cette fonction, jouant le rôle du Progressiste modéré capable de boucler la « grande coalition souverainiste » en culpabilisant la « gauche sectaire » de Québec solidaire, Françoise David servant de bouc émissaire aux déboires du péquisme en décrépitude.

Cette analyse de l’imaginaire péquiste, visant à illustrer par la mythologie les points structurants de ce conflit idéologique, permet d’expliciter le paradoxe du virage identitaire. Cette stratégie visait d’abord à répondre à la crise latente de l’identité québécoise, manifestée par le symptôme des accommodements raisonnables duquel on inféra le besoin d’une « affirmation nationale ». Néanmoins, celle-ci ne devait aucunement être politique ou économique, c’est-à-dire prendre la forme d’une remise en question du statut politique du Québec ou de l’ordre néolibéral dominant, car cela mettrait au grand jour les contradictions du Parti québécois et la fissure de sa propre identité. Le refoulement de cette possibilité, de cette vérité menaçante pour la conscience souverainiste, conduit alors à poser la question nationale sous une forme aseptisée, c’est-à-dire culturelle, morale et dépolitisée. C’est pourquoi le virage conservateur peut être interprété par la psychologie des profondeurs comme une tentative pour préserver l’identité d’un groupe sous le signe d’une menace sans objet. Cette angoisse doit alors être canalisée par un signifiant quelconque, pouvant prendre la figure de l’État canadien et du bourgeois anglais dans le cas de l’indépendantisme décolonisateur, ou de l’islamisation rampante symbolisée par le Voile dans le cas de la mouvance identitaire.

Heureusement, l’échec électoral du PQ et l’inefficacité de la Charte à titre de catalyseur de l’identité nationale condamne le nationalisme conservateur aux poubelles de l’Histoire. Cela ne veut pas dire que cette idéologie soit morte et que les intellectuels conservateurs comme Mathieu Bock-Côté, Jacques Beauchemin et Éric Bédard ne reviendront pas à la charge. Mais cette version particulière du nationalisme est condamnée à titre de stratégie susceptible de structurer le discours dominant d’un parti politique rassembleur. En d’autres termes, même si le PQ s’acharne dans cette direction parce qu’elle représente sa seule voie de sortie idéologique, il ne pourra jamais reprendre le pouvoir avec une Charte 2.0. Le comique de cette grande débandade est que le virage identitaire aura accéléré la crise d’identité du parti. L’incapacité de résoudre la crise identitaire québécoise se retourne contre l’auteur de sa mise en scène, condensant ainsi l’ensemble des contradictions de cette formation politique qui représente la conscience historique de ce mouvement. Ce n’est pas un hasard si la crise du modèle québécois, c’est-à-dire de l’État-providence édifié par la Révolution tranquille et trouvant son accomplissement dans le projet de souveraineté, se reflète dans la désorientation du parti qui n’a pas réussi à prolonger le processus, ni dans le sens de la justice sociale, ni de l’indépendance nationale.

« Ce n’est pas la faute de Pauline Marois, de ses stratèges, ni de Pierre Karl Péladeau, si le PQ a perdu aussi lamentablement. […] La question à se poser, cependant, est : pourquoi le Parti québécois a-t-il eu une aussi mauvaise campagne ? Parce que le PQ n’a plus l’air de savoir qui il est. On parle de la crise d’identité des Québécois… Mais quelle est l’identité du PQ en avril 2014 ? Souverainiste. Social-démocrate. Ces deux mots ont résumé le PQ pendant 40 ans. Aujourd’hui, la social-démocratie est à redéfinir, vu l’état des finances publiques. Et la souveraineté ne fait manifestement pas recette. Ce n’est pas « la faute à PKP », si la campagne péquiste a pris le fossé. C’est plutôt que son arrivée a cristallisé la crise d’identité du Parti québécois. Faut-il augmenter ou diminuer les impôts ? Faut-il un référendum ou pas ? [PKP] venait de confronter le PQ avec toutes ses contradictions. On ne peut pas avoir un préjugé historique favorable aux syndicats et recruter un patron réputé casseur de syndicats. »[2]

Entre classicisme et conservatisme

La crise inévitable du PQ ne se limite pas à la course à la chefferie entre PKP, Drainville, Lisée ou même Duceppe, bien que les débats entre ces figures risquent de révéler les multiples tensions de la constellation péquiste. Est-ce l’économie, l’identité, l’équité ou la souveraineté qui prendra le dessus ? Indépendamment de cette question particulière, qui ne sera pas sans conséquences sur l’avenir du PQ, c’est la forme même de la coalition souverainiste qui est profondément remise en question. Celle-ci repose sur le projet d’une « convergence nationale » permettant de rallier des souverainistes progressistes, conservateurs, radicaux, modérés, idéalistes et pragmatiques sous un même chapeau en vue d’une majorité parlementaire.

Si cette stratégie ne peut être actualisée par un seul parti, elle sera envisagée comme une alliance transpartisane opérée par des groupes de la société civile comme le Nouveau mouvement pour le Québec et le Conseil de la souveraineté. Cette option est certes plus réaliste que le mythe du PQ comme seul représentant légitime de la souveraineté, mais elle est trop naïve quant aux conditions concrètes pouvant mener à des ententes électorales. On peut certes critiquer la partisanerie et répéter ad nauseam le slogan « le pays avant les partis », mais il n’en demeure pas moins que la division du mouvement souverainiste est une conséquence directe de la trajectoire historique du Parti québécois et de l’idéologie qui lui a donné naissance, soit la subordination de la question sociale à la question nationale. Celle-ci peut prendre deux formes.

D’une part, il y a la forme classique du souverainisme progressiste issu de la Révolution tranquille, qui fut mise à mal par l’échec du premier référendum et la crise économique des années 1980. Cette version est revenue périodiquement avec la direction de Jacques Parizeau au début des années 1990 (avant de disparaître après le second échec référendaire et l’agenda néolibéral de Lucien Bouchard), puis avec l’arrivée d’Option nationale sur la scène politique au début des années 2010. Or, la lente révolution conservatrice de la société québécoise causée par une série de facteurs économiques, sociaux, politiques et idéologiques (double traumatisme référendaire, triomphe du néolibéralisme, convergence médiatique, mondialisation, etc.) offre peu d’espace pour une telle stratégie dans le contexte du XXIe siècle. Le faible score d’Option nationale aux dernières élections (0,73% comparativement à 1,89% en 2012 à la sortie du Printemps érable) est un signe, non seulement d’une faible visibilité médiatique et de difficultés internes à ce parti (départ impromptu de Jean-Martin Aussant, problèmes financiers et organisationnels), mais du décalage entre ce discours et la réalité sociale en 2014. Une erreur serait de poursuivre avec la même stratégie sans faire un sérieux bilan critique de la perspective souverainiste en se disant tout simplement « ON continue ». La véritable question devrait plutôt être : où ON s’en va ?

D’autre part, la forme conservatrice du souverainisme vise à s’adapter à la société québécoise sans essayer de la transformer. Elle cherche même à conserver son « essence » face au changement inquiétant des bouleversements économiques, politiques, écologiques et culturels. La montée du chômage, la crise de légitimité des institutions démocratiques, l’épuisement des ressources énergétiques et l’augmentation de la diversité occasionnée par l’immigration provoque maintes angoisses qui doivent être canalisées dans le sens du projet national. La crainte d’un choc violent ou d’une rupture, évoquant le souvenir pas si lointain de l’impuissance d’un peuple à s’autodéterminer, conduit à l’ajournement de la souveraineté et à la reconstruction d’une fierté collective par l’appartenance à une culture historique, majoritaire et unitaire. Outre la division contre-productive que cela occasionne à moyen et long terme pour l’adhésion éventuelle d’une majorité au projet d’indépendance (notamment auprès des minorités culturelles), cette perspective est essentiellement rivée sur le court terme, voire le très court terme, pour des raisons idéologiques et stratégiques.

En effet, le but de cette démarche est de répondre à une crise identitaire par une solution facile et rapide, n’occasionnant pas de remise en question générale. Nul besoin de conscience critique du passé, ni de projection inquiétante vers l’avenir ; seule une perpétuation confortable du présent suffit. De plus, les motivations électoralistes du discours identitaire sont alimentées par le buzz médiatique qui permet un certain contrôle de l’agenda public, au prix d’un enlisement rapide du débat et d’un désenchantement pour cette question qui se traduit par une faible popularité du PQ en période électorale. Tout se passe comme si la Charte représentait un fix servant à émousser temporairement le sentiment identitaire, tout en masquant un malaise plus profond et une incapacité à se sortir de la passivité. Le peuple québécois, s’il n’est pas fondamentalement conservateur, est aujourd’hui bien engourdi par un discours qui alimente cet état morose.

Qu’est-ce qu’un projet de société ?

Contrairement au souverainisme progressiste, le nationalisme conservateur fait le deuil du « progrès » et écarte complètement la question sociale de son champ de vision pour se concentrer exclusivement sur la préservation de l’identité nationale. Ce mécanisme de défense consiste à conserver l’image du « soi collectif » devant l’altérité, au lieu répondre à la crise d’identité par le dépassement réflexif de ses contradictions, c’est-à-dire la transformation consciente de la société. Celle-ci pourrait ainsi mieux ajuster ses aspirations inconscientes aux exigences de la réalité pratique par un « projet de société », qui doit être compris comme la construction d’une identité collective par la modification réfléchie de ses institutions. Cette réinterprétation de la question sociale permet de penser autrement la possibilité d’une gauche indépendantiste qui ne tombe pas dans le même piège du souverainisme classique, qui continue d’entretenir l’idée trompeuse d’une indépendance qui n’est « ni de gauche ni de droite mais en avant ».

Refuser de poser la « question sociale » sous prétexte qu’il faut ratisser large et éviter de diviser le peuple québécois, en croyant que la mise entre parenthèses du débat gauche/droite est une condition nécessaire à la « convergence nationale », le prix à payer pour atteindre l’indépendance qui seule rendra possible la réalisation de la justice sociale, représente une rationalisation qui amène une image inversée de la réalité. Cette construction idéologique, visant à endiguer le retour du refoulé, nie le fait que la plus profonde fissure dans l’imaginaire québécois réside dans la « question nationale » et qu’un projet démocratique, c’est-à-dire une réflexion collective sur la définition du Bien commun, est précisément ce qui permettrait de surmonter cette contradiction.

Contrairement aux idées reçues, c’est donc la question sociale qui permet de résoudre la question nationale, et non l’inverse. Croire que le débat entre progressistes et conservateurs est d’abord une joute oratoire de discours socio-économiques, prenant la forme d’une représentation théâtrale sur la scène nationale, occulte le fait que la querelle entre souverainistes et fédéralistes est-elle même un combat idéologique situé dans un contexte économique et des rapports sociaux. Il ne s’agit pas ici de dire que le niveau fondamental de la réalité doit être représenté par la lutte des classes et que la question nationale n’est qu’une illusion, un épiphénomène des rapports de production, mais de rejeter l’illusion inverse, c’est-à-dire l’idée selon laquelle l’indépendance représente l’horizon immédiat de la lutte politique, le socle à partir duquel tout serait possible. Les inégalités sociales existent déjà et seront présentes pendant et après le référendum, et elles peuvent être affectées par de nombreuses politiques qui ne se limitent pas au statut constitutionnel du Québec.

Inversement, un projet de société qui fait abstraction de la crise identitaire québécoise, qui se contente d’énumérer des valeurs comme la justice, l’égalité hommes-femmes, la défense de l’environnement et la souveraineté, sans préciser le lien qui les attachent directement aux aspirations populaires et à la question nationale, est condamné à rester dans l’abstraction, c’est-à-dire dans l’imaginaire d’élites éduquées séparées des classes moyennes et subalternes. Le fait que Québec solidaire ne tire pas vraiment profit de l’échec péquiste, malgré une nouvelle députée à l’Assemblée nationale et une augmentation de 1,6% dans le vote national, est le signe que la gauche n’a pas encore réussi à montrer que son projet de société répond adéquatement à la crise identitaire du peuple québécois.

La fin de l’hégémonie souverainiste

Or, la gauche possède un avantage virtuel que le mouvement souverainiste n’a pas et ne pourra jamais avoir, soit la capacité à inclure la question nationale dans son discours, alors que le souverainisme doit nécessairement délaisser la justice sociale et inclure la droite dans sa coalition. Toute la question est de savoir lequel des deux éléments, la gauche ou le souverainisme, aura l’influence morale et intellectuelle permettant d’avoir le dessus sur l’autre. La lutte politique à mener dans les prochaines années aura donc lieu sur le terrain idéologique, l’objectif consistant à développer une hégémonie culturelle sur un espace en voie de formation. L’effondrement du bloc souverainiste représente une occasion historique pour la reconfiguration de la gauche et la reformulation du projet de pays sur de nouvelles bases. L’importance de la présente période réside dans l’hésitation idéologique du projet souverainiste, qui oscille entre la mort et la résurrection.

Des personnalités importantes, comme Gérard Bouchard et Louise Beaudoin, sont relativement pessimistes quant à l’avenir. Pour le premier, le PQ se trouve dans une impasse parce qu’il ne peut se réformer radicalement tout en préservant une perspective périmée. « Pour moi, qui ai toujours été un souverainiste et un péquiste, la première impression c’est que le PQ va devoir se reconstruire, et en profondeur, a-t-il confié au Devoir. Le problème, c’est de savoir comment. Il devient de plus en plus clair que son article premier, que cette option sur la souveraineté, a du plomb dans l’aile et pour un bout de temps. […] Je ne vois pas comment ce parti pourrait abolir l’article 1, tout en demeurant le PQ. Comment pourrait-il se reconstituer et redevenir le parti qu’il était, c’est-à-dire un parti dominant, en tablant sur cette plateforme-là ? Donc, on semble dans un cul-de-sac. »[3]

Pour la deuxième, un fossé générationnel semble séparer le monde qui a vu naître le rêve souverainiste et l’époque actuelle. « Je ne m’attendais pas à l’ampleur de cette défaite. Est-ce que l’idée d’indépendance a été celle d’une seule génération ? Avons-nous échoué à transmettre le goût du pays aux jeunes ? […] Le projet [souverainiste] se présente dans un monde très différent de celui dans lequel il est né. Dans un contexte de mondialisation, les rêves collectifs ne sont plus très présents. Peut-on continuer aujourd’hui à avoir une vision de ce type-là ? La réponse appartient à la nouvelle génération », pense-t-elle. »[4] Si le constat d’un fossé historique est une donnée incontournable dans l’analyse de la situation politique actuelle, on ne peut pas conclure pour autant que les jeunes aient perdu tout projet collectif et qu’ils « vouent aujourd’hui un caractère sacré aux droits individuels ». Il ne faut pas laisser tomber l'idée d'indépendance, mais la renouveler radicalement. Ce qui est définitivement enterré, sur le plan idéologique et stratégique, c'est la souveraineté telle qu'elle fut conçue au XXe siècle. Le souverainisme classique est mort, et la question nationale, qui reste toujours en suspens, doit être articulée autrement.

Le grand basculement

La grande défaite du mouvement souverainiste ouvre une brèche pour la gauche, qui pourrait renverser le rapport de forces à son avantage. Historiquement, le PQ a réussi à garder plusieurs forces progressistes dans son giron, comme les centrales syndicales et une partie du milieu communautaire. Or, les mesures d’austérité et surtout le recrutement de PKP ont déclenché une signal d’alarme dans certains syndicats, s’émancipant ainsi de l’envoûtement péquiste et appuyant même des candidatures solidaires. Outre cet éloignement partiel des classes laborieuses et populaires du mirage péquiste, la gauche pourrait profiter de la désorientation idéologique du PQ pour gagner l’appui des forces indépendantistes. Pour ce faire, Québec solidaire ne doit pas garder les mêmes formules et attendre de ramasser les pots cassés, mais passer à l’offensive pour gagner l’appui de nouvelles personnalités et militant-es susceptibles d’accroître son influence morale sur la question nationale. Autrement dit, la gauche doit faire preuve de leadership indépendantiste.

Dans cette prochaine reconfiguration des forces politiques, Option nationale représente un élément central. La forte précarité de ce parti ne doit pas mener à le négliger pour autant, même si son poids électoral (0,73%) est relativement insignifiant pour le PQ ou QS. L’intérêt d’ON réside plutôt dans l’évaluation du rapport de forces dans la recomposition d’un nouveau bloc historique. La question est de savoir si le remaniement du PQ pourra tirer vers lui la nouvelle génération, ou si QS pourra convaincre une base militante relativement progressiste mais extérieure à la culture politique de gauche de joindre son projet de société afin de réaliser l’indépendance. Si nous pouvons douter que PKP, Drainville, Lisée ou Duceppe pourront susciter un enthousiasme suffisant pour attirer les jeunes, QS n’aura pas le dessus tant qu’il n’aura pas écarté l’ambiguïté programmatique qu’il a pourtant clarifié dans son discours lors de la campagne électorale en mentionnant que l’Assemblée constituante allait aboutir à un référendum dans lequel la question de l’indépendance serait posée.

Une toute petite révision du programme lors du prochain congrès, permettant de préciser que le mandat de l’Assemblée constituante serait de rédiger la constitution d’un Québec indépendant (laissant la porte ouverte à la rédaction conjointe d’une constitution provinciale pour offrir deux options à la population lors du référendum), signifierait la disparition ipso facto d’ON en vertu du point 2.1 de ses statuts qui l’oblige à collaborer ou fusionner avec toute formation politique dont la démarche est aussi clairement indépendantiste que la sienne. QS n’aurait pas pour autant à se recentrer et diluer son projet de société, car il aura amené vers lui de nouvelles forces vives. Par ailleurs, la déroute du PQ pourrait mener plusieurs péquistes déçus à rejoindre les rangs solidaires en voyant qu’il s’agit du nouveau véhicule politique susceptible de recréer l’espoir du changement et réaliser l’indépendance du Québec. Mais il faudra agir rapidement avant que la reconstruction de la machine péquiste puisse leurrer les masses avec une nouvelle image. Avec un peu de chance et d’audace, la gauche aura étendu son hégémonie à une partie non négligeable du mouvement souverainiste. Somme toute, il s’agit d’accélérer le basculement historique des formations politiques par un « renversement contre-hégémonique », où les forces populaires et le projet de pays s’émancipent du contrôle idéologique des élites politiques et économiques.

Une lettre écrite conjointement par des militant-es d’ON et de QS en période pré-électorale permet d’illustrer cette idée en mettant l’accent sur le fossé générationnel qui sépare les mouvements sincères du changement social aux forces rigides de l’inertie. « Les politiciens qui dominent le paysage politique québécois ne président pas à une époque emballante de notre histoire. D’un règne à l’autre, les évolutions sont à peine perceptibles et, lorsqu’elles le sont, c’est presque toujours dans le sens d’un recul du bien commun. Pendant ce temps, des mouvements de citoyens sincères posent des actions pour la défense du plus grand nombre. Ils s’opposent à une élite politicienne et affairiste qui se partage le pouvoir depuis des décennies et qui, ce faisant, s’aplatit dans la paresse : à quoi bon s’encombrer d’audace si la règle de l’alternance lui garantit de toute façon son prochain tour au pouvoir? Elle se laisse donc glisser dans le sillon des dérives de notre temps, engageant par là le Québec dans le plus gros virage pétrolier de son histoire, ne remplissant pas le mandat qui lui a été confié d’utiliser l’État québécois au service du peuple. Et lorsqu’elle prétend tout à coup défendre des causes chères à la population, elle le fait la plupart du temps dans un but de séduction électorale et non pas par engagement véritable. Elle se sert de ces causes plutôt que de les servir. »[5]

Néanmoins, la consolidation graduelle des forces souverainistes dans une nouvelle constellation progressiste ne mènera pas magiquement à la victoire. La gauche indépendantiste aura besoin d'une sacrée stratégie pour surmonter l'apathie et l'idéologie dominante au cours des prochaines années. Nous aurons besoin de la plus importante mobilisation sociale que le Québec n'ait jamais connue, accompagnée d'un projet politique digne d'une nouvelle Révolution tranquille. La tâche est énorme, voire utopique, mais nous n'avons pas le choix, car l'avenir de notre territoire, nos institutions et notre pays en dépend. Dans le prochain billet, nous soulèverons quelques pistes de réflexion par l’esquisse d’une nouvelle stratégie : la révolution solidaire.



[1] Chantal Hébert, La campagne la plus altruiste du PQ, l’Actualité, 3 avril 2014.
[3] Stéphane Baillargeon, Requiem pour le projet de pays. Des ténors souverainistes concluent au cul-de-sac, Le Devoir, 9 avril 2014
[4] Ibid.
[5] Une conjoncture, ça se crée. Par des membres de QS et d’ON. http://synergieonqs.wordpress.com

lundi 10 mars 2014

La fonction PKP comme catalyseur du bloc populaire


Remarques préliminaires

Dans une série d’articles cherchant à retracer l’émergence du Front nationaliste conservateur québécois, l’articulation du nationalisme identitaire et de l’idéologie libertarienne, le rôle du « bouchardisme » et la reconfiguration des blocs historiques, les catégories gramsciennes furent mobilisées pour dégager les conditions matérielles et idéologiques d’une lutte sociale capable de réaliser la tâche historique du peuple québécois, à savoir la fondation d’une authentique communauté politique par le biais de l’indépendance du Québec.

L’hypothèse de ce programme de recherche, à la fois théorique et pratique, peut se résumer comme suit : la question nationale et la question sociale ne sont pas deux choses séparées, deux catégories naturelles qui s’opposeraient objectivement, mais deux « moments » d’un même processus, qui peuvent être différenciés conceptuellement même s’ils demeurent enchevêtrés dans tout contexte d’action. Autrement dit, la lutte de libération nationale et le combat pour l’émancipation sociale ne peuvent pas être représentés adéquatement par deux axes, correspondant respectivement au « problème identitaire » et aux questions socio-économiques, si ce n’est que pour visualiser formellement nos préférences politiques sur une boussole électorale.

La perspective étapiste

Cette vision statique de la réalité sociale doit laisser place à une conception dynamique des mouvements d’émancipation, bien que les deux « moments » dont il est question ne doivent pas être compris comme deux phases séparées par une succession chronologique, mais comme une différence logique ou analytique. En effet, plusieurs querelles des années 1960-1970 ont porté directement sur l’articulation stratégique de l’indépendantisme et du socialisme. Pour la perspective « étapiste » représentée historiquement par le Rassemblement pour l’indépendance nationale (RIN), il s’agit de distinguer rigoureusement deux luttes extérieures, puis de les enchaîner en donnant une priorité historique à la question nationale. Cette position est clairement reprise chez les militant-es d’Option nationale, dont les plus progressistes défendent généralement le raisonnement suivant :

« Le combat pour la liberté des peuples est noble en soi et souhaitable. Or, il existe à mon sens plusieurs formes de libertés collectives. Les deux principales sont la liberté politique et la liberté socio-économique. Ces deux concepts, intimement liés, s'attaquent à deux systèmes d'exploitation. Ça va de soi; se défaire de l'exploitation est l'essence de la liberté, à mon avis. La liberté politique s'attaque principalement au système colonialiste, qui est l'exploitation d'un peuple par un autre, dont le Québec tente de se défaire depuis tant d'années. La liberté socio-économique, quant à elle, s'attaque principalement au système capitaliste, qui est l'exploitation de l'Homme par l'Homme (ou d'une classe par une autre, pour certains).

Maintenant que les bases sont là, je peux affirmer que ma volonté d'arriver à ces deux libertés est égale pour chacune. Oui, dans ma conception politique, le socialisme est aussi important que l'indépendantisme. Il y a deux types d'oppresseurs, et il faut se débarrasser des deux dans la même mesure. Ceci dit, il est impératif de clarifier que l'importance qu'on accorde aux deux libertés ne correspond pas nécessairement à la priorisation qu'on en fait de façon temporelle et/ou stratégique. En effet, je constate que pour arriver à la liberté socio-économique, il faut avant tout se défaire du système colonial et devenir indépendant politiquement en tant que peuple. C'est crucial.

En restant enchaînés dans le Canada, on se plie à un ensemble de valeurs qui appartient à un peuple qui n'est pas le nôtre et qui est beaucoup moins enclin à se libérer de l'oppresseur socio-économique et politique, et ce dernier est incarné dans ce cas directement par la monarchie. Il y a aussi bien sûr aussi toutes les valeurs de préservation de la culture et de l'identité qui entrent en jeu et auxquelles j'adhère. Nulle question de conservatisme identitaire ici, simplement la volonté d'assurer la préservation de la richesse culturelle des peuples, qui fait la beauté et la diversité de ce monde. »[1]

De la coalition nationale à la fonction PKP

Cette description, qui a le mérite d’être claire et d’expliciter théoriquement ce qui est généralement exprimé confusément par le slogan « avant d’être de gauche ou de droite, il faut être », permet de dégager le nationalisme progressiste, le souverainisme social-démocrate sous-jacent à l’idéologie d’Option nationale. Bien que Jean-Martin Aussant aurait pu clairement identifier son parti comme une formation de centre-gauche faisant de l’indépendance une priorité historique, il a délibérément décidé d’entretenir le mythe de la grande coalition péquiste afin de mieux se distinguer de Québec solidaire et d’attirer des nationalistes de centre et de droite, même au prix d’une confusion intellectuelle et politique à laquelle plusieurs indépendantistes naïfs continuent d’adhérer. Ce « préjugé constitutif » du jeune parti reconduit l’idéal de René Lévesque voulant écarter (temporairement) la question sociale au profit d’un grand regroupement national.

Or, il s’avère que le Parti québécois continue malgré tout d’être le véhicule officiel de ce projet historique, bien qu’il mette consciemment de côté ses aspects « progressistes » et « souverainistes » afin de consolider sa base électorale conservatrice. La récente candidature de Pierre-Karl Péladeau pour le PQ doit ainsi être comprise comme un moyen de répondre à plusieurs objectifs :

1) préparer la restructuration de l’État-providence québécois, dans le sens néolibéral d’une désyndicalisation et d’une importation de la logique de l’entreprise privée dans les institutions publiques (PKP est un antisyndicaliste militant) ;

2) assurer une couverture médiatique favorable au PQ auprès des classes moyennes conservatrices grâce à la convergence médiatique, économique et parlementaire ;

3) percer le bastion de la ville de Québec en favorisant une articulation organique entre le maire Labeaume/PKP/PQ, dont le cœur est représenté par le nouveau phare de l’industrie culturelle québécoise : l’amphithéâtre Quebecor ;

4) opérer la CAQuisation du PQ, comme l’évoque Pierre Dubuc dans son article sur « Vers la berlusconisation du Parti québécois ». « Dans les cercles souverainistes et progressistes, on attribue le fait que le gouvernement soit minoritaire à la division du vote entre le Parti Québécois, Québec solidaire et Option nationale, et on parle de « convergence nationale », d’alliance électorale en vue du prochain scrutin. Mais, dans l’entourage de la direction du Parti Québécois, on entend un autre discours. Le PQ est minoritaire, dit-on, à cause de son virage à gauche, de son appui à la lutte étudiante. Parlez aujourd’hui à un ministre péquiste et il vous expliquera comment tous ses projets de loi sont conçus pour aller chercher l’appui de la CAQ. Les politiques du Parti Québécois ont d’ailleurs une forte odeur caquiste : pensons à l’objectif du déficit zéro, les compressions dans les commissions scolaires, les suppressions de poste à Hydro-Québec, les coupures à l’aide sociale. Tout est conçu pour plaire à l’électorat caquiste. Avec la CAQ qui ne décolle pas dans les sondages et le rapprochement entre le PQ-PKP, faudrait peut-être envisager la possibilité d’une alliance entre le PQ et la CAQ comme plus probable qu’une alliance PQ-QS-ON ! » ;

5) faire la promotion d’un nationalisme bourgeois, dont PKP représente l'intellectuel organique. De plus, il ne serait pas surprenant qu'il devienne un jour le bras droit ou même le chef du PQ, au même titre que Charles Erwin Wilson (président de General Motors) qui fut nommé comme secrétaire de la Défense par le président Eisenhower en 1953 : « What is good for Quebecor is good for Quebec and vice versa.

Du bourgeois au larbin

À l’opposé de cette critique du « nationalisme bourgeois », dont la phraséologie marxiste peut repousser plusieurs même si elle demeure sociologiquement exacte (PKP incarne réellement la bourgeoisie nationale), se trouve une myriade de défenseurs plus ou moins subtils du « rassemblement péquiste », allant des rappels historico-idéologiques du PQ (Jean-Fançois Lisée[2]), aux acrobaties farfelues du SPQ-Libre (la « grosse prise » de Marc Laviolette[3]), et même jusqu’aux délires d’une militante jadis respectable, Andrée Ferretti, qui s’en prend désespérément à Françoise David pour lui donner des leçons de marxisme 101 :

« À une marxiste chevronnée telle que vous, naguère intégriste, je m’étonne de devoir rappeler que dans toute lutte, il faut, pour la mener à bien, savoir distinguer l’ennemi principal des ennemis secondaires qui peuvent, selon les circonstances, être des alliés. Or, vos attaques constantes, parfois vicieuses, contre le Parti québécois ne font pas que nuire au projet indépendantiste, elles sont également néfastes pour le développement économique et social de la nation québécoise et pour la cause féministe. […] Car, en dépit de votre désir effréné de prendre le pouvoir, vous ne pouvez pas ignorer que vous n’y arriverez pas de sitôt. Par conséquent, en attaquant le PQ comme s’il était l’ennemi principal et en favorisant par ricochet le retour au pouvoir du Parti libéral et la reprise de son œuvre de destruction des institutions et des richesses matérielles et humaines du Québec, telle qu’accomplie au cours de ses derniers mandats, vous révélez le vrai visage de Québec solidaire. Et, sachez qu’il n’est pas très beau aux yeux d’innombrables patriotes, travailleurs et femmes, de même qu’aux miens. Pourtant, j’ai voulu croire en lui et je l’ai même soutenu dans un moment d’aveuglement fondé sur l’espoir. Je vous souhaite, madame David, d’avoir le temps de relire votre maître et d’en retenir, cette fois, les leçons les plus constructives. »[4]

Le complément logique de ce virage conservateur prend donc la forme d’un « nationalisme de larbins »[5]. En effet, les membres de la « gauche souverainiste et efficace » doivent surmonter un grave problème de dissonance cognitive, c’est-à-dire réduire les contradictions dans leur système de croyances via la rationalisation, afin de garder une image positive d’eux-mêmes. Cette situation de tension, où les contradictions sous-jacentes à la coalition péquiste deviennent soudainement plus manifestes, amène donc un revirement inattendu. Paradoxe de la stratégie du PQ : en voulant créer une grande coalition gauche-droite, il recrute l'un des plus grands patrons du Québec qui va inévitablement exacerber l'antagonisme de classes que le souverainisme visait à occulter ; le retour conservateur de la question nationale fait remonter la lie de la question sociale. Autrement dit, la droite donne des armes à son adversaire qui pourra mieux la critiquer sur son propre terrain.

Le primat de la question sociale

Le fait que l'antagonisme gauche/droite revienne sur le devant de la scène alors qu'on cherchait à l'évacuer accentue les contradictions internes du mouvement souverainiste, bien que cela ne signera pas sa mort pour autant. Il s’agit davantage d’une mutation, d’une constitution de nouveaux « blocs historiques », c'est-à-dire la redéfinition des antagonismes qui structurent le champ politique. Pour la gauche indépendantiste, cette nouvelle configuration permettra de mieux déceler les alliances, adversaires et terrains de lutte pour les prochaines années.

Le point culminant de ce début de campagne électorale réside dans la manifestation sensible d’une idée importante, à savoir que la question sociale n’est pas extérieure à la question nationale parce que la première traverse la seconde de part en part. Il n’y a pas d’un côté l’axe gauche/droite et de l’autre un débat souverainiste/fédéraliste, mais un nationalisme de gauche et un nationalisme de droite, une pensée économique de gauche et de droite, une écologie de gauche et de droite, etc. Toute coalition nationale constitue donc un « bloc social » dans lequel certaines classes dominées sont soudées idéologiquement à certaines élites. Un bloc social n’est jamais une structure monolithique, mais représente plutôt un regroupement sous tension dans lequel un groupe dirigeant mélange la coercition et le consentement pour créer, maintenir et accroître son influence sur différents secteurs de la société. Cette « unité en devenir » est ce que Gramsci nomme un « bloc historique », qui peut être soit hégémonique lorsqu’il est dirigé par les élites, soit contre-hégémonique lorsqu’il rassemble les groupes subalternes dans une lutte pour l’émancipation.

Cet appareil conceptuel permet de montrer que la question sociale précède et structure en quelque sorte le contexte dans lequel se pose la question nationale à un moment déterminé de l’histoire d’un peuple. Dans le prélude de la Révolution tranquille, identité sociale et nationale coïncidaient. Tant les classes paysannes et ouvrières canadiennes-françaises que la petite bourgeoisie francophone montante s’opposaient « objectivement » à la grande bourgeoise commerciale anglophone. D’où l’appel initial de l’indépendantisme comme lutte de libération sociale et nationale dans les années 1960 et 1970. Or, la modernisation du Québec, l’hégémonie de la bourgeoisie nationale et l’amélioration substantielle du niveau de vie par la société de consommation et l’État-providence auront eu raison de cette quête d’émancipation. Du projet initial de rupture, il ne reste qu’une volonté étatique séparée de tout contenu social et populaire. Le peuple québécois s’est effacé derrière l’État technocratique qu’il aura pourtant contribué à faire naître. Entre un État provincial et un État souverain, il n’y a plus qu’une différence symbolique, le réceptacle d’une identité nationale vide, d'une idée payante ou d’une fierté tautologique.

La grande désolidarisation, réagissant aux « excès » de la Révolution tranquille, amena les classes moyennes dans le confort et l’indifférence, la répression autoritaire ou la récupération concertationniste des syndicats, et la relégation des classes populaires aux oubliettes de l’Histoire. Seule une masse d’individus s’identifiant « subjectivement » comme québécois pouvaient encore se reconnaître dans le projet de souveraineté-partenariat qui consolide en fait les intérêts de la bourgeoisie nationale et canadienne. D’où le cul-de-sac historique du nationalisme étapiste et de sa stratégie, péquiste ou méta-péquiste[6]. La reconstitution du projet d’émancipation nationale ne peut pas être la simple prolongation du nationalisme classique, un renforcement de la stratégie souverainiste basée sur le mythe du grand rassemblement national. Seule la gauche peut sauver l’indépendance, mais seule l’indépendance peut réaliser la transformation de la société.

De la crise sociale à la fin d’Option nationale

Pour le meilleur et pour le pire, l’indépendance nationale ne pourra sans doute pas avoir lieu sans une crise sociale majeure. Il est toujours techniquement possible que le nationalisme bourgeois du PQ décide d’avancer plus résolument, à coup de livre blanc sur l’avenir du Québec, de Charte des valeurs, de Constitution d’un Québec autonome ou d’autres querelles juridico-politiques qui représentent le pain et le beurre de la « gouvernance souverainiste ». Or, l’aggravation des conditions matérielles par la trappe d’austérité-stagnation et la restructuration de l’État-providence, le développement risqué de l’industrie pétrolière et d’autres appuis aveugles aux traités de libre-échange risquent d’accroître davantage la vulnérabilité de la société québécoise aux fluctuations toujours plus fortes de la conjoncture internationale : crises financière, géopolitique, militaire, énergétique, climatique, etc.

Il n’est pas question ici de promouvoir un « scénario du pire », mais de montrer les conditions socio-historiques auxquelles un éventuel gouvernement péquiste devra faire face avec sa stratégie conservatrice. À moins d’un engagement plus décisif en faveur de l’indépendance, qui est relativement peu probable, le PQ se contentera de gouverner sans être capable de surmonter les contradictions socio-économiques et la crise structurelle du « modèle québécois ». On peut donc s’attendre à l’approfondissement d’un populisme autoritaire, alimenté par la convergence des élites économiques, politiques et médiatiques, rassemblés dans un processus de « berlusconisation » de l’État québécois[7]. Un durcissement de l’idéologie identitaire est également dans l’air du temps, avec une polarisation croissante entre le nationalisme ethnique et la « gauche multiculturaliste », voire la théorie du complot islamo-marxiste.

Par ailleurs, comme le montre l’analyse lucide de Patrick Bourgeois dans son texte sur la « réorganisation des astres », la récente candidature de PKP au PQ portera un coup très dur au nationalisme social-démocrate. « Pour Option nationale, mon parti, cette nouvelle n’est rien de moins que catastrophique. Comme je le prévoyais au moment d’écrire la lettre en appelant à un rapprochement entre QS et ON autour de l’idée fondamentale de l’indépendance, l’espace vital qui est actuellement disponible pour ON est mince.  Et il s’est aminci considérablement avec le saut de PKP dans la mêlée électorale, c’est clair. En campant à droite, le PQ sera à même de mieux charmer l’aile droitiste d’ON, parti qui se dit « ni à droite, ni à gauche, mais droit devant » ; formule qu’a justement récupérée PKP lors de son discours d’annonce de candidature. Ces électeurs indépendantistes de droite seront plus à l’aise de migrer vers la planète PQ maintenant que ce parti permet, dans son auguste enceinte, les discours indépendantistes bien sentis, par l’entremise d’un homme dont l’aura capitaliste rayonne d’un bout à l’autre de la planète Québec. Quant à elle, l’aile gauchiste, dominante à ON, sera tentée de protéger les acquis progressistes de la social-démocratie québécoise en se rapprochant de Québec solidaire qui mène actuellement campagne sur l’indépendance ;  elle pourrait désormais le faire sans avoir l’impression de renier ses convictions les plus profondes.  Comment ON pourra composer avec tout ça ?  Le défi est là. »[8]

Malheureusement, ON doit affronter de nombreuses contradictions qui se superposent maintenant dans un moment de tension décisif : des facteurs externes (circonstances politiques à court terme, i.e. élections nationales), internes (problèmes organisationnels, démocratiques, financiers) et des divisions au sein de la base militante (synergie QS+ON, pro et anti-PKP) s’entrecroisent intensément ; l’unité idéologique qui soude le parti sera mise à mal, définitivement. Certains membres d’ON quittent déjà pour aller vers le PQ, d’autres vers QS, certains péquistes désillusionnés par l’annonce de PKP rejoignent QS, mais peu de progressistes (sauf les pro-Charte) migrent vers le PQ. En d’autres termes, un processus de reconfiguration des formations politiques est déjà amorcé, et il sera encore plus visible dès le lendemain des élections. La stratégie classique du nationalisme progressiste en faveur d’une stratégie étapiste (l’indépendance d’abord, le socialisme ensuite) ne pourra plus exister concrètement, car elle devra choisir son camp : gauche indépendantiste ou nationalisme conservateur. Pour faire une analogie historique très approximative, la dramatisation de cet antagonisme pourrait être comparée à l’alternative « front populaire (socialiste, communiste, anarchiste et républicain) ou front national », « socialisme ou barbarie ».

Une stratégie radicale

Heureusement, nous sommes encore loin d’une guerre civile au Québec, et l’idéal serait d’éviter une telle situation où règnent les affrontements et même la violence, les possibilités d’une transition « démocratique » vers l’indépendance et/ou le socialisme s’avèrent particulièrement difficiles. Mais au-delà d’un tel scénario-catastrophe, il s’agit de théoriser les conditions d’émergence d’une volonté collective capable de vouloir une transformation réelle de la société, celle-ci passant inévitablement par la construction de nouvelles institutions politiques. L’avantage inespéré du Québec, c’est en quelque sorte son « retard historique » qui permet de penser les conditions du socialisme à travers la transformation radicale de l’État, tâche qui est beaucoup plus délicate dans les pays déjà pleinement constitués et indépendants.

Il faut noter notamment que les luttes de libération nationale, en Chine, au Vietnam ou en Amérique latine, ont souvent été des contextes fort propices aux idéaux socialistes, qu’ils prennent des formes marxiste ou populiste, de conquêtes démocratiques (Chili) ou de guérillas (Cuba). S’il faut privilégier une stratégie démocratique pour le Québec du XXIe siècle, cela peut prendre la forme d’une « révolution citoyenne » inspirée du Front de gauche, l’analogue français de Québec solidaire : Assemblée constituante pour une 6e République, révolution fiscale, place au peuple, éco-socialisme, etc. Évidemment, il ne s’agit pas de plaquer la stratégie de ce parti sur le contexte québécois, mais de penser les modalités d’une « nationalisation de la lutte des classes », de réfléchir à une synthèse des principes socialistes et républicains, afin d’articuler efficacement la question sociale et nationale dans une pratique politique déterminée.

Or, ce travail de reconstruction d’un « bloc populaire », d’un parti capable de faire converger de multiples forces sociales, ne peut se cantonner au travail de l’arène parlementaire ; la stratégie indépendantiste suppose un combat, une lutte au même titre que les multiples autres luttes contre la domination, qu’elle soit économique, politique, écologique, sexuelle ou nationale. L’indépendance ne sera donc pas le fruit d’une convergence nationale, un rassemblement de partis masquant les intérêts de la bourgeoisie québécoise, mais le résultat d’une convergence populaire des luttes sociales réunies dans un projet global d’émancipation, nécessairement multi-dimensionnel. L’indépendance constitue un nationalisme contre-hégémonique, dirigé contre les élites économiques et politiques responsables de l’austérité, la destruction de l’environnement et la dépossession de nos milieux de vie. Au slogan « le pays avant les partis » qui souhaite réunir les partis souverainistes sous le chapeau nationaliste, il faut opposer l'idée « le peuple avant la nation », qui fonde l'indépendance sur la mobilisation populaire.

La convergence entre l'identité sociale et nationale n’est pas déjà là, l’identité québécoise elle-même n’est pas donnée ; il faut la construire. Cette recomposition, bien qu’elle soit en partie symbolique et formée par le discours, doit d’abord émerger du vécu, de la vie elle-même, c’est-à-dire de l’action. L’indépendance n’est pas une notion qui s’enseigne, un projet qu’il s’agirait de propager par des campagnes marketing simplistes faites pour rassurer, susciter la confiance envers les élites et raviver la petite fierté qui sommeille en nous. L’indépendance ne vient pas d’une grande famille souverainiste, ni de l’apologie morose du consensus. Elle naît d’abord de la conscience d’un rapport de subordination, d’une expérience intime de l’oppression. L’indépendance est fondamentalement une quête de liberté, qui ne peut être réduite à la fibre identitaire et à la logique comptable. Elle naît d’un écart entre les conditions matérielles de la vie quotidienne, et l’espoir d’un monde libre, égalitaire et juste. Le désir d'émancipation par la transformation des rapports sociaux est donc l’essence même de l’indépendance, d’où jaillira ensuite, dans un second temps, le sentiment d’appartenance et de solidarité, puis la volonté consciente de se réapproprier collectivement nos outils politiques et économiques.

C’est pourquoi ce n’est pas l’identité québécoise ou la convergence nationale qu’il faut chercher, mais l’unité populaire des multiples luttes démocratiques qui se reconnaîtront mutuellement dans leurs différences et leurs similarités. C’est pourquoi la gauche, prenant appui sur les couches populaires, précaires et travailleuses, enracinée dans les multiples mouvements sociaux qui tentent de changer le monde à leur façon, est la seule qui soit capable de porter le projet d’indépendance vers la victoire. Changer de pays, c’est changer de société, et vice versa. La réunion de la conscience sociale et nationale passera donc par l’élaboration d’une majorité populaire en acte, un bloc historique capable de renverser l’ordre établi. Tel est le sens de l’indépendance populaire, l’indépendance de la rue, le chœur fragile mais puissant des voix opprimées en quête de liberté.



[1] Étienne Forest, militant d’Option nationale
[2] Jean-François Lisée, PKP au PQ ? C’est ça rassembler ! 9 mars 2014 http://jflisee.org/pkp-au-pq-cest-ca-rassembler/
[6] Bref, l’appel du NMQ ne pose aucun diagnostic sérieux sur les raisons des échecs de 1980 et 1995 et de l’impasse dans laquelle se trouve le mouvement. Ce refus de poser les vraies questions est au cœur de la crise intermittente perpétuelle du PQ et de la multiplication des pôles de regroupement nationalistes depuis quelques années. Au fond, ce que ces groupes tentent de faire, c’est de reconstruire une grande coalition souverainiste sans contenu, donc de refaire le PQ en dehors du PQ, ce qu’on pourrait appeler du « métapéquisme ». Ces démarches ont le mérite d’irriter au plus haut point la direction du PQ qui prétend toujours incarner cette vaste coalition. Mais pour ceux et celles qui désirent renouveler le mouvement pour notre libération nationale, il s’agit d’un grand détour pour nous ramener à notre point de départ en forme de cul-de-sac.

samedi 1 mars 2014

Sur l’interprétation bock-côtiste de « l’union » QS-ON


Mathieu Bock-Côté est sans doute le plus grand idéologue conservateur du Québec. C’est ce qui fait sa force et son aveuglement ; sa « théorie » lui donne une perspicacité qui se manifeste par de fines observations et des analyses politiques beaucoup plus profondes que la majorité des commentateurs qui préfèrent patauger dans les eaux marécageuses du sens commun. Bock-Côté est plus rusé ; il ne se contente pas de constater et de remâcher les idées reçues, il les crée. Cette construction d’un nouveau sens commun, cette diffusion d’idées intuitives et enracinées dans les classes populaires, est précisément ce qui manque à la gauche pour construire une contre-hégémonie. Cette tâche est d’autant plus grande que l’ennemi n’est pas simple mais double ; il faut non seulement attaquer le discours néolibéral (ce que Bock-Côté fait très bien avec une sauce moraliste), mais surtout déconstruire le nationalisme conservateur qui représente la matrice idéologique de notre époque. En fait, le « bock-côtisme » incarne sans aucun doute le conservatisme québécois du XXIe siècle.

Dans son interprétation d’une lettre transpartisane appelant une « redoutable synergie » entre Québec solidaire et Option nationale, Bock-Côté pose une excellente question : « pour quelle raison plusieurs membres d’ON se sentent-ils plus proche de QS que du PQ ? »[1]. Or, son idéologisme l’aveugle complètement sur les raisons qui pourraient expliquer de telles « affinités électives » entre les deux partis, ON devant être « naturellement » plus proche du Parti québécois dont il partagerait l’essence. La faiblesse de toute idéologie non critique est de construire une réalité pour qu’elle corresponde à nos désirs, c’est-à-dire de déformer les positions de nos adversaires, de les réduire à un bloc monolithique afin qu’elles puissent se mouler parfaitement à l’architecture rigide de nos catégories. Toute idéologie est simplification, réification de l’autre pour l’amener sous notre emprise morale et intellectuelle. Mais cette entreprise à double tranchant écarte trop souvent la complexité de l’adversaire que nous tentons de soumettre à notre cadre conceptuel. Résultat : nous risquons d’ignorer ce qui pourrait entraîner notre défaite, à savoir les contre-attaques potentielles surgissant du fait que l’autre n’est pas tel qu’on le conçoit.

À titre d’exemple, voyons comment l’interprétation essentialiste de Bock-Côté permet d’opposer deux blocs rigides : la gauche radicale et l’indépendantisme. «  Rappel élémentaire : fondamentalement, QS rend l’indépendance conditionnelle à la réalisation d’un projet de société «de gauche». Sans ce projet de société, l’indépendance n’intéresse pas vraiment QS, comme si ce parti y voyait une souveraineté bourgeoise, vide, insignifiante, ou peut-être même funeste. Alors qu’ON, du moins c’est ce qu’on dit depuis la fondation de ce parti, se distingue justement par un indépendantisme intransigeant – rien ne serait plus important que l’indépendance, et surtout, il ne faudrait pas la soumettre à la logique gauche-droite. »

Si certains membres solidaires considèrent peut-être que l’indépendance n’est qu’un outil au service de la justice sociale, un moyen au service d’une fin plus grande, le parti demeure indépendantiste et conçoit le combat pour l’émancipation nationale comme une lutte en soi, devant être articulée avec d’autres mouvements tout aussi légitimes pour la transformation sociale, la libération des femmes, la défense de la nature, etc. D’ailleurs, cette non-hiérarchisation des luttes sociales et nationale, qui doivent développer une « redoutable synergie », est reconnue par les nationalistes progressistes qui soulignent que l’indépendance est multidimensionnelle : « De notre côté, nous, membres d’ON qui signons cette lettre, reconnaissons que le programme indépendantiste de QS rompt avec le consensus néolibéral et que, en insistant sur les questions sociale et environnementale, il embrasse plus vigoureusement qu’ON d’autres dimensions de l’indépendance que l’indépendance politique. Nous sommes d’accord sur le fait qu’une indépendance face aux impératifs que le système économique actuel fait peser sur les Québécois-es et leur territoire est tout aussi nécessaire. »

Cette lettre vient donc briser le dogme de l’indépendance « ni à gauche, ni à droite », qui enfonce toujours plus le mouvement souverainiste dans la déconfiture du nationalisme identitaire et pétrolier du PQ. Il ne s’agit pas de réduire l’indépendance à la gauche, ou inversement, mais de créer une synergie, entendue au sens d’une coordination de plusieurs choses qui concourent à un seul effet, au fait de mettre en commun des ressources pour parvenir à un effet précis. Quel est cet objectif ultime ? L’émancipation du peuple québécois dans toutes ses dimensions, l’indépendance jouant évidemment un rôle central sur le plan stratégique, culturel et politique.

Évidemment, Bock-Côté rejette une telle synergie, car elle représente en quelque sorte la négation pratique de sa doctrine. Il la réduit tout simplement à un élément infantile, une volonté de « pureté » forçant l’indépendantiste naïf à rester « camper dans l’opposition perpétuelle et systématique où il peut fantasmer sur la société idéale, dont il se veut finalement le gardien. » Cette stratégie rhétorique permet à notre idéologue de masquer l’idéalisme de sa foi conservatrice, en l’associant à un réalisme qui lui permet d’inverser la réalité. Il condamne pour ainsi dire la « division souverainiste » alors que des forces vives indépendantistes tentent justement de s’unir contre le bloc au pouvoir ; il leur attribue un intérêt égoïste et partisan opposé à l’universalité du Parti québécois, comme si cette posture n’était pas elle-même partisane. « C’est ainsi que les petits partis sont attirés entre eux, mais jamais n’envisagent de se rallier à un grand parti qui porte quand même l’idéal indépendantiste depuis quarante ans et qui, ces derniers temps, semble renouer avec un nationalisme vigoureux. D’ailleurs, ces deux partis, finalement, ne font-ils pas du PQ leur premier adversaire, dans la mesure où c’est lui qui entrave leur émergence? Étrange pays, le Québec, où les indépendantistes préfèrent souvent se combattre entre eux plutôt que de se rassembler au sein d’une grande formation pour combattre le régime canadien. »

Or, le « nationalisme vigoureux » qui représente pour Bock-Côté « l’universel concret » du peuple québécois, une pure affirmation de soi dont la négation ne saurait qu’être un reniement de son identité, occulte l’exclusion de l’autre qui se retrouve voilée par une pure positivité : « je suis moi ». C’est précisément ce retranchement du mouvement souverainiste vers le repli identitaire que dénoncent les adeptes d’une nouvelle synergie indépendantiste. « L’élite politique d’aujourd’hui ne promeut plus l’identité québécoise qu’à travers un nationalisme de ressentiment et non plus d’émancipation. Le nationalisme défendu par ON et QS cherche, lui, à déployer la personnalité du peuple québécois dans le monde, sans écraser personne et sans se laisser écraser par personne. Parler de « nation » ou de « valeurs » est un sentier battu – ce n’est pas avec des slogans qu’on les construit de toute façon. La vraie action politique, celle qui crée et qui avance dans les terres non défrichées de notre histoire, commande qu’on se compromette dès aujourd’hui pour l’indépendance du Québec. »

Pour désamorcer la possibilité d’une nouvelle force indépendantiste et progressiste en émergence, Bock-Côté préfère réduire Québec solidaire au groupuscule gauchiste qui sert bien son propos. Il continue ainsi de véhiculer des préjugés qui discréditent l’aspect indépendantiste des solidaires, et surtout le caractère progressiste qui forme en bonne partie l’esprit d’Option nationale. La stratégie est de garder divisé ce qui doit rester divisé, ou sinon de récupérer les forces indépendantistes encore vivantes pour les accrocher à la remorque du souverainisme moribon du Parti québécois. « Je comprends que QS occupe son créneau politique : dans une société éclatée, il y a de la place pour un petit parti à gauche de la gauche, protestataire, qui incarne le désir d’une société radicalement différente. Je m’explique mal que des indépendantistes pressés espèrent s’y rallier et préfèrent finalement les délices du radicalisme idéologique à la possibilité d’incarner une aile particulièrement militante au sein d’un parti souverainiste gouvernemental susceptible, s’il exerce le pouvoir pleinement, de contribuer à dégager le Québec de la tutelle canadienne. »

Ce que Bock-Côté ne peut comprendre, ou plutôt ce qu’il ne veut surtout pas voir, c’est que le PQ n’est pas la plus grande menace à l’unité canadienne, bien au contraire. Le PQ conduit à la subordination de la société québécoise aux traités de libre-échange, à l’unité canadienne monétaire et pétrolière, car il ne remet aucunement en question le cadre économique, politique, énergétique et idéologique dominant. C’est parce que le « nationalisme vigoureux » écarte complètement la question sociale, c’est-à-dire la remise en question des rapports de pouvoir et la domination des élites impérialistes, canadiennes et québécoises, qu’il amène ipso facto la subordination nationale aux intérêts étrangers. « Plus la vie économique immédiate d'une nation est subordonnée aux rapports internationaux, plus un parti déterminé représente cette situation, et plus il l'exploite pour empêcher que les partis adverses ne prennent l'avantage sur lui. De cette série de faits, on peut tirer la conclusion que, souvent, le « parti de l'étranger », comme on dit, n'est précisément pas celui que l'on désigne vulgairement en ces termes, mais bien le parti le plus nationaliste qui, au lieu de représenter les forces vitales de son propre pays, en représente en réalité plutôt la subordination, et l'asservissement économiques aux nations hégémoniques, ou à un groupe de telles nations. »[2]

Le principal adversaire à l’indépendance du Québec n’est donc pas le méchant Canada ou les fédéralistes libéraux qui n’ont pas peur du pouvoir et de la raison d’État, mais le PQ qui consolide l’ordre établi sous une aura de « gouvernance souverainiste » qui scelle l’avenir du Québec dans une foi envers un clergé qui saura lire mieux que ses fidèles le moment opportun de leur salut collectif. L’émancipation de cette dernière barrière idéologique, de cette illusion qui continue de tromper les masses depuis bientôt vingt ans, est actuellement représentée par deux partis qui n’ont pas encore réussi à réunir les moitiés coupées de l’indépendance réelle, à la manière du mythe d’Androgyne décrit par Aristophane dans le Banquet de Platon.

Il ne s’agit donc pas « d’imaginer un monde idéal », ni « d’avoir les mains tellement pures que nous finirions pas ne plus avoir de mains » comme le dit Péguy. La « redoutable synergie » consiste plutôt à amorcer un dialogue de fond, appuyé sur des bases militantes partageant un intérêt commun, à la fois réel et en puissance, pour l’émancipation sociale et nationale du peuple québécois. Il faut dès maintenant envisager, à moyen et long terme, une alliance socialiste et indépendantiste permettant de reconstruire ce que le PQ a endigué depuis sa création en 1968, soit une force sociale et politique capable de rompre définitivement avec l’ordre économique et politique dominant. Seules les forces vives à gauche du PQ, tant sur le plan social que national, pourront amener à terme la transformation dont le Québec a inéluctablement besoin. Cette « exigence morale et politique » de travailler ensemble représente une tâche concrète et centrale des prochaines années ; l’élaboration pratique d’une nouvelle stratégie solidaire et indépendantiste devra renverser l’ordre néo-duplessiste du PQ aiguisé par le travail idéologique du bock-côtisme.




[2] Antonio Gramsci, Cahiers de prison, cahier 13, §2

Ébauche d’une théorie critique des vertus démocratiques

1. La démocratie inclut cinq grandes dimensions complémentaires et interdépendantes: la participation, la délibération, la représentation, l...