mercredi 6 novembre 2013

Esquisse d’une stratégie municipaliste


Dépasser l’étatisme de la gauche québécoise[1]

Commençons par un double constat : la politique municipale a oublié la justice sociale, et la gauche a négligé la ville. D’une part, le monde municipal semble souffrir d’un apolitisme aigu, s’exprimant par le dénigrement des partis politiques municipaux par la population, et le « refus de faire campagne au profit de stratégies politiques axées sur des personnalités fortes » : équipe Coderre, équipe Labeaume, Groupe Mélanie Joly, etc.[2]

La question sociale est évacuée au profit d’un discours sur la bonne gouvernance, l’efficacité, la transparence, l’éthique, et toute la rhétorique administrative dominante. La solution à la corruption semble être de dépolitiser les enjeux locaux, de « départisaniser » la scène électorale, en concevant les villes comme des petites entreprises qui doivent simplement être bien gérées. Malgré le fait que la majorité de la population soit pour la démocratie, plusieurs souhaitent éviter les débats de fond, les conflits, la délibération et la contestation, bref tout ce qui fait la moelle d’une politique authentique et vivante.

D’autre part, la gauche qui lutte contre la domination du marché semble s’accrocher au principal levier de contrainte sociale légitime (l’État), en oubliant les municipalités, simples « créatures » du gouvernement provincial aux yeux de la loi. La difficile réunification des forces progressistes québécoises exige énormément de ressources, en espérant qu’un jour puisse advenir l’ultime conquête de l’Assemblée nationale. En attendant, les villes sont boudées ou simplement ignorées par les militantEs écologistes, féministes, altermondialistes ou indépendantistes, la scène nationale préservant son hégémonie sur la réflexion et la lutte politique québécoise.

Du droit à la ville à la justice environnementale

Or, la question urbaine devient un aspect incontournable de notre époque, que ce soit sur le plan de la globalisation économique, la montée des inégalités sociales, la crise de la démocratie représentative, la crise écologique, etc. Henri Lefebvre, Manuel Castells et David Harvey (notables géographes marxistes)[3] ont été les premiers à critiquer l’attention exclusive de la vieille gauche sur le travail industriel (l’usine, le prolétariat) et le processus de production, au détriment du domaine de la reproduction sociale (milieu de vie) qui est devenu un terrain de lutte important pour les femmes, chômeurs, jeunes, immigrantžes et précaires. Ces groupes sociaux peuvent être réunis sous le terme parapluie « précariat », dont l’ensemble joue un rôle central dans le processus d’urbanisation et tend à remplacer une classe ouvrière marginalisée par l’économie postfordiste du capitalisme avancé.

Bien que cette classe opprimée soit fragmentée et davantage encline à la révolte (émeutes urbaines, mouvement étudiant) que portée vers une organisation unitaire révolutionnaire, il n’en reste pas moins que les victimes de « l’accumulation par dépossession » sont nombreuses, et que l’exploitation au sein de la vie quotidienne, la privatisation de l’espace public, la dérive sécuritaire et la spéculation immobilière permettent de réunir un ensemble d’enjeux apparemment disparates. Le « droit à la ville » de Lefebvre doit redevenir une préoccupation centrale des mouvements sociaux et organisations militantes, sans pour autant se limiter à la métropole montréalaise.

En effet, bien que la réalité urbaine soit devenue un lieu central des contradictions entre la valeur d’échange et la valeur d’usage, un point de conflit majeur entre le capitalisme financiarisé et la réappropriation des milieux de vie par les habitantEs, le droit à la ville peut être compris plus largement comme un droit d’habiter l’espace[4]. Ceci fait écho au mouvement pour la justice environnementale, qui s’attarde à la répartition inéquitable des risques liés à certaines formes de développement. Au Québec, il s’agit probablement de la plus vaste et complexe lutte sociale des dernières décennies, car elle s’attaque à de nombreuses perturbations socio-écologiques : mines à ciel ouvert en milieu urbain (Malartic), barrages hydroélectriques (La Romaine, Val-Jalbert), exploitation d’uranium (Sept-Îles), gaz de schiste (vallée du St-Laurent), pétrole (Anticosti, Gaspésie), etc.

Des expressions comme « écologie de la libération », « livelihood ecology » et « environnementalisme des pauvres »[5], font toute référence à un large mouvement centré sur la défense des intérêts matériels des humains qui dépendent de leur environnement comme moyen d’existence. Les communautés de base s’opposent à la dépossession de leur milieu de vie et à la détérioration culturelle causée par l’industrie extractiviste, rappelant à certains égards « l’environnementalisme urbain » du XIXe siècle[6].

« Ce milieu était bouleversé, technicisé, bétonné, colonisé pour correspondre aux exigences de la mégamachine industrielle. Celle-ci aliénait aux habitants le peu qu’il leur restait du milieu naturel, les agressait par des nuisances et, plus fondamentalement, confisquait le domaine public au profit d’appareils techniques qui symbolisaient la violation par le Capital et par l’État du droit des individus à déterminer eux-mêmes leur façon de vivre ensemble, de produire et de consommer. »[7]

Les enjeux urbains

Qu’il s’agisse des milieux urbains ou ruraux, la « spatialisation » ou la « territorialisation » des conflits sociaux, économiques, politiques et écologiques commence progressivement à être intégrée à l’action publique. Or, cette récente « mise à l’agenda » de la question municipale ne semble pas avoir traversé la barrière de la gauche politique, qui reste surtout orientée vers la prise du pouvoir d’État. Ainsi, plusieurs acteurs politiques et mouvements sociaux n’ont pas encore pris le temps d’étudier en profondeur et de manière systématique différentes questions relatives aux villes: la loi 170 relative à la réorganisation administrative du monde municipal, les ressources et responsabilités des municipalités, la réalité métropolitaine, la loi sur l’aménagement durable du territoire et l’urbanisme, la fiscalité des villes, l’évaluation foncière, l’octroi des contrats publics, etc.

Il ne s’agit pas de simples problèmes techniques, mais d’enjeux politiques dont la gauche québécoise doit se préoccuper au plus haut point. Bien que l’État ait un rôle non négligeable à jouer, que ce soit en matière de protection de l’environnement ou de redistribution de la richesse, il ne doit pas rester l’alpha et l’oméga de l’économie politique. À vrai dire, la gauche, l’écologisme, le féminisme, l’altermondialisme et même l’indépendantisme gagneraient tous à prendre la perspective municipaliste pour réinterpréter les importants enjeux du XXIe siècle.

Les élections municipales

Le 3 novembre 2013, plus de 1 100 municipalités du Québec étaient en élection générale afin de combler quelque 8 000 postes de maires et de conseillers municipaux. De plus, la conjoncture politique à l’échelle municipale est exceptionnelle. Celle-ci ne se limite pas aux multiples scandales de corruption qui ont entraîné le départ des maires de Montréal et de Laval, ou aux multiples éclaboussures qui ont fragilisé l’ensemble de la classe politique municipale et provinciale québécoise. Contre un cynisme latent et un taux relativement bas de participation électorale, un renouveau démocratique est en train d’éclore partout au Québec : mouvement des Indignés à Montréal, Québec et plusieurs autres municipalités, grève étudiante de 2012, manifestations de casseroles, assemblées populaires autonomes de quartier (APAQ), mobilisations citoyennes au niveau municipal contre les gaz de schiste (vallée du St-Laurent) et l’exploitation du pétrole (victoire provisoire de Gaspé contre Pétrolia). En bref, la démocratie grassroots[8] est présentement en pleine ébullition.

Or, comment réduire le fossé entre une démocratie radicale, directe et citoyenne d’une part, et une politique représentative désuète d’autre part? La démocratie participative dans sa forme actuelle (BAPE, conseils de quartier, consultations publiques, concertationnisme, gestion de proximité et gouvernance urbaine) représente-t-elle une solution viable? Constitue-t-elle plutôt un organe de légitimation et d’acceptabilité sociale instrumentalisé par les élužes et les entreprises, celle-ci ne remettant pas en question l’inégale distribution du pouvoir économique et politique? Doit-on rejeter la démocratie représentative en bloc et se concentrer sur des espaces a-partisans de délibération (APAQ), ou doit-on investir le pouvoir municipal en essayant de redonner le pouvoir aux citoyenNEs?

Misères de la gauche municipale

De manière générale, nous soutenons la pertinence de l’existence et surtout du renouvellement des partis politiques municipaux. Selon Laurence Bherer et Sandra Breux, ceux-ci permettent « 1) d’articuler et d’intégrer les différents intérêts ; 2) de recruter des personnes intéressées par la politique ; 3) d’informer les électeurs »[9].  Toutefois, nous plaidons pour une radicalisation de la démocratie municipale. Celle-ci ne doit pas se limiter aux vœux de certaines formations « progressistes » comme Action Gatineau, Projet Montréal ou Démocratie Québec. Celles-ci ont à cœur la démocratie citoyenne, l’urbanisme durable, le développement économique et la « qualité de vie », mais ne se soucient point d’une question majeure : la justice sociale.

En effet, aucun de ces partis ne prône la solidarité, la « transformation sociale » ou la remise en question de la logique néolibérale. Leur discours reste largement au centre de l’échiquier politique, embrasse le social-libéralisme et le capitalisme vert qui fait complètement abstraction des inégalités sociales, du féminisme, de l’écologisme, de l’altermondialisme et de l’indépendantisme. Sans un examen critique des impératifs d’accumulation capitaliste, de l’exploitation des ressources naturelles, de la domination de l’État fédéral et de la stricte logique représentative, les municipalités sont vouées à rester de simples courroies de transmission de l’État pseudo-démocratique et de la globalisation néolibérale.

Dans son ouvrage Trente ans de politique municipale[10], Marcel Sévigny fait le bilan des promesses et des échecs de la gauche municipale à travers l’histoire du Rassemblement des citoyenNEs de Montréal (RCM). Pour résumer, le RCM a essentiellement échoué parce qu’il n’a pas su éviter le piège de la centralisation, que ce soit au sein du parti (dominé par la tête dirigeante du maire Jean Doré) ou au sein de la ville (en évitant la décentralisation du pouvoir par les conseils de quartier). Autrement dit, si une formation social-démocrate comme le RCM est restée prisonnière des contradictions du capitalisme et de la démocratie représentative, on peut aisément deviner qu’un parti qui ne se réclame même pas de la gauche s’enfoncera inévitablement dans la logique néolibérale et la croissance insoutenable.

Le modèle catalan

La conclusion de cette réflexion est simple : il faut dès maintenant organiser la gauche à l’échelle municipale. Or, comment devrait-on s’y prendre concrètement? Dans un article intitulé Vers une nouvelle gauche municipale, le parti catalan Candidatura d’Unitat Popular (CUP) est présenté comme un modèle original pouvant servir de levier à la construction d’une alternative inusitée pour les villes québécoises. Définie comme un parti anticapitaliste, indépendantiste, féministe, écologiste et anti-impérialiste, la CUP présente des candidatures dans l’ensemble des municipalités situées sur le territoire catalan. Ce parti ne fait pas que promouvoir la démocratie participative comme un supplément inoffensif au gouvernement représentatif, mais la comprend comme une transformation radicale de la culture politique. Sa volonté déclarée est de jouer le rôle d’un « cheval de Troie » des classes populaires dans les conseils municipaux et l’appareil d’État, par le biais de candidatEs directement branchéEs sur les assemblées locales. Pour comprendre cette particularité, voici les dix principes d’action politique du parti[11] :

1. Nos députéEs ne peuvent obtenir plus d’un mandat.
2. La rémunération maximale de nos députéEs est de 1600€ par mois.
3. Soumettre nos activités parlementaires à la consultation permanente des militantEs, mouvements sociaux et populaires.
4. Créer les mécanismes nécessaires pour mettre en place des processus de prise de décision fondés sur la démocratie directe, active, participative et inclusive au niveau parlementaire.
5. Ne pas emprunter d’argent pour financer la campagne afin de rester indépendant des élites économiques et financières.
6. Défendre strictement le programme politique et les décisions de l’organisation, en lien avec les organes de contrôle parlementaire et les assemblées ouvertes aux mouvements sociaux.
7. Éviter la duplication des postes dans les institutions ou la même organisation, afin d’éviter la concentration du pouvoir.
8. Nos parlementaires doivent penser en fonction du cadre national des Pays catalans et agir dans cette perspective.
9. Simplifier les structures administratives à travers la dissolution de conseils provinciaux, et les remplacer par les municipalités, les comtés et autres institutions supra-municipales comme bases d’une politique de proximité.
10. Défendre les municipalités comme les seules institutions qui restent à la portée du peuple, et promouvoir le municipalisme comme outil de transformation sociale.

Un réseau municipal québécois?

Si l’expérience politique de la CUP semble féconde dans le contexte catalan, est-il possible de la traduire pour l’adapter à la société québécoise? Nous pouvons imaginer la création d’un réseau de gauche indépendantiste, féministe et écologiste qui permettrait de coordonner une multitude de candidatures dans plusieurs municipalités du Québec (environ 8000 postes sont ouverts), avec un programme commun (déclaration de principes, grille d’analyse, réformes générales) complété d’un programme spécifique à chaque localité.

Le programme de cet hypothétique réseau (ou parti) pourrait s’inspirer librement de Québec solidaire, la CUP, le socialisme municipal et le municipalisme libertaire, dans une synthèse qui pourrait être qualifiée temporairement par l’expression de « municipalisme solidaire ». Ce courant politique ne devrait pas se baser sur une idéologie étroite, mais opter pour une coalition arc-en-ciel qui réunirait des militantEs de diverses allégeances à gauche de l’échiquier politique (libertaires, socialistes, républicains progressistes, féministes, écologistes, nationalistes de gauche, socio-démocrates) prêts à travailler ensemble dans une perspective de justice sociale et de démocratisation radicale. L’opposition rigide entre réformistes et révolutionnaires n’est pas pertinente à cette échelle, car l’horizon de l’émancipation sociale doit se faire à travers une série de réformes concrètes prenant pour point de départ les assemblées citoyennes, les mouvements sociaux (ouvriers, étudiants, paysans, féministes, écologistes) et la défense des intérêts des classes populaires.

Bien qu’un tel projet ne pouvait se réaliser avant les élections de novembre 2013, la gauche municipale peut-elle s’organiser d’ici les élections de 2017, compte tenu des ressources disponibles en termes de temps, d’argent, d’énergie et de bases militantes prêtes à lutter pour la réappropriation collective des municipalités ? Dans ce contexte, l’articulation entre la gauche nationale et municipale soulève plusieurs questions : Québec solidaire devrait-il épauler des candidatures de gauche dans différentes municipalités d’ici les prochaines élections? Devrait-il appuyer ou « noyauter » des partis politiques « progressistes » déjà existants? Devrait-il mobiliser ses associations locales et présenter ses propres candidatEs, à la manière des élections municipales en France où les maires affichent ouvertement leur affiliation politique au Parti socialiste ou au Parti communiste français?

Un nouveau tremplin

Enfin, comme l’Assemblée nationale est composée à 98% de députéEs issuEs de partis politiques néolibéraux, il serait tout à fait avantageux de propulser des candidatEs au sein de diverses municipalités québécoises. Cela permettrait de faire rayonner un discours contre-hégémonique et de développer dès maintenant une culture populaire de gauche à l’échelle locale. De plus, il serait particulièrement intéressant d’expérimenter une véritable hybridation entre la démocratie directe et représentative, dans laquelle le pouvoir municipal serait géré directement par des structures d’assemblées et l’implication active des quartiers.

Imaginons un scénario semblable aux dernières élections catalanes de 2012, qui ont mené trois députés de la CUP à la Generalitat (Assemblée nationale de la Catalogne) : ceux-ci ont également obtenu 106 conseillers municipaux, quatre conseillers de comarques (MRC) et quatre maires. La simultanéité des élections municipales offrirait une grande visibilité à un mouvement politique de gauche qui embrasserait l’ensemble du Québec, dans une perspective de coordination des luttes locales, d’émancipation sociale, de transition écologique et de libération nationale. Cette initiative permettrait d’étendre l’influence de la gauche à l’extérieur des centres urbains, tout en fournissant un appui majeur au mouvement pour la justice environnementale actif dans différentes régions, brisant ainsi l’idée selon laquelle la gauche serait essentiellement montréalaise.

Quelle forme une telle organisation municipale devrait-elle prendre? Quelles stratégies devrait-elle mettre de l’avant? Quels principes à la fois unificateurs et respectueux de la pluralité permettraient de donner corps à ce projet? Toutes ces questions se bousculeront au sein de la gauche et des nouveaux mouvements sociaux, ceux-ci étant influencés par des facteurs comme les opportunités politiques (élections municipales), les structures de mobilisation (organisations, partis, réseaux), et les cadrages cognitifs (significations partagées des acteurs qui permettent de définir leur identité de groupe et leur situation)[12]. Cela signifie que l'élaboration d'une stratégie municipaliste concrète ne peut faire l'économie d'une analyse approfondie des résultats électoraux, d'un bilan historique et critique de la gauche municipale montréalaise, d'un état des lieux des revendications sociales et luttes urbaines en cours, bref d'une série de rencontres préparatoires visant à réseauter les acteurs et actrices d'un éventuel nouveau Front d'action politique.


Dans tous les cas, la gauche doit sortir de son obsession pour l’État, prendre au sérieux la question urbaine et développer de nouvelles stratégies sur le plan municipal. De son côté, la politique municipale doit sortir de sa torpeur et devenir le lieu par excellence de la citoyenneté, en prenant au sérieux le mot d’ordre de Bookchin : « démocratiser la République, et radicaliser la démocratie »!



[1] Ce texte est une version remaniée et actualisée de l’article La gauche et l’oubli de la ville publié dans la revue Les nouveaux cahiers du socialisme, Occupons la ville !, no.10, automne 2013.
[2] Laurence Bherer et Sandra Breux (dir.), Les élections municipales au Québec : enjeux et perspectives, Québec, Presses de l’Université Laval, 2009.
[3] Manuel Castells, The city and the grassroots : a cross-cultural study of urban social movements, London, E. Arnold, 1983.
David Harvey, Le capitalisme contre le droit à la ville. Néolibéralisme, urbanisation, résistances, Paris, Éditions Amsterdam, 2011.
Henri Lefebvre, Le droit à la ville, 3e édition, Paris, Anthropos, 2009.
[4] Mark Purcell, « Le droit à la ville et les mouvements urbains contemporains », Rue Descartes, vol.1 no.63, 2009, p.40-50.
[5] Joan Martinez-Alier, The environmentalism of the poor : a study of ecological conflicts and values,  Northampton, Edward Elger, 2002.
[6] Dorceta E. Taylor, The environment and the people in American cities, 1600s-1900s: disorder, inequality and social change, London, Duke University Press, 2009.
[7] André Gorz, Écologica, Paris, Galilée, 2002.
[8] L’expression grassroots democracy renvoie aux formes d’organisations décentralisées, locales et participatives, dans lesquels les acteurs enracinés dans leur communauté prennent des décisions collectives de manière délibérative et souvent consensuelle.
[9] Laurence Bherer, Sandra Breux, Les partis politiques municipaux sont nécessaires, La Presse, 27 novembre 2011. http://www.lapresse.ca/debats/votre-opinion/201111/25/01-4471609-les-partis-politiques-municipaux-sont-necessaires.php
[10] Marcel Sévigny, Trente ans de politique municipale. Plaidoyer pour une citoyenneté active, Montréal, Écosociété, 2001.
[12] Anne Révillard, La sociologie des mouvements sociaux : structures de mobilisation, opportunités politiques et processus de cadrage, juin 2004. http://www.melissa.ens-cachan.fr/spip.php?article502

samedi 2 novembre 2013

Bookchin et la déliquescence de la démocratie municipale


Le 3 novembre 2013, les citoyens seront conviés à se rendre aux urnes pour élire 8000 candidats dans plus de 1100 municipalités du Québec. Or, plus de 50% des maires et conseillers municipaux ont été élus sans opposition en 2009, avec un taux de participation de 45%. Cela est particulièrement inquiétant compte tenu des nombreux scandales de corruption, de collusion et de gangstérisme révélés par l’Unité permanente anticorruption et la Commission Charbonneau. Les règnes ininterrompus, les réseaux d’influence, l’absence de perspectives politiques contribuent directement à une crise de confiance et de légitimité des institutions municipales.

Paradoxalement, la lutte contre le cynisme et la corruption ne semble pas mener à l’engagement citoyen et la critique des rapports de pouvoir, mais à un discours prônant la transparence, l’intégrité, la compétence gestionnaire et toute la rhétorique administrative dominante. La solution semble être de dépolitiser les enjeux locaux en concevant les villes comme des entreprises qui doivent être bien gérées. Les partis politiques sont dénigrés au profit de campagnes marketing axées sur des personnalités fortes, la notoriété éclipsant les débats d’idées : Équipe Labeaume, Équipe Denis Coderre, Groupe Mélanie Joly, Coalition Marcel Côté, etc.

Devant cet appauvrissement de la sphère démocratique, le philosophe américain et militant écologiste Murray Bookchin (1921-2006) aurait sans doute prôné une critique sociale radicale et proposé un projet politique concret : le municipalisme libertaire. Cette perspective entend remplacer le capitalisme et l’État-nation par des institutions de démocratie directe et de coopération enracinées dans le champ politique municipal. Le mot d’ordre de Bookchin, « démocratiser la république et radicaliser la démocratie », consiste à étendre la capacité des citoyens à gérer ensemble les affaires de la communauté par la participation et la délibération publique. Loin de prôner l’autosuffisance locale, il s’agit d’articuler l’interdépendance régionale par le biais d’une confédération des municipalités libres. En quoi cette pensée politique peut-elle nous éclairer dans le contexte des élections municipales, à l’aune d’une crise écologique, économique et démocratique sans précédent ?

Bookchin est d’abord connu à titre de théoricien de l’écologie sociale. Cette philosophie repose sur l’idée selon laquelle la crise écologique découle de diverses formes de hiérarchies et d’oppression, que ce soit en termes de classe, sexe, ethnicité, âge, etc. Autrement dit, la domination de l’humain sur la nature trouve ses racines dans la domination de l’humain sur l’humain. C’est pourquoi la construction d’une société écologique suppose la remise en question des structures qui favorisent la concentration du pouvoir économique et politique, comme l’économie de marché et le gouvernement représentatif. L’écologie sociale se distingue ainsi de l’environnementalisme, qui vise à surmonter le dérèglement climatique et le pic pétrolier par l’amélioration de la gouvernance, le progrès technique et une croissance économique « verte » qui maintiennent le mode de production actuel. Les deux réponses possibles à la crise écologique se présentent comme suit : capitalisme vert ou écosocialisme libertaire.

Le « développement urbain durable » prôné par Projet Montréal est-il compatible avec les préceptes de l’écologie sociale ? D’une part, Bookchin appuierait fortement la promotion des transports collectifs et actifs, la protection des espaces verts, l’agriculture urbaine et l’amélioration de la qualité de vie des quartiers qui favorisent l’émergence d’espaces publics de proximité. D’autre part, le philosophe critiquerait l’abandon de la réduction des tarifs du transport collectif, la création de conseils de quartier et l’instauration de budgets participatifs pourtant mentionnés dans la plateforme 2009 de Projet Montréal. Le manque de réflexion critique sur les dérives du néolibéralisme, la logique managériale, la montée des inégalités économiques et la justice sociale témoignent du capitalisme vert sous-jacent au programme d’urbanisme durable.

L’adepte de l’écologie sociale serait d’ailleurs complètement opposé à la mentalité gestionnaire de Marcel Côté, au populisme de Denis Coderre et à l’autoritarisme de Régis Labeaume, qui non seulement négligent les problématiques environnementales et récusent la nécessité d’un changement social, mais réduisent les citoyens à de simples payeurs de taxes. Janet Biehl, qui fut une proche collaboratrice de Bookchin et militante dans le parti municipaliste des Burlington Greens, trace un portrait éloquent de la figure paternaliste de plusieurs candidats à la mairie. « Dans les sociétés de masse actuelles, les citoyens sont réduits au statut d’« électeurs » et de « contribuables ». Loin d’augmenter leur maîtrise, l’État et le système capitaliste les infantilisent. Se concevant comme pater familias, l’État gère la vie civique à leur place, ostensiblement pour leur bien, mais il perpétue ainsi leur dépendance et leur subordination. […] La passivité même des citoyens, le peu d’importance qu’ils accordent aux processus de l’État les rendent plus vulnérables à la manipulation, que ce soit par les fortes personnalités ou par de puissantes institutions. »[1]

Devant cette situation critique, le municipalisme libertaire propose de décentraliser le pouvoir et de démocratiser la ville afin de retrouver le « champ politique » trop longtemps associé à « l’art de gouverner » (statecraft). Pour Bookchin, il est essentiel de distinguer le « champ social » correspondant au domaine privé (qui inclut la production et la vie économique), le « champ politique » comme espace public de délibération et de décision collective des affaires communes, et « l’État » en tant qu’appareil de contrainte formé par des politiciens professionnels, la bureaucratie, la police et l’armée. « La raison pour laquelle la confusion entre la politique et l’étatisme persiste aussi fortement aujourd’hui est peut-être que nous avons perdu la source historique et l’arène principale de toute politique authentique : la cité. » Si la citoyenneté est aujourd’hui attachée à l’État-nation et la représentation politique, son origine remonte à la polis d’Athènes au Ve siècle avant notre ère, berceau de la démocratie directe.

Bookchin, en tant que « Grec moderne », rappelle que cette citoyenneté active est intimement liée à la paideia, c’est-à-dire la culture intentionnelle des qualités civiques et morales nécessaires à l’exercice politique. « L’unité nucléaire de cette politique n’est pas le bureaucrate impersonnel, le politicien professionnel, le fonctionnaire de parti ou même le résident urbain dans toute la splendeur de son anonymat. C’est le citoyen. Un terme qui incarne les idées classiques de philia, d’autonomie, de rationalité et par-dessus tout d’engagement civique. Le citoyen insaisissable qui s’est manifesté historiquement dans les assemblées de Grèce, les communes médiévales d’Europe, les conseils de ville de la Nouvelle-Angleterre et les sections révolutionnaires de Paris, doit être ramené au premier plan de la théorie politique. »

L’archéologie de la démocratie municipale montre que celle-ci ne se s’est pas limitée au monde révolu de l’Antiquité, mais a traversé les époques jusqu’à nos jours sous la forme d’associations civiques, de sphères publiques locales, de comités de quartier ou d'initiatives comme les cinq Sommets citoyens de Montréal qui eurent lieu de 2002 à 2009. Malheureusement, ces expérimentations démocratiques ont été malmenées par les pressions conjointes de la centralisation politique, l’industrialisation, l’étalement urbain et la marchandisation de la société, qui contribuent à l’effritement des villes et de la citoyenneté. Une objection souvent évoquée à l’endroit du municipalisme libertaire consiste d’ailleurs à montrer l’impossibilité pratique de la démocratie directe à l’intérieur d’une société moderne et complexe. Cela signifie-t-il que nous soyons condamnés à la réduction de la vie économique au marché, et du champ politique au jeu des politiciens gestionnaires et autoritaires ?

Or, la cité représente un lieu de résistance qui perdure comme mémoire des luttes passées, une potentialité qui n’a pas encore été complètement oblitérée et qu’il s’agit de ranimer. Comme le rappelle Janet Biehl : « la municipalité, en fait, continue à hanter l’État comme siège irrépressible d’autogestion politique. Ainsi, quel que soit le degré d’érosion qu’aient causé l’État, l’urbanisation et le capitalisme, une vie politique municipale affirmée persiste à l’état latent comme perspective d’avenir et promesse d’émancipation humaine. » La démocratie participative en vogue aujourd’hui doit donc être radicalisée, dépasser le rôle purement consultatif qui la subordonne à la domination économique et étatique, pour devenir un lieu de pouvoir citoyen réel. Loin de représenter un vœu pieux, cette exigence appelle une véritable stratégie politique à l’échelle municipale.

Contrairement à plusieurs anarchistes qui rejettent toute forme de participation électorale, le municipalisme libertaire préconise de bâtir un mouvement visant à prendre le pouvoir des conseils municipaux pour les décentraliser aussitôt vers des assemblées de quartier. Les élections représentent une excellente plateforme d’éducation populaire, permettant non seulement d’étendre la critique du système actuel, mais de présenter la démocratie directe comme une alternative désirable, viable et atteignable au niveau municipal. Cette approche fut d’ailleurs adoptée par Marcel Sévigny au sein du Rassemblement des citoyens et citoyennes de Montréal, et le militant Dimitri Roussopoulos par la création du parti Montréal écologique au début des années 1990.

Les nombreux débats qui animent la gauche québécoise contemporaine placent la philosophie politique de Bookchin dans une position délicate. Pragmatique et partisan des institutions, il aurait sans doute critiqué le purisme des assemblées populaires autonomes de quartier (issues du mouvement étudiant et de la lutte contre la répression policière), qui récusent toute alliance avec les partis, syndicats et groupes communautaires, et refusent d’investir le champ politique pour se concentrer sur les luttes sociales et microlocales. « Aucune société ne peut exister sans structures institutionnelles », nous dit Bookchin. « À cet égard, je diverge de l’opinion libertaire qui veut un minimum de restriction. Comme je l’ai déjà dit, là où il y a un minimum de structure, là se retrouve un maximum d’arbitraire. [...] La question est de savoir quelle sorte d’organisation. »

Adepte de la démocratie radicale, Bookchin aurait certainement critiqué le consensus entourant le principe de « gouvernement ouvert » basé sur l’accès aux données de la ville et la consultation citoyenne. Ce mythe de la transparence administrative maintient la division entre gouvernants et gouvernés, et ne favorise pas une réelle délibération collective qui suppose la prise de parole, le dialogue et la capacité de s’engager en vue du bien commun. « Plutôt que céder le pouvoir de décision à des experts, des professionnels, des représentants ou des bureaucrates, l’écologie sociale prévoit une participation directe de tout le monde dans l’autogestion de leurs affaires communales. »

Lors des élections municipales de novembre 2013, Bookchin inviterait les citoyens de l’ensemble du Québec à remettre en question la société de marché et le culte de la démocratie représentative, sans pour autant prôner l’abstentionnisme et l’abandon du champ politique municipal. Le militant écologiste et libertaire appuierait sans doute l’idée de mettre sur pied une alternative de gauche dans une foule de municipalités québécoises, afin de décentraliser et démocratiser le pouvoir comme moyen de lutter contre la corruption et les inégalités sociales. Il ne s’agit pas d’attendre une éventuelle rupture avec l’ordre capitaliste par la conquête du pouvoir d’État, mais de participer dès maintenant à l’élaboration d’un écosocialisme « par le bas ». « Les révolutionnaires doivent cesser de croire que les institutions révolutionnaires pourraient se former après la révolution, ni même au cours d’une insurrection. À la place, les révolutionnaires doivent commencer à créer des institutions révolutionnaires dès à présent. »



[1] Janet Biehl, Le municipalisme libertaire. La politique de l’écologie sociale, Écosociété, Montréal, 2013, p.101

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