vendredi 19 avril 2013

Les trois significations du Plan vert


Le Plan vert constitue la pierre angulaire du projet de société de Québec solidaire. Une lecture attentive de ce projet permet de cerner les forces et les limites de la vision actuelle du parti. Celle-ci n’est pas achevée, mais en construction perpétuelle, d’où l’expression de parti-processus. Le signe de cette ouverture réside dans la pluralité d’interprétations possibles du Plan vert, notamment celles élaborées par Alexandre Leduc et Andrés Fontecilla sur leur blogue respectif. Cet article cherchera à montrer en quoi différentes visions se distinguent et se rejoignent, tout en montrant que le projet actuel de Québec solidaire n’offre pas une réponse satisfaisante à l’ampleur de la crise écologique. Après avoir fait une analyse critique du Plan vert, trois visions seront dégagées afin d’articuler les rapports entre capitalisme et écologie : la social-démocratie verte, l’écosocialisme et la décroissance conviviale.

Une économie verte, faible en carbone

Le Plan vert débute par le désir de transformer l’économie du Québec. En quoi consiste cette transformation ? S’agit-il d’une réorientation du système actuel dans le sens du partage de la richesse et de la préservation l’environnement, ou d’une transformation du mode de production, c’est-à-dire le passage à une société postcapitaliste ? Modernisation ou dépassement du capitalisme ? Si nous nous en tenons au discours de la plateforme électorale, il semble que la première interprétation doit être privilégiée. Le Plan vert se veut d’abord l’opposé du Plan Nord, parce qu’il préconise la sortie de la dépendance au pétrole et le développement des technologies vertes, la maximisation de la valeur des ressources naturelles dans le respect de l’environnement, la multiplication des emplois verts, durables et égalitaires (inclusion des femmes), ainsi que la démocratisation de l’économie par le développement des entreprises collectives et coopératives.


Chose certaine, le Plan vert est fondamentalement opposé au capitalisme de libre marché, c’est-à-dire au néolibéralisme qui préconise le démantèlement de l’État social, l’extractivisme, la croissance infinie et la quête du profit maximal au-dessus de toute autre considération sociale et environnementale. Pour reprendre les termes de Karl Polanyi, Québec solidaire cherche à ré-encastrer l’économie dans la société, afin que la première serve la deuxième, au lieu de l’inverse. Mais le fait qu’un projet soit de gauche ne signifie pas pour autant qu’il dépasse le cadre du capitalisme, du développement durable et de l’économie verte préconisée par le dernier sommet de Rio+20. Il s’agit avant tout de proposer une alternative pragmatique et progressiste au désastre du modèle néolibéral et du mode de vie pétro-dépendant, afin de devenir un phare d’innovation éco-sociale au même titre que les pays scandinaves. « Nous pouvons ainsi devenir un modèle inspirant de par le monde, devenir ceux et celles qui auront, par leur innovation et leur courage, développé un mode de vie à la fois viable et enviable qui ne met pas en danger son environnement et qui conserve des ressources pour les générations à venir. »

Transports et énergie

Québec solidaire fonde son approche sur une analyse de classes : son plan de développement économique ne vise pas d’abord la croissance, les investissements étrangers et les grandes entreprises, mais la création d’emplois et le bien-être de la population. Elle favorise le travail, et non le capital, bien que le secteur privé puisse y trouver son compte. Le meilleur exemple du primat du travail est l’insistance du Plan vert sur la création d’emplois comme justification récurrente des réformes avancées : « le secteur des transports collectifs crée trois fois plus d’emplois que le secteur automobile au Québec ». Le vaste projet d’électrification des transports collectifs, qui comprend non seulement des investissements massifs pour la modernisation des transports urbains, mais également la construction d’un monorail haute vitesse entre Montréal et Québec, cherche ainsi, à travers l’abandon de l’utilisation des énergies fossiles d’ici 2030, à relancer une croissance économique juste et durable.

De son côté, le chantier d’efficacité énergétique vise à aider les particuliers et les entreprises locales en stimulant le secteur de la rénovation verte. Le Plan vert prévoit également le développement massif des énergies renouvelables comme l’éolien, la géothermie et la biomasse, afin de réduire les « émissions de gaz à effet de serre (GES) d’au moins 40 % par rapport à 1990 d’ici 2020, et de 95 % d’ici 2050 ». Pour ce faire, Québec solidaire nationaliserait l’industrie éolienne (Éole-Québec), puis chapeauterait la production, la distribution, ainsi que la recherche et développement dans le domaine énergétique par la création d’Énergie-Québec. Ceci n’est pas sans rappeler une sorte de Green New Deal, visant à relancer l’économie après une période de crise, de stagnation ou d’austérité par le biais d’investissements massifs de l’État. Il ne s’agit pas tant d’une sortie du capitalisme qu’une refondation du système économique sur une base néo-keynésienne, la réorganisation de l’État-providence par le biais de la modernisation écologique.

Une telle solution fut proposée notamment par Van Jones dans son livre The Green Collar Economy : How one solution can fix our two biggest problems (2008), et reçut l’applaudissement de personnalités célèbres comme Al Gore et Paul Hawken, auteur du livre Natural Capitalism : Creating the next industrial revolution (1999). Cette stratégie vise à relancer le capitalisme sur une base durable et équitable en créant des milliers d’emplois faiblement, moyennement ou hautement qualifiés dans le domaine de l’efficacité énergétique (rénovation des bâtiments) et des énergies alternatives (panneaux solaires). La nouvelle économie ne serait plus seulement basée sur les cols bleus (travail manuel, classe ouvrière) et les cols blancs (travail intellectuel, classe moyenne), mais la classe émergente des cols verts. D’après le Programme des Nations Unies pour l’environnement, les emplois verts (green jobs) regroupent toute forme de « travail dans le secteur de l’agriculture, manufacturier, recherche et développement, et des services qui contribuent substantiellement à préserver ou restaurer la qualité de l’environnement. Cela inclut spécifiquement, mais pas exclusivement, des emplois qui aident à protéger les écosystèmes et la biodiversité ; réduire la consommation d’énergie, d’eau et de matériaux à travers des stratégies d’efficience ; dé-carboniser l’économie ; et minimiser voire éliminer toute forme de déchets et de pollution. »

Contrôle des ressources naturelles

Au-delà du Green New Deal, Québec solidaire souhaite également rendre l’industrie minière au service de la collectivité. Cela passe notamment par l’augmentation substantielle des redevances minières, ainsi que la nationalisation des ressources naturelles (participation majoritaire de l’État ou nationalisation complète des secteurs stratégiques). Or, une telle mesure, prise isolément, se limiterait à une sorte de Plan Nord solidaire, très semblable au « Nord pour tous » du Parti québécois. Heureusement, le Plan vert ne prévoit pas donner tout le pouvoir à l’État, mais défaire la suprématie de la Loi sur les mines, octroyer le droit de veto aux communautés locales concernant les projets de développement minier sur leur territoire, ainsi que mettre en place des évaluations environnementales stratégiques en amont de chaque processus. La décentralisation des décisions par la consultation obligatoire des villes permettrait ainsi d’offrir au contre-pouvoir à la domination de l’État, qui pactise souvent avec les promoteurs industriels au détriment des citoyen-nes.

Par ailleurs, Québec solidaire s’engage à interdire l’exploitation de l’uranium et de l’amiante, et à instaurer un système de gestion démocratique des forêts (comités forestiers locaux), permettant la planification collective et l’aménagement écosystémique des forêts. Enfin, bien que le parti reconnaisse le droit à l’eau tel que défini par les Nations Unies et souhaite éviter la marchandisation de l’eau, sa proposition de réforme se limite à augmenter les redevances sur l’eau de manière à fournir 1,48G$ à l’État. Autrement dit, le principe sous-jacent suppose que l’eau ne devrait pas être une marchandise gratuite, et c’est pourquoi la réforme propose de taxer plutôt qu’interdire son utilisation commerciale. La « gestion démocratique des ressources naturelles » reste l’élément le moins transformateur du Plan vert, mais représente une avancée remarquable par rapport aux propositions des autres partis politiques dans ce domaine.

Coopératives, services publics et sécurité sociale

La restructuration économique préconisée par Québec solidaire représente la pierre de touche qui permet de déborder le cadre de l’État-providence vert. La transition écologique ne vise pas d’abord à renforcer le pouvoir de l’État et des entreprises privées au détriment de la société civile, mais à offrir une occasion extraordinaire de démocratisation et de relocalisation de l’économie. Ainsi, le fait de revoir le mandat de la Caisse dépôt et de placement du Québec pour soutenir la création d’entreprises collectives permettrait de limiter la financiarisation de l’économie tout en créant davantage d’emplois ayant des finalités sociales et écologiques. La généralisation du modèle coopératif assure le développement d’entreprises plus stables, résilientes et démocratiques, que ce soit par la reprise coopérative des grandes entreprises, ou la création d’incitatifs pour encourager l’économie sociale, le logement social et abordable, les emplois dans le domaine du logiciel libre, du tourisme, de la culture et des loisirs. Le modèle économique sous-jacent au Plan vert est celui de l’économie plurielle ou solidaire, qui permet de sortir du modèle de l’économie duale ou mixte (public/privé) afin d’articuler quatre dimensions :

« a) Une économie sociale composée d’entreprises à finalité sociale et à but non lucratif, mais aussi d’organismes communautaires, collectifs ou coopératifs qui rendent d’innombrables services à la population.
b) Une économie domestique essentielle qui repose sur les services rendus dans la famille, par les aidantes et aidants naturels (surtout des femmes), et plus généralement sur les services gratuits ou bénévoles que nous voulons trouver le moyen de reconnaître socialement et de comptabiliser à leur juste valeur.
c) Une économie publique, étatique et paraétatique, dont l’importance et le rôle social, entre autres, dans la dispensation équitable de services accessibles à toute la population, sur l’ensemble du territoire, doivent être revalorisés.
d) Une économie privée composée d’entreprises dont le but est de produire et de vendre des produits et des services et qui acceptent de fonctionner dans le respect des règles collectives (sociales, environnementales, etc.) que la société québécoise se donne. »

Si nous dépassons le cadre strict du Plan vert pour retourner à l’objectif ultime de Québec solidaire, soit la socialisation des activités économiques, nous pouvons voir que le parti souhaite, à long terme, assurer la réappropriation collective des moyens de production, c’est-à-dire instaurer le socialisme. Or, il ne compte pas le faire par la voie révolutionnaire, c’est-à-dire par le biais de la dictature du prolétariat, l’abolition de la propriété privée et l’étatisation complète de l’économie, mais par une voie réformiste. Le développement d’une économie publique forte (c) allant de pair avec la promotion active de l’économie sociale et domestique (a,b), fournirait un contrepoids important à l’économie de marché (d) qui serait davantage régulée, en favorisant davantage les PME que les grandes entreprises.

Le développement de Pharma-Québec, le renforcement de l’éducation publique, des CLSC et des CPE, de même que le respect des principes d’accessibilité universelle et de gratuité, sont tous des manifestations de cette volonté de freiner la privatisation et la tarification des services publics. À long terme, Québec solidaire vise même à remplacer l’économie de marché par une planification démocratique et une gestion décentralisée de l’économie. « Aussi, l’administration générale et la fixation d’objectifs particuliers de ces entreprises devront avoir lieu au sein d’instances démocratiques régionales ou nationales dont la composition assurera une représentation réelle de l’ensemble de la société (salarié-es de l’entreprise, représentant-es de l’État, élu-es régionaux, groupes de citoyen-nes, Premières Nations, etc.). Finalement, ce n’est pas le gouvernement ou ses hauts fonctionnaires qui devront voir à l’organisation du travail au sein de ces entreprises, mais les employé-es eux-mêmes (autogestion). »

Évidemment, cet élément du programme ne figure pas dans le Plan vert, ce dernier présentant une première étape dans un processus de transformation globale de l’économie. Il en va de même pour le revenu minimum garanti, qui figure timidement vers la fin de la section sur la sécurité sociale. « Cette forme de sécurité du revenu viendra progressivement remplacer l’aide sociale et d’autres programmes sociaux pour permettre à toute personne adulte vivant au Québec de se voir garantir un revenu minimum de 12 000 dollars par année. La déficience des présentes politiques sociales impose le développement d’une politique sociale et économique ambitieuse. Le niveau actuel de l’aide sociale est nettement insuffisant, ce qui a pour conséquence d’enfermer les gens dans une spirale appauvrissante. Celle-ci a un impact majeur sur la santé publique : la pauvreté entraîne la maladie. »

Le fait de présenter le revenu minimum garanti dans le cadre d’une lutte contre la pauvreté et les inégalités masque le caractère radical d’une telle réforme, en lui donnant une allure d’assistance sociale généralisée. Or, le revenu garanti assure la dignité, l’épanouissement personnel et la liberté réelle de l’individu, tout en permettant de donner un formidable coup d’accélérateur à la dé-marchandisation de la vie sociale. En effet, il libère le temps de la domination du travail, il contourne le joug du salariat en donnant l’occasion de multiplier les initiatives individuelles et collectives, les activités autonomes, culturelles et non-marchandes. L’interprétation du revenu minimum garanti présentée dans le Plan vert semble renvoyer au renforcement de l’État-providence, alors qu’il permet également l’émancipation de l’individu de la tutelle de l’État et du marché par le déploiement d’activités d’autoproduction.

La social-démocratie verte

Pour résumer, le cadre général du Plan vert de Québec solidaire renvoie à l’instauration d’une social-démocratie verte pour répondre à la crise néolibérale et environnementale. Cela peut être résumé par les points structurants du projet : 166 000 nouveaux emplois, moins de voitures et plus de technologies vertes, plus de démocratie en entreprise et inclusion des femmes, plus d’emplois stables, mieux payés et implantés dans nos communautés, gestion démocratique des ressources naturelles, secteur public fort et sécurité sociale. La réconciliation de l’économie et de l’écologie, le passage de la gauche d’opposition à la gauche de proposition, puis la rhétorique de la création d’emplois verts représentent l’interprétation valide, mais minimale, du Plan vert.

« Ce Plan vert nous permet de sortir de la fatalité des crises économiques et du marasme ambiant. Il replace l’économie du Québec sur les rails et la propulse vers une nouvelle voie. Il ne s’agit plus de la croissance pour la croissance, mais bien de se servir de l’économie pour bâtir le Québec qu’on veut : un Québec vert, solidaire et démocratique. Les idées sont là, et elles sont portées par tout un tissu d’associations et de groupes citoyens. Pour qu’elles deviennent réalité, il ne manque qu’un ingrédient essentiel : le courage politique pour les mettre en place. »
 
Il s’agit d’une vision réformiste et volontariste, qui opère le passage de la croissance en soi (capitalisme de libre marché) à la croissance en soi et pour soi (capitalisme vert d’État), c’est-à-dire une nouvelle économie au service du peuple sans remise en question des notions de travail abstrait (emploi), de marchandise, de progrès technologique, d’industrialisation, de vitesse, etc. Cette conception opère ainsi la synthèse du développement durable et du modèle keynésien, en présentant la croissance verte et équitable comme l’alternative à l’austérité non-durable et néolibérale. Dans cette perspective, il n’y a pas de dépassement du capitalisme, mais une refondation de ce système à travers la « troisième révolution industrielle » d’une économie postcarbone.

Or, cette stratégie est-elle à la hauteur des défis que nous présente la crise écologique ? Réponse à suivre…

samedi 13 avril 2013

Méditations luxemburgistes


La critique du réformisme

En lisant Réforme sociale ou révolution ? (1898) de Rosa Luxemburg, je me suis aperçu que ce texte jouit d’une percutante actualité. Il s’agit en avant tout d’une critique magistrale de l’opportunisme, que l’on peut qualifier aujourd’hui de réformisme ou d’électoralisme. Luxembourg n’était pas contre les réformes sociales, la lutte syndicale et la participation politique, mais considéraient celles-ci comme des moyens, nettement insuffisants, servant à préparer la révolution.

À l’inverse, le réformisme considère que la révolution est impossible parce que le capitalisme ne s’effondrera pas spontanément de lui-même, que des facteurs comme le crédit, les organisations patronales et les systèmes de communication permettront son adaptation, et que la lutte devrait être menée par une série de réformes successives, l’action syndicale, le développement de coopératives et une démocratisation progressive des institutions politiques. L’essentiel n’est plus le but du socialisme, c’est-à-dire la conquête du pouvoir politique par le prolétariat, mais le chemin parlementaire par lequel le Parti avance pas à pas dans la voie des réformes sociales. Cette théorie peut être résumée par cette célèbre formule d’Eduard Bernstein : « le but final, quel qu'il soit, ne signifie rien pour moi, le mouvement est tout ».

Si Luxemburg se fait la grande critique du réformisme au nom de l’orthodoxie marxiste, ce n’est pas au nom d’une théorie rigide, mais d’une observation jumelée à l’argumentation, et d’une bonne dose de perspicacité. On pourrait dire que cette grande militante représente l’exemple même de la phronesis révolutionnaire, c’est-à-dire d’une rationalité sensible à la contingence du monde, d’une habileté pratique propre aux grands hommes et femmes politiques. Si certains parlent de prudence, d’autres auteurs comme Richard Bodéüs suggèrent l’emploi du terme sagacité, qui renvoie à la faculté de saisir rapidement les choses, faite d’intuition et de finesse d’esprit.

« Pour elle, le marxisme n’est pas un assemblage de dogmes sans vie, mais une doctrine vivante ayant des applications pratiques dans tous les domaines. Ici sans doute sa critique est plus pénétrante que celle de Kautsky qui foudroie l’hérésie au nom des grands principes intangibles du marxisme. Pour Rosa Luxemburg, les principes du marxisme ne sont pas figés ; elle y discerne surtout une méthode et une doctrine inspirées de l’histoire, elle en use comme d’une arme toujours actuelle. Même si Marx a pu se tromper quant à l’estimation de la date et des circonstances de l’effondrement du capitalisme, quant à la périodicité et la fréquence des crises, cela n’implique pas que cet effondrement ne se produira pas. Abandonner le but du socialisme, c’est, en bonne dialectique, abandonner aussi les moyens de lutte, car détournés de leur fin ceux-ci perdent tout caractère révolutionnaire. » Irène Petit, introduction à Rosa Luxemburg, Réforme sociale ou révolution ? Grève de masse, parti et syndicats, La découverte, Paris, 2001, p.9

La tendance électoraliste de Québec solidaire?

Québec solidaire est un parti politique, et comme toute organisation de ce type, il est susceptible de dériver vers l’opportunisme, la bureaucratisation et la centralisation. Heureusement, il existe de nombreux mécanismes internes visant à séparer les pouvoirs, ainsi qu’une culture de démocratie participative héritée du mouvement communautaire et altermondialiste permettant de freiner cette tendance. Néanmoins, il n’empêche que ce parti est davantage réformiste que révolutionnaire, malgré certaines tendances socialistes, communistes et décroissantistes en son sein. Le problème ne vient pas du fait que Québec solidaire propose des réformes sociales et décide de faire une lutte politique qui n’exclut pas dogmatiquement les élections, mais que le but de son projet soit encore indéterminé. S’il s’oppose directement au néolibéralisme et promeut différents principes comme l’écologisme, le féminisme, le souverainisme, l’altermondialisme et le pluralisme, il n’est pas clair qu’il rejette totalement le capitalisme ou le parlementarisme pour mener à bien ses projets.

De plus, certaines tendances au sein du parti n’hésitent pas à se remettre directement en « mode électoral », à miser sur des nouveaux moyens de financement et de recrutement, à tenter de maximiser le nombre de futurs sièges et à présenter Québec solidaire non seulement comme une alternative au néolibéralisme, mais comme un parti « apte à gouverner ». La logique électorale n'est pas un problème en soi, car elle fait partie de la forme-parti. Le danger est que cette logique quantitative prédomine et se substitue à l'éducation politique et la visée transformatrice du parti. Entre la jambe des urnes et celle de la rue, il ne faut pas que la deuxième soit atrophiée! Cela ne veut pas dire que le parti soit purement réformiste ou social-démocrate, mais que sans une aile gauche bien organisée et ancrée dans les mouvements sociaux, il risque de sombrer tranquillement dans le marasme parlementaire. Cela étant dit, un nouveau Réseau écosocialiste vient d’être créé, et la première assemblée générale montréalaise aura lieu le jeudi 18 avril 2013 afin de préparer la formation politique et des nouvelles formes d’action à l’intérieur comme à l’extérieur du parti.

Le débat entre Luxemburg et Bernstein permet d’éclairer une nouvelle tension entre le Réseau écosocialiste et l’aile réformiste de Québec solidaire. C’est pourquoi, pour comprendre certains enjeux actuels, il est intéressant de dépoussiérer le passé afin de cerner certaines tendances récurrentes à l’intérieur de la gauche. La conception écosocialiste considère que la lutte parlementaire butera un mur, et que les mouvements sociaux réaliseront alors qu’il faudra renverser l’ordre établi, tandis que la perspective réformiste croit que le projet de société de Québec solidaire pourra s’effectuer par une série de réformes successives.

Luxemburg distingue à ce titre la lutte politique (électorale) de la conquête du pouvoir politique, qui correspond davantage à une guerre de mouvement au sens de Gramsci, c'est-à-dire un processus révolutionnaire. Dans la conception réformiste, la lutte politique se limite à la question parlementaire, tandis que la perspective révolutionnaire insiste sur la fonction éducative de la lutte politique, qui permet d'élaborer la critique de l'hégémonie bourgeoise et la formation d'un bloc historique qui pourra renverser l'ancienne société.

« Selon la conception [écosocialiste], le prolétariat acquiert par l’expérience de la lutte syndicale et politique la conviction qu’il est impossible de transformer de fond en comble sa situation au moyen de cette seule lutte, et qu’il n’y parviendra définitivement qu’en s’emparant du pouvoir politique. La théorie [réformiste] part du préalable de l’impossibilité de la conquête du pouvoir pour réclamer l’instauration du socialisme au moyen de la seule lutte syndicale et politique. »

Adaptation ou effondrement ? Six thèses à vérifier

Grosso modo, le réformisme dépend de l’idée que la révolution n’arrivera pas parce que le capitalisme aura su s’adapter, tandis que la position révolutionnaire considère que l’effondrement de ce système économique est inévitable et que le socialisme s’imposera ainsi par la force des choses. Si Luxemburg critique les prémisses de Bernstein à partir de la théorie marxiste orthodoxe (à laquelle je n’adhère que très partiellement), il semble que les prémisses du réformisme sont toujours actuelles et qu’elles peuvent être critiquées à l’aune des plus récentes transformations du capitalisme postindustriel :

« D’après Bernstein, la capacité d’adaptation du capitalisme se manifeste :
1) dans le fait qu’il n’y a plus de crise générale ; ceci, on le doit au développement du crédit, des organisations patronales, des communications, et des services d’information ;
2) dans la survie tenace des classes moyennes, résultat de la différenciation croissante des branches de la production et de l’élévation de larges couches du prolétariat au niveau des classes moyennes;
3) enfin, dans l’amélioration de la situation économique et politique du prolétariat, grâce à l’action syndicale. »

La première thèse est fausse, car la financiarisation du capitalisme, les multinationales et la révolution des nouvelles technologies de communication et d’information exacerbent les contradictions du système économique et provoqueront tôt ou tard des crises générales menant à l’austérité et/ou la destruction des écosystèmes. Les nombreuses crises en Europe, le pic pétrolier et les changements climatiques constituent les meilleurs exemples d’une telle dynamique sociale, économique et écologique.

La deuxième thèse est également fausse, car là où l’industrialisation porte ses fruits dans les pays émergents (BRIC), la crise postfordiste des pays capitalistes avancés accentue la précarisation des classes moyennes et ouvrières. Alors que la moyennisation de la société fleurissait avec le développement de l’État-providence et la culture de masse des Trente glorieuses, son démantèlement amène l’explosion des inégalités sociales et le retour en force des antagonismes capital/société et capital/nature.

Enfin, la troisième prémisse est fausse, car la mondialisation néolibérale, répondant à la baisse du taux de profits par la restructuration économique, la flexibilisation, l’élimination progressive du filet social et des protections syndicales, produit un nouveau prolétariat postindustriel et le chômage de masse, surtout chez les jeunes. « Le chômage dans le monde va dépasser le seuil des 202 millions de personnes en 2013, et battre le record absolu de 199 millions qui date de 2009, a estimé mardi l’OIT (Organisation internationale du Travail) dans son rapport annuel sur les tendances mondiales de l’emploi publié à Genève. »

Après avoir réfuté les prémisses de l’adaptation du capitalisme, Luxemburg poursuit en rappelant les bases du « socialisme scientifique », c’est-à-dire la théorie révolutionnaire qui s’appuie supposément sur une analyse des conditions matérielles et historiques de la société. Sans que nous puissions défendre comme telle la version orthodoxe défendue par l’auteure, nous pouvons essayer de corroborer ces thèses avec la conjoncture économique, politique et sociale actuelle.

« En effet, le socialisme scientifique s’appuie, on le sait, sur trois données du capitalisme :
4) sur l’anarchie croissante de l’économie capitaliste qui en entraînera fatalement l’effondrement;
5) sur la socialisation croissante du processus de la production qui crée les premiers fondements positifs de l’ordre social à venir ;
6) enfin sur l’organisation et la conscience de classe croissante du prolétariat qui constituent l’élément actif de la révolution imminente. »

La quatrième thèse est vraie, dans la mesure où le capitalisme ne succombera pas d’abord par ses contradictions internes (il peut théoriquement toujours les surmonter), mais par l’ultime contradiction externe : la crise écologique. Les limites écologiques de la croissance représentent le facteur déterminant qui provoquera, d’après les prédictions du Club de Rome, l’effondrement du système vers 2030. C’est donc la croissance infinie qui amène la surexploitation des ressources naturelles et la destruction des conditions de reproduction de la vie, et non pas la contradiction capital/travail, qui aura raison du capitalisme. D’où l’expression « écosocialisme ou barbarie ».

La cinquième thèse est vraie, mais la socialisation du processus de production ne doit pas renvoyer à l’idée que le travail impersonnel rend possible l’émergence d’une classe universelle (le prolétariat) qui pourra alors s’approprier la totalité du système productif ; c’est plutôt la mise en connexion des cerveaux et des moyens de production, notamment par la généralisation du travail intellectuel et des réseaux de communication, qui permettront de diffuser des moyens de production accessibles à tous et à toutes : Fab labs, Open source ecology, etc.

Enfin, la sixième thèse est plus ou moins vraie, à condition d’être reformulée de la manière suivante : la conscience de classe du prolétariat n’émanera pas spontanément de sa position dans les relations de production, c’est-à-dire dans la sphère économique. La classe ouvrière n’est plus le sujet historique de la révolution socialiste. Mais la fragmentation générale du processus productif et le chômage de masse laisseront plutôt place à un précariat postindustriel, dont la conscience résultera davantage de son exclusion du système économique. Ainsi, son identité ne prendra forme qu’à travers la sphère sociale, civique ou politique, c’est-à-dire par le biais d’une construction discursive émergeant dans l’action. La lutte des classes ne pourra être que le produit d’une recomposition des luttes démocratiques et des mouvements sociaux contre un ennemi commun, le capitalisme. L’agent historique de la transformation sociale sera donc virtuellement n’importe qui ; dans l’ordre pratique, les individus et communautés qui seront directement affectés ou conscients des effets destructeurs de la rationalité économique sur leur milieu de vie seront les premiers à se mobiliser.

La base matérielle et historique de l’écosocialisme

Rosa Luxemburg résume ainsi le débat qui oppose la théorie écosocialiste et matérialiste à la théorie réformiste et idéaliste, qu’elle associe même au « socialisme utopique » :

« En un mot, [la théorie réformiste] fait reposer le socialisme sur la « connaissance pure », autrement dit en termes clairs, il s’agit d’un fondement idéaliste du socialisme, excluant la nécessité historique : le socialisme ne s’appuie plus sur le développement matériel de la société. La théorie révisionniste est confrontée à une alternative : ou bien la transformation socialiste de la société est la conséquence, comme auparavant, des contradictions internes du système capitaliste, et alors l’évolution du système inclut aussi le développement de ses contradictions, aboutissant nécessairement un jour ou l’autre à un effondrement sous une forme ou sous une autre ; en ce cas, même les « facteurs d’adaptation » sont inefficaces, et la théorie de la catastrophe est juste. Ou bien les « facteurs d’adaptation » sont capables de prévenir réellement l’effondrement du système capitaliste et d’en assurer la survie, donc d’abolir ces contradictions, en ce cas, le socialisme cesse d’être une nécessité historique ; il est alors tout ce que l’on veut sauf le résultat du développement matériel de la société. Ce dilemme en engendre un autre : ou bien le révisionnisme a raison quant au sens de l’évolution du capitalisme - en ce cas la transformation socialiste de la société est une utopie ; ou bien le socialisme n’est pas une utopie, et en ce cas la théorie des « facteurs d’adaptation » ne tient pas. That is the question : c’est là toute la question. »

Une théorie néo-marxiste doit reconnaître que la contradiction capital/travail n’est pas le seul point d’achoppement du système, mais le résultat d’une tension plus profonde entre l’économie et l’environnement, c’est-à-dire entre le système de production et les conditions d’existence de la production. Seule cette contradiction permet de fonder la théorie de l’effondrement du capitalisme, la croissance ne pouvant être découplée de la consommation matérielle. Autrement dit, la nécessité historique du socialisme ne découle pas de l’effondrement nécessaire et endogène du capitalisme (celui-ci pourrait théoriquement se métamorphoser à l’infini, de crise en crise), mais d’une limite exogène, c’est-à-dire des frontières écologiques de la Terre elle-même.

La base matérielle et historique sur laquelle repose la théorie écosocialiste et la nécessité d’une telle transformation n’est pas donc pas sociale ou économique, mais écologique. Le « développement matériel » de la société ne doit pas se limiter à la question de l’évolution des forces productives propulsées par l’innovation accélérée de la technique, qui seraient entravées par la propriété privée des moyens de production, et qui devraient se libérer des chaînes capitalistes pour redistribuer la richesse et développer leur plein potentiel. Au contraire, cette perspective productiviste bien présente dans toute la pensée marxiste doit laisser place à l’analyse des conséquences socioécologiques du développement matériel, par le biais de la critique de l’idéologie du développement, du processus de rationalisation technoscientifique, bureaucratique et économique.

« On a souvent réduit l’analyse marxienne à la seule réflexion sur l’exploitation de la force de travail. Or « il n’est pas vrai que le travail soit la source de toute richesse, il en est seulement le père, la nature en est la mère » (Critique du programme de Gotha, 1875). La IVe section du Livre Ier du Capital offre la pierre angulaire d’un raisonnement qui préconise une gestion raisonnable des ressources de la Terre. Marx y indique que « l’accroissement de la productivité et le rendement supérieur du travail s’achètent au prix de la destruction et du tarissement de la force de travail ». Or cette spoliation de la force de travail s’accompagne, mécaniquement, d’une spoliation « dans l’art de spolier le sol ». En clair, « la production capitaliste ne développe la technique […] qu’en minant en même temps les sources qui font jaillir toute richesse : la terre et le travailleur ». Le Devoir de philo, Florent Michelot, Marx cet écologiste méconnu

Pour préserver la société et la nature, il faut donc impérativement sortir du capitalisme, et trouver une alternative qui n’existe pas forcément dans le développement même de ce système de production. Autrement dit, le capitalisme ne va pas se dépasser lui-même, et c’est pourquoi il faut rejeter le cadre évolutionniste et l’essentialisme économique du schème marxiste traditionnel. L’écosocialisme suppose une critique du progrès, de la modernisation industrielle et de la croissance illimitée, triade du productivisme. De plus, la révolution sur laquelle s’effectuera la transition écologique ressemblera moins à l’idée de Marx qu’à celle de Walter Benjamin : « Marx avait dit que les révolutions sont la locomotive de l’histoire mondiale. Mais peut-être les choses se présentent-elles tout autrement. Il se peut que les révolutions soient l’acte, par lequel l’humanité qui voyage dans ce train, tire le frein d’urgence ».

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