jeudi 29 octobre 2015

Le peuple : au-delà de la classe et de la nation

Le rapport entre la gauche et la question nationale est éminemment complexe, car il en va de l’articulation de deux réalités hétérogènes : d’une part, les contradictions du système économique et la division de la société en classes, d’autre part l’existence d’une nation opprimée par un régime politique illégitime. Face à cette tension, trois grandes attitudes semblent se dégager : soit qu’une des deux questions se présente comme la réalité ultime et tend à faire de l’autre une illusion, soit qu’on distingue soigneusement chaque mouvement en leur accordant une égale légitimité et un rôle spécifique à ne pas transgresser, soit qu’on tente de dépasser l’opposition par une nouvelle synthèse théorique et pratique. Après avoir brièvement critiqué les deux premières approches, absolutiste et différentialiste, nous proposerons une troisième voie intégratrice basée sur la catégorie de peuple, afin de montrer la fertilité d’une hypothèse stratégique permettant à la gauche indépendantiste d’élargir son soutien populaire et de redéfinir son projet de société.

Réfutation de l’absolutisme marxiste et nationaliste

Tout d’abord, l’approche absolutiste consiste à définir une contradiction principale qui serait à la fois le socle de la réalité sociale et le terrain premier de toute lutte politique. Si nous prenons le débat qui oppose le socialisme et le nationalisme, la forme « pure » ou dogmatique de chaque mouvement consiste à affirmer la présence d’un antagonisme fondateur auquel toutes les autres différences et formes de domination seraient subordonnées. Par exemple, le marxisme orthodoxe utilise la « lutte des classes » à la fois comme grille d’analyse, moteur de l’Histoire, et critère indépassable de toute alliance tactique ou stratégique. La quête pour l’indépendance politique serait au mieux un projet naïf d’auto-gouvernement faisant abstraction de l’hégémonie globale du capitalisme qui ne connaît pas de frontières, au pire une illusion dangereuse masquant les intérêts d’une bourgeoisie nationale cherchant à se créer un État pour maintenir ses privilèges au détriment de la majorité sociale. Comme le soulignent Marx en Engels dans le Manifeste du Parti communiste, « les ouvriers n’ont pas de patrie » et doivent s’unir dans une lutte internationale contre le Capital.

Face à ces objections qui renferment un fond de vérité, mais semblent tout à fait exagérées, il faut amener certaines nuances essentielles. Premièrement, l’hégémonie mondiale du capitalisme affaiblit la capacité de régulation sociale des États-nations, mais se sert également des leviers politiques pour signer des traités de libre-échange, développer des mécanismes de marché et vendre les services publics aux intérêts privés. Autrement dit, le néolibéralisme ne signifie pas l’effacement progressif de l’État, mais la transformation de son rôle pour favoriser le gouvernement des conduites selon les principes du marché, de l’entreprise privée et de la compétitivité. Si la souveraineté nationale ne garantit aucunement l’indépendance économique et le contrôle démocratique des institutions, des mesures comme le protectionnisme, la souveraineté monétaire et d’autres réformes sociales permettraient objectivement de protéger davantage la société contre les ravages du libre marché et des firmes multinationales.

Deuxièmement, il est vrai qu’une souveraineté nationale visant l’instauration d’une République bourgeoise ou parlementaire pourrait favoriser les intérêts de la classe dominante et ne pas se traduire par une transformation réelle des conditions d’existence des classes dominées. Or, les nombreuses contraintes du régime politique actuel (mode de scrutin, division des compétences entre États fédérés, rigidité constitutionnelle) permettent encore moins d’instaurer des réformes susceptibles d’améliorer substantiellement la vie des gens. C’est pourquoi la création d’un nouvel État représente une rupture et une opportunité historique à saisir pour inventer des institutions plus justes et démocratiques. Il s’agit évidemment d’une possibilité (et non d’une nécessité), ce qui signifie que l’indépendance en soi est neutre du point de vue des classes, toute la question étant de savoir qui dirigera le processus constituant : Pierre Karl Péladeau, un parti de gauche ou les citoyens à travers une assemblée constituante ?

Troisièmement, il est vrai que la classe ouvrière déborde les frontières nationales et qu’il y a parfois plus de similarité sur le plan socioculturel entre deux individus d’une même classe que deux membres d’une même nation. Par exemple, un travailleur québécois et un travailleur américain peuvent se ressembler davantage qu’un chômeur gaspésien et Guy Laliberté. Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de différences culturelles et symboliques importantes entre nations, et que dans la nuit des prolétaires tous les chats sont gris. De plus, il y a une contradiction logique évidente entre l’énoncé « les ouvriers n’ont pas de patrie » et la célèbre phrase qui clôt le Manifeste : « prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » Les travailleurs habitent bel et bien quelque part objectivement même s’ils ne sont pas toujours attachés subjectivement à leur « patrie ». Enfin, la lutte inter-nationale implique que les classes dominées de différentes nations restent solidaires contre la bourgeoisie qui, il faut le noter, est majoritairement cosmopolite et échappe souvent aux règles fiscales et lois des États. Si la majorité sociale peut difficilement changer de société selon son bon vouloir, le 1% n’a pas de véritable patrie.

Contre ce « marxisme absolutiste » se trouve une forme tout aussi rigide de nationalisme qui n’admet pas de contradictions au sein du corps national. Le slogan selon lequel « l’indépendance n’est ni à gauche, ni à droite, mais en avant » illustre bien cette tentative de secondariser la question sociale au profit de l’unité nationale. L’idée est que tous les membres d’une même nation doivent s’unir contre un adversaire commun comme l’État canadien qui tente de minoriser les revendications culturelles et politiques de la nation québécoise. Au  mieux, cette stratégie consiste à dire que le débat gauche/droite est pertinent, mais devra se faire après l’indépendance, celle-ci exigeant au préalable une grande coalition surmontant les clivages de classes pour obtenir une majorité parlementaire et/ou référendaire ; au pire, le nationalisme conservateur accuse la gauche d’être source de division nationale et l’idiot utile du libéralisme et/ou du multiculturalisme, et donc un ennemi à combattre.

Encore une fois, ces affirmations pèchent par leur exagération. D’une part, s’il est vrai que la question nationale ne peut être réduite à la question sociale, elle ne peut pas en faire abstraction complètement. L’indépendance peut être plus ou moins à gauche ou à droite selon les contextes, les forces politiques en place, le projet de société inclus implicitement ou explicitement dans la constitution, et les conséquences sociales d’une telle révolution. Tout processus de libération nationale a des implications politiques, économiques et culturelles complexes qui affectent les divers groupes sociaux à différents degrés, le rapport entre la majorité et les minorités étant particulièrement sensible, les classes dominantes étant généralement hostiles à la remise en question du statu quo qui maintient leurs privilèges.

D’autre part, il est vrai que l’indépendance nationale requiert une certaine coalition entre une pluralité de forces sociales. Mais il faut rappeler ici le sens du mot « coalition » qui désigne une alliance circonstancielle de puissances, de partis, de personnes en vue d’une action commune, notamment pour lutter contre un ennemi ou un adversaire commun. Autrement dit, la grande « convergence nationale » comprend toujours un regroupement provisoire d’éléments à gauche et (parfois) à droite, et pas forcément sous le même parti qui devrait se tenir au centre de l’échiquier politique. Si nous prenons l’exemple du référendum sur l’indépendance de l’Écosse de 2014, le parti majoritaire Scottish national party (SNP) d’obédience social-démocrate proposait un projet de pays clairement progressiste et inclusif, en laissant une place importante à la gauche radicale indépendantiste (Scottish Left Project), écologistes, communautés culturelles et différents groupes de la société civile.

Un autre exemple de coalition pour l’indépendance nationale peut être observé dans le cadre des élections régionales de Catalogne du 27 septembre 2015. La liste électorale Junts pel Sí (Ensemble pour le oui), réunit deux partis de centre droit (CDC, DC), la gauche républicaine (ERC), le mouvement de gauche (MES) ainsi que des organisations de la société civile comme l’Assemblée nationale catalane (ANC), Òmnium Cultural et l’Association des municipalités pour l’indépendance. De plus, cette liste n’est pas menée par l’actuel président de la Catalogne Artus Mas (CDC), mais par trois candidats indépendants dont Raül Romeva (écosocialiste). À titre de comparaison, c’est comme si PKP acceptait de faire partie d’une coalition multipartite avec Gabriel Nadeau-Dubois en tête d’affiche ! De plus, une autre liste CUP-Crida Constituent rassemble la gauche radicale indépendantiste dont Candidatura d’Unitat Popular, des collectifs (féministes, écologistes, syndicats, étudiants) et d’autres petites formations anticapitalistes. Cette simple observation permet de tirer deux conclusions : 1) malgré la présence de quelques groupes de droite, le point de gravité du mouvement indépendantiste catalan est clairement à gauche ; 2) toute coalition doit réunir différents partis et forces sociales sur des listes électorales plurielles en acceptant des éléments programmatiques communs. C’est pourquoi le Parti québécois ne peut pas être qualifié de « coalition », celui-ci n’étant qu’un simple parti souverainiste de centre droit.

Ensuite, il est vrai qu’une certaine gauche anti-nationaliste peut être hostile à tout projet indépendantiste et nier la réalité ou la pertinence de la nation comme socle de l’identité collective, provoquant ainsi une vive réaction chez les personnes qui partagent un sentiment d’appartenance nationale. Il faut rappeler ici que le nationalisme n’est pas nécessairement indépendantiste (il peut être autonomiste et même fédéraliste), car il suppose d’abord l’affirmation d’une histoire commune et des traits culturels permettant à la nation de persister à travers le temps. D’où la dimension « identitaire » qui est étroitement liée à toute forme de nationalisme, bien qu’il existe toute une variété de nuances entre le nationalisme civique et le nationalisme ethnique. Le nationalisme n’est donc pas forcément exclusif et xénophobe, bien qu’il ne puisse pas ne pas affirmer l’existence d’une « nation », celle-ci étant plus ou moins inclusive et pluraliste selon les cas.

Cela n’implique pas que la gauche soit exempte de toute forme d’élément identitaire, bien au contraire. Depuis l’émergence de nouveaux courants académiques (postmodernisme, poststructuralisme, cultural studies) et de mouvements sociaux divers (féministes, homosexuels, queer, etc.), la question de la différence et des identités minoritaires a pris une place considérable au sein des débats sur l’émancipation, la théorie critique analysant scrupuleusement différentes formes de domination et de discrimination en termes de sexe, genre, âge, ethnicité, capacité, etc. Il est d’ailleurs paradoxal que les adeptes de l’analyse intersectionnelle oublient fréquemment la nation, celle-ci étant considérée comme « majoritaire » au Québec alors qu’elle est également minoritaire à l’échelle du Canada. Nous assistons ainsi à une complexification du champ culturel avec une « politique des identités » qui s’affrontent dans une lutte pour la reconnaissance. La nation perd sa place de vecteur central de l’identité collective, ce qui amène le nationalisme conservateur à répudier la gauche postmoderne comme l’équivalent progressiste du libéralisme multiculturaliste. Comment sortir de cette opposition stérile entre deux identités politiques, la gauche et le nationalisme, afin d’éviter à la fois le piège de l’absolutisme qui consiste rejeter la légitimité de l’autre en prenant une partie de la vie sociale pour le tout de la réalité, et le piège inverse du relativisme qui consiste à rejeter tout universalisme au nom des particularismes ?

L’approche différentialiste

Une autre manière d’envisager le rapport entre la question sociale et la question nationale consiste à bien les distinguer en montrant que chacune tente de répondre à un problème spécifique. Nancy Fraser est sans doute la plus grande théoricienne de cette approche qui cherche à différencier les enjeux afin d’éviter les confusions inutiles et les conceptions monolithiques de la vérité politique. C’est ainsi qu’elle distingue rigoureusement deux paradigmes fondamentaux, deux dimensions irréductibles de la justice : la redistribution et la reconnaissance. « Le paradigme de la redistribution met l’accent sur les injustices qu’il considère comme socio-économiques et qu’il présume être le produit de l’économie politique : l’exploitation, l’exclusion économique et le dénuement. Le paradigme de la reconnaissance, pour sa part, cible plutôt les injustices qu’il considère comme culturelles, et qu’il présume être le produit des modèles sociaux de représentation, d’interprétation et de communication : la domination culturelle, le déni de reconnaissance et le mépris. »[1]

Pour reprendre l’exemple de la gauche et du nationalisme, on voit évidemment que la première famille politique s’intéresse d’abord au champ socioéconomique, bien qu’elle prenne également en considération diverses formes de domination culturelle vis-à-vis des femmes et des minorités ethniques. De l’autre côté, le nationalisme québécois est tout entier tourné vers la lutte pour la reconnaissance de la nation québécoise comme « société distincte » ou comme peuple apte à s’auto-gouverner. Le meilleur exemple historique de ce phénomène est sans aucun doute l’échec de l’accord du lac Meech qui a causé un grand émoi sur la scène politique et la société québécoise, avec la montée sans précédent du mouvement souverainiste et une foule record de 400 000 personnes lors de la parade de la Saint-Jean-Baptiste de 1990. Une crise constitutionnelle exprimant un déni de reconnaissance d’une minorité nationale est le meilleur moyen d’attiser les ferveurs indépendantistes, comme l’illustre la métamorphose soudaine du nationalisme catalan, majoritairement autonomiste avant 2010. L’annulation et la réinterprétation de dizaines d’articles du Statut d’autonomie de la Catalogne par la Cour suprême espagnole en 2010 a causé un raz-de-marée au sein de la société civile et du monde politique catalan, amenant le pays au bord de la sécession dans une lutte frontale dont il est encore impossible de déterminer l’issue à l’heure actuelle.

Néanmoins, ce serait une erreur de vouloir trop séparer les questions de redistribution et de reconnaissance comme si elles n’étaient pas liées dans la réalité. Comme le souligne Nancy Fraser, « cette distinction entre injustice économique et injustice culturelle est analytique. Dans la pratique elles sont enchevêtrées. Même les institutions économiques les plus matérielles revêtent une dimension culturelle irréductible ; elles sont traversées par des significations et par des normes. De la même manière, même les pratiques culturelles les plus discursives comportent une dimension économique irréductible ; elles s’appuient sur des supports matériels. Aussi, loin de se produire dans deux sphères hermétiques, l’injustice économique et l’injustice culturelle sont habituellement imbriquées de telle manière qu’elles se renforcent dialectiquement. Des normes culturelles biaisées au détriment de certains sont institutionnalisées par l’État et par l’économie ; de même, les handicaps économiques empêchent la participation à la fabrication de la culture, tant dans la vie publique que dans la vie quotidienne. Il en résulte un cercle vicieux de la subordination économique et de la subordination culturelle. »[2]

Si nous examinons de près les rapports entre l’exploitation économique et la discrimination culturelle au sein de la société québécoise avant les conquêtes sociales des années 1960-1970, nous pouvons constater que les deux formes de domination étaient étroitement liées. Le sociologue Marcel Rioux proposa même l’expression de « classe ethnique » pour désigner ce phénomène[3]. La majorité des Canadiens français étaient issus des classes sociales inférieures (paysans, ouvriers, artisans, petits entrepreneurs), tandis que les élites économiques et patrons d’usines étaient majoritairement d’origine anglaise et n’hésitaient pas à employer l’expression « Speak white ! » De la même manière, l’émancipation économique et culturelle du peuple québécois s’est renforcée durant la Révolution tranquille grâce à la construction de l’État-providence, l’adoption de politiques sociales et linguistiques permettant d’assurer l’égalité des chances, la reconnaissance symbolique et internationale de la société québécoise. Néanmoins, il demeure toujours une forme de domination politique et économique de l’État canadien, même si celle-ci ne se fait pas toujours sentir de manière aussi drastique comme une « oppression nationale ». Il en va de même en Catalogne, où la question linguistique et constitutionnelle s’accompagne d’autres injustices sur le plan social, économique, fiscal, etc.

L’approche différentialiste permet donc d’opérer une analyse intersectionnelle des multiples formes de discrimination en montrant que la question sociale et la question nationale sont deux enjeux importants, irréductibles et intimement liés. Cependant, le fait de reconnaître différentes formes d’injustices ne nous éclaire pas davantage sur la stratégie à adopter pour résoudre les dilemmes de l’action politique. Autrement dit, bien qu’il soit utile de faire une distinction entre redistribution et reconnaissance sur le plan théorique afin de raffiner la critique sociale et débusquer l’entrelacement des rapports de pouvoir, il n’en demeure pas moins qu’il faut parfois hiérarchiser les questions dans la pratique. Par exemple, la construction d’une coalition pour l’indépendance implique nécessairement de faire de la question nationale une priorité stratégique, ce qui n’exclut pas la possibilité d’inclure dans un accord un « compromis public » pour sauvegarder l’État social comme le montre la plateforme de la liste Ensemble pour le Oui. Mais il n’en demeure pas moins que la question sociale ne serait pas l’axe structurant d’une telle coalition, par contraste avec le Front de gauche en France ou Syriza en Grèce qui sont davantage tournés vers la lutte contre l’austérité et le néolibéralisme.

S’il faut bien distinguer la question sociale et la question nationale en donnant à chacune une égalité « dignité » et une pertinence irréductible, est-il tout de même possible d’esquisser un cadre théorique et pratique qui pourrait intégrer ces enjeux par une approche unitaire qui n’éliminerait pas pour autant la spécificité de chacune ? Autrement dit, sommes-nous condamnés à multiplier les analyses entre classe et nation et à endurer les luttes de pouvoir entre la gauche et le mouvement souverainiste dans leur tentative d’imposer leur hégémonie ? C’est bien la construction d’une troisième voie que nous esquisserons ici en renouvelant l’interprétation d’une catégorie apparemment triviale : le peuple.

La richesse sémantique de la catégorie populaire

Le terme peuple renvoie à diverses significations. Contrairement au domaine scientifique ou la précision conceptuelle et l’exactitude sont les premières vertus, le domaine politique favorise la richesse sémantique des idées et des expressions afin d’accroître le pouvoir de persuasion ; la fonction référentielle des mots importe moins que leur rôle expressif, phatique et poétique. Il en va ainsi pour l’idée de « peuple » qui comprend des dimensions culturelles, politiques et sociales qui ressortent bien de la définition de tout bon dictionnaire. Voici la définition tirée du logiciel Antidote :

a) Ensemble d’êtres humains appartenant à une même culture ou à une même société, ayant un certain nombre d’institutions communes et parlant généralement la même langue. Les coutumes, les mœurs, le folklore d’un peuple. Un peuple nomade, sédentaire. Le peuple juif. Les deux peuples fondateurs du Canada.
b) Ensemble d’êtres humains qui vivent en communauté sur un territoire délimité et sont soumis aux mêmes lois. Le gouvernement du peuple. La voix du peuple.
c) Le peuple : l’ensemble des citoyens provenant des classes sociales laborieuses. Le peuple et la bourgeoisie. Le peuple et les classes privilégiées. Un homme du peuple. Être du peuple. Sortir du peuple.
d) Vieilli – Foule, multitude.

Ces différentes significations montrent que la catégorie de peuple possède un double avantage par rapport aux concepts de classe et de nation. D’une part, le peuple peut être utilisé comme un synonyme de la classe ouvrière ou du prolétariat en désignant une majorité sociale opposée à une élite, sans pour autant référer explicitement au langage parfois rebutant de la lutte des classes. D’autre part, le peuple peut également être associé à l’imaginaire de la nation sans désigner exclusivement une appartenance à une culture historique et majoritaire, permettant ainsi à divers groupes sociaux et culturels de se fédérer autour de cette idée commune. Le peuple est une catégorie à la fois plus générale et plus inclusive que les idées plus étroites de classe et de nation qui amènent presque toujours des divisions ou des contradictions au sein du peuple.

De plus, ce concept permet de construire un antagonisme entre la grande majorité de la population et une minorité privilégiée, le 99% et le 1%, tout en évitant la piètre distinction entre riches et pauvres dans laquelle la classe moyenne ne se reconnaît pas. Pour le dire schématiquement, il ne s’agit pas d’opposer la gauche et la droite qui sont deux idéologies trop complexes pour le commun des mortels, mais bien de créer une ligne de démarcation entre « ceux d’en haut » et « ceux d’en bas ». Le peuple ne renvoie pas dans ce cas au populus romain, c’est-à-dire à l’ensemble des citoyens, mais à un sous-ensemble du corps politique : la plèbe (plebs). À l’époque de la République romaine, la plèbe ne se limitait pas aux couches inférieures ou au lumpenprolétariat, mais accueillait toute personne qui adhérait à ses idéaux et s’opposait aux patriciens et aux institutions oligarchiques qui favorisaient la grande noblesse. La plèbe comprenait une partie des couches aisées (homines quasi-boni), les classes moyennes (professionnels, artisans, boutiquiers), les prolétaires (petits artisans, journaliers, employés précaires), les paysans (90% de la population) et la turba (plèbe des bas-fonds). Il ne s’agit pas ici de copier littéralement le modèle romain, mais de mobiliser la catégorie de peuple comme un référent symbolique pouvant se démarquer facilement de l’oligarchie.

Si nous prenons l’exemple de PKP, il serait futile de s’opposer à lui sur la base qu’il serait multimillionnaire, la « réussite économique » n’étant pas quelque chose de négatif dans l’imaginaire nord-américain. Or, désigner PKP comme faisant partie de la « caste » permet aussitôt de rompre le sentiment d’identification de l’homme moyen en mettant en évidence le fait que PKP fait partie d’une clique proche des intérêts établis, et qu’il ne partage pas les mêmes conditions d’existence que la majorité de la population. Ainsi, il n’apparaît plus comme un homme méritant sa fortune après un dur labeur, mais comme un homme qui appartient, par sa naissance, à une classe supérieure fermée qui continue de profiter d’un système en maintenant ses privilèges. Par ailleurs, une notion directement associée au mot peuple est l’adjectif « populaire », qui comprend plusieurs significations tout aussi intéressantes. Voici une autre définition :

a) Relatif au peuple. Consultation populaire.
b) Qui appartient à la couche de la population qui est la moins instruite ou qui se consacre principalement au travail manuel. Classes populaires. Langue populaire. Coutumes populaires. Français populaire.
c) Qui est connu et apprécié par le plus grand nombre, par le grand public. Un orateur populaire. Une chanson populaire.

Le mot populaire évoque ainsi le petit peuple, ceux et celles qui ne sont pas les intellectuels, les élites ou les dirigeants, mais plutôt les travailleurs, employés de la construction, contribuables et autres catégories sociales du même ordre. Il désigne les hommes du commun, les « gens ordinaires », monsieur et madame tout le monde. Ce sont d’ailleurs ces personnes qui sont les principaux adeptes de la société de consommation, qui écoutent La Voix, les télé-romans, films d’Hollywood et d’autres produits des industries culturelles et médias de masse. Le fait de revaloriser le « populaire » au sens de la musique populaire, de vedettes de cinéma et d’autres éléments de la culture de masse permettrait sans doute à la gauche de recréer des ponts avec les classes populaires desquelles elle s’est éloignée par le respect idéologique des idéaux progressistes et la distinction sociale de pratiques culturelles particulières. Une « gauche populaire » au sens fort du terme implique donc qu’un mouvement d’émancipation sociale doit s’adresser aux « gens ordinaires », et ce sans essayer de les manipuler par une simple rhétorique communicationnelle. Elle doit partager ses aspirations, ses intérêts, son langage et ses habitudes, bref se mélanger aux classes populaires par un phénomène d’hybridation culturelle.

Enfin, le mot peuple a également l’avantage de fournir une signification positive à chaque membre faisant partie de cet ensemble. À la question de savoir « qui fait partie du peuple ? », il faut répondre : toutes les personnes qui se considèrent comme citoyens et citoyennes. La figure du Citoyen ne désigne pas ici une simple personne dotée de droits individuels, mais bien le membre d’une communauté politique pouvant participer pleinement aux affaires publiques. Cette signification renvoie évidemment à l’imaginaire athénien et à la « liberté des anciens » fondée sur la participation, et non au citoyen moderne qui se définit avant tout comme électeur et payeur de taxes jouissant docilement de ses affaires privées. L’idéal de citoyenneté est profondément égalitaire et mène à la démocratie participative, délibérative, active, inclusive et directe.

Il faut néanmoins marquer une certaine tension entre la catégorie de citoyen et de peuple, la première renvoyant davantage aux forces militantes et progressistes actives sur la scène politique, alors que la seconde ferait plutôt référence aux personnes en retrait de la sphère publique, aux individus, travailleurs et gens ordinaires formant une supposée « majorité silencieuse ». C’est bien l’antagonisme entre les mouvements sociaux et les contribuables que la droite populiste essaie de construire pour empêcher la formation d’une unité citoyenne-populaire. Il est donc absolument essentiel de montrer que chaque individu est un citoyen en puissance, et que chaque citoyen n’est pas autre chose qu’une personne ordinaire qui décide de se prendre en main. La formation d’une identité citoyenne favorise ainsi le passage d’une identité passive de contribuable frustré en une personne préoccupée par la chose publique qu’elle décide de gérer directement en commun. Le slogan « pour moins payer, il faut participer ! » pourrait ainsi exprimer cet impératif d’auto-gouvernement populaire.

La catégorie de peuple permet dès lors de favoriser l’émergence d’une nouvelle identité politique, un nouveau sujet collectif, bref un protagoniste citoyen et populaire visant la réappropriation collective des institutions. Si George Orwell rappelait que « les socialistes ont assez perdu de temps à prêcher des convertis. Il s’agit pour eux, à présent, de fabriquer des socialistes, et vite », il s’agit pour nous de fabriquer d’abord et avant tout des citoyens. L’important n’est pas de marteler le mot peuple à chaque discours, mais de récupérer la logique du populisme qui est actuellement monopolisée par les forces conservatrices et autoritaires. Pour ne pas sombrer dans un discours creux et centriste cherchant à caresser le consensus pour conquérir le pouvoir ou s’y maintenir, il faut donner une inflexion démocratique et participative à cette logique en développant un populisme citoyen centré sur la récupération de la souveraineté populaire par les gens eux-mêmes.

Élargir le concept de souveraineté

La logique populaire permet d’opérer un nouveau partage des significations au sein du champ politique. Alors que le principe sous-jacent de la gauche est la justice sociale et que le nationalisme mène plutôt à l’idée d’indépendance nationale, le principe structurant du populisme citoyen est la souveraineté populaire. On a longtemps confondu souveraineté de l’État et souveraineté du peuple, le mouvement souverainiste privilégiant la première au détriment de la seconde. Par ailleurs, la gauche s’est davantage penchée sur l’importance de renforcer l’État contre les ravages du marché, oubliant souvent la nécessité d’élargir la démocratie au sein des services publics et des entreprises. Or, la souveraineté populaire est une notion qui permet d’éclairer et d’intégrer à la fois les préoccupations de la question sociale et de la question nationale, en proposant un principe simple qui peut se déployer dans différentes dimensions.

Tout d’abord, la souveraineté populaire précède et déborde la souveraineté nationale. Cette dernière désigne la capacité de l’État de décider des lois et des règles qui régissent le vivre ensemble sans être formellement subordonné à d’autres États ou acteurs supra-étatiques. Évidemment, aucun État n’est purement indépendant et autarcique (même pas la Corée du Nord), tout gouvernement étant soumis aux influences politiques et économiques internationales. Mais la capacité de décider des lois, politiques budgétaires, fiscales, économiques, monétaires, sociales et environnementales est une caractéristique essentielle de la souveraineté relative des États. Ainsi, l’État du Québec n’est pas souverain même s’il jouit d’une certaine autonomie exercée dans divers champs de compétences clairement définis qu’il ne peut jamais remettre en question. Si nous supposons maintenant que l’État du Québec parachevait un jour sa souveraineté nationale, il resterait encore une question ouverte : qui contrôle dans les faits les institutions publiques ? Le peuple, la majorité sociale et l’ensemble des citoyens, ou une élite politique et économique ?

C’est à cette question que tente de répondre la souveraineté populaire qui constitue une traduction exacte du terme démo-cratie : l’autorité du peuple. Face au cynisme et à l’apathie qui envahit l’ensemble du domaine politique, la souveraineté populaire requiert un ensemble d’institutions, de mécanismes et de pratiques, bref une culture civique et un système profondément démocratique pour se réaliser : assemblées citoyennes, budgets participatifs, recalls, référendums d’initiative populaire, réforme du mode de scrutin, gouvernement ouvert, cyberdémocratie, tirage au sort, jurys citoyens, etc. Inutile ici d’énumérer la liste des dispositifs participatifs qui existent déjà à l’heure actuelle, l’objectif étant de contraster le principe de souveraineté populaire qui requiert un élargissement de la démocratie participative et directe, et la souveraineté nationale qui privilégie un système représentatif.

Cette opposition renvoie au débat entre Jean-Jacques Rousseau qui défend l’exercice direct du pouvoir par le peuple (ensemble des individus concrets), et l’abbé Sieyès qui soutient le primat de la représentation, la « nation » étant un corps abstrait qui doit être représenté par la classe politique. Dans un discours du 7 septembre 1789, ce dernier affirme que : « les citoyens qui se nomment des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; ils n’ont pas de volonté particulière à imposer. S’ils dictaient des volontés, la France ne serait plus cet État représentatif ; ce serait un État démocratique. Le peuple, je le répète, dans un pays qui n’est pas une démocratie (et la France ne saurait l’être), le peuple ne peut parler, ne peut agir que par ses représentants. »

Cette séparation rigide entre gouvernants et gouvernés est ce qui caractérise le régime représentatif qui alimente le cynisme et l’apathie, bref l’aliénation politique des citoyens. Ce système politique repose sur un clivage entre la classe politique qui contrôle les moyens de décisions, et les « citoyens ordinaires » (le peuple) qui se trouvent exclus des lieux de décisions. Or, comme le rappelle Aristote, la liberté politique repose sur le partage du pouvoir entre citoyens égaux, lesquels sont appelés à être tour à tour gouvernants et gouvernés. « Voici les traits caractéristiques du régime populaire : choix de tous les magistrats parmi tous les citoyens ; gouvernement de chacun par tous et de tous par chacun à tour de rôle ; tirage au sort des magistratures, soit de toutes celles qui ne demandent ni expérience ni savoir; magistratures ne dépendant d’aucun cens ou d’un cens très petit ; impossibilité pour un citoyen d’exercer, en dehors des fonctions militaires, deux fois la même magistrature, ou seulement un petit nombre de fois et pour un petit nombre de magistratures; courte durée des magistratures, soit toutes, soit toutes celles pour lesquelles c’est possible; fonctions judiciaires ouvertes à tous, tous jugent de tout, ou des causes les plus nombreuses (...) ; souveraineté de l’assemblée dans tous les domaines. »[4]

Par ailleurs, le fait de décentrer le concept de souveraineté par rapport aux lieux habituels de l’État, de la nation et du gouvernement représentatif permet d’élargir la signification de la démocratie, c’est-à-dire de la participation des individus aux décisions collectives qui affectent leur vie. La redéfinition du terme souveraineté ouvre de nouvelles perspectives sur les enjeux du XXIe siècle en admettant une pluralité d’adjectifs qui donnent un sens concret à cet idéal politique. Par exemple, le Parti de la Terre (Partido da Terra) situé dans la communauté autonome de la Galice en Espagne explore la richesse sémantique du mot souveraineté et témoigne de l’inventivité du nationalisme galicien qui réussit à combiner des éléments issus de multiples traditions politiques : socialisme, municipalisme, indépendantisme, écologie politique, etc. Sa plateforme politique comprend non pas un, mais huit (!) types de souveraineté :

1)    souveraineté citoyenne/populaire (démocratie participative et directe) ;
2)    souveraineté territoriale (autogouvernement local, communalisme) ;
3)    souveraineté environnementale (durabilité, technologies appropriées) ;
4)    souveraineté alimentaire et énergétique (agroécologie, autosuffisance) ;
5)     souveraineté économique (économie locale, coopérative et écologique) ;
6)    souveraineté sociale (redistribution, services publics, éthique du care) ;
7)    souveraineté culturelle (promotion de la culture nationale, biorégionalisme) ;
8)    souveraineté linguistique (protection du galicien).

Ainsi, la notion de souveraineté acquiert un sens positif et pluriel en débordant du cadre strict de l’État, sans pour autant renier toute forme de réalité nationale. L’Espagne représente un cas exemplaire de cette tension entre deux formes de nationalisme : le nationalisme central (espagnol) qui défend l’idée d’une Nation une et indivisible et d’un État centralisé, puis les nationalismes périphériques qui défendent le droit à l’autodétermination de différentes nationalités historiques qui se retrouvent dans diverses régions autonomes : Catalogne, Pays Basque, Galice, Andalousie, etc. Cela ne veut pas dire que tout nationalisme central est forcément conservateur et que tout nationalisme périphérique est nécessairement émancipateur, mais il existe tout de même une certaine tendance des peuples subordonnés à lutter contre de multiples formes de domination.

Le crépuscule des partis

Si le paradigme de la souveraineté populaire apparaît utile tant pour rénover le discours que pour repenser le projet d’émancipation, il implique également d’importantes conséquences sur le plan de l’organisation politique. Pour reprendre les analyses lumineuses d’Hannah Arendt dans son livre De la révolution, celle-ci décrit le « système des conseils » comme le trésor perdu de la tradition révolutionnaire. Ainsi, des assemblées populaires semblent émerger spontanément au cours de diverses révolutions en dessinant les contours d’une nouvelle forme de gouvernement dirigé directement par les citoyens associés. Ce nouveau type d’organisation, fondé sur l’action politique et la démocratie directe, se distingue et entre aussitôt en conflit avec le « système des partis » qui est basé sur la représentation et la conquête du pouvoir d’État. Arendt souligne ainsi l’étonnement de Marx et Lénine devant les événements de la Commune de Paris et la révolution russe de 1905, ceux-ci ne sachant pas trop comment jongler avec ce phénomène.

« Ils se trouvaient confrontés à des organes populaires – les communes, les conseils, les Räte, les soviets – manifestement décidés à survivre à la révolution. Cela contredisait toutes leurs théories et, surtout, cela entrait en conflit ouvert avec ces affirmations sur la nature du pouvoir et de la violence qu’ils partageaient, fut-ce inconsciemment, avec les dirigeants des régimes condamnés ou défunts. Fermement ancrés dans la tradition de l’État-nation, ils concevaient la révolution comme un moyen de s’emparer du pouvoir, et ils identifiaient le pouvoir au monopole des moyens de la violence. Or, ce à quoi l’on assistait, dans les faits, c’était une désintégration accélérée de l’ancien pouvoir, la perte soudaine du contrôle des moyens de la violence et, en même temps, la surprenante formation d’une structure nouvelle de pouvoir qui ne devait son existence qu’au peuple et à ses élans organisateurs. Autrement dit, au moment de la révolution, il s’avéra qu’il n’existait plus de pouvoir à prendre, si bien que les révolutionnaristes se trouvèrent placés devant une alternative assez inconfortable, soit placer leur propre « pouvoir » prérévolutionnaire, c’est-à-dire l’appareil du parti, au centre du pouvoir laissé vacant par l’ancien gouvernement, soit intégrer simplement les nouveaux centres de pouvoir révolutionnaire nés sans leur soutien. »[5]

L’histoire du XXe siècle nous a montré qu’une fois arrivés au pouvoir, les partis révolutionnaires ont aussitôt remplacé les conseils ou les soviets par la dictature du prolétariat ou plutôt du Parti unique. Bien que certains partis soient pires que d’autres, tous les partis ont une tendance expansive, centralisatrice et autoritaire visant à mettre en application leur programme le plus vite possible une fois au gouvernement. Comme le remarque Arendt, « ces programmes, en effet, qu’ils fussent ou non révolutionnaires, étaient tous des formules « toutes faites » qui n’exigeaient aucune action, mais une exécution. »[6] Ainsi, les partis reproduisent la séparation entre gouvernants et gouvernés, dirigeants et exécutants, en alimentant les divisions idéologiques et en laissant l’initiative politique à un groupe restreint d’individus. À l’inverse, « le fait remarquable relatif aux conseils, c’était naturellement qu’ils surmontaient tous les clivages partisans, les membres des différents partis y siégeant ensemble, sans que leur appartenance joue le moindre rôle. Pour ceux qui n’appartenaient à aucun parti, c’était en fait les seules organisations politiques. »[7]

L’objectif ici n’est pas de ressasser les conflits parfois violents entre le système des partis et les conseils durant les périodes révolutionnaires, mais d’opérer une distinction logique entre deux principes d’organisation, le premier étant fondé sur la représentation, le second sur l’action et la participation. Si l’on observe les vagues de mobilisations populaires qui ont explosé dans différentes régions du monde depuis 2011, on remarque que les partis de gauche traditionnels ont eu beaucoup de difficulté à canaliser cette contestation multiforme qui met en scène de nouvelles pratiques et méthodes d’organisation : occupations, assemblées citoyennes, démocratie de consensus, etc. Le pouvoir citoyen emprunte des formes inédites qui ne se laissent plus facilement happer par des « formules toutes faites » et la lutte électorale, les démocraties représentatives étant marquées par une importante crise de légitimité, et donc un affaiblissement du système des partis. Cela ne veut pas dire qu’il suffit de renoncer à l’action politique et qu’il est préférable de mener des expérimentations sociales parallèles en faisant abstraction des institutions. Il faut plutôt viser la transformation de l’État par le système des conseils, que nous pourrions ici rebaptisés « cercles citoyens ». Ceux-ci seraient les organes d’un vaste mouvement politique visant à dépasser les clivages actuels et à permettre une récupération de la démocratie par les gens ordinaires.

Cela peut sembler utopique, mais des expérimentations historiques récentes montrent le potentiel de cette approche. En effet, des listes citoyennes ont émergé partout en Espagne en vue des élections municipales de 2015. À titre d’exemple, le mouvement Ganemos Madrid (« gagnons Madrid ») est né comme une initiative citoyenne horizontale et « assembléiste » formée par une confluence de personnes, collectifs, partis et mouvements sociaux désirant élaborer une plateforme commune pour la ville. Bien que la coalition s’enregistra sous la forme juridique de parti politique (Ahora Madrid), ce dernier s’autodésigne toujours comme une « candidature citoyenne d’unité populaire » échappant au cadre rigide de l’action partisane. Sa plateforme politique, ouverte aux contributions de tous les citoyens de la ville, permit une importante mobilisation populaire qui se traduit par l’élection de 20 candidat-es sur 57 au conseil municipal de Madrid. S’il est vrai que « l’acte même consistant à désigner un candidat suffit en soi pour fonder un parti »[8], il faudrait plutôt voir ce nouveau type d’organisation comme une forme hybride entre les partis, les comités citoyens et le mouvement des Indignados.

S’agit-il d’une récupération superficielle de l’« esprit des conseils », utilisant ces organes comme de simples instruments afin de prendre le pouvoir d’État ? Si c’est peut-être le cas pour Podemos, qui adopta à l’automne 2014 une structure verticale de parti traditionnel proposée par Pablo Iglesias, il aurait pu en être autrement avec la structure alternative de la motion « Sumando Podemos » qui prévoyait trois porte-parole, un pouvoir accru des cercles citoyens et l’utilisation du tirage au sort. Pour ce qui est des municipalités, seule la transformation des institutions politiques au-delà du moment électoral pourra nous dire si cette nouvelle stratégie permettra de fonder une véritable liberté basée sur la participation citoyenne. L’important est de montrer que le paradigme du peuple, de la souveraineté populaire et du pouvoir citoyen permet d’ouvrir l’imagination politique et de donner un nouvel élan aux mouvements d’émancipation, au-delà des perspectives étroites érigées sur la doctrine exclusive d’une classe ou d’une nation.


[1] Nancy Fraser, « Penser la justice sociale : questions de théorie morale et de théorie de la société », in Nancy Fraser, Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, La Découverte, Paris, 2005, p.45
[2] Nancy Fraser, « De la redistribution à la reconnaissance ? Les dilemmes de la justice dans un ère postsocialiste », in Qu’est-ce que la justice sociale ? Reconnaissance et redistribution, p.19
[3] Marcel Rioux, Conscience ethnique et conscience de classe au Québec, Les Classiques des sciences sociales, 1965.
[4] Aristote, Politiques, VI, 2, 1317b, Gallimard, Paris, 1990, p.418
[5] Hannah Arendt, « De la Révolution » (1963), in Hannah Arendt, L’Humaine condition, Gallimard, Paris, 2012, p.560-561
[6] Ibid., p.568
[7] Ibid., p.568
[8] C.W. Cassinelli, The Politics of Freedom : An Analysis of the Moderne Democratic State, University of Washington Press, Seattle, 1961, p.21

lundi 10 août 2015

Sortir du bourbier fédéral


Bourbier (déf.) : Lieu fangeux, boueux. Situation difficile, inextricable.

La scène politique fédérale est marquée d’un étrange paradoxe : malgré l’importance de multiples enjeux soulevés sur le plan économique, politique, juridique, social, énergétique, environnemental et militaire, le cynisme et l’apathie des citoyens semblent toujours plus prononcés. La politique canadienne n’échappe pas à la crise de légitimité qui frappe les démocraties représentatives à travers le monde, crise qui atteint ici un stade particulièrement aigu. Justin Trudeau a donc raison de s’inquiéter de la « perte de confiance » envers les élus, les citoyens n’arrivant plus à se reconnaître dans leur gouvernement et le grandiose « rêve canadien ». Or, la nostalgie de l’âge d’or libéral des Casques bleus, Kyoto et Radio-Canada n’aidera pas à forger une alternative au nouvel imaginaire établi soigneusement par le règne Harper : oil, guns, low taxes, small governement, security, jobs. La simplicité (ou plutôt le simplisme) du projet de société conservateur a certes quelque chose d’effarant, mais il n’en demeure pas moins efficace sur le plan stratégique : dégoûter les citoyens de la chose publique pour que ceux-ci continuent de vaquer docilement à leurs affaires privées.

Bien que le projet conservateur semble représenter à première vue une corruption de l’idéal progressiste canadien (ouverture à la diversité, pacifisme, équilibre entre croissance économique, égalité des chances et protection de l’environnement), il constitue en fait une radicalisation du projet libéral. Celui-ci est fondé sur le culte des droits individuels et le marché qui structurent la sphère privée, puis le dénigrement d’une participation active aux affaires publiques et l’exercice de la souveraineté collective. En fait, libéraux comme conservateurs naviguent tous deux dans les eaux de la « liberté des modernes », que Benjamin Constant distingue de la « liberté des anciens » aujourd’hui largement délaissée. « Le but des anciens était le partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même patrie : c’était là ce qu'ils nommaient liberté. Le but des modernes est la sécurité dans les jouissances privées ; et ils nomment liberté les garanties accordées par les institutions à ces jouissances. »[1]

Pourquoi parler de la liberté des modernes dans un article sur la politique fédérale ? Pour montrer l’étroitesse de l’horizon politique canadien et la nécessité d’élaborer un nouveau paradigme qui puisse à la fois remettre en question l’ordre établi et surmonter l’apathie citoyenne. Cela suppose de passer au crible les options existantes par une analyse critique qui dépasse les simples clivages gauche/droite et souverainiste/fédéraliste qui structurent l’échiquier politique canadien et empêchent de penser une véritable alternative. En supposant d’emblée un consensus sur la nécessité de se débarrasser du Parti conservateur, le gouvernement Harper représentant à plusieurs égards le gouvernement le plus réactionnaire de l’histoire du Canada, nous devons malheureusement constater la pauvreté des choix qui se présentent actuellement comme solutions de rechange. Cela veut-il dire que nous soyons condamnés à la résignation ou à la simple abstention ? S’il fallait désespérer à chaque fois qu’on se retrouve dans le bourbier, l’humanité n’aurait jamais progressé. C’est bien le piège de la médiocrité et du désabusement de la politique en général, et de la politique fédérale en particulier, qu’il s’agit maintenant de surmonter.

La reconquête du bloc libéral

Le long règne du gouvernement Harper est dû à deux principaux facteurs : 1) un renversement du pouvoir entre l’Est et l’Ouest du Canada causé par une lame de fond économique, démographique et idéologique capitalisée efficacement par la stratégie et le discours conservateurs (Big Shift) ; 2) la crise du « bloc libéral » manifesté par l’usure du Parti libéral du Canada (PLC) et le scandale des commandites qui éclata en 2004. Nous parlons bien ici de « bloc historique » au sens de Gramsci, c’est-à-dire d’une alliance de diverses classes et groupes sociaux soudés idéologiquement par une vision commune. Il n’y a pas de bloc historique sans « hégémonie », c’est-à-dire sans un leadership moral et intellectuel capable de rallier une majorité populaire à un projet politique plus ou moins conscient. Et c’est bien cet espace politique laissé vacant par l’échec du projet libéral que Justin Trudeau et Thomas Mulcair essaient de reconquérir pour prendre le pouvoir dans le cadre des élections fédérales d’octobre 2015.

Raisonner en termes de blocs historiques permet d’expliquer un certain nombre de phénomènes. D’une part, le choix de l’ancien ministre libéral Thomas Mulcair (surnommé « Tom » pour les intimes) comme chef du Nouveau parti démocratique (NPD) permet d’opérer le recentrage nécessaire pour conquérir la base électorale libérale modérée, tout en préservant le capital politique de la vague orange au Québec et l’appui des forces de gauche ailleurs au Canada. Devant la montée inquiétante du NPD qui gruge la base sociale des libéraux, Trudeau opte pour un discours clairement progressiste (taxer le 1% et soulager la classe moyenne, transition écologique, modernisation des institutions politiques, etc.) et un programme qui dépasse parfois sur sa gauche son rival néo-démocrate. Les deux partis rivalisent ainsi pour séduire exactement le même électorat et représenter la « vraie » alternative à Stephen Harper. La manifestation la plus caricaturale de ce jeu mimétique est sans doute l’adoption du même slogan électoral, strictement équivalent du point de vue sémantique et logique : « Il est temps de changer ensemble » ; « Ensemble pour le changement ».

On aura beau montrer que le NPD a été historiquement plus à gauche que le PLC, que Mulcair ne fait qu’utiliser la rhétorique du centre dans l’arène électorale pour ensuite mettre en place de grandes réformes une fois au pouvoir, cela ne tient pas la route. Les contraintes de la réalité gouvernementale imposeront davantage, et non moins de compromis. On pourrait certes objecter que la base du parti est plus à gauche que Mulcair et qu’il sera possible de contrôler le chef et l’aile parlementaire pour éviter les dégâts. Cette idée est également un leurre qui fait abstraction du régime politique canadien. En fait, c’est bien Tom et son entourage immédiat qui dirigeront le Canada, et non les membres du NPD. Bien que les mœurs parlementaires permettent en principe de modérer les ardeurs du premier ministre, Harper a bien montré la vraie nature du régime canadien qui rend possible une dictature élue. Comme le rappelle Danic Parenteau :

« Le premier ministre du Canada est à la tête à la fois du pouvoir exécutif (en tant que chef du gouvernement), du pouvoir législatif (car il contrôle la Chambre des communes et le Sénat) et, en pratique, du pouvoir militaire (en tant que commandant en chef des Forces armées canadiennes). En outre, il exerce une influence déterminante sur le pouvoir judiciaire, puisqu’il nomme les juges de la Cour suprême du Canada. Enfin, il assume également la direction de la diplomatie. Le bureau du premier ministre du Canada jouit donc d’un pouvoir politique immense dont on trouve peu d’équivalents dans d’autres régimes politiques. »[2]

D’autre part, la tentative de reconstituer le bloc libéral amène un curieux paradoxe : face à l’affaiblissement du bloc conservateur marqué par des scandales, la récession et l’effondrement des prix du pétrole, la compétition des partis pour occuper un terrain commun favorise la confusion et la division des forces « progressistes ». Les anciens libéraux (PLC), les « nouveaux » libéraux (NPD) et les Verts rivalisent pour incarner le « vrai » changement avec des réformes sociales, politiques, économiques et environnementales qui pourraient facilement être confondues dans un test à l’aveuglette. On se retrouve donc avec une diversité d’options menant au seul et même programme : reconstruire ce que le Parti conservateur a démoli les dix dernières années. Autrement dit, la multiplication des fronts contre Harper augmente directement la probabilité de sa réélection !

Pour surmonter cette difficulté, la solution rationnelle serait de créer une coalition libérale-progressiste avec une plateforme commune comprenant des éléments comme une réforme fiscale, un plan de modernisation écologique de l’économie et une réforme des institutions démocratiques. Des listes électorales rouges-oranges-vertes mettraient au défi le cynisme ambiant en montrant contre toute attente que les partis sont capables de changer leur culture politique et de travailler ensemble pour l’intérêt général. Ce nouveau bloc historique dépasserait de loin l’étendue de l’ancien bloc libéral, et pourrait renverser les conservateurs sans trop de difficulté. Or, les rivalités partisanes et le manque d’une véritable vision et stratégie en amont témoignent du faible degré d’innovation au sein du monde politique. Il est à ce titre paradoxal que les trois partis qui préconisent le changement et utilisent le slogan « ensemble » restent prisonniers du conformisme le plus plat et soient incapables de travailler ensemble.

L’impasse de la social-démocratie verte

Admettons à titre d’hypothèse (improbable) qu’une telle coalition se forge à mi-campagne et prenne le pouvoir, ou qu’un des trois partis parvienne à déclasser tous les autres et former un gouvernement majoritaire. Qu’est-ce que Tom Mulcair, Justin Trudeau ou Elizabeth May feraient une fois au Parlement ? Évidemment, ils feraient moins pire que Harper en essayant de recoller les pots cassés par l’ancien gouvernement conservateur. Or, les nombreuses transformations institutionnelles imposées depuis une dizaine d’années, que ce soit sur le plan politique, socioéconomique, environnemental et des relations internationales ne pourront pas être renversées par un parti progressiste à l’intérieur d’un mandat, d’autant plus que la croissance économique n’est plus au rendez-vous et ne risque pas de revenir de sitôt. De plus, le fait que le Canada soit devenu un État pétrolier, militaire et sécuritaire impose une trajectoire historique difficile à modifier en cours de route, les intérêts économiques, énergétiques et géostratégiques posant une contrainte objective aux politiques gouvernementales.

C’est ce qu’on appelle le phénomène de « dépendance au sentier » (path dependence), qui signifie que les décisions adoptées à une époque peuvent perdurer longtemps parce que les modifier impliquerait un coût ou un effort trop élevé, alors qu’un changement serait largement bénéfique à long terme. Cela ne veut pas dire que tout changement soit impossible, mais que toute réforme subséquente au règne de Harper fera face à d’importants défis. C’est pourquoi nous pouvons parler d’une irréversibilité partielle du legs conservateur que les prochains gouvernements devront porter.

Outre ce premier défi, les contradictions dues au système économique et à la crise écologique exigent une volonté de fer pour mener des réformes structurelles qui menacent directement les intérêts établis. Sans une remise en question explicite de l’austérité et du dogme de l’équilibre budgétaire, il est garanti qu’un gouvernement libéral, néo-démocrate ou vert sera obligé de se plier aux injonctions des industries pétrolières et des élites financières. Bien qu’il soit excessif d’affirmer que le programme de ces partis soit « austéritaire » ou « pro-pétrole » au même titre que les conservateurs, un an ou deux au pouvoir suffira au gouvernement libéral/néo-démocrate pour adopter des mesures d’austérité « soft » et appuyer des projets énergétiques douteux comme l’ensemble des partis socio-démocrates ailleurs dans le monde. Toute formation politique qui se contente d’une conception faible du développement durable, de la complémentarité vertueuse de l’économie de marché et de l’environnement, reproduira de facto le « business as usual » en limitant de manière homéopathique l’empreinte écologique du capitalisme industriel.

C’est bien le triste sort de la « social-démocratie verte », dont le réformisme gentil ne fait pas le poids devant la « révolution conservatrice » qui a opéré un véritable virage à 180° de l’État canadien depuis une dizaine d’années. En reprenant le langage de la physique, nous pouvons supposer qu’une force qui n’est pas au moins supérieure et opposée au mouvement conservateur ne sera pas capable de changer substantiellement la trajectoire initiée depuis. C’est pourquoi il ne semble pas que la social-démocratie ait un grand avenir politique, que ce soit sous sa forme libérale ou néo-démocrate. En d’autres termes, le visage sombre du Canada ne pourra pas être effacé par le sourire candide de Justin ou les yeux doux de Tom. Les Trente Glorieuses sont terminées depuis une quarantaine d’années, et c’est pourquoi il est trop tard pour entreprendre un virage tranquille vers les énergies renouvelables et un nouveau partage de la richesse basé sur la croissance du PIB. Le XXIe siècle sera marqué par la fin de la croissance, l’austérité, la crise climatique, l’explosion des conflits, et l’accélération historique a déjà commencé.

La nostalgie du Bloc québécois

Outre le bloc historique libéral ou social-démocrate actuellement divisé entre le PLC, le NPD et le PVC, le Bloc québécois n’a pas dit son dernier mot malgré la cuisante défaite de 2011 où le parti passa soudainement de 49 à 4 députés à la Chambre des communes. Les facteurs hypothétiques de cette quasi-mort subite ont longuement été analysés, mais il semble qu’il soit avant tout le symptôme de l’effritement du bloc souverainiste. On aura beau accuser la binette du défunt Jack Layton ou déplorer la naïveté de l’électorat québécois, il n’en demeure pas moins que la querelle constante entre fédéralistes et souverainistes, déconnectée de tout échéancier référendaire ou de crise constitutionnelle, a fini par lasser les Québécois.

Pour le dire plus crûment, le mouvement souverainiste en général et le Bloc québécois en particulier sont devenus synonymes d’une interminable rengaine. Entendons-nous bien ; il ne s’agit pas d’affirmer comme Couillard que l’indépendance soit le projet d’un autre siècle, mais que les raisons invoquées pour justifier et formuler ce projet (péréquation, empiétement sur les compétences provinciales, c’est toujours la faute au fédéral, etc.) sont répétées à satiété comme une vieille chanson ressassée par les mêmes personnages d’une classe politique qui n’arrive plus à se renouveler. Si l’élection surprise de Mario Beaulieu avait pu apporter une nouvelle couleur au mouvement au prix d’un pauvre score électoral, le retour de Gilles Duceppe à la tête du Bloc québécois n’aidera pas à changer cette image ringarde.

La question nationale a perdu sa centralité au profit de la question sociale, le clivage gauche/droite revenant à la surface avec le virage néolibéral des élites politiques et la montée du conservatisme qui n’a pas épargné le Québec. Bien que le mouvement souverainiste aime accuser la gauche d’être responsable de la perte d’influence du débat constitutionnel, préférant la justice sociale à la nécessité impérieuse de l’indépendance nationale, les élites nationalistes ne semblent pas réaliser que c’est plutôt l’hégémonie de la droite (majoritairement fédéraliste) qui est la cause du recul de la question nationale, l’émergence de la gauche politique n’étant qu’une conséquence de la montée du néolibéralisme.

Malheureusement, la volonté de remédier à une hégémonie perdue amène bien souvent des crispations contre-productives. Le réflexe de vouloir préserver à tout prix la priorité absolue du projet souverainiste sur les autres enjeux sociaux (austérité, déficit démocratique, crise écologique) au lieu de voir ceux-ci de manière complémentaire amène l’effet contraire, soit une tension, voire un antagonisme entre la question sociale et nationale. Cela aggrave le fossé entre les progressistes et souverainistes, et donc une division des votes entre le NPD et le Bloc, aucun parti n’arrivant à donner une réponse satisfaisante à l’ensemble des contradictions qui travaillent la société québécoise.

Or, la meilleure façon de reconquérir un appui populaire n’est pas d’opposer les enjeux, mais de les intégrer ; c’est pourquoi la position claire sur le rejet du projet d’oléoduc d’Énergie Est représente le meilleur point de démarcation entre le Bloc québécois et les autres principaux partis fédéraux (PCC, PLC, NPD). Ironiquement, c’est lorsque le mouvement souverainiste sort des sentiers battus de la question nationale pour se porter défenseur d’autres enjeux de société qu’il marque des points ! Évidemment, nous pouvons douter du vernis écologiste des élites souverainistes qui ont tardé à prendre une telle position sur le sujet (Marois ayant appuyé le projet, PKP ayant fini par céder sous les pressions internes), le Bloc adoptant plutôt une posture stratégique typique de l’opposition gouvernementale. Plus fondamentalement, il faut voir ici que la tendance dominante du mouvement souverainiste n’est pas de s’opposer au pétrole en soi, mais bien au pétrole de l’Ouest canadien si celui-ci nous fait courir des risques sans perspectives de redevances monétaires. On voit ici revenir la doctrine des « intérêts supérieurs » du Québec, dont le Bloc affirme être le seul gardien et interprète légitime. Le problème, c’est que la défense des intérêts du Québec est devenue le mantra qui justifie le maintien d’un parti au-delà de sa durée de vie utile. Francine Pelletier nous rappelle ainsi l’écart entre les causes qui amenèrent la création du parti et les raisons qui justifient son rôle aujourd’hui :

« D’abord, le Bloc du début et le Bloc d’aujourd’hui ne sont pas du tout la même paire de manches. Imaginé dans le tumulte politique, l’échec de lac Meech en juin 1990, et conçu « pour ne pas durer », le parti de Lucien Bouchard était une espèce d’arme blanche devant préparer l’accession à la souveraineté. Advenant l’échec référendaire, il devait durer au maximum trois ou quatre ans de plus. Gilles Duceppe prend les commandes à peu près au moment où il aurait fallu penser plier bagage, une perspective qui n’emballe aucun nouveau chef. En plus, 1997 est une année électorale : la hantise vis-à-vis de Jean Chrétien et de sa « loi sur la clarté » font le reste. À partir de ce moment, la défense des « intérêts du Québec » devient la nouvelle raison d’être du Bloc. La machette rutilante de la souveraineté se transforme, sans trop qu’on y pense, en espèce de marteau de la spécificité québécoise. « Pourquoi renoncer à ce que nous sommes ? » comme disait, encore dimanche dernier, le lider maximo du Bloc. »[3]

Évidemment, la venue de Mario Beaulieu et l’influence d’Option nationale au sein du parti amènent maintenant le Bloc québécois à parler davantage de souveraineté. Contrairement à ce que disent certains, il n’est pas contradictoire de présenter des candidats souverainistes à l’échelle fédérale même si tout le monde sait que l’indépendance se fera au Québec ; le Front national en France ne se gêne pas pour envoyer des députés au Parlement européen avec une ligne clairement eurosceptique en faisant alliance avec d’autres partis d’extrême droite. Le but ici est d’augmenter la visibilité d’une option politique en se servant du Bloc québécois comme tribune idéologique pour faire la promotion de l’indépendance 24 heures sur 24. Or, bien que cette logique de « groupe de pression » plaise beaucoup aux franges militantes qui pourraient élargir leur nombre, elle ne constitue pas le meilleur argument pour convaincre l’électorat moyen et non-souverainiste, surtout dans un contexte de stagnation de la question nationale.

La question du vote stratégique

Enfin, le Bloc québécois tente de reprendre sa revanche sur l’histoire en brandissant les trois seuls arguments dans son sac. Premièrement, voter pour le NPD ne permettrait pas de se débarrasser de Harper, comme le montre l’exemple de 2011 où la vague orange au Québec n’a pas empêché l’élection d’un gouvernement conservateur majoritaire. Bien qu’il soit vrai que cette élection témoigne de la minorisation politique du Québec au sein du Canada (qui s’aggrave encore plus en 2015), ce n’est pas le fait que le Québec ait appuyé massivement le NPD qui a contribué à l’élection de Harper, mais le fait que l’électorat canadien ait voté majoritairement conservateur. Supposons maintenant qu’une vague orange frappe le ROC et que le Québec décide subitement de voter massivement pour le Bloc ; il serait probable que le Parti conservateur puisse être réélu à cause de la division du vote entre le NPD et le Bloc.

Cela ne veut pas dire qu’il faille rejeter le Bloc et l’accuser d’être l’idiot utile des conservateurs, mais que l’objectif de se débarrasser d’Harper dès les prochaines élections passe nécessairement par le vote stratégique. Or, il n’y a aucune raison de préférer a priori le NPD ou le PLC, la différence cosmétique entre Tom et Justin n’éliminant pas la similitude idéologique des deux chefs. Le vote stratégique implique d’évaluer la force relative de chaque parti, et donc de prendre en considération les intentions de vote des autres électeurs. Dans cette perspective, l’évolution des sondages pourrait éventuellement montrer qu’une vague orange se dessine, ce qui inciterait les gens à voter pour le NPD et délaisser le Bloc une fois de plus. Ce genre de prophéties auto-réalisatrices est un phénomène récurrent longuement étudié par la sociologie politique.

Évidemment, le Bloc québécois pourrait sortir son deuxième argument en montrant qu’il ne s’agit pas uniquement d’un vote de conviction, mais aussi d’un vote utile pour défendre les intérêts du Québec, peu importe le parti du « bloc canadien » au pouvoir. Or, cet argument ne tient pas la route non plus. Supposons que le Parti conservateur soit réélu majoritaire et continue d’imposer une série de mesures qui nuisent directement aux intérêts du Québec (comme il l’a fait déjà depuis dix ans). Le Bloc aura beau avoir 70 sièges au Parlement et représenter l’opposition officielle, il ne pourra techniquement rien faire pour empêcher les politiques conservatrices (outre le fait de les critiquer). À l’inverse, supposons que le NPD ou une coalition social-démocrate (NPD+PLC+PVQ) soit élu majoritaire et que le Bloc québécois remporte encore 70 sièges. Il pourra toujours défendre jalousement les intérêts du Québec et appuyer les décisions qui vont en ce sens ; mais il n’en demeure pas moins qu’un plus grand nombre de politiques bénéfiques pour le Québec pourraient être adoptées comparativement aux conservateurs.

Cet exemple montre deux choses. D’une part, il n’est pas vrai que tous les partis du « bloc canadien » se valent ; s’il y a bien une similitude entre les partis du « bloc libéral » qui peuvent parfois être nuisibles du point de vue québécois, les conservateurs sont toujours néfastes pour le Québec (et le Canada en général). D’autre part, si le Bloc québécois a raison de se présenter comme étant le défenseur inconditionnel des intérêts des Québécois, le seul gouvernement qui pourra positivement adopter des mesures qui favorisent les intérêts du Québec sera forcément pancanadien. Autrement dit, le Bloc québécois n’a qu’une fonction négative, critique et symbolique ; c’est essentiellement un vote de contestation contre le régime canadien. Le Bloc est un parti « anti-système », un « chien de garde », mais de moins en moins convaincant. Les prochaines élections nous montreront s’il se rapproche davantage du chihuahua ou du berger allemand.

Si le Bloc ne peut pas empêcher l’élection des conservateurs et n’est pas le seul parti à pouvoir favoriser les intérêts du Québec, alors il ne reste que l’argument de « l’éthique de conviction » : protéger notre spécificité québécoise, « nos valeurs » (si cela veut dire quelque chose), et le projet souverainiste. S’il est vrai que le Bloc représente la seule option politique qui pourra défendre l’idée de l’indépendance sur le terrain fédéral, on peut douter du degré de « conviction » souverainiste des Québécois qui ont massivement tourné le dos au parti en 2011. Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à toute conviction et se tourner uniquement vers le « vote utile ». Par exemple, il est difficile pour un militant de gauche indépendantiste et écologiste d’appuyer Tom Mulcair – qui affirme que « la souveraineté nuirait à la classe moyenne », être en faveur de « l’exploitation des sables bitumineux sur la base du développement durable », et qui a appelé à voter pour « my friend Philippe Couillard » lors des élections de 2014 – sans éprouver un certain malaise ou saigner du nez.

Du strict point rationnel, un militant progressiste et souverainiste dans la circonscription de Papineau devrait voter pour Justin Trudeau si son objectif ultime est de chasser les conservateurs. Si le NPD n’existait pas, un souverainiste convaincu devrait voter libéral selon la logique du vote stratégique. Notre intuition morale nous dit qu’il serait absurde de faire une telle chose, la rationalité instrumentale montrant ainsi ses limites. Le seul moyen de réduire la dissonance cognitive serait sans doute d’opter pour une stratégie similaire à l’élection présidentielle française de 2002, où une campagne invitait les électeurs à ne pas voter pour Chirac, mais contre Le Pen en votant avec un gant ou une pince à linge. Comme la campagne électorale fédérale de 2015 représente un véritable bourbier, sera-t-on obligé de voter contre Harper en votant Mulcair en se pinçant le nez ?

Aperçu des autres options

Si Stephen Harper, Justin Trudeau, Tom Mulcair et Gilles Duceppe ne nous disent rien de bon, quelles sont les autres options ? Il y a le Parti vert du Canada (PVC) qui présente un programme un peu plus progressiste que les deux principaux partis du bloc libéral, mais encore une fois il s’agit d’une force politique mineure qui ressemble davantage à un groupe de pression. Enraciné en Colombie-Britannique, mais tentant de faire une percée au Québec avec des candidats écologistes comme Daniel Green et André Bélisle, ou encore des figures connues du grand public comme Georges Laraque et JiCi Lauzon, le PVC pourrait représenter une option intéressante pour les personnes qui se sentent incapables de voter pour les autres partis. Le problème, c’est que les Verts ne proposent pas grand-chose de fondamentalement différent du NPD et du PLC, ce genre de partis ayant tendance à faire alliance avec les socio-démocrates et voter pour le même genre de mesures une fois au pouvoir, comme l’illustrent les autres partis verts ailleurs dans le monde.

Il y a également le nouveau parti Forces et démocratie créé en 2014 par l’ex-bloquiste Jean-François Fortin et l’ex-néodémocrate Jean-François Larose. Ce parti peu visible et parfois considéré comme un sous-produit du Bloc québécois présente néanmoins une vision politique innovante, en présentant neuf candidats au Québec, un en Ontario et un à Terre-Neuve. Forces et démocratie renonce au positionnement gauche/droite ou souverainiste/fédéraliste pour adopter une posture régionaliste tournée vers la décentralisation et la démocratisation. Ce parti dénonce le système des partis « de moins en moins à l’écoute » des gens ordinaires et des régions, en préconisant la participation citoyenne, la responsabilité des élus, l’équité intergénérationnelle et le respect des particularités locales. Voici un exemple de leur discours :

« Depuis plusieurs décennies, nous connaissons une centralisation accrue du pouvoir entre les mains d’une petite clique à Ottawa. Les décisions se prennent en vase clos. Les opinions des citoyennes et citoyens sont laissées pour compte. Dans un monde où les considérations partisanes occupent tout l’espace public, les besoins de tous les jours et à long terme au niveau local et régional sont ignorés et n’ont pas la voix nécessaire à l’amélioration réelle de nos communautés. Ce n’est plus une démocratie, mais une autocratie dans laquelle nous vivons. L’illusion démocratique se fait de plus en plus sentir. Le désintérêt social à la politique le prouve. À quoi bon exercer son droit démocratique et s’impliquer si personne n’écoute? »[4]

Néanmoins, Forces et démocratie n’a pas de plateforme électorale avec des mesures concrètes, mais une simple déclaration de principes et de valeurs générales. La volonté d’évacuer les positionnements idéologiques au profit d’idées consensuelles se traduit par une forme vide de contenu, un vacuum du point de vue programmatique. Le problème avec ce genre d’initiatives, c’est qu’elles partent d’une intuition intéressante, mais tombent dans le piège du consensus mou, refusant ainsi de tirer les conséquences pratiques de l’antagonisme entre le peuple et l’élite, le pouvoir citoyen et l’oligarchie.

Outre le fait de voter pour un parti évoqué précédemment, l’autre voie privilégiée pour influencer la campagne électorale fédérale est de miser sur les mouvements sociaux. Malheureusement, la société civile semble s’entendre sur la nécessité de chasser Harper sans être capable de s’entendre sur la voie à adopter pour opérer le changement. Il en va ainsi pour la majorité des syndicats, groupes écologistes et organisations civiles qui préconisent soit un appui plus ou moins tacite au NPD, soit le vote stratégique. Étant donné la pauvreté des options disponibles, les mouvements sociaux n’auront qu’une faible portée dans le cadre de cette campagne électorale, si ce n’est à travers certaines tactiques publicitaires et pressions sur le terrain. Cela pourrait sans doute avoir une influence dans le délogement des conservateurs, mais aucun parti susceptible de prendre le pouvoir ne représentera la voix et les revendications réelles des mouvements sociaux, hormis un certain répit et le droit d’exister (ce qui n’est pas négligeable).

Enfin, il reste encore l’abstention. Malgré que la majorité des personnes qui ne votent pas (38,6% lors des dernières élections fédérales) soient des abstentionnistes passifs (cyniques ou indifférents), certains préconisent une abstention active parce qu’ils rejettent consciemment l’ensemble des options existantes ou ne reconnaissent pas la légitimité du gouvernement fédéral ou de l’État en général. De ce point de vue, la tendance anarchiste ne se casse pas la tête ; loin de se soucier du bourbier de la politique fédérale, elle rejette d’emblée le bourbier du système électoral à tous les niveaux. Cela peut évidemment être une position cohérente et confortable du point de vue idéologique, mais dans les faits le mode de scrutin ne différencie pas les abstentions passives et le vote nul. De plus, rejeter l’action parlementaire par principe laisse la place aux partis bourgeois et réformistes pour occuper l’ensemble du terrain politique. Ce n’est donc pas nécessairement la meilleure stratégie à adopter du point de vue des conséquences pratiques de l’abstention, la délégitimitation de la démocratie représentative ne se traduisant pas généralement par une revendication populaire de démocratie directe, mais bien par l’idée de l’inutilité de la démocratie tout court aux yeux de la population.

Cela dit, l’état de lassitude vis-à-vis la scène politique fédérale auquel le Québécois moyen ne s’identifie quasiment pas illustre à merveille le fossé croissant qui sépare la conscience citoyenne et la politique en général. Même pour une personne militant pour un parti de gauche au Québec, penser aux élections fédérales donne parfois envie de devenir anarchiste. Pourquoi faudrait-il voter, lutter ou s’organiser à ce palier de gouvernement, et non pas simplement se regrouper « entre nous » à plus petite échelle ? D’une certaine façon, la question canadienne représente le même défi que la question municipale : pourquoi faudrait-il se soucier de la politique locale ? Pour qui devrais-je voter, compte tenu de la pauvreté des choix disponibles, des équipes entourant les notables locaux, des maires populistes ou des semblants de partis ? Pourquoi ne pas miser d’abord sur les comités citoyens, l’action directe et l’auto-organisation de la société civile, en rejetant toute forme d’action électorale ?

Somme toute, l’électeur progressiste n’a pas vraiment d’autre choix que de voter NPD, Libéral, Vert, Bloc ou d’annuler son vote. Il risque probablement d’y avoir pas mal de tensions entre ces différents camps, mais il ne semble pas y avoir à l’heure actuelle d’argument béton qui puisse définitivement faire pencher la balance d’un côté ou de l’autre. Privilégier le fait de se débarrasser d’Harper, de ne pas faire violence à ses convictions ou de critiquer la vacuité de la scène politique fédérale sont tous des motifs légitimes qui doivent peser dans la délibération. Or, se retrouve-t-on ainsi dans la situation absurde de l’âne de Buridan, qui se laisse mourir de faim entre un plat d’avoine et un seau d’eau faute de pouvoir choisir entre ces deux options ? Malgré la tentation de l’abstention, il serait utile d’imaginer une alternative politique créative, tant du point de vue de la forme de l’organisation que du contenu du projet de société.

Suggestions pour un nouveau mouvement

Évidemment, cette hypothèse ne permettra pas de sortir du bourbier fédéral à court terme, mais bien de penser en dehors du cadre établi pour ne pas désespérer de la situation et construire quelque chose d’inspirant à moyen et long terme. Pour rompre avec l’apathie et formuler un nouveau paradigme, il faut rappeler la distinction entre les deux formes de liberté évoquées au début du texte. Contre la « liberté des modernes » (libéraux, néo-démocrates ou conservateurs) basée sur la jouissance des affaires privées, il faut affirmer le principe de participation citoyenne, c’est-à-dire de l’égal partage du pouvoir social entre tous les citoyens d’une même communauté.

Cette « liberté des anciens » ressurgit aujourd’hui dans diverses expériences politiques à travers le monde, comme les Candidatures d’unité populaire catalanes (CUP), Podemos, les listes citoyennes des élections municipales espagnoles, ou encore le Parti démocratique des peuples en Turquie. Malgré ces influences exotiques, un nouveau projet politique basé sur la participation citoyenne devrait également prendre en compte la diversité économique, sociale et culturelle de la situation canadienne. Un tel mouvement aurait donc pour tâches de prolonger les revendications du Forum social des peuples de l’automne 2014, radicaliser les prétentions de Forces et démocratie, développer une alternative à gauche du NPD, et apporter une réponse originale à la question nationale. Comment concilier de telles exigences apparemment contradictoires ? Voici quelques pistes pour dessiner les contours d’une alternative :

Partir du local en allant du bas vers le haut : Une forme organisationnelle « bottom-up » est essentielle à tout mouvement qui ne souhaite pas se figer en parti centralisé. Mais cela implique également de ne pas se limiter au palier fédéral ou à la prise du pouvoir « par en haut ». Il faut partir de la base, et donc du niveau municipal, pour construire un pouvoir citoyen qui sera capable de faire des gains, renforcer sa confiance en ses capacités d’action et donc développer un réel projet de transformation sociale incarné par la forme même du mouvement. Cela passe par l’emploi d’une méthode d’« empowerment », de participation citoyenne et d’organisation communautaire à l’échelle locale, à la manière de Saul Alinksy aux Etats-Unis ou les pratiques démocratiques d’autres mouvements sociaux.

De plus, il ne s’agit pas de tomber dans le « piège localiste » et se limiter au niveau municipal, mais de monter en généralité par un réseau d’initiatives citoyennes et/ou une fédération d’assemblées locales favorisant la construction d’un projet politique commun qui pourrait se déployer à différentes échelles. Il s’agit d’une stratégie « multiscalaire » assez complexe, mais elle pourrait s’inspirer de formations politiques comme la CUP qui a actuellement 372 élus municipaux (dont 13 mairies), 11 conseillers régionaux et 3 députés à l’Assemblée nationale catalane. Bien que ce parti hors-norme se définisse comme « municipaliste », il choisit d’investir les autres paliers de gouvernement pour jouer le rôle de « cheval de Troie » des classes populaires dans les institutions. Comme l’indique la maxime de la revue Ballast, il s’agit de « tenir tête, fédérer, amorcer ».

Miser sur un discours populaire : À l’heure des discours d’Occupy, la critique du 1% et le désenchantement vis-à-vis la classe politique, il est nécessaire de créer une identité collective basée sur la réappropriation collective des institutions, la « récupération de la démocratie » par les citoyens eux-mêmes. Cela passe par une ligne de démarcation entre les élites ou la « caste », et les gens ordinaires. Il s’agit donc de laisser tomber les vieux clivages entre la gauche et la droite, souverainistes et fédéralistes, au profit d’un antagonisme entre « ceux d’en bas » et « ceux d’en haut ».

Entendons-nous bien : il ne s’agit pas d’éviter les positions progressistes et la souveraineté populaire par un programme du type « ni droite ni gauche » ou un discours platement « autonomiste », mais de ne pas miser sur des identités politiques figées dans lesquelles les gens ne se reconnaissent plus. Par exemple, la création d’un Parti socialiste ouvrier du Canada serait un bel exemple d’insignifiance politique. En résumé, il faut dépasser le clivage habituel entre les mouvements sociaux qui se contentent d’une logique de contre-pouvoir et les partis obsédés par la prise du pouvoir, et-ce en surmontant le sentiment de dépossession des citoyens vis-à-vis leurs institutions. Le mot d’ordre est reconquête, réappropriation citoyenne et populaire, socialisation ou démocratisation des leviers de décisions qui affectent nos vies.

Incarner l’innovation politique : C’est ce que Podemos a appris en développant un style qui se démarque clairement des partis politiques traditionnels. Or, il faut également éviter le piège électoraliste dans lequel le chef Pablo Iglesias est en train de tomber, avec des positions vagues et une structure de parti verticale qui reproduit les vieux schémas de l’action partisane. C’est pourquoi il ne faut pas essayer de construire un simple « Yes we can canadian », mais intégrer certaines innovations permettant de déjouer les codes de la politique traditionnelle : combinaison de cercles citoyens territoriaux et de la démocratie directe numérique, construction collaborative d’un programme politique en mode crowdsourcing, sélection de candidatures par des primaires ouvertes et votes en ligne, réduction du revenu des représentants avec versement des excédants à des initiatives citoyennes, déclaration de la totalité des revenus et des décisions publiques (transparence maximale), révocation des mandats, financement participatif sur des projets spécifiques, etc. Autrement dit, il ne suffit pas de se différencier simplement sur le plan du contenu par un programme plus à gauche ou indépendantiste que ses adversaires, mais d’incarner une nouvelle forme d’action politique capable de favoriser l’émergence d’un protagoniste citoyen et populaire, d’une aventure à la première personne du pluriel où les gens développent eux-mêmes le projet adapté à la situation où ils vivent.

Créer des listes citoyennes : Les élections municipales en Europe se caractérisent généralement par une chaude lutte entre de multiples partis qui se présentent à différents paliers de gouvernement, mais également par la formation de coalitions inédites. Par exemple, le Rassemblement citoyen de la gauche et des écologistes réussit à conquérir la mairie de Grenoble en mai 2014 en alliant le Parti de gauche, Les Alternatifs, la Gauche anticapitaliste, Europe Écologie les Verts et deux associations locales (ADES, Réseau citoyen). À Barcelone, l’activiste Ada Colau décida de dépasser les frontières partisanes en lançant l’initiative Guanyem Barcelona (« gagnons Barcelone »), un mouvement citoyen basé sur un manifeste à la fois radical et inclusif qui appelle à « nous réapproprier les institutions et les mettre au service des personnes et du bien commun », et à impulser une « rébellion démocratique » en formant une liste électorale où différents partis seraient inviter à participer, mais sans avoir le dernier mot.

C’est ainsi que naquit la coalition « Barcelona en Comú » qui réunit Podemos, deux partis écologistes (ICV, EQUO), la gauche radicale et le groupe Procés Constituent. La méthode d’empowerment d’Ada Colau (discours enflammés, assemblées populaires, mélange de démocratie directe et de médias sociaux), permit de remporter la mairie de Barcelone en mai 2015, soit moins d’un an après le début de l’initiative. Cet exemple montre deux choses : d’une part, il est parfois utile de miser sur une stratégie rapide de type « blitzkrieg » au lieu de parier sur un lent processus d’éducation populaire qui déboucherait hypothétiquement sur un futur parti politique de type classique. D’autre part, il est parfois préférable de construire des listes citoyennes multicolores via des initiatives lancées de l’extérieur des partis, au lieu de forger de grandioses coalitions nationales du type « Front de gauche » qui restent prisonnières des structures partisanes et des vieux schémas. Bref, il faut prendre acte de la crise du « système des partis » et délaisser les organisations verticales en optant pour des formules hybrides plus sensibles à l’action citoyenne.

Construire la souveraineté « des » peuples

Le pouvoir citoyen et la démocratie participative sont indissociables du projet de souveraineté populaire. Celui-ci recouvre à la fois l’idée de la souveraineté nationale et le principe d’auto-gouvernement populaire. Au Québec, le mouvement souverainiste a longtemps milité en faveur de la création d’un État indépendant jumelé à une association économique avec le Canada, ainsi que pour le respect du droit à l’auto-détermination du peuple québécois de décider de son avenir politique (bafoué par la Loi sur la clarté). Mais la polarisation entre le camp souverainiste et fédéraliste n’a pas contribué à élargir l’appui du projet d’indépendance à l’extérieur du Québec, en plus de faire abstraction de la question des Premières Nations. L’émergence du mouvement Idle No More présente ainsi une chance historique pour poser la question canadienne sous un nouvel angle ; et si on se battait non pas pour la simple indépendance du Québec, mais pour la souveraineté des peuples québécois, canadien et autochtones ?

Pour prendre l’exemple de la « question kurde », le Parti des travailleurs kurdes (PKK) a d’abord misé dans les années 1980 sur une lutte armée de libération nationale dans une perspective marxiste-léniniste. L’affrontement entre l’État turc et le PKK n’a jamais cessé depuis, mais ce dernier a opéré un virage idéologique dans les années 2000 en renonçant à l’objectif de créer un État-nation kurde au profit d’un confédéralisme démocratique basé sur la démocratie directe au niveau local et régional. Cette idée a fait son chemin et a contaminé une bonne partie du Kurdistan, région culturelle et géographique recouvrant quatre États différents. Depuis 2012, la région autonome du Rojava en Syrie a permis une expérimentation de démocratie directe, égalitaire et multiconfessionnelle sans précédent, tandis que le Parti démocratique des peuples (HDP) a obtenu 13% des voix et 80 députés aux élections générales turques de juin 2015. Ainsi, le HDP a réussi à dépasser les frontières du mouvement kurde et à représenter la principale alternative politique de Turquie en ralliant sept partis de gauche radicale, les revendications féministes, écologistes et LGBT sous le mot d’ordre « Nous tous au Parlement ». Les Kurdes ne se battent plus pour leurs seuls intérêts, mais pour l’ensemble des minorités, groupes subalternes, travailleurs, femmes, gens ordinaires et pour la démocratie en général. Ainsi, « l’idée que le HDP est un parti au service d’une Turquie démocratique dans son ensemble fait son chemin. Ce qui est bon pour les droits des Kurdes est automatiquement bon pour toute la Turquie. Ce sera plus de démocratie pour nous tous. »[5]

Cet exemple exotique a néanmoins une grande portée dans le contexte canadien. Tout d’abord, il faut rappeler que le Forum social des peuples qui eut lieu à Ottawa en août 2015 a permis de réunir pour la première fois dans l’histoire la gauche québécoise, la gauche canadienne et les Premières nations. Néanmoins, cette première rencontre n’a pas trouvé de véritable traduction politique, outre le fait de lutter ensemble contre Harper (ce qui conduit naturellement au vote stratégique). Bien que la question nationale représente un casse-tête pour toute alternative de gauche pan-canadienne, il serait possible d’ouvrir la boîte de pandore de la question constitutionnelle en posant la question suivante : la Constitution canadienne reconnaît-elle la souveraineté populaire, et fut-elle endossée directement par le peuple canadien, québécois et les Premières Nations ? Il est facile de montrer que le régime politique canadien est anti-démocratique et basé sur la négation directe de la souveraineté des peuples. Pour le renverser, seule une Assemblée constituante citoyenne respectant le droit d’auto-détermination des peuples permettrait de régler la question nationale de façon démocratique et participative.

Un tel processus constituant basé sur la souveraineté populaire aboutirait-il à une République décentralisée en communautés locales et régionales autonomes, à un, deux ou trois États indépendants ? Nul ne le sait. Mais il n’en demeure pas moins qu’un projet politique ayant comme principe fondamental la participation citoyenne, l’égalité des droits, la démocratie locale et la souveraineté populaire permettrait de sortir du carcan actuel. Des assemblées constituantes pourraient être initiées à différentes échelles, des villes pouvant adopter leur « mini-constitution » (comme la Charte montréalaise des droits et responsabilités), le Québec pouvant décider de se séparer, d’autres provinces pouvant opter pour une réforme de leurs institutions démocratiques. L’idée est de permettre aux communautés concernées de s’auto-gouverner et de prendre en main leur destin.

Il est donc possible d’articuler les questions sociale et nationale à l’échelle canadienne, à condition de dépasser la vieille dichotomie entre la social-démocratie centralisatrice (style NPD) et le nationalisme classique du mouvement souverainiste (Bloc québécois). Il ne faut pas créer un parti traditionnel qui propose une coalition abstraite des forces de gauche à l’intérieur d’un Canada uni, mais un nouveau mouvement citoyen et politique qui manifeste un réel souci pour l’auto-détermination des communautés, la décentralisation du pouvoir et une solidarité entre les peuples. Évidemment, ces quelques remarques préliminaires ne permettent pas encore de formuler un projet de société suffisamment étoffé ni de penser précisément les modalités du véhicule susceptible de le porter. Mais cet exercice montre tout de même que le fumier de la politique fédérale peut s’avérer fertile pour libérer les forces de l’imagination politique.


[1] Benjamin Constant, De la liberté des anciens comparée à celle des modernes (1819). http://www.panarchy.org/constant/liberte.1819.html
[2] Danic Pareanteau, L’indépendance par la République. De la souveraineté du peuple à celle de l’État, Fides, Montréal, 2015, p.72-73
[3] Francine Pelletier, Nos valeurs, Le Devoir, 5 août 2015. http://www.ledevoir.com/politique/canada/446736/nos-valeurs
[5] Alain Devalpo, En Turquie, le parti HDP a su fédérer une multitude de contestations, Mediapart, 9 juin 2015. http://www.mediapart.fr/journal/international/090615/en-turquie-le-parti-hdp-su-federer-une-multitude-de-contestations?page_article=1

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